‹ GazidaChapitre 4 sur 5 · Amour d'enfant. De l'eau dans un panier · texte numérisé non relu

Amour d'enfant. De l'eau dans un panier

tune inespérée. Mon père me conduisit dans son pays de Franche -Comté, dans le domaine de ses aïeux. Ce domaine avait été morcelé et acheté par les paysans du village. Le château avait été démoli ; il n'en restait que quelques traces: deux fossés à demi comblés et un rempart à moitié rompu, vestiges dérisoires qui semblaient n'avoir été conservés que pour attester l'inutilité de ces moyens de défense contre le plus redoutable des orages, l'orage des soulèvements populaires.

« Avec la somme assez considérable qui fut payée à mon père pour les biens de sa famille, et pour ceux dont ma mère devait hériter , il aurait pu aisément reconstituer son patrimoine, reprendre sa place sur la terre de ses aïeux, et conquérir ce qui était alors pour tant de gens l'objet d'une vive ambition, le titre de membre d'un conseil général, de député, peut-être même de pair de France.

« Mais il avait adopté une autre patrie, consacrée pour lui par la sueur de son travail, par le lien de la douleur, le plus puissant des liens, par l'œuvre difficile qu'il avait entreprise, par les deux tombes creusées dans son exil. Il fit restaurer la sépulture de ses parents; il fonda un établissement de bienfaisance dans l'église où il avait été baptisé et dans celle où il s'était marié; puis, nous revînmes dans le Canada.

« Le capital qu'il apportait avec lui, il ne voulait

point le placer dans des spéculations industrielles; il remploya à acquérir et à défricher de nouveaux terrains. Il attira autour de lui des ouvriers, des agriculteurs. Il construisit à la place de son primitif log-house cette maison, puis la chapelle et le moulin, et une école. Sur la fin de sa vie il eut la joie de me voir marié comme il le désirait, avec une douce jeune fille, dont ni lui ni moi, hélas! nous ne prévoyions la fin prématurée. Il mourut en tenant sa main et la mienne dans ses deux mains convulsivement serrées. Son orgueil était d'avoir créé sur ce sol désert toute une active colonie, sa satisfaction de conscience d'y avoir tendu une main secourable à quiconque avait besoin de lui, et sa joie de me laisser ce double héritage : héritage matériel, héritage de charité. »

M. de Mériol ayant ainsi achevé son simple récit, pencha la tête sur son sein et resta absorbé dans une muette rêverie, comme un voyageur qui, ayant fini son long trajet, s'arrête au bord du chemin, et retourne par la pensée dans les lieux qu'il a parcourus.

« Et vous n'avez jamais, lui dis-je, songé à quitter ce village ?

— Non, me répondit-il. Pourquoi le quitterais-je? Tous les souvenirs qui me sont chers, et tous les liens que Dieu m'a donnés ne sont -ils pas ici? On n'emporte point, disait Danton, la patrie à la semelle

de ses souliers. Ma patrie à moi, c'est le coin de terre où je suis né, à l'ombre des forêts primitives, où sont ensevelis tous ceux qui furent mon monde, à cette extrémité des régions habitées. A mon âge, on ne doit point entreprendre une aventureuse pérégrination si l'on désire dormir près de la tombe de ses pères, selon la touchante expression de la Bible.

« Quand on a commencé dans ce pays à lancer des bateaux à vapeur sur les fleuves qui n'avaient jamais été sillonnés que par le canot de l'Indien, ou la lourde barque du marchand, et à poser des rails sur le sol où Ton s'estimait heureux autrefois de trouver une sorte de chemin vicinal, j'ai été très-souvent sollicité de m'associer à des spéculations qui devaient me rapporter des bénéfices considérables. Si nous devions avoir la longue existence que les livres de Moïse assignent aux premiers hommes et la nombreuse progéniture des patriarches, il me paraîtrait assez naturel que nous eussions le désir d'accroître notre fortune , pour en jouir pendant plus d'un siècle et pour la partager entre une postérité de Jacob et d'Ésaù. Mais notre vie est si courte! je ne comprends pas qu'on en plonge volontairement une partie dans le froid dédale des calculs pécuniaires, quand on peut en faire un plus doux et plus sage emploi! La fortune qui m'a été léguée suffit pleinement à tous mes besoins, et ma fille, mon unique

enfant, ne désire pas que je m'efforce d'accroître cet héritage.

« Plus d'une fois aussi J'ai été engagé à entrer dans le mouvement des affaires administratives et politiques de ce pays; on m'a même offert la députation d'un des districts de Montréal, et j'aurais pu devenir ainsi un des principaux fonctionnaires du Canada et peut-être même un des conseillers du gouvernement, revêtu d'un bel habit brodé et occupant une place d'honneur dans les banquets officiels. Mais je me suis très-scrupuleusement scruté, et j'ai reconnu que je serais un très-pauvre discoureur, et qu'en acceptant le titre qui m'était proposé, je l'enlèverais fort sottement à un homme plus méritant ou plus ambitieux que moi. N'est pas ambitieux qui veut. Cette maxime peut vous paraître singulière; mais je la crois vraie. Je crois que dans le mouvement d'effervescence des sociétés modernes, dans ce déclassement continu et universel de toutes les existences qui, autrefois, avaient leur place déterminée, et leur route paisible à suivre, on peut diviser, à quelque situation qu'ils appartiennent, les hommes en deux grandes catégories : ceux qui auront le tempérament ambitieux, comme on a le tempérament sanguin ou bilieux, et ceux qui ne l'auront pas.

« En vertu de ce principe, je ne blâme point les ambitieux, je les plains quelquefois ; je plains surtout ceux dont l'ambition se tourne en des convoitises

d'argent, et je remercie le ciel d'avoir écarté de moi la coupe empoisonnée de ces misérables cupidités. Tout homme, si chétif qu'il soit, a pourtant certaines facultés physiques et morales à employer et une certaine tâche à continuer. Je me suis dit que la mienne était ici, sur ce sol labouré par mon père, dans cette communauté dont il a été le fondateur et qu'il m'a confiée. N'avez-vous pas vu, dans le cours de votre vie, des gens s'en aller bien loin, chercher un devoir de convention et oublier celui qu'ils avaient à remplir à leur foyer? A Québec et à Montréal, on pourrait compter un bon nombre de femmes qui se font un honneur d'organiser des souscriptions et des loteries pour les missions de la Polynésie, ou le rachat des petits Chinois, et qui ne porteront pas une tasse de bouillon à un pauvre vieillard qui languit malade dans leur voisinage, ou un vêtement à l'enfant dénudé, qui grelotte à leur porte. « Si cha- « cun, a dit Bernardin de Saint-Pierre, s'occupait de « mettre l'ordre dans sa maison, l'ordre serait dans « l'État. » J'ajouterai à cette maxime : Si chacun faisait près de soi tout le bien qu'il peut faire, le bien serait universellement répandu dans l'humanité.

« Ainsi, dis-je à ce sage philosophe qui de plus en plus me séduisait par son langage, vous êtes heureux de votre sort ?

— Heureux! m'a-t-il répliqué. Vous savez les paroles que Mlle de La Vallière adressa à ceux

qui l'interrogeaient dans sa retraite des Carmélites. « Ètes-vous heureuse? lui demandait-on. — Non pas ce heureuse, répondit-elle , mais contente. » N'est-ce pas la plus juste réponse que puissent faire ceux-là même qui ont été le plus favorisés par la Providence? Oui, je suis content autant qu'on peut l'être en ce monde, où il n'est donné à personne d'avoir un complet et perpétuel contentement.

« La terre que nous cultivons trompe souvent notre espoir. Mais ne calomnions point la terre, a dit un poëte : « elle est notre mère, elle nous a enfantés; « elle nous a nourris, et une heure viendra où nous « la prierons de nous recevoir dans son sein. »

« Les gens que nous employons à notre service, ou avec qui nous avons d'autres rapports, ne sont pas toujours ce que nous voudrions qu'ils fussent pour notre utilité ou notre agrément; mais quelques gouttes de miel suffisent pour édulcorer une amère boisson, et quelques douces paroles, quelques procédés indulgents suffisent souvent pour apaiser une difficulté. C'est de notre vanité que viennent la plupart du temps nos exigences. Si nous n'avions pas l'idée que tout nous est dû, nous serions plus satisfaits de ce qui nous est accordé. Si nous avions moins de tendres complaisances pour nous-mêmes, nous serions moins sévères envers les autres.

c Un aimable écrivain, M. Joubert, disait: «Quand « mes amis sont borgnes, je les regarde de profil. »

« Combien de misérables petites révoltes nous nous épargnerions, si nous voulions voir ainsi de profil une quantité de choses qui, de face, nous seraient désagréables.

« La dernière recommandation que mon père m'ait adressée, au moment où ses lèvres allaient à jamais se fermer, est celle-ci: «Sois bon. » Lui-même m'avait donné toute sa vie l'exemple de la bonté. Je tâche de l'imiter.

« Ainsi que la colombe, je jette un brin d'herbe à la fourmi qui se noie.

« Ainsi que Job Je crois que je dois être, quand l'occasion s'en présente, le bâton de l'aveugle et le pied du boiteux. On dit qu'au temps où nous vivons la bonté est une sottise, et qu'on ne peut être bon et confiant sans être dupe. Dupe de quoi ? De quelques larmes hypocrites par lesquelles nous nous laissons toucher, de quelques protestations trompeuses qui obtiendront de nous un témoignage de sympathie immérité, peut-être aussi de quelques transactions accidentelles où nous serons accrochés par quelque main rapace, comme les moutons dans un étroit sentier par les épines d'un buisson. En résumé, ce ne sont pas de grandes causes d'afflictions. Celui-là n'est-il pas bien plus tristement dupe, qui reste constamment en garde contre tout ce qui pourrait l'émouvoir, et se crée par sa défiance de perpétuels soucis ? Ce qu'il cherche pour être heureux est pré-

cisément ce qui l'empêche de l'être : il regrette tout ce qu'il donne ; il craint toujours de perdre. A la fin, il sera comme les plus pauvres, cousu dans un linceul et cloué entre quatre planches. Les épargnes qu'il aura faites, en s'imposant une foule de privations, et en gardant sur sa poitrine une égide de fer, qui n'était point l'égide de la sage Minerve, seront livrées à des légataires qui jouiront gaiement de sa fortune, et l'accuseront peut-être de ne l'avoir pas faite plus considérable. »

Ainsi m'a parlé mon cher hôte de la Combe.

J'ai toujours eu un penchant singulier pour la société des vieillards. Dans mon enfance, j'étais le favori d'un vieil officier balafré, qui avait fait les campagnes d'Egypte, d'Allemagne et de Russie, et qui me racontait, en fumant sa pipe, des choses merveilleuses de la terre d'Orient et des régions du N'ord. C'est peut-être cette impression première qui à éveillé en moi l'amour des voyages. Goethe, le grand poëte, a écrit une page charmante sur les influences imperceptibles dont l'homme éprouve peu à peu et souvent à son insu l'action continue : « Celui, dit-il, qui a vécu à l'ombre des grands chênes, n'aura pas le même caractère que celui qui a grandi au milieu des myrtes et des orangers. » N'est-il pas probable aussi que celui dont la jeune imagination aura été saisie, dès son premier élan, par des récits étranges, ou par la lecture de quelques

livres fabuleux, n'aura point la même disposition d'esprit que celui dont l'attention aura été fixée de bonne heure sur le pupitre d'un comptoir et les colonnes de chiffres de Barème.

Plus tard, à mon entrée dans le monde, j'ai eu le bonheur d'être admis dans l'intimité de quelques dignes vieillards, et j'ai souvent recherché leur entretien, de préférence à celui des jeunes gens de mon âge. Ce que les vieillards savent, ils l'ont appris, non point par une étude précipitée, mais par l'expérience, cette grande, cette austère institutrice. Ils ont eu aussi leurs jours d'effervescence, leurs heures d'orage ; ils se souviennent des diverses épreuves qu'ils ont faites dans la traversée de leur vie, comme le pilote des écueils qu'il a rencontrés dans sa navigation, sur les océans. Les rides de leur front sont comme les plis d'un livre qui renferme de secrets enseignements; leur tète blanche est, comme celle du sphinx, pleine de leçons et de révélations mystérieuses. Il en est qui, à la fin de leur voyage, se retirent dans le port d'une égoïste indifférence, et en entendant gronder la tempête, murmurent avec une froide quiétude le suave mari magno de Lucrèce; mais il en est qui gardent dans leur cœur attiédi une source inépuisable de sympathies pour tous ceux qui les entourent, qui restent fidèles à la sentence proverbiale de Térence :

Homo sum : humani nihil a me aUenum puto.

Ceux-là suivent, avec une pensée charitable, avec un regard bienveillant, les jeunes gens qui s'aventurent dans quelque périlleux sentier, et leur bienveillance a la douceur mélancolique, la clarté pure, la sérénité d'un crépuscule du soir.

Ainsi nr apparaît le noble vieillard, qui, sur une simple lettre de recommandation, m'a si amicalement reçu dans sa demeure. Sa belle figure, encadrée dans de longs cheveux blancs, a une expression indicible de bonté ; son regard et son sourire reflètent la lumière de son âme ; sa parole vibre agréablement à mon oreille. En m'abandonnant au sentiment qu'il m'inspire, j'aime à remarquer les égards que chacun lui témoigne et l'empressement joyeux' avec lequel ses domestiques le servent; car, par là, je reconnais qu'il est aimé et respecté comme il doit l'être.

Je ne comptais m'arrêter ici que quelques jours, et voilà que j'y suis depuis plus de trois semaines,' et je ne sais même quand je partirai. Mais, d'abord, j'attends le retour de Bernard que je voudrais tâcher d'associer à mon voyage, puis je désirerais voir aussi le missionnaire Humbert qui connaît si bien les Indiens, puis, enfin, n'est-il pas naturel que j'aie quelque envie aussi de connaître la fille unique de M. de Mériol, qui est comme la fée invisible de cette maison des bois? D'ailleurs, pourquoi me presserais-je de partir? On reste volontiers sous le toit où Ton jouit d'un doux accueil, et moi j'ai trouvé dans cette

habitation solitaire une agréable diversion à de douloureux souvenirs et le repos. Grata quies.

De même qu'il y a des atmosphères physiques dont les médecins recommandent à leurs malades la salutaire influence, il y a des atmosphères morales où l'âme s'apaise peu à peu dans ses agitations, et par toutes ses facultés de sensation respire, comme la plante par tous ses pores, une lumière bienfaisante et un air pur qui la ravive.

16 août.

Dans une de ces bonnes causeries dont M. de Mériol me gratifie, au retour de mes promenades à travers ses champs et ses bois, il s'est mis, hier, à me parler des missions catholiques du nouveau monde, particulièrement des missions françaises qui ont répandu l'enseignement de l'Évangile parmi les tribus indiennes du Canada et de l'Amérique septentrionale, depuis les bords de l'Atlantique jusqu'à ceux de l'océan Pacifique, depuis les côtes glacées

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du Labrador jusqu'aux rives tropicales du golfe du Mexique.

A l'époque où les premiers missionnaires pénétrèrent dans cette immense région, elle n'offrait aux regards qu'un sombre et effrayant aspect : ici les profondes et ténébreuses forets; là les prairies de l'ouest, pareilles à un océan; ailleurs la plaine sablonneuse et les marécages. Là où s'élèvent aujourd'hui tant de cités populeuses, on ne voyait pas une maison; là où se déroulent les rails des chemins de fer, on ne distinguait pas même un sentier. La charrue n'avait point labouré ce sol; le minerai n'avait point été arraché aux entrailles de la terre, pour être converti en ustensiles d'agriculture, en instruments de guerre. Les plus simples industries de la vie civilisée étaient ignorées dans cette contrée.

Ça et là erraient les nomades tribus d'Indiens; -çà et là aussi, dans des cabanes en écorce de bouleau, dans des villages défendus par des palissades en bois, on trouvait quelques communautés sédentaires qui, par leurs institutions, par leurs procédés de commerce et d'agriculture, apparaissaient comme les restes d'une ancienne peuplade plus civilisée. Autour de chaque tribu isolée s'étendaient de vastes espaces déserts, où ceux qu'on appelait les braves allaient également à la chasse des hommes et des animaux.

Ces tribus ne se composaient que d'un petit cer-

cle d'individus; mais elles étaient disséminées, de côté et d'autre, en si grand nombre, que chaque rivière, chaque lac portait le nom d'une nation spéciale. Par leur physionomie, leurs vêtements, leurs habitudes, elles avaient une apparence à peu près uniforme; l'EurQpéen ne les distinguait l'une de l'autre qu'à leur dialecte et à quelques tatouages particuliers.

La grande famille des Algonquins, divisée en plusieurs tribus, occupait tout le bassin du Saint-Laurent, la vallée occidentale du Mississipi et la plage de l'Atlantique jusqu'au cinquante-cinquième degré de latitude. Plus bas, du côté du golfe du Mexique, étaient les Muscogulgnes ou Mobiliens. Entre ces deux races considérables se trouvaient deux peuplades destinées à devenir plus célèbres que les autres : les Hurons et les Iroquois qui, des rives du lac Huron et du lac Ontario, s'étendaient jusqu'à la Caroline du nord, et touchaient aux Cherokees, les montagnards aborigènes de l'Amérique. Près de ceux-ci étaient les clans des Creeks, des Yamarres, des Apalaches, des Natchez. A l'ouest du Mississipi, du côté de l'Arkansas, campaient les Dakotas, les Sioux, les Assiniboins ; au sud-ouest, les cohortes du Nouveau-Mexique, et les nombreuses tribus qui existent encore dans la Californie etl'Orégon.

C'est au sein de cette sauvage arène que le missionnaire catholique entreprenait de porter la lumière

de l'Évangile, au milieu de ces peuplades primitives, divisées en une quantité de clans, séparés l'un de l'autre par la différence de leur dialecte, armés perpétuellement l'un contre l'autre, à peu près tous également barbares, également assujettis à leurs superstitions traditionnelles et à leurs fables mythologiques.

Quels obstacles le missionnaire n'avait-il pas à surmonter pour faire admettre son enseignement par une telle population ? Et il en devait rencontrer d'autres, non moins graves, dans la nature même de la contrée. En s'aventurant dans son dangereux voyage, il était exposé à la rencontre des bêtes fauves ou des guerriers errant avec leurs flèches et leur tomahawk à la recherche d'une nouvelle proie, et s'enorgueillissant d'ajouter un nouveau trophée à leur sanglant cordon de chevelures humaines. Il était exposé aux chaleurs brûlantes de l'été, au froid glacial de l'hiver, aux diverses maladies enfantées par un rigoureux climat, loin de tout abri et de tout secours fraternel; il était exposé à se noyer dans les rivières torrentielles, ou à périr de faim dans les bois.

Mais ni ces dangers, ni les fatigues, ni les privations et les difficultés de toutes sortes ne pouvaient arrêter le zèle de ceux qui voulaient obéir à cette parole de Dieu : « Allez et enseignez les nations» »

Avec les premiers explorateurs et les premiers colons du Canada, apparurent les missionnaires : prê-

très séculiers et réguliers, religieux de différents ordres, animés d'une noble ardeur, quittant volontairement le village bâti par leurs compatriotes, les cités naissantes des rives du Saint-Laurent, renonçant aux agréments d'une vie paisible, pour se jeter dans les hasards .d'une existence pleine de périls.

Quelquefois une mission était formée par une ordonnance royale, et l'apôtre évangélique payé par l'État comme un soldat, se rendait à son poste comme un soldat. Quelquefois c'étaient les colons qui, par des cotisations volontaires, subvenaient eux-mêmes aux besoins de ces vaillants prédicateurs. Quelquefois c'étaient des princes, des nobles qui, par un généreux sentiment de piété, donnaient l'argent nécessaire pour payer les frais de voyage d'un prêtre, pour envoyer au delà de l'Atlantique des croix, des vases sacrés, des vêtements sacerdotaux. Mais souvent le missionnaire s'en allait seul, la croix à la main, sans appui, sans protection. Insensible à toutes les privations et à toutes les injures, sans souci du danger, sans crainte de la mort, il poursuivait son œuvre avec son ardente charité, sa foi en Dieu, et sa résignation à la volonté de la Providence. Les mêmes actes d'héroïsme, les mêmes vertus de pauvreté et d'abnégation, les mêmes miracles qui, dans d'autres pays, avaient illustré la primitive Église, éclataient à plusieurs siècles de distance dans les contrées septentrionales. En Europe, plus d'une

ville florissante doit son origine à quelque humble religieux qui, le premier, pénétra au milieu d'une forêt sombre et y éleva un oratoire. En Amérique, plus d'une province, aujourd'hui animée par une active population, a été, pour la première fois, explorée et signalée aux colons par un missionnaire. Les protestants s'accordent tous à rendre hommage à la vertu de ces prêtres catholiques, et leur nom inscrit dans les annales chrétiennes doit l'être également dans l'histoire du développement des connaissances humaines en Amérique , car ils ont été les premiers pionniers et, sur certains points, les premiers géographes de cet immense continent.

