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THÉORIE DE LA DÉNUDATION. — CONCLUSION

GLACIERS. — LEUR NATURE ET LEUR COMPOSITION. — LEUR MOUVEMENT INCESSANT. — LEUR PUISSANCE COMME AGENTS DE DÉNUDATION. — BANCS DE GLACE. -^ LEUR NOMBRE ET LEUR VOLUME. — BLOCS ERRATI- QUES ET GRAVIERS DISSÉMINÉS SUR LES MONTAGNES, DANS LES PLAINES, DANS LES VALLÉES, AU FOND DES MERS. — MARQUES CARACTÉRISTIQUES DU MOUVEMENT DES GLACES. — PREUVE DE L* ANCIENNE ACTION DES GLACES. — LES ALPES. — LES MONTAGNES DU JURA. — APPLICATION DE LA THÉORIE AU NORD DE L'EUROPE. — L' ECOSSE, LE PAYS DE GAL- LES, L'IRLANDE. — LE FAIT DE LA DÉNUDATION ÉTABLI. — APPLICA- TION DE. l'argument suggéré PAB CE FAIT. — LE CREUSEMENT DES VALLÉES TÉMOIGNE DE l'ANCIENNE DÉNUDATION. — PREMIER PAS DANS LA THÉORIE GÉOLOGIQUE.

Le premier agent de dénudation sur lequel nous avons maintenant à appeler l'attention de nos lecteurô est un de ceux dont notre pays ne fournit aucun exemple, mais que l'on peut vpir en pleine opération au milieu des scènes sauvages et grandioses de la Suisse. Nous ne croyons mieux pouvoir aborder ce sujet qu'en reproduisant les paroles enthousiastes d'un grand poète, dans lequel un ardent amour de la nature s'unissait à un profond sentiment religieux. Comme il se tenait au milieu des montagnes neigeuses qui entourent la vallée de Chamounix, son esprit, « dilaté par le génie du lieu, » s'éleva des scènes exposées à ses yeux au grand et invisible Auteur de tout ce qui est beau et sublime dans la nature. Il en résulta cet hymne

bien connu de louange et d'amour, dans lequel il apostrophe comme il suit les massifs glacés du Mont-Blanc :

« Rivières de glaces qui, du sommet de la montagne, glissez le long d'énormes ravins, courants que la voix du Tout-Puissant arrêta sans doute dans votre chute vers de vastes abîmes ! torrents immobiles ! cataractes silencieuses ! qui donc vous fit beaux comme les portes du ciel sous l'ardent éclat de la pleine lune ? Qui comnianda au soleil de vous faire reproduire les teintes variées de l'arc- en-ciel ? Qui répandit à vos pieds des guirlandes de fleurs du plus bel azur ? Dieu ! — Glaciers, répondez, et vous, échos, répétez : Dieu! Que les ruisseaux des prairies chantent gaiement, que les pins du bosquet dans leur langage vibrant et animé, que les monceaux de neige dans leurs formidables avalanches, que tous ceux qui ont une voix redisent de concert : Dieu!(l). y>

, Un glacier est une énorme masse de glace remplissant une vallée et s'étendant depuis les neiges éternelles qui couronnent les sommets des montagnes jusqu'aux riantes campagnes et aux riches pâturages des plaines. Il est constamment alimenté par les neiges accumulées de l'hiver, qui, glissant et roulant sur les flancs des montagnes, s'arrêtent dans les vallées inférieures et là sont converties en glace. Car l'on doit se rappeler que le glacier proprement dit ne s'étend pas ordinairement à plus de 3,000 mètres au-dessus du niveau de la mer. Au delà de cette élévation, la glace compacte et massive se transforme graduellement en neige gelée que l'on appelle en France névé et en Allemagne firn. Le changement, qui s'opère dans la condition de la neige, à mesure qu'elle descend dans la vallée, tient surtout

(1) ^ kymn hefore sunrise in tke vole of Ckamouni, par Samuel Taylor Coleridge.

