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CHAPITRE XIl

CHRONOLOGIE GÉOLOGIQUE. ^ EXPOSÉ ET DÉVELOPPEMENT DES PRINCIPES DU SYSTÈME.

SIGNIFICATION DES FOSSILES. — PALÉONTOLOGIE. — CLASSIFICATION DES ANIMAUX ACTUELLEMENT EXISTANTS. — CETTE CLASSIFICATION CONVIENT ÉGALEMENT AUX FOSSILES. — SUCCESSION DE LA VIE ORGANIQUE. — LE TEMPS EN GÉOLOGIE NE SE MESURE NI PAR ANNÉES, NI PAR SIÈCLES. — PÉRIODES SUCCESSIVES MARQUÉES PAR DES FORMES SUCCESSIVES DE LA VIE. — LE BUT DU GÉOLOGUE EST DE PLACER CES PÉRIODES EN ORDRE CHRONOLOGIQUE. — LA POSITION DES' DIVERS GROUPES DE COUCHES NE SUFFIT PAS POUR ATTEINDRE CE BUT. — ON Y ARRIVE PRINCIPALEMENT A L'AIDE DES FOSSILES. — MANIÈRE DE PROCÉDER PRATIQUEMENT. — TABLEAU CHRONOLOGIQUE.

C'est donc un fait qu'il existe des fossiles. Allez où vous voudrez à travers le monde civilisé, et dans chaque ville principale vous trouverez un musée où le zèle et l'industrie de l'homme les ont réunis; descendez, là où vous pourrez le faire, dans l'épaisseur de l'écorce terrestre, — dans la carrière, dans la mine et dans la tranchée du chemin de fer, — et vous verrez que, nonobstant le pillage qui n'a pas cessé depuis deux siècles et plus, les inépuisables cabinets de la nature regorgent encore de ces débris organiques d'une vie antérieure.

Lorsque nous nous trouvons pour la première fois en présence de ces innombrables reliques d'un monde passé, nous sommes saisis d'un sentiment de trouble et d'admiration. Que les squelettes que nous avons sous les yeux, quoique maintenant flétris

et desséchés, aient été autrefois animés du souffle de la vie; que les arbres qui gisent à nos pieds^ fracassés et dépouillés de leurs branches, aient été jadis pleins de vie sur le sol terrestre, nous ne pouvons hésiter un seul instant à le croire. Mais, au delà de ce seul fait, tout est ténèbres et mystère. Ces squelettes décharnés, ces monstres bizarres, ces forêts pétrifiées, sont maintenant sans vie et silencieux comme la roche au sein de laquelle ils sont restés si longtemps enfouis. S'ils avaient la parole et la mémoire, ils auraient beaucoup à dire, sans doute, de cet ancien * monde dont ils faisaient partie, de ses continents, de ses mers, de ses rivières et de ses montagnes ; des diverses tribus d'animaux et de plantes dont il était peuplé; de leurs mœurs et de leur économie domestique ; de leur genre de vie, de leur mort et de la façon dont ils ont été enfouis dans ces tombeaux-, d'où, après un nombre de siècles que nous ignorons, ils ont reparu à la lumière du jour.' Mais, dans l'état où ils sont, nous ne pouvons que regarder et admirer. Nous n'avons là que des restes épargnés par la mort et la destruction. Il n'y a ni sentiment, ni mémoire , ni voix dans ces ossements desséchés, ni intelligence dans ces crânes vides, pour nous raconter l'histoire des temps antérieurs. Ainsi pense et raisonne l'observateur ordinaire. Mais bien différent est le langage du géologue. Ces os desséchés et flétris, nous dit-il, sont doués de la mémoire et de la parole ; et, si la langue qu'ils parlent peut sembler, tout d'abord, étrangère et obscure, elle n'est pas cependant en dehors de la portée de notre intelligence. Comme les oiseaux, les reptiles, les poissons et les autres symboles inscrits sur les obélisques de l'ancienne Egypte, ces os et ces coquilles ont leur signification cachée, qu'il appartient à la science de rechercher et de révéler. Ce sont des hiéroglyphes que la nature a imprimés sur ses œuvres, pour trans-

mettre aux âges futurs le souvenir des révolutions par lesquelles la terre a passé; et, lorsque nous parvenons à en saisir le véritable sens, ils nous retracent l'histoire de Tancien monde auquel ils appartenaient.

