AU BORD DE L OTTAWA
25 août.
Je n'ai pu quitter sans regret la demeure solitaire où un homme, pour lequel je n'étais qu'un obscur étranger, m'a reçu comme un ami, où, pendant plusieurs semaines, j'ai joui paisiblement de la contemplation d'une belle nature et des agréments d'une douce hospitalité. Après une lutte violente, plus d'un athlète tombe, épuisé de fatigue, sur le sol. Après une longue crise morale, nous sentons ainsi nos forces s'épuiser; nous tombons ainsi dans une morne prostration; il nous semble qu'en nous plus rien ne palpite, que désormais tout doit nous être indifférent, et, de très-bonne foi, dans ces
heures de découragement, nous répétons l'élégie du poëte :
De colline en colline, en vain portant ma vue, Du Sud à l'Aquilon, de l'Aurore au Couchant, Je parcours tous les points de l'immense étendue, Et je dis : nulle part, le bonheur ne m'attend.
Mais la complaisance même, avec laquelle nous nous entretenons de nos tristesses , prouve assez que nous n'en sommes pas encore venus à un mortel état d'indifférence. Qu'il y a loin de cette élégie des premières neiges de la jeunesse à la désolante devise de Valentine de Milan :
Rien ne m'est plus. Plus ne m'est rien.
Dans nos heures d'abattement, au fond de notre cœur, une voix secrète nous murmure ce vieil axiome humain : Dum spiras, spera; et, quelles que soient nos idées d'abnégation, nous nous laissons reprendre d'abord, peut-être à notre insu, puis peu à peu plus librement, à un regard souriant, à une parole affectueuse, à une retraite qui nous séduit.
Dans les régions tropicales, la liane étend au loin ses rameaux. Du premier arbre qu'elle enlace, la brise emporte sur d'autres arbres ses légers cordages, ses vrilles flottantes; quelquefois on la coupe au niveau du sol, et de sa tige mutilée et suspendue
dans les airs on voit sortir des filaments vivaces qui graduellement descendent vers la terre pour y implanter de nouvelles racines. Ainsi, dans notre secrète et tenace vitalité , nous nous attachons aux lieux où nous séjournons, nous jetons de nouvelles racines dans l'arène où a coulé le sang de nos blessures jusqu'au jour où arrive la mort qui nous enlève sans rémission.
Le P. Humbert, en me recommandant à la grâce de Dieu , m'a dit , qu'après avoir passé quelque temps près de ses parents, il me rejoindrait peutêtre dans un campement d'Indiens. M. de Mériol m'a fait promettre de revenir le voir. Mlle Berthe m'a tendu, avec une grâce pudique, sa petite main que j'aurais voulu porter à mes lèvres, et que je n'ai pas même osé légèrement serrer.
La première figure que j'ai aperçue, en arrivant au bord de l'Ottawa, où nous devions nous embarquer, était celle de Jean-Baptiste, non plus paré de sa belle redingote des dimanches, mais vêtu, comme un matelot, d'une jaquette en laine ; d'un gilet et d'un pantalon de tricot.
Il s'est avancé gaiement à ma rencontre, suivi d'un magnifique chien de Terre-Neuve, à l'œil vif, au poil luisant.
« Ah! mon brave Jean-Baptiste, lui ai-je dit, nous ne voyagerons pas cette fois avec Poulotte?
— Non, m'a-t-il répondu; mais nous aurons un
autre compagnon qui a aussi son mérite : c'est mon fidèle Brisquet.
— Ce beau chien! vous l'appelez Brisquet?
— Oui. Il m'a été donné tout petit, par un pêcheur de Terre-Neuve , à qui j'avais rendu service. J'avais d'abord envie de l'appeler Oscar, à cause d'un méchant hypocrite que j'ai eu le malheur de connaître; mais j'ai réfléchi qu'en donnant à cette noble bète le nom de ce mauvais garnement, c'est à elle et non pas à lui que je ferais une injure , et je l'ai appelé Brisquet.
— C'est un joli nom qui me rappelle un agréable conte d'un de mes compatriotes. »
En ce moment, en effet, sur les rives de l'Ottawa, ma pensée se reportait à deux mille lieues de distance , vers les vallées du Doubs , où Nodier composait une de ses touchantes histoires.
« Et je suis sûr, repris-je, que vous l'aimez beaucoup , ce superbe Brisquet ?
— Si je l'aime! je le crois bien, et tous les gens de Hull l'aiment aussi, car il n'y a pas au monde un meilleur animal.
— Vous oubliez Poulotte !
— Poulotte a ses qualités, et Brisquet, c'est autre chose. C'est moi qui l'ai élevé, monsieur, et je puis me vanter d'avoir fait là une fameuse éducation; mais, peut-être que je vous ennuie, à vous parler de mon chien ?
— Non, non; j'ai moi-même la plus vive prédilection pour les chiens. J'en ai possédé un pendant quelque temps, et je m'en suis séparé, parce qu'il était devenu mon maître.
— C'est-à-dire que vous étiez peut-être obligé de faire quelques-unes de ses volontés. Mais il faut bien avoir un peu de complaisance pour un fidèle serviteur. Voyez-vous, monsieur, les Indiens disent, que le chien a été créé par le Grand-Esprit pour la joie de l'homme, et ils ont raison. Ce chien-là mériterait d'être membre de la Société de bienfaisance de Montréal, car il a déjà sauvé, d'une mort certaine, un paysan qui était tombé, à moitié ivre, dans la rivière , et un enfant qui avait glissé dans un étang. Intrépide à se jeter à l'eau par les plus mauvais temps, ardent à la chasse, il est en même temps doux comme un mouton, et il a une intelli-gènce qui comprend tout et devine tout.
a Par exemple, monsieur, dans les jours de la semaine, dès que je me prépare à sortir, s'il est couché près du foyer, il remarque, sans en avoir l'air, tous mes mouvements, et, lorsque je m'avance vers la porte, il se lève pour me suivre ; mais, le dimanche, il ne bouge pas ; il sait que je vais à l'église, et qu'il ne peut m'y accompagner. En hiver, je vais quelquefois passer la soirée chez un de mes amis. Les nuits alors sont quelquefois bien noires, et les rues de Hull sont encombrées d'amas de neige. A l'heure où
ma femme pense que je dois rentrer, elle appelle Brisquet, lui met un falot entre les dents, et Brisquet n'a pas besoin qu'on lui en dise plus ; il part aussitôt et vient me chercher dans la maison où je suis. Un jour, en cheminant ainsi tranquillement selon sa coutume, un gros chien de boucher, de l'espèce la plus hargneuse, s'élance vers lui pour lui barrer le passage. (C'est le boucher même qui assistait à cette scène et qui me l'a racontée.) Brisquet s'esquive et vient me rejoindre. Vous vous imaginez peut-être qu'il avait eu peur d'engager le combat avec son farouche adversaire ? Nenni, ma foi ! Mais, dans cette rencontre du soir, il savait, le bon Brisquet, qu'avant tout il avait un devoir à remplir, et il se proposait de rejoindre, en un autre moment, celui qui l'avait provoqué. Le lendemain matin, en effet, pendant que je garnissais le râtelier de Poulotte, il s'échappe à la dérobée, va chercher son agresseur de la veille, le saisit à la gorge, le roule trois ou quatre fois dans la poussière, puis s'en revient tranquillement au logis. Un tel fait ne prouve-t-il pas une faculté complète de réflexion et de raisonnement. Pour moi, je suis convaincu, depuis longtemps, que si les chiens ne parlent point, c'est parce que cela ne leur plaît pas ; mais que, d'ailleurs, ils comprennent parfaitement tout ce qu'on leur dit, qu'ils en savent autant et plus que nous sur bien des choses, et qu'enfin ils ont une
langue particulière, dans laquelle ils conversent très-aisément entre eux. Yoilà cinq ans que je vis avec Brisquet, et je pourrais vous raconter des histoires de lui.... entre autres une.... Mais vous ne me croiriez pas !
— Allez, allez, mon cher Jean-Baptiste; tout ce qu'on raconte de l'intelligence et des autres qualités des chiens est peut-être encore au-dessous de la réalité, et quand vous me diriez que le vôtre a pris, entre ses dents, la lune dans un seau d'eau, pour vous l'apporter, je serais tenté de le croire.
— C'est bien, monsieur; vous aimez les bêtes. Cela vous fait honneur. Je vous dirai donc la plus mémorable histoire de Brisquet ; mais approchezvous, pour que je puisse vous la dire à voix basse, parce qu'il pourrait nous entendre, et je suis sûr que c'est pour lui un fâcheux souvenir. Figurezvous qu'un jour ce brave chien a voulu se suicider.
— Se suicider ! Est-ce possible ? Je croyais que cette fatale détermination était un des attributs exclusifs de l'homme, à tel point qu'aux divers axiomes formulés par les philosophes pour définir spécialement notre pauvre espèce humaine, je pensais qu'on pourrait ajouter celui-ci : l'homme est un animal qui se suicide.
— Je vous dis pourtant l'exacte vérité. Brisquet, mon cher Brisquet a voulu mettre fin à ses jours. Un matin, il est allé se jeter dans le canal, et comme
il nage tout aussi bien qu'un poisson, il s'était étendu sur îe dos et serrait ses pattes sur son corps pour couler, comme une masse inerte, au fond de l'eau. Je l'ai aperçu dans cette situation ; je l'ai appelé, mais il ne voulait ni m'entendre ni me regarder, car il était décidé à mourir. Alors j'ai pris à la hâte une barque, j'ai ramé de toutes mes forces, et je suis parvenu, non sans peine, à le repêcher.
— Et à quoi donc attribuez -vous un tel désespoir ?
— Voilà le fait, monsieur. Les chiens qui ont le cœur sensible sont très-jaloux de l'affection des gens qu'ils aiment, et Brisquet est fort choyé par toute ma famille. Mais voilà qu'un jour, le parrain de ma petite fille lui donne un agneau, et cet agneau devient le favori des enfants, qui le caressaient, le dorlotaient, le portaient dans leurs bras, et, pendant ce temps, le pauvre Brisquet était négligé ; c'est ce qui lui a fait tant de peine. Dans le jour, il marchait mélancoliquement sur nos pas, ou s'accroupissait au fond de la cuisine. La nuit, il rêvait, et quelquefois se lamentait. Enfin, il en est venu à prendre sa funeste résolution. J'ai deviné alors la cause de son chagrin. J'ai renvoyé l'agneau à celui qui nous en avait fait présent. Dès ce moment, Brisquet est redevenu vif et gai, comme par le passé, et s'est remis à jouer, sans rancune, avec mes petits garçons. Les chiens n'ont pas tant de fiel que nous ;
une caresse suffit pour effacer dans leur mémoire l'injure qu'on leur a faite.
— Vous avez sagement agi, mon cher Jean-Baptiste, et je suppose qu'après ce triste événement, vous avez pris à tâche de ménager les affections de Brisquet ?
— Oui, sans doute. Pourtant je n'ai pu empêcher mon petit Gilbert de garder son écureuil, ni ma petite Lucy de s'occuper de son chardonneret. Mais Brisquet n'est point jaloux de ces deux gentils animaux; il s'amuse même quelquefois à regarder les jeux de l'écureuil faisant tourner sa roue, et un matin que le chardonneret, en voltigeant de côté et d'autre, était tombé dans un cuvier plein d'eau, où il courait risque de se noyer, il Fa pris délicatement par le milieu du corps et Fa rapporté à Lucy. Far là, il nous a rendu à tous un vrai service ; car cet oiseaun'est pas comme celui qui trompa si singulièrement Fespoir de M. Francis Head; il a conservé ses facultés de musicien; il égayé toute la maison.
— Qu'est-ce donc que cet oiseau de M. Francis Head ? Je n'en ai jamais entendu parler.
— Ab! vous ne connaissez pas cette histoire? Elle est assez jolie, et comme je vois que vous vous intéressez réellement aux animaux, je vais vous la raconter. Il y a quelques années, un émigrant allemand vint s'établir dans le haut Canada, à Toronto. C'était un cordonnier qui n'avait pour tout bien que
son industrie et ses ustensiles de travail, de plus un chardonneret qu'il apportait de son village d'Allemagne, et dont il avait eu grand soin pendant la traversée. Il loua une échoppe et se mit à la besogne, et chaque matin, en se levant, il suspendait à la fenêtre de , son humble atelier la cage de son chardonneret. Pendant que le brave ouvrier travaillait, l'oiseau battait des ailes et chantait pour le récréer. Peut-être qu'il lui chantait des airs qui le faisaient penser à son pays et lui réjouissaient le cœur. Tous les jours, le cordonnier travaillait gaiement dans sa cellule, en face de son gentil compagnon, et probablement il ne se doutait guère que cet oiseau devait aider à sa fortune. Mais un passant ayant entendu les mélodies du chardonneret en parla dans une riche maison de la ville, puis dans une autre. Les belles dames et les jeunes filles voulurent voir ce petit musicien étranger qui chantait si bien, et s'intéressèrent au laborieux artisan qui l'avait apporté de si loin.
« Quelques années après, le cordonnier mourut; ses meubles, sa boutique furent vendus au profit de ses héritiers. Francis Head, qui était alors gouverneur du Canada, acheta le chardonneret et le fit aussitôt placer à la fenêtre de son salon. Mais en vain il attendit quelques-unes de ces jolies roulades qui, naguères, résonnaient si vivement autour de la demeure de l'ouvrier. En vain, pour raviver l'oiseau,
qui paraissait attristé, il fit remplir les bassins de sa cage de l'eau la plus pure et du meilleur millet. L'oiseau était comme la pensée, de vie de son humble maître ; son maître mort, il resta muet. Voilà i ce qui est arrivé à Francis Head, et tous les gens de Toronto ont été témoins de ce fait curieux.
« Par bonheur, mon chardonneret n'a pas ainsi perdu la voix; il sautille et siffle et chante, dès le point du jour, comme un bienheureux. C'est un plaisir de le voir et un plaisir de l'entendre. Ma foi, je ne suis pas riche, et pourtant je ne donnerais pas pour une jolie somme d'argent une seule de ces bêtes que j'aime, et qui font la joie de ma femme et de mes enfants.... Mais pendant que je m'amuse à causer avec vous, voilà Bernard qui prépare le canot, et j'oublie que mon devoir est de l'aider. Allons le rejoindre.
• — Allons, Jean -Baptiste, vous êtes un brave homme! Je suis content de voyager avec vous. »
1er septembre.
Je t'ai rapporté, mon cher Georges, comme un épisode de mon voyage, les naïves confidences de Jean-Baptiste. Tu sais que je me plais à faire causer les bonnes gens, dont la vie sociale n'a pas encore altéré le caractère distinctif, et plus dîme fois, dans le cours de nos promenades, tu t'es fort impertinemment moqué de moi, quand tu me voyais m'arrêter devant un ouvrier, ou un paysan, et engager avec lui une longue conversation. Si cependant nous interrogeons cet ouvrier, ou ce paysan, sur ce qui tient essentiellement à sa profession, il est probable que de ses réponses nous tirons quelque utile enseignement, et il peut se faire aussi que nous découvrions en lui plus d'une humble vertu que nous chercherions en vain dans l'atmosphère des salons. Les fleurs qui croissent librement, en plein air, sur leur vrai terrain, ont plus d'éclat et de parfums que celles qu'on cultive avec soin dans une serre, et ces gens d'une humble condition, qui n'ont point été façonnés aux usages de la vie mondaine, auront le rustique aspect des fleurs des champs, mais ils en auront peut-être aussi les propriétés particulières.
Jean-Baptiste qui. pour gagner honorablement sa vie, et pourvoir à l'entretien de sa famille, a défriché des bois, cultivé des champs, conduit des radeaux, s'est remis gaiement à son ancien métier de batelier: il s'est placé sur l'avant de notre canot, pour examiner d'un œil attentif les endroits difficiles par lesquels nous devons passer. Bernard est à l'arrière, remplissant les fonctions de pilote. Six hommes, assis de chaque côté de notre embarcation, rament d'une main vigoureuse, et nous remontons l'Ottawa, cette grande rivière qui, du lac septentrional de Temisoaming, descend majestueusement, sur un espace de cinquante lieues, et, près de Montréal, vient épancher ses eaux dans le bassin du Saint-Laurent.
C'est une curieuse chose que ces canots , employés, depuis un temps immémorial, sur les lacs et les rivières de l'Amérique du Nord. La coque en est faite avec quelques rameaux d'une espèce de cèdre, désigné par les Canadiens sous le nom de bois blanc. Cette coque n'est point revêtue de planches solides , comme nos yoles les plus fines , mais tout simplement recouverte d'écorces de bouleau; ni clous, ni chevilles. Le même arbre qui fournit aux constructeurs de cette chaloupe les matériaux élémentaires, leur offre les rameaux flexibles avec lesquels ils lient, l'un à l'autre, les diverses pièces de leur charpente. L'écorce est détachée, au mois
de juin ou de juillet, des tiges de bouleau, choisies parmi les plus grosses et les plus lisses. On l'enlève par larges bandes carrées ; on la ratisse à sa surface intérieure, puis on la remet aux femmes indiennes qui en cousent adroitement les divers lambeaux avec des fibres d'arbres.
Les hardis marins d'Archangel s'aventurent quelquefois dans les orageux parages du nord , sur de grossiers bâtiments, construits ainsi tout entiers avec des pièces de bois , sans un seul morceau de fer. Les insulaires de la mer du Sud entreprennent de longs voyages sur des pirogues taillées dans le tronc d'un arbre. Les Groënlendais façonnent leurs kayacks avec des peaux de phoque. De toutes ces constructions primitives, la plus agréable et la plus sûre peut-être, est celle de l'Indien; l'idée lui en est venue vraisemblablement par la construction de son wigwam; car la plupart des wigwams, dans l'Amérique septentrionale, sont érigés avec des branches d'arbre et recouverts d'écorce de bouleau.
A voir un de ces canots, fabriqués comme je viens de le dire, et calfatés avec de la résine, il semble qu'en y posant le pied, on doit en briser l'enveloppe, ou qu'au moindre choc contre un banc de sable, il doit se crevasser. Le fait est qu'il y en a de si légers, qu'un homme les transporte, sans trop de peine, d'un endroit à l'autre, sur ses épaules. Ceuxlà glissent à la surface de l'eau comme la jaune
feuille d'automne, a dit le poète Longfellow, comme le mobile calice du lis aquatique. Il en est qui sont faits par les mêmes procédés , mais dans de plus grandes dimensions, et qui portent de lourds fardeaux, parfois toute une cargaison de fourrures, parfois toute une cohorte de colons avec ses bagages.
C'est aux Indiens que nous devons cette simple et pourtant cette ingénieuse invention. Quand les Européens débarquèrent sur les rives du Saint-Laurent, ils reconnurent bien vite les avantages d'une telle embarcation, dans le pays qu'ils voulaient explorer, et l'employèrent à leur usage, sans essayer de la modifier.
A nos compatriotes, qui plantèrent le drapeau de la France sur le sol du Canada, cette contrée n'offrait point , comme l'Amérique du Sud aux Espagnols et aux Portugais , le fatal appât des veines d'or et des mines de diamants, qui fit commettre tant de cruautés et verser tant de sang. Elle ne leur offrait pas non plus cette abondance de fruits savoureux et de fleurs splendides qui ravit, dans les Antilles, les regards de Christophe Colomb. On n'y voyait ci et là, dans les districts les plus habités , que quelques champs de céréales, et de tous 'côtés s'élevaient, comme les barrières mystérieuses d'un monde inconnu, les sombres forêts dont nul homme n'avait mesuré l'étendue, où jamais la hache du bûcheron
n'avait retenti, où le sentier, à peine frayé par le chasseur nomade, était aussitôt effacé par la végétation de l'année.
Mais ces forêts renfermaient des toisons qui, pour le marchand perspicace, devaient être comme celles de la Colchide pour les Argonautes, des toisons d'or. Dès les commencements de notre colonie -, le commerce des fourrures fut organisé dans le Canada, et l'on sait quel développement il a pris par l'activité de la compagnie du Nord-Ouest et de la souveraine compagnie de la baie d'Hudson. C'est à nous que les Anglais doivent leurs premières notions sur cette fructueuse opération; c'est nous qui leur avons ouvert le chemin àe leurs possessions , et maintenant il ne nous reste plus rien sur ce sol que nous avons les premiers défriché et exploré!... Plus rien ! non, je me trompe; il nous reste, dans cette noble région du Canada , un souvenir de gloire et d'amour, plus puissant que l'arrêt de mort dont le hideux traité de Paris frappa notre souveraineté! Morte quis fortior ! Gloria et amor !
Les premiers bénéfices réalisés par nos marchands dans le trafic des fourrures -, excitèrent leur convoitise. Les Indiens, campés à quelque distance de nos comptoirs , y apportèrent d'abord tout ce qu'ils avaient de peaux de loutres , de castors , de renards et d'autres animaux. Dans la naïveté de leur ignorance, ils les livraient gaiement pour des
objets sans valeur, Ces premières cargaisons étant épuisées, il fallut en chercher d'autres plus loin. C'est avec les canots d'écorce que. ces intrépides aventuriers, qu'on appela les Voyageurs et les Coureurs de bois, remontèrent les rivières, traversèrent les lacs et pénétrèrent dans les régions sur lesquelles les plus savants géographes d'Europe n'avaient pas le moindre indice. C'est avec ces canots que nos missionnaires, animés par une pensée plus louable, atteignirent le Mississipi et découvrirent la Louisiane. C'est avec un de ces mêmes canots que je navigue, depuis quelques jours, sur les flots de l'Ottawa. Il faut avouer que cette coquille flottante- est un peu étroite; je ne puis m'y étendre dans une molle posture , comme un pacha sur son divan, et il ne m'est pas difficile de croire que Cléopatre était assise plus commodément dans la galère, aux voiles de pourpre et aux lambris dorés, avec laquelle elle s'en allait, sur le Cydnus, à la rencontre d'Antoine; mais , grâce au ciel , je ne suis pas encore assez sibarite pour ne pouvoir souffrir un froissement un peu plus dur que celui du pli d'une rose, et la nouveauté du spectacle qui se déroule à mes yeux est assez attrayante pour me faire oublier une petite gêne corporelle. Il arrive souvent que notre sotte machine de chair et d'os se regimbe contre la royauté de l'âme ; n'est-il pas juste que ses animales exigences soient quelquefois un peu réprimées?
Cet Ottawa, qu'on appelle ajuste titre la Grande- Rivière, ces beaux points de vue qui l'environnent, ce canot, inventé par des peuplades qui n'avaient jamais reçu une leçon scientifique, et ces hommes qui le conduisent, tout est nouveau pour moi.
Nos six rampurs sont les descendants de ces anciens coureurs des bois, dont les courageuses expéditions occupaient une si grande place dans l'histoire delà colonisation européenne, en Amérique. L'un d'eux pourrait ajouter plus d'une curieuse page à cette étonnante chronique. On l'a surnommé Passe- Partout, et il mérite bien ce nom; car il a été, au péril de sa vie, dans les régions les plus sauvages de la moitié du continent américain : il a parcouru les plages glaciales du nord, et les immenses prairies de l'ouest; il a vécu avec les Esquimaux du Labrador, les Indiens de la baie cTHudson, et les trappeurs de l'Arkansas. Au récit de ses nombreux voyages et des dangers de toute sorte auxquels il a échappé, il pourrait joindre d'amusants détails sur ses divers régimes alimentaires : il a savouré les bosses de bison, les queues de castors, les pattes d'ours, les nez d'élan, ces friandises gastronomiques du chasseur américain. Ce sont là les mets délicats dont il garde un agréable souvenir et dont il espère bien encore se délecter; mais quelquefois aussi, en de tristes jours de disette, il a été obligé de se contenter de la chair coriace d'un corbeau, ou d'un
morceau de phoque huileux etrance, quelquefois même il n'a eu, pour apaiser sa faim, que des racines sauvages et cette espèce de lichen que nos anciens voyageurs canadiens ont appelé tripe de roche.
Je te laisse à penser, mon cher Georges , quelle doit être la figure de cet homme ; les années l'ont ridée, comme l'écorce d'un vieil arbre, et la fumée des tentes et les ardeurs du soleil l'ont revêtue d'une teinte de bronze; mais, quoiqu'il ne soit plus jeune, il est encore alerte et plein de force, content de son aventureux métier, et bien résolu à sillonner les lacs et les rivières, à courir les bois, tant qu'il pourra tenir une rame, ajuster un fusil.
Deux autres de nos bateliers ont une physionomie un peu sournoise qui ne me plaît guère. Jean- Baptiste affirme pourtant qu'ils n'ont d'autre défaut que d'aimer un peu trop le whisky.
'Quoi qu'il en soit, tous accomplissent bravement leur tâche, et, selon la coutume de leurs prédécesseurs, dans leur rude profession, ils cadencent, à certains moments, les mouvements de leurs rames; ils chantent, non point comme les gondoliers de Venise, le poëme des croisades, travesti en dialecte vénitien, mais les naïves chansons de leurs pères, Quand les Français vinrent, à la suite de Cartier, de Champiain et de quelques illustres gouverneurs de notre colonie, s'établir dans le Canada, ils apportèrent, sur cette terre américaine, la poésie de leur
foyer, les chansons populaires de leur province. Ces chansons, ils se plaisaient à les enseigner à leurs enfants. D'âge en âge, la noble race canadienne les a conservées comme un trésor héréditaire, comme un des témoignages de son origine française; le paysan les a répétées à sa famille, dans les veillées d'hiver, à un cercle d'amis, en ses jours de fête. Le voyageur a fait retentir de ces refrains traditionnels tous les échos de la contrée. Hélas ! et plus d'un de ces ardents voyageurs est mort dans son trajet, en murmurant peut-être, au fond des bois, les strophes qu'il avait apprises, bien loin de là, et en se souvenant ainsi du doux pays natal. Et dulces moriens reminiscitur Argos.
Les fidèles Canadiens ont si bien gardé cette poésie de leurs pères que, si nous voulions faire un recueil complet de nos anciennes chansons populaires , nous en découvririons parmi eux plusieurs qui leur viennent des rives de la Seine, de la Loire ou du Doubs, et qui sont, aujourd'hui, oubliées ou tout au moins dénaturées, dans les campagnes où elles ont été pour la première fois modulées. J'en ai eu un exemple à Québec; j'ai entendu, là, chanter, dans une amicale réunion, tous les vers d'une jolie chanson francomtoise, dont je n'ai jamais pu retrouver, dans nos villages , que quelques lambeaux.
Mais ce sont surtout les bateliers qui se plaisent à répéter ces vieilles et rustiques mélodies. Léchant
les égayé, dans la profondeur des forêts silencieuses, dans les lieux déserts qu'ils traversent ; et à voir l'empressement avec lequel ils s'y associent, on dirait qu'il est un auxiliaire essentiel de leur travail.
Dès qu'ils ont mis leur barque à flot, l'un d'eux entonne une des pièces de leur répertoire et en module, d'une voix vibrante, les deux premiers vers ; les autres chantent, sur un ton un peu plus élevé, les vers suivants, et tous psalmodient à la fois le refrain .
Yoici une des chansons que j'ai entendues, dans mon voyage sur l'Otta^va. Le style n'en est pas trèscorrect, les rimes n'en sont pas riches; mais, telle qu'elle est, elle a résonné au milieu des scènes les plus imposantes du nouveau monde; d'âge en âge, elle a ravivé, dans leur pénible labeur, le courage d'une quantité de braves gens ; elle a distrait et égayé peut-être le voyageur solitaire, parles souvenirs qu'elle réveillait en lui. Quel poëte élégant, harmonieux, couronné par plusieurs académies, ne serait satisfait d'un tel succès ? Mets donc un instant de côté, mon cher Georges, les principes de versification qu'on t'a enseignés au collège, et lis, comme une bonne œuvre naïve de nos pères, ces stances, importées à je ne sais quelle époque, dans le Canada :
Derrière chez ma tante.
Il y a un bois joli;
Le rossignol y chante Et le jour et la nuit.
Gai Ion là, gai le rosier Du joli mois de mai.
Le rossignol y chante Et le jour et la nuit*:
U chante pour ces dames Qui n'ont point de mari.
Gai Ion là, gai le rosier Du joli mois de mai.
Il chante pour ces dames Qui n'ont point de mari ; Il ne chante pas pour moi, Car j'en ai un joli.
Gai Ion là, etc.
Il ne chante pas pour moi, Car j'en ai un joli :
Il n'est pas dans la danse ; Il est bien loin d'ici.
Gai Ion là, etc.
Il n'est pas dans la danse; 11 est bien loin d'ici : Il est dans la Hollande; Les Hollandais l'ont pris.
Gai Ion là, etc.
Il est dans la Hollande ; Les Hollandais l'ont pris :
Que donneriez-vous, belle, Qui l'amènerait ici?
Gai Ion là, etc.
Que donneriez-vous, belle, Qui l'amènerait ici?
Je donnerais Québec, Sorel et Saint-Denis.
Gai Ion là, etc.
Je dois ajouter que les Canadiens ne se contentent pas toujours des chansons qui leur ont été transmises par leurs aïeux; il leur en faut de nouvelles, pour de nouvelles circonstances , et plus d'un paysan pourrait se vanter d'avoir fait la sienne, au temps où il était amoureux et au jour de son mariage. Les canotiers ont aussi leurs poètes qui racontent en vers naïfs les épisodes les plus notables de leur vie aventureuse. Au moyen âge, les moines relataient ainsi les principaux événements dans des chroniques rimées. Les bateliers font la leur presque toujours dans la même forme, y adaptent une mélodie traditionnelle, et la chantent dans leurs' voyages. Si l'un d'eux succombe à l'un des nombreux périls j auxquels ils sont tous presque constamment exposés, ils honorent sa mémoire par une complainte; mais, comme ils sont trèssuperstitieux, il y a des moments où le souvenir de ces complaintes leur semble d'un fâcheux augure, et alors ils tâchent de l'écarter de leur esprit.
Quand nos bateliers eurent répété le dernier couplet du joli rosier, l'un d'eux dit : « Chantons la
complainte de Pernet, » puis il en murmura une des
strophes :
On avait en cor l'espoir Qu'il se fût sauvé, C'est son chien qui a fait voir Son bon maître noyé.
« Non, non, répliqua vivement un autre; cette histoire est trop triste; je ne veux pas y songer.
— Eh bien! dit Bernard, chantons la dolente complainte de Cayeux.
— Non, de grâce! pas celle-là, s'écria Passe-Partout, d'un ton de mélancolie qui contrastait singulièrement avec sa mâle et rude physionomie. Ce pauvre Cayeux a été mon compagnon en plusieurs de mes voyages ; il m'a secouru en diverses circonstances ; il était brave et bon, et je ne puis songer à lui sans me sentir le cœur serré. »
Ces paroles éveillaient en moi le désir de connaître l'histoire de Cayeux, et je demandai à Bernard s'il pourrait me la raconter.
« Qu'en pensez-vous, dit Bernard en se tournant vers Passe-Partout? Permettez-vous que je cède à la prière de mon jeune ami?
— Comme il vous plaira, répliqua le vieux batelier en penchant la tête sur le bord du canot. C'est près d'ici que le malheureux Cayeux a été surpris par les Indiens. Son âme revient peut-être encore
quelquefois dans les lieux qu'il a tant de fois parcourus, et peut-être qu'elle nous observe en ce moment et qu'elle sera contente de voir qu'on se souvient d'elle. »
Bernard écouta cette réponse avec une sorte de recueillement. Les Indiens qui n'ont point encore été entièrement convertis au dogme du christianisme, conservent sur la migration des âmes de touchantes traditions. Il en est qui croient qu'après Fensevelissement du corps qu'elle habitait. Tàme inquiète continue à errer autour de la demeure de ses parents et de ses amis, jusqu'au jour où elle est apaisée par une dernière cérémonie de deuil, et alors elle s'envole sous la forme d'une tourterelle. Il en est qui sont persuadés que les enfants ne sont enlevés, dès leur bas âge, à l'amour de leurs parents que par une fatale erreur de la mort . et doivent recommencer une nouvelle vie. On les enterre près du wifwaim, ou le long des sentiers du village, afin que les femmes en passant puissent recueillir leurs âmes.
Ces douces et tendres crédulités, que la raison peut bien ne pas admettre , mais qui émeuvent le cœur, se sont répandues parmi les Canadiens , et si bon catholique qu'il fût, Bernard me paraissait trèsdisposé à admettre les affectueuses superstitions de Passe-Partout.
Il garda un instant le silence, comme s'il hésitait
à faire le récit que je lui avais demandé, puis enfin il me dit :
« Jean Cayeux était un voyageur canadien, distingué par son courage et son habileté , très-brave homme en outre, fort estimé des marchands qui l'employaient à leur service, très-aimé de ses compagnons, quoiqu'il refusât de s'asseoir à leurs orgies , et rapportant fidèlement à sa femme et à ses enfants le produit de son travail.
« Il habitait une cabane solitaire , près d'une des cataractes de l'Ottawa. Un soir, il entend tout à coup retentir un cri formidable : c'était le cri de guerre, le cri de fureur d'une horde d'Iroquois qui, quelque temps auparavant, avaient voulu arrêter une cohorte de voyageurs, et avaient perdu deux de leurs guerriers dans cette bataille. Depuis ce jour, ils n'aspiraient qu'à se venger de leur échec, et ils venaient de découvrir la demeure de Cayeux.
« Hors d'état de se défendre contre une telle invasion, Cayeux se hâta d'embarquer sa femme et ses enfants dans son canot, les conduisit au bord de la cataracte, puis remit sa rame entre les mains de son fils aîné en lui donnant ses dernières instructions , et quitta la frêle nacelle pour ne pas la surcharger dans ce périlleux passage. Debout sur un rocher, il vit le fragile bateau se précipiter dans les fiots écumants, vaciller, tournoyer. Un instant, il sentit son sang se glacer dans ses veines, et il ferma
les yeux : la nacelle était plongée dans une onde impétueuse et paraissait perdue; mais, bientôt elle reparut, comme une mouette agile, à la surface de la rivière, et bientôt elle glissa mollement sur une eau paisible. Le terrible écueil était franchi. Les trésors de cœur du bon Cayeux étaient sauvés.
« En ce moment sa femme et ses enfants se retournaient de son côté, les mains jointes; ils rendaient grâce au ciel de leur délivrance, et invoquaient sa protection en faveur de celui qui, pour aider à leur salut, se condamnait à un danger mortel. Cayeux, qui avait les mêmes sentiments de piété, s'associa à leur prière, leur adressa du regard et de la main un suprême adieu, et s'enfuit dans les bois.
« Un des Iroquois, furieux d'avoir trouvé sa demeure déserte , aperçut le brave Canadien , immobile encore au bord de la rivière , donna un signal à ses compagnons , et tous s'élancèrent à sa poursuite ; ils le poursuivirent , comme des loups affamés, dans les sombres forêts. Cayeux avait eu l'espoir de rejoindre sa famille en se frayant un sentier à travers ces forêts ; mais il ne put accomplir son dessein. Les féroces Iroquois, épiant attentivement ses traces , l'obligeaient de plus en plus à s'éloigner de l'Ottawa. Pour échapper à leur implacable perquisition, le jour, il se cachait dans les vieux arbres que le temps a creusés, et où les ours
se retirent en hiver; la nuit, il s'enfonçait dans les taillis les plus épais. Enfin, les Indiens dépistés par ses différents subterfuges et son énergique résolution, renoncèrent à leur poursuite. Mais il se trouvait sur un terrain marécageux, désert, sans armes, sans ressources et accablé de fatigue. Les chétives provisions qu'il avait prises à la hâte , en quittant sa cabane, étaient épuisées , En regardant de côté et d'autre, il découvrit quelques baies et quelques fruits sauvages qui apaisaient un instant sa soif et sa faim, mais qui ne pouvaient le raviver. Dans son état de faiblesse et de misère, il n avait plus qu'un espoir. Les chasseurs canadiens s'aventuraient quelquefois jusque dans ces lieux sauvages; comme il n'avait plus la force d'entreprendre un long trajet, comme il craignait d'ailleurs de rencontrer encore les Indiens s'il sortait de sa retraite, il résolut d'attendre là le secours providentiel qu'il demandait à la grâce de Dieu. Il se fit, avec des branches d'arbre, une espèce de wigwam, et en s'accroupissant sous sa malheureuse tente, il répétait une des invocations religieuses qu'il avait apprises dans sa jeunesse.
« Si je suis seul, pauvre et triste ici-bas, Mère de « Dieu, ne m'abandonnez pas ! »
« Mais les jours s'écoulaient , et de plus en plus le pauvre Cayeux s'affaissait dans sa faiblesse et son dépérissement. Un soir, il vit un loup s'approcher
de son refuge : « Ah ! ah ! dit-il, le brigand flaire « déjà sa proie ! Je ne suis pas en état de fuir devant « lui, mais je me défendrai encore contre ses dents « et ses griffes. » Une autre fois, il aperçut un corbeau qui se posait sur un arbre voisin de sa hutte : a Àh I vilain rongeur de cadavres, lui dit-il, tu viens « voir si bientôt je ne te servirai pas de pâture! « mais j'ai encore assez de force pour f effrayer. » En disant ces mots, il poussa un cri, et le corbeau s'enfuit. Un matin , trois petits oiseaux vinrent en chantant voltiger autour de lui ; leur aspect lui rappelait une des chansons de son village ; et il leur dit, avec un accent de douleur :
Gentils petits oiseaux des bois, Allez dire à celle que j'aime Que les saints sont loin de moi.