à deux circoûstances : premièrement, à la pression exercée par la masse des neiges supérieures sur les neiges inférieures, qui acquièrent ainsi de la compacité; secondement, à la fosion produite à la surface par la chaleur du soleil pendant les jours d'été, et au regel qui y succède pendant la nuit. Tout écolier reproduit sur une petite échelle ce phénomène naturel. I^orsqu'il fait une boule de neige , il convertit pratiquement une masse de neige en glace, et cela par une série d'opérations parfaitement ressemblantes à celles qu'emploie la nature dans la confection d'un glacier.

En Suisse, les glaciers ont souvent une largeur de 8 ou 4 kilomètres, sur 30 à 40 kilomètres de long et 150 ou 200 mètres de profondeur. Malgré cet énorme volume , ils ne sont pas fixes et immobiles, comme on pourrait se l'imaginer. Ils se meuvent au contraire d'une façon incessante, mais lente, vers le bas de la vallée qu'ils occupent, dans la mesure de quelques pouces, — quelquefois d'un ou deux pieds et même plus, — par jour. Au Groenland, un glacier exploré par le docteur Hayes, dans son expédition au pôle nord, se mouvait, nous assure le savant voyageur, avec une vitesse moyenne de cent pieds par jour. On pensera peut-être que ce fait demande une nouvelle confirmation ; quoi qu'il en soit, il est bien sûr que le langage du poète , lorsqu'il appelle les glaciers des « torrents immobiles » , n'est pas rigoureusement exact dans le sens scientifique , bien, qu'il donne une idée juste et belle de l'aspect qu'ils présentent à Tœil. C'est même parce que les glaciers ne sont pas immobiles qu'ils constituent de puissants agents de dénudation.

Sir Charles Lyell donne un court aperçu de leur action sous ce rapport. « Elle consiste, dit-il, en partie dans le pouvoir qu'ils ont de transporter du sable, du gravier et d'énormes pier-

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res à de grandes distances ^ et en partie dans celui qu'ils possèdent d'aplanir, de polir et de strier leur canal rocheux, ainsi que les flancs des vallées qu'ils parcourent. Au pied de chaque escarpement ou précipice, dans les hautes régions des Alpes, se voit un talus composé de fragments de roches détachés par Faction alternative de la gelée et du dégel. Si, au lieu de s'accumuler sur un point stationnaire, ces débris viennent à tomber sur un glacier, ils se mettront en mouvement avec lui et, dans la suite des années, au lieu de former un seul monceau, ils se développeront en une longue traînée de blocs. Pour un glacier de vingt milles (32 kilom.) de long et dont la progression annuelle serait d'environ cinq cents pieds (150 mètres), il faudra près de deux siècles pour qu'un bloc ainsi logé dans la surface glacée et partant des hautes régions atteigne la pointe inférieure ou l'extrémité du glacier. Ce point final ne change pas ordinairement d'une année à l'autre, quoique toutes les parties du glacier soient en mouvement, parce que la hquéfaction causée par la chaleur est exactement suffisante pour contre-balancer l'eflfët de la progression de la masse, — effet comparable à celui qu'oôrirait une file interminable de soldats qui, se dirigeant vers une brèche , y tomberaient morts aussitôt leur arrivée.

« En Suisse, on a donné le nom de moraines à ces accumulations de pierres que transportent les glaciers. On voit toujours une Hgne de blocs sur chacun des côtés du courant glacé, et souvent même il en existe plusieurs rangées au milieu, où ils* couronnent une série de monticules de neige et de glace dont la hauteur atteint parfois plusieurs mètres. La saillie persistante de ces monticules au-dessus du niveau général doit être attribuée à la non-liquéfaction de la glace dans les parties de la surface du glacier qui sont protégées contre les layons du soleil,

OU contre Taction du vent, par une couverture de terré, de sable et de pierres. Agassiz expliqua le premier la formation des moraines médianes en les rapportant à la confluence de glaciers tributaires. Lorsque deux courants de glace se réunissent, la moraine latérale de droite, que fournit Tun des courants, vient en contact avec la moraine latérale de gauche, apportée par l'autre glacier, et puis ces deux moraines se meuvent ensemble au centre de la masse, si les glaciers confluents sont d'égales dimensions, ou sur la surface la plus proche d'un de ses côtés, si ces glaciers ont des proportions inégales.