« Le P. Humbert, m'a dit M. de Mériol, est un de ces hommes de l'ancien temps, à la fois doux et ferme, indifférent à son bien-être matériel, plein de hardiesse et de résolution en ce qui tient à son œuvre évangélique. Tout jeune, il a eu une étrange aventure qui a déterminé sa vocation religieuse. Son père, riche marchand de bois de Montréal, n'avait pas d'autre désir que de l'associer un jour à son commerce, et en l'envoyant à l'école, il lui recommandait de s'appliquer principalement à l'arithmétique. Mais l'enfant avait un goût ardent pour la lecture, surtout pour la lecture des livres de voyage, vrais ou fictifs, et les plus fictifs étaient ceux qui le charmaient le plus. Il m'a raconté qu'il lut quatre fois de suite, le Robinson Crusoé. A l'heure de sa ré-

création, il s'enfuyait dans le grenier avec son cher roman, pour n'être point troublé dans son entraînement; la nuit, il. allumait sa lampe pour le relire encore. Rien n'agit plus vivement, et quelquefois plus fatalement, sur de jeunes imaginations que la connaissance de certaines œuvres. C'est un fait notoire que le Werther de Goethe a fait germer dans plus d'une tête exaltée l'idée du suicide. Après la représentation et la publication des Brigands de Schiller, des jeunes gens, follement enthousiasmés par la dramatique image du héros de cette tragédie, prirent la résolution de s'armer comme lui, pour combattre comme lui les vices et les hypocrisies de la société. En Danemark, le mélancolique Ewald, ayant lu l'œuvre si célèbre de Daniel de Foe, prit à onze ans la résolution de se rendre en Hollande, avec l'espoir de trouver là un navire qui se dirigerait vers Batavia, ferait naufrage en route, et le jetterait sur une île déserte. Son maître le rejoignit au moment où il s'acheminait du côté de la plage, arrangeant dans sa petite tète ses fantaisies de voyage. Il était déjà à dix lieues de son village.

« Sans connaître cette escapade du poëte danois, le jeune Humbert, fasciné par la même lecture, prit la même décision, mais il alla plus loin. Avec l'argent dont son père le gratifiait assez libéralement, il se rendit à Albany. Là, comme il cherchait sur les rives de l'Hudson un navire prêt à partir pour les

régions lointaines, il rencontra un de ces industriels, dont l'Amérique pullule, et dont il devait être l'innocente victime.

« C'était un de ces hommes qui, dans les tiraillements de Yauri sacra famés, sont disposés à tout instant à se jeter dans toutes sortes d'entreprises: aujourd'hui dans une aventureuse expédition, demain dans les trames d'un comptoir préparées artificieusement comme des toiles d'araignée, pour capturer les pauvres insectes étourdis.

« Complètement illettré, sachant à peine signer son nom, cet homme avait besoin d'un clerc, pour l'assister dans des comptes, souvent fort embrouillés. Le candide fugitif semblait lui être envoyé à l'improviste par un propice Mercure; il le flatta dans ses rêves ingénus, et lui promit de le conduire dans des îles bien plus étonnantes que celle de Piobinson. Enfin, il l'emmena à Xew-York, et de là, par l'Ohio et le Mississipi, à Saint-Louis, où il voulait s'associer à une de ces caravanes qui transportent des marchandises à Santa-Fé , la capitale du Nouveau- Mexique.

« Au milieu des prairies désertes, sur les rives de l'Arkansas, la caravane fut surprise par une bande deSioux. Les hommes qui raccompagnaient n'étaient point en assez grand nombre pour résister à l'attaque d'une de ces hordes de sauvages, montés sur d'excellents chevaux, brandissant leurs lances, leurs

tomahawks ; quelques-uns portant des fusils, et tous poussant leur cri de guerre, un cri effroyable dont nul autre ne peut donner l'idée, un cri aigu, perçant, qui, dans ses longues vibrations, résonne comme un glas de mort, et laisse à jamais une impression d'épouvante dans l'esprit de ceux qui l'ont une fois entendu. A cette clameur terrible qui annonce l'apparition d'une troupe d'Indiens hostiles, comme les sifflements du vent annoncent un ouragan, la plupart des charretiers du convoi s'enfuirent; d'autres se joignirent aux cavaliers armés qui escortaient les voitures, et engagèrent le combat; mais ils furent bientôt vaincus. Brown, l'indigne patron du jeune déserteur, périt en essayant de défendre son ballot de soie avec lequel il comptait réaliser, à Santa-Fé, un ample bénéfice. D'autres subirent le même sort ; d'autres furent faits prisonniers. De ce nombre était le malheureux enfant qui, pendant la bataille, était resté éperdu, n'osant prendre la fuite, et ne pouvant combattre. Les Sioux, après avoir inspecté le riche butin qu'ils venaient de conquérir, se mirent en marche pour rejoindre leur campement, poussant devant eux leurs captifs, les aiguillonnant avec la pointe de leurs lances, et quelquefois les frappant avec leurs tomahawks.

« En approchant de leur village, ils annoncèrent leur triomphe par d'autres cris, et tous les gens de leur tribu, vieillards, femmes, enfants, accouru-

rent à leur rencontre, et les accueillirent avec les transports d'une joie frénétique.

« L'année précédente, dans une rencontre du même genre, ils avaient été battus et avaient laissé plusieurs morts sur le terrain. La défaite qu'ils avaient subie les rendaient plus fiers de la victoire qu'ils venaient de remporter, et le souvenir de ceux qu'ils avaient perdus donnait un nouveau stimulant à leur férocité. Les mânes de leurs compagnons devaient être apaisés. La tache de sang devait être lavée par le sang. Les prisonniers, enfin, devaient être sacrifiés à la vengeance de ceux qui déploraient la mort d'un ami ou d'un parent. Tous furent immolés, et leurs chevelures suspendues aux vêtements des guerriers comme de pompeux trophées. Humbert fut sauvé par une vieille veuve qui pria les chefs de lui remettre cet enfant pour remplacer celui qu'elle a-vait perdu quelques années auparavant dans un combat.

« Les chefs, après une grave délibération, y ayant consenti, elle emmena Humbert dans son ^vigwam, lui servit à manger, et le voyant pâle et tout tremblant encore de la terrible scène à laquelle il avait assisté, elle étendit une peau de bison au fond de sa cabane et l'engagea amicalement à se reposer.

« Le lendemain, comme elle désirait qu'il fût réellement pour elle le représentant de son fils qu'elle avait pleuré, elle lui ordonna de se plonger dans un

étang voisin de sa demeure. C'était une espèce de baptême qu'elle lui prescrivait pour le purifier de son origine de face pâle. L'enfant obéit machinalement au signe impératif qui accompagnait ce langage inintelligible pour lui. Ensuite la vieille femme lui enjoignit de quitter ses vêtements étrangers, lui donna des leggings, des mocassins, et lui noua au cou un de ces colliers de coquillages qu'on appelle des wampum ; puis, à l'aide de deux de ses amies, elle le soumit à une autre opération plus difficile : elle lui arracha, d'une main opiniâtre mais pourtant délicate, tous les cheveux, à l'exception de ceux qui se trouvaient au sommet de la tête. Là les Indiens portent, comme on le sait, une touffe de cheveux qu'ils défendent jusqu'à la dernière extrémité contre la convoitise de leurs ennemis. Cette chevelure que le guerrier scalpe lestement d'un coup de couteau, en un léger tour de main, sur le crâne de son adversaire, c'est la preuve palpable, c'est le témoignage glorieux de sa victoire. Cette coutume existe depuis un temps immémorial, et se perpétue parmi les Indiens qui n'ont pas encore accepté l'enseignement du christianisme ou les lois de la civilisation.

« Dans nos combats, disent-ils, nous nous battons « à armes égales contre nos antagonistes, et celui qui « le peut, enlève à l'autre sa chevelure. Le vainqueur « a le droit d'emporter un signe de sa bravoure, et il « serait peu généreux à son ennemi de le priver de

« ce signe de triomphe ostensible que lui-même s'est ^ efforcé d'acquérir. »

« Le missionnaire morave Heckwaeldez disait un jour à un Indien : « Puisque telle est votre raison « pour garder une partie de votre chevelure, pource quoi donc ne la gardez- vous pas tout entière ? » L'Indien lui répondit : « L'homme n'a qu'une tète, « et un flocon de cheveux de cette tête suffît pour « montrer qu'on Ta eue en son pouvoir. Si, comme ce les faces pâles, nous conservions tous nos cheveux, « on pourrait en tirer plusieurs chevelures, ce qui ce ne serait pas juste. D'ailleurs le poltron pourrait ce ainsi partager sans péril le trophée du brave, et ce lui disputer l'honneur de la victoire. »

ce Telle est la loi du scalpe dans les peuplades guerrières.

ce La veuve compléta la toilette de son fils adoptif en lui attachant trois longues plumes rouges sur la tête, en lui peignant de différentes couleurs la figure et la poitrine ; enfin, en lui mettant au bras plusieurs larges bracelets d'argent. L'ayant ainsi paré, elle le conduisit à la tente du conseil, où étaient réunis les chefs de la communauté. L'un d'eux le fit asseoir sur une peau d'ours, lui présenta une pipe, un morceau d'amadou, un briquet et une pierre à feu. Tous les chefs s'assirent en cercle d'un air grave et se mirent à fumer dans un profond silence. Enfin celui qui déjà avait donné un premier sym-

Lole de confraternité à Humbert se leva, s'avança vers lui, et dit d'une voix solennelle : « Maintenant « l'enfant des faces pâles est la chair de notre chair « et les os de nos os. Par son immersion dans le lac « consacré à nos manitous, il a lavé chaque goutte de « son sang blanc ; par les ornements dont il est re- « vêtu, il entre dans la valeureuse nation des Sioux; ce il est adopté par la grande famille; il doit tenir la « place d'un brave. Dès ce jour l'enfant des faces « pâles est lié à nous par nos lois et nos coutumes : ce nous devons l'aimer, le protéger et le défendre ce comme un des nôtres. »

« Quand les Indiens adoptent un prisonnier, ils le traitent en effet comme un des membres de leur famille, et l'on a vu des Européens qui après avoir vécu quelques années dans cette condition, n'ont plus voulu la quitter.

« La vieille femme qui avait demandé à garder notre jeune Canadien pour la consoler de son deuil et l'assister dans son isolement, se montra envers lui animée d'une affectueuse sollicitude ; il ne pouvait lui être que d'une faible utilité, car il n'avait pas encore appris à lancer une flèche, à manier un fusil ; mais elle supposait qu'un jour il deviendrait un vaillant guerrier et un adroit chasseur. Elle lui mit les armes de son fils entre les mains, et lorsqu'un matin il lui apporta une perdrix qu'il venait de tuer, elle l'accueillit comme s'il eût atteint à la

course le plus agile bison, ou frappé dans sa tanière un ours formidable.

« Cependant il ne pouvait s'accoutumer à cette vie si différente de celle qu'il avait rêvée. Il regrettait amèrement sa riante ville de Montréal. Souvent aussi il s'affligeait de penser à la douleur que sa disparition avait dû causer à ses parents, et maudissait le jour où il avait eu la fatale idée de quitter leur demeure. Mais, quels que fussent ses regrets et ses remords, il fallait bien qu'il se résignât à sa triste situation ; car de prendre la fuite, il n'y pouvait songer. Que serait-il devenu, seul, sans guide, dans ces immenses plaines, où les hommes les plus fermes et les mieux armés sont exposés à de nombreux périls, où les plus expérimentés ne parviennent quelquefois que difficilement à trouver leur chemin ?

' « Quatre années s'écoulèrent. Pendant ce temps, il avait appris à parler le dialecte des Sioux et à se servir assez habilement de leurs arcs, en bois flexible, garnis de corne d'élan ; il approvisionnait de gibier la tente de la vieille Indienne. Comme il était d'une humeur douce et inoffensive on l'aimait dans la tribu. Lui pourtant ne se mêlait guère aux jeux des Indiens, et ne cessait de rêver à son pays de Canada qu'il avait si follement déserté.

« Une bataille l'avait fait captif ; une bataille devait le délivrer.

« En sortant un matin de sa demeure pour aller à la chasse, qui était sa principale occupation, il remarqua dans le village un mouvement inaccoutumé. Les jeunes guerriers examinaient les pointes de leurs flèches ou préparaient le vermillon et la poudre qu'ils emploient à se peindre la figure et les bras dans les grandes occasions. Les chefs se rendaient à la tente du conseil ; l'un d'eux portait la longue pipe qu'ils devaient fumer tour à tour dans leurs graves délibérations. Cette pipe, que nous appelons le calumet, par une altération du mot français chalumeau, chaque tribu indienne lui donne dans sa propre langue un nom particulier et chaque tribu en a fait une sorte d'instrument sacré. Le Grand Esprit en a lui-même révélé l'usage à la race rouge, et lorsqu'elle est allumée, la première fumée qui s'en échappe est consacrée aux manitous de la peuplade.

« Chaque Indien a sa pipe plus ou moins élégante, qu'il remplit de tabac quand il a le bonheur d'en posséder une provision. Quelquefois pour ménager cette denrée précieuse, il y mêle les feuilles de diverses plantes ; quelquefois même il se contente de fumer l'écorce de divers arbres, tels que le bois tord, le bois rouge, le bois d'orignal.

« Mais la pipe qui est employée comme une sorte d'encensoir, dans les assemblées des chefs, la pipe nationale doit avoir par sa forme et par ses proportions un aspect solennel. Son fourneau est taillé dans un

bloc de pierre rouge, et souvent ciselé avec un soin particulier; son tuyau, de quatre à cinq pieds de longueur, est parsemé de signes hiéroglyphiques, orné de broderies de différentes couleurs et de plumes d'oiseaux.

« Quand les chefs sont assemblés, l'assistant du grand guerrier remplit le calumet de tabac ou, s'il ne peut faire autrement, d'un mélange d'herbes, bien connues dans l'Amérique septentrionale sous le nom de kinnekanik. Il pose cette mixture sur des charbons ardents, avec les mêmes précautions qu'un valet de grande maison de Turquie qui allume pour son maître le chiboucke où s'amoncellent les légères feuilles du latakié.

« Ensuite il tourne la tige du calumet vers le ciel, puis vers la terre, puis horizontalement en un cercle régulier. Par le premier mouvement il rend hommage au grand Manitou ; par le second, il conjure les méchants esprits ; par le troisième, il invoque la bienveillance de tous les génies de la terre et des eaux. Quand cette opération est achevée, il présente le calumet au chef héréditaire de la nation, qui en ayant aspiré deux ou trois bouffées de fumée, les lance par ses lèvres et par ses narines, d'abord vers le ciel, puis vers la terre. La pipe est remise successivement aux autres chefs, qui observent le même cérémonial.

« Humbert s'arrêta à examiner les préparatifs qui

se faisaient autour de lui et ne tarda pas à en apprendre la cause. La veille, un Sioux, errant comme un épervier à la recherche d'une nouvelle proie, avait aperçu une caravane de marchands, et s'était hâté de revenir dans son village pour y annoncer sa découverte.

« Cette nouvelle ne pouvait manquer d'enflammer l'esprit belliqueux et rapace de la tribu. Les chefs ayant déclaré qu'on attaquerait ce convoi, tous les jeunes guerriers se préparaient joyeusement à une bataille, où ils espéraient conquérir un précieux butin, et le soir ils se mettaient en marche. L'enfant des visages pâles qu'ils avaient adopté leur paraissait encore trop jeune et trop faible pour être associé h cette expédition; en outre, ils n'étaient pas encore assez sûrs de son attachement à leur tribu, et craignaient qu'à la vue des blancs il ne se laissât entraîner à une idée de désertion; il fut donc obligé de rentrer dans le village avec les femmes et les vieillards, tandis que la horde armée se dirigeait vers le campement qu'elle espérait surprendre dans l'obscurité de la nuit.

« Mais cette caravane n'était point composée uniquement de charretiers et de marchands. Le gouvernement américain, pour châtier les rapaces tribus qui infestaient la route de Santa-Fé, avait adjoint h ce convoi un escadron de dragons, sous les ordres d'un capitaine habile. Des sentinelles veillaient au-

tour du convoi; Tune d'elles, ayant signalé l'approche desbandits qui, malgré leurs précautions, ne pouvaient se dérober à l'attention d'un regard vigilant, le capitaine fit aussitôt éteindre tous les feux, rassembla ses hommes, leur ordonna de préparer leurs armes, de se coucher par terre et de rester dans une complète immobilité jusqu'à ce qu'il leur ordonnât de se lever et de monter à cheval.

« La nuit était assez sombre pour favoriser sa ruse de guerre. A quelques centaines de pas de distance, les Sioux s'arrêtèrent pour observer l'état du campement, et ne distinguant la fumée d'aucun foyer , ne discernant aucun mouvement, ils crurent que les gens de la caravane étaient tous profondément endormis, et se lancèrent impétueusement au galop en hurlant leur cri de guerre. Mais, au même instant, ils reçurent une volée de balles de deux cents carabines, qui fit une trouée sanglante dans leurs rangs. Terrifiés par une catastrophe si inattendue, ils s'enfuirent en désordre. Les dragons qui, en un clin d'œil, étaient montés achevai, les poursuivirent, le sabre à la main, le pistolet entre les dents, en tuèrent encore un grand nombre, et firent prisonnier leur chef Mahtapa.

« Notre ami Humbert fut réveillé en sursaut dans sa tente, parles cris bruyants, les sanglots et les lamentations des gens du village, qui venaient d'apprendre ce désastre. Chaque famille pleurait et se déso-

lait; mais ce qui affligeait surtout la belliqueuse peuplade, c'était la capture de son chef qui, si souvent, l'avait conduite à de glorieux combats.

« Avant tout, il fallait tenter de le délivrer des mains de ses ennemis, et comme on ne pouvait ' .ur arracher de vive force, on résolut d'envoyer une députation aux Américains pour négocier son rachat.

« Le capitaine de dragons, près duquel se rendit cette députation, commença par demander si les Sioux ne gardaient point parmi eux quelques prisonniers de la nation des blancs. A cette question, les Indiens se regardèrent l'un l'autre, en silence, comme pour se consulter sur ce qu'ils devaient dire. L'un des chefs enfin avoua qu'il y avait dans leur village un jeune homme de la race pâle, qu'ils avaient adopté, et qu'ils avaient traité avec une affection particulière. Le commandant déclara qu'il n'écouterait aucune proposition, avant que ce captif lui fût rendu. Les Sioux ne pouvaient résister à cette injonction; deux d'entre eux retournèrent à leur village et en ramenèrent Humbert, malgré les supplications et les larmes de celle qui l'appelait son cher fils, son espoir, son unique soutien.

« Je vous laisse à penser la joie du pauvre garçon, quand il se vit si subitement affranchi de l'odieuse situation où l'avait jeté son extravagante étourderie et à laquelle il ne prévoyait plus d'autre fin que la mort, quand il fut remis entre les mains d'un brave

homme, qui s'engageait à le faire reconduire prochainement dans son pays.

« Quelques mois après, en effet, grâce aux soins généreux du capitaine, il revenait à Montréal, et se prêchait, comme l'enfant prodigue, dans les bras de ses parents qui, ayant longtemps et inutilement employé tous les moyens possibles pour retrouver ?Qs traces, le croyaient à jamais perdu.

« De ses quatre années d'expatriation, il conservait tout à la fois un sentiment d'horreur pour la barbarie des Indiens, au milieu desquels il avait vécu, de commisération pour leur ignorance, et de gratitude pour l'intérêt qu'ils lui avaient témoigné. Ces diverses impressions ont en grande partie déterminé sa vocation religieuse. A la place du flocon de cheveux que la vieille Indienne lui avait laissé au sommet de la tête, les ciseaux de l'Église lui ont fait une tonsure; à la place de la lance et du tomahawk, il porte une croix et un livre de prières: il s'est fait prêtre, et il est entré dans l'ordre des pères Oblats qui se consacrent particulièrement à l'éducation des Indiens. Si son père et sa mère n'étaient si âgés, s'il ne craignait de leur faire une trop grande peine, en s'aventurant dans une longue entreprise, il serait déjà retourné sur les bords de l'Arkansas, pour porter l'enseignement de l'Évangile et la leçon de l'humilité chrétienne parmi ceux qui ne connaissent que l'enseignement de leurs grossières traditions, et

s'enorgueillissent de leurs lois de guerre, de rapacité, de vengeance.

