‹ Gélogie et révélationChapitre 10 sur 105 · THEORIE DE LA DÉNUDATION. — NOUVELLES PREUVES · texte numérisé non relu

THEORIE DE LA DÉNUDATION. — NOUVELLES PREUVES

LES BRISANTS DE l' OCÉAN. — CAVEBNES ET PONTS DE FÉES DE KILKEE. — ' . L'ITALIE ET LA SICILE. — LES ILES SHETLAND. — LA COTE SUD ET EST DE LA GRANDE-BRETAGNE. — TERRAINS ENVAHIS PAR LA MER. — L'iLB DE HÉLIGOLAND, — NORDSTRAND. — IRRUPTION DE LA MER SUR LA COTE DE HOLLANDE. — FORMATION DU ZUTDERZÉE. — MARÉES ET COURANTS, — COURANT DU SUD DE l'aTLANTIQUE. — COURANT ÉQUA- TORIAL. — LE GULF-STREAM. — DESCRIPTION DE SON COURS. — SA PUISSANCE COMME AGENT DE TRANSPORT.

Pendant que la pluie, les rivières et les fleuves dénudent ainsi les montagnes et les plaines de Tintérieur des terres, les vagues de la mer exercent un pouvoir non moins destructeur sur les côtes des îles et des continents. Les flots, en se précipitant contre le pied des hautes falaises, dissolvent, décomposent et entraînent les couches inférieures, et les roches supérieures, ainsi minées en dessous, finissent par tomber, emportées par leur propre poids. Au prochain retour de la vague, ces roches sont elles-mêmes lancées contre la &laise; et c'est ainsi, comme on Ta heureusement fait observer, que la terre joue contre elle et pour sa propre destruction le rôle d'une puissante artillerie. Les effets des brisants sont souvent fort inégaux, bien qu'ils se produisent sur une même ligne de falaise. Certaines parties de la roche cèdent plus facilement que d'autres, soit qu'elles soient plus exposées à l'action des vagues, soit qu'elles aient plus de fentes et de joints et, par conséquent, oflErent plus de prise à

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rélémenfc destructeur. Ces parties sont les premières désagrégées, lorsque les autres, plus dures et moins exposées, restent debout : de là les formes capricieuses et fantastiques des falaises. Nulle part on n'en trouve d*exemples t)lus frappatnts que dans le voisinage de Kilkjee et le long du promontoire de Loop, daxiB le comté de Olare. Quelquefois le sol est miné en forme de cavernes dans lesquelles les flots de T Atlantique se précipitent, lorsque la mer est haute, avec une force irrésistible, ajoutant chaque jour aux ruines accumulées des âges antérieurs. D*au^ très fois, ce sont des pinacles élevés, restés debout au milieu des eaux comme de gigantesques sentinelles postées là par la nature pour garder la côte. Dans un ou deux cas, ces rochers isolés sont rattachés au continent par des arches naturelles que le peuple appelle ponts de fées ; mais le plus souvent ils apparaissent comme des îlots rocheux et répondent exactement à la description du poète : « Les marées mugissantes ont brisé le passage qui rattachait la terre à la terre, et là où s'étendait le continent s'élancent maintenant les flots de la mer (1). »

. Il est intéressant d'observer en passant que dans le texte original de YÉnéïde, dont ces lignes sont la traduction, Virgile a rapporté une croyance qui existait de son temps, et qui actuellement, appuyée sur des bases scientifiques, est considérée comme très probable par les géologues : c'est que l'île de Sicile a été autrefois réunie à l'Italie et qu'elle en a été séparée par l'action des vagues :

Hrec loca, yi qnoÂdam et yasta convulsa mina, *

Tantnxn sBvi longinqna valet mutare vetustas I Dissiluîsse feront, qunm protenus utraque tellus IXna foret ; yenit medio yi pontos et nndis

(1) Dryden,-^n^cfe.

^4 GÉOLOGIE ET EÉVÉLATION.

Hesperinm Siculo lattis absddit, anraqi^e et urbes . litore deductas angosto interloit œstu.