« Le sable et les fragments de pierre tendre qui tombent dans les fissures et atteignent le, fond des glaciers où ils s'interposent entre la glace mouvante et la roche fondamentale, frottent sur celle-ci de manière à être broyés et réduits en limon, tandis que les fragments les plus gros et les plus durs n'ont simpleïnent que leurs angles émoussés. On remarque aussi que des blocs poussés entre la glace et les roches encaissantes du glacier deviennent, comme le canal rocheux qui constitue le fond des vallées, lisses, polis, rayés de sillons parallèles ou de rainures et de striés produites par des minéraux durs, tels que des cristaux de quartz, qui agissent conmie des diamants sur le verre. Cet effet est complètement différent de celui qui résulte de l'action de l'eau ou d'un torrent limoneux entraînant de lourdes pierres, car celles-ci n'étant pas tenues fixes comme les fragments de roches encroûtés dans la glace, et n'étant pas poussés sous une forte pression, ne peuvent creuser de longs sillons rectilignes ou des stries parallèles entre elles. La découverte de pareilles marques à diverses hauteurs, bien au-dessus de la surface des glaciers existants, et à plusieurs kilomètres de leurs

GEOLOaiE ET REVELATION.

bomès actuelles, fournit la preuve géologique qu'en Suisse et dans plusieurs autres contrées la glace s'est étendue bien au delà de ses présentes limites (1). »

Il arrive cependant, surtout dans les contrées situées sous de hautes latitudes septentrionales ou méridionales, que des gla- ' ciers descendent jusqu'à la mer. Dans ces cas, d'énormes fragments dé glace se mettent à flotter et sont emportés vers l'é-

. FiG. 9.

Bancs de glace an milien de l'Océan.

quateur par les courants, avec leur lourde charge de gravier, de limon et de roches. Un nombre considérable de ces îles flottantes de' glace, connues sous le nom de montagnes ou de cMmps de glace, sont aperçues des marins dans les mers boréales et australes. En 1822, Scoresby compta, sous les 69* et 70® degrés de latitude nord, cinq cents de ces monta-

(1) Principes de Géologie de LyeU, t. I, p. 493-495.

gnes flottantes, dont (plusieurs mesuraient 1,600. mètres de dirconférence et s'élevaient à deux cents pieds au-dessus de la surface de la mer. Le dessin ci- joint, emprunté, avec la permission de Fauteur, aux Principes de Géologie de sir Charles Lyell, donne une bonne idée de Taspect que présentent à l'œil ces champs de glace. Celui qui est représenté sur le premier plan atteignait, croiton, une hauteur de près de trois cents pieds. Il fiit aperçu, au milieu de beaucoup d'autres, dans les mers du sud, à une distance de 1,400 milles de toute terre connue. On voyait à sa surface une masse angulaire de roche. La partie visible avait douze pieds de haut, sur cinq à six de large ; mais la teinte rembrunie de la glace environnante indiquait qu'une bien plus grande portion de la pierre était dérobée à la vue.

Pour se faire une idée de la prodigieuse grandeur de ces lourdes masses, il faut savoir que le volume de la glace située audessous du niveau d'eau est environ huit fois supérieur à celui qui dépasse ce niveau. Aussi, le capitaine sir John Ross rapporte qu'il a vu plusieurs de ces montagnes de glace échouer dans la baie de Baifin à un endroit où l'eau a une profondeur de quinze cents pieds. On a calculé que les charges de terre et de pierres qu'ils transportent ne peuvent peser^ moins de 50,000 à 100,000 tonnes. Sir Charles Ljell, exposant en 1865 les résultats des dernières investigations sur ce sujet, s'exprime ainsi : « Certaines personnes ont supposé que les proportions colossales attribuées à ces bancs de glace par des navigateurs ignorants étaient exagérées ; l'opinion générale semblerait donner aujourd'hui dans un excès contraire, en estimant ces dimensions plutôt en deçà qu'au delà de la vérité. La plupart de ces bancs, mesurés avec soin par les officiers de l'expédition scientifique de Y Astrolabe, avaient de 30 à 70 mètres de hauteur au-dessus de l'eau, et de 3 à 8 kilo-

mètres d'étendue. Le capitaine d'Urville afl&rme avoir vu dans rOcéan méridional une de ces îles flottantes qui avait 21 kilomètres de long et 30 mètres de hauteur, avec des parois parfaitement perpendiculaires (1). »

