EXEMPLES TIRÉS DE LA VIE ANIMALE
NATURE DES ROCHES ORGANIQUES. — CARBONATE DE CHAUX EXTRAIT DE LA MER PAR L'INTERVENTION DE PETITS ANIMALCULES. — LA CRAIE. — SA VASTE EXTENSION. — ON LA SUPPOSE D'ORIGINE ORGANIQUE. — UNE COUCHE SEMBLABLE SE FORME ACTUELLEMENT AU SEIN DE L'OCÉAN ATLANTIQUE. — RÉCIFS ET ILES DE CORAIL. — LEUR ASPECT GÉNÉRAL. — LEUR DISTRIBUTION GÉOGRAPHIQUE. — LEUR ORIGINE ORGANIQUE. — STRUCTURE DES ZOOPHYTES. — DIVERS EXEMPLES. — ACTION DES ZOOPHYTES DANS LA CONSTRUCTION DU CORAIL. — COMMENT LE RÉCIF SOUS-MARIN SE CONVERTIT EN ILE ET SE PEUPLE DE PLANTES ET d'animaux. — UNE DIFFICULTÉ. — HYPOTHÈSE DE M. DARWIN. — CALCAIRE CORALLIN DANS L'ÉCORCE SOLIDE DU GLOBE.
Nous passons maintenant à la troisième division des roches aqueuses, à celles que l'on suppose devoir leur existence principalement à la vie animale et végétale, et que pour cela Ton a appelées organiques. L'étude de ces roches a été poursuivie avec beaucoup d'ardeur pendant les trente dernières années, et les faits qui ont été révélés sont certainement des plus curieux et des plus intéressants de -toutes les sciences physiques. Nous sommes convaincu vraiment que le simple récit des recherches que Ton a faites dernièrement à ce sujet et des découvertes auxquelles ces recherches ont conduit, ne serait pas moins intéressant et à peine moins merveilleux que le conte de fée le plus séduisant. Mais il ne nous est pas donné d'errer en liberté dans
un champ si vaste et si attrayant. Nous devons nous borner à quelques exemples qui puissent aider à comprendre la méthode de raisonnement sur laquelle s'appuient les principes généraux de la science géologique.
. Selon nous, les opérations actuelles de la nature sont la meilleure clef dont on puisse se servir pour l'interprétation de ses œuvres dans les temps passés. Nous remarquons à la surface de la terre diverses couches actuellement en voie de formation ; or, il se trouve qu'il existe dans l'écorce terrestre des couches toutes semblables, mais entièrement terminées et mises en quelque sorte en dépôt dans le vaste magasin de la nature. Nous pouvons donc étudier et comparer à notre aise l'œuvre terminée et l'œuvre encore en train de s'effectuer ; et si , après un examen attentif, nous trouvons que ces deux œuvres s'accordent dans tous leurs caractères essentiels, nous avons une forte raison de croire que les causes qui maintenant produisent l'une ont jadis produit l'autre. Nous avons déjà examiné ce genre d'argument en ce qui regarde les deux classes de roches aqueuses d'origine mécanique et d'origine chimique. Notre but est, en ce moment, de montrer qu'il n'est pas moins applicable aux roches dites organiques. Quoique nous n'espérions* pas exposer toutes les secrètes merveilles récemment découvertes du laboratoire de la nature, nous pouvons néanmoins jeter en passant quelque jour sur ses opérations, ce qui ne peut manquer d'intéresser et d'instruire.
Nous avons montré comment des couches de roche solide se forment quelquefois dans les lacs par la précipitation de la chaux à l'état de solution dans l'eau. Or, une semblable formation ne peut pas s'effectuer dans la mer ; car, bien qu'il y ait de la chaux dans l'eau de mer, la quantité d'acide carbonique auquel elle
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est associéa est beaucoup plus que suflSsante pour rendre sa précipitation impossible. Mais la nature a trouvé un moyen de réunir les éléments solides de ses constructions. La vie abonde dans les profondeurs de TOcéan. Il y existe des tribus sans nombre de petits animaux qui ont pour mission d'extraire la chaux des eaux qu'ils habitent et de la reproduire sous une nouvelle forme. Par suite de cette mystérieuse opération de la vie organique, la chaux est convertie quelquefois en une coquille calcaire, telle que celle de Thuître, quelquefois en un squelette pierreux, comme dans le cas des nombreuses feimilles d'animalcules producteurs du corail. Après leur mort, la substance molle et charnue de ces animaux disparaît ; mais leurs coquilles et leurs squelettes calcaires restent et vont s'accumulant avec le temps dans des proportions vraiment étonnantes. Si nous en croyons les géologues, ces matériaux accumulés, tantôt avec leur forme et leur structure originale, tantôt plus ou moins altérés par l'action chimique, tantôt réduits en minces fragments par la force mécanique, ont produit en grande partie les roches calcaires qui se rencontrent si abondamment dans l'écorce du globe.