Énéîde, ni, 414-420 (1).

" Mais, quoi qu'on puisse penser de cette opinion .qu'a immorta- «lisée le génie du poète, nous ne nous arrêterons pas à en dié- •<5Uter la valeur. ÎJous n'ayons pas maintenant à nous occuper de c iiraditibns vagues et incertaines , ni même de spéculations phiv'iosbphiques, mdsbien des faits qui se produisent actuellement 'dimfi la nature; et que chacun de nos lecteurs peut examiner JpM: lui-même. Ayant donc cet objet en vue> nous prendrons quelques exemples dans lès côtes orientale et méridionale de la Grande-Bretagne, qui ont été soigneusement explorées dans le ' but d'arriver à connaître la somme de destruction opérée par les vagues dans des temps récents.

Lès îles Shetland, exposées à toute la fureur de l'Océan, présentent plusieurs phéncmiènes semblables à ceux de Eilkee et du cap Loop, mais sur une échelle beaucoup plus grande. Des îles entières ont été désagrégées par la force irrésistible des eaux. D'autres ne sont plus représentées que par quelques piliers massifs de roche compacte que l'on a représentés héureu-

(1) A côté de ce passage Tiaiment remarquable du poète latin, il faut citer les beaux vers de BeliUe qui en sont la traduction :

Oea continents , dit-on , séparés par les ondes ,

Béunis autrefois, ne formaient qn*nn pays;

Mais, par les flots yainqnenrB tout à coup enyahis,

A l'onde usurpatrice ils ont liyré la terre,

J)ont le double rivage à FenTi se resserre :

Ainsi , sans se toucher , se regardent de près

Bt les bords d'Hespérie et rile de Gérés.

Entre eux la mer mugit et ses ondes captives

Tour à tour en grondant vont battre les deux rives :

Sublime phénomène, étranges changements,

De l'histoire du monde étemels monuments! /

sèment « comme les ruines de Palmyre dans le désert de TOcéan 2>. Si nous passons sur la terre ferme, nous nous rappellerons que, dans Tannée 1795, un village du comté de Kincardine fut emporté dans une seule nuit et que la mer s'avança de cent quarante mètres à l'intérieur, et depuis lors elle n'a pas cédé sa conquête. En Angleterre, presque toute la côte du comté d'York est soumise à une dilapidation continuelle. Sur le côté méridional du cap Flamborough, la falaise recule chaque année de 2 mètres environ en moyenne sur une étendue de 58 kilomètres le long de la côte. Ainsi, c'est plus d'un kilomètre de

FiG. 8.

Boches granitiques au snd d'Hillswick (New-Shetland) [Lyell].

perdu depuis la conquête normande et plus de 3 kilomètres depuis l'occupation d'Yorfc par les Romains. Il ne faut donc pas être surpris d'apprendre que des lieux marqués sur les cartes anciennes du pays comme occupés par des villes ou des villages, sont maintenant des bancs de sable marin. Des places dont . le nom est consigné dans l'histoire n'ont pas été épargnées. La ville de Ravenspur, d'où Edouard Baliol mit à la voile, en 1332, pour envahir l'Ecosse, et où débarqua Henri IV

en 1399, pour réclamer le trône d'Angleterre, a depuis longtemps été absorbée par l'élément dévorant.

On avait calculé, au commencement du siècle, que la perte moyenne de terrain était, sur la côte de Nojf olk, de moins d'uii mètre par an. Se fondant sur ces calculs, on bâtit en 1805^ à Sherringham, un hôtel que Ton supposait pouvoir exister soixante-dix ans. Malheureusement, les progrès de la mer ont dépassé toute attente. Sir Charles Lyell, qui visita ce lieu en 1829, rapporte que pendant les cinq années précédentes, la falaise avait perdu 15°^, 50 et qu'il ne restait plus qu'un petit jardin entre la maison et la mer. Le célèbre écrivain ajoute qu'il y avait à cette époque assez d'eau dans le port de cette ville pour faire flotter une frégate, là où quarante-huit ans plus tôt se trouvait une falaise de 50 pieds de haut, avec des maisons au-dessus. Il observe à ce sujet que « si, il y a un dèmi-siècle, une somme égale de changement s'était produite subitement par l'action d'un tremblement de terre, l'histoire serait remplie des souvenirs de cette merveilleuse révolution de l'écorce terrestre ; mais si ce changement d'une haute falaise en une mer profonde s'effectue graduellement, il n'excite qu'une attention locale, i^