« Quoiqu'il eût si grande envie de vivre , de revoir les êtres qu'il aimait et les rives de l'Ottawa, et le hameau où il était né, il sentait sa fin approcher, et n'ayant personne pour lui creuser sa tombe, il la creusa lui-même , et il fit une croix qu'il voulait tenir à sa main à sa dernière heure. Pendant qu'il s'occupait de ces funèbres préparatifs, tout à coup il entendit des voix vibrantes résonner à son oreille. Il leva la tète avec un mouvement de joie : c'étaient les chasseurs qu'il attendait perpétuellement, c'était le secours providentiel qu'il avait tant
de fois invoqué. Par malheur ce secours lui arrivait trop tard. En vain les charitables Canadiens essayèrent de le réconforter ; il était anéanti ; il leur raconta, d'une voix défaillante, sa lamentable histoire, puis tomba dans la fosse qu'il avait préparée.
« Voilà comment est mort le brave Cayeux, dit Bernard d'un ton de voix émue.
— Oui, s'écria Passe-Partout. Et voilà comment, peut-être, nous mourrons dans le même abandon. Mais, bah! pourquoi y songer? » Et, d'une main vigoureuse, frappant brusquement l'eau avec sa rame, il répéta le refrain de la chanson canadienne :
Gai Ion là, gai le rosier Du joli mois de mai.
Ainsi vont les bateliers , ramant et chantant , laborieux et insoucieux , accomplissant leur tâche de la journée sans se préoccuper du lendemain, toujours prêts à se remettre à l'œuvre pour un salaire convenable , charretiers des rivières et des lacs, endurcis au travail , soumis d'avance à toute sorte de privations et de périls, et jouissant pleinement du produit de leur labeur, dans leurs heures de repos.
Leur existence n'est-elle pas pour nous un enseignement? Par la patience qu'ils conservent dans leur rude profession, par le courage avec lequel ils bra-
vent de graves périls; par leur résignation, quand ils souffrent; par leur franche et expansive gaieté, en leurs moments de bien-être, ne nous donnent-ils pas, sans y songer, une sérieuse leçon?
Dieu nous a fait une meilleure part dans les biens de ce monde , et nous n'usons pas sagement de ses dons. A défaut des réelles difficultés, des vrais chagrins de la vie, nous nous créons à nous-mêmes des chagrins de vanité et des difficultés dont nous gémissons ensuite, comme si nous étions les victimes d'une destinée cruelle. C'est, je crois, Mme de Staël qui, dans une de ses mélancoliques rêveries, a dit : « Je me regrette, » et, par là , elle a très-justement défini une de nos tristes propensions. Nous nous regrettons, en effet, aux différentes époques delà vie. Dans la jeunesse, nous regrettons les naïfs plaisirs de notre enfance ; dans l'âge mûr la confiance, les- prestiges, les élans poétiques de notre jeunesse; dans la vieillesse, la vigueur et l'activité de l'âge mûr. Nous passons ainsi une partie de notre temps en regrets inutiles, en sollicitudes imaginaires , et l'autre en désirs souvent irréalisables. Nous oublions que chacune de nos années est comme une parcelle de champ que nous devons cultiver, que la vie entière est une tâche, si ce n'est un combat. « L'âme qui sommeille, a dit Longfellow, l'éloquent poète, manque à sa mission. Laissons le passé mort s'ensevelir au milieu des morts : agissons, agissons,
avec le cœur dans la poitrine, et Dieu sur notre tête. »
Heart within, and God overhead.
C'est l'aspect de ces actifs ouvriers avec lesquels je voyage qui me ramène à ces idées de ferme résolution, et l'aspect de cette nature canadienne qui me ramène au sentiment de la grandeur et de la bonté de Dieu,
Quelle belle nature à la fois imposante et gracieuse !
Cette rivière, sur laquelle se balance notre canot d'écorce, n'a point encore été complètement explorée; elle tombe de sa source septentrionale dans le lac Temiscaming; de là elle descend majestueusement vers la noble cité de Montréal. Par son large cours , par ses nombreux affluents , elle arrose une aire de huit cents milles carrés qui, selon les statisticiens du Canada , pourrait alimenter huit millions d'hommes.
C'est par cette rivière que nos premiers colons entreprirent leurs lointaines excursions. Les coureurs des bois, employés au commerce des fourrures, s'embarquaient près de Montréal, dans le village de Lachine, et s'arrêtaient près du lac des Deux- Montagnes. Il y a là une pente rapide du fleuve qui les obligeait à décharger leurs bateaux et à transporter par terre leur bagage. Il y a là une chapelle,
consacrée à sainte Anne , pour laquelle ces rudes voyageurs avaient une dévotion particulière. Ils s'agenouillaient dans ce sanctuaire; ils y chantaient un cantique; quelquefois ils y déposaient un ex-voto, puis ils rentraient dans leur nacelle 3 arrivaient par un des affluents de l'Ottawa dans le lac Hudson , puis dans le lac Supérieur, et enfin atteignaient le Grand-Portage, où les Indiens leur livraient une ample cargaison de fourrures. De là ils s'en retournaient à Montréal par la même route , ayant fait un trajet de plus de mille lieues.
Toute cette immense région était alors inculte et à peu près inhabitée; on n'y voyait que quelques tribus éparses dlndiens 5 errant avec leurs flèches dans leurs vastes terrains de chasse , plantant ça et là les piquets de leurs wigwams, et quelquefois traversant les lacs avec leurs légères embarcations.
Maintenant de grandes embarcations à voiles et des bateaux à vapeur sillonnent ces mêmes lacs, où , jadis , le canot d'écorce glissait silencieusement comme une sarcelle. De superbes habitations s'élèvent sur les rives de l'Ottawa , à la place de la tente mobile. Des settlers défrichent activement ce territoire fécond; des bûcherons coupent ces forêts séculaires, construisent de gigantesques radeaux qui descendent jusqu'à la mer comme des îles flottantes, et serviront à édifier des maisons dans nos pays
européens, et reviendront peut-être en grands mâts de navire, pavoises et triomphants, sur ces mêmes plages où ils ont été abattus par la hache du Iwmberer. Le district de l'Ottawa fournit annuellement à l'Europe plus de vingt-cinq millions de mètres cubes de bois de construction et un million de planches et de madriers. Ces chiffres te donnent-ils, mon cher Georges , une idée de l'activité de ce pays ? Mais , à côté des clairières ouvertes dans les bois , des champs creusés par la charrue, des jardins et des maisons blanches d'une laborieuse population, apparaissent encore les larges espaces déserts , la terre vierge, la forêt intacte et l'œuvre grandiose, l'œuvre primitive de la nature à côté des œuvres de l'industrie. C'est un contraste qui m'a surtout frappé dans l'aspect du Canada, et qui, à tout instant , de chaque côté de l'Ottawa , me cause une nouvelle émotion.
La rivière, dont les bords m'offrent ces singuliers points de vue, a aussi un caractère étrange. Elle n'est point assouplie et disciplinée comme nos vieilles rivières d'Europe; elle a des élans fougueux, des mouvements bizarres; elle bondit quelquefois comme le libre cheval des Pampas , et semble braver, par ses emportements sauvages , ceux qui songeraient à la subjuguer. Près de Bytown, elle tombe d'une élévation de soixante pieds, et forme une des plus magnifiques cascades que l'on puisse voir en
Amérique, après le Niagara , ce tonnerre des eaux , comme l'appellent les Indiens. Plus haut, par la brusque inclinaison de son lit, elle forme ces autres petites cascades qu'on appelle des rapides. En réalité. l'Ottawa n'est point une rivière, selon le sens que nous donnons habituellement à ce mot. c'est plutôt une succession de rivières ou un enchaînement de nappes d'eau paisibles resserrées de distance en distance par des masses de rocs, ou roulant à flots bruyants sur une pente subitement abaissée.
On a souvent comparé le cours de la vie à celui d'un ruisseau placide. Pour être plus près de la vérité, c'est à une rivière accidentée et tourmentée comme celle-ci qu'il faudrait la comparer ; car, quelle est l'existence humaine qui descend en un calme continu, sans trouble et sans agitation, vers son océan?
Au nord de la Finlande, sur le Muonio, il y a une cascade d'un quart de lieue de longueur, qu'on appelle l'Eyanpaïkka; les bateliers les plus vigoureux peuvent seuls la descendre, et en voyant ses flots qui écument sur les pointes de rocs dont elle est hérissée, ils disent que ce sont des diables blancs.
Sur l'Ottawa, il y a des rapides qui ont l'emportement de la chute du Rhin à Schaffouse. On ne peut s'y aventurer que par une résolution désespérée, et on ne peut en sortir que par un miracle. Jean-Bap-
tiste, qui connaît toutes les légendes du pays, m'a raconté qu'un jour des voyageurs canadiens arrivaient près d'une de ces bruyantes cascades , avec leur canot chargé de fourrures, lorsque tout à coup ils virent apparaître, sur les deux bords de la rivière, deux bandes d'Indiens ennemis, armés de flèches et de tomahawks. Ils n'avaient qu'un moyen d'échapper à ces hordes féroces, c'était de se précipiter au bas de la cascade. S'ils devaient y périr, ils aimaient mieux encore être submergés dans les vagues que de tomber entre les mains de ceux qui leur feraient subir les plus cruelles tortures. Ils ôtèrent leurs chapeaux, joignirent les mains, invoquèrent pieusement sainte Anne, leur patronne , et la Vierge protectrice des affligés, puis ils lancèrent leur bateau dans l'abîme, et furent sauvés. Ils ont dit, en rentrant dans leur. village, que lorsqu'ils descendaient la pente périlleuse, ils voyaient distinctement, dans le tourbillon d'écume des flots, l'image de la Vierge avec une couronne de diamants et une robe blanche, étendant la main vers eux pour diriger leur bateau.
La plupart des rapides de la rivière canadienne ne sont point si dangereux; mais on ne peut cependant ni les remonter ni les descendre. Il faut, comme on dit en terme de marine, la doubler par terre. Toute la cargaison des bateaux employés au transport des marchandises est divisée par colis de quatre-
vingt-dix livres ; chaque batelier prend un de ces colis et le porte sur son dos au moyen d'une courroie appliquée sur son front ; d'autres se chargent du canot. C'est ce qu'on nomme le portage. Il y a des portages qui ont plus d'une lieue de longueur. Les hommes qui accomplissent cette rude tâche, marchent en courbant les genoux, d'un pas précipité et , de distance en distance , s'arrêtent quelques minutes, le temps de fumer une pipe, et chacune de ces haltes régulières s'appelle, en effet, une pipe. Quand on est arrivé à l'autre extrémité du rapide, on remet le canot dans la rivière, on y replace les bagages, et les infatigables manœuvres, après s'être essuyé le front, reprennent gaiement leurs rames. C'est ainsi que nous avons déjà traversé plusieurs cascades. Nous n'avons heureusement qu'un bagage très-restreint , et notre canot n'est pas lourd. Nos bateliers le portent aisément avec nos tentes et nos provisions. Passe-Partout, qui a des prétentions de cordon-bleu, réclame les ustensiles de cuisine; Jean-Baptiste et Bernard se chargent des rames, Éric ne veut céder ma valise à personne, etBrisquet a aussi sa part de travail. On lui met entre les dents le petit sac en peau qui renferme notre thé. Il n'y a pas de danger qu'il l'abandonne. Un jour pourtant, je l'ai vu s'arrêter tout à coup , déposer ce sac sur le sentier que nous suivions , flairer le sol, puis pénétrer dans les broussailles. « Quel caprice a-t-il
donc? me disais-je en observant ses mouvements. Est-ce là ce chien dont Jean-Baptiste m'a tant vanté les vertus , et faut-il en venir à reconnaître que les chiens doivent, comme les hommes , tromper notre confiance? » Tout à coup, un renard qu'il avait dépisté sortit d'un épais fourré et s'enfuit. Brisquet fit un mouvement pour le suivre; mais, au même instant, le souvenir de son devoir l'emporta sur son instinct de chasseur ; il vint honnêtement reprendre son fardeau, et en quelques gambades rejoignit son maître.
Nos journées de marche sont réglées, non point comme un touriste règle la sienne dans nos pays d'Europe, selon les lieux qu'il doit visiter et les villes où il compte trouver un bon gîte, mais selon le nombre et l'étendue des rapides. Quand nous arrivons le soir près d'une cascade un peu longue, nous établissons là notre campement nocturne. En un instant, nos tentes sont dressées; en un instant, un bûcher de branches sèches est allumé. Passe- Partout met la bouilloire près du feu, fait frire du lard dans une poêle, et, tout en savourant ce rustique souper, ne manque jamais de nous raconter quelques-uns des succulents repas qu'il a faits parmi les trappeurs, ou parmi quelques tribus d'Indiens. « Il y a des gens, me dit-il un jour, qui regardent les Indiens comme des êtres profondément ignorants : c'est une erreur. Les Indiens savent des choses dont
nos braves messieurs du Canada ne se doutent guère, et en fait de cuisine, par exemple, ils pourraient nous donner de précieuses leçons. J'ai mangé, sur les bords du Mississipi , des galettes préparées avec les grains de blé cueilli tout frais. Quand ils sont encore à l'état laiteux, on en fait une pâte légère que Ton grille sur la braise. Il n'y a pas, chez les pâtissiers de Montréal, un gâteau plus délicat. Dans une autre tribu d'Indiens, j'ai vu cuire les tortues tout entières dans leur carapace; on leur met dans la bouche un morceau de bois qui renferme une moelle onctueuse; cette moelle se fond dans leur corps, et leur donne un goût aromatique. Lord Elgin, le gouverneur de notre pays, a sans doute une excellente cuisine, mais je parierais bien qu'on ne lui a jamais servi un mets pareil! Et les plantes, et les fruits sauvages de leurs forêts, ils les recueillent avec soin et les emploient fort habilement. Ils font de très-bonnes soupes avec une herbe que nous appelons l'herbe des truites, et des bouillons fort appétissants avec des pommes de terre qui croissent d'elles-mêmes sans culture. Ils extraient, comme nous, le sucre de l'érable, et savent fort bien garder une partie de leur récolte de cerises et de prunes pour l'hiver. Enfin, monsieur, on peut dire que ce sont des gourmets. Par malheur, on ne trouve pas dans leur tente un grain de sel. J'ai vainement essayé de leur faire comprendre l'énormité de cette
lacune; ils persistent à assaisonner une partie de leurs aliments avec du sucre; car ils sont très-tenaces dans leurs vieilles habitudes. Voilà, monsieur, comme il n'y a rien de parfait dans ce monde. »
Après cette réflexion philosophique, Passe-Partout allume sa pipe, puis se couche près du feu ; ses compagnons suivent son exemple. Moi, je me roule dans mon manteau, je me fais un oreiller de ma valise et m'endors sous ma tente. Le premier jour, ce lit m'a paru un peu dur; mais on s'y accoutume.
Le lendemain, aux premiers rayons de l'aube, Bernard, qui est le chef de la caravane, crie : Alerte, alerte! Chacun est aussitôt debout. Par égard pour moi , on rallume le feu, afin que je puisse prendre une tasse de thé. Les canotiers mangent un morceau de pain, boivent un verre d'eau-de-vie, enlèvent la tente et les bagages, et nous partons.
Parfois aussi, nous amarrons notre barque près de la demeure solitaire d'un settler, bien sûrs d'avance que, dès qu'il nous apercevra, il viendra à notre rencontre pour nous offrir ses services. L'hospitalité est une des vertus du Canada; les habitants* des villes la pratiquent avec une aimable courtoisie; les colons isolés s'en font un devoir d'humanité, car ils savent, peut-être même par leur propre expérience, à quelles fatigues, à quelles souffrances est exposé celui qui voyage dans ces bois où il est si aisé de s'égarer, dans ces campagnes où l'on ne
trouve que de loin en loin un asile. Odin, le dieu des régions boréales, disait aux Scandinaves :
« Salut à celui qui donne! Un hôte est venu, où sera sa place? Il a hâte celui qui tente la fortune à la porte des autres.
« Il a besoin de feu celui qui entre, les genoux gelés. Il a besoin de nourriture et de vêtements celui qui a traversé les montagnes. »
Dans leurs longs hivers, les settlers canadiens peuvent bien s'appliquer ces préceptes du Havamal.
Il y a quelques jours, notre canot ayant été un peu endommagé en heurtant une pointe de roc, nos bateliers durent se rendre à terre pour le calfater avec de la résine.
Pendant qu'ils s'occupaient de ce travail, je m'acheminai vers une petite cabane en bois, construite au milieu d'un enclos, à quelque distance du rivage. Un chien se leva, à mon approche, en aboyant et en me montrant ses armes de vigilante sentinelle, c'està-dire, deux rangées de dents solides. Une voix féminine réussit, non sans peine, à le faire taire. Je levai le loquet de la porte du log-house. La nuit, comme le jour, les habitations champêtres, dans cet honnête pays, ne sont pas autrement fermées. J'entrai dans une chambre du logis ; les parois en étaient faites tout simplement avec des poutres, quelques peu équarries et superposées Tune sur l'autre ; le
sol en était nu, et on n'y voyait que quelques meubles de première nécessité, de la forme la plus rustique; mais tout y annonçait des habitudes minutieuses d'ordre et de propreté. Près d'une petite fenêtre , pareille à un icas istl das , étaient assises deux femmes, deux Indiennes, la mère et la fille; la mère cousant un mantelet de laine, et la fille façonnant , avec des tâtonnements réitérés, un panier en écorce de bouleau. La pauvre fille était aveugle!
Je ne puis les voir sans une vive pitié, ces infortunées créatures, privées du plus précieux organe. J'ai besoin de croire que, par le développement de leurs autres sens, par la finesse de l'ouïe et du toucher, la Providence leur accorde une compensation aux difficultés journalières de leur existence. Mais, plus d'une fois, je me suis dit, dans mes heures de misanthropie : qui sait? L'aveugle n'est peut-être pas si malheureux que nous le pensons. S'il n'a pas le plaisir de contempler la clarté d'un ciel pur, et le vert feuillage des bois, et les premières fleurs du printemps, il ne verra pas non plus ce ciel serein se couvrir de nuages lourds et noirs, et ces fleurs dépérir, et ces feuilles se dessécher, puis tomber l'une après l'autre, au vent mélancolique de l'automne. S'il ne peut voir rayonner à ses yeux le doux regard et le doux sourire d'un être aimé, il ne verra pas non plus les figures masquées par l'hypocrisie,
GAZIDA. 28 L
contractées par la fausseté, enflammées par la colère, dégradées par de hideuses passions.
Os homini sublime dédit cœlumque tueri.
Dieu, dit Ovide, a donné à l'homme une face sublime pour regarder le ciel. Combien d'hommes ne se doutent guère ou ne se soucient guère de cette grâce de Dieu ?
Enfin, mon cher Georges, te l'avouerai-je? quelquefois, je m'imagine que les aveugles doivent posséder une faculté particulière de pensée et de poésie. Comme ils n'ont point nos distractions extérieures, ils doivent être nécessairement plus concentrés en eux-mêmes et plus réfléchis. Comme ils ne voient point les choses matérielles, qui souvent nous choquent par leur réalité, ils peuvent s'en faire une image idéale. Ceux qui sont nés aveugles se représentent peut-être, d'après ce qu'ils en entendent dire, le kaléidoscope du monde comme une scène merveilleuse ; et ceux qui n'ont été frappés de cécité qu'après un certain nombre d'années, ne s'affligent pas peut-être de fermer leurs paupières à de tristes spectacles, et se complaisent peut-être à ne recueillir en eux-mêmes que le souvenir des riantes saisons et des plus belles physionomies. La vue physique leur étant enlevée, il leur reste la vue intérieure, la vue de l'esprit la plus pure, et probablement la plus agréable. Tu me diras, mon cher ami, que je m'a-
bandonne encore à mes rêves. Je te permets d'exercer sur moi le grave contrôle de taraison, et je te dirai mon rêve. Souvent je me figure la pensée de l'aveugle, comme une de ces retraites mystérieuses, décrites dans les poétiques légendes du moyen âge, comme la voûte silencieuse du Wunderberg où, devant une table de marbre, est assis Charlemagne qui se souvient du passé, ou comme la grotte remplie de perles et de diamants et éclairée par la lampe magique d'Aladin. Que si tu osais encore prétendre que je me crée des chimères, voici des faits qui te convaincront de la puissance de cette vue intérieure :
Homère a, selon la tradition, fini son Iliade et composé toute sa ravissante Odyssée dans sa cécité. Ossian, dans sa vieillesse, entonne son hymne d'adieu à la vie; il dit au soleil : « Quand le monde est assombri par les tempêtes, quand le tonnerre gronde dans les airs, tu apparais dans ta beauté superbe et tu dissipes les nuages; mais en vain, tu luis encore sur Ossian, il ne peut plus contempler tes rayons! Fils d'Alpin, conduis le vieillard dans les bois ; les vents commencent à se lever; les sombres flots du lac sont agités. Ma harpe est suspendue à un rameau desséché, et elle vibre tristement : est-ce le vent qui t'ébranle? 0 ma harpe! Est-ce un esprit qui en passant fait mouvoir tes cordes ? Apporte-moi ma harpe, fils d'Alpin. Mon âme s'exhale dans un dernier chant
et mes pères l'entendent dans leurs demeures aériennes! »
Milton a, dans sa cécité, contemplé la beauté d'Eve et les merveilles de l'Éden, et, dans une de ses dernières poésies, il s'écrie, avec un accent de ferveur religieuse :
« 0 Dieu miséricordieux! quand les hommes s'éloignent, toi, tu es plus près de moi; quand mes amis passent devant ma demeure, fuyant ma détresse, j'entends résonner ton char.
« Ta face glorieuse s'incline vers moi ; sa sainte lumière brille dans ma cellule solitaire et il n'y a plus de nuit.
« De charmantes visions attirent mon esprit; des images resplendissantes m'entourent, et j'entends à mon oreille résonner les mélodies des anges. »
Huber a, dans sa cécité, décrit les mœurs des abeilles avec une telle justesse, que son livre est encore compté au nombre des meilleurs ouvrages d'histoire naturelle.
Holman, qui a perdu la vue à l'âge de vingt-cinq ans, a parcouru, dans sa cécité, la France, l'Italie, l'Allemagne, la Russie, et nous a donné un trèsintéressant récit de ses voyages.
Combien d'autres aveugles je pourrais citer qui, ' par leur patience et par la vive clarté intérieure de leur esprit, ont produit des œuvres étonnantes !
La jeune Indienne que j'ai visitée dans son log-
house solitaire , n'a point le sentiment d'une telle gloire; mais j'éprouvais un singulier plaisir à observer la placide sérénité de sa physionomie et l'habileté avec laquelle ses petites mains agençaient des pointes de porc-épic, teintes de différentes couleurs, pour en former des arabesques sur son panier d'écorce. Par hasard, je me suis souvenu que j'avais sur moi un canif avec un poinçon , qui pouvait lui faciliter son travail; je l'ai mis entre ses mains, sans pouvoir, à mon grand regret, lui parler ; mais elle a compris aussitôt l'utilité de cet instrument, et m'a remercié par un sourire d'une douceur indicible. Sa mère, pour me remercier plus efficacement, a pris une cruche en grès et m'a offert de la bière, faite par elle selon un. des usages du pays, avec des épis de blé et des bourgeons de sapin. Je ne puis dire que cette boisson soit aussi agréable que le pale aie des Anglais ou le célèbre faro de Louvain, ni même que la lourde bière brune de Don , mais elle n'est point mauvaise, et je comprends qu'en été les gens du pays , qui n'en connaissent pas une meilleure, la savourent comme une liqueur anacréontique.
Je m'étais assis sur un escabeau pour boire plus aisément cette bière canadienne. Quand je me suis levé pour partir , la jeune Indienne a de nouveau tourné la tête de mon côté , avec son sourire qui m'apparaissait comme un regard de son âme errant
sur ses lèvres. Sa mère m'a reconduit jusqu'au dehors de sa demeure, et le chien, si revêche à mon arrivée , est venu me caresser ; il semblait me demander pardon de m'a voir si mal reçu.
Je n'avais pas échangé une seule parole avec ces deux pauvres solitaires; mais peut-être qu'elles s'entretiendront plus d'une fois de cet inconnu qui les a visitées amicalement, et peut-être que la jeune fille, en continuant son travail habituel , me saura gré plus d'une fois de mon chétif présent. Que de bien on peut faire, en une foule d'occasions , avec peu de chose !
En m'asseyant dans le canot, promptement radoubé et calfaté, j'ai raconté ma petite aventure.
« Ah ! s'est écrié Jean-Baptiste, je connais les deux femmes que vous avez vues : c'est la veuve et la fille d'Oneïdo. Si je n'avais été si occupé, j'aurais été-volontiers les voir avec vous. Je parierais qu'elles vous ont fait goûter leur bière de sapin, une bonne petite bière, un peu acide, mais très-rafraîchissante. Si vous le voulez, je vous dirai en quelques mots leur histoire, qui prouve qu'on a bien raison de croire que la charité est quelquefois parfaitement récompensée en ce monde.
— Dites, mon brave Jean-Baptiste ; vous savez que j'écoute volontiers ces histoires.
— C'est vrai! vous n'êtes pas comme ces arrogants Américains qui ont toujours l'air de tout con-
naître, et qui ont même la prétention de nous donner des leçons pour abattre nos bois, défricher nos terres et conduire nos bateaux. »
Quand l'honnête Jean-Baptiste se met à parier des Américains, je sais qu'il ne faut pas le contredire, et que le meilleur moyen d'arrêter l'élan de ses animadversions est de se taire. Je me tais et j'attends.
Après avoir tiré deux ou trois bouffées de sa pipe, il me regarde d'un air qui indique qu'il est assez satisfait de mon silence, et reprend la parole :
« Oneïdo. dit-il , était un de ces Indiens qui restent obstinément attachés aux vieilles coutumes de leurs pères; il campait dans les environs du lac Nipissing, et vivait des produits de sa chasse et de sa pêche. Il dédaignait de cultiver la terre , et comme la plupart des gens de sa nation qui ont gardé les idées de l'ancien temps, à aucun prix il n'eût voulu faire, pour qui que ce fût, un travail manuel. Il s'en allait donc toute l'année dans la forêfou au bord des lacs; quelquefois il rentrait dans sa demeure avec un riche butin , et alors il faisait des repas monstrueux. Quelquefois aussi il errait en vain du matin au soir, pendant plusieurs jours, de côté et d'autre; il ne rapportait pas même au logis une patte d'oiseau, et alors il fallait se résigner à l'abstinence. Mais vous ne pouvez vous imaginer
à quel point ces Indiens, qui vous paraîtront en un temps d'abondance si gloutons, acceptent avec patience le plus complet dénûment et subissent , sans se plaindre, de longs jeûnes. C'est leur orgueil de ne rien laisser paraître de ce qu'ils souffrent, quand ils sont au pouvoir d'un ennemi ou quand ils n'ont pas le moindre moyen d'apaiser leur faim. Les femmes montrent la même patience et la même fermeté. Le matin, l'homme prépare ses armes pour aller à la chasse; la femme le regarde tranquillement partir, quoique cette chasse soit peut-être sa dernière espérance. Quand il revient, elle ne court point à sa rencontre, elle ne l'interroge point; plus elle languit dans la disette, plus elle doit se montrer impassible ; elle jettera pourtant un regard furtif sur son mari, et il ne s'empressera point de lui apprendre le résultat de son excursion. S'il rapporte quelque pièce de gibier , il la tirera lentement des plis de son vêtement ; s'il n'a rien, il ira, sans prononcer un mot, s'asseoir à son foyer.
« Un soir d'hiver , Oneïdo était ainsi accroupi , après une infructueuse investigation, par un temps affreux. Près de lui étaient assises sa femme et sa fille, dans un morne silence. Son fils, parti dès la veille pour une de ces chasses aventureuses, n'était pas encore revenu. Tout à coup un homme se précipite dans le wigwam, le visage pâle, l'œil hagard; c'était un Canadien qui s'était égaré dans les plaines
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couvertes de neige, qui, depuis le matin, n'avait rien mangé, et demandait à apaiser sa faim.
« L'Indien dit : « L'ours est caché dans sa ta- « nière ; le daim a fui bien loin d'ici ; le corbeau « même échappe aux flèches de l'homme rouge. Le « Grand-Manitou veut éprouver la patience de ses « enfants. Il y a quatre jours que nous n'avons rien « mangé ! » Puis, d'un geste solennel, il invite l'étranger à se reposer près de son foyer.
« Mais le Canadien, espérant trouver dans une autre tente un secours plus efficace, se remet en route. Il était déjà à une assez longue distance, quand, soudain, il entend une vive clameur résonner derrière lui ; il se retourne et aperçoit l'Indien qui, à l'aide de ses patins en bois, marchait rapidement sur la neige, et s'efforçait de le rejoindre, et lui criait : « Mon fils est revenu, apportant un daim, « et j'ai couru après vous pour vous engager à pren- « dre part à notre joyeux souper. »
« Le Canadien retourna avec lui , profondément ému de ce généreux sentiment d'hospitalité. Quelques années plus tard il revint dans cette demeure où il avait été traité avec une touchante cordialité. Cette demeure était plongée dans le deuil et la misère. Oneïdo était mort ; son fils avait été dévoré par un ours; sa fille, atteinte de la petite vérole, avait éperdu la vue dans cette fatale maladie , et depuis plusieurs années, la malheureuse veuve ne
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subsistait, avec son débile er mt; que par la charité de ses voisins.
« Le Canadien était riche , et la situation de ces deux pauvres femmes lui inspirait une vive pitié ; il acheta pour elles un terrain sur les bords de l'Ottawa, leur fit construire une petite habitation , leur donna même quelque argent pour leurs premiers besoins. Depuis ce temps, elles sont là, qui vivent tranquillement ; la mère cultive son champ ; la fille fait différents ouvrages en écorce de bouleau et en peau d'élan, qu'elle vend aux voyageurs, et quiconque entre dans leur demeure, est sûr d'y être bien accueilli. Voilà comme la bonne action d'Onéïdo a été récompensée.
— Elle est jolie votre histoire, dis-je à Jean-Baptiste ; elle fait honneur à la famille indienne et à votre compatriote.
— J'en sais une autre, reprend l'intarissable Jean-Baptiste , qui fait moins d'honneur à ceux qui portent le nom de chrétiens et qui ne le méritent guère.
— Racontez -la-moi , mon brave Jean-Baptiste; vous savez que j'ai grand plaisir à vous entendre.
— Oui, racontez, dit Bernard, dont le cœur constamment occupé de Gazida s'intéresse par la perpétuité de ce sentiment à tout ce qui concerne les Indiens.
, — Eh bien, écoutez, dit Jean-Baptiste, en rallu-
mant sa pipe. Un jour, un Indien, accablé de fatigue et mourant de faim, entre chez un settler, et d'une voix dolente invoque son humanité. Le cruel settler le chasse brutalement , comme un vagabond, sans daigner même lui accorder un morceau de pain.
« Quelques mois après, par un de ces horribles tourbillons de neige qui, en hiver, dans cette contrée, aveuglent les voyageurs les plus clairvoyants, ce même settler, égaré dans une de ses excursions; aperçoit par hasard une tente et s'y réfugie précipitamment. C'était celle de l'Indien qui avait en vain sollicité sa compassion; mais il ne l'avait vu qu'un instant, et ne le reconnaissait pas. L'Indien, au contraire, le reconnaissait fort bien, et il ne lui adresse aucun reproche; il l'héberge de son mieux, partage fraternellement avec lui ses provisions, puis, le lendemain , le reconduit à une longue distance pour le mettre sûrement dans son chemin. Le colon alors tire sa bourse de sa poche , et veut lui donner de l'argent pour le récompenser de tant de bons services. «Non, non, lui dit l'Indien; garde a ton argent, et laisse-moi seulement t'adresser une « prière : si quelque jour il m'arrive encore de me « présenter à la porte de ta demeure , dans un jour « de détresse , ne me refuse pas un asile pour quelle ques instants. »
« A ces mots, le settler reconnaît celui à qui il a
si durement refusé un secours charitable , baisse la tête d'un air confus , et balbutie quelques paroles d'excuse; mais déjà l'Indien était loin.
— Oui , s'écrie Passe-Partout, les peaux-rouges ont du cœur, et j'écoute volontiers, de temps à autre, le récit d'une de leurs bonnes actions; cela fortifie le sentiment d'amitié que j'ai pour eux. Mais je suis comme les bœufs des Pampas qui ne peuvent traîner leur wagon s'ils n'entendent ses roues crier. Pour bien ramer, il faut que j'entende chanter.
— Chantons ! dit un batelier : à la claire fontaine.
— Je la connais il y a longtemps, cette chanson , réplique Passe-Partout, et elle m'a toujours paru trop triste : un amant qui a été abandonné par celle dont il comptait garder l'affection , et qui ne peut l'oublier, et qui s'en va disant d'un ton plaintif :
Il y a longtemps que je t'aime, Jamais je ne t'oublierai.
Chante, rossignol, chante,
Toi qui as le cœur gai ;
Tu as le cœur à rire,
Moi je rai à pleurer.
Tout cela m'a toujours paru peu raisonnable. Mieux vaut notre joyeux refrain :
Gai Ion là, gai le rosier Du joli mois de mai.
ou la chanson du pommier doux :
Derrière chez mon père, Vole, mon cœur, vole; Il y a un pommier doux ; La feuille z'en est verte :
Vple, mon cœur, vole, Et le fruit en est doux.
« C'est là ce qui résonne agréablement à l'oreille, et ce qui soutient le canotier dans son travail ; mais les complaintes des amoureux ! elles sont énervantes ! Quand une femme nous trahit , ce que nous avons de mieux à faire, c'est de l'oublier. Voilà mon opinion. »
C'est un philosophe, notre ami Passe-Partout. La maxime qu'il vient de formuler me semble faite tout exprès pour moi; elle me rappelle une autre maxime d'une femme anglaise, mistress Jameson, à laquelle nous devons plusieurs œuvres ingénieuses :
« Aimer, dit-elle , sans être aimé, c'est une espèce d'idolâtrie; c'est comme si nous adorions une belle, mais muette image, que nous aurions formée nousmêmes, et à laquelle nous ne pourrions donner ni le sentiment, ni la vie. »
15 septembre.
Nous avons traversé lentement les districts les plus habités de l'Ottawa. Moi qui me plais à voir ce pays, je ne demande pas mieux que d'y faire le chemin des écoliers, de m'arrêter partout où un site pittoresque , un lac bleuâtre, une maison riante attirent mon attention. Je n'aurais point voulu cependant retarder Bernard dans l'accomplissement de ses vœux; mais, chemin faisant, il a recueilli diverses informations qui lui donnent lieu de croire que , s'il a une chance de retrouver Gazida , ce ne sera que dans quelques semaines, au temps où les Indiens se réunissent près du lac Huron, pour recevoir les dons annuels que leur fait le gouvernement. Il espère que Taurago sera là avec les gens de sa tribu , et ne désire pas arriver à leur lieu habituel du rendez-vous avant qu'ils y soient tous rassemblés. Ainsi rien ne nous presse, et nous prolongeons nos haltes de jour et nos haltes' de nuit. Nous voyageons à loisir, par cette belle saison, qu'on appelle ici l'été indien (indian summer), été fugitif, mais charmant, semblable, par ses tièdes rayons, par sa sérénité, à ces derniers jours d'ac-
tion intelligente, de jouissances paisibles et de recueillement que Dieu accorde au cœur de l'homme avant l'hiver de la vie.
A mesure cependant que nous avançons vers le nord, l'aspect de la contrée devient plus sévère; l'œuvre de la colonisation n'a pas encore franchi cette zone. Les industrieux villages qui, plus bas décorent les bords de la rivière , ont disparu. Ça et là seulement on distingue encore une cabane solitaire, un enclos enfermé dans une palissade en bois, construite en zigzag pour qu'elle résiste plus aisément à la violence des vents. Le reste du sol est inculte, et devant nous s'étendent les vastes, les profondes forêts que l'avide spéculateur n'a pas encore exploitées.
Quel imposant spectacle! Quiconque n'a pas pénétré dans l'intérieur de ces forêts du Canada, ne peut se faire une idée de leur profonde étendue et de leur solennelle grandeur. Jusqu'à présent je m'étais plu à croire que nos sapins de Franche- Comté, qui, en certains endroits, et notamment près de Levier, s'élancent jusqu'à cent vingt pieds de hauteur, étaient les plus beaux sapins du monde. Mais ici il en est qui n'ont pas moins de deux cents pieds d'élévation et quarante-huit pieds de circonférence !