On en a un exemple frappant dans le calcaire blanc et terreux si connu sous le nom de craie. Une couche de craie qui atteint fréquemment 300 mètres d'épaisseur s'étend sous la moitié de l'Angleterre, dans la partie sud-est. Quelquefois elle apparaît à la surface; quelquefois elle plonge et forme une espèce de grand bassin sur lequel sont disposés régulièrement divers autres groupes de roches stratifiées. Elle s'élève, sur la côte méridionale, à une hauteur de cent pieds environ au-dessus du niveau de la mer et forme une ligne de falaises perpendiculaires remarquables à distance par leur éblouissante blancheur. Or, la craie blanche
d'Angleterre n'est qu'une partie insignifiante d'une grande formation qui s'étend à travers toute l'Europe, de l'Irlande à la Crimée, de la Baltique au golfe de Biscaye, et qui partout conserve, dans un degré remarquable, le même caractère minéral, et présente à l'œil le même aspect général.
Il y a déjà longtemps que les géologues émirent l'opinion que cette vaste formation devait son existence principalement aux restes accumulés d'êtres organisés. Car, dans plusieurs cas, on avait reconnu distinctement dans la roche les coquilles brisées de petits animalcules; et même dans les cas où la structure organique n'était plus reconnaissable, le carbonate de chaux composant la craie présentait justement cette apparence qui résulterait naturellement de la décomposition de coquilles semblables. Toutefois, cette théorie fut longtemps émise avec défiance et acceptée avec incrédulité. Les savants eux-mêmes ne pouvaient se persuader qu'une roche solide si étendue et si épaisse avait pu être l'œuvre d'agents en apparence si insignifiants. Mais elle a été confirmée d'une manière intéressante et inattendue dans ces derrières années.
Lorsqu'on se proposa pour la première fois de mettre à exécution le projet d'unir la France et l'Amérique par un câble télégraphique, on comprit qu'il était nécessaire de reconnaître, autant que possible, la configuration générale du fond de l'Océan et la nature précise du lit sur lequel devait reposer le câble. En conséquence, une expédition fut préparée dans ce but, en 1857, sous le commandement du capitaine Dayman, et une série de sondages fiit effectuée avec soin entre Valencia, sur la côte occidentale du comté de Kerry, et la baie de la Trinité, sur les rivages de Teri-e-Neuve. On trouva que le fond de l'Océan entre l'Irlande et l'Amérique n'est qu'une vaste plaine irrégulière
126 GÉOLOGIE ET EÉVÉLATION.
recouverte dans sa plus grande partie d'une sorte de vase ou de limon. On recueillit des échantillons de ce limon, extraits des plus grandes profondeurs, au moyen d'un appareil ingénieux attaché aux lignes de sondages. Ces échantillons furent ensuite portés en Angleterre et soumis à l'examen du professeur Huxley. Le résultat fut de montrer que les matériaux d'uiHe roche caL caire semblable à la craie blanche d'Europe se déposent actuellement au fond de l'océan Atlantique sur une immense étendue. Avec la permission de nos lecteurs, nous laisserons parler le professeur Huxley lui-même (1). Quant au lit de l'Océan, « c'est, dit-il, une plaine d'une prodigieuse étendue, la plus vaste des plaines du monde. Si la mer était desséchée, on pourrait conduire une voiture sur toute la route de Valencia à la baie de la Trinité; et, sauf dans un endroit fort incliné situé à 300 kilomètres de Valencia, je ne suis pas bien sûr qu'il fiit même nécessaire d'enrayer les roues, tant les montées et les descentes sont douces et peu sensibles sur cette longue route. L'on descendrait à partir de Valencia, pendant l'espace de 300 kilomètres, jusqu'à un point où la' mer a maintenant une profondeur de 1700 brasses (2,750 mètres environ). On arriverait alors à la plaine centrale, large de plus de 1600 kilomètres et offrant des ondulations à peine perceptibles , quoique la profondeur de l'eau au-dessus de son immense surface varie maintenant de 3,000 à 4,500 mètres, et qu'il y ait des points où le Mont-Blanc, s'il y était plongé, disparaîtrait complètement avec ses pics les plus élevés. Au delà de cette plaine, le lit de la mer s'élève peu à peu sur un espace de 500 kilomètres et conduit graduellement aux rivages de Terre-Neuve. »
(1) Voir son Discours sur tm morceau de craie, prononcé à la réunion de l'Association britannique, à Nonyich, 1868.
On a découyert depuis que la plaine centrale, décrite par Huxley, s'étend à plusieurs centaines de kilomètres au nord et au sud du câble transatlantique, et qu'elle est recouarerte presque partout de cette sorte de poussière limoneuse dont nous avons parlé, et qui, on en a maintenant l'assurance, n'est pas autre chose que de la craie à son premier degré de formation. Lorsqu'elle est, en effet, p£«:faitement desséchée, elle revêt une couleur blanchâtre, et, au jugement même des observateurs les plus superficiels, elle offre une texture tout à fait semblable à celle de la craie. On dit même qu'on peut s'en servir pour écrire sur un tableau noir. Comme la craie aussi, elle fournit à l'analyse chimique du carbonate de chaux presque pur.
Mais il y a encore une analogie plus frappante entre la vase de l'Atlantique et la craie blanche d'Europe. Toutes les deux ont été soumises au pouvoir grossissant du microscope; et, après un examen conduit avec un soin scrupuleux, on a découvert entre elles une identité parfaite de composition minérale, nous devrions plutôt dire de composition organique. A l'œil nu, la xsraie n'est qu'ime sorte de terre friable et teiTeuse. Mais lorsqu'on en place une tranche mince et transparente sous le microscope, on la trouve formée de particules très petites dans lesquelles sont enfouis, en grand nombre, d'autres corps ayant une forme et une structure bien définies. Ces corps sont de grandeurs diverses, mais on peut dire qu'ils ne dépassent pas en diamètre la centième partie d'un pouce. Un pouce cube de craie en contient quelquefois des centaines de milliers, en même temps que des millions sans nombre de granules beaucoup plus ténus.