Dans le voisinage de Dunwich, autrefois le port de mer le plus considérable de la côte de SufFolk, les falaises ont été sans cesse désagrégées depuis une période historique fort ancienne. « Deux langues de terre, qui avaient été imposées du temps du roi Edouard le Confesseur, sont mentionnées dans la relation faite peu d'années après par le Conquérant, comme ayant été dévorées par la mer. 3> La mémoire des autres pertes que fit la ville elle-même, — pertes qui comprennent un monastère, plusieurs églises, l'hôtel de ville, la prison et plusieurs centaines de maisons, — est fidèlement conservée par l'histoire, ainsi que

les dates de ces événements. En 174Ô, la mer atteignit le cime* tiëre de Saint-Nicolas et de Saint-François , en sorte que lés tombes, les cercueils et les squelettes furent exposés à la vue sur la face de la falaise. Depuis lors, les cercueils, les pierres tombales et le cimetière lui-môme ont disparu sous les eaux. Il né reste de cette cité, autrefois florissante et populeuse, que le nom, qui est resté attaché à un petit village d'une vingtaine de maisons. L'endroit sur lequel se tient l'église de Beculver, près de l'embouchure de la Tamise, était situé à 1,600 mètres de la mer, sous le règne de Henri VIII; en l'an 1834, il formait la falaise, et il y a longtemps qu'il serait démoli sans une digue artificielle que l'on a élevée dans le but d'amortir la force des lames. On estime que la côte . nord-est de Kent recule chaque année d'environ 2 pieds. Le promontoire du cap Beachy, en Sussex, s'écroule aussi rapidement. Dans l'année 1813, xmè énorme masse dé craie, de 300 pieds de long sur 80 de large, tomba avec m craquement terrible; et il y a eu d'autres éboûlements semblables, soit avant, soit après.

A ces exemples pris dans la Grande-Bretagne, nous pouvons en ajouter un ou deux tirés de l'océaii Germanique (mer du Nord). Sept îles ont complètement disparu dans un espace fort restreint, depuis dix-huit cents ans. Pline comptait, en effet, vingt-trois îles entre Texel et l'embouchure de l'Eider, et maintenant il n'y en a plus que seize. L'île "de Heligoland, à l'embouchure de l'Elbe, subit depuis longtemps une perte incessante de territoire. Elle a perdu, dans les cinq cents dernières années, les trois quarts de son étendue, et, depuis 1770, le fragment qui reste a été divisé en deux parties par un canal qui est actuelle- • ment navigable pour les grands vaisseaux. On trouve dans l'île de Nordstrand, sur la côte du Sleswig, un exemple plus remarquable

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encore de destruction opérée par les vagues de la mer. Cette île était, avant le treizième siècle, rattachée au continent européen et formait un district populeux et bien cultivé de 16 kilomètres de long environ sur 10 ou 12 de large. En l'année 1240, elle fut séparée de la côte du Sleswig par une irruption de la mer, et elle continua de perdre du terrain jusqu'au seizième siècle, époque où sa circonférence totale était de 25 kilomètres environ. Ses industrieux habitants, au nombre d'environ neuf mille, essayèrent alors de sauver ce qui restait de leur territoire par l'érection de digues élevées ; mais le 11 octobre 1634, l'île entière fut envahie par la mer : 6,000 hommes et 50,000 têtes de bétail périrent. Trois petits îlots sont maintenant tout ce qui reste de cette terre jadis si fertile.