Beaucoup de ces bancs de glace sont poussés de la baie de Baffih vers les Açores et du pôle sud vers le cap de Bonne-Espérance. A l'approche du climat plus doux des zones tempérées, la glace fond graduellement, et les moraines des glaciers arctiques et antarctiques sont déposées au fond de la mer. C'est ainsi que les montagnes, les vallées et les plateaux sous-marins sont jonchés de gravier, de limon et de blocs erratiques arrachés à des pays lointains et transportes à des centaines de kilomètres à travers les abîmes insondables de l'Océan.

Bien que nous nous occupions principalement des glaciers et des bancs de glace considérés comme agents de dénudation, nous ne pouvons quitter ce sujet sans parler de la théorie géologique d'une ancienne période glaciaire. Nous espérons que nos lecteurs nous pardonneront cette petite digression. Cette théorie est en elle-même intéressante et ingénieuse, et elle offre un admirable exemple de la manière de raisonner des géologues dans leiîrs savantes spéculations.

On sait que la glace qui se meut laisse une empreinte spéciale et caractéristique à la surface des roches sur lesquelles elle passe et dans l'aspect général du pays qu'elle parcourt. Ce n'est pas là un mystère de la science; c'est un fait manifeste que chacun peut observer par lui-même , s'il le veut. Tout glacier transporte, dans son cours, une grande quantité de gravier, de

(1) Éléments de Géologie, de LyeU, t. I, p. 236.

sable dur et de pierres anguleuses. Beaucoup de ces matériaux pénètrent avec le temps dans les crevasses de la glace et vont se fixer à la surface inférieure du glacier. Alors ils sont emportés, sous une énorme pression, avec la masse qui descend lentement la vallée, et la surface des roches inférieures se troute sillonnée, striée et polie d'une manière remarquable et inimitable. Les^ sillons et les stries sont rectilignes et parallèles et d'une façon si marquée que d'autres agents naturels n'en ont jamais produit de comparables. Toujours aussi ils coïncident plus ou moins avec la direction générale de la vallée. Une action réciproque a lieu : les blocs situés à la partie inférieure du glacier sont eux-mêmes striés et polis par suite du frottement contre le sol et contre les parois de la vallée.

Des effets semblables sont produits par les bancs de glace, non pas évidemment lorsqu'ils errent à la dérive dans une mer profonde, mais lorsqu'ils sont, poussés sur une côte en pente douce et qu'ils raclent le fond. Ces montagnes de glaces sont souvent emportées, avec leur charge de débris terreux, avec une rapidité de trois ou quatre kilomètres à l'heure. Or, avant que cette énorme vitesse acquise puisse être entièrement détruite, une surface considérable a dû être sillonnée, striée et polie, exactement de la i^ême manière que par l'action d'im glacier. Les moyens de broyer la roche inférieure ne font point défaut. Par suite de sa fusion incessante, le banc de glacier tourne constamment sur lui-même, à mesure que son centre de gravité se déplace. Il en résulte qu'une nouvelle partie de sa surface, avec ses blocs à angles vifs et ses masses nouvelles de sable et de gravier, se trouve continuellement mise en contact avec le lit de l'Océan. Et ce n'est point là une théorie sans fondement. Tous ces phénomènes s'observent chaque jour sur

les rivages de la baie de Baffin et de la baie d'Hudson, aussi bien que le long de la côte du Labrador»

FiG. 10.

Bloc de calcaire poli , strié et sillonné par le glacier

da Rosenlaai , Suisse. ( Lyell. )

a, a. Baies blanches ou stries. —<&,&, sillons.