Le professeur Huxley parvint à isoler ces corpuscules de 1^ masse de granules dans lesquels ils étaient enfouis, et, en les
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examinant séparément, il put reconnaître avec beaucoup plus de précision leur structure et leur composition. « Chacun d'eux, dit-il, est un édifice calcaire admirablement construit et composé de plusieurs chambres communiquant librement entre elles. Ils sont de formes diverses. L'un des plus communs est formé d'un certain nombre de chambres presque globulaires de différentes grandeurs. C'est le Gloligerina, Quelques échantillons de craie sont formés presque excluvisement de globigérines et de granules. »
Avant 1857, les globigérines étaient le sujet d'une grande controverse parmi les géologues et les naturalistes. Quelquesuns soutenaient qu'elles étaient les restes organiques — coquilles ou squelettes — d'animalcules anciens. D'autres ne voulaient y voir que de simples agrégats de limon à qui le hasard avait fait prendre la forme de ces petits corps cellulaires, quoiqu'il ne fût pas facile d'expliquer dans cette hypothèse comment ces concrétions accidentelles, de grandeurs diverses, il est vrai, présentaient dans toute l'Europe exactement la même forme et la même structure. Mais la discussion est maintenant terminée. Les échantillons de vase de l'Atlantique qu'apporta le capitaine Dayman, examinés au miscroscope, se trouvent composés, comme la craie, presque entièrement de globigérines. Et pour qu'aucun doute ne restât relativement à leur origine organique, on a remarqué que dans plusieurs cas une portion du tégument charnu de ces petits animalcules adhérait encore au squelette calcaire.
a: Des globigérines de toute taille, depuis la plus petite jusqu'à la plus grande, sont associées dans la vase de l'Atlantique, et plusieurs ont leurs cellules remplies d'une matière animale sans consistance. Cette substance molle n'est autre chose que les
restes de ranimai auquel la coquille ou plutôt le squelette de la globigérine doit son existence, animal dont Torganisation est la 'plus simple qu'on puisse imaginer. C'est, en effet, une simple particule de gelée virante, sans nulle partie déterminée, sans bouche, sans nerfs, sans muscles, sans organes distincts et ne manifestant sa vitalité à l'observateur ordinaire qu'en déployant ou en contractant de tous les points de sa surface de longs tentacules filamenteux qui lui servent de bras et de jambes Ajoutons que cette particule informe, dépourvue de tout ce qu'on appelle organe dans les animaux supérieurs, est capable de se nourrir, de croître, de se multiplier, de retirer de l'Océan la faible quantité de carbonate de chaux dissoute dans l'eau de mer et de faire de cette substance un squelette pour elle-même, suivant un modèle qui ne peut être imité d'aucun autre agent <îoimu. y>
Que ce même travail s'effectue sur d'autres points de l'Océan, c'est ce qui résulte des observations que fit sir Léopold Mac- Clintock pendant son exploration sur le Bulldog, en 1860. Il découvrit qu'un limon calcaire, qui a la consistance du mastic, «st répandu d^ns la vaste étendue de l'Atlantique, soit entre les îles Féroé et l'Islande, soit entre l'Islande et le Groenland. Les globigérines entrent dans la composition de ce limon dans la proportion de 95 pour 100. On est parvenu à en faire monter de vivantes à la surface de l'eau et à leur faire sécréter du carbonate de chaux emprunté aux eaux de la mer (1).
Le professeur Huxley, poursuivant la comparaison des roches crétacées qui composent Técorce terrestre et des couches de craie qui se déposent actuellement au sein de la mer, donne
(1) LyeU, Éléments de Géologie^ 1. 1, p. 604.
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une nouvelle preuve de leur parfaite ressemblance. Non seulement les globigérines, qui composent en grande partie Tune de ces roches, sont identiques avec les animalcules qui forment les neuf dixièmes de l'autre, mais encore les petits granules, qui constituent le reste de chaque formation, ont entre eux une analogie fort remarquable. « En travaillant sur les sondages opérés par le capitaine Dayman, je fus surpris de trouver que plusieurs des petits corps que j'avais appelés les granules du limon n'étaient point, comme on serait d'abord tenté de le penser, les simples restes de globigérines décomposées, mais qu'elles avaient une forme et des dimensions déterminées. J'appelai ces corpuscules coccoUtes, soupçonnant leur nature organique. Le docteur WaUich vérifia mon observation et y ajouta cette découverte, que des corps semblables à ces coccolites et qu'il nomma coccosphères étaient trouvés assez fréquemment réunis en sphéroïdes. Autant que nous le savions, ces corps, dont la nature est extrêmement problématique et embarrassante, étaient particuliers aux sondages de l'Atlantique.
<L Mais, il y a quelques années, M. Sorby, examinant la craie avec un. nouveau soin, au moyen de minces sections et autrement, remarqua, comme Ehrenberg l'avait fait avant lui, qu'une partie de sa base granulaire a une forme définie. Comparant cette forme avec celle des mêmes corpuscules qui forment la base du limon de l'Océan, il constata leur identité et prouva ainsi que la craie, comme la vase résultant des sondages, contient ces mystérieux coccolites ou coccosphères. C'était une nouvelle et intéressante confirmation, par [une preuve intime, de l'identité essentielle de la craie et du limon moderne du fond des mers. »
Nous pouvons donc poser comme certain : premièrement.