« En attendant qu'il puisse aller accomplir dans la sauvage prairie la mission qu'il ambitionne, il consacre, le plus qu'il peut, son temps et ses soins aux diverses tribus indiennes disséminées dans son pays natal. 11 va de l'une à l'autre, avec sa douce et ardente pensée de bienfaisance, précepteur de l'enfant, ami du vieillard, médecin du malade, frère du pauvre, partout prêchant par son exemple autant . que par sa parole, partout répandant quelque consolation cordiale, ou quelque don pécuniaire. Car ses parents, qu'il a associés à son œuvre, ne lui ménagent point leur argent, et cet argent il l'emploie tout entier au service des indigents. Ni la rigueur de l'hiver, ni les difficultés d'un long trajet ne l'arrêtent, quand il entrevoit quelque acte utile à accomplir.

« Les conteurs de l'Orient nous dépeignent les merveilleux effets des montagnes d'aimant. La charité chrétienne a son aimant qui n'est point une fable, son aimant qui attire, non point les clous de fer d'un navire, comme dans les récits de Sinbad le Marin, mais les pieux dévouements.

« Notre courageux Humbert n'a du reste à redouter, dans ses pérégrinations, que les obstacles et les périls matériels ; il peut s'aventurer sans crainte au milieu des plus rudes peuplades de cette contrée. Tous les

Indiens du Canada le connaissent, sinon de vue, au moins de nom, ayant entendu parler de ses bonnes œuvres; car les bonnes œuvres sont comme les parfums qu'une fleur répand dans les airs, loin du sol où elle s'épanouit. Tous les Indiens ont appris à respecter cet ami de la race rouge.

« De temps à autre, il revient ici ; il a dans cette maison sa chambre qui lui est constamment réservée, mais qu'il n'occupe guère. Il dit la messe dans la chapelle, va visiter les gens du village, puis les défricheurs et les bûcherons épars dans les bois, et c'est à peine, ajoute M. de Mériol, si je puis le garder quelques instants près de moi, à l'heure des repas. Depuis six semaines, il est parti pour faire une de ses tournées habituelles, dans les campements du nord de l'Ottawa; je l'attends de jour en jour, et il me tarde de le revoir. »

-En disant ces mots, M. de Mériol s'était levé machinalement pour jeter par les vitres entr'ouvertes la cendre de son cigare , et je le vois qui penche la tète hors de la fenêtre, reste un instant immobile, puis, tout d'un coup, s'écrie : « En vérité je ne me trompe pas; c'est lui, c'est bien lui! » Je m'approche de la fenêtre, je regarde, et j'aperçois sur le sentier du village un homme vêtu d'une redingote noire portant à sa ceinture un petit sac en toile noire, et s'appuyant sur un bâton, comme un voyageur fatigué.

Mon hôte va le recevoir sur le perron, l'embrasse cordialement, puis l'amène dans le salon et lui dit, en me présentant à lui : « Un des compatriotes de ma famille, un Français, et qui plus est un Franc-Comtois qui vient ici tout exprès pour apprendre à connaître vos chers Indieps. C'est un nouveau néophyte que je vous livre, ajoute-t-il en riant: vous en ferez peutêtre un missionnaire. »

Le P. Humbert me tend la main.

Si déjà je n'avais été si vivement prévenu en sa faveur, par tout ce que M. de Mériol m'avait raconté de son existence, le caractère touchant de sa physionomie aurait suffi pour me gagner le cœur. Il n'a pas plus de quarante ans, et déjà les fatigues, les jeûnes, les privations qu'il a dû supporter dans ses diverses pérégrinations, ont dénudé son front, blanchi ses cheveux, ridé sa figure. Mais, sur ce visage amaigri, sur ces lèvres, dont un léger incarnat colore à peine la pâleur, dans ces yeux à demi voilés par les plis de leurs paupières, il y a une expression d'innocence, de douceur, de bonté à laquelle nul cœur ne doit résister. C'est l'image vivante de l'apôtre évangélique, tel qu'on peut se plaire à le concevoir, de l'homme sévère envers lui-même, plein d'indulgence envers les autres, qui se fait petit pour éclairer les petits, qui se soumet aux plus rigoureuses austérités pour pouvoir soulager ceux qui ont froid et ceux qui ont faim. Par tout ce que M. de Mériol

m'a dit de lui, et l'impression qu'il a produite sur moi, au premier abord, il me semble avoir réalisé ces deux maximes du philosophe mystique, saint Martin :

« Ame de l'homme, monte vers ton Dieu, par l'humilité et la pénitence !

« Donne de ta vie sans réserve, si tu veux que la vie se donne à toi, dans la plénitude de son unité. »

M. de Mériol s'est hâté de lui faire servir à déjeuner, et à voir l'empressement avec lequel le pauvre prêtre saisit un morceau de pain, on devait supposer que depuis plusieurs jours il n'avait guère touché à cet aliment.

Après avoir répondu d'un ton riant à diverses questions que lui adressait notre aimable maître de maison, il se tourna de mon côté et me demanda si je venais directement de France.

« Non,, lui dis-je; avant de venir ici j'ai fait un voyage en Allemagne, et je me suis embarqué à Hambourg, sur le navire l'Elbe.

—UEïbe ! reprit-il ; j'ai rencontré tout récemment un Allemand, qui est venu aussi en Amérique sur ce navire , peut-être un de vos compagnons de voyage.

« Il y avait avec moi un grand nombre d'émigrants d'Allemagne.

« Celui-ci est un jeune Saxon, d'une taille peu

commune; une espèce de colosse ; du reste, très-bon garçon; il s'appelle Bauer.

— Bauer! Je suis charmé d'entendre parler de lui. Où demeure-t-il? Que fait-il? N'avez-vous pas vu aussi ses parents ? Toute cette famille m'a vivement intéressé.

— Je n'ai vu que lui, et par hasard. Je traversais un des nouveaux villages qui se sont formés, au nord de Huron-Bay , quand j'aperçus ce jeune homme, debout, près de la maison de poste, et promenant autour de lui un regard inquiet. A son extérieur, il m'était aisé de reconnaître en lui un étranger. En remarquant son air soucieux, je pensai que, par suite de l'ignorance des usages de notre pays, de de notre langue, il pouvait se trouver dans quelque embarras où mon intervention lui serait peut-être de quelque utilité; je m'approchai de lui et, à tout hasard, je lui adressai la parole en français ; il me répondit en allemand, Par bonheur, j'ai quelque peu appris l'allemand, et je lui fis mes offres de service. Au premier mot que je prononçai dans son idiome maternel, sa figure s'éclaircit, et il me raconta franchement d'où lui venait son souci. Il était parti la veille du log-house solitaire, où sa famille s'est établie pour venir chercher dans ce village une lettre qui devait y être adressée, et qu'il attendait avec impatience. La lettre était là, en effet, mais taxée à huit shillings. Le malheureux émigrant, qui n'avait

point prévu un tel tarif, calculait qu'après avoir payé sa modique dépense dans son auberge , il lui resterait à peine la moitié de cette somme. Cependant, il voulait avoir sa lettre, et lorsque je le rencontrai, il se demandait à qui il pourrait vendre sa veste ou son gilet, et alors....

— Et alors, dit M. de Mériol, nous devinons la fin de cette histoire : notre ami Humbert tira de son petit sac ses derniers deniers et les remit...»

— Qu'appelez-vous mes derniers deniers? répliqua le missionnaire en affectant un ton de voix courroucée; vous n'avez jamais vu que le fond de ma bourse, et je désire qu'on parle un peu plus respectueusement de ma fortune.... Mais, reprend-il en riant, puisque vous êtes si perspicace, que vous savez la fin d'un récit avant qu'on vous l'ait dite, je reconnais que j'ai prêté quelque chose à ce jeune Allemand. Peut-être n'ai-je jamais fait un meilleur emploi des quelques écus que la Providence a mis à ma disposition, et quand je retrouverai l'occasion de venir en aide de la même façon à quelques étrangers, je me suis bien promis de n'y pas manquer. Notre taxe postale est si élevée! Pensez un peu ce que doivent souffrir de braves gens qui attendent avec impatience, avec anxiété, des nouvelles de tout ce qui leur est cher dans leur lointain pays, et la lettre d'un père, d'une mère, de toute une famille, peut-être, est là, devant eux; ils en reconnaissent,

avec un battement de cœur, l'écriture ; ils la dévorent du regard, et faute de quelques shillings, ils ne peuvent la prendre. C'est là encore un des supplices du pauvre, et l'un des plus cruels pour ceux en qui la corrosive indigence n'a poinl détruit les sentiments d'affection.

— Et avez-vous su, demandai-je au missionnaire, si la lettre dont, grâce à vous, Bauer a pris possession, était de sa sœur, et ce qu'elle lui annonçait?

— Non; je l'ai laissé dans l'émotion qu'il éprouvait àla lire, et j'ai continué ma route ; mais je dois le revoir dans le district où il demeure avec sa famille. Justement, dans ce district un peu sauvage, je ne connaissais personne. Pour quelques misérables pièces de monnaie je m'y suis fait un ami. N'estce pas là ce qu'on peut appeler de l'argent bien placé?

— Toujours le même, murmura M. de Mériol, en regardant le missionnaire d'une façon qui indiquait assez que cette réflexion n'était point un reproche. Mais, dites-moi, ajouta-t-il, n'auriez-vous point, dans votre voyage, rencontré Bernard, ou entendu parler de lui? Je suis depuis plusieurs jours inquiet de son absence.

— Bernard absent! s'écria Humbert; je comptais le trouver ici. Pourquoi donc vous a-t-il quitté? Où est-il allé?

— Il est allé à la recherche de Gazida, que son

terrible oncle est venu reprendre à Hull, pour l'emmener je ne sais où.

— Mon déjeuner est fini, répliqua tristement le bon prêtre en écartant d'une main le plat que le domestique lui présentait et en déposant de l'autre sa fourchette ; j'aime Bernard et je m'intéresse à cette honnête jeune fille qui, j'en suis sur, serait pour lui une bonne compagne. En revenant ici je pensais que j'allais célébrer ce mariage et je m'en réjouissais. La pauvre Gazida rejetée sous le joug barbare de Taurago, quel malheur ! Bernard pourra-t-il la retrouver et la ramener en un sûr asile ? Mais racontez-moi donc ce que vous savez de cet événement. »

M. de Mériol lui fit le récit de ma rencontre fortuite avec Gazida, de l'arrivée de Jean-Baptiste et du départ de Bernard.

« Cela est grave, dit le P. Humbert après avoir écouté cette narration avec une parfaite attention. Ce Taurago, je le connais; c'est une tête de fer et un vieux rusé ; il a ses projets sur Gazida, et j'ai bien peur qu'il ne déjoue les recherches et ne brise les espérances de notre cher Bernard. Il faut que j'aille dans le village et dans la forêt ; peut-être, en interrogeant les settlers et les bûcherons, obtiendrai-je quelque renseignement utile.

— Allez, mon brave Humbert, dit M. de Mériol ; si quelqu'un peut remédier au danger qui menace les projets de mon filleul, c'est assurément vous, et

d'avance je vous remercie de vos tentatives. Mais revenez bientôt. Voici mon jeune hôte à qui vous avez un autre service à rendre ; il attend de vous des notions sur le voyage qu'il veut entreprendre et sur les Indiens qu'il désire connaître.

— Je reviendrai pour dîner , répondit le missionnaire, et tout ce que je pourrai faire pour être utile à M. de Vercel je le ferai de grand cœur. »

A ces mots, il prit son bâton et sortit en nous serrant la main.

En le voyant s'éloigner d'un pas rapide, comme un homme qui est appelé subitement à se rendre au secours d'un frère, je me disais, mon cher Georges : c'est la vraie religion de l'Évangile qui donne à l'âme humaine cette compassion pour toutes les souffrances, cet intérêt affectueux pour les soucis ou les désirs qu'on lui manifeste ! Combien de gens du monde, et des meilleurs, en apprenant l'adversité d'un de leurs amis, disent sur différents tons : Ah ! le pauvre homme ! c'est bien triste ! puis se replongent mollement dans leur fauteuil, ou s'habillent coquettement pour aller au bal !

18 août.

A l'heure du dîner, le P. Humbert rentrait un peu triste de n'avoir rien pu apprendre, ni sur les intentions de Taurago, ni sur la direction que Bernard avait prise ; mais comme il vit que M. de Mériol était lui-même assez vivement affecté de l'absence prolongée de son filleul, il prit à tâche aussitôt de le rassurer, lui disant que Bernard, l'alerte, le vigoureux Bernard saurait bien échapper à tout péril, et que prochainement il reviendrait ramenant avec lui Gazida.

Peu à peu M. de Mériol recouvra sa bonne humeur habituelle, et à la fin du dîner il nous proposa gaiement de prendre le café dehors, dans un endroit pQur lequel il avait une prédilection particulière.

« Allons ! mon viel ami, ajouta-t-il en passant familièrement son bras sous celui du missionnaire, ne vous refusez pas un petit plaisir sensuel. N'avezvous pas depuis assez longtemps subi assez de privations? Je ne vous offre point de cigares ; cependant vous avez dû, plus d'une fois, fumer le calumet de la paix; et nos cigares valent mieux que les pipes des Indiens.

— Je le crois bien, répondit Humbert, surtout quand le tabac est rare dans un campement, et qu'on le remplace par l'écorce du saule blanc et du sumac. J'ai été obligé, l'hiver dernier, d'aspirer la fumée de ces plantes amères dans la cabane d'un Indien, et je vous assure que cela n'est nullement agréable. Vous n'avez que des cigares de choix, c'est par un raffinement de sensualisme que je les refuse, pour que le calumet ne me paraisse pas encore plus âpre par la comparaison. Je devrais aussi, par une même précaution, m'abstenir de goûter votre café, car je suis destiné à ne boire le plus souvent qu'une décoction d'orge grillé ou de dent-de-lion qui, dans les huttes des settlers ou dans les vrigwams, remplacent la fève aristocratique des Antilles.

— Est-ce pour vous moquer de moi, s'écrie M. de Mériol, que vous répondez ainsi à mes généreuses intentions, ou pour me montrer votre esprit que vous imaginez ces subtilités ? En vertu de vos beaux principes, on ne devrait pas toucher à un quartier de chevreuil, ni porter à ses lèvres un savoureux verre de vin de Bordeaux, par la pensée qu'en un temps de disette on peut se trouver réduit à manger des racines et à boire de l'eau. Quelle triste philosophie ! Jouissons donc tranquillement des présents que le ciel nous fait dans sa munificence, et si les mauvais jours doivent venir, tâchons d'en subir bravement les rigueurs.

— Très-bien ! répliqua le missionnaire d'un ton d'amicale boutade ; quoique vous ayez des qualités chrétiennes, j'ai remarqué, depuis longtemps, que vous êtes de la race des épicuriens, et quand je viens ici vous me conduisez sur la pente des perversions. Mais, à la grâce de Dieu! je me laisse faire, et je mets sur votre conscience toutes mes gourmandises.

— Grand merci ! s'écria, avec son bon et franc rire, M. de Mériol ; mais je suis meilleur chrétien que vous, puisque je ne m'inquiète pas des générosités de la Providence, qui prend soin du passereau et donne au lis de la vallée un vêtement plus splendide que ceux de Salomon. Ah! ah! mon cher Humbert, vous voilà pris dans vos propres arguties! Nous avons lu aussi la Bible; nous savons que, lorsque les Israélites erraient dans le désert, le rocher, frappé par la verge de Moïse, leur donnait tout à coup une eau rafraîchissante, et que, chaque matin, le sol se couvrait d'une manne salutaire. Je ne parle pas de ces nuées de cailles qui devaient être assez agréables ; vous avez eu les cailles à votre dîner ; maintenant je vous offre la liqueur savoureuse qui nous vient, en première ligne, de l'Arabie. Qu'avezvous à répliquer à cela ?

— Rien. Tous êtes un profane, et le moment n'est pas venu où je vous ferai repentir de vos profanations. Allons à présent où vous voulez. »

En parlant ainsi, mes deux amis (je les nomme très -sincèrement mes deux amis) me conduisaient, par les allées du jardin, près de la serre. Là , les domestiques avaient déjà apporté une table, et placé sur cette table une cafetière d'argent, des tasses en porcelaine et quelques flacons de liqueurs.

Deux vieux sycomores, dont la tige lisse et argentée ressemble à des colonnes de marbre, déployaient sur notre tête leurs longs rameaux; un gazon touffu, parsemé de petites fleurs champêtres, s'étendait sous nos pieds comme un tapis de Smyrne; une légère brise frémissant dans l'air, comme l'éventail d'une coquette senora d'Espagne, répandait autour de nous le parfum des plantes tropicales, épanouies sous les vitres entr'ouvertes de la serre, et l'arôme des sapins. A quelques pas de distance, un filet d'eau, sortant d'une source souterraine, tombait goutte à goutte dans son bassin de pierre, avec un tintement argentin, comme les notes musicales que produit la légère main d'une femme, courant indolemment sur les touches d'un piano. Un peu plus loin, dans les champs, résonnait la rustique mélodie d'un groupe de paysans qui revenaient de leur travail en chantant un de leurs chants canadiens. Devant nous, se déroulait une vaste campagne, avec ses épis de blé et ses vertes prairies, et le ciel était d'un bleu d'azur sans tache, et, près de nous,

un merle à l'aile noire, bordée d'une frange rouge, se posait sur une branche de houx, comme pour assister à notre réunion et pour nous inviter à une pleine tranquillité, par celle que lui-même nous montrait.

Toute cette scène avait un tel caractère de grandeur naturelle, une telle sérénité et un tel charme, que nous restâmes quelques instants h la contempler dans un profond silence :

« Sapientum ternpla serena, dit tout à coup M. de Mériol en levant les yeux vers les dômes arrondis des sycomores.

— Cœli enarrant gloriam Dei, » repartit le prêtre en regardant la voûte azurée et l'horizon doré par les rayons du soleil couchant.

Moi, je murmurai quelques-uns des vers de Laprade. , ,

0 chênes, ô forêts, ô lieux doux et sacrés,

Temple où les premiers dieux à nous se sont montrés,

Où de nos jours encor l'esprit d'en haut se cache.

Chacun de nous traduisait ainsi son émotion, selon son penchant particulier.

« Quel beau pays! dit M. de Mériol. Croyez-vous, mon cher Humbert, que les Indiens qui l'ont possédé en aient joui comme nous?

— Pas de la même façon, sans doute, répondit

missionnaire, mais plus franchement et plus pleinement. Tous tant que nous sommes, même avec une prédilection particulière pour les beautés de la nature, nous n'en jouissons guère que par occasion, selon certaines dispositions d'esprit et certains moments de loisir, -comme on jouit d'un tableau ou d'un concert. Mais les Indiens vivaient constamment au milieu même de la nature. Ils ne s'enorgueillissaient point, comme nous le faisons aujourd'hui, d'en expliquer les phénomènes ; mais ils les observaient à tout instant, dans toutes les saisons, et par cette attention continue, ils acquéraient les connaissances nécessaires pour régler leurs actions et assurer leur bien-être. Sans horloge et sans aucun instrument astronomique, par l'inspection des astres, ils mesuraient exactement la marche des heures, le cours des nuits et des jours. Sans guide et sans boussole, ils pouvaient entreprendre de longs trajets, à travers des plaines désertes, des forêts profondes où l'on ne distinguait pas un sentier, pas un vestige humain, et ils arrivaient en droite ligne à leur but. On a souvent signalé l'habileté avec laquelle ils reconnaissaient à un signe presque invisible, à une branche brisée, à des herbes courbées sur le sol, la trace d'un homme ou d'un animal, d'un ami ou d'un ennemi. Le fait est que, par l'énergie de leur vie active, par la fraîcheur de leurs organes, par l'étude perpétuelle de tout ce qui les environnait, ils acquéraient une

pénétration de regard, une finesse d'ouïe et d'odorat vraiment prodigieuses. La nature était leur première et leur constante institutrice: selon ses différentes phases, ils combinaient le cours de leurs occupations, de leurs chasses et de leur vie nomade. Selon ses périodes régulières, ils avaient formé leur calendrier; ils divisaient, comme nous, l'année en quatre saisons et en douze mois, mais ils en fixaient le commencement au printemps, en cette riante saison où tout s'égaye ef se ranime.

— Et ils avaient bien raison, s'écria vivement M. de Mériol. Le printemps, c'est, comme le disaient nos anciens poëtes; le temps du Renouveau: c'est, comme Ta dit un poëte italien, la vraie jeunesse de l'année :

Oh! primavera, gioventu def anno.

Je le vois revenir avec joie, comme une époque de régénération universelle, et chaque fois qu'il égayé mes regards par ses bourgeons de fleurs et sa verdure, je me rappelle les vers naïfs du malheureux Charles d'Orléans, qui resta vingt-cinq ans prisonnier en Angleterre. Peut-être qu'il les composa, dans la joie que lui causait une des douces lueurs du mois de mai , au sein des brumes de l'île britannique! Laissez-moi vous les citer; c'est mon père lui-même qui, un jour, me les indiqua; je les ai

appris par cœur; je les répète avec un heureux souvenir :

Le temps a laissé son manteau De vent, de froidure et de pluye.