Ce sont là les superbes barons du monde végétal , les Titans de cette terre primitive. Mais, autour de
ces prodigieux colosses , quelle admirable variété d'arbres de différentes formes et de différentes grandeurs! C'est le cèdre, au sombre feuillage, qui seul, a dit Byron, porte constamment le deuil des morts, qui seul voile tristement une tombe quand le chagrin de ceux qui l'ont creusée est déjà effacé; c'est le platane qui, dans les terrains marécageux, grandit si rapidement que, dans l'espace d'une vingtaine d'années , on peut le voir s'élever à une hauteur de quatre-vingts pieds; c'est l'orme dont l'épidémie mucilagineux , séché au soleil, converti enfariné, et mêlé avec du lait, sert à faire une bouillie que l'on dit excellente pour les enfants et les malades ; c'est l'érable qui, dans ce pays, remplace la canne à sucre des Antilles. Il n'est pas un paysan du Canada et pas un Indien qui, au mois de mai, par une simple incision, n'en tire aisément un suc abondant dont on fait du sucre, de la mélasse, une liqueur forte comme le rhum, et même du vinaigre. C'est le hêtre qui produit ici , non point une petite faîne comme dans nos contrées, mais des noix triangulaires, pareilles à des châtaignes, dont le pigeon nomade, l'écureuil, l'ours, sont très-avides. L'ours vorace grimpe quelquefois jusqu'à la cime des ces arbres pour en dévorer les fruits avant qu'ils soient en pleine maturité ; le prudent écureuil en fait des provisions, qu'il cache avec soin, pour passer tranquillement son hiver ; et les pauvres gens
du Canada disputent aux animaux ces noix de hêtre; ils en font une décoction qui leur tient lieu de café.
Là s'élèvent aussi des chênes de diverses espèces : chêne noir, chêne rouge, chêne blanc, d'une force et d'une beauté pareilles à celles de ce géant des Ardennes , que le peuple appelle le chêne des quatre fils Aymond. Dans cette brève énumération, je ne puis omettre de citer le bois blanc qu'on emploie à fabriquer de légers canots, pour traverser les rivières, et le bouleau, non moins cher à l'Indien que le bambou aux Chinois, et le cocotier aux insulaires des mers du sud. Avec l'écorce de cet arbre, il façonne la plupart de ses ustensiles de ménage ; il couvre sa tente; il construit sa nacelle. Cette écorce a environ quatre lignes d'épaisseur, mais elle se divise facilement en lames fines comme des feuilles de papier. Le baron Lahontan raconte que, plus d'une fois, il s'en est servi, dans le cours de son voyage, pour composer son journal, et un auteur moderne, M. Strickland, dit qu'il a reçu plusieurs lettres écrites sur ce papyrus canadien.
Au milieu de ces épais massifs de tiges gigantesques, naissent et grandissent plusieurs arbres fruitiers et des arbustes qui, en automne, se couvrent de baies savoureuses, et une quantité de plantes médicinales.
Ainsi, la peuplade primitive trouvait dans ces
grands bois , tout ce qui était nécessaire à ses besoins. Aujourd'hui encore l'Indien non civilisé y va chercher ses principaux moyens de subsistance, et n'y entre pas sans invoquer son manitou. Nul être humain n'y entrera sans éprouver une émotion pareille à celle que l'on ressent quand on franchit le seuil d'un temple. Ces profondes forêts du Canada ne sont-elles pas des temples bien plus grandioses que ceux de l'antiquité, et plus imposants que nos monuments modernes ?
Les sapins, aux pointes pyramidales, y apparaissent comme les flèches aériennes des cathédrales. Les rameaux des chênes et des hêtres en forment le dôme, et leurs troncs vigoureux en sont les pilastres. Les peupliers avec leurs tiges flexibles, les bouleaux avec leur écorce blanche s'y élèvent comme des colonnettes ; les saules y déroulent leurs branches comme de légers arceaux; les pommiers et les cerisiers nous y montrent les vivants ornements que les artistes du moyen âge se plaisaient à reproduire dans les chapiteaux et dans les voûtes des églises ; la vigne sauvage qui s'enlace à ces arbres y dessine de gracieux festons, et le vert gazon, avec les petites fleurs agrestes qui le parsèment, s'étend comme un tapis de velours dans ces grandes nefs. La main de l'homme a pu déparer, mais elle n'a jamais pu embellir ces merveilleux édifices. Dieu lui-même en est l'architecte, et la nature en est la
gardienne active. Quand une de ces majestueuses colonnes, usée par le temps, s'écroule sur sa base, une autre grandit pour la remplacer. Quand les tempêtes ont ébranlé cette immense structure , un bras invisible, une puissance vigilante en rétablissent promptemeiAt l'auguste harmonie.
Ténèbres et lumière, jours de splendeur et jours de deuil, tout ici est l'œuvre suprême, l'œuvre virginale de Dieu. La forêt primitive est un de ses plus purs sanctuaires, et quand on y pénètre, tout ce qu'on y voit, tout ce qu'on y entend , à chaque pas , en chaque saison, saisit la pensée pour l'élever vers lui; c'est sa voix qui, par les éclats de la foudre, retentit sous ces voûtes majestueuses ; c'est sa lumière qui les éclaire. Dans le jour, le soleil répand ses rayons à travers ces réseaux de feuillage , comme à travers les vitraux coloriés d'une chapelle gothique. Dans la nuit, le disque de la lune est suspendu, comme une lampe d'albâtre, sur ces vastes coupoles. L'hiver, lorsque la forêt est ensevelie dans son linceul de neige, elle semble, dans sa tristesse, s'incliner et s'assoupir sous le regard de Dieu. Au printemps, elle se réveille comme un enfant rafraîchi par un salutaire sommeil, et célèbre celui à qui elle doit son repos, son mouvement et sa vie. Ses fleurs ouvrent leurs corolles comme des encensoirs ; ses sapins résineux exhalent l'arôme de leurs bourgeons naissants; ses acacias et ses cerisiers répandent dans
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les airs leurs parfums; ses insectes rampent, courent, voltigent avec un joyeux bourdonnement; ses oiseaux entonnent dès le matin leur chant d'amour ou leur cantique religieux, et le soir modulent encore de doux accents. Tout est musique et mélodie; tout, depuis le bruissement des feuilles et le soupir des eaux, jusqu'à la sublime harmonie des sphères , s'élève comme un hymne de louange , de gratitude vers le souverain Créateur ! La lumière même est une sorte de musique, car elle se produit, comme la musique, par d'innombrables vibrations.
Tandis que, dans nos différentes haltes, nos canotiers fatigués de leur travail, se reposent autour du bûcher qu'ils ont allumé, je vais souvent, seul, au sein de ces forêts qui produisent sur moi tant de diverses émotions. Tantôt je contemple , dans un silencieux recueillement, leur grandeur austère , tantôt elles ^n'apparaissent comme un monde nouveau, et où je dois faire, à tout instant, quelque précieuse découverte.
Quelquefois, je m'arrête à regarder des plantes que je n'ai encore vues nulle part, ou des scènes de la vie animale, qui ne sont pas moins neuves pour moi. C'est le petit écureuil volant, à la robe cendrée, qui s'élance d'un arbre h l'autre, à l'aide de la fine membrane qui de ses jambes de derrière s'étend à celles de devant, et se déplie et se replie comme
un voile ; c'est l'oiseau bleu , dont le nom me rappelle un des contes de fées que je lisais dans mon enfance :
Oiseau bleu, couleur du temps, Vole à moi promptement.
Celui-ci pourrait bien être le principal personnage d'un conte de fée, tant il est vif et léger et joli. Les paysans du Canada se plaisent à le voir vivre près de leur demeure; pour l'y attirer, ils plantent dans leurs enclos des pieux surmontés de petites boîtes en bois. Le confiant oiseau bleu n'en demande pas plus ; il s'installe dans une de ces boîtes, et dès qu'une fois il y a fait son nid, on peut être sûr que, s'il est encore en vie l'été suivant, il y reviendra.
Sur les troncs d'arbres tombés dans les étangs, se perche le magnifique canard, qu'on appelle le canard des bois ; son col est d'un vert foncé ; sa tête est ornée d'une crête nuancée de blanc, de gris et de pourpre; sa poitrine est d'un jaune pâle; ses ailes sont bleues et noires.
Dans ces mêmes terrains marécageux, habite l'oiseau dont les ailes sont mouchetées de points rouges, pareils à des taches de cire à cacheter; c'est ce qui lui a fait donner le nom d'oiseau-cire. Autour des arbustes, voltige comme un papillon, l'oiseau-mouche de ces régions septentrionales, le truchilus colu-
bris, moins brillant que ceux du Brésil et la Guyane, ces rubis mobiles, ces émeraucles vivantes; mais charmant à voir avec son plumage gris et vert et son collier d'orange et de pourpre. Il fend l'air avec une prestesse inconcevable, et quand il court de fleur en fleur, on dirait un rayon de lumière.
Aux branches des vieux sapins, se cramponnent avec un cri aigu, les piverts dont les coups de bec retentissent comme des haches de bûcherons dans la forêt silencieuse. Leur bec est si puissant et ils en frappent avec une telle force, que d'un seul choc, ils enlèvent des morceaux d'écorce de sept à huit pouces de longueur, et que dans l'espace de quelques heures, ils peuvent dépouiller un rameau, sur une étendue de vingt ou trente pieds. Mais on leur ferait une grande injure, si on les considérait comme des animaux malfaisants ; ils méritent, au contraire, d'être protégés par ceux qui s'intéressent à la conservation des forêts ; car leur instinct les conduit à une œuvre utile ; ils ne s'attaquent qu'à l'arbre où s'est logé un insecte qui, peu à peu, avec sa funeste engeance, y paralyserait la circulation de la sève. C'est ce pernicieux insecte, ce sont ces larves que l'intelligent pivert va chercher entre l'écorceetl'épiderme du géant des bois, menacé d'un péril mortel par cette vermine, comme un noble cœur par un profond chagrin.
Sur le sol, piétine et sautille le troglodyte d'hiver,
cet alerte, ce vif, ce joli roitelet, toujours en mouvement et toujours chantant.
Mais bientôt, cette charmante peuplade ne récréera plus ni mes oreilles, ni mes regards. A mon arrivée dans ce pays, j'ai eu le plaisir de voir les forêts canadiennes dans leur éclatante verdure; maintenant, je les contemple avec une surprise que je ne puis dépeindre. Non, en vérité, je ne connais rien de comparable à l'aspect de ces bois, dans leur parure d'automne! Tout cet océan de verdure se transforme en une variété de nuances infinies : sur ces masses de chênes, de hêtres, de^bouleaux, l'arc -en -ciel semble avoir répandu toutes ses beautés prismatiques et l'aurore des jours d'été, toutes ses franges d'or et de pourpre. Seul, le sapin, ce fidèle symbole d'une pensée immuable, conserve son austère vêtement au milieu des subites métamorphoses qui l'entourent. Mais ces métamorphoses annoncent la fin de l'année. Déjà, les feuilles desséchées se détachent des rameaux, tourbillonnent dans l'air et roulent sur le sol. Déjà, les oiseaux se détournent du nid qu'ils construisaient naguère, avec tant de soin ; c'est le temps des migrations. Des groupes de canards sauvages se réunissent au bord des lacs et des étangs, et à les voir tantôt tourner la tête de côté et d'autre , tantôt caqueter entre eux, on doit croire qu'ils attendent avec impatience, quelques retardataires, puis délibèrent sur le voyage qu'ils vont entreprendre. Des pigeons s'élevant
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dans les airs en légions serrées et compactes, s'envolent vers les contrées où ils doivent passer l'hiver.
Le plus jeune peut-être Demande, en regardant les lieux qui Font vu naître : Quand viendra ce printemps, par qui tant d'exilés Dans les champs paternels se verront rappelés çt
Des bandes même d'araignées émigrent ; on les voit traverser, comme un nuage noir, les fleuves et les rivières, puis elles disparaissent. D'où viennentelles ? Où vont-elles ? Y a-t-il parmi elles quelques vieilles voyageuses qui ont déjà fait ce chemin, et qui les guident? C'est un de ces problèmes que je n'essayerai pas de résoudre.
A mes yeux, elles représentent une cohorte d'escrocs, de coquins désertant les lieux qu'ils ont suffisamment exploités, pour s'en aller sur un autre terrain faire de nouvelles victimes.
Mais les oiseaux, par leur poétique migration, me représentent les poétiques élans de la pensée ou les mystérieux désirs de la nostalgie de l'âme : Hemsjukan9 dit le poète suédois "Wallin, qui dépeint en ces termes sa religieuse aspiration : « Je ne puis cesser de vous contempler, îles brillantes, mers qui gardez encore Fazur du jour, quand le jour nous a quittés !
« Oh ! laissez-moi suivre le flambeau que vous montrez à mes yeux! Rien ne m'attire plus sur cette terre que je connais. Sur ce sol orageux, je ne res-
pire pas en liberté et je sens en moi un désir, un désir ardent : je voudrais m'en aller au delà des mers, dans un monde inconnu. »
Tu sais, mon cher Georges, que je ne puis penser à te faire un cours d'ornithologie. Malheureusement mon ignorance ne me permet pas une telle prétention, et un Àudubon ou un Wilson, ces deux infatigables ornithologistes de l'Amérique, me trouveraient peut-être bien présomptueux d'oser te parler de quelques oiseaux que je n'ai fait que voir en passant. Il en est deux pourtant qu'il faut encore que je mentionne : l'un est une petite colombe, au bec noir, aux ailes brunes tachetées de blanc, et aux pattes rouges. Des Anglais du Canada lui ont donné le nom de Mourningdove (colombe de deuil), c'est la colombe de la Caroline ; l'autre appartient à l'espèce des engoulevents, qui se nourrissent principalement d'insectes, et vont les chercher sur le dos des animaux, comme le pivert sous l'écorce des arbres. Les naturalistes, avec leur habitude de latinité, le désignent par le nom de caprimulgus vociféras. Mais en Amérique, où la plupart de ceux qui se plaisent à l'entendre ne connaissent guère cette dénomination scientifique, ils l'appellent whip-poor-will. Sa forme n'est pas élégante ; son plumage n'est pas brillant. Au milieu des magnifiques tribus ailées qui peuplent les forêts de l'Amérique, il apparaît comme un humble prolétaire qui ne porte qu'un vêtement
obscur, ou comme un pauvre artiste ambulant qui murmure sa plainte timide près de la gent aristocratique.
Quand tout s'éveille, s'émeut et s'agite à la clarté du soleil, la colombe de la Caroline et le whip-paorwill restent ordinairement cachés dans l'ombre. Comme des poètes recueillis en eux-mêmes, ils semblent fuir les turbulences de la foule et les rumeurs de la journée; c'est le soir qu'ils sortent de leur cachette et qu'ils entonnent leur chant. La colombe commence par lancer dans les airs un cri vibrant, comme si elle s'arrachait tout à coup à ses mornes réflexions ; puis cette première note est suivie de quatre à cinq autres qu'elle répète lentement, avec une profonde impression de mélancolie.
Le whip-poor-will articule des accents dont les Américains ont cherché à reproduire le son en composant les syllabes du nom qu'ils lui ont donné ; il scande vivement la première et la dernière de ces syllabes, et module doucement la seconde.
J'ai entendu, dans nos vertes campagnes, les joyeux hymnes de l'alouette, par une belle matinée d'été, les amoureux gémissements du ramier, au bord des sources solitaires, les roulades du chardonneret, les merveilleuses mélodies du rossignol, sous les rameaux en fleurs, et s'il m'est permis de
comparer l'infime musique de l'homme à celle des musiciens de Dieu, j'ai entendu des voix pures et fraîches de jeunes filles roucouler dans les salons, avec un accompagnement de violon ou de piano, les duos, les sonates, les romances les plus célèbres. Mais rien de ce que j'ai entendu n'est comparable au chant de ces deux oiseaux d'Amérique, exhalant leurs soupirs harmonieux dans le calme des nuits, dans le silence des forêts inhabitées, à la lueur des étoiles. Chacune de leurs vibrations pénètre dans le cœur, l'attendrit, le captive et le plonge dans une rêveuse mélancolie. On dirait le chant plaintif de deux exilés qui, dans l'amertume de leur bannissement, invoquent un témoignage de commisération, ou le triste appel de deux âmes abandonnées qui s'en vont, de par le monde, se souvenant de ce qu'elles ont aimé, et se lamentant sur les affections qu'elles ont perdues. Il y a des Indiens qui disent que ce sont les âmes de leurs aïeux, gémissant sur la décadence de leur race. Pauvres Indiens ! Quand j'ai appris cette touchante croyance, j'ai écouté, avec une nouvelle émotion de sympathie, les plaintes de la colombe et du whip-poor-will.
25 septembre.
L'un des traits caractéristiques du Canada, Tune de ses plus importantes beautés, l'un de ses principaux moyens de développement agricole et commercial, c'est son réseau aquatique. De toutes parts, des ruisseaux enfantés par les sources des collines, grossis par la fonte des neiges, glissant à travers les ombreuses forêts et se réunissant à des rivières ; de tout côté, des lacs réunis l'un à l'autre, comme les anneaux d'une chaîne immense, par cette multitude d'embranchements.
La Suède et la Norvège, ces deux beaux pays que nul voyageur ne visitera sans les admirer, sont aussi traversés par de nombreux courants et parsemés de lacs charmants. La France, la Suisse, l'Allemagne, l'Angleterre ont aussi leurs fleuves et leurs cascades, dont elles se glorifient. La Russie a des rivières qui sillonnent d'immenses espaces. Mais l'Europe, dans ses points de vue les plus grandioses, n'est qu'une jolie réduction de la prodigieuse grandeur du continent américain. Nos vieux tritons du Rhin et du Danube ne seraient-ils pas humiliés s'ils pouvaient comparer la débile perdition de leurs eaux
dans les marais de la Hollande, dans les canaux de Saint-Georges et de Sulina, à ces urnes gigantesques de l'Amazone, de l'Orénoque, de la Plata, qui s'épanchent dans l'Océan par des embouchures de quarante lieues de largeur ! Notre Mont-Blanc, dont de hardis touristes s'honorent d'avoir atteint la cime, n'apparaîtrait que comme un enfant vaniteux et taquin près des épaules titaniques du Cimboraçao. Nos forêts de chênes et de sapins, dont les statisticiens se plaisent à constater la vigueur et l'étendue, nous sembleraient bien étroites et bien chétives en face des forêts vierges de la Guyane et du Brésil, et notre bruyant Staubbach tomberait inaperçu à côté des torrents du Niagara.
Ce sont là, il est vrai, les merveilles populaires de l'Amérique : mais il en est d'autres moins célèbres, et qu'on ne peut voir sans étonnement. J'aime de tout mon cœur notre vieille Europe, quoiqu'elle fasse souvent, dans sa vieillesse, de tristes folies, et Dieu me garde de me rendre coupable envers elle d'une injure gratuite. Mais peut-être qu'elle n'attache pas un très-grand prix à ses grandeurs physiques, tant elle se complaît dans le sentiment de sa grandeur intellectuelle, de son organisation, de ses jolies variations politiques, et je puis dire, sans l'offenser, qu'elle n'a, comparativement au Canada, que de pauvres petites nappes d'eau !
Ici , quelle puissance et quelle étendue ! Quel
fleuve admirable que ce Saint-Laurent, où palpitent toutes les forces vitales de cette vaste contrée. Et quels lacs! Il en est plusieurs qu'il serait plus juste d'appeler des mers intérieures. Les bateaux à vapeur y naviguent comme sur de vastes mers, et la tempête y soulève des vagues comme celle de l'Océan. Le lac Michigan , qui n'est qu'une des baies du lac Huron, a mille pieds de profondeur; l'orageux lac Érié occupe un espace de trois mille deux cents lieues carrées; le lac Supérieur a cent trente lieues de longueur, soixante-dix de largeur, et trois cents mètres de profondeur. On a calculé que les lacs du Canada représentent la moitié de la quantité d'eau douce répandue à la surface du globe.
Je n'essayerai pas, mon cher Georges, de te décrire ces immenses réservoirs, ni leurs affluents. Il faut pourtant que je te fasse au moins une esquisse d'une rivière , par laquelle nous avons été du lac Nipissing au lac Huron. On l'appelle la rivière des Français. Les Français l'ont explorée à une époque où nul autre Européen n'avait encore pénétré dans cette contrée. Et combien il en est de ces courageux voyageurs qui sont morts, là, victimes de leur zèle! Ils ont été les premiers à s'aventurer dans des lieux inconnus; ils ont, par leurs découvertes, agrandi les domaines de la France, secondé son commerce , éclairé ses géographes , et ils sont morts ignorés sur les chemins qu'ils avaient signa-
lés. La postérité profite de leur œuvre , et ne sait pas même leur nom ! Ainsi va l'humanité. Bien présomptueux est celui qui croit y occuper une place importante ou durable ; il y disparaîtra comme une goutte d'eau dans les flots des générations. Mais il y a des gouttes d'eau qui réfléchissent la lumière du ciel et fécondent le sol qu'elles sillonnent.
La rivière des Français est traversée par de rocailleux rapides qu'il n'est pas facile de descendre , et qu'il est plus difficile encore de remonter. Des croix en bois, plantées près de ces endroits périlleux, indiquent que, tout récemment encore , des bateliers ont péri là. C'est une des touchantes pratiques du catholicisme que cette commémoration des morts et cet appel à la pensée des vivants , par ce signe de confraternité. Il annonce aux passants que là repose un être humain; il les invite, au nom de la charité évangélique, à lui accorder une pensée et à prier pour lui , afin de mériter qu'un jour aussi on prie pour eux.
Pour tourner par terre autour de ces rapides , nous cheminons par des sentiers tortueux, montueux , encombrés de blocs de pierre et de broussailles. Nos canotiers qui portent notre légère barque , ont bien de la peine à la préserver d'un choc funeste, et les autres marchent lourdement courbés sous le poids de leurs fardeaux. Brisquet seul, son sac entre les dents, gravit lestement ce rude chemin,
et saute devant nous, comme pour nous défier de le suivre, et nous faire voir sa supériorité.
Près d'un de ces portages, j'ai vu, pour îa première fois, une grande forêt incendiée. C'est l'une des scènes les plus tristes que l'on puisse voir, plus triste que l'aspect d'un cimetière et celui des vieux édifices en ruines ; car le cimetière cache dans son sein les cadavres que la mort lui a livrés; son sol, creusé par le fossoyeur, se revêt d'un manteau de gazon , et les édifices de l'homme , les plus pompeux, n'ont été que des œuvres inanimées. Mais ces bois ont été pleins de vie : une sève abondante circulait dans leurs veines, développait leurs forces, élargissait leurs racines. Les écureuils y sautaient gaiement de branche en branche ; les oiseaux y faisaient leurs nids; les gouttes de rosée étincelaient comme des perles sur leur feuillage ; les tièdes brises d'été leur donnaient par leur souffle un murmure harmonieux. Soudain, une flamme impétueuse, vorace, invincible les atteint, et, en quelques heures , elle a tout ravagé. C'en est fait du mouvement, de la vigueur, des frais bourgeons et de l'harmonie de ces beaux arbres ! Les troncs calcinés des grands chênes ressemblent à des blocs de charbon de terre; les sapins mutilés apparaissent comme des ombres fantastiques ou des squelettes de géants ; le sol est couvert d'un amas de cendre noire et de débris informes. Les animaux ont dé-
serté ce lieu , jadis si fécond , et qui maintenant ne leur offre plus ni un refuge, ni un aliment. C'est le deuil de la nature ; c'est le silence de l'anéantissement.
Tandis que je regardais ce funèbre bûcher, Passe- Partout s'arrête près de moi, et le regarde aussi , avec une expression de physionomie qui ne ressemble guère à son caractère de gaieté ou d'indifférence habituelle :
« Quel triste spectacle! lui dis-je.
— Oui , me répond-il ; mais si vous aviez vu cet incendie " c'est là ce qui était bien autrement triste.
— Est-ce que vous l'avez vu?
— Je l'ai vu , et c'est une de ces choses qu'on n'oublie pas.
— Racontez-moi donc comment cette catastrophe s'est accomplie.
— Si cela peut vous intéresser, je le veux bien. Mais attendez que nous soyons dans le canot. Il faut d'abord que nous opérions notre transbordement. On ne cause pas aisément avec une batterie de cuisine sur le dos , et ce scélérat de chemin me casse les jambes. Ah! ah! Passe-Partout s'aperçoit qu'il vieillit ; il n'a plus le pied si agile , ni les reins si solides. Il ne pourrait plus ramer dix-huit heures de suite, comme cela lui est arrivé plusieurs fois, ni franchir au pas de course les plus âpres portages,
et cela n'est pas gai : mieux vaudrait mourir tout d'un coup que de dépérir ainsi , peu à peu , comme un arbre qui perd d'abord quelques-unes de ses plus belles branches, puis d'autres, et enfin tombe en poussière. Mais bah! puisque les choses sont organisées ainsi, il faut bien s'y résigner. À quoi sert de se plaindre? Les regrets n'ont jamais fait renaître un mort, ni rajeuni un vivant. Allons donc tant que nous pourrons :
Gai Ion là, gai le rosier Du joli mois de mai.
Ce refrain produisait sur Passe-Partout l'effet de la trompette sur un vieux coursier; il lui donnait une nouvelle ardeur. J'aurais volontiers pris une partie de son fardeau , car je n'avais à la main que mon nécessaire, et parmi les vers de La Fontaine, il en est un qu'on doit souvent se rappeler , dans 'une contrée comme celle-ci :
Il se faut entr'aider, c'est la loi de nature.
Mais le fier batelier refusa mon assistance, et pour mieux me montrer qu'il n'en avait pas encore besoin, gravit lestement, avec son bagage, une pointe de rocs sur laquelle je trébuchai.
Quand nous eûmes repris nos places dans le canot, je lui rappelai qu'il m'avait promis de me raconter l'incendie dont nous venions de voir les sombres débris.
« C'est bien simple , me dit— il ; de tels incendies éclatent fréquemment. Une flammèche d'un foyer , apportée par le vent; une étincelle tombant d'une pipe sur des feuilles sèches, suffisent pour les allumer. Quelquefois les Indiens mettent le feu à un bois pour prendre plus aisément le gibier, ou pour arrêter dans son évasion un de leurs ennemis, et j'ai entendu des gens graves affirmer que si, pendant les chaleurs de l'été , une tige sèche s'écroule sur une autre, également sèche, toutes deux peuvent s'enflammer par ce frottement accidentel.
« Quoi qu'il en soit, vous saurez donc qu'il y a quelques années, je revenais du lac Supérieur, avec une douzaine de mes camarades , nous faisions un joli voyage, car nous ramenions à Montréal un agent supérieur de la compagnie de la baie d'Hudson, qui, après avoir passé plusieurs années dans le nord, se réjouissait d'être appelé enfin à un emploi plus agréable. M. Fallerans (c'est son nom), avait avec lui sa femme et un garçon de quatre ans, et c'étaient, ma foi! d'agréables compagnons de voyage : je n'en vis jamais de meilleurs , l'enfant surtout, qui était vif comme un écureuil et jouait avec nous comme un petit chat. J'ai toujours aimé les enfants , et celui-là, en vérité, je crois que je l'aimais comme s'il avait été le mien. Si on m'avait laissé faire, je l'aurais sauvé. Pourquoi les gens inexpérimentés ne veulent-ils pas, dans un moment
de danger, se fier à ceux qui voient clairement l'unique moyen de salut ? »
A ces mots, Passe-Partout s'arrêta dans son récit, et tira précipitamment quelques bouffées de sa pipe, comme s'il voulait exhaler un douloureux souvenir dans un nuage de fumée ; puis, après un instant de silence, il reprit la parole :
« M. Fallerans désirait arriver le plus tôt possible à Montréal; mais il craignait de nous fatiguer, et nous faisions des haltes fréquentes, et chaque soir, quand nous trouvions près des lacs ou des rivières une cabane de settler ou d'Indien , nous y descendions pour y passer la nuit.
« A quelque distance du portage que nous venions de traverser, il y avait alors un assez joli log-house, construit par un colon, qui avait défriché un grand carré de terrain, ensemencé un champ, planté les palissades d'un pâturage. Nous y débarquâmes un soir après une journée où nous avions été trèstourmentés par la chaleur et par des nuées de moustiques. Le maître du logis nous reçut amicalement; sa femme nous prépara une soupe de poisson blanc, le meilleur poisson qui existe, et M. Fallerans nous régala, selon sa coutume, d'un bon verre d'eau-devie. Ensuite, il se retira, avec sa femme et son fils, dans la chambre que l'hospitalier settler lui avait abandonnée, et mes compagnons et moi nous nous couchâmes par terre, autour du foyer de la cuisine.
Je dormais depuis une heure , de ce profond sommeil qui est la bénédiction de l'ouvrier, quand tout à coup je suis réveillé par un bruit sonore, mais confus. Je me frotte les paupières, pour être sûr que je ne suis pas le jouet d'un rêve ; je penche l'oreille vers le sol, et j'entends les chevaux qui hennissent, les vaches qui beuglent. Évidemment l'alarme est au pâturage. Est-ce une bête fauve qui y est entrée ? est-ce une bande d'Indiens rapaces ? Je me lève, j'entr'ouvre la porte , et mes yeux sont éblouis par une flamme ardente ! Un cri de terreur s'échappe de mes lèvres. Au feu ! au feu ! En un instant, tout le monde est debout. Le colon et sa femme veulent rassembler leurs vêtements et quelques-uns des principaux ustensiles de leur ménage. M. Fallerans cherche à nouer dans un linge les papiers et les divers objets qu'il a apportés, la veille, avec lui dans le log-house. Fatal souci ! Nous n'avons que le temps de fuir, de fuir en toute hâte. Un cercle de feu entoure l'habitation et s'en rapproche de plus en plus. La flamme, attisée par un vent funeste, court de rameau en rameau, d'arbre en arbre; la flamme ronge les herbes, la mousse, les ramilles pourries dont le sol est couvert, puis remonte le long des pins, s'alimente par leur suc résineux, et de tout côté éclate comme une fournaise pétillante, haletante, mugissante. Les branches des arbres craquent, se rompent et s'écroulent avec
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fracas; de leurs tisons ardents s'échappent des tourbillons d'étincelles qui allument de nouveaux bûchers. Les animaux courent éperdus de côté et d'autres en poussant d'affreux gémissements; les oiseaux tombent, aveuglés par la lueur de l'incendie ou suffoqués par la fumée. La terre est comme un brasier, et le ciel, vers lequel, du haut des sapins gigantesques, la flamme darde ses langues rouges, le ciel et l'horizon paraissent en feu.
« Courons à la rivière, » dit le settler en se dirigeant rapidement vers un ravin. M. Fallerans le suit, portant son fils sur un de ses bras et de l'autre soutenant sa femme éplorée. Chacun de nous aurait voulu lui venir en aide , se charger de son enfant; mais il le tenait étroitement serré sur sa poitrine, et ne voulait le confier à personne. Par bonheur, le ravin rocailleux et dépouillé en grande partie de toute végétation, nous offrait un salutaire passage ; mais, de l'autre côté de la rivière, s'élevait une épaisse foret sur laquelle flottaient et s'abattaient déjà les flammèches de la forêt incendiée.
« En voyant mes compagnons délier le canot et s'y jeter précipitamment avec M. Fallerans et avec le settler, je compris à quel danger ils allaient s'exposer ; j'essayai de les en détourner : je conjurai M. Fallerans et sa femme de me suivre , leur promettant, par tout ce que j'avais de plus cher, de les sauver. Mes représentations, mes prières furent inutiles. Ils
persistèrent à s'embarquer pour traverser la rivière, et si rapide que fût leur manœuvre, le feu qui les poursuivait était plus rapide encore : ils fuyaient un incendie et un autre incendie s'allumait sur le sol où ils allaient chercher un refuge. Hélas ! je ne les ai jamais revus. C'étaient de braves gens. Au moins, je puis dire que j'ai fait tout ce qui dépendait de moi pour les sauver.
« Je connaissais, à quelques centaines de pas du point où nous avions débarqué, un endroit où la rivière, encaissée entre ses bords, n'avait guère que trois ou quatre pieds de profondeur ; ce fut là que je me retirai ; de là, je voyais les tourbillons de feu et de fumée voler sur ma tête. Quelquefois des charbons ardents se répandaient autour de moi , et s'éteignaient dans l'eau en sifflant; quelquefois de lourds tisons étaient emportés de mon côté par le vent; je me plongeais alors dans la rivière, et j'attendais qu'ils fussent tombés. Je restai ainsi plusieurs heures, toujours en éveil, et si je ne pouvais m'asseoir dans mon gîte aquatique, je vous réponds que, du moins, je n'y avais pas froid : l'air était embrasé. Enfin, peu à peu la fureur de l'incendie s'apaisa ; je sortis de ma retraite , et j'aurais bien voulu connaître le sort de mes compagnons ; mais je ne pouvais me mettre à leur recherche à travers cette forêt où tout était encore en combustion, où la terre fumait comme une chaudière, et
j'étais seul, sans provisions, sans armes, presque sans vêtements dans ce lieu effroyable. Sous peine d'y périr de faim, il fallait pourtant en sortir. Je m'en allai le long du bord de la rivière , du côté du lac Nipissing, espérant que sainte Anne me protégerait; elle n'y a pas manqué. C'est vrai que la bonne sainte aurait pu m'envoyer son secours plus tôt; car j'ai marché près de trois jours, sans un seul brin de nourriture ; cela m'a paru terriblement long; mais j'espère avoir par là expié plus d'un péché. Enfin, monsieur, vers la fin du troisième jour, j'aperçois un canot qui descendait la rivière. Justement le P. Humbert était dans ce canot : vous le connaissez , et vous pouvez vous figurer comme il se hâta de me donner tout ce qu'il avait de meilleur; ensuite, je lui racontai la catastrophe à laquelle j'avais échappé. Nous allâmes ensemble dans la forêt, nous trouvâmes les cadavres calcinés de tous ces malheureux qui n'avaient pas voulu écouter mes conseils. Le P. Humbert récita l'office des morts, et nous les ensevelîmes. C'est une consolation au moins de penser qu'ils ont été enterrés comme des chrétiens, »
Voilà, mon cher Georges, la relation d'un incendie dans les bois. Par malheur, je ne puis la reproduire avec la naïveté de langage de Passe-Partout. Nos canotiers ont écouté ce récit avec une profonde attention, quoique probablement ils le connaissaient
déjà. Comme tous les hommes dont les livres n'ont point subjugué l'intelligence, la plupart des voyageurs et des coureurs de bois canadiens ont conservé une curiosité enfantine, et se plaisent, comme des enfants, à entendre narrer de longues histoires. Comme les marins, ils aiment la relation des aventures et des divers incidents dramatiques auxquels les expose à tout instant leur profession. Comme les Arabes, ils ont des contes traditionnels qu'ils se transmettent l'un à l'autre, et qui ont été depuis plusieurs générations , répétés sur tous les lacs et dans toutes les forêts le l'Amérique septentrionale.
Mais cette rivière des Français , près de laquelle j'ai vu plusieurs croix funèbres et les sombres débris d'une affreuse catastrophe, ne présente point, dans toute son étendue, un si triste aspect. Au contraire, c'est sur une grande partie de son cours une des rivières les plus pittoresques et les plus jolies que l'on puisse voir. Quelquefois, elle se resserre entre deux murailles de rocs, tapissées de plantes grimpantes couronnées par de grands arbres. D'une de ses rives à l'autre, les branches de ces arbres se rejoignent^ s'entrelacent, et leurs feuillages, nuancés de tant déteintes diverses par l'automne, forment comme un tissu de fantaisie, comme une teinte de pourpre et d'or, de soie violette et orangée. A voir le frais canal ombragé par ce bassin, on dirait
une mystérieuse retraite préparée par une naïade, pour y vivre en paix, sur un lit de roseaux.
Quelquefois, la rivière s'élargit et s'arrondit, et rayonne à la face du ciel, comme un miroir sans tache. L'un des caractères distinctifs des eaux du Canada est leur limpidité ; elles sont si limpides qu'on peut y voir, comme dans un globe de cristal, les poissons qui se jouent dans leur profondeur, et lorsque dans un canot on glisse à leur surface, il semble qu'on flotte, dans un ballon, sur les chaînes des montagnes et les réseaux des bois qui s'y reflètent.
Quelquefois encore, cette rivière se divise en plusieurs rameaux et s'épanche capricieusement de côté et d'autre, et dans ses gracieux méandres, enlace une quantité d'îles ou d'îlots. Nulle part il n'existe un réseau de bassins aquatiques comparables à celui du Canada, et nulle part autant d'îles. On en compte , un millier dans un des cercles du lac Ontario ; plus de quinze mille dans les terrains arrosés par l'Ottawa et par ses affluents, et plus de vingt mille dans le lac Huron. Figure-toi, mon cher ami, un parc anglais, avec ses massifs d'arbres, ses collines, ses berceaux de verdure ; remplace le gazon par les ondulations d'une eau bleue et pure, auras-tu par là une idée des lacs et des fleuves du Canada ? Non, je n'ose l'espérer.