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que la formation de la craie se continue actuellement d'une façon très étendue, et secondement, que la principale cause de sa production n'est pas autre chose que l'action vitale de petits animalcules. Ce n'est plus simplement une théorie plausible ou une ingénieuse hypothèse, c'est un fait constaté par l'observation directe. Si maintenant il est juste et philosophique d'attribuer des effets semblables à des causes semblables, la conclusion sera que la craie blanche d'Europe a été produite à une époque reculée , de la même manière que celle qui se forme aujourd'hui dans le lit de l'océan Atlantique.
De la vase crayeuse de l'Atlantique nous passons aux récifs de corail qui s'élèvent sous les eaux de l'océan Pacifique et de l'océan Indien. Tout le monde a entendu parler des récife et des îles de corail (1) : nous soupçonnons néanmoins que beaucoup de personnes n'en ont que des notions vagues et confases. Nous donnerons donc, en premier lieu, un bref aperçu de leur aspect général, de leur extension et de leur distribution géographique. Nous exposerons ensuite quelques-unes des raisons que l'on a de croire que ces énormes masses rocheuses doivent leur existence à l'action organique de petits animaux vivants.
Le récif de corail est connu du navigateur dans les mers
(1) En France, l'on dirait de préférence : îles et récifs madréporiques. Nous réservons , en effet, le nom de corail à celui du commerce', aa corail rouge de la Méditerranée. En Angleterre, dans le langage scientifique, du moins, ce terme a un sens plus général. H semble être synonyme des mots polype et polypier et s'applique non seulement à notre corail proprement dit, mais encore aux dépôts calcaires analogues dus au travail des zoophytes, non seulement au squelette pierreux et arborescent, à la fois demeure et produit de la sécrétion de l'animal, mais encore à l'animal lui-même, au polype qui en est le constructeur. {Note du trad.)
GEOLOGIE ET EÉVÉLATrON.
tropicales sous une grande variété de fonnes et divers degrés de développement. Dans un cas , c'est une chaîne de rochers cachés qui ne s'élèvent pas tout à fait au niveau de^ l'eau. Dans un autre, il apparaît tout juste au-dessus de Teau, mais il est recouvert par la marée. Ailleurs, il s'élève au delà de l'atteinte des vagues, est revêtu d'une végétation luxuriante et habité par diverses espèces d'animaux, par l'homme lui-même. Il y a encore une grande diversité dans le tracé et l'aspect extérieur de ces roches, qu'elles soient enfoncées sous la surface des eaux ou qu'elles s'élèvent au-dessus. Mais elles peuvent toutes se réduire à quatre classes dont nous nous proposons de donner une courte description.
Il y a d'abord VatoU ou île à lagime. C'est une bande circulaire de roche calcaire renfermant une lagune et entourée d'une
FiG. 13.
Ile à lagune dans l'océan Pacifique (Lyell).
mer profonde et souvent insondable. La scène que présentent' ces récifs circulaires est décrite par les voyageurs comme également frappante par sa singularité et par sa beauté. « Une
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bande de terre de quelques centaines de mètres de largeur est recouTerte de hauts cocotiers que domine la voûte bien bleue du firmament. Cette bande de verdure est bordée par une plage dont le sable est éclatant de blancheur. La partie extérieure de la plage est entourée d'un anneau de brisants blancs comme la neige, au delà desquels s'étendent les eaux profondes et agitées de l'Océan. La plage intérieure entoure les eaux claires et tranquilles de la lagune, qui reposent en grande partie sur du sable blanc et qui prennent des teintes du vert le plus éclatant, lorsqu'elles sont éclairées par un soleil vertical. »
Souvent ces îles à lagune sont réunies en groupes qui s'étendent sans interruption sur une longueur de plusieurs centaines de kilomètres au travers de l'Océan. Les Maldives, par exemple, situées à une faible distance et au sud-ouest de l'Hindoustan, forment une chaîne continue qui court du nord au sud, sur un espace de 750 kilomètres de long et de 112 de large. Chaque anneau successif de cette chaîne ne consiste pas, comme on pourrait le supposer, en un simple récif circulaire, c'est plutôt un anneau de petits îlots de corail, quelquefois au nombre de plus de cent, dont chacun est lui-môme un atoll parfait, tel que nous l'avons décrit. Plusieurs de ces îlotô en miniature ont de cinq à huit kilomètres de diamètre, pendant que les plus vastes anneaux, dont ils font partie , sont larges de 50 à 80 kilomètres. Les îles Laquedives, situées un peu plus au nord, ofBrent une disposition semblable et paraissent même n'être que la continuation du même groupe. On trouve dans le Pacifique quelques chaînes d'îles de corail encore plus étendues : tel est l'archipel Dangereux (Pomotou), qui a 1, 760 kilomètres de long sur 5 à 600 de large ; mais les îles de cet archipel sont éparses, peu nombreuses et d'une étendue insigniâante.