Et s'est vestu de broderie, De soleil luisant, clair et beau.

Il n'y a beste ni oiseau Qu'en son jargon ne chante ou crie :

Le temps a laissé son manteau De vent, de froidure et de pluye.

Rivière, fontaine, ruisseau Portent en livrée jolie Gouttes d'argent, d'orfèvrerie ; Chacun s'habille de nouveau.

Le temps a laissé son manteau De vent, de froidure et de pluye.

— Dans le nord de la France , reprit le P. Humbert. l'année, autrefois, commençait aussi à Pâques, sans doute par ce sentiment de régénération de la nature que tous les hommes éprouvent et par une pensée chrétienne de résurrection. Cet usage a subsisté jusqu'au seizième siècle, puis l'Europe entière a adopté le calendrier de Jules César, qui fixait au premier janvier le commencement de Tannée. Mais un grand nombre d'Indiens ont conservé leur ancienne coutume, et ils ont conservé aussi les noms imagés par lesquels leurs ancêtres désignaient les différents mois, selon leur action distinctive : jan-

vier, le mois des écureuils et des souris, parce qu'alors ces animaux commencent à sortir de leurs trous ; mai, le mois des semailles ; juin, le mois des faons; août, le mois des épis rôtis: décembre, le mois de la chasse. Les révolutionnaires de France, en composant leur calendrier républicain, n'avaient pas même, comme vous le voyez, le mérite de l'invention; l'ignorante race indienne de l'Amérique leur offrait le modèle d'une nomenclature plus précise et plus pittoresque que celle qu ils ont imaginée.

« Par cette même observation des divers phénomènes de la nature, les Indiens faisaient leur chronique individuelle ; ils calculaient leur âge d'après quelque événement mémorable, comme, par exemple, un hiver rigoureux ou un débordement extraordinaire : « En ce temps-là, disaient-ils, je commen- « çais à marcher, et j'étais de taille à tuer les oiseaux «'avec des flèches. » Ils avaient une autre habitude que je ne puis omettre de citer; ils ne comptaient point la durée de leur vie par jours, mais par nuits, ni par étés, mais par hivers, comme si les jours lumineux et les belles saisons passaient trop rapidement pour laisser quelque impression dans leur esprit ! Et n'est-ce pas ainsi que souvent nous-mêmes nous fixons notre pensée à nos heures de deuil ou d'angoisse, tandis que dans notre ingrate mémoire s'effacent les moments de joie?

« La nature était l'élément vital des Indiens; ils

l'aimaient de telle sorte , qu'ils se considéraient comme incarnés en elle : « Ami, disait un de leurs « chefs au colonel Harrisson, je te remercie du siège « que tu m'offres, le soleil est mon père, la terre est « ma mère. Je m'asseoirai sur le sein de ma mère. »

« Et il s'assit «sur le sol nu.

« Cette phrase, prononcée d'un ton solennel, n'était point une vaine métaphore.

« Les Indiens regardaient réellement la terre comme leur mère universelle; ils croyaient qu'ils avaient été engendrés dans ses entrailles, et qu'ils y étaient restés longtemps avant de monter à sa surface. Ils disaient que, lorsque le Grand-Esprit les créa, il avait l'intention de les faire jouir, en temps convenable, des dons précieux qu'il leur réservait dans sa puissance et sa bonté; mais, d'abord, il voulait que leur existence commençât dans le sein de la terre , comme celle de l'enfant qui se forme et croît dans celui de sa mère.

« De tous les mythes païens, celui-ci n'est-il pas le plus simple, le plus touchant et le plus rapproché du dogme de la Genèse :

Formavit Dominus Deus hominem de limo terrœ.

« Les Delawares ont une tradition qui rapporte qu'au commencement du monde, ils habitaient sous un lac, dans les profondeurs de la terre. L'un d'eux découvrit, un jour, une cavité par laquelle il monta à la surface du globe, et s'empara d'un daim qu'il

rapporta dans sa retraite souterraine. Ses compagnons ayant mangé la chair de cet animal, y prirent tant de goût qu'ils voulurent tous quitter leur sombre demeure pour s'établir sur le sol où l'on voyait la lumière du ciel, et où l'on trouvait un succulent gibier. « D'autres traditions disent que, primitivement, les Indiens vivaient dans l'intérieur de la terre, à l'état d'animaux; de là, leur respect pour certains animaux inoffensifs ou carnassiers , tels que le lapin . la tortue, le loup, le renard, le serpent dont plusieurs tribus s'honorent de porter le nom, comme un témoignage de leur antique origine. Ce sentiment d'affinité, entre la création de l'homme et celle de l'animal, s'est perpétuée dans la race indienne par une succession d'impressions presque continue. La chasse et la pêche ont été. pour tous les peuples primitifs, les éléments essentiels d'alimentation; niais, ici, plus complètement et plus longtemps que dans d'autres régions. L'Indien du nord, ne sachant pas labourer son sol, et n'étant point, comme les peuplades des régions tropicales, doté de ces beaux arbres qui croissent sans culture, et se chargent de fruits savoureux, ne pouvait compter pour vivre que sur son adresse à lancer une flèche, ou à tendre un filet. Dans cette occupation journalière, il était à tout instant surpris de l'instinct, de l'agilité ou de la force des animaux qu'il poursuivait dans les bois ou dans les eaux. Ainsi, il en est venu à éprouver pour

chacune de leurs espèces une estime particulière. Tous les êtres de la création, les arbres même et les plantes se présentent à sa pensée, comme une grande société dont l'homme est le chef; mais certains animaux lui semblent apparentés avec l'homme, par leurs facultés; J'ours lui apparaît comme un des combattants d'une tribu hostile, ce Lève-toi, disait « un Indien à un ours qu'il venait de blesser mortel- « lement ; tu es un lâche et non un guerrier, comme « tu le prétends. Si tu étais un guerrier, tu le prou- « verais par ta fermeté, au lieu de gémir comme une « vieille femme. Tu sais que nos tribus sont ennecc mies l'une de l'autre, et tu as été l'agresseur ; si tu « m'avais vaincu, je me serais soumis à mon sort ce avec courage; je serais mort comme un brave, et « toi, tu restes là, étendu parterre, et tu déshoee nores ta tribu par ta lâcheté. »

« L'indien fait des harangues du même genre au serpent à sonnettes. Quant aux castors , il éprouve pour eux une telle admiration, qu'il prétend que c'est une race d'hommes qui, en punition d'un grave méfait, a été condamnée à l'état où nous la voyons, en conservant dans sa dégradation sa primitive intelligence. C'est ainsi que le nègre croit aussi que les singes sont des hommes rusés, qui, par paresse, dissimulent leur faculté d'élocution.

ce Petit peuple, dit-il dans son jargon, qui pale « pas, po pas tavailler. »

— J'aime assez, dit M. de Mériol, cette idée d'une grande société de bêtes et de végétaux où l'homme apparaît, comme le propriétaire, au milieu d'un champ qui doit lui livrer ses produits, et d'une cohorte de divers artisans. J'aime cette considération des Indiens pour les animaux, et je voudrais que les animaux eussent pour nous aussi quelque considération. Ceci a l'air d'une plaisanterie; mais je suis convaincu que la plupart des animaux nous observent, comme nous les observons, et se communiquent leurs réflexions. Il en est plus d'un peut-être qui, en voyant nos fanfaronnades, s'écrie, comme le lion de La Fontaine , à l'aspect d'un, tableau représentant l'un de ses nobles frères terrassé par l'homme :

Avec plus de raison, nous aurions le dessus, Si mes confrères savaient peindre.

« Si, au moyen des féeriques talismans des contes de l'Orient ou des sagas du Nord, nous pouvions comprendre le langage des oiseaux, des quadrupèdes ou des animaux aquatiques, j'imagine que nous entendrions par là bourdonner une quantité de jolies petites vérités dont notre amour-propre pourrait bien être un peu choqué. Croyez -vous que l'alouette qui , aux premiers rayons de l'aube, s'élève dans les airs , et salue par ses chants le Dieu

qui lui a donné ses ailes, n'est pas surprise de notre long sommeil et de notre ingratitude envers la Providence? Le paon, dont nous regardons en riant les mouvements vaniteux, ne découvre-t-il pas en nous des vanités tout aussi fréquentes et non moins ridicules? La cigogne qui, par un merveilleux instinct, traverse en droite ligne les continents et les océans, n'est-elle pas étonnée de toutes les précautions que nous devons prendre pour faire un trajet de quelques lieues? Le castor, la fourmi, l'abeille, qui sans cesse travaillent avec tant de patience et d'habileté, ne se raillent-ils pas de notre maladresse et de notre imprévoyance? Le pauvre petit rouge -gorge qui l'hiver se réjouit de trouver quelques grains perdus dans les champs de neige, n'est-il pas scandalisé de voir tout ce que nous amassons de superfluités dans un de nos festins? Et le vigoureux chêne qui grandit pendant un siècle , ne regarde-t-il pas avec un superbe dédain ces générations d'hommes qu'il voit mourir à ses pieds, tandis qu'il élève d'année en année sa couronne de rameaux vers le ciel? Les hommes qui vivent plus près de la nature , sont par là plus près d'un utile enseignement. Mais vous ne nous avez encore rien dit, mon cher Humbert, du culte de nos amis les Indiens, et d'après tout ce que j'ai entendu raconter de leurs superstitions et de leurs sacs de médecine, je suis porté à croire que leur religion n'était , et pour un grand nombre

d'entre eux , n'est encore qu'un grossier fétichisme.

— Non pas, en tout cas, reprit le missionnaire, un fétichisme comme celui des nègres de la côte de Guinée, qui adorent des pierres et des oiseaux, ni même comme celui des anciens Égyptiens , qui , en idolâtrant des légumes, avaient, selon l'expression de Juvénal, la joie de voir naître des divinités dans leurs jardins.

0 scindas gentes, quitus hsee nascuntur in hortis Numina!

« Il est vrai que si vous fouillez dans une de ces poches en peau que l'Indien , non converti parle christianisme ou la civilisation, appelle, comme vous le dites, son sac de médecine, et porte avec un sentiment de vénération, vous serez étonné de n'y trouver que quelques misérables objets matériels, tels qu'une patte d'oiseau, une griffe d'ours. une pépite de cuivre , ou même un morceau de bois. Mais cette grossière amulette n'est pour lui que le signe palpable, le symbole du manitou qui doit l'accompagner dans la vie, le guider et le protéger. Chaque tribu a des symboles de même nature: dans les camps, c'est son palladium, dans les cabanes, ses dieux lares. Chaque individu a son manitou particulier qui lui sera révélé en une heure solennelle. Quand le temps est venu où il espère pouvoir obtenir cette précieuse révélation, à l'âge

de quatorze ou quinze ans, le jeune Indien quitte la demeure paternelle, se retire à l'écart et reste là, seul , astreint à la plus rigoureuse abstinence pendant plusieurs jours, jusqu'à ce que, dans les rêves enfantés dans son oisiveté, surexcité par ses jeûnes, il reconnaisse la manifestation de son manitou. J'avais à peu près cet âge, lorsque je fus fait captif par les Sioux. La vieille Indienne, qui m'appelait son fils, voulait que j'eusse, comme son fils, mon gardien tutélaire; elle me conduisit un matin à une demi-lieue de sa cabane, dans un ravin désert, et me fit signe de m' arrêter là et de ne rien manger. Ne rien manger ! c'était une dure injonction; cependant il fallait bien m'y résigner, car ma rigide patronne ne me laissait pas, en se retirant, le moindre aliment. Par bonheur je trouvai près de moi des petites baies, d'un goût assez agréable, dont je me délectai. Je m'ennuyais; je revins le lendemain au foyer de la veuve, et comme nous ne pouvions nous comprendre, elle renonça à son religieux dessein.

« Lorsque, dans sa retraite solitaire, l'Indien a vu se dessiner dans ses songes le symbole de son manitou, il 'rentre tout joyeux au logis, où sa mère a le soin de lui teni ;?éserve des aliments solides pour restaurer ses forces après son abstinence. Quand il a apaisé sa faim et sa soif, il prend ses flèches et va à la recherche de l'animal dont les

plumes ou la peau doivent servir à former son sac de médecine. La prise de possession de ce talisman c'est le signe de son entrée dans la. vie, comme le don de la robe virile chez les Romains.

« Cette amulette, dont lui seul connaît le mystère, il la portera constamment sur son corps, et la gardera toute sa vie, et elle sera ensevelie avec lui, pour qu'elle le protège encore dans les terrains de chasse de l'autre monde.

« Si, par malheur, il vient à la perdre dans un combat, il faut à tout prix que, dans un autre combat, il enlève celle d'un de ses ennemis. Ce n'est que par cette conquête qu'il reprendra confiance en sa destinée et regagnera l'estime de sa tribu.

« On dit pourtant que, quelquefois l'Indien, irrité de son insuccès dans ses chasses ou ses expéditions de guerre, accuse son manitou de trahison on d'impuissance, le jette loin de lui et en choisit un autre.

— Comme les gens du monde le plus civilisé, dit M. de Mériol, qui ont aimé et qui n'aiment plus, qui se sont créé dans leur illusion, une idole, la renversent et la remplacent par une nouvelle idole. »

En écoutant cette réflexion, je me disais que je voudrais pouvoir faire de m-Mne; mais il n'est pas donné à chacun de pouvoir c: ,ar dans son cœur l'amour qui l'a trahi, et de le remplacer par un autre.

« C'est un plaisir pour moi, reprit le P. Humbert , lorsque dans de rudes coutumes et dans des doc-

trines matérialistes, je réussis à découvrir une idée, ou tout au moins, une apparence de spiritualisme. En étudiant les mœurs assurément fort peu raffinées des Indiens, je reconnais cette idée dans l'importance qu'ils attachent à leurs rêves; car le rêve, n'est-ce pas le mouvement de la pensée, dégagée de l'aspect du monde extérieur et de l'action de nos sens ? Les Romains interrogaient la volonté des dieux et les secrets de l'avenir par la coopération matérielle des augures et des aruspices. Les Indiens , au contraire, croyaient qu'ils ne pouvaient entrer en communication avec le monde des esprits, que par les secrets entretiens de l'esprit, par le rêve. Chaque fois qu'ils projetaient quelque importante entreprise, une bataille, une migration, ils ne s'en fiaient qu'à leurs rêves pour savoir s'ils devaient immédiatement poursuivre leur dessein, ou l'ajourner. Les chefs, dans les grandes occasions, décidaient, selon leurs rêves, la question de paix ou de guerre, et chaque individu pouvait exercer sur sa famille le même empire, par le même moyen. On a vu des Indiens se lever en sursaut, au milieu de la nuit, quitter précipitamment leurs wigwams, parce que l'un d'eux venait de rêver qu'ils allaient être attaqués par une légion à laquelle ils ne pourraient résister. Tout ce que l'Indien rêvait devait s'accomplir, et il n'est pas douteux que cette croyance, universellement répandue parmi les différentes classes de la

race rouge, n'ait favorisé plus d'un habile calcul et plus d'une supercherie. J'en citerai un exemple : Pendant la guerre d'indépendance de l'Amérique, sir W. Johnson, chargé de négocier un traité d'alliance avec une tribu indienne, reçut, un matin, la visite d'un des chefs de cette tribu, qui lui dit : « J'ai « rêvé cette nuit que tu me donnais cet habit rouge « brodé, que tu portes dans les jours de cérémonie. » Sir Johnson ne se souciait guère de se déposséder de son plus bel uniforme; cependant il crut devoir accéder à sa demande, mais il se promettait de prendre sa revanche. Quelques jours après, il montrait du doigt à l'Indien une vaste terre fertile, appartenant à sa tribu, et il lui dit : « J'ai rêvé que tu me donce nais cette terre. » Le vaniteux chef, qui avait voulu se parer d'un vêtement pompeux, se trouvant pris dans son propre piège, baissa la tête d'un air confus, puis répondit : ce Tu l'auras ; mais je désire que, désor- « mais, nous ne nous communiquions plus nos rêves. »

« Le sommeil et le rêve ont été, pour les physiologistes, le sujet d'une quantité de dissertations et de théories. Les Indiens ne se donnaient pas tant de peine pour expliquer la puissance de leurs rêves ; ils l'attribuaient tout simplement à uneâme spéciale.

« Vois -tu, disait un jour un Chippeway à « M. Schoolcraft, qui a publié tant de curieuses noce tions sur les Indiens, nous avons deux âmes, et je « vais t'en donner la preuve : Dans notre sommeil ,

« nous sommes emportés par une de ces âmes à trace vers des forêts, des lacs et des vallées. Notre corps « pourtant est immobile , et il faut bien qu'à cette « heure-là une autre âme reste avec lui, sinon il « mourrait. *

— Je vous reïnercie, dit M. de Mériol, de me révéler cette idée : deux âmes dans notre corps! l'une qui dort, qui sert dans le jour notre sotte machine et la garde dans son sommeil ; l'autre qui , dans le silence de la nuit, nous récrée par ses capricieuses promenades , ou nous éclaire par ses mystérieuses révélations! C'est une délicieuse conception, et les plus illustres philosophes me semblent, sous ce rapport, bien inférieurs aux ignorants indiens. Je suppose qu'à notre dernier moment l'une de ces deux âmes meurt avec nos rêves terrestres. Dans le cours de notre vie, quand nous éprouvons une profonde déception, ou quand nous sommes plongés dans le deuil, ne nous semble-t-il pas aussi qu'une âme meurt en nous avec une douce espérance et une tendre affection ?

— Mais l'autre subsiste, s'écria vivement le missionnaire; l'autre est le rayon impérissable, émané de Dieu et qui doit retourner à Dieu. Les Indiens avaient, comme tous les peuples, ce sentiment de la perpétuité de l'âme et la conception d'une vie future, où les justes seraient récompensés de leurs vertus , et les méchants punis de leurs vices. Seulement,

cette conception est d'un caractère essentiellement matérialiste, Dans les anciennes traditions religieuses des Indiens , la vie future n'est représentée que comme une continuation de celle-ci : mêmes possessions, mêmes occupations, mêmes jouissances, le tout pourtant un peu idéalisé.

« Gomme le Lapon, ce pauvre Indien des régions boréales, le fils des peaux-rouges, a un long voyage à faire pour se rendre dans le pays des âmes ; comme le mahométan, il a de difficiles obstacles à surmonter avant d'arriver à sa dernière demeure : une large rivière, de hautes montagnes à traverser; puis , au delà de ces montagnes , il rencontre Une espèce de Cerbère qui tente de l'épouvanter par ses aboiements. Celui qui a vécu d'une mauvaise vie est condamné à rester plongé dans une eau bourbeuse, en face d'une plage verdoyante , à laquelle il s'efforce constamment et vainement d'atteindre. Celui, au contraire, qui a été vaillant, intègre et charitable, aborde, par delà les lointaines régions de l'ouest, sur une terre où il jouira, sans trouble, des dons du Grand-Esprit ; là , des ruisseaux limpides et des lacs remplis de poissons, de vastes forêts peuplées de daims et d'oiseaux succulents , un ciel pur, un printemps perpétuel, nulle maladie, nul accident; pour comble de bonheur, une femme tendre et soumise et de beaux enfants dociles. Tel est le paradis des Indiens , et il n'est pas aisé de leur

en faire comprendre un autre. « Que mangerons- « nous dans notre paradis chrétien ? » demandait une jeune Huronne à un missionnaire qui lui enseignait le catéchisme. « Rien , répondit le mission- « naire. — Cela n'est pas possible! et que verrons- « nous? — Vous verrez le créateur du ciel et de « la terre. — Ah! répliqua-t-elle ingénument, je « n'oserais jamais lui parler. »

« C'est pour donner aux morts le moyen d'accomplir plus aisément leur long voyage qu'on ensevelit avec eux des vêtements , des ustensiles de ménage e des provisions. C'est pour qu'il puisse se présenter dignement dans le pays des âmes, que le guerrier, avant d'être déposé dans son cercueil, est paré de ses plus beaux ornements , qu'on lui peint la figure, comme pour un jour de fête, et qu'on place à côté de lui ses armes.