Ajoutons que les matériaux transportés par les glaces sont eux-mêmes la preuve de l'action glaciaire. Beaucoup de blocs etratiques, après avoir été transportés à d'immenses distances, n'ont pas leurs angles plus émoussés que s'ils étaient tombés du rocher supérieur sur le flanc de la montagne où ils se trouvent. Cette circonstance les distingue des blocs transportés par l'eau courante, car ceux-ci ont leurs bords complètement entamés par le frottement. Quelquefois aussi les blocs erratiques sont déposés non seulement fort loin de toute roche semblable, mais encore dans les régions où il n'en existe aucune de même espèce. Et cela se conçoit, puisque les bancs de glace les transportent

souvent à plusieurs centaines de milles avant de les laisser tomber dans les profondeurs de l'Océan ou de les porter, dans le cours de leur voyage, sur les sommets élevés de chaînes de montagnes sous-marines.

Il arrive souvent aussi qu'un glacier se retire vers la partie supérieure de la vallée et quelquefois même disparaît complètement. Lorsque la fonte de la glace à Textrémité inférieure contrebalance exactement sa marche continue, il en résulte que le glacier semble stationnaire et occupe d'une année à l'autre la même position. Mais, lorsque plusieurs saisons chaudes se succèdent sans interruption, la glace fond plus rapidement que le glacier n'avance; en conséquence, il devient graduellement moins, long et semble reculer vers les parties supérieures de la vallée. Dans ce cas, les longues lignes de moraines qui reposaient auparavant sur la glace sont rejetées sur la plaine ou déposées sur les flancs de la montagne. Il arrive, de cette manière, que d'immenses blocs de pierre sont souvent abandonnés sur les cimes de pics coniques et dans des positions qu'aucun autre agent naturel n'eût pu leur faire occuper. Ces llocs perchés, cemme on les appelle, ainsi que ces longues traînées régulières de' terre et de pierres, abondent dans quelques-unes des vallées de la Suisse et constituent un des traits les plus frappants des paysages des Alpes.

Il paraît que tous ces divers caractères de l'action des glaces se retrouvent dans des pays où il n'y a certainement pas eu de glacier depuis la période des temps historiques. Tel est le fait sur lequel est fondée la théorie géologique d'une ancienne période glaciaire. Nous savons, à n'en pouvoir douter, qu'une grande partie de l'Europe septentrionale, y compris nos propres îles, sans parler de l'Amérique et d'autres pays, tant dans l'hé-

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misphère sud (1) que dans l'hémisphère nord, fat, à une époque fort éloignée de nous^ le théâtre de phénomènes semblables à ceux que nous observons aujourd'hui au milieu de la solennelle magnificence des Alpes et dans les déserts glacés des régions arctiques. Â cette époque, d'énormesi glaciers descendaient lentement des hauteurs couvertes de neige par d'innombrables vallées riches maintenant des fruits de la terre; de lourds bancs de glace flottaient sur les vastes espaces de l'Océan, là où nous voyons maintenant apparaître la terre ferme, et des monceaux de décombres entassés pêle-mêle, ainsi que d'énormes blocs à angles vifs, étaient déposés sur les flancs et sur les sommets de montagnes sous-marines qui s'élèvent actuellement à des centaines de pieds au-dessus du niveau de la mer (2).

Nous commencerons l'examen de cette théorie par un pays où les traces des anciennes opérations glaciaires peuvent être étudiées tout à côté de phénomènes semblables de l'époque actuelle. Il n'est pas besoin d'une grande habileté pour reconnaître en Suisse les marques d'anciens glaciers là où il n'en existe plus actuellement. Le voyageur intelligent qui descend, par exemple, la vallée du Hasli ou celle du Rhône, observera facilement comme les roches sont striées et sillonnées tout alentour, absolument de la même manière que les roches situées dans la partie supérieure des mêmes vallées sont actuellement striées et sillonnées par les glaciers de l'Aar et du Rhône. Par intervalles aussi, on peut Yoir de longs dépôts de gravier et de limon, ainsi que de gros fragments de roches, ressemblant en tout point aux moraines terminales qui vont s'accumulant au-

(1) L'existence d'une période glaciaire dans l'hémisphère méridional est loin d'être démontrée. (Trad.)