Souvent , sur un espace de quelques lieues , on ne voit que des îles de toute sorte de formes ; les
unes élevant fièrement au-dessus des eaux leur tête pyramidale; d'autres s'inclinant jusqu'au niveau des flots , comme pour recevoir le baiser qu'ils leur donnent en passant; celles-ci hérissées de bois de sapins , de chênes et de noyers ; celles-là , nues et plates comme un champ qui attend la main du laboureur; tantôt un roc aride ; sauvage , tantôt un groupe d'arbres solitaire, ou une corbeille de fleurs, ou une grande terre occupée par d'industrieux colons, et partout le fleuve tournoyant lentement, embrassant, avec le même amour , la plus petite comme la plus grande de ces îles, fuyant au loin, revenant sur ses pas, comme un patriarche qui visite ses domaines, comme Protée comptant ses troupeaux. Il semble qu'une fée , amie de l'homme , qu'une Titania du Nord ait, dans un de ses jeux avec Àriel, semé sur le miroir de l'onde tous ces prés, tous ces bois mystérieux, tous ces nids de verdure, pour donner, par leur aspect, quelques douces pensées à ceux qui les visitent.
Autrefois, j'ai fait, avec Marguerite, ce rêve d'une existence dérobée au tourbillon du monde , et abritée dans un de ces paisibles refuges ; j'ai murmuré près d'elle, avec un désir sincère, ces tendres vers de Th. Moore :
Oh! hadwe some bright little isle of our own. « Oh ! que n'avons-nous à nous quelque petite île
brillante dans un lointain océan , où notre amour s'épanouirait en liberté , où notre vie s'écoulerait comme un long jour de lumière , et où la mort descendrait sur nous comme une calme et sainte nuit ? »
Mes pauvres rêves de jeunesse! comme ils ont été déçus ! et quel aiguillon douloureux ils m'ont laissé dans le cœur! Mais, grâce au ciel, l'aiguillon est enfin brisé ! La nature a , peu à peu , répandu un baume salutaire sur ma blessure. Par l'aspect des beaux lieux que j'ai parcourus, des honnêtes physionomies qui ont attiré mes regards , l'image cruelle qui m'obsédait s'est, peu à peu, effacée dans mon esprit, comme un fantôme nocturne s'évanouit à la clarté du jour. Je ne pense plus à Marguerite, ou si j'y pense quelquefois, ce n'est que pour m' accuser d'avoir follement perdu tant d'heures précieuses en tant de croyances trompeuses, et d'avoir tant souffert pour une femme qui ne méritait pas un tel dévouement.
Mais quelquefois, te le dirai-je, la chaste et candide figure de Mlle Berthe se représente à ma mémoire. Avec sa taille de liane, sa délicate organisation et ses grands yeux si expressifs, elle m'apparaît comme une de ces plantes de nos Alpes , qui se dilatent à l'air pur des montagnes, qui sur une petite tige portent une fleur charmante.
Je sais que je ne dois pas songer à l'aimer, et
qu'elle ne peut m'aimer, après le ridicule, l'absurde, le méchant discours que j'ai tenu devant elle, dans notre première entrevue. Je voudrais pourtant qu'elle ne gardât pas une mauvaise opinion de moi.
30 septembre.
Me voici, mon cher Georges, sur les bords du lac Huron, cette Méditerranée d'eau douce qui, d'un côté , par la rivière Sainte-Claire , et de l'autre , par la rivière Sainte-Marie, se rejoint au lac Ërié et au lac Supérieur, ces deux autres Méditerranées. Quelle grandeur dans la nature de cette contrée! Quelle variété dans ses tableaux ! Quelles curieuses observations à faire dans la multiplicité de ses productions !
Les anciens voyageurs ont appris aisément à connaître le caractère et les mœurs des animaux de ce pays. L'Indien pouvait leur donner à cet égard les notions les plus détaillées. Par une inclination particulière, par habitude, par nécessité, l'Indien, tel
qu'il existe encore dans certaines zones de l'Amérique, passe une partie de sa vie à étudier le tempérament, l'instinct, les ruses et les qualités des animaux ; mais la botanique, la zoologie et la plupart des phénomènes physiques de ce pays, on ne les connaît guère. Heureux celui qui pourra pénétrer à loisir dans ces purs et attrayants mystères!
Au pied de leur colossale figure d'Isis , les Égyptiens gravaient cette inscription : « Je suis ce qui a été, ce qui est et ce qui sera. Nul mortel n'a encore soulevé mon voile. »
Mais, avec un sentiment religieux, on peut le soulever sans crainte ce voile imposant qui dérobait aux profanes l'image symbolique du temple de Sais, et à mesure qu'on en déroulera les replis, on verra apparaître les secrètes merveilles qu'il cachait. La nature n'est point le sombre sphinx qui étourdit ou égare l'esprit de l'homme par ses oracles confus ; c'est une âme palpitante dont les secrets se révèlent à l'intelligence qui ia scrute, à l'âme qui l'interroge ; c'est la statue de Memnon, dont les lèvres de granit s'émeuvent aux rayons de l'aurore , et rendent un son harmonieux.
Plus heureux, mon cher Georges, que ceux qui viennent au monde dans la lourde atmosphère des villes , qui , en ouvrant leurs yeux à la lumière , ne voient devant eux que la façade d'une rue étroite; sur leur tète, un ciel obscurci par des nuages de fu-
mée qui s'échappent sens cesse d'une multitude de cheminées, et à leurs pieds un pavé fangeux, nous sommes nés dans un vaste et libre espace, sur la pente d'une grande chaîne de montagnes ; au pied des majestueuses forêts de sapins, en face d'une féconde vallée et d'un magnifique horizon. Notre pensée s'est éveillée au milieu des scènes les plus riantes et les plus solennelles. T'en souviens-tu, mon vieil ami ? Te souviens-tu de nos courses vagabondes dans les bois, de nos naïfs étonnements et de nos graves investigations? Nous ne connaissions alors ni Pline, ni Buffon, ni même notre célèbre compatriote Cuvier ; mais le livre de la nature était ouvert devant nous , aux plus belles pages , comme un de ces livres d'images qu'on donne aux enfants pour leur rendre la lecture plus attrayante, et nous épelions sans cesse quelques lettres dans cet abécédaire du bon Dieu. Si, par hasard, nous entendions prononcer quelques-uns des termes techniques du dictionnaire des savants, ces mots ne résonnaient à notre oreille que comme des sons étranges dont nous ne comprenions pas la signification; mais nous nous faisions à nous-mêmes notre botanique et notre ornithologie. Personne n'observait plus attentivement que nous l'épanouissement graduel de l'aubépine et du chèvre-feuille , la coloration des cerises, la maturité des fraises ; personne ne savait mieux distinguer que nous le nid de l'alouette dans
les sillons, celui du grand-duc sur la cime des rochers, et personne n'avait de si fréquents entretiens avec le coucou prophétique. Notre calendrier se gravait dans notre esprit par les traits caractéristiques des différentes phases de Tannée et de leurs solennités religieuses. De ces calendriers de notre enfance, pareil à celui des peuplades primitives, j'ai gardé une telle impression que l'image de chaque saison est restée dans mon souvenir, indissolublement liée à celle de la fête distincte qui l'égayait ou la consacrait.
À la fin de l'automne, la fête des morts, les premiers linceuls de neige, et les cloches se lamentant, sous un ciel froid, en une longue soirée, au souff1e de l'ouragan.
En hiver , Noël , et la messe de minuit , et le cordial banquet de famille , en mémoire de la bonne nouvelle, et les présents que le petit Jésus déposait lui-même, disaient nos bonnes mères, sous la bûche du foyer, pour les enfants sages. Puis, quelques jours après, la commémoration de l'étoile de Bethléem, de l'étoile des rois mages, l'innocente et joyeuse royauté de la fève, qui ne durera que quelques heures et ne fera verser aucune larme.
Au printemps, Pâques, le ciel rayonnant, les bois et les champs reverdis, l'atmosphère imprégnée de l'arôme des premières fleurs; de toutes parts, le sentiment de la joie et de la résurrection; dans les
airs, le chant des oiseaux, dans l'église VO filii et filiœ, ce merveilleux accent de la foi et de l'espérance chrétienne.
En été, les Rogations et la Fête-Dieu ; la terre revêtue de sa parure splendide; les processions ondulant par les sentiers agrestes , par les vertes pelouses, par les champs couverts de féconds épis; les encensoirs mêlant leur parfum à celui des fleurs cachées sous les buissons, suspendues aux épines des haies , épanouies sous les rameaux d'arbres , et les hymnes chantées par les vieillards et les enfants, et toute la communauté des fidèles s'agenouillant à la fois sur le sol, devant le prêtre qui prie et qui bénit.
Nous aurions dû nous dévouer à l'étude de cette nature qui, dès notre enfance, prenait si doucement possession de nous. Comparativement à cette étude, toutes les autres sont bornées; les autres tiennent à l'œuvre de l'homme, et celle-ci à l'œuvre infinie de Dieu , à la propagation perpétuelle , au mouvement continu de la vie. La vie partout, dans les êtres les plus gigantesques et les plus minimes, dans les millions d'astres qui tournoient à des millions de lieues de notre planète, dans le brin d'herbe le plus chétif et l'animalcule le plus imperceptible; la vie dans les profondeurs des océans, dans les entrailles du sol, dans l'air que nous respirons, dans l'eau qui nous désaltère; la vie des insectes parasites dans
d'autres insectes ; la vie dans la décomposition ; la vie dans la mort !
L'esprit s'arrête stupéfait à l'idée de cette force de régénération , de cette puissance de vitalité qui se manifeste à toute heure, en tout lieu, sous toutes les formes !
Dans ces mêmes mers où grandissent, comme des palmiers, les néréocystès et où flottent des fucus de quinze cents pieds de longueur, il existe une petite plante dont il faut quarante mille individus pour occuper un espace d'un millimètre. Sur les côtes du Groenland, où la baleine apparaît comme une île flottante, un pied cube de l'eau colorée par la méduse, renferme plus de cent quarante mille de ces animalcules. Plus près de nous , sur les côtes de la Baltique et de la mer d'Irlande, en France, en Grèce et en Sicile , des montagnes crayeuses ont été formées par des myriades d'infusoires , revêtus d'une carapace faite de terre siliceuse ou de carbonate de chaux. L'animal meurt , mais sa coquille reste , et les amas de ces coquilles entassées et serrées , de siècle en siècle, les unes sur les autres, forment des couches de terrain, des murailles de rocs que le marteau du géologue n'entame pas aisément. Il y a quelques années, près de Douvres, on fit une opération gigantesque. Après un long travail pour ouvrir des tranchées et creuser des mines , une batterie galvanique mit le feu à une masse de poudre de
cent cinquante quintaux; un rocher d'une énorme étendue se détacha de sa base et éclata en morceaux. Ce rocher, dont des ingénieurs avaient calculé la force de résistance, dont des cohortes d'ouvriers avaient péniblement tailladé les flancs, dont un magasin de poudre pouvait seul rompre la solidité, était tout simplement un composé de débris de créatures, si faibles et si petites, que, dans leur état vital, une pression du doigt en écraserait des milliers.
En Italie, il existe une plante aquatique curieuse qu'on appelle la vallisneria spiralis. Cette plante , dit M. Schleiden, le savant botaniste danois, porte deux sortes cle fleurs. Les unes produisent les semences, sont longuement pédonculées et s'élèvent à la surface de l'eau ; les autres sont portées sur des pédoncules très-courts, et, par cette raison, attachées au pied de la plante. A une époque déterminée, celles-ci se détachent de leur pédoncule, montent à la surface et flottent vers les fleurs de la première espèce qui alors développent leurs graines.
Dans le Sahara, le vent emporte au loin le pollen des dattiers , et de cette action du vent dépend l'élément de subsistance de plusieurs millions d'hommes.
Dans la mer du Sud, l'onde qui charrie les noix de coco jusqu'aux rivages des îles inhabitées, ouvre ur:e nouvelle voie aux colonies humaines.
Ce sont là les poétiques images de la propagation de la vie, dans le monde terrestre et le monde aqua-
tique. Combien d'autres nous ont été révélées par les observations des naturalistes! Combien d'autres, non moins charmantes, j'en suis sûr, et que nous ignorons encore! Car l'exploration scientifique de notre globe, qui n'est qu'une miniature de tant d'autres globes, n'est point achevée; et qui pourrait dire ce qu'il cache encore de merveilles inconnues ? Mais quand nous ne ferions que nous livrer à l'étude d'une des parcelles de la nature, sans même songer à y acquérir l'honneur d'une découverte, ne ferions-nous point par là un heureux emploi de notre temps et de nos facultés ?
L'étude de la nature est plus rassérénante que celle del'homme, si j'en juge par ce que j'ai éprouvé. Jamais je ne suis sorti d'un de ces cercles qu'on appelle les salons du monde, sans en emporter quelque mécontentement des autres , et le positif mécontentement de moi-même, et jamais je n'ai passé quelques instants dans la solitude, en face d'un simple paysage , sans me sentir l'esprit plus calme et le cœur ouvert à de meilleures émotions.
Mais nous faisons ainsi, en des heures de recueillement, de beaux projets d'étude, et un incident inattendu, un nouveau leurre offert à notre imagination, un hasard , un caprice suffit pour nous détourner de nos résolutions.
Je me rappelle un apologue de Linnée, que j'ai lu, il y a. longtemps, et qui m'est resté dans la
mémoire comme une vivace peinture de la variabilité de nos impressions.
Un jour, dit le célèbre professeur d'Upsal, les sept sages de la Grèce se trouvant réunis à Athènes, on leur demanda quelle était, dans leur opinion, l'œuvre la plus admirable de la création. L'un d'eux, qui s'était appliqué spécialement à l'étude de l'astronomie, parla avec enthousiasme des étoiles fixes semblables au soleil, des planètes qui tourbillonnaient dans les régions aériennes, et qui devaient être, comme la terre, couvertes de plantes et peuplées d'animaux. Son discours exalta ses confrères; tous éprouvaient un ardent désir de voir un de ces astres merveilleux. Pour accomplir leur souhait, ils s'adressèrent à Jupiter ; ils le prièrent de vouloir bien leur donner les moyens de se transporter dans la lune, et d'y passer trois jours, afin d'observer les beautés de cette planète. Jupiter accueillit favorablement leur demande; il leur ordonna de se rendre au sommet d'une montagne où un nuage leur servirait de navire pour les transporter dans l'océan des airs. Ils partirent avec quelques poètes et quelques artistes qu'ils avaient voulu s'adjoindre pour décrire et pour peindre les scènes d'un monde inconnu, et en arrivant dans la lune, ils furent conduits à un palais préparé pour les recevoir. Le lendemain , comme ils étaient fatigués de leur voyage, ils restèrent dans leur demeure, et virent
seulement par les fenêtres une belle contrée parsemée de fleurs brillantes et éclairée par un soleil splendide. Le jour suivant, ils se levèrent de bonne heure pour commencer leurs observations; mais des jeunes femmes du pays, élégantes et gracieuses, entrèrent dans leur appartement , et leur dirent qu'ils feraient bien de se préparer, par un repas fortifiant, à la tâche laborieuse qu'ils allaient entreprendre. Les sept sages remercièrent courtoisement ces aimables conseillères d'une attention si délicate. Aussitôt les tables furent couvertes de mets succulents et de vins exquis. À ce pompeux banquet, succéda un concert , puis une danse joyeuse. Les bons philosophes grecs se rappelaient bien, de temps à autre, le projet qu'ils avaient formé de parcourir les champs de la lune; mais l'arôme des vins et des fleurs, l'harmonie des instruments de musique, la beauté des danseurs les charmaient et les captivaient. Toute leur seconde journée s'écoula ainsi dans un mol enchantement. Le soir, de méchants voisins, fatigués de la rumeur de cette fête, entrèrent dans la salle, l'épée à la main. On parvint, non sans peine, à réprimer leur colère; quelquesuns furent arrêtés, conduits en prison, et l'on décida que, le lendemain, ils seraient traduits devant le tribunal. Le lendemain aussi les sept voyageurs durent comparaître à l'audience comme témoins, et les interrogatoires des accusés, les plaidoiries
des avocats, les répliques du procureur, les délibérations des juges n'en finissaient pas. Vers le soir seulement la sentence fut prononcée, et les trois jours que les sept sages avaient obtenus de Jupiter étaient expirés. Le même nuage qui les avait transportés dans la lime les déposa sur la montagne terrestre. Quand ils pénétrèrent dans la ville d'Athènes , le peuple accourut avec empressement autour d'eux , et chacun leur demandait ce qu'ils avaient vu. Ils répondirent qu'ils avaient vu des oiseaux superbes et des plantes magnifiques. Mais quel était le caractère particulier de ces plantes et de ces oiseaux. Nul d'entre eux ne l'avait appris.
Ainsi, dit Linnée, dans notre premier âge nous n'avons pas la vigueur nécessaire pour chercher autour de nous ce qui mérite d'être étudié.. Dans notre jeunesse, nous nous laissons éblouir et entraîner par toutes sortes de séductions; dans l'âge mûr nous sommes livrés au souci des affaires. La vieillesse vient, le terme assigné à notre vie expire., et nous avons passé au milieu des plus belles œuvres de Dieu sans les observer.
Mais en faisant ces belles réflexions , j'oublie qu'au moment même où je te les adresse, je suis en face d'une de ces nobles œuvres dont je devrais contempler la beauté, et j'y reviens.
10 octobre.
Par leurs traditions mythologiques, les Indiens ont rendu célèbre cet assemblage de sentiers tortueux, de galeries ténébreuses, de grottes souterraines, qu'on appelle le labyrinthe de Crète. Qu'auraient-ils fait s'ils avaient connu ces labyrinthes d'îles , d'îlots, de massifs d'arbres, de pyramides de rocs qui s'élèvent sur le lac Huron? Certes c'est de ces labyrinthes-là qu'il n'est pas aisé de sortir, et quand la tempête, creusant cette onde profonde, y soulève des vagues pareilles à celles de l'océan , heureux le pilote qui parvient à reconnaître la direction qu'il doit suivre à travers les capricieux contours, les sinueuses avenues et les mille échancrures de ces archipels! Mais, par un temps paisible, par un ciel serein, quand la barque glisse mollement à la surface du lac, on ne s'inquiète guère du danger de s'égarer au milieu de ces labyrinthes, et quel que soit le nombre de leurs canaux trompeurs et de leurs fausses issues, on n'est guère tenté de posséder le fil d'Ariane ou les ailes de Dédale pour en sortir. Quelle joie au contraire d'errer à loisir dans cette charmante région ! de faire
le tour de ces petites îles arrondies comme des corbeilles de fleurs! de flotter le long de ces bandes de verdures, pareilles aux belles pelouses d'un parc! de glisser sous les mystérieux rideaux des branches d'arbres séculaires! L'eau du lac est si limpide, que l'azur du ciel, les crêtes blanches des collines, les rameaux des bois s'y reproduisent nettement comme dans un miroir; elle est si pure et si transparente que, lorsqu'un léger canot s'y balance, on dirait qu'il flotte dans l'air même , et en voguant ainsi de côté et d'autre, à tout instant on découvre une nouvelle perspective, un nouvel ornement dans ce merveilleux panorama. Il semble que des naïades ou des fées aquatiques aient elles-mêmes dessiné ces monticules de gazon, aux formes gracieuses, érigé ces colonnes de pierre calcaire , planté ces bois, et répandu comme un collier d'émeraudes toutes ces îles à la surface des eaux pour en faire leur jardin terrestre.
Voir c'est avoir. Le bonheur de voir est, en effet, une possession, la possession des yeux, de l'esprit, la colme et pleine possession de la pensée, moins le souci et les embarras de la possession réelle.
« Qui terre a , guerre a, » dit un vieux proverbe. La plupart des hommes n'aspirent pourtant qu'à acquérir une partie de cette terre où ils auront à planter des bornes pour se protéger contre des voisins rapaces, où ils verront peut-être plus d'une
fois naître la semence funeste des dissensions et des procès, où, après tout, ils finiront par n'occuper qu'une petite place de quelques pieds de longueur. Plus heureux est celui qui ne livre point son cœur à ces matérielles convoitises, et ne l'égaré point en de telles sollicitudes. Si chétive que soit sa fortune, il sera toujours plus riche que celui qui enferme sa richesse dans une enceinte de murs et de grilles de fer. Nul rempart ne le privera de l'aspect d'une belle vallée; nulle clôture n'empêchera la brise caressante de porter jusqu'à lui le parfum des fleurs.
Dem Wandermann gehort dit Welt.
Au voyageur le monde appartient. Quelles que soient l'occupation et la durée de notre vie , nous sommes tous, sur cette terre, des voyageurs, et le monde est une vaste galerie de tableaux que chacun de nous peut regarder et admirer sans en posséder une parcelle.
Dans sa zone septentrionale, le lac Huron est traversé par une chaîne d'îles presque continue, 'ont les unes appartiennent aux États-Unis et les autres au Canada. Parmi celles que le Canada a conservées, dans le travail de délimitation qui fut fait, il y a quelques années, entre le gouvernement anglais et la république américaine, il en est deux qui méritent une mention particulière. On les appelle le
grand et le petit Manitou] in ; leur nom signifie : demeure des esprits. Les Indiens disent que les bons génies des Peaux-Rouges ont eux-mêmes pris plaisir à former ces îles, et qu'ils aiment à y rester. Le grand Manitoulin n'est pourtant qu'une bande de terre étroite,, éçhancrée sur ses bords, découpée en une quantité de baies; mais il a plus de trente lieues de longueur et son sol est fertile.
Là réside un fonctionnaire canadien, décoré du titre de surintendant, et qui est, en effet, le surintendant, le juge, l'administrateur de diverses tribus indiennes, dispersées sur un assez vaste espace, au nord et à l'ouest du lac Huron. Lîi, les chefs et les délégués de ces tribus viennent, à une époque fixe, recevoir la rente ou les présents que le surintendant leur remet chaque année, soit pour payer les terrains qu'elles ont abandonnés au gouvernement anglais, soit pour les récompenser de la fidélité qu'elles lui ont témoignée en diverses occasions.
Ordinairement cette réunion a lieu au mois de juillet; par hasard, elle a été retardée cette année. Ja suis assez satisfait de ce retard. *
Des centaines d'Indiens sont arrivés, dans leurs légers canots, sur la côte de l'île ; les uns avec leursfemmes et leurs enfants ;; d'autres avec leurs frères ou leurs amis. En quelques instants, leurs nacelles ont été portées à terre, et leurs wigwams construits. En quelques jours, cette plage a pris l'aspect d'un
vaste champ. Si le grand Manitou aime à y séjourner, il doit s'y plaire, surtout à cette époque de l'année, où il y voit réunis un si grand nombre de ses enfants.
Bernard a fait une minutieuse exploration de ce campement de diverses tribus, et n'y découvrant ni taurago ni Gazida, il a pensé qu'il les trouverait peut-être sur le territoire américain : il est parti, avec nos canotiers, pour bile Drummond. Moi, je reste ici avec Éric, et je fais bien des vœux pour que Bernard réussisse enfin dans ses recherches. Le brave garçon ! il ne dit pas toutes ses tristesses, et souvent il essaye de s'égayer ; mais je suis sûr qu'il est, au fond du cœur, constamment occupé de la jeune Indienne, et qu'il serait réellement inconsolable s'il devait à tout jamais la perdre. . Avant de s'éloigner, il a eu soin de me procurerun bon gîte dans le comptoir de la compagnie d'Hudson. Pour la première fois, depuis mon départ de la Combe, je repose là sous un vrai toit; je dors dans un lit; je m'asseois à une table, et j'avoue que cela ne m'est point désagréable. On dit pourtant que l'homme civilisé en vient aisément, et par une sorte de pente naturelle, à se façonner à la vie sauvage , tandis que les sauvages ne se décident que très-rarement, et non sans de pénibles efforts, à admettre les usages de la vie civilisée. Le fait est que jadis nos coureurs de bois devenaient ,
par leurs goûts et leurs habitudes, semblables aux Indiens, et il n'est peut-être pas un Indien qui, par sa propre impulsion et de gaieté de cœur, ait adopté le mode d'existence des Européens.
Un des employés de la maison où je suis installé m'a concédé une jolie petite chambre; un jeune Anglais très-complaisant et très-intelligent, nommé Brown, a bien voulu m'offrir de m'assister, comme interprète, pendant les quelques jours que je passerai ici à attendre le retour de Bernard , et nous allons ensemble visiter le camp des Indiens, et nous entrons dans leurs wigwams.
De toutes les habitations primitives, celle-ci est assurément la plus simple. Le chien des prairies met plus de soin à faire son terrier à côté de ses voisins. Je ne parle pas du castor, qui , pour protéger sa retraite , construit des digues comme un ingénieur, ni de l'abeille qui se façonne des cellules d'or.
Quelques perches plantées en cercle, réunies à leur sommité par une corde, quelques peaux de daim ou des bandes d'écorce de bouleau, déroulées sur ces piquets , et la tente est faite , la tente des anciens âges , la tente du pasteur ou du chasseur qui ne se fixe point au lieu où il s'arrête, qui, selon ses fantaisies, ou selon les exigences de sa vie nomade veut être prêt à partir à toute heure, et emporte avec lui sa demeure, comme le colimaçon sa coquille.
Au centre du wigwam est le foyer ; de chaque coté de ce foyer le sol nu est parsemé de branches d'arbres ou de nattes d'éeorce, ou de peaux d'animaux. C'est là que les Indiens fument leurs pipes, se racontent leurs histoires de chasse, ou leurs prouesses de guerre . et s'endorment fraternellement l'un à côté de l'autre. Çà et la, un sac ou une corbeille, des armes , quelques ustensiles de ménage; voilà tout l'ameublement
La civilisation a du moins rendu service aux Indiens en leur révélant l'emploi des métaux. Autrefois ils n'avaient aucun instrument en fer. Un grand nombre d'entre eux ne connaissaient pas même la poterie; ils ne possédaient que des vases en bois; pour y faire bouillir de l'eau ils y plongeaient, à diverses reprises, des pierres rougies au feu.
La plupart de ceux qui viennent ici chercher leur gratification annuelle , demeurent habituellement à une assez longue distance des districts envahis par les colons; les missionnaires ne les ont point convertis; la civilisation n'a point éclairé leur intelligence. La civilisation a été leur ennemie; elle a engendré parmi eux des besoins désordonnés et des maladies mortelles. Ils ne cultivent guère la terre; ils méprisent le travail industriel : la chasse et la pèche sont leurs uniques ressources. Mais ils ne possèdent plus les vastes domaines qui fournissaient
à leurs aïeux un abondant gibier, et ils végètent tristement dans la région septentrionale, où la conquête européenne les a , peu à peu , refoulés. Sous leur tente nomade ils conservent encore les traditions religieuses et les principales coutumes de leurs pères; mais l'état de servitude dans lequel ils sont tombés leur enlève leur caractère primitif de fierté et de mâle indépendance. Le marchand de fourrures, avide et rusé, les exploite. L'argent, qu'ils ont surnommé le serpent des Français, les corrompt; le whiskey los abrutit. J'ai vu ici plus d'un exemple des qualités primitives de leurs tribus; mais, plus d'une fois aussi, j'ai été péniblement affecté du spectacle de leur dégradation.
A l'entrée d'un wigwam est assis par terre un Indien, jeune encore, dont la jambe est mutilée, mais dont la figure a un remarquable caractère d'énergie et de résolution. Il y a quelques années cet Indien était à la chasse, seul, dans une île déserte. Par un de ces accidents assez fréquents dans les grandes forêts de l'Amérique, un pin tombe sur Lui, le renverse sur le sol, et lui casse le pied en deux endroits. Le malheureux chasseur ne pouvait pas- même dégager cette jambe de l'arbre colossal qui la broyait. 11 était là, seul, n'ayant nul secours à attendre , condamné à mourir de faim ou à devenir la proie des bêtes fauves. Dans cette extrémité il tire son couteau, scinde, d'une main
ferme, l'os de sa jambe, la lie avec un lambeau de ses vêtements, se traîne jusqu'à son canot, et rentre dans sa demeure. Là , un de ces médecins de la nation indienne, qui, le plus souvent, n'emploient, près de leurs malades, que de ridicules jongleries, mais qui ont pourtant une certaine habileté chirurgicale, lui fait un efficace pansement. Le mutilé ne peut plus aller à la chasse, mais il s'est fait batelier. On dit que nul ne gouverne mieux que lui un canot, et ne remonte plus lestement le cours d'une rivière.
Hier et avant-hier je suis revenu, à diverses reprises, près d'un autre wigwam où je voyais, un touchant spectacle. Sur une couche d'herbe verte était mollement posé par terre un berceau, non point un hideux berceau comme ceux auxquels les femmes de la tribu des Têtes-Plates adaptent un cruel mécanisme pour aplatir le front de leur enfant, et lui donner une forme pointue, ce qui leur semble le beau idéal de la figure humaine, mais un gracieux berceau orné de bandelettes de différentes couleurs, et de coquillages. Dans cette jolie couchette était une petite fille soigneusement emmaillottée. A voir ses paupières fermées et la suave expression de sa figure, on eût dit qu'elle venait de s'endormir en jouant, et quelle était, dans son sommeil, récréée par un songe agréable; mais elle dormait pour ne plus se réveiller : elle était morte.
En vain les jongleurs appelés près d'elle, dès le commencement de sa maladie, avaient eu recours à tous leurs sortilèges pour la guérir ; en vain ils avaient crié, chanté, hurlé, conjuré les esprits, les manitous n'avaient point accédé à leurs invocations. La petite fille était morte, et le père et la mère se tenaient près d'elle, silencieux, immobiles, indifférents à tout ce qui se passait autour d'eux. On eût dit deux figures humaines pétrifiées dans leur douleur. Le troisième jour, enfin, il fallait ensevelir l'enfant; on déposa dans son cercueil deux paires de mocassins, une couverture en laine, un collier de verre , un petit chaudron en fer, un couteau et une cuiller. Sa mère lui enleva une mèche de cheveux qu'elle enveloppa avec soin. « Ces cheveux, dit-elle naïvement , m'aideront à la reconnaître plus vite entre les enfants de son âge , dans le pays des âmes. » Pendant trois jours ces pauvres gens n'avaient pas pris la moindre nourriture. C'est une coutume des Indiens de manifester leur deuil par le jeûne. L'un d'eux qui venait d'ensevelir sa femme, dit, d'un ton de reproche à un Européen qui lui offrait un quartier de daim : « Est-ce la coutume , dans ton pays de faces pâles, qu'un homme mange quand il vient de perdre la femme qui fut sa compagne ? »
Les Indiens dont nos philosophes n'ont pas daigné jusqu'à présent étudier le spiritualisme, les Indiens
croient que, par les rêves, ils entrent plus facilement en communication avec les surnaturels, et que, par des jeûnes ascétiques, ils acquièrent des rêves plus lucides.
On m'a conté une de leurs légendes, qui me semble un curieux exemple de leur idée d'abstinence, et en même temps de leurs principes de docilité filiale.
J'espère que tu la liras avec quelque intérêt comme une page assez curieuse d'une mythologie peu commune.
Un Chippeway avait un fils qui annonçait les plus belles dispositions; il aspirait à le voir un jour occuper une place éminente parmi les conseillers et les guerriers de sa tribu. Quand vint l'âge où cet enfant devait avoir la révélation de son manitou, le père ambitieux résolut de le soumettre k un jeûne inaccoutumé, persuadé que, par cette rigueur matérielle, il lui ferait obtenir des grâces toutes spéciales, des qualités extraordinaires; il lui construisit une petite tente dans un lieu solitaire et lui ordonna de rester là douze jours, sans boire et sans manger.
L'enfant obéissant se soumit à cette rude prescription; il se coucha par terre et attendit, dans une passive immobilité, l'apparition des esprits.
Chaque matin son père venait le visiter et l'encourageait à persister dans sa résolution, lui disant
quelle puissance il acquerrait par cette épreuve rigoureuse. L'enfant l'écoutait, la tête penchée, sans murmurer. Le neuvième jour, pourtant, il leva vers lui des yeux languissants et lui dit d'une voix tremblante : r Père, mes rêves deviennent sombres ; ne pourrais-je pas interrompre mon jeûne et le recommencer en un temps peut-être plus propice?
— Mon enfant, lui répliqua l'orgueilleux Chippeway, tu ne sais pas ce que tu demandes. Si tu sors maintenant de ta retraite, c'en est fait de l'honneur qui t'est réservé : encore un peu de courage ; tu n'as plus que trois jours à souffrir et nos vœux seront exaucés, et les manitous, pour te récompenser de ta pr ^sé^érance et de ton obéissance, se montreront à te comme H >ne se sont jamais montrés à aucun hf/mme. »
L'enfant s'inclina- a silence. Le surlendemain, il renouvela sa prière. Son père y répondit par le raisonnement qu'il lui avait déjà fait, en lui ajoutant la promesse de lui apporter, le lendemain, une belle tranche de daim rôtie. A ces mots, l'enfant s'affaisse sur le sol, si pâle et si débile qu'il paraît anéanti, et que les palpitations de son cœur indiquent seules en lui un reste de mouvement vital.
Le lendemain, au lever du jour, le père arrive avec les provisions qu'il avait préparées pour ce moment solennel. En approchant de la hutte solitaire il entend un son singulier, un son qui ressemble en
même temps à celui d'une voie humaine et à celui d'un chant d'oiseau; il s'approche, et à travers une des crevasses de la tente il voit son fils qui colore sa poitrine d'une teinte de pourpre, et il l'entend qui dit avec un accent doux et plaintif : « Mon père n'a pas voulu céder à ma demande et il est la cause de mon changement ; il me regrettera, mais moi je serai heureux dans ma nouvelle existence ; je serai récompensé par là de mon obéissance filiale. Maintenant, l'esprit qui a eu pitié de moi m'appelle; il faut que j'aille. »
En entendant ces paroles le Chippeway, éperdu, se précipite dans la tente en s'écriant : « Mon fils ! mon fils, ne t'en va pas ! » Mais déjà l'enfant. +raT formé en rouge-gorge, avait ouvert s' ailes et l ^ tait perché sur un arbrisseau ; il ^ arda son pèi-3 avec une expression de tendres et de pitié, et lui dit': « Je ne serai point, comme tu le souhaitais, un valeureux guerrier ; mais console-toi, je demeurerai près des habitations des hommes, surtout près delà tienne; je voltigerai autour de toi pour récréer tes regards; je chanterai pour t'égayer.... Tu aimeras à me voir et à m'entendre, et tu penseras que moi aussi je t'aime. »
Qu'en dis-tu, mon cher Georges? Ceux qui composent dételles légendes, n'ont-ils pas le sentiment de la poésie? Oui, certes, et ce sentiment ils le manifestent par diverses compositions dans les diffé-
rentes circonstances de leur vie. Leurs règles de versification sont très-simples, leurs formes rhythmiques peu variées; leurs chants se composent ordinairement de quelques strophes où la même pensée est reproduite plusieurs fois dans les mêmes termes, et chaque strophe se termine par un refrain. Mais quelques-uns de ces chants ont un de ces caractères de naïveté qui émeut. Ce ne sont pas des œuvres d'art dont un professeur de rhétorique puisse se plaire à faire ressortir les ingénieux ornements ; ce sont les accents ingénus, spontanés, d'une émotion, le langage cadencé de l'amour, le cri de joie, le soupir réitéré de la douleur.
Une mère assise près du berceau de son enfant module, d'une voix caressante, cette naïve mélopée :
Oh! loullabé, loullabé, Dors, ma petite fille chère;
Ta mère veille près de toi et sa main te berce.
Oh! loullabé, loullabé.
C'est ta mère qui t'aime; dors, ma petite fille chérie ; pour qu'elle soit contente, ne pleure pas.
Oh! loullabé, loullabé.
Un guerrier, en partant pour une belliqueuse expédition, adresse ce chant aux femmes de son village :
« Ne pleurez pas sur moi, chères femmes, si je
viens à mourir, pleurez sur vous-mêmes, car c'est votre sort qui m'attriste.
« Je vais sur le champ de bataille; je vais venger les parents que nous avons perdus. Xos ennemis seront poursuivis, nos ennemis seront battus.»
Un vieillard se sentant près de mourir et songeant à ses glorieux jours de combat, exprime, dans ce chant mélancolique, ses derniers vœux :
« Mes amis, quand mon âme s'en ira, ne m'enfermez point dans la froide et sombre terre où la lumière ne pénètre pas.
« Placez mon corps sur un haut échafaudage pour que les hommes de ma tribu le voient en passant et qu'ils disent : celui-làn'a jamais fuidevant l'ennemi.
« Et les enfants qui joueront près de là, en. entendant le cri de guerre, répéteront mon nom et voudront imiter mon courage. »
Une jeune Indienne, dont j'ai remarqué la douce et pensive physionomie, se tient, une partie de la journée, assise toute seule à l'entrée de son wigwam, et en brodant des mocassins murmure ces stances élégiaques.
« J'ai fixé mes regards sur le lac, j'ai penché la tète, j'ai écouté, je croyais que c'était mon bienaimé, mon bien-aimé dont la rame soulève des flots d'écume, dont le léger canot fend si rapidement les eaux. Mais non, hélas! c'était le pluvier, le pluvier tout seul sur le lac.