Quelquefois la bande annulaire de roche coralline entoure eUe-même une île élevée qui se dresse au centre de la lagune. On a alors un récif formant enceinte (encircling reef). Dans ce cas, la lagune n'est plus qu'un large canal entourant l'île centrale et entouré lui-même de la formation de corail. On en a un exemple dans l'île de Vanikoro, célèbre par le naufrage de La Peyrouse ; le récif de corail longe le rivage à la distance de 3 ou 4 kilomètres, et le canal compris entre l'île et le récif a généralement une profondeur de 50 à 100 mètres. La fameuse île montagneuse de Taïti, dans la partie méridionale de l'océan Pacifique, est entourée d'un récif semblable, dont la sépare une large ceinture d'eau tranquille. L'île de Bolabola, que
FIG. ih.
De de Bolabola offrant wn. exemple de réd/ formant enceinte (Vogt).
représente notre gravure, nous en fournit un autre exemple. Elle est située à 320 kilomètres environ au nord-ouest de Taïti, et, grâce à son pic élevé, sert de point de repère au navigateur dans ces mers dangereuses. Le récif formant enceinte, qui apparaît ici et là au-dessus du niveau de la mer, est recouvert de cocotiers et offre à l'œil l'aspect d'une couronne de vert feuillage jetée sur les brisants écumeux de l'Océan. Une troisième classe de récifs corallins consiste dans ceux
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qui sont parallèles aux riyages des continents ou des grandes îles, dont ils sont séparés par un large canal ^ accessible par certaines ouvertures aux eaux de la mer. Ce sont les rèdfs' harrières. Ils diffèrent des précédents en ce qu'ils n'entourent point la terre 9 mais la longent seulement à une distance de quelques kilomètres. Le grand récif -barrière d'Australie en offre un bel exemple ; on l'a décrit comme un vaste et maasif rempart sous-marin faisant face à la côte nord-est de ce continent, variant de 16 à 140 kilomètres de largeur et s'étendant, avec quelques interruptions insignifiantes, sur une longueur de 2,000 kilomètres. Un même récif, long de 640 kilomètres, fait face à la côte occidentale de la Nouvelle-Calédonie.
Lorsque les roches de corail sont assez rapprochées des terres pour que l'espace intermédiaire entre elles et la côte ne puisse être considéré comme une lagune, ce sont alors des récifs formant bordure (fringing reefs). Ces récifs constituent la quatrième et dernière classe de la formation coralline. On les trouve partout dans les régions tropicales, où ils se présentent comme des bancs de corail incrustant les rivages rocheux des îles et des continents.
Quant à ce qui regarde la distribution géographique des récifs de corail, la première circonstance qui réclame notre attention, c'est qu'ils existent exclusivement dans les plus diaudes régions du globe. On les trouve en abondance sous les tropiques, et rarement au delà des trentièmes parallèles de chaque côté de l'Equateur. lies Bermudes, situées au 32® degré de latitude nord, font pourtant exception, mais il faut remarquer que là encore l'Océan est échauffé par les eaux du Gulf- Stream. Un autre fait singulier, c'est l'absence presque totale de récifs de corail dans l'océan Atlantique. Les Bermudes
constituent ici encore, crçyons-nous, la seule exception. Le Pacifique, au contraire, renferme une quantité prodigieuse de corail, de même que l'océan Indien, les golfes Persique et Arabique et la mer Rouge.
Nous satisferons peut-être la curiosité de plusieurs de nos lecteurs en disant un mot du corail rouge , actuellement si employé comme ornement dans le monde élégant. Quoiqu'il n'atteigne jamais la grandeur des récifs et des îles que nous avons décrits, il partage néanmoins leur structure, et on ne peut douter qu'il ne tire, comme eux, son existence de la vie animale de la manière que nous allons exposer. Il est produit principalement dans la Méditerranée, dans la mer Rouge et dans le golfe Persique. On le recueille à de grandes profondeurs, au moyen d'une sorte de filet que Ton attache au bateau. Les principaux fragments ont la forme d'arbrisseaux avec leurs branches ; on suppose qu'ils croissent d'un pied environ en huit ans (1).
Mais c'est assez parler de l'existence de la formation coralline. Venons à la question de son origine, qui naturellement nous concerne avant tout. C'est maintenant une opinion reçue de tous les géologues, que ces masses énormes et si répandues de roche calcaire, contre lesquelles les vagues de l'Océan viennent sans cesse se briser en vain, sont l'œuvre de petits animalcules marins, et principalement de ces créatures, en apparence insignifiantes, connues sous le nom de polypes ou de zoophyteg. Le zoophyte, nous disent -ils, est un maçon qui produit lui-même la pierre qu'il emploie à la construction de sa propre maison. Il n'a ni plan, ni ciseau, ni truelle; on n'entend point chez lui le bruit du marteau, et pourtant c'est lui
(1) LyeU, Principes de Géologie, t. II, chap. XLIX; ManteU, Wonders oj Geology, lecture vij Jmkes, Manuàl of Geology, p. 180-133.
qui, des profondeurs de TOcéan, a élevé ces constructions rocheuses plus durables que tous les travaux de l'homme.