« Les Indiens se préoccupent très-affectueusement des privations et des souffrances que leurs parents ou leurs amis défunts peuvent éprouver dans l'autre monde. Le P. Hennepin rapporte qu'une petite fille étant morte après avoir été baptisée , la mère voyant un des gens de sa cabane malade , appela le missionnaire et lui dit : « Ma fille est toute seule au « pays des âmes, toute seule, étrangère, parmi les « gens de ta nation; je t'en prie, baptise cet homme, « avant qu'il meure, afin qu'il la rejoigne dans le « monde des chrétiens , et l'aide dans ses travaux. »

« Le voyageur Carver raconte une autre histoire, non moins naïve et touchante : « Quand j'étais, ditce il, au milieu des Indiens, un enfant.de quatre ans « mourut dans une tente voisine de la mienne. Les « parents furent profondément affligés de cette perte, a Quelque temps après, le père mourut aussi. L'In^ « dienne qui, jusque-là, était restée inconsolable, « essuya ses larmes et se montra calme et résignée. « Je me hasardai à lui demander le motif d'un si « subit changement, et elle me répondit : « Notre ence fant était si petit qu'il ne pouvait pourvoir à sa sub- « sistance dans l'autre monde , et son père et moi , « nous ne cessions de penser aux misères qu'il devait «< subir. Mais voilà que son père est parti pour la « même région; c'est un habile chasseur; il prendra « soin de notre enfant. »

— Il y a eu dans l'antiquité, dit M. de Mériol, un écrivain cynique, nommé Lucien, que vous ne pouvez pas connaître, mon cher Humbert, et qui a fort impertinemment tourné en ridicule les cérémonies des Grecs. J'espère que, parmi les Indiens, on n'a pas d'exemple d'une telle profanation.

— Non, certes! au moins je n'en connais pas un. Quand un Indien tombait malade, les médecins appelés à le secourir auraient pu , il est vrai , amuser la causticité d'un Européen. Ces médecins, c'étaient des jongleurs qui possédaient réellement des remèdes assez efficaces pour certains accidents , mais

qui, le plus souvent, employaient un cérémonial bizarre et des contorsions grotesques , pour écarter du patient l'influence du méchant esprit, seule cause, disaient-ils, de son mal.

a L'Indien, pourtant, avait foi en ces prétendus sorciers, et toutes leurs momeries, qui nous eussent paru fort ridicules, lui semblaient, à lui, dans ses naïves superstitions, de très- graves et très-louables spécifiques. Cependant, lorsque l'Indien comprenait lui-même l'inefficacité des opérations chirurgicales, des bains de vapeur, des breuvages composés avec le suc de différentes plantes, ou des incantations employées à sa guérison , il recueillait ses forces pour quitter dignement la vie. Sur le champ de bataille, il devait affronter vaillamment la mort ; prisonnier d'une tribu hostile , attaché au poteau fatal, il devait défier tous les raffinements de cruauté de ses ennemis et chanter dans ses tortures son orgueilleux chant de guerrier. Languissant sur sa couche, quand il sent approcher sa dernière heure, il doit montrer à ceux qui l'entourent un visage calme, et leur adresser un langage ferme; il dit adieu à ses parents et à ses amis, et les engage à ne point se désoler de son départ, puisqu'il ne les quitte que pour peu de temps, que bientôt ils viendront le rejoindre dans la région des esprits. Tous les assistants l'écoutent dans un religieux recueillement. Puis , on égorge plusieurs chiens , dont les

âmes, selon la crédulité populaire, iront annoncer son arrivée à ceux qu'il a aimés et qui l'ont précédé dans le pays des morts.

« Dès qu'il a rendu le dernier soupir, les sanglots, les cris de douleur éclatent autour de lui; tous les gens de son village se préparent à célébrer ses funérailles, et ses parents réunissent dans son cercueil les divers objets qui lui ont appartenu, nonseulement par la pensée que ces objets peuvent lui être utiles dans l'autre monde, mais par une autre délicatesse de sensibilité, pour ne pas revoir ces différentes choses qui leur rappelleraient trop vivement la perte qu'ils ont faite. En vertu de cette même sensibilité, quand on parlera du défunt on ne prononcera point son nom; on emploiera pour le désigner, une respectueuse, une affectueuse périphrase: celui qui était notre ami, dira-t-on, notre guide, notre défenseur.

« Nous autres, quand nous perdons une personne qui nous était chère, nous tenons à conserver son portrait, ses bijoux, ses vêtements, comme si nous avions besoin de ces reliques matérielles pour garder son souvenir dans notre cœur. Mais les Indiens savent bien qu'ils n'oublieront pas celui qu'ils ont aimé, et à des époques régulières, ils honorent par des fêtes solennelles la mémoire des morts.

« Dans la tribu des Mandans , qui campe vers les rives du haut Missouri , et qui a conservé plusieurs

des anciennes coutumes indiennes , dénaturées ou abolies ailleurs , par l'influence des Américains , les morts ne sont point ensevelis dans une fosse. On les enveloppe avec soin, dans plusieurs peaux de bison, avec leurs armes, leurs pipes, leurs plus beaux vêtements, et oïl les étend tout de leur long, les pieds tournés vers l'Orient, sur des échafaudages en bois, assez élevés, pour que les loups et les autres animaux carnassiers ne puissent y atteindre. Chaque jour, les Indiens vont visiter ces tombes aériennes, et c'est un émouvant spectacle de les voir se prosterner sur le sol de ce cimetière, en gémissant, en s'arrachant les cheveux, en se meurtrissant la chair, pour apaiser l'esprit de celui qui n'est mort, disent-ils, que parce qu'ils l'ont négligé ou offensé.

« Quand l'échafaudage, pourri par le temps, s'écroule, le corps qu'il portait est complètement décomposé. Une main pieuse recueille alors le crâne blanchi et le met dans un autre cimetière, où ces crânes sont rangés en cercle sur des couches de sauge verte, qu'on renouvelle dès qu'elles sont flétries.

« Les femmes s'en vont là, à peu près chaque matin, déposer près des ossements de leur mari ou de leurs enfants , quelque aliment choisi parmi les meilleurs.

ce Ailleurs, les premiers explorateurs des contrées américaines ont signalé la même piété envers les morts. « Si le feu, dit Charlevoix, prend à un village

« ou il y a des corps morts , c'est la première chose u qu'on met en sûreté : on se dépouille de ce qu'on a « de plus précieux pour en parer les défunts ; de temps « en temps, on découvre leurs cercueils pour les chance ger d'habits , et l'on s'arrache les morceaux de la « bouche, pour les porter sur leur sépulture et dans « les lieux où l'on s'imagine que les âmes se promè- « nent. On a vu des mères garder des années entières « les cadavres de leurs enfants et ne pouvoir s'en « éloigner, et d'autres se tirer du lait de la mamelle et « le répandre sur la tombe de ces petites créatures. »

« Dans cette peuplade des Mandans, dont je viens de vous parler, souvent les femmes se rendent .au cimetière, non point seulement pour y déposer une offrande, mais pour y passer de longues heures; elles y portent leur ouvrage, s'asseyent sur le gazon et travaillent près de celui qu'elles regrettent , comme elles travaillaient autrefois sous ses yeux, quand il était dans son wigwam.

« Si une mère perd son enfant, tandis qu'il était encore au berceau, elle remplit de fleurs et de plumes sa petite couche , elle suspend ce berceau dans sa cabane lorsqu'elle doit accomplir un des travaux de son ménage. Quand elle sort, elle le porte sur son dos, comme si l'enfant y était encore, et souvent lui sourit et lui parle, comme s'il pouvait la voir et l'entendre.

« Dans l'Amérique méridionale, les gens de la tribu

des Guyuaroas écoutaient, avec un plaisir mélancolique, les chants du Macaahan; ils croyaient que cet oiseau était le messager des âmes et leur apportait des nouvelles de leurs pères.

« Lorsque le vaillant La Salle, je colonisateur de la Louisiane, apparut avec ses compagnons au milieu d'une tribu d'Indiens, sur les rives du Mississipi, ces bons Indiens se mirent à pleurer. « C'est leur « coutume, dit un de nos anciens missionnaires, « lorsqu'ils voient arriver parmi eux des gens qui « viennent de loin , parce que cela les fait souvenir ce de leurs parents morts, qu'ils croient être dans un « grand voyage, et dont ils attendent le retour. »

« A l'ouest des grands lacs de l'Amérique du Nord, les Indiens , en regardant les légères vapeurs qui s'élèvent, dans les soirs d'été, sur les plaines humides, ou les lueurs fantastiques de l'aurore boréale, qui étincellent dans les nuits d'hiver, croyaient que c'étaient les âmes de leurs pères qui planaient ainsi à la surface de la terre, ou à la surface du ciel.

« Ainsi, partout, dans le cœur de ces enfants de la nature , la pieuse et constante commémoration des morts, partout une affinité mystérieuse entre le monde terrestre et le monde céleste.

ce L'ancienne religion des Indiens est toute pleine de mystères et d'un caractère tout opposé au polythéisme des Grecs. La mythologie grecque personnifiait les divers éléments de la création, matériali-

saut la nature. Les Indiens, au contraire, dans leurs croyances primitives, spiritualisent la nature; ils ne placent ni faunes ni dryades dans leurs boîs, ni naïades dans leurs eaux; mais, pour eux, chaque arbre, chaque rocher, chaque ruisseau, chaque étoile, chaque souffle du vent a son esprit. Les instruments mêmes, façonnés par la main de l'homme, et dont ils ne comprennent pas le mouvement , une montre, une boussole leur paraissent animées par un esprit. Le tonnerre est un esprit dangereux, et l'aube lumineuse une réunion d'esprits bienfaisants. Le feu, dont ils ne peuvent s'expliquer la clarté et la chaleur , ils le considèrent comme un lien entre le monde spirituel et le monde temporel. A leurs yeux , enfin , l'univers est peuplé d'une multitude d'esprits, qui sont à la terre ce que l'âme est au corps.

« Mais au-dessus de ces divinités d'un ordre subalterne s'élevait celui qu'on appelait le Maître de la vie, l'Esprit suprême, le Créateur. Ainsi, avant de recevoir l'enseignement du christianisme, les Indiens reconnaissaient déjà l'unité de Dieu, et invoquaient pieusement ce Dieu bienfaisant qui, pour eux, avait fait la terre, peuplé de poissons les lacs et les rivières, et d'animaux de toute sorte les bois et les champs. »

A ces mots, le P. Humbert se tut, e contempla, dans l'attitude du recueillement, la parcelle de

création qui s'offrait à nous. Les chants des paysans avaient cessé ; les oiseaux , ces gentils colons des régions aériennes, s'endormaient sous la feuillée, comme les colons des champs sous leurs toits rustiques. La vaste plaine, avec ses fleurs et ses moissons mollement caressées par la brise tiède du soir, s'endormait sous son voile nocturne, aux derniers rayons du crépuscule, à la clarté des étoiles, comme une belle et pure jeune fille à un chaste rayon d'amour, sous les yeux de ses anges gardiens. Dans ce repos de la nature , dans ces grandes ombres qui obscurcissent graduellement l'espace et rétrécissent l'horizon, les cœurs rêveurs sont bientôt saisis par une impression indéfinissable qui, peu à peu, les subjugue et les berce dans une sorte de sphère idéale, dans de mystérieuses abstractions.

Un écrivain moderne a dit très-justement : « C'est le besoin de l'homme de se sentir entouré de mystères. Il sent qu'il ne peut se suffire; il a soif de quelque chose qui le surpasse , et malgré ses conquêtes, il se sentira toujours petit devant ces grandes forces. Si son esprit avait tout pénétré, tout éclairé, tout amené au niveau de sa compréhension ; s'il n'avait plus rien devant qui se sentir petit, il ne pourrait plus vivre; il prendrait le monde en singulier dégoût pour ne pas valoir plus que lui, misérable et si faible. »

Après un instant de silence, M. de Mériol, se tournant vers le missionnaire, lui dit : « Vous nous avez fait un joli tableau des fidélités de sentiments et de la religion des Indiens, n'ètes-vous point un peu, à votre insu, abusé à leur égard, par l'affection que vous leur avez vouée ?

— Je ne crois pas, répondit doucement le prêtre, leur attribuer plus de vertus qu ils n'en ont réellement, et à mon grand regret, je suis bien obligé de reconnaître leurs défauts. On a écrit, sur ces peuplades primitives, un grand nombre de livres qui n'en donnent pas une juste idée. Je n'admets pas, comme un véritable enseignement , le discours paradoxal dans lequel Rousseau s'efforce de représenter la fatale influence des lettres et des arts pour idéaliser l'homme de la nature; mais on dit que le castor devient aveugle , quand il est apprivoisé, et nous devons prendre garde que les apprivoisements de la civilisation ne nous aveuglent aussi sur les qualités réelles des peuples que nous appelons barbares et sauvages.

« J'ai noté autrefois, dans le livre de Montaigne, plusieurs passages relatifs aux Indiens; j'en ai même appris quelques-uns par cœur. Permettezmoi de vous citer celui-ci : a Je trouve, dit-il, qu'il « n'y a rien de sauvage et barbare en cette nation, à « ce qu'on m'en a rapporté, sinon que chacun appelle « barbarie ce qui n'est pas de son usage. Comme de

« vray, nous n'avons aultre mise de la vérité et de « la raison, que l'exemple et idée des opinions et « usances du pays où nous sommes ; là est toujours « la parfaicte religion, la parfaicte police, parfaicte « et accomply usage de toutes choses. Ils sont sauce vages, de mesùie que nous appelons sauvages les « fruicts que nature de soy et de son propre ordice naire a produicts; tandis qu'à la vérité, ce sont ce ceulx que nous avons altérés par notre artifice, ce et destournez de l'ordre commun que nous dece vrions appeler plustost sauvages. »

J'avais écouté avec attention, sans oser les interrompre, les récits et les réflexions du missionnaire. A la fin, pourtant, je me hasardai à lui adresser une question.

ce Vous nous avez, lui dis -je, parlé des coutumes et des croyances des Indiens , comme d'un état de choses existant autrefois ; est-ce qu'ils ne sont plus ce qu'ils ont été? Est-ce que nous ne devons plus connaître leur ancien mode d'existence que par la tradition ?

— Je vous dirai, m'a répondu le P. Humbert, ce qu'ils sont devenus. Mais il est tard. Demain, j'espère, nous aurons encore une belle soirée, et demain, si vous le voulez, nous continuerons ici notre entretien. »

22 août.

Bernard est revenu. J'espère, mon cher Georges, que tu t'intéresses un peu à ce fidèle Bernard qui , de même qu'un des chevaliers de FArioste, poursuit à travers les bois son amie enlevée par les Sarrasins, c'est-à-dire, par les Indiens. Il a suivi les traces de Taurago et de ses deux timides compagnes, pendant plusieurs jours, puis les a perdues, et de nouveau les a retrouvées , et enfin a été complètement déjoué, dans ses patientes investigations, par l'astucieux Taurago. Il est revenu fatigué et triste, mais non découragé; il pense que l'Indien s'est retiré à l'ouest des grands lacs , et dès qu'il aura accompli, dans le domaine de M. de Mériol, quelquesuns de ses devoirs d'intendant , il veut se remettre en route, et il est convenu que je l'accompagnerai.

Tel on me l'avait dépeint , tel il m'est apparu , alerte et robuste, un beau type de paysan canadien, avec une honnête physionomie et une rustique franchise qui n'est nullement désagréable. Il ne m'a point fait de banales courtoisies; il m'a tendu sa grosse main osseuse en me disant : « Nous voyagerons ensemble, et j'aurai soin de vous. » C'est un de ces hommes dont la parole est un engagement,

dont l'action est ferme comme la promesse; il m'inspire une pleine confiance. Avec un pareil compagnon, je m'en irais sans crainte au bout du monde.

Nous partons dans une huitaine de jours, lui, pour essayer de, retrouver celle qu'il aime , moi , pour achever, s'il est possible, d'éteindre le souvenir de celle qui m'a si cruellement trompé. Malgré moi, malgré les efforts que je fais pour l'écraser, ce souvenir me saisit encore souvent douloureusement le cœur. Il y a des moments où je crois l'avoir anéanti, où je m'applaudis d'avoir enfin repris la libre possession de moi-même ; puis, tout à coup , je le sens qui se réveille, comme un ver qui se retournerait, dans mon sein, avec sa lancette acérée.

Le poète a beau dire :

The absent are the dead.

Les absents sont les morts.

Voilà plus d'un an que Marguerite est absente de mes yeux, et l'amère pensée qu'elle m'a mise au cœur n'est point morte ; et si, moi, je mourais dans cette émigration, sur cette terre lointaine, peut-être, mon cher Georges, n'aurais-tu rien de plus juste à faire graver sur ma tombe qu'une épitaphe mélancolique, comme celle que j'ai lue à Bologne :

Martini Luigi Implora pace.

En attendant que nous partions, Bernard a repris activement la tache qui lui est confiée; il va du château à la ferme, de la ferme dans les champs et dans la forêt, inspectant les travaux, dirigeant les ouvriers , approuvant les uns , stimulant la lenteur des autres, partout portant un zèle intelligent, et partout accueilli avec affection et docilité.

Le P. Humbert accomplit, de son coté, ses différentes œuvres de charité et de piété. M. de Mériol continue sa douce vie de philosophe. Moi, je me promène comme de coutume je t'écris, je lis. Le soir, nous allons nous asseoir sous les rameaux des sycomores, près de la serre , et le bon missionnaire, cédant à nos désirs de curiosité, nous parle des Indiens.

« Vous demandez, m'a-t-il dit, ce que sont devenus les Indiens. Hélas! c'est une triste histoire, la plus triste peut-être de toutes celles dont se compo- . sent les annales des peuples. On ne connaît pas leur origine; mais il n'est que trop aisé de prévoir leur fin. Pas un monument ne démontre à quelle race ils appartiennent et de quelle contrée ils sont issus. Pas une chronique ne nous raconte comment s'est accompli leur exode, s'ils fuyaient quelque cruel pharaon et s'ils ont été conduits, pendant un demisiècle, à travers des régions désertes, par un Moïse.

« Ce qui paraît très-probable, quand on examine les restes d'anciennes fortifications, découvertes sur plusieurs points de l'Amérique du Nord, c'est qu'a-

vantla migration des Indiens, cette terre du nouveau monde avait déjà été occupée par des hommes évidemment plus civilisés. Ce qui paraît certain, c'est que les Indiens descendent des hordes tartares. A quelle époque sont-ils entrés en Amérique? Nul historien ne peut le dire. Par quelle voie ? Cette dernière question est plus aisée à résoudre. Au soixante-sixième degré de latitude, la pointe nord-est de l'Asie et la pointe nord-ouest de l'Amérique ne sont séparées l'une de l'autre que par un détroit d'une dizaine de lieues de largeur. On peut même très-raisonnablement supposer que ces deux continents ont été autrefois réunis, puis scindés par une de ces révolutions géologiques dont on connaît les effets sur d'autres points du globe. Quoi qu'il en soit, ce canal, coupé encore par plusieurs îles, n'est point difficile à franchir. En été, les Tschoukis le traversent fréquemment avec leurs canots; en hiver, il est ordinairement couvert d'une glace épaisse qui en fait une sorte de pont. Probablement la terre américaine a été ainsi découverte, du côté de l'Asie, par quelques chasseurs ou pêcheurs aventureux, comme elle l'a été du côté du Groenland, selon le témoignage des sagas islandaises, parle navire d'Eric, comme d'autres terres ont été découvertes par le hasard d'un coup de vent ou d'une tempête. Probablement encore, les premiers qui abordèrent sur cette plage vierge et y virent des bois, des lacs, des rivières où l'on pouvait sans

peine se procurer une nourriture abondante, s'en retournèrent par le chemin qu'ils avaient suivi, pour annoncer à leur famille et à leurs amis l'heureux résultat de leurs premières explorations. La nouvelle de cet événement se propagea de district en district; les peuplades asiatiques s'émurent à ces récits, comme l'Europe du seizième siècle aux merveilleuses narrations des premiers clescubridores. Les Tartares, avec leur penchant pour la vie nomade, enlevèrent leurs yantis, se mirent en marche et, par groupes isolés ou par bandes nombreuses, se répandirent sur ce soi qui n'appartenait qu'à Dieu et que Dieu leur livrait, avec ses fleurs, ses fruits., ses productions de toute sorte, dans sa primitive beauté. Quel malheur que nulle tradition, nul chant populaire n'ait marqué la trace de celte énéide!

— Ou de cette odyssée, s'écria M. de Mériol, qui, tout en fumant son cigare, écoutait avec une véritable émotion les paroles du prêtre. Je ne sais quel écrivain a dit que lorsqu'il lisait Homère les hommes prenaient à ses yeux des proportions gigantesques, et ces hommes qui, les premiers, ont pénétré au milieu des immenses régions de l'Amérique réapparaissent aussi avec une grandeur surhumaine, comme Adam, lorsqu'il se réveilla sur la terre virginale de l'Éden, ou lorsqu'il arriva dans son exil, sur une des montagnes de Ceylan, qui porte encore son nom et garde encore l'empreinte de son pied.

— C'est une belle et poétique pensée , reprit le P. Humbert. Notre imagination est naturellement portée à grandir tout ce qui nous apparaît de loin, dans l'espace ou dans le cours des âges, mais, par une étude plus attentive, ou par un point de vue plus rapproché des peuples ou des choses qui ont produit en nous cette illusion d'optique, nous retombons bientôt dans la réalité. La destinée de la race tartare , que nous appelons à présent la race indienne, ne nous offre malheureusement qu'une fatale réalité.