(2) Toir note B, fin du volume.

jourd'hui aux extrémités des glaciers actuellement existants. Lorsqu'on s'est bien pénétré de ces faits, il est impossible de ne pas en tirer la conclusion que les glaciers des Alpes s'étendirent autrefois bien au delà de leurs limites actuelles, dans la partie inférieure des vallées suisses.

Si de là nous passons aux montagnes du Jura, aujourd'hui tout à fait dépourvues de glaciers, nous y retrouverons les mêmes phénomènes glaciaires que nous avons observés dans les Alpes, et, instinctivement, nous nous sentirons poussés à en tirer la même conséquence. Nous savons, en effet, par une expérience plus que suffisante, que la glace en mouvement est capable de produire de tels effets ; nous savons aussi que des effets de cette sorte n'ont jamais été produits par une autre cause ; nous savons encore qu'aucun autre agent naturel connu n'est capable de produire de tels effets ; il est donc raisonnable d'en conclure que la glace a été la cause de ces effets, et que, dans des temps antérieurs, de grandes masses dé glaces descendirent lentement les vallées du Jura comme elles descendent maintenant les vallées des Alpes.

Mais il est une autre circonstance, vraiment digne de quelque attention, qu'il feut noter ici. Les Alpes sont composées de granité, de gneiss et d'autres roches cristallines ; le Jura, de calcaire et de diverses autres formations tout à fait différentes de celles des Alpes. Or, nous trouvons aujourd'hui, disséminés sur les vallées dû Jura et sur ses crêtes élevées, d'immenses blocs anguleux, gros quelquefois comme des chaumières, appartenant aux roches des Alpes. On se demande naturellement comment ils ont pu être transportés là où ils sont. Ce n'a certes pas été par l'action de, l'eau. Dans ce cas, les angles saillants seraient émoussés et les bords tranchants de la pierre auraient disparu.

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Mais ce transport a pa s'effectner ais^ent par des glaciers et n'a pu s'effectuer par aucune autre action naturelle connue. Nous sommes donc amenés à conclure que les glaciers des Alpes ont dû autrefois s'étendre vers le nord, à travers la grande vallée de la Suisse, large de cinquante milles, et déposer leurs pesants fardeaux de graviers, de sables et de blocs erratiques sur les mo);itagnes du Jura.

Ce serait trop nous écarter de notre sujet que d'exposer cette théorie dans tous ses détails. Nous ne pouvons pourtant nous empêcher de toucher à quelques-unes des importantes conclusions auxquelles elle a conduit. Le géologue qui, par des observations patientes et variées dans les régions des glaciers actuellement existants, a appliqué son œil et son jugement à l'examen des phénomènes qui en marquent l'action, découvre bientôt que ces mêmes phénomènes ne sont pas rares dans les autres pays. Il n'en trouve point, il est vrai , sous le soleil brûlant de l'Afrique, ni sur les bords de la mer Méditerranée. Mais à mesure qu'il s'avance vers le nord, ils commencent à apparaître par degrés, et lorsqu'il atteint les rivages de la Baltique, ils sont répandus sous ses yeux avec la même profusion qu'au sein des Alpes. Tout cela a longtemps embarrassé les géologues ; mais enfin le mystère a été pénétré. Ce qui s'effectue aujourd'hui en Suisse, au Groenland et sur les rivages du Labrador a dû s'accomplir autrefois en Allemagne, au Danemark et sur les rivages de la Baltique. Nous pouvons, en effet, remonter de l'effet à la cause. Il y a là des moraines, des blocs erratiques, des blocs perchés et des roches striées et sillonnées par la glace à leur surface : donc il y a eu là, dans le temps passé, des glaciers et des bancs de glace flottants.