La côte de Hollande est, en grande partie, protégée contre de tels ravages par une chaîne, de collines sablonneuses que la bien- .faisante nature a placées entre la terre cultivée et la mer. Dans les endroits où cette défense naturelle vient à manquer, des digues puissantes ont été construites par la main de l'homme pour contenir les eaux. Ces digues sont placées sous la surveillance du gouvernement et nécessitent une dépense annuelle qui s'élève à 12 millions de francs environ. Mais ni les digues, ni les collines de sables ne peuvent toujours suffire contre un ennemi aussi puissant et aussi vigilant. Nous savons que, même depuis Jules César, ces barrières naturelles ou artificielles ont été souvent rompues et ont hvré passage aux eaux qui, se précipitant avec une fureur destructive, ont recouvert le pays tout entier avec ses charmants villages et les riches produits de son sol fertile.

Le Zuyderzée, par exemple, fut, dans les temps anciens, un lac situé à l'intérieur des terres, au milieu d'une plaine fertile. Vers la fin du treizième siècle, l'océan Germanique, s'ouvrant

un passage à travers un étroit rempart, prit possession de cette plaine, engloutit plusieurs villes avec leurs habitants et répandit ses eaux sur une vaste étendue de terre cultivée. Depuis ce temps, plaine et lac ont disparu de la carte d'Europe, et le Zuyderzée en occupe maintenant la place. Le Lauwerzée, entre la Frise et Groningue, et le golfe de Dollart, à Tembouchuré de VEms, furent formés par des irruptions semblables à l'époque des tempêtes. L'an 1421, la mer rompit une digue au sud-est de Dort et transforma en un estuaire une vaste étendue de campagne, engloutissant à la fois 72 villages et 100,000 habitants.

'- Les brisants de l'Océan sont aidés, dans leur œuvre de destruction, par l'action des marées et des courants, qui contribuent avec les vents à maintenir la mer dans un perpétuel mouvement. Les vents peuvent sommeiller quelque temps, mais les marées et les courants sont toujours à l'œuvre, et jamais ils ne cessent un moment de désagréger les terres. Ce sont, du reste,

■ des auxiliaires plus puissants encore comme agents de transport. Sans eux, les ruines qui tombent aujourd'hui des rodies forme-

. raient demain une barrière contre les vagues , et l'œuvre de destruction cesserait. Mais la nature en a ordonné autrement. Lorsque la marée monte, elle roule vers la terre les fragments brisés, et lorsqu'elle descend, elle les remmène avec elle. Par ce frottement incessant, ces fragments sont réduits à l'état de galets. Rus faciles alors à transporter, ils sont charriés au loin par la mer et déposés dans le lit de l'Océan, ou encore ils sont jetés sur la pente du rivage pour former ce que nous connaissons tous sous le nom de plages de galets.

> Il n'est pas besoin de s'étendre davantage sur ce sujet. Tout le monde sait que les marées ont le pouvoir de transporter des matières solides, bien que peut-être on ne se fasse pas générâ-

lement une idée exacte des immenses résultats du travail qu'elles effectuent avec une infiatigable énergie sur les côtes des îles et des continents du monde entier. Mais on ignore plus communétment que l'Océan est traversé dans toutes les directions par de puissants courants qui^ pour leur régularité, leur permanence et leur étendue, ont été appelés avec raison les rivières de l'Océan. Nous ne voulons point ici rechercher les causes de ces courants, bien que les progrès des sciences physiques aient jeté sur ce point un jour considérable. Nous n'espérons point .non plus décrire même les principaux courants qui existent sous la vaste étendue des eaux dont sont couverts les trois quarts de la surfece du globe. Nous nous contenterons de tracer le cours d'un grand système, ce qiii pourra servir à donner quelque idée de leur caractère général et de leur énorme puissance*