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« Je vois les feuilles se détacher de leurs branches; je vois l'érable s'écrouler dans Fonde qui, au printemps, arrosait sa racine. Il me semble que j'entends encore résonner dans les bois l'adieu de mon bien-aimé. Mais non, hélas! c'est le cri du pluvier, du pluvier tout seul sur le lac. »
Ce chant indien, que mon obligeant interprète a eu la complaisance de me traduire, m'en rappelle un autre qui fut composé, à l'extrémité de l'Europe, dans un village de Finlande, par unesimple paysanne.
« Ah! s'il venait celui que je regrette, s'il paraissait, celui que je connais si bien ! comme mes baisers voleraient sur son front, quand même il serait teint du sang d'un loup, quand même un serpent y serait entrelacé! Comme je serrerais sa main! Le vent, que n'a-t-il un esprit, que n'a-t-il une langue pour porter ma pensée à celui que j'aime, pour m'apporter la sienne! Je renoncerais à la table du bourgmestre, je rejetterais la parure de ses filles, plutôt que de quitter celui que j'aime, celui que j'ai tâché d'enchaîner pendant l'hiver et d'apprivoiser pendant l'été. »
Sous tous les climats, dans toutes les conditions de la destinée humaine, fleurit la douce fleur de poésie. Partout Fàme de l'homme est un instrument musical que chaque vive émotion fait vibrer.
Mais en me promenant sur la plage du grand Manitoulin, et en pénétrant avec mon obligeant, guide, dans l'enceinte de quelques tentes, je n'ai pas tou-
jours le plaisir d'observer un paisible et honnête intérieur, et de recueillir un fragment de poésie. J'entends parfois retentir, dans ce campement des Indiens, des cris discordants, des clameurs violentes, j'assiste à des scènes d'une nature brutale, et je vois ce qu'il y a de plus triste à voir en ce monde, des visages qui ont eu leur innocente, leur pure et noble empreinte, et qui ont été dégradés par de hideuses habitudes.
Ce matin, un homme a passé près de nous tenant à la main une peau de renard, et s écriant d'une voix rauque : « Du whiskey ! du whiskey ! » Quoiqu'il marchât précipitamment, j'ai pu l'examiner, et son aspect a produit sur moi une triste impression. Des vêtements sales et délabrés , des cheveux en désordre, un teint hâve, des yeux hagards , tout en lui annonçait la misère matérielle et la décrépitude morale. 11 tourna la tête de notre côté, comme pour interroger nos intentions, puis, jugeant probablement à notre attitude qu'il n'avait rien à gagner avec nous , il s'éloigna en agitant sa peau de renard, et en répétant son cri d'ivrogne altéré : « Du whiskey ! du whiskey ! »
« Voilà, me dit M. Brown, une des notables victimes de ce goût fatal pour d'affreuses boissons alcooliques qui produisent sur les Indiens un effet pareil à celui de l'opium sur les Chinois. Il y a quelques années , ce malheureux qui est. de la race des
Ottaouis, qu'on appelle Luttiko, c'est-à-dire l'oiseau noir, était l'un des hommes les plus estimés et les plus riches de sa tribu. Il avait une jeune et jolie femme, laborieuse et économe; il occupait, avec elle, dans une des îles du lac Huron , une tente recouverte en peau d'élan , que Ton citait comme un modèle d'élégance et de propreté. Actif et alerte, il rapportait constamment à son logis une abondante provision de poisson ou de gibier. Tandis qu'il allait à la pêche ou à la chasse , sa femme cultivait un jardin, récoltait des fruits, distillait le sucre d'érable, ou cousait des vêtements.
« Dans son bas âge, Luttiko avait entendu un mis sionnaire qui prêchait éloquemment contre l'usage des spiritueux ; il avait gardé de ces discours un vif souvenir, et s'était promis à lui-même de ne jamais tremper ses lèvres à ces boissons dangereuses , à ce sang du diable. Chaque année, il allait livrer à un comptoir sa cargaison de fourrures , en réglait le prix tranquillement , et s'en revenait dans sa demeure avec une provision de balles et de poudre, de tabac et de farine et divers objets de fantaisie pour sa femme.
« Un jour, dans une de ses expéditions périodiques, il fut accosté par un trafiquant américain qui lui dit : « Mes confrères vous trompent; ils ne vous « donnent pas un juste prix de vos peaux. Venez g avec moi; je vous les payerai plus cher. »
« Luttiko, malheureusement séduit par cette apparence d'honnêteté, le suivit.
« Dès que l'habile industriel l'eut fait entrer dans sa demeure, il lui offrit du whiskey.
«< Non, non, s'écria Luttiko ; j'ai juré de ne jamais « boire une goutte de whiskey.
« — Eh bien ! un verre de bonne eau-de-vie , « comme celle qu'on sert sur la table du gouverneur « de Toronto.
« — Je ne toucherai pas non plus à votre eauce de- vie.
« — C'est bien, dit le marchand, d'un air affec- « tueux. Tous êtes sobre; je vous en félicite. Laisce sons donc là ces liqueurs, dont je n'use guère « moi-même que très-modérément ; mais j'ai là du « cidre, la boisson la plus inoffensive. C'est comme « de l'eau; vous ne refuserez pas d'en boire une « bouteille avec moi, en réglant notre compte? »
a Luttiko crue qu'en effet il pouvait sans danger accepter cette proposition. Maisle perfide Américain, en remplissant son verre de cidre, y mêla, à la dérobée, une forte dose de whiskey.
« À peine l'innocent Indien avait-il vidé cette première coupe que le sang lui monta au cerveau; il en demanda une seconde , puis une troisième ; puis comme sa soif s'accroissait à mesure qu'il buvait, il demanda, pour l'apaiser, la liqueur qui, jusquelà, lui avait inspiré une juste horreur, le whiskey.
« En une séance, c'en était fait de ses sages résolutions; il retourna dans sa cabane tout autre qu'il n'en était sorti, y apportant, non plus comme autrefois, d'utiles denrées , mais quelques bouteilles de la terrible boisson dont il était devenu si avide.
« Ce qui arriva ensuite, est-il besoin de vous le raconter? C'est ce qui arrive par malheur trop fréquemment dans ces pauvres peuplades d'Indiens. Luttiko prit l'habitude de boire et perdit son activité, ses forces, ses ressources, tout, jusqu'au sentiment de ses premiers devoirs. Un jour, un étranger, à qui il avait servi de guide, lui ayant donné un dollar, Luîtiko courut à l'instant dans une taverne; il se souvenait cependant qu'il n'y avait plus la moindre provision dans sa demeure, que depuis deux jours sa femme n'avait rien mangé, et de sa pièce d'argent il fit généreusement deux parts, l'une qu'il employa à acheter quelques livres de farine, l'autre qui devait lui procurer sonindigne jouissance. Mais quand il eut bu ce que le cabaretier lui versa d'une main parcimonieuse, pour un demi-dollar, il ne put se maîtriser; il revendit pour un flacon d'eau-de-vie la farine qu'il avait achetée, et quand il rentra dans sa tente, il vit sa femme couchée par terre, n'ayant trouvé pour apaiser sa faim que quelques racines sauvages.
« Cette femme, après avoir essayé tous les moyens possibles pour détourner de sa désastreuse habitude
celui qu'elle avait connu si sobre, dépérit peu à peu et mourut dans la misère et le chagrin. Depuis ce jour, Lutti-ko- erre à l'aventure, n'ayant plus guère la force de chasser, et vivant, le plus souvent, d'aumônes. Quand, par hasard, il a pu se procurer quelques mauvaises fourrures , vous voyez ce qu'il en fait : il va les vendre pour un verre de whiskey. « Ah ! les pauvres Indiens ! s'est écrié mon interprète, M. Brown, qui venait de me faire ce récit, tous ne sont pas victimes de nos inventions; mais y en a-t-il beaucoup qui aient vraiment lieu de se féliciter de leurs rapports avec la colonie européenne et des bienfaits de notre civilisation ? Bfcos leur avons donné, il est vrai, des notions utiles, est-ce réellement par bonté? Nous les habituons à porter des couvertures de laine, des chemises de coton, est-ce par philanthropie? Nous importons parmi eux des quantités de fusils , est-ce par générosité? Autrefois, ils façonnaient eiix-mèmes leurs vêtements et leurs armes. Ils ne peuvent fabriquer ces rubanneries que nous faisons miroiter aux yeux de leurs femmes , ni ces étoffes et ces ustensiles de travail ou de ménage , qui leur sont devenus peu à peu nécessaires, ni ces fusils par lesquels ils ont remplacé leurs flèches, ni même leurs balles, et toutes ces choses leur coûtent cher. Ils sont exploités par une quantité d'agioteurs, de marchands, de taverniers; la compagnie de la baie d'Hudson les
traite avec plus d'équité et de ménagements ; mais elle a un privilège commercial qui s'étend au loin , et elle en use largement. Vous connaissez l'organisation de cette compagnie ?
— Si peu que je n'ose en parler.
— Je tâcherai de vous l'expliquer brièvement. Il faut vous dire d'abord que nous en devons la première idée à un Français. C'est une des gloires de votre nation d'avoir marqué de son nom la plupart des grandes œuvres et des grandes institutions de ce pays. Un courageux gentilhomme français, M. de Groiselier, avait pénétré par terre jusqu'à la baie d'Hudson ; il y retourna par mer ; il construisit un fort, qu'il appela le fort Bourbon. Puis, il alla à Paris, dans le but d'obtenir du gouvernement les moyens nécessaires pour fonder de nouveaux établissements dans la vaste région qu'il venait de parcourir. Dédaigné ou repoussé par les fonctionnaires qui ne comprenaient point l'importance de ses projets, il fut amené un jour à raconter son voyage, à exposer ses plans devant lord Montagu, ambassadeur d'Angleterre, qui le prit aussitôt sous son patronage, et l'envoya à Londres avec une lettre de recommandation pour le prince Rupert. Là, il obtint un bâtiment avec lequel il se rendit à l'extrémité de la baie d'Hudson. L'année suivante (1669), il institua cette compagnie à laquelle appartient la royauté commerciale des plaines , des forts , des
lacs de l'Amérique, comme à la compagnie des Indes appartient la royauté commerciale des magnifiques régions de l'Orient.
« Depuis deux siècles , cette société britannique , fondée par l'accord d'un gentilhomme français, d'un ambassadeur d'Angleterre et d'un petit-fils de Jacques Ier , a conservé les privilèges qui lui furent octroyés par le galant Charles II. Dans cet espace de deux siècles , elle a successivement absorbé les diverses entreprises qui la gênaient par leur rivalité; elle a conquis l'entier monopole qui lui avait été promis dès son origine. En 1668; un petit navire conduisait, à l'embouchure de la rivière Rupert, ses premiers explorateurs , et là s'élevait un premier fort dans ces lointains parages. Maintenant elle a cent comptoirs, dispersés à une longue distance l'un de l'autre dans la région américaine. Son empire industriel , divisé en quatre vastes provinces , s'étend depuis la côte du Labrador jusqu'à la rivière de Colombie, depuis les bords de l'Atlantique, jusqu'à l'Océan polaire. Il occupe un terrain de plus d'un million de lieues carrées, c'est-à-dire d'un tiers plus grand que le continent européen.
« Dans cette immense étendue, elle est en rapport continu avec une multitude de peuplades indiennes ; elle leur envoie par ses navires , par ses bateaux et ses nacelles, jusque dans leurs campements les plus reculés , ses marchandises européennes ; elle re-
cueille et amasse de tout côté les produits de leurs chasses, par l'entremise de ses agents. Ses transactions avec les Peaux-Piouges s'opèrent d'une façon toute primitive : c'est un commerce d'échange dans lequel l'argent n'apparaît guère. L'unité monétaire est représentée, dans les factoreries du Canada, par la peau de castor, comme autrefois, en Irlande, par l'aune de Vadmel.
« L'Indien , en arrivant dans une de ces factoreries, livre son ballot de fourrures à un employé-, qui, après les avoir examinées, les divise en plusieurs catégories pour en régler la valeur, selon le mode d'appréciation établi par la compagnie. Ainsi, tant de peaux de lynx, de martre, de renard bleu, ou de loutre, représentent tant de peaux de castor. Quand ce calcul est fini, l'Indien reçoit pour chaque peau.de castor une plaquette en bois, avec laquelle il entre dans le magasin où sont étalés les divers objets qu'il désire se procurer; le prix en est formellement déterminé et il les paye avec ses plaquettes, qui sont ses dollars et ses guinées.
« Jusque-là, ce procédé commercial est la chose du monde la plus simple et la plus expéditive. Mai la compagnie tarife elle-même les marchandises que lui apportent, les Indiens et les produits manufacturés qu'elle leur présente ; c'est dans ce doubl tarif qu'elle se fait la part du lion. Ainsi, elle exige l'équivalent de vingt peaux de castor pour un fusil
qui coûte, en Angleterre, trente francs, et ces vingt peaux de castor se vendront en Angleterre plus de six cents francs. La même taxe s'applique proportionnellement à toutes les denrées contenues dans ses magasins. Il est vrai qu'elle est obligée de transporter ces denrées au loin par les lacs, par les rivières, par des cohortes de bateliers , et qu'elle doit payer une légion de manœuvres et de fonctionnaires; mais on calcule que 33 pour 100 de bénéfice sur ses différentes opérations suffisent pour solder tous ses frais. Je vous laisse à penser les gains qu'elle doit réaliser , quand elle vend aux Indiens une douzaine d'aiguilles qui vaut vingt centimes , une demi-bouteille de rhum qui n'en vaut guère plus , pour une fourrure qui se payera, aux enchères à Londres, trente-cinq ou quarante francs, et je vous laisse à penser à quel labeur, à quelles fatigues, à quelles privations les Indiens doivent se résigner pour pouvoir acquérir un objet de fantaisie ou de première nécessité.
« Ah ! la pauvre race indienne ! plus je la vois, et plus je répète cette exclamation avec un sincère sentiment de pitié. Il semble qu'elle ne soit venue en Amérique que pour y attendre les Européens , pour leur révéler les richesses de ses mines et de son sol, pour les guider dans ses forêts vierges et le long des grands fleuves, pour les aider dans leur colonisation, puis ensuite, se retirer au fond des régions
arides, et languir, et s'annihiler, comme si sa mission était accomplie.
« On dit que dans ces révolutions humaines il faut reconnaître les desseins de la Providence. Je m'incline devant cette loi suprême; mais souvent elle m'apparaît bien rigoureuse. »
Ainsi m'a parlé le jeune agent de la puissante compagnie en me montrant quelques-uns des misérables groupes d'Indiens dispersés autour de nous, et nous sommes rentrés dans sa demeure, et nous avons bu amicalement, à notre souper, une bouteille de claret, pour laquelle il ne me demande aucune peau de castor.
18 octobre.
Hier matin M. Brown est entré de bonne heure dans ma chambre, en me disant : « Voulez-vous voir une fête indienne?
— J'en serai charmé.
— Eh bien! venez. C'est aujourd'hui que les In-
diens, réunis dans cette île, perçoivent leur redevance annuelle, et ce jour-là ils ont coutume de la solenniser par des danses nationales et des exhibitions de toilettes extraordinaires. »
Je suis sorti aussitôt avec mon aimable Anglais, et nous avons été nous asseoir au bord d'un large ravin entouré de magnifiques chênes. Ce ravin est l'arène où les Indiens se livrent à leurs jeux , et les ondulations du terrain qui le dominent sont comme les gradins de cet amphithéâtre.
Des habitants de l'île, des marchands, des bateliers viennent successivement se ranger au bord du cirque agreste. Une belle jeune femme élégamment, quoique un peu trop richement vêtue , s'avance d'un air coquet, appuyée sur le bras d'un homme déjà âgé, qui la regarde avec une visible admiration, et vient s'asseoir près de nous. C'est une Américaine qui a épousé récemment un négociant de New-York, fort amoureux d'elle, et qui a voulu voir ces lacs du Nord dont la description séduisait son esprit romanesque.
Bientôt un cri prolongé retentit dans les airs , ce cri aigu, ce cri perçant, ce cri sans pareil que les Indiens , dans leurs expéditions guerrières, lancent à diverses reprises, de toute la force de leur poitrine, pour terrifier leurs ennemis.
A cette* clameur sauvage succèdent les sons rauques et discordants de plusieurs instruments de
musique : une flûte, un tambour et une gourde. Les Grecs, les adorateurs de l'art et de la poésie, ont divinisé la musique par la lyre d'Apollon qui enchante les humains , par celle d'Amphyon qui construit les murs de Thèbes , par celle d'Orphée qui attendrit les divinités infernales, par la flûte de Pan, faite avec les roseaux qu'il cueillait avec amour, après la métamorphose de sa chère nymphe Syrinx. Les sagas de l'Islande attribuent aussi à un dieu , à Odin, le dieu suprême de la mythologie Scandinave, le pouvoir magique de l'harmonie ; les bardes d'É- 20sse ont eu une croyance semblable. La harpe de Fingal résonne à la cime des montagnes, et les âmes de ses aïeux, errant dans les nuages, s'arrêtent pour l'écouter. Au nord de l'Europe, dans leurs habitations solitaires , au foyer de leur poertes rustiques, les Finlandais idéalisent aussi la musique.
Leur dieu, Wainemoinen, façonne la harpe avec les arêtes d'un poisson, avec les branches d'un bouleau, avec les crins des chevaux fougueux, la harpe qui doit avoir tour à tour le retentissement des vagues et le soupir mélancolique des bois.
Il présente cette harpe aux vieillards qui essayent de la faire vibrer, et leur tête tremble ; l'accord ne suit pas l'accord, le son joyeux ne répond pas au son joyeux. Il la présente aux jeunes gens, et leurs mains tremblant, l'accord qu'ils en tirent n'est pas un véritable accord,
Alors le sage Wainemoinen, ayant purifié ses mains, s'assied sur un roc au bord de Tonde argentée, pose la harpe sur ses genoux, la tient sous ses doigts et s'écrie d'une voix élevée : « Que celui qui n'a pas encore connu la douceur du chant, le charme de la mélodie, s'approche et écoute ! » Ses doigts courent sur les cordes de la harpe, le son harmonieux s'élève dans l'air, l'accent joyeux répond à l'accent joyeux.
Nul animal dans la forêt ne continue sa course, nul oiseau dans l'air ne poursuit son vol ; l'aigle descend des régions éthérées; le vautour descend des nuages; la mouette s'arrête sur les flots; les petits pinsons et les alouettes viennent se percher sur les épaules du dieu.
Il n'est pas un animal, vivant dans les eaux, qui n'agite ses nageoires et ne s'approche pour mieux entendre : les saumons et les truites, les brochets et les phoques accourent à la fois; les petits poissons glissent jusque sur les bords de l'onde et s'arrêtent pour écouter les chants de Wainemoinen.
Alto, le roi des vagues, le vieillard à la barbe verte, s'avance sur son siège de nacre; la belle reine des eaux peignait avec un peigne d'or ses longs cheveux et les essuyait avec une brosse d'argent. Lorsque le chant harmonieux arrive à ses oreilles, le peigne d'or s'échappe de ses doigts, la brosse d'argent tombe de ses mains; elle s'élance en toute
hâte, s'élève au-dessus des flots, et, la poitrine appuyée contre un roc, écoute ravie les sons merveilleux.
Il n'y a pas un homme au cœur endurci, pas une femme au cœur frivole qui ne soient émus jusqu'aux larmes ; les jeunes et les vieux pleurent, et ceux qui sont mariés et ceux qui ne le sont pas. Wainemoinen pleure aussi. La source des larmes s'ouvre doucement dans son âme; les larmes s'amassent sous ses paupières et coulent plus nombreuses que les fruits de la forêt, que les œufs du coq de bruyère; elles coulent sur ses larges joues, sur sa forte poitrine, sur ses genoux et sur ses pieds; elles pénètrent à travers ses cinq camisoles de laine, ses six ceintures d'or, ses sept robes bleues, ses huit vêtements de vadmel; elles roulent sur les rives du golfe, et de ces rives elles tombent dans l'onde limpide où elles se changent en perles.
Au moyen âge, dans l'Allemagne musicale, quelles charmantes légendes sur la puissance de la musique! C'est Rodolphe de Habsbourg qui, à son banquet impérial, dans le palais d'Aix-la-Chapelle, le jour de son couronnement, voit apparaître un vieillard qui, sa harpe à la main, entonne un chant solennel, et dès que ce vieillard a modulé la première strophe de son dithyrambe, Rodolphe reconnaît en lui l'humble prêtre à qui il a jadis donné son cheval et auquel il doit sa couronne. C'est le pauvre
musicien ambulant qui, ayant en vain, dans son indigence, sollicité la commisération des passants, entre dans une église, s'agenouille aux pieds d'une statue de la Vierge qui porte des souliers d'or, se met à jouer de son instrument avec une pieuse pensée, et voit la statue qui s'anime et la blanche main de la Vierge qui détache, un de ses souliers d'or pour le lui donner.
C'est le moine qui, un matin, étant sorti de sa cellule, est entraîné dans la forêt par la mélodie d'un oiseau, et jour et nuit écoute cette mélodie dans un tel ravissement que les diverses saisons se succèdent, que les années s'écoulent sans qu'il s'en aperçoive, et lorsqu'enfm il rentre dans son couvent, tous ceux qu'il a connus sont morts. Délicieuse légende! Symbole de l'infini dans les aspirations idéales !
Les anciens Folkvisor de la Suède célèbrent aussi le magique pouvoir du Stromkarl, le musicien des fleuves et des cascades, et le catholicisme a sanctifié la musique par l'histoire de sainte Cécile.
Les ignorants Indiens ne se doutent guère de ces légendes et de ces traditions. Nul Apollon ne leur a enseigné les lois de l'harmonie; nul artiste ne leur a fait un ingénieux instrument. Leur tambour est un bloc d'arbre creux recouvert d'une peau épaisse sur laquelle ils frappent à coups redoublés; leur
gourde, remplie de pois secs ou de cailloux, ne peut produire , quand ils l'agitent , qu'un bruit fort désagréable pour une oreille délicate; leur flûte est faite avec deux branches de cèdre évidées à l'intérieur dans toute leur longueur, arrondies à leur surface, collées l'une à l'autre et percées de huit trous.
Celui qui se glorifie de la vigueur avec laquelle il souffle dans cette flûte, n'a certainement jamais entendu parler de la flûte arcadienne ; mais on dirait qu'il a vu quelque part le dieu Pan et qu'il a pris à tâche d'imiter sa grotesque apparence, car il a les jambes à moitié nues; il porte sur le corps une peau de bête fauve et sur la tête des cornes.
C'est là un des jolis échantillons de cette exhibition extraordinaire de toilettes que M. Brown m'a annoncée. Quelle exhibition! Quelle fantasmagorie! Quelle recherche incroyable d'ornements hideux et de parures monstrueuses ! Comment est-il possible que des hommes à qui Dieu a donné la raison se laissent ainsi aveugler par la plus stupide des vanités et se dégradent à plaisir par l'espoir de s'embellir?
Au siècle dernier, un jour, on demandait à un grand personnage étranger ce qu'il pensait de la beauté des femmes de Paris. « Je ne puis rien en dire, répliqua- t-il, je ne me connais pas en peinture. » Au siècle précédent, Boileau, dans une de
ses plus vives satires, signale la femme qui, le soir, étale
Son teint sur sa toilette,
Et dans quatre mouchoirs, de sa beauté salis, Envoie au blanchisseur ses roses et ses lis.
Aujourd'hui encore, les femmes de Paris, d'un certain monde, font un ample usage de poudre blanche et de vermillon. Les femmes turques s'allongent les sourcils avec un pinceau, se peignent l'intérieur des paupières, la paume des mains et les ongles; les femmes égyptiennes se mettent des grains de verre ou des anneaux dans les narines. Je n'essayerai pas de noter toutes les inventions auxquelles les femmes ont eu recours, dans tous les temps et dans tous les pays, pour dissimuler une des imperfections de leur visage, ou pour se montrer plus éclatantes.
Mais, parmi les tribus des Peaux-Rouges, l'homme s'est réservé ces raffinements de parure, ces plaisirs de coquetterie, Les femmes, en général sont à peu près constamment vêtues de la même façon ; mais les hommes, dans leurs jours de parade, sont vraiment prodigieux. Les uns lient à leur chevelure de longues plumes d'oiseaux; d'autres se revêtent d'une peau d'animal, dont le mufle leur cache le visage, dont les pattes retombent sur leur poitrine, et s'enorgueillissent de ressembler ainsi à un ours, à un loup, à un buffle. Mais c'est surtout par l'em-
ploi des couleurs , extraites de différentes plantes , qu'ils cherchent à se signaler. Les uns pour se donner une agréable physionomie, peignent leurs joues en vert ou en jaune; d'autres, pour se donner un air terrible, se plaquent la figure d'une couche de vermillon. Il en est qui ne se contentent point d'une nuance uniforme, et dont le visage ressemble à une palette sur laquelle un peintre dépose, l'une à côté de l'autre, les teintes les plus variées : sur leur front brillent des lignes bleues; sur leur nez, des points noirs; sur leurs joues, des cercles d'ocre ; sur leur menton, des carrés ou des losanges de pourpre. Il en est qui, avec leur pinceau, se tatouent comme les sauvages de la Nouvelle-Zélande ; qui se dessinent le long des lèvres , sur les narines, et principalement autour des yeux , des arabesques fantastiques imprégnées de différentes couleurs. Ce sont les lions de la tribu, les dandles qui aspirent à étonner, par leur suprême élégance, tous les regards, et à ravir les cœurs des jeunes filles. Pour se peindre plus nettement la face, ils arrachent tous les poils de leur barbe. Pour se faire beau, il faut bien se résigner à quelque souffrance , et ceux qui se marquettent ainsi la figure, ont la joie de se croire trèsbeaux. Lorsqu'ils arrivent à un âge plus avancé, ils renoncent, comme des philosophes • à ces vanités de leur jeunesse et laissent croître leur barbe. A quelque distance de moi , sur un tertre de ga-
zon, est assis un vieillard qui a depuis longtemps abdiqué ses galantes prétentions d'un autre âge 3 qui s'enveloppe humblement dans une de ces couvertures en laine qu'on appelle des blankets. A ses pieds sont des mocassins sans ornements; sur ses jambes des guêtres faites de la façon la plus simple; mais à son col et sur sa poitrine se déroulent plusieurs de ces colliers que l'on nomme des wampums.
Le wampum , dont il est si souvent question dans les récits des premiers explorateurs de l'Amérique septentrionale et dans les traditions des Peaux- Rouges, n'est autre chose qu'une espèce de chapelet de coquillages, que Ton fabrique à présent à Londres et à New- York, et qui est tarifé par les marchands, comme tout autre objet de commerce. Mais à ces colliers, dont l'usage remonte à un temps immémorial, les Indiens attachent une idée grave, un sentiment d'honneur national et de respect superstitieux. Le wampum est le signe de distinction des guerriers, la jarretière ou le grand cordon des hauts dignitaires. C'est de plus le témoignage palpable des principaux événements de la peuplade. Par un wampum noir, elle déclare la guerre; par un wampum blanc, elle constate son traité de paix; par un wampum rose et bleu , elle garde la commémoration de ses jours de triomphe. En chaque circonstance grave, lorsque les chefs se réunissent dans la tente du
conseil, l'un d'eux étale successivement les wampums confiés à sa garde, de même que, dans un congrès de diplomates, on déroule les divers actes des chancelleries ; et c'est à la vue de ces pièces officielles qu'ils délibèrent sur l'affaire qui les occupe, et prononcent leur décision. Autrefois, en Islande, un citoyen était chargé de répéter, chaque année, verbalement le code de la république au peuple assemblé sur les rocs de Thingvalla. A défaut de la loi écrite, c'était la loi verbale, la loi vivante. Le vvampum représente cette loi de la nation. Pour les Peaux-Rouges de l'Amérique du Nord, le wampum est une chronique hiéroglyphique, comme les quippos pour les anciens Péruviens, et les bâtons runiques pour les anciens Scandinaves.
Sur la poitrine du vieillard, qui est venu se placer, comme un oisif spectateur , près de moi, j'ai compté quatre rangs de wampums, quatre témoignages des phases les plus mémorables de sa vie , peut-être de quatre grandes batailles ou il se sera illustré par son adresse et son audace; mais, en ce moment, il ne paraît point occupé des souvenirs dû passé. Le spectacle auquel il assiste absorbe son attention. Ses regards sont fixés sur les jeunes Indiens qui se sont réunis dans le ravin, et qui commencent leur danse.
A ce mot de danse, j'espère , mon cher Georges, que tu ne te représenteras pas, dans ta trop vive
imagination, un quadrille comme ceux qui animent les salons de Paris, une légère mazourka, ou un féerique ballet de l'Opéra. Non, non, les naïfs Indiens n'en sont pas encore venus à ces gracieuses chorégraphies : ils trépignent fort lourdement aux sons de leur rude orchestre, ou sautent comme des chevreaux, ou balancent leur corps comme des arbres agités par le vent, et quelquefois tournoient un instant comme des derviches, puis s'arrêtent et frémissent de tous leurs membres, comme ces nouveaux sectaires des États-Unis, qu'on appelle les trembleurs. C'est là leur fandango, leur scottish, leur danse galante et pacifique. Mais, tout à coup, les voilà qui poussent un de leurs cris déchirants , jettent sur le sol les lourdes peaux dont ils se sont revêtus , s'élancent pêle-mêle dans l'arène, bondissent comme des panthères en brandissant leurs tomahawks, en hurlant, en dardant l'un sur l'autre des regards furieux, comme s'ils allaient s'égorger. Ils se rejoignent; ils s'éloignent; ils se courbent par terre, comme pour échapper à un coup mortel ; ils se relèvent subitement, comme pour frapper leur ennemi, puis ils s'approchent successivement de la galerie des spectateurs, en s'écriant : « Je suis une Peau-Rouge; je suis un guerrier; regardez-moi; je suis brave, j'ai combattu, j'ai tué mes adversaires, je me suis abreuvé de leur sang. » Et, en ce moment, avec leurs yeux enflammés, avec leur figure teinte de
jaune et de pourpre, et leurs membres à moitié nus, bariolés aussi de différentes couleurs, ils sont vraiment effroyables. Ils me rappellent tout ce qu'on a raconté des mœurs sauvages de leurs anciennes tribus, de leurs combats acharnés, de leurs coutumes atroces, et ils me font horreur.
Cependant, il y a parmi eux des hommes qui, en dépit de leur tatouage , sont d'une beauté remarquable. Il en^estun, entre autres, qui ne s'est point coloré la figure et le corps, comme ses compagnons et qui, par la régularité de ses traits, par la virile et noble expression de sa physionomie, par l'élégance de sa taille, pourrait servir de modèle à un peintre ou à un statuaire. Après la danse, il s'est assis à l'écart, sur un bloc de pierre, et à le voir là, les bras croisés sur sa poitrine, la tête légèrement penchée, dans une attitude rêveuse, dans une pose artistique , on dirait l'image d'un chasseur antique, représentée par un bronze de la Renaissance.
La jeune Américaine l'a remarqué, et dans l'impétueux élan de son admiration, elle lui envoie, par l'entremise de son voisin, un bracelet.
L'Indien, d'abord muet de surprise, lève les yeux au ciel, puis regarde ce bracelet, puis la belle étrangère, et enfin se lève , et adresse au messager de l'Américaine ces paroles, que M. Brown m'a aussitôt traduites : « Dis à ma sœur pâle, aux yeux bleus,
que Makiouta accepte son présent, comme un gage .d'affection. Dis-lui qu'elle a versé les rayons du soleil dans mon âme, et qu'elle m'a rendu fort entre les hommes forts de ma tribu. Dis-lui que, comme l'arôme de [ma ceinture d'herbes me rappelle les vastes forêts, son bracelet me rappellera toujours cette heureuse rencontre. »
La fille des Yankees parut très-agréablement flattée, quand son interprète lui répéta, en anglais, cette déclaration, et peut-être qu'elle songeait à prolonger ce galant colloque ; mais son mari, qui n'y prenait point le même goût, la saisit brusquement par le bras et l'emmena. 11 est marié depuis un mois. Cet épisode de la lune de miel ne lui promet pas, cerne semble, une existence très-pacifique. Mais, qui sait? Peut-être est-ce un de ces effrénés industriels de New- York, qui ne pensent qu'à amasser des dollars, n'importe par quel moyen! Peut-être a-t-il doublé son capital par plusieurs habiles faillites ; peut-être par la crédule confiance des émigrants d'Allemagne, en leur montrant sur une carte coloriée des villes qui n'existent pas, et en leur vendant des terres dans des régions inhabitables! Si c'est ainsi qu'il a fait sa fortune, il faut bien qu'il soit châtié dans le cours de son existence. C'est ma conviction intime, que quiconque a failli aux lois de l'honneur, aux devoirs du cœur, aux promesses de l'affection, sera puni par la Providence, d'une façon
ou de l'autre, tôt ou tard, mais inévitablement et en ce monde même.
Quelques heures après leur danse tumultueuse, les Indiens se sont rendus en très-bon ordre dans la salle où ils devaient recevoir leurs présents. Je les ai vus divisés ces présents en différents lots, étiquetés, et rangés sur des tables. Si le gouvernement britannique, qui gratifie de ces dons plusieurs tribus de Peaux-Rouges dont il possède les terres, ne se livre point à de plus grandes prodigalités, on peut croire qu'il ne se ruinera pas. Voici ce qu'il accorde à un chef, dans ses munificences annuelles : douze aunes de toile, une couverture, une once de fil, quatre aiguilles, un poinçon, un couteau, trois livres de tabac, trois livres de balles, quatre livres de poudre. A chaque femme, le surintendant remet quelques aunes de toile et quelques aunes d'étoffe de laine, une couverture, du fil et des aiguilles; à chaque enfant, on remet aussi des étoffes de laine et de coton pour leur faire des vêtements ; par fois, encore le surintendant donne un fusil, ou un couteau de chasse, ou une médaille en argent à un chef qui aura rendu quelque service au gouvernement. Mais en réalité la somme affectée à ces présents est fort restreinte; ils ne représentent pas, terme moyen, une valeur de quinze à vingt francs par individu, et il y a des Indiens qui, pour recevoir cette chétive gratification, viennent de plus de cent
lieues de distance, par les forêts, par les rivières, péchant et chassant le long de leur route pour subvenir à leurs besoins. Je suis entré avec eux dans la salle où siégeait le distributeur des générosités britanniques. Ils avaient tous l'air très-contents de ce qui leur était remis, et l'un d'eux a fait, au nom de ses compagnons, un beau discours pour exprimer la gratitude des Peaux-Rouges envers la reine Victoria, Voilà dans quel état de vasselage ils sont tombés ces Indiens, dont les aïeux ont été les possesseurs de la terre d'Amérique!
le: novembre.
Depuis une dizaine de jours nous sommes en plein désert, un triste désert de neige, et je ne sais quand nous en sortirons.
Nous avons quitté le grand Manitoulin, à la suite d'un événement dramatique, que je vais te raconter:
Après avoir erré quelques semaines sur le territoire des États-Unis, où Bernard espérait le dé-
couvrir, Taurago a débarqué avec sa sœur, son fils et Gazida, sur la plage de l'Ile canadienne, le lendemain du jour ou les Indiens avaient reçu leurs présents. Il voulait avoir aussi le sien, il l'a eu, et aussitôt il est entré, avec son fils dans une taverne, où un obligeant industriel Ta promptement débarrassé des divers objets qui lui avaient été remis,- et lui a donné en échange plusieurs bouteilles d'eau-de-vie. Le soir, ce hideux Taurago était complètement ivre. Son digne fils, Kitani, qui ne l'était guère moins, a eu la malheureuse idée de retourner à son wigwam, et à peine y était-il rentré , qu'on a entendu partir de là des cris lamentables. Deux bateliers, employés au service spécial du surintendant et faisant quelquefois, par occasion, l'office de constables, se trouvaient alors près de cette tente, et s'y sont précipités.
Kitani, dans un paroxysme de rage, venait de renverser par terre la sœur de son père ; d'une main il brandissait encore sur elle un couteau avec lequel il lui avait déjà fait une blessure à l'épaule; de l'autre il tenait Gazida par les cheveux, et menaçait également de la tuer. D'où venait sa fureur? Je ne sais. Peut-être sa tante lui avait-elle fait quelques remontrances sur ses habitudes désordonnées. Peutêtre avait-il été de nouveau rebuté, dans ses galantes déclarations, par l'inflexible Gazida. Quoi qu'il en soit, les deux femmes, exposées à la frénésie de
ce misérable, se trouvaient en un grand péril. Mais au moment où il allait peut-être porter un coup mortel à Tune de ces malheureuses créatures, deux bras vigoureux l'étreignirent ; il fut désarmé, terrassé, garrotté, Les bateliers offrirent à la tante de Gazida de la conduire, ainsi que sa nièce, dans une maison où Ton panserait sa blessure, et où elle pourrait passer tranquillement la nuit. Mais, après avoir porté la main à l'endroit où le couteau de son féroce neveu l'avait atteinte, elle répondit que cela ne l'inquiétait nullement, qu'une compresse faite avec quelques herbes suffirait pour guérir cette estafilade, et qu'elle préférait rester dans son wigwam.