L'interprétation des fossiles est donc une des parties importantes de la géologie. Elle a pris rang, depuis quelques aimées, parmi les sciences, sous le nom de paléontologie , nom qui signifie, d'après l'étymologie du mot (TcaXaiwv Svtwv Xoyoc), cette science qui concerne les débri0 organiques d'une vie antérieure. L'honneur d'avoir le premier placé cette science sur une base solide, nous pourrions dire de l'avoir créée, revient de droit à l'illustre Cuvier, dont le nom jeta tant d'éclat sur la France, dans les premières années du siècle présent. Elle est donc encore dans son enfance, mais elle a déjà récompensé le zèle de ses adeptes par des révélations merveilleuses et inattendues. Nous nous proposons, en premier lieu, d'examiner les principes sur lesquels elle repose, et ensuite de jeter un rapide coup d'œil sur les conclusions auxquelles elle conduit.

Remarquons tout d'abord que l'existence de fossiles, profondément enfouis dans Técorce terrestre, vient confirmer puissamment la théorie géologique des roches stratifiées. Nous avons dit, le lecteur s'en souvient, que ces roches ont été déposées lentement, les unes au-dessus des autres, pendant un laps de siècles considérable, par l'opération de causes naturelles ; et nous avons vu comment cette doctrine est appuyée sur des arguments qui se fondent sur l'examen des roches elles-mêmes^ des éléments qui les composent et de la manière dont ces éléments sont réunis. Qu'on nous permette maintenant de faire observer avec quelle clarté le témoignage des fossiles semble conduire aux mêmes conclusions.

Et d'abord, les os et les coquilles, que nous trouvons maintenant, en telle profusion, bien au-dessous de la couche superficielle du globe, ont dû appartenir à des animaux qui vivaient sur ce qui était alors la surface de la terre. Or, nous les trouvons maintenant enfouis au sein de la roche compacte, et recouverts de nombreux lits de calcaire soliiie, de grès, de conglomérats, dans des centaines et des milliers de pieds d'épaisseur. Comment pouvons-nous expliquer ce fait, sans supposer que ces animaux, lorsqu'ils périrent, furent enfouis dans des matériaux sans consistance qui, dans la suite, se solidifièrent, et audessus desquels,* dans le cours des siècles, d'autres dépôts s'effectuèrent et finirent par produire ces nombreux groupes de strates plus ou moins fossilifères, que la géologie nous révèle aujourd'hui ?

En outre, c'est une partie de notre théorie que la formation des roches stratifiées s'effectua, en grande partie, au fond de l'eau. Les débris organiques que nous devons rencontrer dans l'écorce terrestre doivent donc être, pour la plupart, des restes d'animaux aquatiques, ou, si nous en trouvons qui appartiennent à des animaux terrestres, il doit s'agir surtout d'animaux qui vivent sur le bord des rivières ou des estuaires, et qui, après leur mort, ont pu être transportés par les courants et ensevelis dans la boue et le limon, dont presque toutes les rivières sont chargées en certaines saisons de l'année. Nous savons, en effet, que de tels animaux sont enfouis actuellement dans les deltas du Mississipi et du Gange, et il est raisonnable de supposer que la même chose a eu lieu dans les âges antérieurs. Or, ici le fait répond exactement à la théorie. Car les fossiles sont évidemment, pour la plus grande partie, les restes d'animaux qui ont vécu dans l'eau, et les animaux terrestres, comparativement

peu nombreux, dont les os sont conserrés dans la croûte du globe, ont dû fréquenter les bords des grands fleuves ou les marécages boueux des estuaires.

On voit comme un simple coup d'oeil jeté sur les fossiles peut être instructif. Mais ces mêmes monuments des temps anciens ont un sens plus profond, qui ne peut être saisi sans un minutieux et laborieux examen. Nos lecteurs savent que tous les animaux qui existent actuellement à la surface de la terre ont été groupés scientifiquement, d'après certains caractères bien marqués, en divers règnes, classes, genres et espèces. Il est admis, par exemple, que le cheval et le chien constituent deux espèces différentes qui appartiennent à la même classe des mammifères, et que Faigle et le moineau constituent deux espèces différentes qui appartiennent toutes les deux à la classe des oiseaux. A leur tour, la classe des manmiifères et la classe des oiseaux appartiennent toutes les deux au règne des vertébrés, parce que, bien que différentes sous d'autres rapports, elles s'accordent en ce que tous les individus des deux classes ont une colonne vertébrale, à laquelle se rattachent les autres parties du squelette intérieur.