Le zoophyte appartient à la forme la plus simple de la créatioir animale. Son corps consiste simplement en un sac qui lui sert d'estomac, et en des tentacules plus ou moins nombreux qu'il peut étendre à volonté pour trouver sa nourriture. Chez plusieurs espèces, les individus vivent ensemble sur une tige commune qui constamment donne naissance à de nouveaux membres, comme les branches d'un arbre produisent des bourgeons. De là l'origine du mot zoophyte, qui signifie littéralement animal-plante. La tige conmiune sur laquelle ils croissent est quelquefois composée d'une substance cornée; mais, le plus souvent, ce n'est autre cljiose que du carbonate de chaux qu'ils empruntent à l'eau de mer et sécrètent euxmêmes. Elle forme donc une sorte de squelette intérieur auquel adhèrent les parties molles et gélatineuses de l'animal, à peu près comme dans les autres animaux la chair adhère aux os. Nous avons ainsi, en quelque sorte, une communauté de créatures vivantes, croissant ensemble sur une même charpente pierreuse, appelée polypier, qu'ils se construisent eux-mêmes par le fait même de leur existence.
La structure particulière de ces merveilleuses petites communautés sera peut-être mieux comprise à l'aide de quelques exemples. La figure 15 représente le squelette de l'animal avec ses branches, et, aux extrémités de ces branches, les divers polypes dont l'action vitale a construit le squelette. Quelquesuns de ces animalcules sont représentés à l'état d'activité avec leurs petits bras ouverts pour la recherche de leur nourriture ; d'autres sont retirés dans leurs cellules et paraissent à l'état de repos. Cette espèce de zoophyte, que l'on a considérablement
grossie sur la figure, abonde sur les rivages d'Irlande et d'Angleterre. Ses œllules en forme de cloche lui ont valu le nom de Campanularia. La gravure voisine représente une Oorgoriia de la Méditerranée, que Ton a également fort grossie. Le tégument charnu de ce spécimen est d'une belle couleur rouge ; les polypes sont disposés régulièrement de chaque côté de la tige et sont représentés à l'état d'expansion.
FiG. 15. FiG. 16.
Campanularia gelatinosa. Gorgonia patula.
La gravure voisine (17) montre une autre espèce intéressante de zoophyte arborescent. Il appartient à la famille des Madrépores, et abonde dans la plupart des récifs de corail. Vu sous l'eau, il apparaît revêtu d'un enduit gélatineux, avec des teintes riches et variées. Mais une fois hors de son élément natif, cet enduit gélatineux, qui est la substance même de l'animal, se décompose promptement et s'écoule du squelette calcaire en une sorte de vase liquide.
La gravure suivante (18) peut donner une bonne idée du fameux corail rouge et rose du commerce, si admiré pour sa brillante couleur et pour le beau poli dont il est susceptible. Comme dans les autres espèces mentionnées jusqu'ici, le
squelette calcaire est enveloppé d'une substance gélatineuse"^ vivante d'où les zoophytes semblent sortir comme les bourgeons de l'écorce de l'arbre. Notre figure montre plusieurs de ces animalcules, dans l'active jouissance de la vie, empruntant aux eaux voisines, avec leurs tentacules déployées, les éléments de leur édifice pierreux. Après leur mort, le tégument charnu est décomposé par l'action de l'eau; quant au squelette, ou bien il reste au fond de la mer, ballotté par les vagues, ou bien il est accroché par quelque pêcheur 5e corail et transformé dans la suite en broches, bracelets, colliers et autres ornements de celite sorte.
FiG. 17.
Madiepora plantaginea. Coralliam rnbmm.
Les zoophytes producteurs du corail existent en très grand nombre sur nos pcopres côtes, où le naturaliste curieux peut observer par lui-même leurs mœurs et leur structure générale. Mais c'est dans les régions chaudes qu'ils sont le plus développés et qu'ils revêtent les couleurs les plus brillantes. Ceux qui les ont vus , à travers les eaux limpides des mers tropicales , fourmiller
en multitudes sans nombre sur le sable blanc de l'Océan, parlent avec enthousiasme de leur luxuriante proftision et de leur remarquable beauté. Joignant la pittoresque élégance de la forme à la riche variété et à l'agréable harmonie des couleurs, les coraux présentent à l'œil un spectacle qui a été comparé à un magnifique jardin planté, en diverses couches, de fleurs rares et splendides.
Jusqu'ici nous avons considéré le polypier seulement comme l'ensemble des polypes qui vivent en même temps sur un tronc commun construit par eux. Or, ce polypier est le premier élément du récif de corail. Chez quelques espèces de zoophytes, chez le corail rouge, par exemple, le tronc calcaire ne dépasse jamais la taille d'un petit arbrisseau. Mais chez d'autres espèces très nombreuses, surtout dans les mers tropicales, il ne semble pas y avoir de limites posées au développement de la charpente solide et pierreuse. Lorsqu'une génération de zoophytes s'éteint > de nouveaux individus naissent et continuent à sécréter du carbonate de chaux, comme ont fait leurs devanciers. L'arbre de corail allonge donc ses branches et croît de jour en jour dans toutes ses dimensions. Les parties gélatineuses des générations passées sont bientôt dissoute^, et le squelette pierreux reste seul. Les siècles passent : la charpente calcaire, s'accroissant sans cesse, devient à la fin un rocher formidable; et' ce rocher, c'est le récif de corail.