Les bateliers se retirèrent, emmenant Kitani, malgré sa résistance, et ils le traînèrent jusqu'à la prison où il fut enfermé.
Le lendemain, le surintendant à qui l'on avait rendu compte de ce drame domestique, résolut de châtier Kitani d'une façon exemplaire. Il ordonna aux chefs indiens qui n'avaient point encore quitté l'île, de se rendre dans la salle du conseil ; quelques instants après, il s'y rendit lui-même en grand uniforme, s'assit sur son siège de juge, et donna Tordre de faire comparaître le prisonnier. Dans les plus graves circonstances, les Indiens s'honorent de se montrer impassibles, et quelle que fût en ce moment l'impatience de ceux qui assistaient à cette
scène, ils en attendaient, d'un air de froide indifférence, le dénoûment. Seul, Taurago contenait à peine son émotion, et comme on craignait que, dans son emportement, il ne commît quelque acte de violence, trois robustes Canadiens s'étaient placés près de lui pour le surveiller, et au besoin pour le maîtriser.
Après un instant de silence, pendant lequel Kitani s'accroupit par terre, en affectant, selon les principes de sa nation, une apparence de calme et même de dédain, le surintendant prit la parole, et dit d'un ton grave :
« Un Indien s'est rendu coupable d'une violence, indigne d'un homme qui appartient à la vaillante race des Peaux-Rouges; il a outragé et maltraité deux faibles femmes sans défense; il a levé sur une femme l'arme tranchante qu'il ne doit employer que pour combattre ses ennemis, ou pour frapper les animaux sauvages ; il a fait couler le sang de la sœur de son père : il doit être puni. Il a été lâche, il doit être traité comme un lâche. En vertu du pouvoir qui m'a été confié par la glorieuse reine des Peaux-Rouges, j'ordonne qu'il soit dépouillé de ses armes, de ses vêtements d'hommes, rayé du nombre des braves, et vêtu d'une robe de femme. »
De tous les châtiments qui pouvaient être imaginés par les juges de la peuplade indienne, celui-ci était le plus inattendu et le plus cruel. Quand cette sen-
tence fut prononcée, il y eut comme un frémissement de surprise et de terreur dans toute rassemblée. Kitani se leva comme un loup en fureur, et d'une voix déchirante, s'écria : La mort, plutôt que cette infamie! la mort! Taurago brandit son tomahawk, et fit un mouvement pour s'élancer vers celui qui venait de prononcer ces formidables paroles.
Mais le surintendant avait pris ses précautions pour que l'ordre fût maintenu et que son arrêt fût pleinement exécuté. Des soldats, le sabre à la ceinture, le fusil à la main, étaient alignés à l'extrémité de la salle, Trois constables, choisis parmi les plus résolus, étaient spécialement, comme je l'ai dit, chargés de veiller sur Taurago; deux autres se tenaient de chaque côté de Kitani. Il est probable pourtant que, malgré ce déploiement de sabres et de baïonnettes, la sentence inouïe du surintendant aurait soulevé une révolte générale, si elle était tombée sur un autre que Kitani ; mais, ni lui, ni son père, n'étaient estimés des Indiens réunis dans cette salle judiciaire. Ils comprimèrent l'émotion de surprise qu'ils avaient éprouvée, et restèrent muets et immobiles.
A un signal du surintendant, deux hommes s'approchèrent du condamné, lui enlevèrent son couteau et son tomahawk, et les brisèrent, puis lui arrachèrent sa ceinture, son wampum, sa jaquette en
peau de daim, et le revêtirent d'une robe tachée, usée, éraillée, qui avait été longtemps portée par une vieille femme. Pendant qu'ils accomplissaient, en y appliquant toute la vigueur de leurs muscles, cette opération, Kitani se débattait, trépignait, mugissait, et tantôt se roulait par terre, et tantôt se relevait, par un bond subit, avec l'agilité d'une panthère. Pendant ce temps, Taurago, hors d'état de lutter contre ceux qui le gardaient, exhalait sa colère en malédictions : Maudits les blancs ! s'écriaitil ; maudits ces traîtres et ces voleurs que nos pères ont accueillis avec confiance, et qui nous ont enlevé les biens de nos pères ! maudits ces enfants des méchants esprits qui ne croient pas à nos manitous, et labourent la terre où reposent les ossements de nos aïeux! Maudites soient toutes leurs œuvres et leurs inventions ! leur argent qui nous séduit, leurs liqueurs qui nous font perdre la raison! Qu'ils soient maudits dans les champs et les bois qu'ils nous ont enlevés, dans les maisons qu'ils ont bâties, dans leur travail et dans leur repos! Qu'ils soient maudits jusque dans les derniers rejetons de leur nation exécrable! Que le Grand Manitou les frappe de son tonnerre, que leurs corps deviennent la pâture des corbeaux et des loups affamés!
En ce moment, le dirai-je ? le vieux Taurago, avec sa figure enflammée et son regard ardent, m' apparaissait, comme le représentant des malheureuses
peuplades indiennes, subjuguées, décimées, dilapidées par les Européens, et sa voix sinistre résonnait à mon oreille comme un écho de leurs douleurs et de leurs ressentiments. Je ne pouvais éprouver pour lui un sentiment de sympathie; mais, en même temps, je ne pouvais le regarder et l'entendre, sans songer que si les aïeux de la tribu dont il évoquait la mémoire pouvaient sortir de leur tombe, ils maudiraient, comme lui, les Européens.
Cependant, les hommes chargés d'exécuter l'arrêt du surintendant continuaient leur tâche, et lorsqu'elle fut achevée, et lorsque Ritani se vit revêtu de sa robe honteuse, il jeta autour de lui un regard effaré, et se précipita vers la porte de la salle. Taurago le suivit.
« Laissez-les aller, dit le juge aux soldats qui croyaient devoir leur barrer le passage.
— Viens ! dit le vieillard, en posant sa large main sur l'épaule de son fils, viens! Je sais une contrée où les blancs ne sont pas encore les maîtres, où la terre est rougie de leur sang, et le guerrier paré de leurs chevelures. Tiens, et malheur à ceux d'entre eux que nous rencontrerons ! »
Tous deux alors sortirent et s'en allèrent précipitamment du côté de leur wigwam, pour y prendre les deux femmes qu'ils y avaient laissées, et les emmener dans leurs lointaines migrations.
Le wigwam était vide. Les deux femmes avaient
disparu, probablement dès la veille, tandis queTaurago continuait à boire son whiskey dans la taverne, et que son fils était conduit en prison. Personne ne les avait vues partir, et la neige, qui, dès le matin, tombait sur Je sol en flocons épais, dérobait leurs traces.
Taurago et Kitani, après avoir erré quelques instants autour de leur tente déserte, se regardèrent en silence, avec une sorte de stupeur, puis, par un môme mouvement, par une sorte d'accord tacite dans leur abandon, se dirigèrent vers la plage. Un instant après, ils étaient dans leur canot, et s'éloignaient rapidement de l'île qui leur avait été si fatale.
M. Brown m'a dit que probablement ils allaient rejoindre, dans le haut Missouri, une des tribus belliqueuses qui continuent à faire la guerre aux Européens. Nul honnête Indien de la région cana- 1 dienne ne les regrettera.
Mais Gazida! la malheureuse Gazida! où est-elle? I que va-t-elle devenir? Et le pauvre Bernard! quelle | nouvelle angoisse!
5 novembre.
Bernard est arrivé le soir même où les deux farouches Indiens quittaient la terre canadienne, vraisemblablement pour n'y plus jamais revenir , et il est resté atterré en apprenant que Gazida avait été là, et qu'elle était partie.
« Dieu ne veut-il donc pas, s'est-il écrié, que je sois, comme je l'ai espéré, le protecteur, le soutien de cette malheureuse jeune fille ? Faut-il renoncer à elle, l'abandonner à son sort, suivre le conseil de mes amis, écarter de ma pensée le souvenir de celle à qui j'ai voulu vouer mon existence? Non, non, c'est impossible ! Si elle avait cessé de m'aimer , comme je suis sûr qu'elle m'a aimé autrefois, si jamais elle ne devait unir sa vie à la mienne, je ne pourrais rester indifférent à sa triste situation; si moi-même je ne l'aimais plus, une loi d'humanité ne me permettrait pas de la délaisser. Voilà l'hiver venu, le rude hiver de ces régions septentrionales ; le vigoureux chasseur n'en brave pas sans péril les rigueurs. Comment une faible femme pourraitelle le supporter? Pour échapper aux deux êtres sauvages dont la brutalité la révoltait, elle s'est
enfuie au hasard; elle va errer probablement, sans appui et sans secours , dans les champs couverts de neige, dans les forêts désertes; elle s'expose à mourir de faim et de froid. Il faut que j'aille, il faut que je tâche de la suivre et de la retrouver. Par malheur, ce soir, toute tentative d'investigation est à peu près impossible; mais, demain matin, de bonne heure, je me mettrai à l'œuvre. Ne vous inquiétez pas, si je suis une partie de la journée absent; restez ici, attendez-moi. Dieu aidant, j'espère réussir. »
A ces mots, Bernard m'a quitté. J'aurais voulu le consoler, et je sentais qu'en ce moment ce que j'avais de mieux à faire pour lui , c'était de le laisser librement livré à ses réflexions. Jean-Baptiste et Passe -Partout, qui l'avaient accompagné, sont restés encore quelques instants près de moi ; mais Passe- Partout ne chantait pas , et Jean-Baptiste fumait sa pipe sans dire un mot. Tous deux étaient impressionnés par le chagrin de leur ami, et le fidèle Brisquet, accroupi près de son maître, d'un air morose, semblait aussi prendre part à ce chagrin. Les chiens ont la compréhension des soucis et des joies de ceux qu'ils aiment et ne s'en pavanent pas.
Dès le point du jour, Bernard était en campagne. Après avoir examiné Tendroit où avait été planté le wigwam de Gazida, il se dirigea vers la côte septentrionale de l'île , marchant à petits pas , cherchant
attentivement un indice sur le sol, malheureusement couvert de neige , parmi les broussailles dépouillées de leur feuillage, s'arrètant à chaque tente solitaire, interrogeant chaque Indien qu'il rencontrait, et à chaque investigation nouvelle, s'affligeant de ne rien découvrir.
Cependant , par un de ces effets instinctifs de l'amour, par la mystérieuse lumière du cœur, il avait pris la bonne voie, et, au moment même où il se désolait de l'inutilité de ses recherches, il tressaillit en apercevant un bout cle ruban rouge accroché a une branche d'aubépine. Ce ruban, il ne pouvait le méconnaître: il l'avait vu flotter sur les cheveux noirs de Gazida.
Dans une de ses plus charmantes compositions, Wolfram d'Eschembach. le doux poète allemand du treizième siècle, nous dépeint son héros, Pereeval. errant avec une mélancolique pensée dans les plaines glacées par l'hiver. Un matin, il s'arrête à regarder trois gouttes de sang qui , de l'aile d'un oiseau blessé, sont tombées sur la neige. Ces trois gouttes de pourpre, brillant sur la neige blanche1 lui représentent le corps de sa bien-aimée. Ainsi Bernard, dans sa tendre sollicitude, voyait sous ce ruhan rouge rayonner le pur visage de la jeune Indienne. Il semblait qu'elle-même eut suspendu aux rameaux de l'arbuste ce lambeau de soie, comme un talisman, pour l'encourager et le guider dans
ses recherches. Il le saisit avec joie ; il le mit sur sa poitrine et continua sa route avec une nouvelle ardeur. Bientôt il arriva à une tente occupée par un vieux pêcheur; là, il apprit que deux femmes étaient venues, la veille, se réfugier dans cette tente; qu'elles avaient , le lendemain matin , demandé instamment un canot, et décidé la fille et le fils du pêcheur à les transporter sur la plage canadienne, du côté de la rivière des Français.
A la description que le vieillard lui fit de ces deux femmes, Bernard ne pouvait plus conserver aucun doute. C'était Gazida et sa mère , et il revint en toute hâte nous raconter le résultat de ses perquisitions.
« Je devine où elles soflt, m'a-t-il dit. Sur la lisière d'une forêt , près d'un petit lac très-poissonneux, est une cabane en bois, construite par un settler qui y est mort. Gazida a demeuré dans cette cabane avec ses parents ; elle en a conservé un agréable souvenir; elle m'en a plus d'une fois parlé, et elle désirait y retourner. Bien certainement , dans l'épouvante dont elle a été saisie, elle aura pensé à cette cabane, où elle a, pendant plusieurs années, paisiblement vécu, et elle se sera dit qu'elle pouvait y trouver un refuge. Si je ne me trompe point dans mes conjectures, j'espère bientôt la rejoindre.
— Quand comptez-vous partir ?
— Dès demain, si c'est possible. J'ai nécessairement quelques préparatifs à faire pour entreprendre mon nouveau voyage, et je dois aussi m'occuper du vôtre. M. de Mériol vous a confié à moi, et ce n'est pas sans un bien sincère regret que je vous quitterai : mais soyez certain que je ne m'éloignerai point de vous, sans avoir pris toutes les précautions possibles pour qu'on vous ramène sain et sauf à la Combe,
— Je ne compte pas retourner maintenant à la Combe.
— Vous aimez mieux passer l'hiver ici ? Cela me semble assez raisonnable.
— Non. Je désire vous accompagner.
— Y songez-vous ?
— J'y suis très-décidé, à moins pourtant que vous ne soyez par trop contrarié de voyager avec moi.
— Mais vous ne connaissez pas notre hiver du Canada !
— Depuis que je suis dans ce pays on m'en a souvent parlé, et je dois croire qu'il est très-long et très-rigoureux. Vous comprendrez pourtant que je n'en sois pas très-étonné, quand je vous aurai dit que je suis né dans un pays de montagnes, où l'hiver commence son règne au mois de novembre, et le finit à peine au mois de mai ; où les toits des chalets rustiques disparaissent sous les amas de neige, parfois pendant plusieurs semaines ; où toutes les
communications entre les villages voisins l'un de l'autre sont interrompues; où chaque année, plusieurs voyageurs périssent dans ces ouragans que nous appelons des tourbis. J'ai passé une partie de ma jeunesse dans cette région montagneuse; il me semble que, par là, je suis assez bien préparé à cheminer au mois de décembre dans le Canada. Mais il me paraît très-raisonnable, en tout temps et en tout pays, de ne pas s'imposer des souffrances sans nécessité, et de prendre des précautions pour voyager aussi commodément que possible. J'ai vu ici, dans plusieurs magasins, des vêtements de laine, des couvertures, des tonnes de viande salée, des balles de sucre, du thé et du café; je désire que nous fassions une ample provision de ces utiles denrées : il y va de notre bien-être à tous, si ce n'est de notre sécurité ; il y va peut-être de l'existence même de nos deux fugitives ; elles sont parties précipitamment, et sans doute fort au dépourvu. Quand nous les rejoindrons, il faut que nous puissions aussitôt leur donner , si elles en ont besoin , un chaud vêtement et une chaude boisson. Ainsi, c'est convenu, mon cher Bernard, nous partons ensemble, et tandis que vous réglerez, dans votre sagesse, l'ordre de notre marche, je vais, avec Jean- Baptiste , faire les emplettes qui me paraîtront utiles. »
D'avance , à part moi , j'avais arrangé cette petite
combinaison. Je savais que Bernard avait à peu près vidé le fond de sa bourse dans ses investigations sur le territoire américain. En lui offrant de* subvenir aux frais du voyage que nous allions entreprendre, j'aurais peut-être blessé sa fierté; mais il ne pouvait refuser de se servir, ainsi que nos compagnons, des différentes choses que je me proposais d'acheter, en apparence pour mon propre sybaritisme, en réalité pour les besoins de notre petite communauté.
Probablement il devina le secret de mon intention, car il me tendit la main et me dit , en me regardant fixement : « Vous êtes bon; j'en étais sûr, quand je l'affirmais à Mlle Berthe.
— Eh quoi ! me suis-je écrié, est-ce que Mlle Berthe me regarde comme un méchant homme?
— Oh ! non, assurément, et vous commettriez une injustice envers elle en lui attribuant une telle idée, la douce, innocente créature ! Elle ne croit pas, elle n'imagine pas même qu'il puisse y avoir une méchante nature dans le monde. Par le privilège de son innocence, de quelque côté qu'elle tourne ses regards et sa pensée, elle ne voit que le bien. Mais je ne sais quel discours vous avez fait à dîner, la veille de notre départ, un discours qu'elle n'a pas compris, et qui pourtant l'a troublée et attristée. »
Je pensais bien que par ma boutade misantropique j'avais laissé une fâcheuse impression dans
l'esprit de cette candide jeune tille. Cependant les paroles de Bernard m'ont frappé comme une révélation inattendue, et m'ont fait mal.
Dans ses afflictions et ses anxiétés de cœur, Bernard conserve un précieux élément de force et de consolation; il aime et il est aimé; il applique son courage et sa persévérance à chercher celle que de fatales circonstances ont éloignée de luiy et il est persuadé qu'il la retrouvera. Ceux-là vivent réellement qui ont une lutte à soutenir , un but à atteindre, une espérance à réaliser. Ceux qui ne veulent plus rien désirer, ni plus rien attendre de leur destinée, passent dans le monde des vivants comme des ombres calmes, mais froides; inoffensives, mais indifférentes ; sans haine, mais sans amour ; étrangers aux combats des autres, mais aussi à leurs jours de joie et de triomphe. Leur existence est une sorte de somnambulisme, sinon une mort anticipée, la mort du cœur !
20 novembre.
Nos préparatifs ont été bientôt terminés , grâce h l'activité de Bernard et au zèle de Jean-Baptiste qui me conduisait dans les magasins où je devais faire mes emplettes. L'honnête Jean-Baptiste, en me donnant les conseils de son expérience dans ces acquisitions, était surtout très-occupé de défendre mes intérêts, et discutait vivement, avec les marchands, le prix de chaque objet. Mais j'avais par bonheur, dans mon portefeuille, une assez grosse liasse de bank-notes, et jamais je n'ai dépensé quelque argent avec plus de plaisir qu'en cette occasion, où, pour un certain nombre de dollars, je pouvais offrir, dans une région déserte, un secours salutaire à plusieurs braves gens, atténuer leurs souffrances, et peut-être même les préserver d'un des périls de la rigoureuse saison. Nous ne devons point attacher notre âme, ce rayon de Dieu, à l'argent; nous ne devons point, dans notre pérégrination, détourner nos regards des perspectives de la terre promise pour nous prosterner devant le veau d'or; mais nous pouvons ennoblir ce métal par la façon dont nous l'employons, et nous devons nous estimer
heureux quand il nous sert à répandre autour de nous quelques consolations ou quelque joie.
Tu aurais ri, mon cher Georges, si tu avais vu le naïf contentement de Passe-Partout , lorsque je lui ai remis un épais bonnet de laine , une couverture de laine et une paire de ces longs patins en bois, qu'on appelle ici des raquettes. Il tirait son bonnet sur ses oreilles; il se drapait dans sa couverture comme un empereur romain dans son manteau de pourpre; il essayait ses patins; il marchait devant nous; il revenait parader sous nos yeux avec la gaieté et la simplicité d'un enfant.
a Gai Ion là ! s'est-il écrié tout à coup , en se rappelant son chant favori ; avec un tel équipement j'irais jusqu'à la baie d'Hudson. »
J'ai fait le même présent à Jean-Baptiste et aux deux bateliers qui doivent nous accompagner, et qui, à mon grand regret pourtant, sont ceux dont la physionomie m'a; dès le premier jour, inspiré je ne sais quel sentiment de défiance qui dure encore. Les autres ont voulu rester dans l'île.
Bernard désirait que j'engageasse Éric à rester aussi dans cette île , où un marchand aurait pu le garder à son service tout l'hiver, et le renvoyer à la Combe au printemps. Mais Éric ne veut pas me quitter; il dit qu'il n'a que moi au monde, et il exerce sur moi l'influence à laquelle les volontés les plus fermes résistent difficilement, l'in-
fluence d'un regard doucement suppliant et d'une tristesse résignée.
Malgré sa frêle constitution, j'espère qu'il peut sans danger s'adjoindre à notre expédition ; d'ailleurs il me l'a demandé si instamment, et lorsque j'ai cédé à sa prière, sa figure a pris une si touchante expression de gratitude et de satisfaction! Comment lui résister? Pendant que j'achevais la distribution de nos emplettes, il se trouvait assis sur un tronc d'arbre, près de moi , modulant à voix basse sa mélancolique ballade suédoise :
Och little Karin.
C'est un de ses grands signes de satisfaction.
M. Brown, qui a été si bon pour moi, pendant le temps que j'ai passé dans l'île, est venu me reconduire jusqu'au canot qui devait me transporter sur la plage canadienne , et nous nous sommes cordialement serré la main. J'éprouvais, en lui disant adieu , une de ces émotions dans lesquelles se rencontrent à la fois un des charmes et une des tristesses de la vie du voyageur. On arrive inconnu sur une terre étrangère; on y rencontre , par un heureux hasard, un être affectueux; son accueil affable nous séduit; son obligeance nous touche le cœur. Par une de ces affinités mystérieuses, que les philosophes n'ont point encore expliquées, par une sorte
de courant électrique, nous sommes attirés vers lui comme il Test vers nous : n'est-ce pas un ami que nous avons eu dans un autre monde? Cette lueur sympathique qui éclate à la fois dans ses yeux et dans les nôtres , n'est-elle pas le reflet des rayons d'une autre sphère? Cette confiance, qui s'éveille si vite en lui et en nous , n'est-elle pas le résultat d'une des réminiscences de notre âme? Le secret mobile de nos mouvements instinctifs d'attraction et de répulsion, de sympathie et d'antipathie n'est-il pas là, à notre insu, dans les traces d'une ancienne empreinte, dans Varcanum d'un souvenir? Les cercles divins du Dante ! L'âme émigrée ! Et l'on se lie promptement avec cet être sympathique; car on sait que l'on n'a qu'un court espace de temps à passer avec lui, et bientôt, en effet, on le quitte avec un sentiment de gratitude et une pensée de deuil ; on lui a donné son affection , et l'on a conquis la sienne; on lui dit : « A revoir! » le reverrat-on jamais?... Un jour, peut-être, dans une autre vie. Ceux-là croient à l'immortalité de l'âme, qui ont souffert et qui ont aimé !
Depuis dix jours, comme je te l'ai dit, mon cher Georges, nous cheminons, à petites journées, sur un sol à peu près complètement inhabité, par un temps qui ne ressemble guère à celui dont nous avons si bien joui en voguant sur l'Ottawa et la rivière des Français. J'ai parlé bravement de l'hiver
à Bernard; mais le fait est que j'ai horreur de l'hiver; et quand viendra ma dernière année, je voudrais mourir en automne, afin d'avoir un hiver de moins à passer en ce monde. « Je te salue, dit Gowper, ô hiver, roi des plaisirs intimes, des joies du foyer, du bonheur domestique , de tous les agréments d'une solitude sans bruit et d'une soirée sans trouble. »
Oui, aimable et tendre poëte, vous avez bien pu éprouver un de ces charmes de l'hiver, au milieu d'un cercle d'amis , dans votre retraite de Huntingdon ou à Londres, près de votre belle cousine Anna. Les femmes du monde loueront aussi l'hiver, qui leur rend les soirées pompeuses et les bals étincelants. Mais le pauvre, qui n'a pour se couvrir qu'un léger vêtement ; le vieillard qui , comme une plante débile , a besoin de chaleur et de lumière; le voyageur forcé de subir, en pleine campagne o en pleine mer, la violence des ouragans, ne chanteront point les agréments de l'hiver. Dans les circonstances, même les plus ordinaires, dans notre vie régulière de « roseaux pensants, » a dit Pascal , il me semble que l'hiver est pour nous une longue et continuelle humiliation par l'état de contrainte auquel il nous assujettit , par l'obligation de nous tenir perpétuellement en garde contre lui, d'attiser le feu de notre cheminée , de calfeutrer nos portes et nos fenêtres, de nous envelopper le corps d'un
double et triple vêtement , par les souffrances que cet implacable ennemi nous inflige, en dépit de tous nos moyens de défense, par la contraction de nos facultés physiques et même de nos facultés morales.
Dans le Cartada, l'hiver est plus rigoureux que dans les contrées européennes situées à la même latitude. Nulle chaîne de montagnes ne protège le Canada contre les vents réfrigérants de l'ouest et du nord-ouest, et près de là s'étendent les froides régions arctiques, les lacs glacés de la baie d'Hudson.
En quelques semaines, quelle transformation! quel triste aspect que celui de ce pays que j'ai vu naguère si vert, si animé et si riant! De tous côtés des plaines immenses ensevelies sous une couche de neige. Au milieu de ces plaines, les forêts de sapins, sombres et silencieuses comme des monuments de deuil dans le champ des morts; dans le jour, un horizon terne, un ciel gris ou chargé de nuages noirs, quelquefois un jaune et fugitif rayon de soleil pa- ]au dernier regard d'un malade épuisé qui s'éteint; puis une obscurité subite sans les douces lueurs du crépuscule et, dans les nuits parfois lucides, des étoiles qui ressemblent à de froides pointes d'acier clouées au firmament, et une lune pâle qui ressemble à un disque de glace. Pas une mélodie lans les airs, pas un mouvement dans les champs ni dans les bois. Les lacs et les rivières, enchaînés
par les glaces, ont perdu leurs doux murmures; les insectes avec leurs larves sont cachés dans les réduits imperceptibles d'où ils ne sortiront qu'au printemps, Les oiseaux se sont enfuis vers des régions plus chaudes. Les écureuils même, ces vifs habitants des forêts, émigrent. On dit qu'à l'approche de la rude saison ils sautent, débranche en branche, d'arbre en arbre, jusqu'au bord des rivières, et là attendent un vent propice pour s'embarquer en levant leur queue comme une voile. Les ours et les ratons se bloquent dans une ténébreuse retraite comme des philosophes affligés de ce qui se passe dans le monde ; les daims et les élans se retirent dans les profondeurs des forets. Les loups seuls errent encore à l'aventure, cherchant une proie sur cette terre dépeuplée, et dans leurs appétits faméliques poussent des hurlements sinistres. De temps à autre aussi, une corneille égarée fend l'air comme une flèche noire et s'abat sur un rameau de sapin en jetant un cri aigu. De temps à autre, dans les ombres du soir, retentissent les accents du hibou cornu dont les modulations plaintives, pareilles aux gémissements d'une voix humaine, épouvantent, comme un sinistre augure, comme un chant funèbre, le voyageur solitaire qui les entend résonner dans le silence des nuits. Mais quelquefois, dans ce silence, dans cette immobilité de la nature, tout à coup le vent d'hiver se lève et dans son vol impé-
tueux balaye les plaines de neige comme le simoun balaye les sables du désert. La tempête éclate et les grandes tiges de sapins s'inclinent sous sa puissance, se courbent Tune contre ■ l'autre, s'entre-choquent et se rompent avec un fracas pareil à celui d'une muraille qui s'écroule, ou d'une mer en furie qui se brise sur les rochers. En un instant, les géants séculaires des forêts sont mutilés et découronnés et la terre est jonchée de leurs larges rameaux.
La colonie européenne ne s'est pas encore implantée dans cette partie du Canada dont j'essaye, mon cher Georges, de te représenter l'image en cette cruelle saison. Quelques hardis settlers seulement y sont venus, y ont bâti leur cabane, puis, après cet essai d'installation, sont partis effrayés de leur isolement. C'est dans une de ces cabanes abandonnées que Bernard espère trouver Gazida. Jusque-là, nous ne pouvons découvrir, que de loin en loin, quelques familles d'Indiens campant dans leur wigwam et vivant comme leurs aïeux du produit de leur chasse et de leur pêche.
Le premier jour de notre voyage, nous avons été très-contents de loger dans un de ces wigwams. Certes, il n'était pas brillant, mais nous cheminions dès le matin, sur la neige, par un vent aigu; nous avions froid et nous étions fatigués. Rien ne pouvait nous être plus agréable que de nous reposer au coin d'un bon feu. L'Indien nous a reçus avec empresse-
ment; sa femme a étendu près de l'âtre des peaux d'élan et de cerf sur lesquelles nous nous sommes assis en nous inclinant, autant que possible, vers le sol, afin d'être moins incommodés par la fumée qui s'élevait du foyer en tourbillons épais et inondait l'intérieur de la tente. Notre hôte revenait de la cbasse. D'un signe il nous a indiqué le produit de sa journée, un gros daim gisant à l'une des extrémités de latente, puis il nous a dit qu'il avait à nous offrir un souper succulent. A ce souper succulent on ne sert qu'un plat, mais un plat dont la préparation et la cuisson exigent des soins minutieux et une vigilante attention. Ce plat phénoménal, qui doit faire la gloire d'une cuisinière indienne et réjouir les papilles de son noble maître, se compose en premier lieu des herbes à moitié digérées et du sang contenus dans l'estomac du daim. On y ajoute la graisse, la langue et les parties les plus tendres du corps de l'animal, hachées et broyées en petits morceaux. Quand le Vatel féminin de l'habitation indienne a suffisamment trituré les divers éléments de son œuvre capitale, ils sont renfermés dans la sacoche de l'estomac et suspendus par une corde audessus du foyer. Le tout doit bouillir lentement à un feu modéré. Il faut veiller de près sur ce dépôt culinaire et prendre garde que quelques flammèches n'atteignent la corde qui le soutient, car si elle venait à se rompre, l'œuvre précieuse tombant dans
les charbons et dans les cendres, serait perdue. Je dois dire qu'à un certain moment celte olla podrida exhala une odeur qui n'était point désagréable. J'aurais volontiers goûté à ce mets, si vanté parmi les Indiens, si je n'avais vu de quelle façon il avait été composé et manipulé. Mais Jean-Baptiste et Passe - Partout s'en sont délectés, et Briquet m'a paru trèscontent d'en recevoir les restes.
Le lendemain matin, l'Indien hospitalier, à qui j'avais donné un peu de tabac, a voulu nous reconduire jusqu'à une assez longue distance de sa demeure, et plusieurs heures après qu'il nous eût quittés, nous marchions tranquillement dans la direction qu'il nous avait indiquée, quand tout à. coup nous avons été pris par un de ces tourbillons de neige auxquels, en pleine campagne, il n'est pas possible de résister. Par bonheur, nous n'étions pas trèséloignés d'une forêt. Nous avons pu y arriver en nous tenant serrés l'un contre l'autre, comme des moutons qui rentrent à la bergerie par un vent impétueux. Là, du moins, nous étions protégés contre la violence de l'ouragan; là, nous avons pu nous faire un gîte pour y passer la nuit. Gomme nous avions les membres engourdis par le froid, un travail vigoureux ne pouvait que nous être utile. Aussitôt nous nous mettons à l'œuvre. Des branches d'arbres brisées par le vent nous servent de pelles et de balais; nous enlevons la neige qui recouvre
le sol; nous nous faisons une jolie place nette d'une assez large circonférence. Jean-Baptiste, qui ne voyage jamais sans sa hache, choisit une demidouzaine de jeunes arbustes dont il fait des piquets. Sur ces piquets nous étendons nos rouleaux d'écorce de bouleau; à l'extérieur, une toile goudronnée et quelques peaux d'animaux. Yoilà notre tente organisée. Ceux qui diraient qu'une telle habitation, en plein hiver, n'est pas séduisante, sont difficiles. Jean-Baptiste, qui est un peu épicurien, cherche pourtant encore à la perfectionner par l'art avec lequel il range, pour nous en faire un rempart, nos sacs et nos corbeilles du côté d'où vient le vent. Passe-Partout prépare, au milieu de notre tente, un bûcher de broussailles et de rameaux desséchés, tire de sa poche un briquet, un morceau d'amadou fait avec une excroissance de bouleau, pose cet amadou sur de légers morceaux de sapins réunis dans une écorce, et bientôt notre feu est allumé, et quelques instants après nous étions tous assis en cercle autour du bûcher pétillant, satisfaits de notre prompte installation et savourant un bol de thé. J'ai eu souvent, dans ma vie parisienne, le plaisir de prendre du thé servi par de belles mains blanches, dans de fines tasses de porcelaine, sur une nappe damassée, et jamais il ne m'a paru si agréable que celui que Passe-Partout, notre maître cuisinier, venait de nous préparer dans un poêlon, avec de la neige fondue.
et nous versait dans des tasses en bois, avec du sucre d'érable.
Une tradition chinoise rapporte qu'un pieux ermite, désolé de ne pouvoir prier et veiller autant qu'il le désirait, coupa ses paupières qui souvent se fermaient malgré lui. De ces paupières du saint homme, Dieu fit les feuilles du thé qui écartent des yeux de l'homme le sommeil, et égayent sa veillée.
Gomme les Chinois, je me sens tout disposé à attribuer une origine surnaturelle à cette plante dont on fait de si salutaires infusions dans les contrées humides et froides.
En buvant cette infusion et en me réchauffant à notre foyer, je réfléchis pourtant qu'en ce moment je pourrais être dans mon ancien nid parisien, assis à ma table , servi avec un intelligent empressement par mon fidèle Joseph, ou le corps plongé dans un fauteuil, les pieds sur les chenets , lisant, dans un doux repos, quelque livre de choix, ou m'habillant pour aller dîner dans une des maisons du faubourg Saint-Germain, ce faubourg qui est encore, quoiqu'en disent ses détracteurs et ses envieux, la première capitale du monde élégant, l'école de cette exquise urbanité, par laquelle la France s'est acquise une distinction particulière en Europe, le sanctuaire des habitudes de bon goût, des saines idées, des nobles traditions, la région privilégiée de femmes les plus gracieuses et les plus spiri-
tuelles. Et, au lieu de jouir de tous les agréments d'une paisible et studieuse retraite, ou d'une aimable société, me voilà errant avec un paysan canadien, à la recherche d'une jeune Indienne, comme un pauvre chevalier dont un Cervantes pourrait faire une image assez grotesque, et dont nul Arioste ne daignerait raconter les aventures. Me voilà dans une de nos haltes, accroupi sous une enveloppe d'écorce, au milieu d'une forêt sombre, des rameaux chargés de neige sur notre tête, un désert de neige autour de nous, et le vent et la tempête ébranlant les grands arbres au pied desquels nous avons cherché un abri. Malgré les ingénieuses précautions de Jean-Baptiste, le froid pénètre sous notre tente; mais, qui sait? Peut-être que dans la vie parisienne, à laquelle je viens de songer, je serais de nouveau saisi par le froid du cœur, plus cruel que celui du corps ; peut-être qu'au lieu de cette tempête de l'hiver canadien, je subirais une des tempêtes de la vie sociale , et comme l'a dit un poète :
L'orage du ciel, Dure moins que celui du monde.
Pour ménager la pitié que tu serais peut-être, mon cher Georges, tenté d'accorder à ma situation, je te dirai qu'après avoir bu notre thé, qui répandait un courant de chaleur dans tous nos membres,
l'habile Passe-Partout nous a fait, avec du riz et un morceau de lard, un plat excellent. Si le galant Henri IV l'eût connu, il l'aurait souhaité aux paysans de France, avec la poule au pot.
Notre souper fini, j'ai donné un verre d'eau-devie à mes compagnons de voyage ; puis chacun de nous s'est enveloppé dans sa couverture pour dormir. La place privilégiée m'était réservée au fond de la tente; près de moi, étaient Bernard et Jean- Baptiste, puis Éric et Passe-Partout, et les deux bateliers, à l'entrée de notre fragile habitation.
Le lendemain matin, il y avait là deux places vides. Les bateliers, dont je n'avais cessé de me défier, étaient partis. La nuit, pendant que nous dormions tous d'un profond sommeil, ils étaient partis comme des déserteurs, avec armes et bagages.
« Ah! les brigands, les scélérats, les misérables! s'est écrié Jean-Baptiste. C'est moi qui les ai enrôlés pour notre voyage ; c'est moi qui me suis rendu responsable de leur conduite. Mais il ne sera pas dit qu'ils nous ont trompés et volés impunément : je vais courir après eux; j'ai deux bonnes jambes, et deux jambes mises en mouvement par la colère vont plus vite que les autres. J'espère les rejoindre, ces coquins, et alors.... »
Jean-Baptiste n'acheva pas sa phrase; mais aie voir froncer les sourcils et serrer les poings, il était aisé de deviner que, s'il désirait rejoindre les deux
fugitifs, ce n'était pas pour leur donner une affectueuse poignée de main.
Passe-Partout était dans la même colère. Il disait que ces deux hommes devaient être à tout jamais bannis des fleuves et des lacs du Canada, par la corporation des bateliers, et en attendant qu'ils subissent cette sentence 3 il voulait, ainsi que Jean- Baptiste, les poursuivre et leur infliger un châtiment exemplaire,
« Non, non, dit Bernard, laissons-les aller. Ne serait-ce pas une folie que de perdre notre temps à courir après eux, et si nous parvenions à les rejoindre, ne serait-ce pas un malheur d'en venir à une collision qui pourrait produire une effusion de sang? »
J'étais du même avis que Bernard, et nous parvînmes, mais non sans peine, à apaiser la colère de Jean-Baptiste et l'indignation de Passe-Partout.