Poursuivant ce mode d'argumentation et l'appliquant à des

CHAP. IV

pays plus voisins du nôtre, les géologues en sont venus à conclure que les monts Grampian, en Ecosse, ceux du comté de Kerry, en Irlande, les hauteurs du Snowdon, dans le pays de Galles, et plusieurs autres massife montagneux de ces îles, fttrent

Blocs iwrchés (comté de Kerry, Irlande) , 707 mètres d'altitude. ( Extrait du Journal d^ la Société géologique de Dublin. )

autrefois soumis à Faction des glaciers. On prétend même, et cela avec beaucoup d'apparence de raison, que ces îles furent, pendant un temps considérable, submergées en grande partie par la mer et traversées par des bancs de glace flottants. Lorsque Ton trouve des blocs erratiques dans le voisinage immédiat de la formation d'où ils proviennent, il est facile d'expliquer leur origine et de décrire leur cours. Mais il arrive souvent que la roche de même composition minérale la plus voisine, et par conséquent la roche d'où ils ont dû provenir, est séparée du lieu qu'ils occupent par une haute chaîne de montagnes. Comment alors expliquer leur transport? L'eau courante n'y

est pour rien, puisque leurs bords aigus, et que leurs angles saillants existent encore. Les glaciers sont également insuffisants, car un glacier ne peut escalader une chaîne de montagnes. H semble donc que, dans la distribution géographique actuelle de la terre et de l'eau, il n'y ait aucune cause naturelle qui puisse transporter ces blocs de la roche mère à la position qu'ils occupent. Mais si nous supposons qu'à une époque du monde fort reculée, la Grande-Bretagne et l'Irlande aient été submergées par la mer et que des bancs de glace aient flotté au-dessus des eaux, le problème est résolu. Des fragments de roches éloignées, emprisonnés dans la glace flottante, ont pu être transpoités audessus des sommets de nos plus hautes montagnes actuelles, et la glace venant à fondre, rien n'empêche qu'ils n'aient été déposés le long de lei^ flancs et même sur leurs crêtes les plus élevées.

La présence de coquilles marines, appartenant principalement à des espèces qui maintenant ne vivent plus que dans les mers arctiques, vient confirmer cette hypothèse. On les trouve, en effet, intimement associées aux blocs erratiques, non seulement dans les vallées, où l'on pourrait supposer que la mer a eu accès dans des temps d'inondations extraordinaires, mais sur de hautes montagnes, à une altitude de cinq cents, six cents et même treize cents pieds au-dessus du niveau de la mer. Il n'y a aucune difficulté à expliquer ce phénomène, si nous supposons que la contrée a été submergée pendant quelque temps, et que le drift (1) glaciaire, dans lequel les coquilles sont trouvées enfouies, a été déposé par les bancs de glace sur le lit de

(1) On appeUe dri/ï, en Angletferre, des terrains de transport ou dépôts de la période quaternaire qui semblent résulter de l'action des courants diluviens. (N, du trad.)

CHAP. IV. — THÉORIE DE LA DÉNUDATION. Hl

rOcéan. Si nous refiisons de faire cette supposition, la difficulté est simplement insurmontable (1).

Mais c'est un peu nous écarter du but que nous nous proposons que d'errer si longtemps dans la région des théories et dea spéculations. Notre objet principal, dans ces chapitres^ a été d'établir que la dénudation s'exerce toujours sur une très vjiate échelle, dans l'âge actuel du monde. Dans ce but, noua avons énuméré les principaux agents de ce travail et nous nvong essayé de montrer, par les recherches authentiques des voyageurs et des savants, qu'ils ont été à l'œuyre dans des t^mps historiques et qu'ils sont encore à l'œuvre actuellement aiitour de nous. Notre résumé est un peu sommaire, il est vrai ; mais il suffit pour démontrer que, même dans la période actuelle^ toute la surface du globe a été soumise à de perpétuels changements, que des pics montagneux ont été désagrégés, que des valléea ont été creusées, que des rochers élevés ont disparu, que des promontoires ont été coupés en deux, enfin, que des roches et des terres ont été, jour par jour, brisées, dissoutes et décomposées par l'action incessante de causes naturelles, .