Et qu'on ne suppose pas que nous hasardions ici une hypothèse : nous ne faisons qu'exposer un fait établi par des observations exactes et réitérées. Tous les phénomènes qui se manifestent dans le développement du polypier, ne se reconnaissent pas moins clairement dans tout récif de corail. A la surface du récif sont les zoophytes vivants, attachés au squelette calcaire
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qu'ils accroissent sans cesse par l'action inconsciente de leurs fonctions vitales, pendant que, immédiatement au-dessous, on peut voir le même squelette pierreux déjà privé de son tégument charnu et commençant à présenter l'aspect d'une roche compacte et massive. Nous pouvons donc voir, à la fois, la partie inférieure de l'édifice terminée, et le maçon travaillant à l'étage supérieur. Nous avons ainsi presque une démonstration oculaire de la formation des récifs de cçrail par les zoophytes.
Il ne faut pas supposer, cependant, que dans toutes les parties des récife de corail, la forme et l'aspect extérieur du squelette pierreux soient exactement conservés. Souvent ce squelette a été brisé parla violence des vagues et mêlé aux coquilles pulvérisées des huîtres, des moules et des crustacés qui habitent les mêmes eaux. Ainsi se forme une sorte de gravier, quelquefois de pâte calcaire qui remplit les interstices et fait du corail arborescent une roche compacte.
Nous avons encore à expliquer comment les récifs de corail viennent, parfois, à s'élever au-dessus de la surface de l'Océan et à former une terre ferme; car nous avons vu que les zoophytes constructeurs de récifs demandent à être continuellement plongés dans l'eau salée; ils ne peuvent donc, par leurs propres efforts, élever leur édifice au-dessus du niveau ordinaire de la mer. Cette question a été longtemps enveloppée d'obscurité; mais les observations des naturalistes l'ont récenmient éclairée. La description suivante, qui nous est donnée par Chamisso, le compagnon de voyage de Kotzebue, donnera une idée de la manière dont un récif sous-marin se transforme en une fle riante et fertile. « Lorsque le récif atteint une telle hauteur qu'il reste presque à sec à la marée basse, les coraux cessent de construire. Mais au-dessus s'élève bientôt une masse continue de matière
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solide, composée de coquilles de mollusques et d'échinodermes, avec leurs piquants brisés et des fragments de corail, le tout cimenté par un sable calcaire, résultat de la pulvérisation des coquilles. La chaleur solaire, desséchant la masse pierreuse, la pénètre souvent de façon à la fendre en divers endroits ; ce qui permet aux vagues de séparer des blocs de corail souvent longs de deux mètres sur un d'épaisseur, de les soulever et de les jeter sur le récif qui atteint ainsi une telle hauteur qu'il n'est plus recouvert que par les grandes marées, en certaines saisons de Tannée. Que les vagues viennent ensuite à jeter sur ce sable calcaire des semences d'ar1:u-ea et de plantes, et la nouvelle terre se couvrira bientôt d'une luxuriante végétation. Dans la suite, des troncs d'arbres entiers, apportés des continents et des îles par les fleuves, viendront s'y fixer définitivement après une course vagabonde à travers les mçrs, et ils apporteront avec eux de petits animaux, tels que des insectes et des lézards, qui seront les premiers habitants de cette terre. La végétation se sera à peine développée, que les oiseaux de mer y viendront faire leurs nids; des oiseaux de terre égarés se réfugieront à leur tour dans ces bosquets; et enfin, lorsque l'œuvre sera depuis longtemps complètement achevée, l'homme apparaîtra et fixera sa demeure sur ce sol devenu fertile (1). »
Une autre question, qui semble exiger quelque éclaircissement, est suggérée par les mœurs bien connues des zoophytes. Il suit des observations de Kotzebue et de Darwin que les espèces qui travaillent le plus à la construction des récifs, ne peuvent vivre à plus de vingt ou trente brasses (30 ou 40 mètres) de profondeur; or, il y a plusieurs exemples de roches de corail
(1) Kotzebue's Voyages, 1816-1818, t. in, p. 331-333.
situées à des profondeurs incalculables. Comment alors les fondements de ces merveilleuses constructions ont-ils pu être posés ? Cette question ouvre un vaste champ à la spéculation philosophique; et nous admettons volontiers que toute théorie des récife de corail qui n'y fournit pas une réponse raisonnable, ne peut être tenue pour complète et satisfaisante. Quaht à ce qui concerne la vérité que nous nous proposons de démontrer dans cette argumentation, il suflBit parfaitement qu'une couche de ^ calcaire solide de vingt pieds d'épaisseur puisse être formée par l'action de ces petits animalcules. Or, cette conclusion, si abondamment démontrée par les faits, n'a aucunement à souf&ir de la difficulté que nous proposons.
Il sera intéressant, cependant, d'examiner en passant l'explication de ce phénomène, donnée pour la première fois par M. Darwin et maintenant très communément acceptée. Le célèbre naturaliste maintient que les récifs de corail sont tout entiers, — les fondements comme le reste, ' — dans la plupart des cas, le résultat de l'action organique exclusivement. Le zoophyte, aiuteur de cette construction, n'entreprend son travail que dans une eau comparativement peu profonde. Mais, à mesure qu'il construit, il arrive souvent que le lit de la mer s'affaisse dans la même proportion ; de cette manière, le récif croît sans cesse en hauteur à partir de sa base primitive , tandis que la masse vivante de zoophytes reste à sa surface supérieure, à une profondeur d'eau à peu près toujours la même.