Cependant cet événement, dont nous cherchions, Bernard et moi, à atténuer l'importance aux yeux de nos fougueux compagnons, n'était pas fait pour nous réjouir. En quittant l'île de Manitoulin, nous n'avions pas cru devoir nous procurer des traîneaux. Il nous semblait plus simple de voyager à pied dans des lieux où l'on chercherait en vain la trace d'une roue de voilure, et où nous pouvions être fort embarrassés pour nourrir notre cheval. Nous avions, selon l'usage des voyageurs canadiens,
divisé nos bagages en différents lots, et chacun de nous avait pris le sien. Je dois dire que le mien était le plus petit, et celui de nos déserteurs le plus lourd. En nous quittant, ils semblaient s'être fait un devoir de ne pas laisser à notre charge tout leur fardeau; ils eil avaient emporté une grande part. Mais, les coquins! ils l'avaient bien choisie, cette part : ils avaient pris notre provision de riz et de viande salée, notre eau-de-vie et notre boîte à thé!
« Les abominables gueux! s'écriait Jean-Baptiste à chaque déficit que nous constations; et ils ont été baptisés, et ils portent le nom de chrétiens et ils regardent les Indiens comme des sauvages! Je voudrais qu'ils rencontrassent de vrais sauvages qui les scalperaient !
— Moi j'espère, dit Passe-Partout, qu'ils s'égareront dans les bois, et seront dévorés par les loups. »
Bernard assistait, d'un air pensif et triste, à cette inspection. Lorsqu'elle a été finie, il s'est tourné vers moi et m'a dit, d'une voix émue : « Vous avez voulu être bon et généreux, voilà l'ingratitude; vous vous êtes associé à nous avec confiance, vous êtes trahi ; vous avez été très-occupé du soin d'assurer le bien-être de vos compagnons de voyage, et deux de ces compagnons vous exposent à mourir de faim! C'est pour moi que vous avez entrepris cette expédition. Dans le dénûment où nous laisse le vol de ces deux misérables, vous ne pouvez la conti-
nuer : retournons en arrière. Aujourd'hui même nous pouvons rentrer dans la cabane de l'Indien qui nous a déjà donné l'hospitalité; de là nous regagnerons l'île de Manitoulin, et de là, si vous le désirez, il vous sera aisé de partir pour la Combe. »
En parlant ainsi, le pauvre Bernard avait une expression de physionomie et un accent qui auraient ému les cœurs les plus durs. Je découvrais dans cet accent, je devinais sur cette physionomie le cruel sacrifice qu'il s'imposait pour m'épargner quelques souffrances imprévues, et je ne pouvais accepter son abnégation.
« Eh quoi! me suis-je écrié, une méchante action peut-elle nous détourner du noble projet que nous avons formé ? La perte de quelques chétives provisions peut-elle nous empêcher de continuer notre route? La crainte de subir quelques privations nous éloignera-t-elle de deux malheureuses créatures, vers lesquelles un tendre et fidèle sentiment vous entraîne, et que nous pouvons peut-être sauver d'un mortel péril? Non, mon cher Bernard, je ne veux point, comme vous me le proposez, retourner en arrière : je veux que nous allions résolument là où nous devons aller ; vous, par une pensée du cœur; nous, par un juste sentiment d'humanité, et, quels que soient les obstacles que nous ayons encore à surmonter, j'ai l'espoir que nous réussirons. »
A ces mots, Bernard n'a rien répondu. Il m'a tendu la main et m'a regardé, et dans ses yeux perlait une larme, une de ces larmes de gratitude que les anges recueillent dans leur coupe de bénédiction, avec les larmes du véritable amour et de la véritable pitié.
« Eh bien! merci! a-t-il dit, après un instant de silence : A la garde de Dieu! partons. »
Aussitôt Jean-Baptiste et Passe-Partout ont enlevé les rouleaux de notre tente , puis nous avons fait une nouvelle distribution de nos bagages. Éric a voulu en avoir une grosse part, et il semblait tout fier de se montrer à moi avec son supplément de fardeau. Quel brave garçon!
Avant de se mettre en marche, Bernard et Jean- Baptiste se sont arrêtés à examiner successivement plusieurs tiges de sapins; ils en faisaient le tour ; ils en regardaient attentivement l'écorce et se communiquaient, à voix basse, leurs observations.
« Que font-ils donc là? ai-je demandé à Passe- Partout, qui se tenait près de moi, prêt à partir, et cependant attentif à leurs mouvements.
— Ah! vous ne le savez pas, m'a-t-il répondu, je vais vous le dire : vos voyageurs d'Europe ont pour se diriger, dans leurs traversées par mer, dans quelque long trajet par terre, un petit instrument que vous appelez, je crois, une boussole. Les bateliers, les coureurs de bois, les chasseurs du Canada
ne sont pas assez riches pour acheter un tel instrument, qui, si je ne me trompe, doit coûter assez cher; mais ils ont un autre moyen de se guider dans leur marche. On a remarqué, dans ce pays, que l'écorce des arbres est régulièrement plus épaisse du côté du nord que des autres côtés. Par conséquent, là où l'on reconnaît cette plus forte épaisseur, là est le nord, là sont nos boussoles.
— Des boussoles plus sûres que les nôtres, ai-je répliqué, car elles ne varient pas; des étoiles polaires terrestres dans l'océan des champs et des bois ; la science des enfants de la nature; quelle science charmante et infinie !
— Partons! » s'est écrié Bernard, après avoir achevé son examen. Et nous sommes sortis de la forêt. Mais, à la façon dont. Jean-Baptiste regardait le sol que nous quittions, on devinait aisément qu'il s'éloignait à regret de certaines traces empreintes dans la neige, les traces de nos deux fripons.
L'ouragan de la veille est entièrement apaisé; le ciel est clair, la neige brillante, trop brillante même, car elle fatigue les yeux, et à certains moments son éclat est dangereux. On dit que plus d'un voyageur a perdu la vue par l'effet de la trop vive réverbération du soleil sur ces nappes scintillantes.
Pour marcher plus commodément, nous nous décidons à prendre nos raquettes. Ce sont les Indiens qui ont eux-mêmes inventé ces chaussures, plus es-
sentielles ici, en hiver, que le socque dans les rues macadamisées de Paris, ou la botte fourrée dans les froides rues de Stockholm et de Pétersbourg. Les Lapons ont de longs patins, façonnés tout simplement avec des planchettes, un peu lourds et incommodes. Ceux dés Indiens sont plus ingénieux. Les Anglais leur ont donné le nom de snow-shoes (souliers à neige) ; les Français, celui de raquettes. Ils ressemblent réellement aux raquettes avec lesquelles nous jouons au volant, avec cette différence que le filet en est fait avec d'épaisses lanières de cuir, et qu'ils ont soixante centimètres de longueur et vingt de largeur. On pose son pied au milieu de ce réseau, on le lie avec deux courroies, et après quelques essais, on marche lestement, C'est avec cet appareil que les Indiens vont à la chasse, en hiver, et atteignent, à la course, l'élan dont les lourds sabots enfoncent dans la neige. Les Indiens ont même une danse particulière, qu'ils nomment la danse des patins, et où ils font toutes sortes d'agiles évolutions, avec leurs souliers de deux pieds de longueur. Il n'est pas probable qu'on ait jamais un tel spectacle dans un bal de Paris, où l'on a bien de la peine à trouver assez de place pour les quadrilles des plus petits escarpins.
J'ai donc pris, mon cher Georges, la chaussure indienne, et d'abord j'enviais la facilité avec laquelle Bernard et Jean-Baptiste en usaient; mais,
peu à peu, j'en suis venu à les porter assez prestement.
Je n'essayerai pas de te raconter en détail les divers incidents de notre pérégrination, nos marches précipitées, nos mouvements actifs pour nous réchauffer par un temps froid, nos haltes obligées dans un ouragan, nos stations dans l'enceinte des forêts, sous notre frêle tente, autour d'un feu de broussailles humides qui nous inondaient d'un tourbillon de fumée, et nos longues stations dans le désert des champs et des bois.
En élevant sa sublime pensée vers les sphères innombrables qui tournaient sous le regard de Dieu, Pascal disait : « Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraye ! » On éprouve une impression semblable dans ces espaces terrestres dont nul regard humain ne peut mesurer l'étendue, où, lorsque le vent se tait, rien ne se meut et rien ne vibre, où tout paraît à jamais plongé dans un silence éternel.
Mais, dans notre caravane, fatalement appauvrie par un vol, Jean-Baptiste et Passe-Partout conservent leur heureuse insouciance de caractère. Éric, qui a tant souffert dans son enfance, accepte comme une bénédiction sa nouvelle situation ; Bernard est soutenu, dans les petites misères de notre voyage, par un ferme et tendre sentiment de cœur. Moi, je rends grâces au ciel de m'avoir enfin délivré des douloureux souvenirs qui m'obsédaient, des amères
récriminations, des pensées mysanthropiques qu'ils fomentaient dans mon esprit, et Bernard et moi, nous avons la jeunesse! la jeunesse, cette puissance féerique!
J'ai nom Jeunesse la légère, L'agileresse, la courrière.
dit l'angélique personnage d'une vieille légende. Grâces à ses qualités particulières, la jeunesse court, en effet, à travers les difficultés qu'elle rencontre sur son chemin, et par le prestige de son imagination, elle colore les horizons les plus sombres; elle se fait un jardin fleuri d'une terre dénudée, un palais d'une chaumière. Une chaumière et un cœur!
Un jour, peut-être, je voyagerai, comme je l'ai déjà fait, à travers un beau pays, dans une bonne voiture. Je descendrai dans des hôtels où plusieurs domestiques s'empresseront de me servir ; je m'asseoirai à des tables où seront étalés tous les raffinements de la gastronomie, et peut-être, je regretterai mon rude trajet sur la terre canadienne, et les maigres soupers de mon wigwam ; mais alors, je n'aurai plus trente ans : « Y a-t-il, dit Byron, quelque chose au monde qui puisse nous consoler de n'avoir pas toujours trente ans? »
Par bonheur, nos pillards, en emportant la meilleure part de nos provisions, nous ont laissé un
petit sac de galettes sèches, façonnées dans le Canada, sur le modèle de nos biscuits de mer, et une boîte de pemican. Le pemican, préparé avec les meilleures parties de la chair de bœuf, séchées avec soin, réduites en poudre, mêlées avec du sucre, et fortement comprimées, renferme dans un très-petit volume un aliment très-substantiel : c'est là notre nourriture journalière. Passe-Partout, en fouillant de côté et d'autre, avec sa vieille expérience, a fini par découvrir une petite plante, que les botanistes appellent, je crois, ledum latifolium,et que les Canadiens nomment pompeusement le thé du Labrador; il nous en fait, le soir, une boisson qui ne ressemble guère au thé aromatique de l'empire de la lune, mais dont le goût acidulé n'est pourtant pas désagréable.
. Cependant nos minces provisions, qui ont échappé à la rapacité de nos deux larrons, diminuent à vue d'œil, et Bernard cherche en vain l'occasion de tirer un utile coup de fusil : nul oiseau dans les airs, nul quadrupède dans les champs. Nous pouvons bien nous considérer comme les rois absolus de cette création. Pas un animal, et pas un être humain ne nous en dispute une parcelle; mais notre royauté n'est pas couronnée de roses.
Un soir, pourtant, l'œil perçant de Jean-Baptiste distingue dans un ravin la pointe d'un wigwam. Nous nous acheminons promptement vers cette de-
meure solitaire avec l'agréable pensée d'y trouver un meilleur gîte que notre tente de bouleau déjà fort endommagée, et peut-être le butin conquis en une chasse fructueuse ; mais nous ne devions avoir là que le spectacle d'une cruelle misère. Au fond de cette habitation solitaire, sur une natte d'écorce, était couché un vieillard malade, la tête enveloppée dans un lambeau de couverture. A notre approche il ne fit pas un mouvement ; son foyer était éteint et il n'avait pas eu la force de le rallumer. Bernard s'approcha de lui et l'interrogea sur son état avec un accent de commisération.
« J'ai froid! j'ai froid ! murmura le vieillard. » Jean-Baptiste et Passe-Partout se hâtèrent d'aller couper des branches d'arbuste, et en y joignant quelques brins de bouleau et de sapin secs qu'ils trouvaient épars dans la tente, parvinrent bientôt à faire un bon brasier. A la lueur de la flamme pétillante, l'Indien essaya de se lever ; nous l'aidâmes d'abord à se tenir sur son séant, puis à se rapprocher du feu. Il étendit vers le feu ses deux mains décharnées, et promenant sur nous un regard étonné : « Ah ! dit-il d'une voix débile, ce sont des visages pâles qui entourent le vieux Nistal. Les visages pâles ne sont pas toujours les amis des Peaux -Rouges; mais je sais qu'il en est à qui les bons manitous donnent de la pitié.
— Que notre père se rassure! dit Bernard en
essayant de prendre les formes du langage usité parmi les Indiens. Les visages pâles sont entrés dans son wigwam avec une pensée de paix, et s'ils pouvaient le secourir, leur cœur en serait réjoui. Mais comment notre père est-il ainsi seul?
— Nistal est vieux et faible, répondit l'Indien, vieux et faible comme le chêne dont le vent d'hiver a brisé les branches et dont les années ont épuisé la sève. Il ne peut plus poursuivre l'élan dans les bois ni préparer les trappes pour prendre l'ours. Nistal a survécu à ses proches et à ses amis ; il n'a plus qu'un fils, et il a prié ce fils de l'abandonner en cet endroit désert, de le laisser mourir et de s'en aller en un lieu meilleur rejoindre les gens de sa tribu. Plus d'un Indien a terminé ainsi sa vie sans se plaindre; je pouvais bien terminer de même la mienne. Les animaux ont été créés pour l'usage de l'Indien. Quand l'Indien ne peut plus les prendre, il n'a plus rien à faire en ce monde; il faut qu'il aille rejoindre ses pères dans le pays des âmes.
— Et ton fils a obéi à ta demande ? s'écria Bernard avec un accent de révolte.
— Non, reprit doucement le vieillard. Sawanno n'a pas voulu faire ce que tant d'autres ont fait dans notre tribu. Il a eu une révélation de son manitou qui lui disait de ne pas se séparer de son vieux père, et comme il ne pouvait m'emmener près des grands lacs où vont, en hiver, les gens de notre na-
tion, il reste avec moi et chasse pour moi. Mais il est quelquefois obligé d'aller bien loin, bien loin, chercher du gibier. Voilà cinq jours qu'il est parti, et depuis quatre jours, Nistal n'a rien eu à manger. Mais il reviendra mon fidèle Saw'anno ! Car il est fort et alerte. Peut-être qu'il est déjà près d'ici, traînant après lui un beau daim gras ou un ours.
— Croyez- vous réellement, dis-je à Bernard, que son fils revienne?
— Sans aucun doute, à moins qu'il ne soit victime de quelque fatal accident. L'Indien ne ment pas. Si Sawanno n'avait pas voulu revenir, il n'aurait point abusé son père par une promesse; il l'aurait nettement abandonné dans son wigwam. Cela est arrivé plus d'une fois dans ces malheureuses peuplades où, en des temps de calamité, les plus jeunes et les plus vaillants ont bien de la peine à pourvoir eux-mêmes à leur subsistance. En attendant le retour de son unique auxiliaire, ce pauvre vieillard souffre de la faim. Nous avons encore un petite reste de provisions....
— Je voulais justement vous proposer de lui en offrir une partie. Je regrette de n'avoir rien de plus et rien de meilleur.
— Rien de plus, c'est fâcheux, mais rien de meilleur! Tous pouvez écarter de vous ce souci. En fait de nourriture, les Indiens ne sont pas difficiles. S'ils ont une abondance de provisions, ils mangent
gloutonnement,, et lorsqu'ils sont dans la disette, ils la supportent patiemment en se contentant de tout ce qui peut apaiser leur faim. Plus d'une fois, sans doute, celui-ci en a été réduit à ronger les racines des plantes, l'épidermedes bouleaux, et depuis quatre jours, il a peut-être mâché le cuir de ses mocassins. »
Nistal accepta notre offre selon les strictes règles traditionnelles d'une stricte dignité qui, dans les circonstances les plus graves, ne permet pas aux Indiens de laisser paraître une émotion. Cependant il ne pouvait dissimuler l'activité avec laquelle il broya deux de nos galettes et un morceau de pemican.
« Puisse le grand manitou, nous dit-il, récompenser les visages pâles de leur humanité! Nistal n'a rien à leur donner. »
Puis il se remit sur sa couche et s'endormit. Après avoir fait notre léger repas, nous nous endormîmes autour de lui.
Au point du jour, comme nous nous préparions à nous remettre en route, le vieillard se réveilla et nous dit : « Que les hôtes de monwigwam ne se hâtent pas départir! J'ai fait un rêve. Sawanno va revenir. Les rêves nous sont accordés par les manitous et ne nous trompent pas. Sawanno va revenir avec un superbe gibier et les visages pâles en auront leur part. »
Quelle que fût la croyance du pauvre solitaire à la réalisation de ses songes, elle ne pouvait nous arrê-
ter. Passe-Partout ralluma le feu du vieillard. Jean- Baptiste lui fit une nouvelle provision de bois. Bernard lui donna encore quelques galettes, et après avoir accompli ces derniers devoirs de charité, nous le quittâmes, tandis qu'il continuait à murmurer: « Sawanno! Sawanno! je l'ai vu dans mon rêve; les rêves ne me trompent pas ! »
Chemin faisant nous ne pouvions nous empêcher de réfléchir que cette nuit nous coûtait cher et que nous ne pourrions faire une seconde fois une telle libéralité sans nous condamner nous-mêmes au plus entier dénûment.
« De ma vie, dit Bernard, je n'ai vu un coin de terre dépeuplé comme celui-ci : pas un écureuil, pas un canard sauvage, pas la moindre trace d'un animal vivant ; mais nous finirons bien par trouver un endroit meilleur. Nul acte de charité, j'en suis sûr, ne reste sans récompense, et nous n'aurons point à nous repentir de celui que nous venons de faire. »
Au moment où il exprimait cette consolante pensée, tout à coup Jean-Baptiste s'écria : « Attention ! Regardez Brisquet, »
Brisquet, qui ordinairement cheminait fidèlement derrière son maître, venait de s'arrêter près d'un bouleau isolé et plongeait son museau dans la neige, puis le retirait comme pour se consulter sur sa subite sensation, et de nouveau le replongeait dans la couche de neige, et de ses deux larges pattes la creu-
sait activement pour arriver jusqu'au sol quelle recouvrait.
« Il y a là quelque chose, dit Jean-Baptiste, probablement une cach e.»
La cache est le grenier souterrain, le silo des Indiens. Lorsqu'ils ont, dans leur migration, une surabondance de gibier, ils creusent un trou en terre et y enfouissent leurs provisions; puis ils recouvrent le tout avec soin de façon à ce que nul passant ne puisse découvrir leur trésor. Eux seuls le retrouvent à certain signe tracé de leur main sur un arbre, ou sur une pierre et gravé dans leur souvenir. Mais de même qu'un grand nombre de pièces d'argent ensevelies par les Lapons avares, sont perdues pour eux et pour leurs héritiers, de même il arrive que plus d'une cache est ainsi oubliée ou abandonnée, et que les viandes qu'elle renferme s'y anéantissent, malgré les ingénieuses précautions employées par les Indiens pour les préserver de la putréfaction.
L'ardeur de Brisquet nous promettait réellement une découverte. Par quel accident de terrain, par quel flair surprenant avait-il été conduit à cette découverte? C'est ce que je ne puis expliquer. Quoi qu'il en fût, nous nous mîmes à aider l'intelligent animal dans ses recherches. Avec des branches de sapins nous enlevâmes des monceaux de neige, et notre coopération activait le zèle de Brisquet.
« Cherche, cherche, mon brave chien, disait Jean-
Baptiste, en lui passant la main sur la tête pour mieux l'encourager.
— Je parie, s'écriait Passe-Partout, qu'il y a là les plus belles pièces de gibier; je me réjouis de les faire cuire. Le pemican n'est pas à dédaigner assurément; c'est facile à emporter en voyage, mais dur et peu savoureux. Parlez-moi d'un bon quartier de daim bien rôti, ou d'une tête d'ours savamment assaisonnée! J'ai encore des recettes de cuisine que vous ne* connaissez pas : vous verrez, vous verrez! »
En parlant ainsi, Passe-Partout enfonça dans le sol un pieu qu'il venait d'aiguiser avec sa hache, et s'écria : « Nous y sommes ! Brisquet ne s'était pas trompé, et Jean -Baptiste avait raison : c'est une cache. »
Nous enlevâmes un faisceau de ramilles, plusieurs mottes de terre, et nous vîmes un trou carré, de deux pieds de profondeur, dans lequel un Indien avait en effet enseveli des monceaux de viande; mais cette viande était entièrement corrompue; il n'y avait pas moyen d'y toucher. Brisquet lui-même s'en éloigna avec dégoût, et nous nous regardâmes l'un l'autre un peu attristés de notre déconvenue. Pour ma part, j'avoue que l'idée de varier le régime auquel nous étions astreints depuis quelques jours ne m'était point désagréable. Je n'ai jamais compris comment Ésaù a pu vendre son droit d'aînesse pour un plat de lentilles. Mais il est des mo-
ments où l'homme le moins sensuel ne croirait pas se rendre ridicule en payant fort cher une bonne tranche de roast-beef.
Que faire? Il fallait nous résigner à notre pemican, et peut-être même nous mettre à la ration, comme des marins qui, n'ayant plus qu'une seule ressource, craignent de l'épuiser.
Pendant que nous continuons notre marche, en faisant ces réflexions, un cri violent retentit derrière nous; non pas un cri de guerre, mais, sans aucun doute pourtant, un cri d'Indien; car les Indiens ont seuls cette profondeur d'intonation à la fois perçante et gutturale. En nous retournant, nous voyons, en effet, à quelques centaines de pas de distance, un Indien qui marche précipitamment de notre côté et nous fait signe de l'attendre. Bientôt il nous rejoint et nous dit : « Sawanno a su que les visages pâles avaient été bons pour son père, et il a couru après eux pour les remercier. Sawanno a su que les visages pâles n'avaient pas été favorisés dans leur chasse par leurs manitous, et il est venu leur offrir une partie de la sienne. »
A ces mots, il dépose devant nous un magnifique quartier de daim, et fait volte-face pour s'en retourner à son wigwam.
Bernard cependant l'invite à fumer une pipe , ce que nul Indien ne peut refuser, et après lui avoir rendu grâce de sa générosité, il lui demande s'il
connaît la cabane du colon, bâtie près du lac de l'Oiseau. « Sawanno la connaît très-bien; il y a été plusieurs fois, et l'automne dernier, il Ta trouvée encore habitée. En deux ou trois jours de marche, ajoute-t-il, nous pouvons y arriver »
Quand Sawanno a eu fumé sa pipe, je lui ai donné un peu de tabac, ce dont il a été ravi, et nous nous sommes quittés avec toutes sortes de protestations d'amitié.
« Vous voyez, m'a dit Bernard, qu'ils ne trahissent point la vérité, ceux qui se plaisent à citer les naïves vertus des Indiens.
— Oui ! dernièrement Passe-Partout nous a raconté un fait à peu près semblable à celui dont je viens d'être témoin; mais je suis charmé de pouvoir attester moi-même la générosité de ces pauvres gens, si souvent méconnue, si souvent outragée.
— Générosité d'autant plus notable, reprend Bernard, que Sawanno ne pourra peut-être pas de longtemps conquérir un pareil butin, et pour apaiser nos besoins, il s'expose à souffrir lui-même de la faim.
— À Dieu ne plaise! J'aime à croire, au contraire, qu'il sera récompensé de sa piété filiale et de son humanité. Il paraît alerte et fort, ainsi que me le disait son père, et il doit connaître les meilleurs terrains de chasse.
— Je l'espère; mais il est probable qu'en ce moment nous avons plus de soucis de lui qu'il n'en a
lui-même. L'Indien est, de sa nature, l'être le plus facile à satisfaire, le plus content d'une heure propice, le plus oublieux du lendemain, le plus résigné à toute espèce d'infortune. Souvent, cette résignation ressemble à une mobile incurie; mais, souvent aussi, elle a un caractère touchant, et peut nous faire faire d'utiles réflexions. *
En causant ainsi, nous cheminons rapidement sur une neige durcie par le froid. La pensée que bientôt nous atteindrons le but de notre pérégrination, et l'aspect du quartier de daim , que Passe-Partout a mis sur ses épaules, ont ravivé notre courage.
Il est tout fier, l'honnête Passe-Partout, de porter cette belle pièce de gibier. 11 se réjouit d'avoir un moyen d'exercer ses talents culinaires, et je dois dire qu'en nous amusant par son naïf amour-propre de cordon bleu, il ne nous a point trompés par de vaines fanfaronnades. Il a fait griller sur les charbons des côtelettes excellentes, et nous a préparé un rôti qui mériterait d'être décrit par un Brillât- Savarin.
Enfin, nous arrivons à l'endroit où Bernard espère mettre fin aux anxiétés de son amour, et où nous aspirons tous à nous reposer.
Bernard s'arrête pour mieux reconnaître, dit-il, les lieux; mais, en réalité, je crois, pour comprimer les battements de son cœur. Voilà le lac de l'Oiseau, revêtu d'une couche de glace et de neige;
voilà les bois de sapins et de bouleaux qui, en été, se reflètent dans ses ondes ; et sur la lisière de cette forêt, voilà le toit du log-house. Mais nulle fumée ne s'échappe du haut de ce toit, et rien n'indique qu'il soit habité.
Bernard , après avoir examiné un moment en silence ce mélancolique tableau, se précipite vers la cabane solitaire, et cette cabane est déserte. Sa porte brisée, ses poutres disjointes et son enceinte dans laquelle le vent a jeté des monceaux de neige, tout annonce que, depuis longtemps, personne n'y a résidé. Ni là, ni près de là, pas le moindre vestige d'un être humain!
Bernard s'est assis sur le sol, la tête entre ses mains, immobile, muet, et comme accablé sous le poids de ses regrets et de sa déception!
Nous nous tenions debout, près de lui, si vivement impressionnés par le sentiment de sa douleur, que nous ne pouvions pas même essayer de le consoler.
Quelques instants après, il s'est relevé, et nous regardant d'un regard ferme : « C'en est fait, nous a-t-il dit ; il faut renoncer à une entreprise dans laquelle j'ai si tristement échoué. Je ne sais plus où je pourrais aller chercher ces deux malheureuses femmes que je désirais tant secourir. Dieu, je l'espère, les aura prises sous sa protection! Dieu aussi aura pitié de moi! Maintenant, je dois songer
à vous, mes amis, qui m'avez si fidèlement assisté dans mes peines. Après le trajet que nous venons de faire, nous avons tous besoin de nous reposer un peu. Cette maison, si dévastée qu'elle soit, nous offre un abri meilleur que notre tente déchirée : nous allons enlever cette neige, apporter du bois dans ce foyer; nous chasserons, nous amasserons des provisions. A une vingtaine de lieues d'ici, il y a un hameau de colons , où nous trouverons des traîneaux pour nous conduire sur les rives de l'Octawa et, de là, à Hull et à la Combe, où l'on est sans doute bien inquiet de nous. »
A ces mots, Bernard a pris son fusil, dans l'intention de commencer immédiatement sa chasse, peut-être aussi dans le vague espoir de découvrir quelque indice désiré.
« Merci ! m'a-t-il dit, en passant près de moi et me serrant la main , merci ! »
Puis il s'est éloigné, Mes deux autres compagnons se sont mis, avec Éric, à préparer notre installation. Moi, je suis resté dans cette misérable demeure, assis sur un tronc de sapin, triste de la tristesse de Bernard, et cependant attendant avec impatience que le feu fût allumé, car j'étais à moitié gelé.
Schônfeld-, 23 décembre.
Un mois s'est écoulé, mon cher Georges, depuis le jour où j'arrivais au lac de l'Oiseau. Pendant ce temps, j'ai failli périr, un autre a péri à ma place, et sa mort m'a laissé dans l'âme une impression funèbre.
Aujourd'hui, pour la première fois, depuis plusieurs semaines, je reprends les feuilles volantes qui te sont destinées : je veux essayer de raconter les derniers incidents de mon voyage.
Bernard, après avoir fait une assez longue tournée, rentra dans le log-house, et nous dit qu'il n'avait pas pu trouver l'occasion de tirer un seul coup de fusil. « Cependant, ajouta-il, je suppose qu'il doit y avoir du gibier, car je viens d'entendre, dans le bois qui nous' avoisine, le hurlement de deux loups ; ils s'en iraient ailleurs s'ils ne trouvaient pas ici quelque proie.
— Sans doute, dit Jean-Baptiste en riant, puisqu'on dit que les loups ne se mangent pas entre eux.
— Les loups noirs du Canada, répliqua Passe- . Partout, et les loups cerviers au poil gris tacheté
de noir, ne se respectent guère l'un l'autre, quand ils ont faim : ce sont de féroces animaux. Les femelles, quand elles se sentent près de mettre bas, se cachent, afin de soustraire leurs petits à leurs aimables époux qui, en ayant l'air de les caresser, pourraient bien les dévorer. Quant à moi, j'aimerais mieux rencontrer un ours qu'une de ces affreuses bêtes, toujours altérées de sang. L'ours est quelquefois encore assez bonhomme; si on ne l'injurie pas, il passera peut-être tranquillement son chemin, sans faire à qui que ce soit le moindre mal; tandis que le loup désire toujours mordre et dévorer. Je dois dire, en outre, que si le loup canadien n'a pas à beaucoup près la force de l'ours, il a pourtant une vigueur de marche et une agilité qui le rendent très-redoutable. Le loup cervier de notre pays, qui est un espèce de lynx, a quatre pieds de longueur. Ses pattes sont armées de griffes comme celles des chats. A l'aide de ses griffes il grimpe sur les arbres, se poste sur un rameau pour épier sa proie, et de là se précipite sur elle.
— J'ai également horreur de ces animaux, dit Bernard, et j'en tuerais volontiers quelques-uns; mais à quoi cela me servirait-il? Passe-Partout, avec toute son habileté, ne réussirait pas à nous faire manger un morceau de leur chair, dure et infecte. L'essentiel est que nous tâchions de faire
demain une bonne chasse. Voulez-vous en être, monsieur Henri?
— Je ne puis, en cela, vous être bon h rien De ma vie je n'ai chassé : c'est à peine si je sais comment on charge un fusil, et il est probable qu'à mon dernier jour, je n'aurai pas à me reprocher le meurtre d'un simple moineau.
— Eh bien ! reprit Bernard , Jean-Baptiste et Passe-Partout ont d'autres habitudes. Leur jaquette a été tachée plus d'une fois du sang des animaux qu'ils avaient tués, et je suis sûr que demain, ils seront très-contents de préparer leurs armes.
— Assurément, s'écrièrent à la fois nos deux compagnons.
— Mais, dit Passe-Partout, j'ai idée que nous pourrions bien découvrir le gîte de quelque oursin dodu, dont nous ferions un excellent bouillon.
— Moi, dit Jean-Baptiste, je ne serais pas fâché d'abattre un de ces loups qui viennent insolemment hurler à notre porte, si l'on ne peut tirer d'eux un seul bon morceau de chair, leur peau n'est pas à dédaigner : j'en ferai un tapis pour la chambre de ma brave Jeanne. »
Le lendemain matin, les trois chasseurs, après avoir soigneusement nettoyé les batteries de leurs fusils, un peu rouilles par l'humidité, se mettaient en campagne, Bernard gravement préoccupé du désir de pourvoir à notre subsistance, Jean-Baptiste
et Passe-Partout parlant gaiement du butin qu'ils allaient conquérir, et dans leur confiante pensée, trafiquant déjà de la fourrure de Tours qu'il n'avaient pas encore tué.
Moi, je prenais dans ma valise le livre d'une femme anglaise, mistress Jameson, qui a écrit de très-intéressantes pages sur le Canada, et je m'asseyais au coin du feu pour le lire.
La matinée était brumeuse et froide. Dans l'aprèsmidi le ciel s'éclaircit. Un rayon de soleil pénétrant dans notre cabane, semblait m'appeler au dehors.
Je déposai mon livre sur mon escabeau, .me levai et m'enveloppai dans mon manteau,
« Monsieur va sortir? me dit de sa voix timide, Éric qui, pendant ma lecture, était resté près de moi, attisant la flamme du foyer et de temps à autre, selon sa fidèle et respectueuse coutume, levant ses yeux sur moi et cherchant à deviner s'il pourrait faire quelque chose pour mon service.
— Oui, Éric, lui répondis-je ; le temps est beau, et je vais me promener un instant sur la lisière du bois, au bord du lac.
— Mais les loups! monsieur.
— Tu as peur des loups?
— Pas pour moi, monsieur. »
Pauvre garçon! il ne pensait qu'à moi; sa vie devait être jusqu'à la fin un acte de résignation et d'abnégation personnelle.
« Les loups, repris-je, sont probablement, à l'heure qu'il est, bien loin de nous, fuyant effrayés devant nos chasseurs : reste ici, sans crainte; je rentrerai bientôt. »
A ces mots, je m'avançai vers la porte. Éric, pourtant, me regardait d'une façon singulière; il y avait dans la fixité de ses yeux limpides une expression de tristesse et d'anxiété, comme celle qui est produite par un funeste pressentiment, et une sorte de supplication craintive, comme celle qu'il m'adressait à New-York , quand nous eûmes en vain cherché, dans cette ville, son cousin. Moi qui suis convaincu qu'une Providence secrète nous donne souvent de salutaires avertissements, par de subites et mystérieuses émotions, pourquoi ne me suis-je pas arrêté à celui-ci ?
Je sors cependant, et en me retournant, après avoir fait du côté du bois une cinquantaine de pas, je vois Éric debout sur la porte, et me suivant d'un œil inquiet.
Je continue ma marche, la tête baissée, absorbé dans je ne sais quel rêve, et tout à coup je suis violemment terrassé et renversé tout de mon long sur le dos. Un loup cervier de cette terrible espèce que m'a décrite Passe-Partout , s'est élancé sur moi du milieu des taillis, et me tient captif sous ses pattes musculeuses. Ses griffes acérées me déchirent les épaules et les jambes; son haleine infecte
se répand sur mon visage; je vois sa gueule entr'ouverte, sa langue qui s'allonge entre ses dents aiguës, ses yeux qui flamboient. Il me tient là, cloué au sol, sous son corps velu, et semble se délecter dans la contemplation de sa proie avant de la dévorer. Je fais un effort pour me dégager de cette horrible étreinte, et je sens ses ongles d'acier m'entrer plus avant dans les membres. C'en était fait de moi sans Éric qui ne m'avait pas perdu de vue , qui saisit dans le foyer un lourd tison, se précipita sur le féroce animal , et de ce morceau de bois enflammé lui asséna un coup violent sur le front. L'affreuse bête chancelle , tombe à côté de moi, puis soudain se relève, et, par un bond impétueux, se jette sur son antagoniste et le terrasse comme elle m'avait terrassé. Éric pousse un cri lamentable , un cri que j'entends encore retentir à mon oreille. J'essaye de me lever, et au même instant un coup de fusil résonne ; une balle entre dans la tète du loup , et l'étend roide mort. Mais Éric était étranglé. En m'approchant de lui, je vis ses yeux se fermer; un soupir s'échappa de ses lèvres , sa main fit un dernier mouvement, comme pour chercher la mienne, puis tout était fini. 0 Dieu! jamais je n'oublierai ce cruel spectacle !
Pauvre enfant! condamné à la douleur dès sa naissance, maltraité par celle qui devait lui tenir lieu de mère, abandonné par son père, banni de
son pays, jeté sans ressources et sans soutien sur une terre inconnue , il avait senti son cœur s'épanouir à la pitié que je lui montrais; il s'était attaché à moi par toutes ses facultés d'affection et de gratitude, longtemps comprimées; il me considérait comme son unique appui en ce monde, comme son guide tutélaire; il se réjouissait de vivre près de moi , et il mourait pour moi !
En me rappelant notre arrivée à New-York , je me dis pourtant qu'une vraie loi d'humanité ne me permettait pas d'agir autrement envers lui, que je ne pouvais le laisser seul , pauvre , ignorant et débile dans les abîmes de cette ville, que je ne pouvais résister à ses touchantes prières. Mais qui ne se désolerait de voir son œuvre de commisération se terminer par une catastrophe, et de penser que, par l'acte de charité qu'il se plaisait à accomplir, il a été l'instrument aveugle d'une lamentable destinée !
Les Grecs croyaient à la fatalité; les Turcs y croient encore. Qui de nous, dans de graves circonstances , n'a été plus d'une fois tenté d'admettre cette idée ?
Bernard qui , en revenant au logis , avait vu le péril d'Éric et le mien, et croyait, par son habileté de chasseur, nous en avoir l'un et l'autre délivrés, est accouru sur le lieu du combat, puis Jean-Baptiste et Passe-Partout, attirés par son coup de fusil.