Ce système semble avoir son origine dans un courant qui de l'océan Indien coule vers le sud-ouest, et doublant le cap de .Bonne-Espérance, remonte vers le nord, le long de la côte d'Afrique. C'est alors le courant du sud de l'Atlantique. Arrivé sur les côtes de la Guinée, il détourne brusquement à l'ouest, se déploie à travers l'Atlantique, traversant quarante degrés de longitude, jusqu'à ce qu'il atteigne la pointe la plus avancée du Brésil, dans l'Amérique du Sud. Dans cette partie de son cours, il est connu sous le nom de courant Équatorial, parce qu'il suit à peu près la ligne de l'équateur. Il varie en largeur de 300 à. 800 kilomètres et marche avec une vitesse moyenne de 48 kilomètres par jour; mais quelquefois cette vitesse est plus que doublée. De là, sous le nom de courant de la Guyane, il prend une direction nord-ouest et longe la côte jusqu'à l'île de la Trinité , où il devient diflfiis et semble presque se perdre dans la mer des Antilles. Il sort néanmoins avec une nouvelle

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énergie du golfe du Mexique, et, se précipitant par Tétroit canal de la Moride avec une vitesse moyenne de 6 à 8 kilomètres à l'heure, il reprend sa route au milieu des eaux de l'Atlantique. Il porte, à partir de là, le nom de Oulf-Stream, et il est bien connu dé tous ceux qui s'occupent de navigation transatlantique, car il accélère sensiblement la vitesse des vaisseaux qui passent d'Amérique en Europe et retarde au contraire ceux qui viennent d'Europe en Amérique.

Cependant, le Gulf-Stream ne semble pas entreprendre son voyage transatlantique aussitôt qu'il a passé le canal de la Floride. Il prend d'abord sa course vers le nord-est, suivant la côte du continent américain, passant près de New-Yôrk et de la Nouvelle-Ecosse, et rasant l'extrémité méridionale du grand banc de Tferre-Neuve. Abandonnant alors la terre, il coupe droit en travers de l'Océan. Au bout de quelque temps, il semble se diviser en deux branches, l'une inclinant vers le sud et se perdant parmi les Açores, l'autre se portant vers le nord, baignant les rivages d'Irlande, d'Ecosse et de Norwège, et atteignant même les régions glacées du Spitzberg. La largeur du Gulf- Stream à sa sortie du canal de la Floride ù'est que de 80 kilomètres, mais plus loin elle atteint 500 kilomètres. Sa couleur d'un bleu indigo contraste étrangement avec la couleur verte des eaux de l'Atlantique et forme une ligne de jonction parfaitement visible pendant quelques centaines de milles. Après cela, lorsque cette limite n'est plus sensible à l'œil, elle est aisément reconnaîssable au thermomètre, car la température du Gulf-Stream est toujours de huit à dix degrés supérieure à celle de l'Océan qui l'environne (1),

(1) Voir Maury, Géographie physique de la Mer, chap. il et m j LyeU, Prineipes de Géologie^ chap. XX. ^

62 GÉOLOGIE ET BÉVÉLITION.

Il ne faut pas croire que les eaux du Gulf-Stream soient transportées dans l'océan Atlantique en vertu de la force avec laquelle elles sortent du canal de la Floride. Cette force s'aflFaiblit graduellement par la résistance du frottement, et il est probable qu'elle est complètement épuisée avant que le courant ait atteint le milieu de l'Océan. Mais une nouvelle force, dont les récente» explorations du docteur Carpenter nous ont révélé l'existence, vient unir son action à celle de la précédente. Ce savant illustre a établi et mis hors de doute que les eaux glaciales des régions arctiques s'écoulent sans cesse vers le sud, dans les couches inférieures de l'Océan, tandis que les eaux supérieures et échauffées de l'Atlantique forment un courant superficiel qui se dirige vers le nord, afin de prendre la place des premières. Et cette action réciproque n'est point produite par le Oulf- Stream proprement dit ; elle est due à une loi générale que le docteur Carpenter a démontrée devant V Institution royale, au moyen d'une expérience fort simple. Un auget long et étroit, à parois de verre, est rempli d'eau. A l'une de ses extrémités, on fixe un bloc de glace, de manière qu'il soit en contact avec l'eau; à l'autre extrémité, la surface de l'eau est chauffée au inoyen d'une lame de métal dont une partie se projette en dehors de l'auget et est placée sur la flamme d'une lampe à alcool. On introduit alors, à l'extrémité froide, un liquide coloré qui, tout en se mêlant à l'eau, a une cohésion suffisante pour ne pas s'y disperser. On voit ce liquide tomber bientôt au fond et se porter lentement, sans s'écarter du fond de l'auget, vers l'extrémité opposée. Il s'élève alors à la surface et revient, par un courant supérieur, à l'extrémité d'où il était parti. Arrivé là, il retombe au fond et recommence le même circuit jusqu'à ce que la glace soit fondue. Or, si le lecteur jette un coup d'oeil sur la carte du