«En 1503 Christophe Colomb écrivait au roi d'Espagne : Maravillosamente Bios hizo sonar tu nombre en la tierra, de los atamientos de la mar oceana que est aban cerradas con cadenas tan fuertes, te dio las llaves. « Dieu a fait résonner merveilleusement ton nom « sur la terre ; des liens de la mer océanique qui « étaient fermés par de si fortes chaînes, il t'a donné « les clefs. »

« De cette pompeuse proclamation, date l'histoire du nouveau monde. Ces chaînes, détachées de l'océan, sont devenues les chaînes des Indiens.

ce Ils vivaient depuis un temps immémorial dans l'immense contrée dont ils avaient pris possession ; ils se propageaient du nord au sud, de l'est à l'ouest, ignorés du reste de l'univers, enfants de la nature, n'ayant d'autres notions que celles qu'ils acquéraient par la contemplation de la nature; la terre était

leur mère, et la terre suffisait à tous leurs besoins.

«L'Européen est arrivé, qui aurait pu, qui aurait dû prendre en pitié leur infériorité intellectuelle, éclairer avec une charitable intention leur ignorance, leur donner d'utiles enseignements, et toutes les relations que les Indiens ont eues avec l'Européen leur ont été funestes. Le soldat les a terrifiés et vaincus par des armes auxquelles ils ne pouvaient résister; le marchand les a trompés par ses artificieuses transactions ; le chercheur d'or les a asservis au rude labeur des mines ; le planteur s'est emparé par la fraude, ou par la violence de leurs terrains ; le voyageur même qui, sans aucun dessein perfide, s'asseyait à leur foyer, leur a inculqué le germe d'une fatale passion et celui d'une affreuse maladie : l'amour de l'eau-de-vie et la petite vérole !

« Ils accueillaient pourtant avec confiance cet étranger à la face pâle ; ils allaient au-devant de lui, et pour quelques chétifs objets sans valeur, lui remettaient gaiement leurs plus belles fourrures et les meilleures productions de leur sol.

« Dans les Antilles, Colomb écrivait aux deux souverains d'Espagne : « Je puis assurer à Vos Ma- « jestés qu'il n'y a pas au monde un meilleur peu- « pie que celui-ci, plus affectionné, plus affable, « plus doux ; son langage est harmonieux et agréable, « et ces gens parlent toujours en souriant. »

« Dans le Canada; Jacques Cartier écrivait : « Étant arrivés audit Hochalaga, se rendirent au-devant de nous plus de mille personnes, tant hommes, femmes qu'enfants, lesquels nous tirent aussi bon accueil que jamais père fit à ses enfants, menant une joie merveilleuse; car les hommes en une bande dansaient, et les femmes de leur part, et leurs enfants d'autre, lesquels nous apportèrent force poisson et de leur pain fait de gros mil, lequel ils jetaient dans une petite barque, en sorte qu'il semblait qu'il tombait de l'air. » « Les Delawares font un naïf et touchant récit de arrivée des Hollandais sur la plage où s'élève, aujourd'hui, la superbe cité de New-York,

« Un jour, disent-ils, des Indiens qui péchaient dans la baie aperçurent, à une longue distance, une masse étrange flottant sur l'eau, et regagnèrent aussitôt le village pour faire part de leur découverte à leurs compagnons. Tous se rendirent à l'endroit d'où l'on distinguait le mieux cette singulière apparition, et ils cherchaient à deviner ce que cela pouvait être. Les uns disaient que c'était un énorme poisson, d'autres, une grande habitation. C'était le navire des Hollandais.

« Peu à peu, il se rapprochait de terre. Les Delawares, inquiets, se hâtèrent d'envoyer, de côté et d'autres, des messages à leurs chefs pour les prévenir du péril dont ils étaient peut-être menacés,

et les engager à rassembler les guerriers. Quelques

instants après, les chefs s'étant réunis et voyant la masse colossale qui se dirigeait vers rentrée de la baie, s'accordèrent à penser que c'était une maison

occupée par le Grand-Esprit, qui venait les visiter: ils se réunirent alors en conseil, pour aviser aux moyens de recevoir dignement leur manitou. Les femmes se mirent à préparer du poisson et à faire cuire des aliments; les images symboliques d^s esprits furent examinées et parées de nouveaux ornements. Enfin, il fut décidé qu'on célébrerait, par une grande danse, l'arrivée du maître de la vie. et que. s'il était irrité contre ses enfants, on essayerait de l'apaiser en lui offrant un sacrifice. Les jongleurs, les devins de la tribu étaient aussi réunis en conseil . se demandant l'un à l'autre ce que signifiait cette apparition, et quel pouvait en être le résultat.

« Tout à coup, quelques Indiens qui s'étaient avancés jusqu'au bord de la baie, revinrent annoncer qu'en effet, ce qui occupait dès le matin l'attention de la peuplade, était une vaste maison de différentes couleurs, habitée par des êtres humains, dont l'un portait des vêtements rouges. Nul doute que ce ne fut le manitou entouré de ses serviteurs. Bientôt on apprend qu'il vient de quitter sa maison, et qu'un large canot le transporte sur la plage.

« Les chefs et les jongleurs vont à sa rencontre, et

admirent son équipement, surtout son habit rouge couvert de broderies en or. Il les salue amicalement et se fait apporter, par un des hommes qui l'accompagnent, un verre que Ton emplit d'une liqueur jaune; il le vide d'un trait, puisi'ayant fait remplir de nouveau, le présente à l'un des chefs, qui, après en avoir senti l'odeur, le remet avec un mouvement de répugnance à son voisin. Tous, l'un après l'autre, refusent de goûter cette boisson inconnue, l'un d'eux, plus hardi, se décide enfin à porter ce verre à ses lèvres; il en avale résolument, tout d'un coup, le contenu. Alors on le voit trembler, vaciller, puis il tombe par terre. Tous ses compagnons, le croyant mort, entonnaient déjà leur chant de deuil, quand soudain on le vit se relever; il déclara qu'il n'avait jamais éprouvé de si agréables sensations, et demanda encore un verre de cette délicieuse liqueur. Les autres chefs, imitant son exemple, burent comme lui, et comme lui furent enivrés.

« Les Indiens ne tardèrentpas à reconnaître que celui qu'ils avaient d'abord pris pour le Grand-Manitou n'était qu'un simple et faible mortel ; cependant ils se montrèrent très-affectueux envers lui, et très-empressés à lui apporter les produits de leur sol. Lui, de son côté, leur donnait divers objets de quincaillerie qui leur semblaient des choses merveilleuses, et des ustensiles en fer, dont ces innocents Indiens connaissaient si peu l'usage, qu'ils suspendaient les

haches à leur col, et mettaient les pelles sur leur poitrine, en guise d'ornements.

« Après avoir passé plusieurs jours dans ces amicales relations avec les Indiens, le capitaine partit, promettant de revenir. Il revint en effet l'année suivante, fut accueilli avec joie par les confiants indigènes , et leur annonça qu'il avait l'intention de résider près d'eux. Pour construire sa demeure, il demandait seulement autant de terrain que pourrait en contenir une peau de taureau qu'il déroulait sous leurs yeux, ce qui lui fut accordé sans peine.

— En vérité, dit M. de Mériolje ne m'attendais pas à retrouver, sur une des plages du nouveau monde, l'histoire de Didon; mais elle convient à la fondation de New-York , cette Garthage de l'Atlantique.

— Comme vous l'avez deviné, reprit le P. Humbert, la peau fut découpée en fines lanières avec lesquelles les Hollandais mesurèrent un assez large espace; là ils creusèrent des fossés, élevèrent des palissades défendues par des armes à feu ; plus tard ils agrandirent leur domaine, et enfin chassèrent au loin la tribu qui les avait si cordialement traités à leur arrivée dans le pays.

« Telle est la tradition des Delawares ; celle des Lennapes, des Mohicans, des Ghippeways et des autres nations indiennes signale les mêmes ruses , les

mêmes perfidies de la part des Européens, et les mêmes actes de violence. « Nous vivions tranquillece ment, disent ces pauvres Indiens; notre commu- « nauté s'étendait au loin, et partout nous fumions « le calumet de la paix. Les blancs sont venus et « nous les avoué accueillis comme des frères; il nous « semblait que le Grand-Esprit nous les envoyait « dans une bonne intention ; nous leur avons nous- « mêmes abandonné une partie de notre sol, et à « peine y étaient-ils établis, qu'ils ont renversé la « tente de nos chefs et éteint dans notre propre sang « le feu du conseil. »

Après avoir cité cette phrase métaphorique des peaux-rouges, le missionnaire s'arrêta un instant et baissa la tête comme s'il était subjugué par ses réflexions; puis tout à coup il reprit la parole avec une nouvelle animation.

« Certes! dit-il, je ne pense pas à vous présenter les Indiens comme des modèles de mansuétude et des exemples de vertus sociales; je ne puis nier leurs grossières superstitions, leurs sauvages coutumes, les guerres sanglantes dans lesquelles ils se précipitaient si souvent l'un contre l'autre, les horribles trophées dont ils se paraient après la bataille et les affreuses tortures qu'ils faisaient subir à leurs prisonniers. Mais ils avaient des qualités physiques et des qualités morales qui auraient dû imposer plus de respect et de sympathie aux conquérants européens.

« Ceux que l'oppression et la misère n'ont point encore abâtardis nous offrent, par leur figure énergique, par leur teint bronzé, par leurs yeux noirs si vifs et si pénétrants , par l'agilité de leurs mouvements, un des beaux types de l'espèce humaine. Un voyageur les a nommés les gentilshommes de la nature. Quiconque a observé la dignité de leur attitude, reconnaîtra la justesse de cette épithète. Un autre leur a appliqué ce vers anglais :

Stoïc of the wood, the man without a tear.

Et le fait est qu'on les a vus au sein de leurs forêts supporter, avec un merveilleux stoïcisme, les plus rudes privations, les plus cruelles douleurs, sans verser une larme , sans faire entendre un murmure, sans manifester la moindre impatience. Us étaient , dès leur bas âge , habitués à souffrir toutes les intempéries , endurcis aux fatigues , aguerris au péril, ardents au combat. Comme nos chevaliers du moyen âge , ils se glorifiaient surtout de leur audace dans une sanglante mêlée; comme les Corses et les Monténégrins, ils ne pardonnaient point à qui les avaient offensés; comme les anciens Scandinaves, ils comptaient obtenir par leur bravoure la faveur du Grand-Esprit.

« Jadis, quand un Indien célébrait les funérailles des guerriers, il s'écriait : « Os de mes ancêtres qui

« êtes suspendus au-dessus des vivants , apprenez- « nous à vivre et à mourir; vous avez été braves, « vous n'avez pas craint de piquer vos veines ! Le « Maître de la vie vous a ouvert ses bras et vous a « donné une heureuse chasse dans l'autre monde ! »

« Puis un autre ajoutait , comme un poète biblique :

« La vie est cette couleur chatoyante du serpent, « qui paraît, disparaît plus vite que la flèche ne « vole; elle est cet arc-en-ciel que l'on voit à midi ce sur les flots du torrent ; elle est l'ombre d'un ce nuage qui passe. »

ce Puis un troisième disait, comme un des personnages des chœurs sinistres dans les tragédies antiques :

ce Os de mes ancêtres , apprenez aux guerriers ce à ouvrir leurs veines, à boire le sang de la ven- « geance! »

ce Mais ces mêmes hommes, dont nous réprouvons à juste titre le brutal orgueil et les passions désordonnées , s'attendrissaient et ne craignaient pas de demander grâce quand quelques-uns de leurs compagnons étaient captifs dans un camp ennemi.

« Prête l'oreille, disait un chef iroquois à un des ce gouverneurs de la colonie française, à la suite ce d'une bataille; prête l'oreille : je suis la voix de ce mon pays ; j'ai passé près du lieu où les Algonquins ce nous ont massacrés au printemps; j'ai passé vite,

« et j'ai détourné les yeux pour ne point voir le sang «de mes frères, pour ne point voir leurs corps « étendus dans la poussière. Ce spectacle aurait « excité ma colère. J'ai frappé la terre, puis penché « la tète, et j'ai entendu la voix de mes ancêtres qui « m'a dit avec tendresse : « Calme ta fureur, ne « pense plus à nous, car on ne peut plus nous rea tirer des bras de la mort; pense aux vivants, arra- « che au fer et au feu ceux qui sont prisonniers : un « homme vivant vaut mieux que plusieurs qui ne « sont plus. » Ayant entendu cette voix, je suis venu « pour délivrer ceux que tu tiens enchaînés. »

« Inflexibles dans leurs haines, ils étaient également fidèles à leurs amitiés. Un témoignage d'intérêt qu'on leur avait accordé, un service qu'on leur avait rendu, ils ne l'oubliaient jamais. Les Français plaisaient à la race indienne du Xord par leur bonne humeur et leur jovial abandon ; les missionnaires lui inspiraient un sentiment de respect et de gratitude par leur courage , leur abnégation et leur esprit de charité. Aussi le souvenir des Français est-il resté populaire parmi les peuplades indiennes de l'Amérique septentrionale. Dernièrement encore, un chef de Chippeways du Sault-Sainte- Marie, disait à un agent américain : « Quand les France çais venaient ici, ils nous appelaient leurs enfants. « et nous les nommions nos pères, et nous vivions « fraternellement ensemble sous la même tente; ja-

« mais ils ne se moquaient de nos cérémonies, et « jamais ils ne profanaient la demeure des morts. « Sept générations ont passé, mais nous nous sou- « venons d'eux, car ils étaient justes envers nous. »

« En 1763, par le honteux traité de Paris, la France abandonnait son immense terre du Canada ; mais les Indiens ne pouvaient se résoudre à accepter la domination britannique ; ils se coalisèrent pour la combattre. Cette vigoureuse coalition était organisée par un de leurs chefs qui, en un autre temps ou dans un autre pays, aurait pu avoir un grand renom; c'était l'habile, l'opiniâtre, le valeureux Pontiac.

— Ah ! le noble et malheureux Pontiac, s'écrie M. de Mériol ; comme son histoire m'a ému dans mon enfance ! Plutarque a glorifié des hommes qui ne valaient pas celui-ci ; et la plupart des conspirations qui, en Europe, ont servi de texte à tant de chroniques, de romanciers et de poètes, ne sont certainement pas dignes d'être mises en parallèle avec celle de Pontiac. Les Fiesque, les Laurent de Médicis, les Marino Faliero, les Cellamare, les Pinto même, n'étaient poussés à leur conspiration que par une impulsion de vanité, de vengeance ou d'ambition ; mais, dans les audacieux desseins de Pontiac, il y avait un généreux sentiment de fidélité à une cause perdue, une fière ardeur d'indépendance sous le joug d'une puissance étrangère, et une grande

pensée de nationalité. Je vous en prie, mon cher Humbert, racontez donc à notre jeune ami, qui ne le connaît pas peut-être, le dramatique épisode de la petite ville de Détroit.

— Je le veux bien, répond le missionnaire, d'autant qu'à cet épisode, d'une entreprise hardie, se joint un des traits notables de ce sentiment de gratitude que je me plais à reconnaître parmi les Indiens.

« La ville de Détroit, située sur la rive occidentale du lac Érié, est l'un des plus anciens établissements de la colonie française dans le Canada ; elle fut fondée par les jésuites au commencement du dix-septième siècle.

« En 1763 elle était occupée par une garnison de trois cents hommes, sous les ordres du major Gladwyn.

« L'habile Pontiac, qui comprenait l'importance de cette position, voulait s'en emparer ; mais, ne pouvant la prendre de vive force, il s'avança près du fort, de l'air du monde le plus inoffensif, et envoya un de ses compagnons au commandant pour lui demander une audience, afin, disait-il, de faire reluire les chaînes de la paix entre les Anglais et les Indiens.

« Le commandant, sans défiance, lui fit répondre qu'il le recevrait le lendemain.

« Dans la soirée du jour où Pontiac avait expédié

dans la ville son émissaire, une ouvrière indienne rapportait au major une paire de mocassins qu'il lui avait commandés. Gladwyn fut si satisfait du travail de cette femme, qu'il la paya très-libéralement, et ordonna à son domestique de lui remettre une peau d'élan pour qu'elle y taillât encore quelques autres mocassins.

« L'Indienne quitta le commandant d'un air confus, s'avança jusque sur le seuil de la porte et y resta. Gladwyn la voyant là, assise, immobile, la fit rappeler et lui demanda pourquoi elle ne se hâtait point de sortir de la ville, avant que les portes fussent fermées ? Elle lui répondit qu'elle était si touchée de ses bontés, qu'elle ne pouvait se résoudre à emporter la peau d'élan qu'il lui avait confiée, craignant de ne pouvoir la lui rapporter. Une telle réponse ne pouvait manquer d'exciter la curiosité de Gladwyn ; il adressa de nouvelles questions à cette scrupuleuse Indienne, et elle finit par lui avouer ce qu'elle avait appris. Pontiac, dit-elle, et les guerriers qui l'accompagnaient, devaient entrer le lendemain dans le fort, avec des fusils dont ils avaient coupé les canons pour pouvoir les cacher sous leurs vêtements. A un certain signal, ils devaient se précipiter sur le commandant, l'égorger, faire feu sur les soldats anglais, et s'emparer de la ville.

« Quand elle eut fini son récit, le commandant la renvoya en lui faisant jurer de ne parler à personne

du secret qu'elle lui avait révélé ; puis il appela ses officiers et leur fit part du complot qu'il venait de découvrir. Ce récit leur parut si singulier, qu'ils le traitèrent comme une fable, inventée par l'Indienne pour se donner quelque importance. Cependant Gladwyn prit toutes les précautions que lui prescrivait la prudence, parcourut les remparts , visita les sentinelles, et leur enjoignit d'observer attentivement ce qui se passait dans le campement indien.

« Le lendemain, il fit mettre toute la garnison sous les armes, et ordonna aux bourgeois de la ville de se tenir prêts à seconder, au besoin, les soldats.

« A dix heures, Pontiac arriva avec ses compagnons et fut introduit dans la salle du conseil, où le major l'attendait" avec ses officiers, le sabre et le pistolet à la ceinture. En traversant la ville, Pontiac avait remarqué dans la garnison un mouvement inaccoutumé ; il en demanda la raison à Gladwyn qui lui répondit tranquillement que ses soldats se rendaient à l'exercice.

« L'Indien, rassuré par ces paroles, commença son discours, à la suite duquel il devait, en présentant au major son wampum d'une certaine façon, donner le signal du massacre. Mais, tout à coup, les officiers tirèrent à moitié leurs épées de leurs fourreaux ; les soldats, qui gardaient l'entrée de la salle, firent résonner leurs armes, et Pontiac, au lieu de lancer son

cri de guerre, termina sa harangue par une promesse d'amitié.

« Tu veux nous tromper par tes protestations , « s'écria alors Gladwyn; mais les Anglais savent tout « et ils connaissent tes perfides desseins. •»

« Aces mots, s'avançant brusquement vers Pontiac, il lui arracha une partie de sa robe en peau, et découvrit le fusil raccourci qui y était caché.

ce C'en était fait du complot habilement préparé. Les Indiens , entourés de soldats , ne pouvaient pas même essayer de combattre, et devaient se résoudre à rester prisonniers.

« Par un sentiment de chevalerie, qui lui a été vivement reproché, Gladwyn, qui leur avait accordé un sauf-conduit pour comparaître à cette audience, leur rendit la liberté. Mais la guerre éclata, une guerre acharnée et terrible, dirigée avec une rare intelligence et une étonnante bravoure par Pontiac, que les Anglais de cette époque appelaient l'empereur des Indiens, et que les Indiens, luttant contre l'invasion britannique, comme les peuplades germaniques contre les légions romaines, pourraient, à juste titre, appeler leur Arminius. Cette guerre se continua jusqu'en 1767, et le vaillant homme qui en avait été le promoteur, périt victime d'une infâme trahison : il fut égorgé par un de ses compagnons, soudoyé, 'dit-on, par les Anglais.

« Mais comment puis-je me laisser entraîner à vous

parler si longuement de la belliqueuse ardeur des Indiens, moi qui ne devrais penser qu aux lois de mansuétude de l'Évangile : Beati mites ! Je me hâte de dire que si les Indiens étaient passionnés pour les combats et implacables envers leurs ennemis, ils étaient aussi compatissants envers le faible, charitables envers le pauvre, hospitaliers envers l'étranger.

« Je vous ai déjà fait remarquer que, lorsqu'ils entreprenaient une expédition guerrière, c'était pour montrer leur courage, ou pour se venger de leurs ennemis, et non point pour piller, comme les Bédouins de FOrient. Avec leur énergie de caractère, ils avaient horreur surtout des vices qui tiennent à la lâcheté : du vol, du mensonge, de l'avarice. Ils ne craignaient pas d'ouvrir l'entrée de leurs tentes à un meurtrier; mais l'homme qui avait pu commettre un larcin, s'avilir par une imposture, ou refuser un service à un indigent, ils ne pouvaient le voir sans un profond sentiment de répulsion.