Tous trois ont été attendris à la vue d'Eric qui, dans le cours de notre voyage, avait conquis leur affection par sa simplicité d'enfant, par son empressement à se rendre utile aux autres, par son peu d'exigence pour lui-même.
On lui a creusé une fosse ; on a planté une croix en bois sur sa tombe. Quand un passant verra ce rustique monument de deuil, il pensera que là est enseveli quelque voyageur canadien. Personne ne saura cette triste histoire, commencée dans les forêts de Suède et finie dans celles d'Amérique.
Je n'ai pu prendre part au travail de cette sépulture; mes compagnons m'ont ramené au lôg-house, tout meurtri et ensanglanté. J'éprouvais aux bras et aux jambes de telles douleurs, que je pouvais à peine me mouvoir. Lorsque je suis rentré dans notre cabane, mes regards sont tombés sur le livre de mistress Jameson, que je lisais tranquillement, quelques heures auparavant , à côté d'Éric. Il m'intéressait ce livre! Pourquoi l'ai-je quitté?
Schùnfeld, 4 janvier.
*Après l'enterrement d'Éric, mes trois compagnons ont passé la soirée assis près de ma couche , et fumant mélancoliquement leur pipe.
Le lendemain Bernard et Jean-Baptiste sont partis pour la chasse. Nous avons partagé entre nous un morceau de pemican et quelques galettes. C'étaient les derniers débris de nos provisions. Le loup tué par Bernard gisait à quelques centaines de pas de notre retraite; mais quelle que fut notre disette, aucun de nous n'aurait voulu toucher à cette bête immonde. Jean-Baptiste, qui avait manifesté le désir de faire un tapis d'une peau de loup, a horreur de celle-là.
Passe-Partout, qui aurait aimé à suivre ses deux amis dans leur excursion ; est resté près de moi* Il possède, dit-il , un talent particulier pour soigner les blessures. Il déclare que, si la fantaisie lui en venait, il pourrait se créer une belle position de chirurgien parmi les Indiens. Le fait est qu'il applique sur mes plaies des compresses qui me paraissent très-efficaces.
Nous espérons revoir bientôt nos deux chasseurSi Nous ne doutons pas au moins qu'ils ne reviennent
avant le soir. Mais le soir ils ne sont pas de retour, et la nuit est sombre; la neige tombe à flocons épais. Passe-Partout et moi nous nous regardons en silence avec une douloureuse appréhension.
Le lendemain matin il me dit : « Probablement nos deux amis se trouvaient trop loin d'ici quand la nuit est venue; ils ont eu peur de s'égarer dans l'obscurité, et se sont fait un gîte sous quelques rameaux de sapins. Maintenant ils sont en marche, et ne peuvent tarder à nous rejoindre : ils ont peutêtre bien froid, et je vais préparer un bon feu pour les réchauffer. »
Passe-Partout m'adresse ces paroles d'un ton de voix calme; mais Passe-Partout est inquiet; il se promène de long en large dans la cabane, ouvre la porte, fait quelques pas au dehors, revient attiser la flamme du foyer, puis s'approche de moi, et fredonne un de ses chants canadiens; mais, en dépit de sa philosophie pratique, il ne peut maîtriser son inquiétude , et la chanson par laquelle il essaye de se distraire, expire sur ses lèvres.
Notre journée s'écoule clans les agitations continues de l'attente et du désappointement. Au moindre bruit que nous entendons, à un coup de vent qui secoue la porte de notre log-house ou fait tomber une branche d'arbre sur notre toit, Passe-Partout se précipite sur le seuil de notre demeure, regarde, écoute, puis revient tristement s'asseoir près du
foyer Vaine espérance dès le matin! vaine espérance encore le soir! Nous ne pouvons cependant admettre que nos deux braves et vigoureux compagnons aient péri victimes d'un accident. Nous nous disons et nous voulons nous persuader qu'ils se sont laissé entraîner trop loin à la poursuite d'un élan, ou qu'ils ont découvert les traces d'un ours, et travaillent à abattre le gros arbre où il se tient caché.
Mais, le jour suivant, nous essayons inutilement de nous tromper par nos ingénieuses suppositions. Une sinistre pensée nous subjugue, malgré les efforts que nous faisions pour l'écarter de notre esprit. D'heure en heure, notre anxiété s'accroît, et quand vient la nuit, avec ses voiles funèbres , nous nous sentons saisis d'une terreur insurmontable. Passe-Partout est accroupi près du foyer, la tête baissée, les mains sur ses genoux; moi, je suis couché en face de lui sur mon manteau ; nous ne nous disons rien, mais je suis sûr que nous sommes l'un et l'autre occupés de la même pensée.
Nous pensons que nos amis sont perdus, abîmés dans les neiges, étranglés peut-être, comme Éric, par les loups ; puis, en vertu de cet instinct naturel de conservation incarné dans l'homme, ainsi que dans les animaux, nous en venons à songer à nousmêmes et à notre déplorable situation.
Seuls, dans cette misérable cabane, au milieu des
bois et des neiges, sous un ciel glacial , nos dernières bribes d'aliment épuisées, pas une indication propice, pas une route ouverte h. nos yeux dans ce désert, pas une heureuse rencontre, pas un secours humain h espérer S
Que la nuit semble longue h la douleur qui veille!
Elle m'a paru longue cette nuit où j'invoquais vainement le sommeil , où j'étais sans cesse obsédé par l'idée que nos amis étaient morts et par l'image des mortels périls auxquels nous restions nous-mêmes exposés!
Lorsque le jour . enfin, est venu éclairer notre retraite , à voir la figure fatiguée de Passe-Partout , il m'était aisé de reconnaître qu'il n'avait pas mieux dormi que moi. Il a passé la main sur son front, comme pour en écarter une sombre pensée, puis, entr'ouvrant la porte : « Quel beau temps ! a-t-il dit; l'air froid, mais le ciel si clair ! Que de gens, sur les bords de l'Ottawa, se réjouissent de se promener en traîneau par un temps semblable! Mais nous, qu'allons-nous faire ?
— Vous êtes bien plus expérimenté que moi : je vous demande votre avis.
— C'est vrai que j'ai de l'expérience, me répond en souriant Passe-Partout, flatté de mon compliment. J'ai fait dans ce pays d'agréables voyages ; mais j'en ai fait aussi quelques-uns qui n'étaient pas gais. Au nord du lac Supérieur , j'ai vécu pendant
toute une semaine de cette mousse amère que nous appelons la tripe de roche. Ii faut avoir l'estomac solide pour résister à une telle nourriture. Une autre fois, près de la baie d'Hudson, un de mes camarades et moi, nous nous sommés trouvés réduits à faire griller notre jaquette de peau, et bouillir une vieille paire de souliers pour apaiser notre faim. Je voudrais bien, si c'est possible, ne pas me remettre à un tel régime. Si Bernard et Jean-Baptiste ne reviennent pas aujourd'hui, mon avis est que nous devons partir. Nous n'avons plus rien à manger ; mais j'ai un fusil, de la poudre, du plomb. Ce serait bien le diable si je ne réussissais pas à tuer, chemin faisant, quelque perdrix blanche, ou quelque écureuil, et nous sommes à peu près sûrs de rencontrer des loups. Ma foi! à défaut de mieux, je mangerais bien une côtelette de loup. L'autre jour, j'aurais bien dépecé celui qui a été abattu par Bernard, s'il n'avait égorgé le malheureux Éric.
— Et où irons-nous ?
— Laissez-moi faire. On n'a pas, comme moi, passé trente ans cle sa vie à errer de côté et d'autre sans apprendre quelque peu le moyen de sortir d'embarras. Je commencerai par reconnaître le nord, à l'inspection de deux ou trois tiges de sapins. Après cela , en marchant droit devant nous vers le sud , nous ne pouvons manquer d'arriver à l'une des rivières qui vont se joindre à l'Ottawa, et au
bord de ces rivières, il y a, ça et là, des habitations d'Indiens ou des colons canadiens, peu importe; il n'en est pas une où l'on ne nous accorde l'hospitalité.
— Mais, repris-je, nous pouvons rester en route, comme Bernard et Jean-Baptiste, et peut-être périr comme eux; car je tremble qu'ils n'aient péri.
— Oui ; mais nous pouvons aussi nous sauver, et en tout cas , il vaut mieux chercher cette chance de salut, que de rester à l'abandon dans cette hutte, pour y mourir de faim.
— Eh bien ! c'est convenu. Si nos amis ne revien nent pas, nous partirons quand vous voudrez.
— Dès demain.... Mais, sot que je suis, avant de fixer ainsi notre départ, je devais vous adresser une question essentielle : vous sentez-vous en état de -marcher?
— A vous dire vrai , je ne serais pas en état de faire une longue course , ni de porter sur mes épaules meurtries un lourd fardeau. Grâce à vous, cependant , je n'éprouve plus qu'une souffrance très -tolérable , et je crois que je pourrai vous suivre.
— Nous irons tout doucement en commençant, et peut-être que la marche achèv.... Mais, qu'entendsje ? Écoutez !
— Quoi donc?
— - Écoutez , répète Passe-Partout , en se mettant
vivement à genoux et en appliquant son oreille sur le sol. »
Je le regarde, et je l'entends qui murmure : « Oui, oui.. . c'est cela! Je ne me trompe pas.... Mais non ; plus rien.... C'est un bourdonnement que j'avais dans la tête.... Ah! la voilà de nouveau.... Dig, dig, dig, dig. Cette fois, j'ensuis presque sûr..., Dig, dig. Elle se rapproche..:. Plus de doute! la clochette, le traîneau ! Sainte Anne , patronne des voyageurs ! si c'est vrai, quel beau cierge je ferai brûler sur votre autel ! >>
A ces mots, Passe-Partout se relève brusquement et se précipite hors de notre demeure.
J'ai été tenté de croire qu'il avait une hallucination.
Cependant, je me lève aussi pour essayer de reconnaître la cause de sa subite agitation, et au moment où je m'avance vers la porte, je distingue le son de cette clochette dont il a parlé, puis les hennissements d'un cheval , puis des cris et des rires bruyants, et la voix de Passe-Partout entonnant son joyeux chant :
Gai Ion là, gai le rosier Du joli mois de mai.
Brisquet s'élance en jappant dans le log-house et vient me lécher les pieds. Jean Baptiste le suit d'un air radieux, et derrière Jean-Baptiste apparaît la
bonne, la franche figure du jeune Bauer, avec lequel j'ai fait la traversée de Hambourg à New-York.
Avec quelle agréable surprise je l'ai revu, ce brave Saxon! Avec quel empressement j'ai serré la main de Jean-Baptiste ! L'un des plus doux contentements du cœur, n'est-ce pas celui qu'on éprouve en retrouvant un ami que l'on croyait perdu ?
Oui. puisque je retrouve un ami si fidèle, Ma fortune va prendre une face nouvelle.
S'il y avait en ce monde, non pas des apparitions fugitives de revenants , comme il y en a peut-être , mais de vraies résurrections , quelle joie pour ceux qui regrettent sincèrement des êtres aimés que la mort leur a ravis ! et quelle juste punition pour ceux dont l'affection n'a été qu'une hypocrisie, dont le deuil n'a été qu'un masque , qui n'ont convoité qu'un héritage et en ont pris possession !
« Mais Bernard! où est donc Bernard? » Aux questions précipitées que j'adresse à Jean-Baptiste, dans le trouble de mes émotions , l'honnête Canadien essaye de répondre catégoriquement, et peu à peu j'apprends enfin tous les détails de ses dernières aventures.
Le jour même où nos deux compagnons nous quittaient pour essayer de trouver quelque gibier , ils se trouvèrent tout à coup enveloppés dans un tourbillon de neige qui les obligea à chercher un
refuge dans les bois; ils se firent une espèce de tente avec des rameaux d'arbres ; ils parvinrent, non sans peine, à allumer du feu, et campèrent là toute la nuit. Le lendemain, comme la tourmente n'était pas encore apaisée, ils furent contraints de rester encore dans leur gîte. Le jour suivant, ils purent enfin se remettre en marche, et ils voulaient revenir vers notre log-house ; mais le vent impétueux qui, depuis deux jours, labourait les ravins et les collines, en avait tellement changé l'aspect, qu'ils ne pureijt reconnaître les lieux par où ils avaient déjà^ passé, et ils s'égarèrent. Depuis plusieurs heures, ils erraient au hasard, ayant reconnu pourtant qu'ils faisaient fausse route, et cherchant leur vraie direction, quand, soudain, voilà Brisquet qui allonge son museau sur la neige et la flaire , et annonce par là qu'il est sur la voie d'une découverte.
« Encore une cache peut-être, dit Jean-Baptiste! Pourvu qu'elle soit meilleure que la dernière ! »
Non, ce n'est pas une cache ; car l'intelligent animal continue son trajet sans s'arrêter; quelquefois il fait, de côté et d'autre, un circuit, comme s'il entrevoyait un autre indice, puis revient à la ligne qu'il a déjà suivie, et à mesure qu'il avance, ses oreilles se dressent, sa queue frétille. Évidemment son instinct l'a conduit sur une piste certaine.
Les deux chasseurs le suivent avec un vif sentiment d'espoir , l'encouragent par leurs caressantes
apostrophes, et cherchent à deviner ce qui a pu attirer son attention. Bientôt ils jettent un cri de joie. Au détour d'une forêt, ils voient s'élever dans l'air un nuage de fumée; après avoir fait quelque pas, ils distinguent, sur la pointe d'une colline, le toit d'un log-house.
C'est la maison que Bauer s'est construite sur le terrain qu'il a acheté. Bernard et Jean-Baptiste y entrent avec confiance, y sont dignement accueillis, et y trouvent Gazida et sa mère qui, après s'être égarées aussi en cherchant la cabane solitaire où elles désiraient s'abriter, ont aussi découvert; par une même grâce providentielle, cette habitation des émigrés allemands.
a Oh ! que Dieu est bon ! » s'est écriée la jeune Indienne, avec des larmes clans les yeux, en voyant la porte du log-house s'ouvrir et Bernard qui est là, qui lui tend la main. L'un et l'autre alors se sont raconté à la hâte une partie de ce qu'ils avaient souffert depuis plusieurs années , et tous deux étaient trèsémus. Bernard ne pouvait cependant nous oublier dans notre triste retraite; il a dit l'endroit où nous étions. Aussitôt Fritz Bauer a mis dans son traîneau du pain, du beurre, de la viande, une bouteille d'eau-de-vie pour nous réconforter dans notre disette ; il a attelé son cheval et il est parti avec Jean- Bapliste.
Les rustiques aliments qu'ils nous apportaient
m'ont semblé les mets les plus succulents que Ton puisse goûter en ce monde, et Passe-Partout, en prenant un verre d'eau-de-vie, a déclaré qu'il se sentait rajeuni de vingt ans. Le cheval, après avoir mangé un picotin d'avoine, était parfaitement en état de nous ramener à l'hospitalière demeure où l'on nous attendait.
J'ai été m'agenouiller sur la fosse d'Éric ; nul autre, après moi, ne lui donnera ce témoignage de regret et d'affection. Le jeune Saxon qui s'était aussi intéressé à ce maladif enfant, pendant la traversée, et qui a été peiné d'apprendre sa mort, m'a pourtant promis de veiller sur sa tombe.
Je me suis assis sur le devant du traîneau, à côté de Fritz, qui me demandait humblement excuse de ne pouvoir m'offrir un meilleur siège. Jean-Baptiste et Passe-Partout se sont installés derrière nous. Le cheval, aiguillonné par le froid, s'est mis à galoper sur la neige durcie, et ses grelots tintaient gaiement à notre oreille, et Brisquet, le sagace, l'actif, le précieux Brisquet, courait en jappant à côté de lui.
En trois heures, nous sommes arrivés à Schônfeld : c'est le nom que Bauer a donné à sa propriété canadienne, en mémoire de son village d'Allemagne. Bernard est accouru à ma rencontre, et le vieux paysan saxon, et sa femme et sa fille, m'ont reçu avec une expression touchante d'affection, comme un ancien ami.
Le vieux Bauer n'est plus si sombre que je l'ai vu dans notre traversée. « Le temps et moi , disait Charles-Quint, nous sommes deux grands maîtres. » Par l'effet du temps, sans doute aussi par les prières de sa femme, la sévérité de son cœur s'est amollie ; il a pardonné à sa fille, et lui a permis de venir le rejoindre. Elle doit arriver prochainement, car elle était si impatiente de revoir sa famille, qu'elle n'a pu attendre le printemps pour s'embarquer. C'est la bonne fermière qui m'a annoncé cette nouvelle avec une tendre émotion. La malheureuse enfant! me disait-elle, nous a cruellement affligés; mais je ne pouvais cependant cesser de l'aimer, et quand elle est venue, la veille de notre départ, nous faire ses adieux, il me semblait qu'elle emportait une partie de moi-même. Grâce au ciel ! la voilà qui va revenir; alors je serai contente; quoique je regrette encore quelquefois mon pays d'Allemagne, je puis vivre et mourir en paix dans celui-ci.
Nous avons passé à Schônfeld le temps des fêtes de Noël, que les Allemands se plaisent à célébrer, et le premier jour de l'année nouvelle. Il me semble que c'est pour moi un bon augure de commencer l'année dans cette calme demeure, au milieu de ces braves gens.
Pour Bernard, tout est maintenant un favorable augure : il a reconquis Gazida, et bientôt il l'épousera. Quand ils sont assis l'un à côté de l'autre, si
heureux de causer ensemble, si confiants dans leur avenir, ils me rappellent cette pensée d'un poète anglais : « Que c'est une douce chose de voir réunis deux êtres qui entrent dans le printemps de leur vie, avec un même amour ! »
Demain, nous partons. Fritz et son père ont la bonté de nous conduire jusqu'à un village canadien, où nous pourrons aisément, dit le fermier saxon, nous procurer des chevaux et des traîneaux pour continuer notre route.
La Combe, 25 janvier
A quinze lieues de Schônfeld, est le village où nous avons, en effet, trouvé tout ce qui nous était nécessaire; un joli petit village, situé sur un sol fertile, au bord d'un des affluents de l'Ottawa. Il ne date que de quelques années, et déjà il a une chapelle catholique, un bureau de poste, plusieurs boutiques et une auberge à l'entrée de laquelle se ba-
lance, sur un triangle mobile, une planche de sapin peinte à l'huile, par un artiste du pays, et représentant un marin debout près de son navire. Au bas de cette naïve image est écrit, en grosses lettres, le nom de Jacques Cartier, le hardi capitaine de Saint- Malo, le Descubrador, pour me servir d'une expression espagnole, ou, si on me permet ce néologisme, le Découvreur du Canada.
On nous a servi, dans cette auberge, un plat de pommes de terre au lard et un rôti de coq de bruyère, dont Passe-Partout lui-même, Passe-Partout, si fier de ses talents culinaires, a été émerveillé; puis j'ai fait préparer mystérieusement, par l'entremise de Jean-Baptiste, un bol de punch, et lorsque ce bol est apparu flamboyant sur la table, chacun l'a salué par un cri de joie. Nous avons bu à la santé de la brave famille de Schônfeld et à celle de nos deux jeunes fiancés qui nous ont cordialement remerciés. Âch gott! m'a dit le vieux Bauer, en fumant sa pipe en racine d'Ulm, qu'il a apportée de Leipzig, et en savourant son verre de punch, ach gott! Es scheint mir, dass ich noch in Deutschland Uni Ah ! Dieu! il me semble que je suis encore en Allemagne!
Le charme des premiers souvenirs, l'amour de la terre natale! Ni les années, ni les voyages lointains ne peuvent les détruire. Parfois, peut-être, on s'en détourne dans une des luttes de la vie; parfois même,
ils semblent anéantis ; mais ils reposent au fond de notre mémoire, comme des sources d'eau fraîche au fond d'une grotte mystérieuse : un incident inattendu, une rencontre accidentelle, une ligne de paysage, un son, de voix, une note de musique, suffisent pour les réveiller ; le temps même qui ronge tout, tempus edax, ne fait que leur donner un nouveau prestige. Les images delà jeunesse, le souvenir du toit paternel se lient au cœur du vieillard , comme les verts rameaux du lierre aux anciennes murailles. Vers la fin de sa vie, la pensée de l'homme retourne aux jours de son printemps, comme l'oiseau nomade, après sa longue émigration, revient à son nid.
Le lendemain matin, nous avons dit adieu à nos deux Saxons. Quelle étrange chose! que j'aie retrouvé ainsi, dans une solitude du Canada, ces Allemands avec qui je m'étais embarqué, sur un des quais tumultueux de Hambourg, et quelle réflexion cela m'a fait faire! Pendant notre traversée, je me suis senti instinctivement attiré vers eux; je ne songeais guère, alors, qu'un jour ils me seraient si secourables , et que je serais si généreusement récompensé de la sympathie que je leur avais témoignée. Si l'on pouvait être bon par calcul, en ce temps de calcul universel, n'est-ce pas ce qu'il y aurait encore de plus habile ?
Ils sont retournés dans leur demeure, et moi j'ai
pris la route qui doit me ramener à la Combe : nous ne nous reverrons peut-être jamais, mais quelquefois ils penseront h moi, et je penserai à eux. Il est doux de songer que, dans les champs de la vie, on a pu semer çà et là un germe d'affection ou de gratitude : c'est l'œuvre fructueuse, c'est la moisson de l'âme. Qui sait si les anges qui planent sur la terre n'emportent pas au ciel le nom des hommes qui se souviennent l'un de l'autre à de longues distances ?
On voyage rapidement, en hiver, dans le Canada; et si le temps est beau, si Ton a pu se procurer un traîneau assez large pour s'y asseoir à l'aise, enveloppé dans de bonnes fourrures, cette façon de voyager est très-agréable. La neige couvre les diverses aspérités du terrain; la neige, affermie par le froid, est comme une immense voie lactée, composée de myriades de grains. Examinés au microscope, ces grains sont autant de petits diamants de toutes sortes de formes, ovales, ronds, quadrangulaires; il en est qui sont taillés à facettes, comme des brillants; d'autres qui ressemblent à des croix, d'autres à des étoiles, blanches étoiles tombées des flancs d'un nuage noir et cristallisées clans leur chute. Que de merveilles on découvre avec le microscope? mais il vaut mieux l'appliquer aux œuvres de la nature qu'aux œuvres des hommes.
Nos traîneaux ne sont pas élégants; ils ont été
façonnés par un artisan champêtre; mais ils sont assez commodes, et leur caisse en bois, garnie de peaux de mouton ; est posée sur deux bandes de chêne solide, qui glissent sur la neige, comme une barque sur un lac aplani, en y creusant de légers sillons.
En quelques jours, nous sommes arrivés sur les bords de l'Ottawa, et bientôt après, à Hull. Là, Bernard a conduit les deux Indiennes dans la maison où déjà elles avaient séjourné; elles y resteront jusqu'au jour de son mariage. Cette fois, du moins, elles n'ont plus à redouter les colères de Taurago et les brutalités de son fils.
Jean-Baptiste nous a quittés, impatient de retrouver sa femme, ses enfants , sa maison et aussi sa bonne Poulotte.
Passe-Partout n'est pas marié, mais il a de vieux camarades auxquels il va raconter, avec les enjolivements de sa fantaisie un peu gasconne, les divers incidents de sa dernière expédition.
Ces deux fidèles compagnons, en nous disant adieu, promettent de venir nous voir, à la Combe, et me remercient affectueusement des bontés que j'ai eues, disent-ils, pour eux. C'est bien moi qu dois les remercier de leur ferme assistance dans le cours de notre long trajet, du courage avec lequel ils ont accompli leur tâche, des modestes vertus dont ils m'ont donné l'exemple. Grâce à eux, je reviens
sain et sauf d'un voyage où j'étais menacé de plusieurs périls, et où j'ai recueilli plus d'un utile enseignement.
Il y a six mois, dans cette petite ville de Hull, que j'étais triste et découragé! L'ombre de ma tristesse s'est éclaircie comme un nuage à un rayon d'azur ; mes fébriles agitations se sont apaisées. Mais d'où vient donc le trouble que j'éprouve sur le chemin de la Combe? Je vais rentrer dans une maison où j'ai joui d'un affectueux accueil; je vais rejoindre deux hommes qui m'ont laissé un agréable souvenir: M. de Mériol et le P. Humbert. Ne me recevrontils pas avec la même franche cordialité et ne dois-je pas me réjouir de les revoir? Oui; mais près d'eux est la jeune fille qui m'est apparue comme une fée sur cette terre canadienne, comme la chaste et gracieuse fée des bois, que les Norvégiens célèbrent dans leurs légendes. Je n'avais pas la prétention de lui plaire; j'aurais voulu pourtant ne pas produire sur elle une impression mauvaise, et je l'ai choquée par une absurde digression en un de ces jours d'erreur que les Anglais appellent les jours non gardés : The wiguarded days.
Que de fois j'ai pensé à elle dans mes silencieuses et mélancoliques rêveries, pendant mon voyage! En me rapprochant du lieu qu'elle habite, je pens à elle plus vivement, mais avec un singulier mélange de crainte et de désir : je voudrais qu'elle ne fût pas
à la Combe, et pourtant je dois m'avouer que si je savais qu'elle n'y fut pas, je ne serais point si pressé d'y revenir.
Elle est à la Combe! Son doux visage est le premier que j'aie aperçu en arrivant; elle était assise derrière sa fenêtre. En nous voyant venir, elle s'est levée subitement et a disparu : elle allait en toute hâte annoncer à son père notre retour. Aussitôt tous les domestiques du logis ont été en mouvement. M. de Mériol est accouru sur le perron avec un cri de joie, et nous a embrassés, Bernard et moi ; puis, me prenant amicalement par le bras, m'a conduit dans son cabinet :
« Comme nous avons été inquiet de vous ! m'at-il dit. Voilà si longtemps que vous êtes partis, et pas de nouvelles! Le P. Humbert a été fort occupé de vous et a prié pour vous, dans la visite qu'il nous a faite dernièrement, et je suis sûr qu'il prie encore, à Montréal, où il est retourné la semaine dernière. Je vais lui écrire pour mettre fin à ses sollicitudes. Mais, voyons, asseyez-vous là, près du feu, dans ce fauteuil, en attendant qu'on ait préparé votre chambre et votre souper : contez-moi les principaux événements de votre odyssée. »
Je lui ai dit d'abord de quelle façon nous avons retrouvé Gazida, ce qui l'intéressait vivement par l'affection qu'il a vouée à Bernard; puis je lui ai dit quelques autres incidents de notre voyage qui l'a-
musaient ou le rendaient sérieux, et la mort d'Eric, qui lui a fait de la peine.
J'en étais là, lorsque Mlle Berthe est entrée, plus rose et plus blanche, plus charmante que lorsque je l'avais vue pour la première fois; elle s'est avancée vers nous, timide et rougissant, et m'a salué avec une telle expression de bonté et de naïve confiance, qu'à l'instant même toutes mes appréhensions se sont évanouies.
Je suis de ceux qui, par une faiblesse naturelle ou par une sorte d'abandon nonchalant, ne résistent guère à l'influence du cercle au milieu duquel ils se trouvent placés. Mon pauvre moi se contracte à l'approche^d'une physionomie sévère ou contrainte, comme une plante inerte au souffle d'un vent froid, et le peu qu'il vaut ne se produit que par l'effet d'une bienveillance qui l'encourage.
Au regard lucide et suave de l'aimable fille de M. de Mériol, j'ai senti que si j'avais un jour suscité en elle une réflexion pénible, cette impression était remplacée par un bon vouloir qui me réjouit.
Dès ce jour, j'ai passé de longues heures avec Mlle Berthe, en promenades le long du lac et du bois, si le temps nous permet de sortir; en lectures et en causeries, au coin du feu.
Elle a le goût des choses sérieuses, et lorsque son père et moi nous nous engageons dans quelque grave question, elle continue tranquillement à faire sa ta-
pisserie; mais, à l'attention avec laquelle elle nous écoute, il est évident qu'elle s'intéresse à nos dissertations, et je crois qu'elle pourrait bien souvent y prendre part si elle n'en était empêchée par sa modestie. Quelquefois aussi, elle intervient dans notre entretien par une remarque ingénieuse, et quand on la complimente sur la justesse de ses observations, elle paraît toute confuse, comme si elle avait été trop hardie en émettant son opinion. Quelquefois, nous lisons ensemble un livre d'histoire ou de poésie, et je vois alors se refléter sur sa figure, comme dans un miroir, toutes les émotions de surprise, d'attendrissement, de crainte ou d'admiration que lui fait éprouver cette lecture, et ce sont de vraies candides émotions. Elle aime aussi la musique, et justement comme je l'aime, c'est-à-dire qu'elle n'emploie point ses dix doigts à exécuter des tours de force sur les touches de son piano, mais quelle accompagne simplement et sans aucune prétention un chant choisi parmi les moins bruyants et les plus mélodieux.
L'âme d'une jeune fille intelligente et pure est comme une fleur dont les nuances délicates et les fines beautés ne se révèlent que par gradations à celui qui l'examine à diverses reprises et attentivement.
Ainsi, en observant dans la régularité de son existence la jeune fille près de laquelle le hasard m'a conduit, en étudiant ces diverses impressions,
peu à peu je découvre en elle de nouvelles qualités d'esprit et de cœur, dont quelques-unes pourraient aisément exciter l'enthousiasme d'un poète :
Heureuse la beauté que le poète adore, Heureux le nom qu'il a chanté I
Je crois bien que plus d'une femme ne peut se courroucer de l'hommage qu'on lui rend en strophes harmonieuses. Lalagéen'a probablement point blâmé Horace de la désigner par ces deux gracieuses épithètes : dulce ride idem, dulce loquentem. La fantasque Cynthie ;a peut-être été attendrie, dans ses fougueux emportements, par les vers de Properce. Lesbie, qui pleurait la mort de son moineau, et qui empoisonnait résolument son mari, ne méritait pas d'être chantée par le tendre Catulle, ni la licencieuse Corinne par Ovide. Mais Laure, la vertueuse mère de famille, et l'idéale Béatrice, et la noble Léonore d'Est resteront à jamais justement célèbres par le sentiment qu'elles ont inspiré à trois écrivains de génie.
Sur le trône d'Angleterre s'est assise une femme qui non-seulement souriait à ces galanteries poétiques, mais qui les convoitait, les exigeait et voulait les avoir toutes à elle seule : c'est la hautaine, l'orgueilleuse, la froide, la cruelle Elisabeth, l'implacable ennemie de l'infortunée Marie Stuart. Elle n'admettait aucune rivalité dans l'exercice de son
pouvoir, et ne voulait en admettre aucune dans l'empire de sa très-problématique beauté. Jusqu'à son dernier jour, il a fallu que ses courtisans parussent ravis de l'incarnat de ses lèvres, de l'éclat de ses yeux, et tous les grands poètes de son temps l'ont chantée : elle est la Gloriana de la reine des fées de Spenser; la Cynlhia, la royale vestale de Shakespeare; l'image superbe des Sydney et des Raleigh.
Je me fais pourtant une autre idée du bonheur qu'une femme peut éprouver par l'affection qu'elle inspire. Il me semble que les sentiments les plus doux sont les plus mystérieux, que l'amour le plus vrai n'est point celui qui éclate en sonnets, en élégies , en épithalames, et que la beauté la plus digne d'envie n'est point celle qui fait un grand bruit.
« Vous êtes heureux, monsieur, disait Louis XIV à un de ses gentilshommes ; vous avez un fils dont on parle, et une fille dont on ne parle pas. »•
La douce et pudique fille de M. de Mériol doit imposer à ceux qui la voient cette réserve respectueuse. Je n'en parle qu'à moi-même et à toi, mon cher Georges, à toi, le fidèle confident de mes secrètes pensées, et par l'habitude que j'ai prise de causer avec toi à cœur ouvert, par une sorte d'obligation envers ta généreuse et constanle amitié; je vais te dire ce qui m'est arrivé hier.
Hier soir, après dîner, au moment où nous rentrions dans le salon, un domestique est venu demander à M. de Mériol s'il voudrait bien recevoir un paysan qui avait une requête pressante à lui adresser. M. de Mériol est sorti, pour lui donner audience dans l'antichambre. Je me trouvais seul alors, pour la première fois, avec Mlle Berthe, et je ne sais comment, à l'instant où son père me quittait, j'ai été tout troublé de me voir ainsi seul en face d'elle.
J'ai pris sur la table un volume des poésies de Longfellow; j'ai essayé d'en lire quelques pages, mais je ne voyais pas bien ce que je lisais ; je sentais que ma voix tremblait. Tout à coup, enfin, ne pouvant maîtriser mon émotion, j'ai laissé tomber le volume sur mes genoux, et j'ai dit à la jeune fille : «je vous ai péniblement surprise, un jour, par le vilain tableau que j'ai fait des vilains penchants de ce monde, et vous avez dû penser qu'en proclamant un principe universel d'égoïsme, j'étais tout disposé à admettre dans la conduite de ma vie ce même égoïsme. Je me suis bien repenti de cette sotte incartade, et j'ai été bien affligé en songeant au souvenir que vous pouviez en conserver. »
Aux premiers mots que j'ai prononcés, Mlle Berthe a incliné son front, en rougissant, sur la tapisserie qu'elle tenait entre ses mains; puis, comme je me taisais, attendant sa réponse, elle a relevé un peu
sa jolie tête, et m'a dit, d'une voix émue : « C'est vrai; je vous ai su mauvais gré de me montrer la société humaine sous un aspect que je n'avais encore jamais pressenti, car je ne voyais autour de moi que des natures honnêtes, des cœurs aimants et généreux. Je dois vous avouer aussi que je n'ai pu m'empêcher de concevoir à votre égard une impression défavorable et injuste.
— Injuste, avez-vous dit?
— Oui. Bernard m'a raconté tout ce que vous aviez fait pour lui et pour ses compagnons, avec quelle sollicitude vous vous étiez occupé de leurs besoins, et votre patience en des jours de disette, et votre douleur à la mort d'Éric.
— Cher Bernard!... Et maintenant?
— Maintenant, je vous crois vraiment compatissant et vraiment bon.
— 0 Dieu ! merci de ces douces paroles que je n'aspire qu'à mériter ! »
En proférant cette exclamation , par un mouvement irrésistible, j'ai pris sa petite main entre ]es miennes, et ses yeux se sont levés sur moi, ses yeux bleus comme l'azur d'un cielprintanier, limpides et profonds comme l'eau transparente d'un lac, et tous deux nous nou s sommes regardés un instant en silence*
« Berthe! Berthe! » me suis-je écrié.
J'ai cru sentir alors sa main trembler légèrement dans la mienne.
M. de Mériol est rentré.
Sa fille et moi nous n'avons pas fait un serment; nous n'avons pas même échangé une tendre parole. Quelle joie pourtant et quel espoir j'ai dans le cœur !
La Combe, 10 février.
Ma mère avait bien raison de répéter si souvent, mon cher Georges, que nous ne devions jamais cesser de nous fier à la Providence. Par des âpres , sentiers dont je ne pouvais entrevoir la fin, par des épreuves dont je ne comprenais pas la raison, par des souffrances que je ne croyais pas avoir méritées, la Providence m'a ramené clans la vraie et digne voie où il me semble que je dois trouver tout ce qu'on peut avoir de bonheur en ce rnonie.
M. de Mériol consent à mon mariage. Je lui ai exposé l'état de ma fortune, ne fut-ce que pour lui montrer que je n'avais pas besoin de me marier pour m'enrichir. Là n'était point son souci ; sa
grande crainte était de rester séparé de sa fille; mais il a été convenu que nous vivrions ensemble. Nous irons tous les trois en France ; nous reviendrons au Canada. Nous aurons une maison d'hiver sur les bords de la Seine et une maison d'été près de l'Ottawa, à deux mille lieues de distance! C'est un peu loin ! Mais les bateaux à vapeur vont si vite!
J'espère, mon cher Georges, qu'un jour tu feras ce voyage avec nous, et tu aimeras ce pays que j'ai si vite appris à aimer.
Les noces de Bernard se feront en même temps que les miennes. C'est le P. Humbert qui célébrera ces deux mariages. Jean-Baptiste y viendra, conduit par Poulotte, escorté de Brisquet, et Passe Partout, à qui je persuaderai que, sans ses conseils, on ne pourrait préparer convenablement le dîner.
Ah! cher Georges, je voudrais que Marguerite, qui m'a tant affligé , fût heureuse ; que tous ceux qui ont été injustes à mon égard fussent heureux; que tout le monde fût heureux! Car, moi-même, je suis si heureux, qu'à chaque instant je me surprends à murmurer le chant de joie de Pétrarque :
Benedetto sia il giorno e'1 mese, e l'aimo.
Quelquefois pourtant , dans la sérénité de mon âme, passe comme une ombre le souvenir d'Éric, le pauvre orphelin qui est mort pour me défendre. J'en ai parlé à Berthe, qui m'a dit, en me prenant
les mains et me regardant avec ses deux bons yeux d'enfant : « Cher Henri , nous devons être compatissants envers tous ceux qui ont besoin d'une protection, ou d'un secours. En mémoire de lui. nous le c ons encore plus, »