On rapporte à l'appui de cette théorie un grand nombre d'arguments aussi curieux qu'ingénieux. Et d'abord, il n'y a rien de plus remarquable dans la} configuration physique du globe que rimmense prédominance de l'eau sur la terre, à travers les vastes étendues des mers, où abondent les récifs de coraux. Or, c'est
précisément ce qui aurait lieu dans Thypothèse de M. Darwin ; car, partout où la croûte terrestre a été s'aflPaissant sur une vaste échelle pendant de longues périodes, le domaine de la mer a dû être considérablement augmenté, et celui de la terre a dû être diminué, en proportion. Ajoutons que cette hypothèse s'harmonise parfaitement avec tous les phénomènes de récifs fonnant bordure, de récifs formant barrières, de récifs formant enceinte et d'îles à lagune. Le récif formant bordure représente en quelque sorte le premier degré de Tafifaissement. L'œuvre de construction doit commencer, en effet, tout près du rivage de quelque île ou de quelque continent, de façon à ne laisser qu'un petit esj)ace entre la terre et l'épaisse muraille de corail. Puis, à mesure que la croûte terrestre s'affaisse graduellement, l'eau empiète sur la terre ferme et forme un canal entre elle et le récif. Cependant, les zoophytes continuent de travailler et la roche de corail va sans cesse croissant, pendant que la base sur laquelle elle repose s'enfonce de plus en plus; chaque année, elle augmente de hauteur au-dessus du lit de la mer, sans être plus proche de la surface des eaux. Lorsque le canal, qui s'élargit sans cesse, a atteint une certaine limite, le récif formant bordure devient récif-barrière, ou récif formant enceinte s'il entoure une île. Enfin, ce dernier récif deviendra lui-même une île à lagune, lorsque les plus hauts pics de la terre qu'il entoure auront lentement disparu au-dessous de la surface des eaux.
En confirmation de sa théorie, M. Darwin cite de nombreux exemples montrant les degrés intermédiaires par lesquels doit passer, dans son hypothèse, tout récif de corail en voie de formation. Il découvre une transition graduelle, depuis l'humble banc de corail qui incruste le rivage rocheux jusqu'au récif qui entoure toute une île , comme Taïti , et qui en est séparé par un large canal.
Il montre ensuite comment ce canal devient insensiblement de plus en plus large, empiétant de plus en plus sur la terre, jusqu'à ce qu'il ne reste plus au-dessus des eaux que quelques pics des plus élevés. Enfin, il nous représente le cas de l'atoll parfait dans lequel on n'aperçoit plus aucune trace de terre et où le canal, devenu lagune, est entouré d'un récif de formation coralline, qui s'élève à pic d'une mer sans fond.
Nous étendre davantage sur cette ingénieuse hypothèse, ce serait trop nous écarter de l'objet que nous avons en vue. Il nous semble, cependant, que les arguments que l'on apporte en sa faveur méritent, pour le moins, une sérieuse attention, et nous pQUvons ajouter qu'ils reçoivent une nouvelle force des faits que nous aurons l'occasion d'exposer plus loin, lorsque nous parlerons des mouvements d'ondulation que l'écorce terrestre a éprouvés à différentes époques et en différentes localités, même depuis la période historique.
La formation et la structure des récifs de corail actuellement existants étant une fois bien établies, il est assez facile aux géologues d'attribuer une origine semblable à plusieurs des formations calcaires que l'on trouve dans la croûte terrestre. Bien que leur texture interne ait été considérablement modifiée, dans le cours des âges, par des influences chimiques ou autres, néanmoins les squelettes pierreux des zoophytes constructeurs de récifs sont assez facilement reconnaissables. Il n'est même pas rare de rencontrer des roches calcaires se présentant avec les mêmes apparences que les récifs de corail du sein des mers. « L'oolite, dit le docteur Mantell, abonde en coraux et contient des lits de calcaire qui sont tout simplement des récifs de corail, qui n'ont subi d'autre changement que celui de leur élévation du fond des mers et de la solidification de leurs matériaux. Le co-
ral-rag (1), de Wilts, présente en réalité tons les caractères des récifs modernes ; les polypiers qu'on y trouve appartiennent principalement à la famille des astrées, qui contribuent surtout aux formations qui s'effectuent actuellement dans l'océan Pacifique. Des coquille Sy des échinodermes^ des dents et des os de poissons, et d'autres dépouilles de la mer occupent les interstices du corail, et le tout est solidifié par du sable et du gravier, cimentés par des infiltrations calcaires et siliceuses. Ceux qui ont visité les régions où le coral-rag forme le sous-sol immédiat et est exposé à la vue dans des carrières ou des coupes naturelles, ont dû être frappés de la ressemblance de ces roches avec les bancs de corail modernes (2). »
La couleur si variée et tant admirée de nos marbres les plus fins est due bien souvent, en grande partie, à des squelettes de coraux encore très reconnaissables. M. Parkinson rapporte qu'il découvrit dans un bloc de marbre du commerce la membrane animale elle-même, par laquelle la chaux fut originairement extraite de la mer. Il plongea le marbre dans de l'acide muriatique étendu d'eau, et il raconte avec bonheur comment, le calcaire étant dissous et l'acide carbonique dégagé, il vit le tissu animal apparaître distinctement, sous la forme de légères membranes élastiques (3).
(1) Le coral-rag. des Anglais appartient aux terrains jurassiques supérieurs. (Voir plus loin le Tableau des terrains stratifiés.) C'est l'étage corallien de d'Orbigny. {Note du trad.)
(2) Wonders o/Geology, p. 648.
(3) Organic JRemains of a former world, t. II, p. 16.