« Dès leur bas âge, ils étaient élevés dans des idées de fierté et d'indépendance. Jamais les parents ne faisaient subir à leurs enfants un châtiment corporel. « Tant que l'enfant, disaient-ils n'a pas encore toute « sa compréhension, il serait inutile de le punir et, ce quand il a grandi, personne n'a plus le droit de lui ce infliger une correction. » C'était par la douceur, par d'affectueux conseils, par d'adroites insinuations,

qu'un père habituait ses enfants à lui obéir et à s'attacher aux idées qu'il désirait faire entrer dans leur esprit; il leur parlait souvent des bienfaits du Grand- Manitou, des actions par lesquelles on pouvait mériter ses faveurs; il leur recommandait la déférence et le respect envers les vieillards, qui, ayant plus longtemps joui des dons du Maître de la vie, savaient mieux que les jeunes gens ce qui lui était agréable, et connaissaient mieux aussi l'art de la chasse et les ruses de guerre. On disait d'un jeune Indien qui se distinguait sur le champ de bataille ou dans les conseils : On voit bien qu'il a recherché les leçons des anciens ; et d'un autre qui échouait dans son entreprise : Il n'a pas voulu écouter les conseils des vieillards.

— Cette vénération pour les vieillards, dit M. de Mériol, est une des vertus des nations primitives; les Grecs l'ont eue à un-haut degré. Dans les grandes pages d'Homère, le vieillard nous apparaît vraiment comme la majesté du peuple. Par tout ce qu'il a vu et appris, dans le cours de ses nombreuses années, par son expérience et ses souvenirs, il représente les inscriptions gravées sur le marbre, la tradition vivante. Dans la fébrile activité de nos sociétés modernes, nous apprenons, ou nous croyons apprendre tant de choses par les livres, par les journaux, que nous en venons bien vite à ne plus rechercher l'enseignement des vieillards et même à le dédaigner.

Cependant, au milieu même de nos vanités et de nos présomptions juvéniles , il existe en nous un sentiment inné de respect pour tout ce qui porte le sceau sacré du temps, et nous ne pouvons voir sans quelque émotion une belle figure de vieillard couronné de cheveux blancs, un vieil arbre, ou un vieux monument. Mais les femmes, envers lesquelles, dans notre monde civilisé, nous nous honorons de nous montrer empressés et courtois, étaient, si je ne me trompe, réduites à un grossier état de servitude par les Indiens.

— C'est une erreur, répliqua le P. Humbert. Je ne veux pas examiner la condition des femmes, dans l'état actuel de notre civilisation. C'est une question trop délicate, qui pourrait nous entraîner trop loin des naïves coutumes de la race indienne. Laissezmoi vous dire seulement que Ton se trompe quand ' on croit que la femme indienne n'était que l'humble esclave de son mari ; elle était sa fidèle compagne ; elle avait sa part de travail, mais aussi sa part d'autorité : elle était la reine de la tente ; elle gouvernait le ménage.

« Jadis, quand un Iroquois voulait se marier, il allait trouver le père de la jeune fille qu'il désirait épouser, et lui disait : « Père, j'aime ta fille, veux- « tu me la donner, afin que les plus petites racines « de mon cœur s'enlacent au sien, de telle sorte que « le vent le plus fort ne puisse les briser?

« Et la jeune épouse prenait possession de son wigwam, et tandis que son mari allait à la chasse, elle allumait le feu du foyer, préparait les repas, assouplissait les peaux de daim ou d'élan pour en faire des vêtements; elle s'associait à toutes les entreprises de son mari, se réjouissait de ses succès, supportait bravement comme lui les jours de calamités, et lui restait fidèle en toute circonstance.

« Une jeune femme, poursuivie par les galanteries d'un settler, lui disait, d'une voix ferme : « La parole « de mon mari m'est restée dans le cœur ; l'ami que « j'ai devant les yeux m'empêche de te voir. »

« On a fait aussi un triste tableau de l'ignorance des Indiens : c'est vrai qu'ils ne connaissaient aucun de nos procédés industriels : nul Tubalcain ne leur avait appris à forger les métaux ; nul Triptolème ne leur avait révélé l'usage de la charrue ; nul génie inventif ne leur avait donné de nouvelles idées d'art ou d'architecture. Ils vivaient d'âge en âge, selon les habitudes de leurs pères ; mais ils construisaient leurs wigwams avec une étonnante prestesse; ils façonnaient très-habilement leurs canots , leurs flèches, leurs vêtements. Ils n'avaient aucune notion de l'écriture,

Ce talent merveilleux

De peindre la pensée et de parler aux yeux ;

mais , pour se donner l'un à l'autre un avis impor-

tant, ou pour marquer un événement mémorable, ils employaient certains signes de convention , comme les hiéroglyphes d'Egypte ou les runes du Nord. Ils n'avaient point, ainsi que les Chaldéens, découvert quelques-uns des premiers principes des mathématiques et de l'astronomie ; mais ils avaient la connaissance pratique du cours régulier des jours, des mois, des saisons, et une telle appréciation topographique de leur pays . qu'ils ne se trom paient point dans leurs migrations. Enfin, ils étaient doués d'une intelligence vraiment très-remarquable, et avec leur langue flexible, expressive, imagée, comme les langues de l'Orient, leur première patrie, ils ont plus d'une fois, parleur éloquence, émerveillé les Européens. J'ajouterai qu'ils avaient quelques instruments de musique, des crécelles, des tambourins, des espèces de cornemuses d'une forme, il est vrai, très-grossière, mais qui suffisaient pour égayer leurs fêtes et animer leurs danses. On a recueilli aussi , dans plusieurs tribus , des légendes mythiques et des poésies qui peuvent être l'objet d'une intéressante étude pour l'ethnographe et le physiologiste.

« C'est l'aspect d'une situation supérieure qui nous fait surtout sentir l'infériorité de la nôtre. Les Indiens ne pouvaient subir l'effet de cette comparaison; ils ne connaissaient pas une autre terre que celle qu'ils appelaient leur mère, pas un peuple

plus éclairé , plus riche que celui au milieu duquel ils étaient nés; ils prenaient, dès leur bas âge, les habitudes de leurs pères; ils vivaient de la même vie ; ils grandissaient avec le même sentiment d'indépendance ; ils étaient fiers de leur force physique, de leur tourage et des dons que le Grand- Esprit se plaisait, disaient-ils, à leur accorder.

« Longtemps après l'invasion des Européens, ils conservaient encore ce sentiment de fierté. Le chef d'une des tribus de la Floride, invité par un agent de Washington à s'allier aux Américains, refusa ses offres en lui contant cette légende :

« Écoute père, voici comment les hommes furent « créés.

« Le Grand-Esprit s'étant placé sur un point <e élevé, prit de la terre entre ses doigts, la sécha, ce puis souffla dessus, et devant lui apparut l'homme ce blanc.

ce Le Grand-Esprit fut attristé ; car il n'avait pas ce fait ce qu'il voulait faire. L'homme était blanc et ce paraissait faible et maladif. Le Grand-Esprit lui dit : ce Tu n'es pas ce que je désire; je pourrais te faire ce rentrer dans la poussière d'où je t'ai arraché; ce mais je te laisse la vie : mets-toi un peu de côté. »

ce Ayant ainsi parlé, il prit de nouveau de la terre ce entre ses doigts, la sécha, puis souffla dessus, et ce devant lui apparut l'homme noir.

ce Le Grand-Esprit fut attristé. Cet homme était

« noir et laid. Il lui dit de se mettre aussi de côté, « prit encore de la terre, souffla dessus, et cette fois, « apparut l'homme rouge. Le Grand-Esprit alors sou- «rit, et en ce moment le ciel s'ouvrit, et on en « vit descendre graduellement jusqu'à terre trois « boîtes.

« Le Grand-Esprit, se tournant vers les hommes « qu'il venaitde créer, leur dit : ce C'est à moi que vous « devez tous trois la vie ; mais l'homme rouge est seul « mon favori. Cependant chacun de vous doit avoir sa « place et sa tâche particulière en ce monde. Ces trois « boîtes renferment les ustensiles que vous emploie- « rez à vous procurer votre subsistance. Homme ce blanc, tu n'es pas mon favori; mais c'est toi que ce j'ai formé le premier : ouvre ces boîtes, et choisis.

« L'homme blanc fit ce qui lui était commandé, « et s'écria : Je prends celle-ci. » Elle était remplie « de papiers, de plumes et de divers autres petits « objets.

« Homme noir, dit le Grand-Esprit, tuas été créé « le second; mais tu n'auras dans ce monde, que le « troisième rang. Puis, se tournant vers l'homme « rouge : Regarde, lui dit-il, avec un affectueux sou- « rire, et choisis.

ce Je prends cette boîte, répliqua l'homme rouge. « Elle était remplie d'arcs, de flèches et de divers « ustensiles de chasse et de guerre.

« La troisième boîte, abandonnée au nègre, ren-

« fermait des haches et des hoyaux, ce qui faisait voir « que l'homme noir devait travailler pour l'homme « blanc et pour l'homme rouge. »

« Le fait est que l'Indien passera des journées entières à la chasse, par les temps les plus rigoureux, dirigera d'une main hardie son canot sur les rivières impétueuses, et ramera pendant de longues heures sans se plaindre de sa fatigue; mais il ne se soumet que très-difficilement au labeur agricole ou au métier de manœuvre. Le nègre se plie sans peine à l'état de domesticité ; l'Indien a horreur de tout ce qui ressemble à une servitude. De génération en génération, les tribus indiennes ont gardé la pensée qu'elles n'avaient d'autre maître que le Grand-Esprit, et que nulle puissance humaine n'avait le droit d'attenter àleur liberté. Vaincues dans une bataille, elles n'étaient point subjuguées, et les guerriers captifs n'étaient point par la loi indienne, comme par les anciennes coutumes des Grecs, des Romains et des Slaves, condamnés à l'esclavage; ils mouraient sur le bûcher, ou ils étaient adoptés fraternellement par la peuplade triomphante.

« Mais, quand elles se développaient ainsi dans leur fier sentiment de liberté, ces tribus ne connaissaient point la race étrangère qui devait un jour aborder sur leur plage, et leur demander, avec des signes d'amitié, une petite bande de terre pour y construire une humble demeure. Dans leur naïve

ignorance, elles ne se doutaient guère d'une de nos sentences proverbiales :

Laissez-leur prendre un pied chez vous, Ils en auront bientôt pris quatre.

Elles auraient pu aisément résister à ces premiers essais d'invasion, rejeter sur leur navire les petites cohortes qui ne s'aventuraient pas sans inquiétude sur une terre inconnue; elles les ont , au contraire, loyalement accueillies , et elles sont devenues les victimes de leur confiance.

« Par la foi punique de l'Européen, elles ont été trahies; par ses vices , elles ont été démoralisées; par la force de ses armes , elles ont été opprimées ; par sa cupidité , elles ont été dépossédées de leurs domaines. « Les Européens, » disait, il y a quelques années un vieux chef, « nous ont chassés, de district « en district, dans le désert, loin de la mer, loin des « lacs féconds. Ils ont détruit notre gibier; ils nous « ont plongés dans la misère, tandis qu'ils jouissent « de notre beau pays. » Un missionnaire morave, qui a très-judicieusement observé l'état de dégradation des Indiens, a dit : « Nos vices et nos maladies « leur ont été plus funestes que nos armes. »

« En effet, c'est par l'usage du wiskey ou de l'eau de-vie, ce sang du diable, comme l'appellent les Indiens, que l'Européen les a abâtardis; par la

contagion de la petite vérole, qu'il les a décimés; par des traités perfides , qu'il les a peu à peu dépouillés, bannis de leurs possessions. Je pourrais vous énumérer un grand nombre de ces menteuses transactions ; mais il suffit d'en citer une, pour vous donner une juste idée des autres. En 1791, les Américains obtiennent de la tribu des Gherokees une cession de terrain , et s'engagent solennellement à respecter ceux qu'elle conserve; en 1794, ce traité est de nouveau confirmé. En 1798, les Américains sollicitent une seconde concession, et l'ayant obtenue, déclarent sur leur honneur qu'ils n'iront pas plus loin. Quelques années après , les crédules Gherokees étaient par Tépée et par les baïonnettes, expulsés du dernier domaine qu'ils croyaient à jamais garder.

« Ah! la civilisation, telle que la comprennent les hommes de cœur et d'intelligence, c'est assurément une des lois de la Providence , un des nobles développements de l'humanité! mais la civilisation qui n'use de ses moyens d'action que pour pervertir l'ignorance, pour opprimer le pauvre, pour écraser le faible, n'est-elle pas la plus coupable, la plus honteuse des impostures? Et notre belle civilisation européenne, dont nous vantons si fièrement les progrès , elle a été pour la race indienne cette insigne, cette cruelle imposture! »

Ici, le P. Humbert s'arrêta, comme surpris lui-

même de l'idée qu'il venait d'énoncer avec une vive accentuation; puis , ayant jeté un regard sur M. de Mériol et sur moi, et voyant que nous l'écoutions en silence: «Vous croyez peut-être, dit-il, que j'exagère; mais voici le fait que je livre à vos appréciations : Lorsque les Européens débarquèrent dans ces parages, il existait, dans les diverses régions de l'Amérique septentrionale , une population indigène qu'on ne peut évaluer à moins de quatorze millions d'âmes. De ces quatorze millions d'individus errant dans les forêts ou clans les prairies de l'Ouest , campant le long des fleuves , sur les contours des lacs ou au bord de la mer, et jouissant de leur libre vie, il en reste à peine deux. Tout le reste a succombé aux attaques à main armée des Américains, aux maladies ou aux funestes habitudes , engendrées danc ces peuplades par les propagateurs de la civilisation. Des deux millions d'Indiens qui subsistent encore, entre le golfe Saint-Laurent et le golfe du Mexique, entre les plages glaciales de la baie d'Hudson et les montagnes Rocheuses, on peut en compter environ six cent mille qui, jusqu'à présent, résistent aux offres ou aux menaces, et à l'action dissolvante de la colonie étrangère, qui défendent intrépidement leur sol héréditaire, qui, par la guerre que leur font les Américains , par la soif de vengeance qui s'allume dans leur cœur, sont devenus plus féroces que ne l'étaient leurs pères , et ne

craignent plus de se livrer au vol, jadis si sévèrement proscrit dans leurs tribus. Les autres quatorze cent mille Indiens sont désarmés, domptés, bannis de leurs possessions primitives, dans une zone septentrionale d'où ils seront encore peu à peu chassés, à mesure que la race anglo-saxonne s'accroîtra et aura besoin de nouveaux terrains, pour y construire ses villes et y ériger ses fabriques. On a calculé que sur les frontières des États-Unis , depuis le lac Supérieur jusqu'au golfe du Mexique, sur une longueur de quatre cents lieues, la population blanche s'avance, comme un flot tenace et continu, à raison de six lieues par année. On peut donc aisément prévoir le temps où elle aura envahi tout l'immense espace, dont elle n'occupait, il y a deux siècles, qu'une étroite parcelle. On dit que ce progrès de la civilisation est un beau spectacle. Ce serait, en effet, un beau spectacle , si dans sa marche , elle n'apparaissait, comme l'idole de Jaguernat, souillée du sang des victimes qu'elle écrase sous les roues de son char.

« Paix aux hommes de bonne volonté! dit l'Évangile. Les pauvres Indiens n'ont-ils pas montré assez de bonne volonté? Ne pouvait-on pas les convertir à la civilisation et les faire participer au bénéfice de ses œuvres, au lîûi- de les pervertir? Les Américains de la moitié des États-Unis, qui se croient obligés de frémir au seul mot d'esclavage, et qui

s'apitoient si charitablement sur le sort des nègres, n'auraient-ils pu conserver une partie de leur pitié pour ces inoffensifs enfants de la race rouge, dont ils envahissent les domaines, et dont un grand nombre sont réduits à un état de misère que les nègres n'ont jamais connu?

« Étrange vicissitude des révolutions humaines! Jadis, les populations civilisées des campagnes de Rome fuyaient devant les hordes barbares d'Attila; maintenant, les peuplades primitives de l'Amérique fuient devant le développement graduel de la civilisation, et périssent victimes de ses conquêtes !

« Oui, la race indienne est morte ou mourante ; de plus en plus, elle est refoulée dans les parages du nord-ouest. Comme le voyageur qui, après de longues traversées, revient achever son existence près du berceau de son enfance , comme les Juifs de diverses contrées de l'Europe qui, dans leur vieillesse, aspirent à trouver un dernier refuge dans les murs de Jérusalem , les derniers survivants de ces tribus nomades vont terminer leur triste vie aux lieux où leurs ancêtres posèrent leurs premières tentes.

« Quand un des chefs illustres de la confédération des six nations, le brave, le généreux, l'éloquent Logan se sentit près de sa fin, il harangua en ces termes ceux qui l'entouraier.t :

« J'en appelle à tout homme blanc, qu'il dise si « celui qui avait faim est entré dans la cabane de Lo-

« gan, et n'en est pas sorti rassasié? si celui qui avait « froid et qui manquait de vêtements n'a pas été vêtu « et réchauffé? Telle était ma générosité envers les « blancs, que, lorsqu'on passait devant ma demeure, « on disait : Logan est l'ami des blancs. Je voulais « vivre en paix avec eux, et ils m'ont fait la guerre ; « ils ont égorgé mes frères ; ils n'ont pas même épar- « gné les femmes et les enfants. Le sang de mespro- « ches demandait du sang. J'ai pris les armes, j'ai « combattu, j'ai apaisé ma juste soif de vengeance. A « présent, je suis comme un vieux chêne; le vent de « cent hivers a soufflé sur ses rameaux, et sa cime «■ est brisée. Qui pleurera sur le cadavre de Logan ? »

« Ce discours funèbre est l'histoire des peuplades indiennes. Elles ont accueilli avec bonté l'étranger ; elles l'ont nourri; elles l'ont vêtu; puis, elles ont été attaquées, persécutées, appauvries, égorgées par lui, et elles s'éteignent dans leur dépérissement. Qui pleurera sur leur chute ?

« Voilà , cher monsieur , m'a dit, avec un accent ému, le P. Humbert en se tournant vers moi; voilà ce que je sais de plus caractéristique sur les Indiens. Je me suis peut-être plus d'une fois involontairement trompé dans le cours de notre entretien ; mais, vous le verrez, et par vos propres observations, vous suppléerez aux lacunes, ou vous corrigerez les erreurs de mon réel

« Dans l'orgueilleuse et ardente république des

États-Unis, les Indiens ont été cruellement déçus, outragés et proscrits. Dans le Canada, ils ont été soutenus par le catholicisme, patronisés par les missionnaires, et traités avec douceur par le gouvernement anglais. Vous trouverez, dans cette contrée, plusieurs villages d'Indiens des anciennes tribus des Iroquois, des Murons, des Algonquins, des Abenakées qui sont convertis au christianisme, qui ont adopté la vie agricole des paysans canadiens, et qui ont même appris à parler notre vieille langue française. Mais il en est d'autres qui dépérissent, comme dans les États-Unis, et dont le nombre décroît d'année en année. Tels sont les descendants de Yeudat. Quand les Français entrèrent dans le Canada, cette nation occupait un des plus beaux districts de l'Amérique du Nord, et se composait de plus de quarante mille âmes ; à présent, il n'en reste qu'une trentaine de familles qui habitent le village de Lorette : les hommes cultivent la terre; les femmes font divers ouvrages en peau de daim ou en écorce de bouleau, qu'elles vendent à Québec; mais, en réalité, cette population végète dans la misère. Plus misérable est encore la petite peuplade des Montagnais. Ceux-ci n'ont pu se laisser assujettir à aucun labeur agricole, ni à aucun travail industriel; ils vivent d'une vie errante, dans le vaste espace qui s'étend entre l'embouchure du Saint-Laurent et le territoire de la baie d'Hudson. La chasse et la pêche pourraient encore

suffire à leurs besoins ; mais l'abus des spiritueux énerve leur courage, paralyse leurs forces, et la petite vérole souvent les décime. Souvent aussi, en hiver, lorsqu'ils ne trouvent plus.de gibier dans les bois, ils sont exposés à mourir de faim. Quand un des leurs expire', les autres abandonnent le lieu où ils l'ont enseveli, et vont camper plus loin. En 1804, on évaluait encore cette chétive tribu à environ mille âmes; à présent, il n'en reste peut-être pas deux cents; le reste semble destiné à périr dans son ignorance et ses funestes habitudes.