Le lecteur n'aura pas de peine à déduire de ces faits l'explication de beaucoup de phénomènes remarquables dans la géograpMe physique du globe. De même que les énormes blocs à angles vifs, qui ont été transportés à des distances considérables, nous retracent l'histoire des anciens glaciers et bancs de glace, de même les cailloux polis et arrondis de nos carrières de sable marquent l'action de l'eau courante dans les âges antéiîeura.

(1) Agassiz, Études sur les Glaciers; TyndaU, Glaciers qf the Alps; Ileai tis a mode of Motion j par le même auteur; Lyell, Principes de Géoloffie, t. ïl, chap. XVI; Éléments de Géoloffie^ chap. xi, xii; Vogt, Lehrbuch der Ônoloffit , t. II, p. 8-49.

GoOjgle

La riche plaine d'aUavion est un mémorial sUencieux d'une ancienne rivière, quoique cette rivière ait disparu ou se soit transformée peut-être en un petit ruisseau ; pendant que les longues et épaisses coUines de gravier ou de sable, si communes dans notre pays, reportent l'esprit au temps où les courants de rOcéan recouvraient les plaines ondulées qu'enrichissent aujourd'hui de gras pâturages et àe beaux champs de blé.

Il est un témoignage aussi intéressant que satisfaisant d'une ancienne dénudation, auquel nous devons plus particulièrement renvoyer nos lecteurs avant de mettre fin à cette partie de notre sujet. Il arrive quelquefois que, sur les flancs opposés d'une vallée, nous trouvons une série de roches disposées de telle façon que celles qui sont situées d'un côté correspondent exactement et sous tout rapport à celles qui sont situées de l'autre. Chaque lit de roche, à son tour, se compose précisément des mêmes matériaux que le lit correspondant de la colline opposé© et se présente dans le même ordre de succession. Lorsque l'on considère attentivement un tel phénomène il est presque impossible de ne pas se sentir convaincu que les couches s'étendaient autrefois sans interruption à travers l'espace intermédiaire, et que leur continuité a disparu lorsque la vallée a été creusée par l'action des eaux. Notre gravure, empruntée au Journal de ta Société géologique de Dullin, fournit un bon exemple d'une semblable vallée. Elle représente une section des collines situées sur la côte du Donegal (Irlande), non loin de la ville de Buncraua.

Le fait de la dénudation étant bien établi, il reste à considérer ce que deviennent les fragments brisés qui, comme nous l'avons vu, se meuvent sans cesse à la surface de la terre ou dans leô profondeurs des mers. Les géologues nous disent que ce sont là les matériaux d'une nouvelle construction qui s'élève de notre

temps sons la main et la direction de la natnre; *ou plutôt, ils disent que c'est moins une nouvelle construction que l'étage supérieur d'un édifice déjà ancien. Si nous pénétrons dans la croûte terrestre, nous pouvons décrire cette construction depuis ses fondements, qui reposent sur le granité. Nous trouvons ainsi des étages successifs de calcaire, de grès, de schiste, de conglomérat et d'argile, et enfin nous arrivons à la surface, où de ILOuvelles couches, composées des mêmes éléments et offrant les mêmes caractères généraux, s'effectuent lentement sous nos yeux. Ainsi s'établira dans les esprits l'idée que les œuvres des âges depuis longtemps écoulés sont renouvelées de nos jours, et que nous pouvons étudier l'histoire du passé dans le miroir du présent, que la nature met sous nos yeux.

Telle est la partie de la Géologie dont nous allons commencer ïétude. Nous avons visité la nature, en quelque sorte, dans sa <farrière, et nous avons vu comment elle réunit ses matériaux, (jomment elle les adapte au but qu'elle se propose, comment elle les transporte à la place qui leur est destinée. S'il est vrai, comme on l'affirme, qu'elle est actuellement en voie de bâtir avec ces ipatériaux,, sur la surface existante de notre globe, une nouvelle ^rie de roches stratifiées qui correspondent exactement aux ror qhes inférieures, ce fait apporte au moins une très forte présomption en faveur d'un principe très important dans la théorie géor logique. Suivons donc le cours de ses opérations et jugeons par ious-mêmes.

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