monde, il pourra y tracer un immense auget analogue au précédent, s'étendant du nord-est au sud-ouest, et ayant à une extrémité les glaces du pôle et à l'autre les eaux échauffées du vaate bassin de. l'Atlantique. Nous avons donc un courant sousmarin d'eau froide qui se dirige sans cesse vers l'Atlantique, et" en même temps, un courant superficiel d'eau chaude qui se porte vers les régions arctiques. C'est ce courant qui réunit en quelque sorte les eaux dispersées du Gulf-Stream et les transporte sur les côtes de la Norwège et du Spitzberg (1).

Nous laissons à nos lecteurs le soin de déduire de cette courte description quelle doit être la force de transport qui appartient à de pareils courants. Longeant les rivages des continents , ils charrient les cailloux accumulés qui avaient été d'abord arrachés des falaises par les vagues de la mer et ensuite portés à une petite distance par les marées. Passant ensuite à l'embouchure des fleuves, ils reçoivent les dépouilles de contrées fertiles et populeuses et les produits de la désagr^ation de chaînes de montagnes inaccessibles, et ils vont déposer le tout dans les profonds abîmes de l'Océan. H est une circonstance cependant que nous ne pouvons passer sous silence, car elle est d'une importance spéciale pour le géologue et elle pourrait aisément échapper à la connaissance du lecteur. C'est un fait bien avéré que des plantes, des ^uits et d'autres objets sont tous les ans apportés des Antilles par le Gulf-Stream sur les côtes nord-ouest de l'Europe. Le mât d'un vaisseau de guerre brûlé à la Jamaïque vint échouer, après quelques mois, sur une des îles occidentales

(1) Voir The Gibraltar Current, the Gid/Stream and the General Oceanic Circulation^ par WiUiam Carpenter; Proceedings of the Royal Geographical Society, 3 janvier 1871, et aussi la Revue éP Edimbourg, avril 1872, article Cir» culation océanique.

64 GEOLOGIE ET RÉVÉLATION.

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de rÉcosse (1), et le général Sabine raconte que lorsqu'il était en Norwège, en 1823, des barils d'huile de palme appartenant à un vaisseau qui avait fait naufrage Tannée précédente au cap Lopez, sur la côte d'Afrique, ftirent recueillis sur le rivage voisin 9u cap Nord. Il parait très probable que ces barils d'huile ont dû d'abord traverser l'océan Atlantique de l'est à l'ouest dans le courant Équatorial, qu'ils ont ensuite décrit le circuit des Antilles, et finalement ont de nouveau traversé l'Atlantique, effectuant ainsi un voyage de près de trois mille lieues. Et ce n'est pas là un fait isolé. Nous lisons dans l'intéressant ouvrage du lieutenant Maury sur la Oéographie physique de la Mer, que deux bouteilles ayant été jetées à l'eau sur la côte occidentale d'Afrique, au sud de l'équateur, l'une d'elles fut retrouvée à Guernesey, dans le canal anglais, et l'autre, sur le rivage de la Trinité, à l'entrée de la mer des Antilles. Une autre bouteille, nous dit-il, qui avait été jetée à la mer au cap Horn, par un capitaine de navire américain, en 1837, vint échouer sur la côte d'Irlande.

. Il résulte clairement de ces faits que , par l'action des courants marins, les productions d'un pays peuvent être transportées dans un ^utre qui en est fort éloigné. Les géologues ne manquent point de faire usage de cette importante conclusion lorsqu'ils trouvent des restes d'animaux et de végétaux de différents climats associés dans les mêmes strates de la terre.

(1) MarUdVt Wonders of Geology, p. 70.

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