« Quand vous rencontrerez quelqu'un de ces malheureux Indiens qui ont été les possesseurs de la splendide Amérique, et qui, aujourd'hui, sont si tristement déshérités, ayez pitié de lui; accordezlui quelques secours et quelques bonnes paroles.

« Le célèbre médecin Boerhave disait : « Ce sont les

« pauvres qui forment, ma meilleure clientèle, car

« c'est Dieu qui paye pour eux. L'Indien est pauvre

« et délaissé; ceux qui lui viendront en aide, seront

t « aussi payés par Dieu. »

En prononçantees derniers mots, le missionnaire a levé les yeux au ciel, puis il a pris son bâton pour rentrer au château, et M. de Mériol et moi, nous l'avons suivi en silence, émus de son récit et de ses pieuses leçons.

20 août.

Les entretiens du prêtre m'ont affermi dans le désir que je t'ai déjà, mon cher Georges, plus d'une fois exprimé, le désir de visiter les districts du Canada, où je retrouverai, dans leurs anciennes coutumes, quelques restes de ces tribus indiennes, jadis si nombreuses, et qui, un jour, disparaîtront de la surface du sol américain, comme certaines plantes et certaines espèces d'animaux ont disparu dans des révolutions géologiques.

Cooper nous a dépeint les guerriers, les trappeurs indiens., tels qu'ils existaient autrefois, ou tels que sa vive imagination les lui représentait, à l'aide de la tradition. Le P. Humbert me les a fait envisager à un point de vue moins attrayant pour ceux qui recherchent les images romanesques et les scènes dramatiques , mais plus intéressant pour celui qui se sent surtout ému par le véritable aspect d'une véritable misère humaine.

Res sacra miser, a dit Virgile, le doux poëte qui, par la tendresse de ses sentiments, a été, au siècle d'Auguste, un des vates des leçons de mansuétude du christianisme.

Yictrix causa dits placuit, sed vida Catoni, a dit Lucain avec emphase.

Ayez la bonté, monsieur Georges de Loray, de m'aecorder au moins une partie du respect que vous avez peut-être, dans vos années scolaires, consacré à la mémoire de ce fier citoyen d'Utique, Je ne puis pas te promettre pourtant de me tuer comme lui, en lisant le Phédon, après la défaite de quelque Pompée. Mais, ce qui est certain, c'est la sympathie naturelle que j'éprouve pour les vaincus, non-seulement pour ceux de quelque nouvelle Pharsale, mais pour tous ceux qui luttent dignement, et succombent sur les petits champs de bataille de la vie, dans les diverses conditions de la destinée humaine. Par cela seul quïls sont vaincus, il me semble que nous devons, si l'occasion s'en présente, leur tendre la main. S'ils ont été trop présomptueux, leur présomption n'est-elle pas assez punie par leur défaite? s'ils ont eu des torts, ne les expient-ils pas assez par leurs regrets ?

Dieu fit du repentir la vertu des mortels.

Le baptême chrétien efface en nous la tache du péché originel. Le baptême de larmes n'est-il pas aussi, selon les lois indulgentes de Dieu, un sacrement ?

Et les Indiens, dans leur candeur et leur ignorance, ont été vaincus par une race étrangère, dont

ils n'avaient point provoqué l'inimitié ; par des armes auxquelles ils ne pouvaient résister. Gomment n'est-on, généralement, pas plus touché de leur infortune et de leur abandon ?

Bernard commence à faire nos préparatifs de voyage ; il a commandé un canot et enrôlé plusieurs bateliers , entre autres Jean-Baptiste , qui consent à quitter son fouet de charretier, pour reprendre la rame qu'il manie habilement, et je me réjouis de revoir cet honnête paysan. Bernard m'a engagé à laisser Éric à la Combe, me disant qu'il ne le croyait guère en état de supporter les fatigues que nous devons probablement subir. Mais, quand j'ai fait part de cette idée à Éric , le pauvre enfant ( il a encore l'air d'un enfant) m'a regardé d'un air si triste, et m'a prié si humblement de l'emmener avec moi, que je n'ai pas eu la force de rejeter sa demande. Il viendra donc avec nous ; et, en vérité, ce n'est pas sans regret que je me serais éloigné de lui. « Le cœur, a dit un écrivain anglais, a besoin d'être bon à quelque chose. »

The heart wants something to be kind to.

et il m'est doux d'exercer le sentiment de charité que m'a inspiré cet orphelin.

Nous partons dans quelques jours. Demain ou après demain , Mlle Berthe de Mériol revient à la Combe. Il fut un temps où je n'aurais pu apprendre,

sans quelque émotion , l'arrivée d'une belle jeune fille dans une solitude comme celle-ci; mais, à présent, que m'importe? Tout ce qui éveillait autrefois en moi une de ces vives curiosités de la jeunesse ; tout ce qui pouvait enfanter dans mon imagination quelque rêve romanesque, tout n'est-il pas fini?

J'ai trop attaché mes regards au sourire de deux lèvres virginales qui s'entr' ouvraient comme deux feuilles de rose; j'ai trop été fasciné par la lueur chatoyante de deux yeux noirs qui m'apparaissaient comme deux rayons célestes ; j'ai trop prêté l'oreille au son argentin d'une voix qui, longtemps après qu'elle avait cessé de parler, vibrait encore dans mon âme, comme une idéale mélodie; j'ai trop de fois serré, avec ardeur et avec crainte, comme si je courais risque de la briser, une petite main délicate et parfumée qui, en se posant dans la mienne, me semblait y mettre tous les biens de la terre; je me suis trop abandonné au bonheur de croire ; j'ai trop aimé ! je ne peux plus aimer....

Non, non ! je ne me laisserai plus éblouir par un nouveau prestige , ni entraîner à une nouvelle illusion !

Quand Catherine faisait son voyage en Crimée, on plantait à la hâte des arbres", on dessinait des jardins, on construisait des maisons dans les lieux qu'elle devait traverser, afin de lui faire croire que

cette contrée, en grande partie inculte et déserte, était habitée par une nombreuse et florissante population.

Nos illusions les moins redoutables ne ressemblent-elles pas à ces plantes éphémères, à ces frêles édifices qui abusaient un instant les regards de la puissante impératrice, et tombaient , derrière elle, en poussière ?

D'autres illusions, plus cruelles, ne ressemblentelles pas à la dionea qui, par ses feuilles rosulées et par le suc mielleux dont elles sont imprégnées, attire les moucherons ? Mais, à peine l'imprudent insecte a-t-il touché à cet appât perfide, que les feuilles se repliant sur elles-mêmes , le captivent et Pétouffent

Non, je n'ai pas trente ans, comme l'indique le registre municipal de mon village ; j'en ai soixantedix, parles expériences que j'ai faites, et je n'irai plus livrer ma petite barque au courant des flots dont je connais le péril. Pobre barquilla mia ! J'aspire à rester sur la plage et à finir en paix les jours de ma vieillesse prématurée!

28 août.

Hélas ! mon cher Georges , ceux qui se trompent le plus eux-mêmes sont ceux qui croient raisonner, lorsque, en réalité, ils ne font que céder à une impression et développer un sentiment. Que de graves raisonnements n'ai -je pas faits, depuis quelques jours, pour m'affermir dans mes idées d'une philosophique tranquillité ! Et voilà toute ma belle logique ébranlée, bouleversée, par la subite apparition d'une jeune fille. Non pas que, déjà, je sois redevenu amoureux. Non , grâce au ciel ! Je ne suis pas si inflammable. Mais je cherche à m'expliquer l'émotion si inattendue que l'aspect de Mlle Berthe a produite en moi, et je ne puis y parvenir. Figuretoi une eau paisible, endormie dans son bassin solitaire, loin du mouvement des hommes et des chemins poudreux, toute seule à l'écart, comme l'asile silencieux d'une naïade rêveuse. Un enfant s'en approche par hasard, et y jette en jouant une branche d'arbre ; il n'en faut pas plus pour agiter cette eau placide, pour briser son miroir transparent et faire tourbillonner le sable de son lit à sa surface. Je t'offre cette comparaison pour te donner, s'il se

peut, une idée de l'émotion confuse que j'ai éprouvée en voyant Mlle Berthe.

On m'avait bien dit qu'elle était charmante, et Jean-Baptiste qui, le premier, m'en parla en m'amenant à la Combe, ajoutait même qu'elle avait le fier aspect d'une reine. Je n'ai vu en elle aucun signe de fierté; mais qui n'admirerait sa beauté et sa grâce !

Plus belle encore que sa beauté.

Un front blanc et lisse sur lequel les noirs soucis n'ont encore creusé aucune ride, ni les années aucun sillon ; des yeux d'un bleu limpide et doux, qui sourient, qui rayonnent et regardent innocemment, comme des yeux d'enfant ; une taille élancée et souple comme une tige de jeune bouleau; des pieds qui semblent faits pour courir sur les épis , comme ceux de Camille, sans les courber; et des mains !... Quelles jolies mains !

Sans que je songe le moins du monde à un acte quelconque de chiromancie, la main a toujours été pour moi l'objet d'une attention particulière. Et n'est-ce pas juste? je te le demande. Abstraction faite des facultés de notre âme et de notre intelligence, c'est la main seule qui assure notre supériorité sur les animaux. Nous n'avons, certes, ni la force de l'éléphant, ni l'agilité du cheval, ni la facilité de locomotion de l'hirondelle, ni la pénétration

228 GAZLDA.

et la fermeté du regard de l'aigle, ni la finesse d'odorat du lévrier , ou la prodigieuse faculté de tact de l'araignée; mais nous avons la main, instrument docile de notre volonté. Par cette main , nous faisons ce que nul animal ne peut faire; par cette main, nous manifestons la plupart de nos sentiments. C'est la main qui façonne la lyre, érige des autels, transmet à la postérité les événements mémorables ou les œuvres de l'imagination. C'est la main qui menace , qui implore , s'arme pour la guerre, ou signe le traité de paix. Les patriarches étendent leur main droite sur la tête de leurs fils aînés et les bénissent. Moïse, debout sur la montagne , pendant que les Israélites combattent, élève ses mains vers Dieu pour obtenir sa grâce, par cette supplication. David, de sa petite main, attache à sa fronde la pierre du ruisseau, et renverse le géant Goliath. Assuérus incline vers Esther sa main qui tient le sceptre, et l'arrêt de proscription de la race juive est aboli. C'est la main du pontife qui consacre le prêtre, la main de l'homme dont on invoque le témoignage, qui adjure le ciel et atteste son serment; la main de l'ami qui, par une ferme étreinte, nous promet sa fidélité ; la main de la femme qui , par son attouchement, fait tressaillir notre cœur; la main d'un être aimé que nous aspirons à saisir encore à sa dernière heure. Les mains calleuses de l'ouvrier sont un indice de sa profession ; les mains amaigries

du pauvre ou du malade nous révèlent ses souffrances; les mains délicates sont un signe d'aristocratie. Les mains de Mlle de Mériol sont d une forme exquise, fines et blanches, et légèrement rosées, sans autre ornement qu'un petit cercle en or, un peu vieilli, probablement l'anneau de mariage de sa mère. Heureux celui qui pourra y en ajouter un autre !

Après avoir été présenté à cette jeune fille, qui a dû me trouver bien singulier ; car je ne sais quels compliments incohérents je lui ai adressés ; je suis sorti précipitamment, dans un trouble indicible. Pourquoi? Je ne suis pas ressaisi par une nouvelle émotion d'amour! Non. Je ne puis plus aimer; c'est positif. Mais en scrutant mon agitation, j'ai fini peu à peu par en discerner la cause : j'ai senti darder en mon sein, comme une flèche aiguë, le regret d'avoir aimé si vite une femme qui le méritait si peu, d'avoir répandu toutes les tendresses de mon cœur dans un cœur infidèle, comme un enfant qui verserait dans un vase fêlé les baumes de l'Orient.

Ah ! mon cher Georges, nous avons dans notre jeunesse une exubérance de sève, de désirs, d'aspirations que nous ne pouvons contenir. Comme les rameaux chargés de fruits, nous nous inclinons vers la main du passant. Comme les fleurs, nous livrons aux brises fugitives, aux abeilles avides et quelquefois aux guêpes venimeuses nos plus pures étamines. Dieu a mis en nous un trésor d'affections que nous

devrions conserver avec soin, pour en user un jour avec bonheur, et ce trésor nous le gaspillons étourdiment comme des écoliers.

Selon la poétique doctrine de Platon, les âmes ont été primitivement toutes réunies dans la contemplation de l'éternelle et suprême beauté, puis, comme elles s'étaient détournées de leur idéale destination, elles ont été, en punition de leur faute, attachées dans des corps terrestres. Parfois il arrive qu'une de ces âmes exilées croit reconnaître, dans une autre, une de ses compagnes de l'empire céleste, et s'élance vers elle par la double impulsion d'un souvenir primitif et d'un nouvel espoir.

C'est ainsi que, par une pensée spiritualiste, nous expliquons nos vives et subites sympathies. Mais quelle erreur souvent dans la précipitation irréfléchie de cet élan de sympathie! Un jour vient où l'âme à laquelle nous aurions dû nous consacrer, l'âme vraiment sœur de notre âme, nous apparaît dans la plénitude intacte de son innocence, et nous n'avons plus à lui offrir que les stériles débris d'une faculté d'affection, et les lambeaux d'un cœur desséché, mutilé par un amour menteur. Un jour vient où nous pourrions prendre notre place au banquet nuptial, et, comme les vierges folles, nous avons consommé l'huile de la lampe qui devait éclairer notre marche vers la salle du festin.

Je m'abandonnais à ces réflexions, en errant au-

tour de la demeure de M. de Mériol. Je suis rentré pour dîner. Mlle Berthe était déjà dans la salle à manger. Sans autre parure qu'une simple robe grise, un ruban bleu à sa ceinture, un œillet dans ses cheveux, elle était plus belle encore que le matin; fraîche comme l'aube printanière, blanche et gracieuse comme le lis des champs.

Nous nous sommes mis à table, et alors, tu n'imaginerais jamais , mon cher Georges, ce que j'ai fait. J'ai gratifié de mes aimables réflexions les trois excellentes personnes près desquelles j'avais l'honneur de m'asseoir. Je me suis mis à parler des mensonges, des perfidies, des duretés et des hideuses passions du monde, comme si le monde n'était qu'un repaire d'imposteurs, d'avares et d'escrocs, de trafiquants sans honneur, de magistrats sans vergogne, de filous et de marieurs d'argent!

Qu'en dis-tu? N'était-ce pas de ma part une heureuse idée, que de développer un tel thème devant une innocente jeune fille que je voyais pour la première fois ? Aux premiers mots de mon discours, M. de Mériol m'a regardé d'un air surpris; puis, pensant probablement que je m'amusais à composer un tableau imaginaire, il m'a laissé continuer. Mais je ne plaisantais pas. De même qu'il est des jours où, sur certains canaux, il faut nécessairement ouvrir les écluses, il en est où nos sombres pensées, nos amers souvenirs doivent avoir leur issue. Quand

nous les avons longtemps gardés en secret, au dedans de nous-mêmes ; quand nous croyons encore les contenir, une émotion accidentelle leur imprime tout à coup un élan irrésistible, et les voilà qui débordent comme un flot impétueux, avec sa vase et son gravier.

L'un des plus tristes souvenirs que j'aie gardés de mon expérience de la vie parisienne, de mes Lehrjahren pour me servir d'une expression consacrée par une des œuvres de Goethe, c'est celui de l'égoïsme dont j'ai si souvent subi l'atteinte, pareille au souffle d'un vent froid, ou au grésillement d'une giboulée de neige. C'est celui qui, en ce moment, me dictait le plus acerbe langage.

« Oui, disais-je à M. de Mériol, qui déjà devait être fort peu satisfait de ma dissertation, l'égoïsme a, comme le polype du corail, la vitalité de la plante et celle de l'animal ; mais il ne produit pas, comme cet étonnant zoophyte, des tiges et des rameaux d'une structure merveilleuse. Il ne crée point au sein des vagues agitées, des bassins paisibles, comme ceux qu'on voit dans l'Océanie, des îles où l'oiseau vient poser son nid, où des germes féconds, transportés par les vents, naissent les cocotiers ; il ne produit rien que la déception et le découragement; mais il est infatigable et se manifeste sous toutes les formes.

« Il y a l'égoïsme hautain et impérieux qui croit

que tout lui est dû, et n'admet point la moindre objection à ses exigences : Primo mihi, c'est sa devise.

« L'égoïsme timide, qui demande. humblement ce qu'il désire avec ardeur.

« L'égoïsme content de lui-même, qui marche la tête haute, le sourire sur les lèvres, persuadé que. lorsqu'il est heureux, tout le monde doit l'être. Il se fait un royaume de ses jouissances, et il admire l'axiome du galant Auguste: quand Auguste a bu, toute la Pologne est ivre !

s Près de ce joyeux égoïsme, chemine par des sentiers tortueux, l'égoïsme avec ses paroles bénignes et ses protestations de dévouement, sous, lesquelles il cache ses âpres convoitises.

« Il y a l'égoïsme avide de plaisirs, et l'égoïsme avide d'argent, d'honneurs, d'emplois.

« L'égoïsme grossier dont on apaise le brutal appétit, comme celui de Cerbère, par un gâteau de miel ,

« L'égoïsme rapace, insatiable, toujours en éveil, qui de chaque mouton qui passe près de lui doit, comme le buisson d'épines, tirer un peu de laine, et de chaque oiseau une plume.

« Il y a l'égoïsme de l'ami envers l'ami, de la maîtresse et de l'amant, du protecteur et du protégé, du pauvre et du riche, de l'enfant et du vieillard.

« On dit que les Anglais ont une politique égoïste ; leur vie privée est-elle plus généreuse? Je ne sais. Cependant ils possèdent dans leur langue un mot

qui manque à la nôtre, unselfishness [inégoismë). Les peuples forment, développent, modifient, enrichissent leurs idiomes^ selon la nature de leurs mœurs et le progrès de leurs idées. Les Lapons, dans leurs habitudes primitives de vie nomade, n'ont pas un mot pour exprimer une pensée abstraite ; mais ils en ont une quantité pour indiquer chaque détail de leur existence journalière. N'est-il donc pas évident que nous ne connaissons pas Yinégoïsme, puisque nous n'avons pas même dans notre langue, d'ailleurs si complète, un terme précis pour le désigner ? »

Ainsi je m'égarais, mon cher Georges, dans cette ridicule explosion de mes réminiscences et de mes regrets. Je ne te dirai pas tous les paradoxes, tous les non-sens, toutes les banalités élégiaques que j'ai entassés dans mon monologue sur les illusions de la vie, sur le peu de foi qu'il faut accorder aux plus belles apparences et aux plus séduisantes promesses, et tout cela en face de ce digne vieillard qui, depuis six semaines, m'a témoigné tant de bonté, de ce prêtre, modèle de vertu et de charité, de cette jeune fille dont la physionomie est si pure et le regard si candide!

J'ai honte d'y songer, et je ne puis m'excuser qu'en me disant que j'avais le vertige de ma longue mélancolie.

Lorsqu'enfm je suis arrivé au terme de cette espèce de paroxysme, ni M. deMériol, ni le P. Humbert

ne m'ont fait l'honneur de me répondre; mais leur figure me révélait assez la pénible surprise que je leur avais causée. MlleBerthe avait les mains jointes sur la table, le front penché sur la poitrine. Après un instant de silence, elle a levé les yeux sur moi, et dans ces yeux si doux et si lumineux, il y avait un tel étonnement, une telle expression de tristesse que j'en ai été tout ébranlé. Ce regard inexprimable n'a eu que la durée d'un éclair ; mais je le vois encore tomber sur moi, comme le reproche d'une âme innocente, avec un sentiment de compassion. Quand l'homme fait une faute, quand il s'en va dans une mauvaise voie, c'est ainsi que les anges doivent le regarder.

Par ma folle incartade, j'avais cependant transformé une agréable réunion en une scène muette qui devenait embarrassante. Heureusement Bernard • y mit fin en entrant dans la salle; il venait me chercher pour me montrer différentes choses préparées pour notre voyage. Avant de sortir, je m'approchai de M. de Mériol et du missionnaire, et les priai d'excuser ma méchante boutade misanthropique. Tous deux m'ont aussitôt tendu la main en souriant, et le P. Humbert m'a dit : « Mon ami, vous avez souffert; mais croyez que les hommes ne sont point si mauvais qu'ils peuvent quelquefois le paraître, et que Dieu est bon. »

Quant à Mlle Berthe, je n'ai rien osé lui dire,

et je pars demain. Entre elle et moi, comme tu le vois, d'après ce récit, il ne peut y avoir aucun amour.

C'est pourtant un noble désir que celui d'aimer et de se sentir aimé ! Dans la Hiérarchie céleste de Denis l'Àréopagite , les anges de l'amour occupent la première place; les anges de lumière la seconde; les trônes et les dominations ne sont qu'au troisième rang.

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