Lorsque, vers la fin du siècle dernier, Cuvier se nrit à examiner de près les débris organiques des temps anciens, sur lesquels son attention avait été attirée par les ossements extraits des carrières de gypse de Montmartre, il apportait avec lui une connaissance très étendue des diverses formes que revêt la vie à travers le monde à l'époque actuelle. Il fut extrêmement frappé de la différence marquée qu'il découvrit entre les animaux vivants avec lesquels il avait été jusque-là en rapport, et ceux avec lesquels il venait de faire connaissance pour la première fois. Plus il étendit ses recherches, et plus cette différence lui parut manifeste, jusqu'à ce qu'enfin il devint parfaitement clair

que la très grande partie des animaux dont les restes sont conservés dans la croûte terrestre, n'ont pas de représentants dans la faune actuelle. Il remarqua néanmoins que, si l'espèce n'existe plus, il arrive bien souvent que nous avons encore des espèces du même genre; ou que, si ce genre, lui aussi, est éteint, nous avons d'autres genres de la même classe. De là cette première et importante conclusion à laquelle Cuvier arriva et qui a été confirmée depuis par des observations étendues : c'est que les animaux qui vécurent les premiers sur notre terre étaient, en général, fort différents de ceux qui y vivent actuellement ; c'est, en outre, qu'il y a une ressemblance bien nette entre ces deux catégories d'animaux, et qu'ils ont été créés sur un plan si strictement uniforme que les uns et les autres trouvent naturellement leur place dans le même système de classification.

A mesure que la science de la paléontologie fit des progrès et que de nouveaux faits furent chaque jour accumulés, une autre vérité fut peu à peu établie. On remarque, dans la distribution des fossiles, à travers les diverses couches de l'écorce terrestre, un certain ordre, une certaine loi régulière de succession, qui ne peut être le simple effet du hasard, et qu'il appartient à la science de constater et d'expliquer. Voici les faits : si l'on suit un groupe particulier de strates dans une direction horizontale, on rencontre toujours les mêmes ou à peu près les mêmes fossiles sur des centaines de milles carrés, souvent même sur un espace aussi étendu que l'Europe, quoique au delà de, certaines limites cette uniformité des fossiles disparaisse graduellement. Mais si l'on pénètre au travers des strates dans une direction verticale, les formes de la vie animale et végétale changent constamment. Après q^lques centaines de mètres au plus, l'on se trouve en présence d'un groupe de fossiles tout à

fait différent de ceux que ron avait traversés dans les couches supérieures. L'on s'aperçoit ainsi, à mesure que l'on pénètre dans l'épaisseur du globe, que chaque groupe de strates se trouve renfermer un ensemble de fossiles qui lui sont particuliers (1).

Il ne peut y avoir de doute raisonnable sur la vérité de ces faits. Ils ont été établis et confirmés par le témoignage positif de toute une armée de géologues, dont les recherches se sont étendues à toutes les parties du globe. Nous avons en outre, sur ce sujet, une sorte de preuve négative qui n'est guère moins convaincante que les preuves positives. Il n'est rien de plus aisé que de réfuter une proposition universelle si elle est fausse. Si ce n'est pas MIL fait que chaque groupe de strates, à mesure que l'on pénètre dans le sol, présente un ensemble de fossiles qui lui sont particuliers, cette assertion peut être réfutée par la simple indication de deux ou trois groupes différents contenant les mêmes fossiles. Il y a dans le monde entier des milliers de géologues à l'œuvre, avides de renommée, et celui d'entre eux qui pourrait renverser une théorie si généralement reçue rendrait son nom illustre. Or, quand une «ssertion peut être aisément réfutée si elle est fausse ; quand, en même temps, il y a un grand nombre d'hommes intéressés à le faire si la chose est possible, et que néanmoins aucune réfutation ne s'est produite, nous prétendons que cette circonstance est un argument convaincant en faveur de cette assertion. Tel est précisément le cas dont il s'agit. Nous pensons donc qu'il serait déraisonnable de ne pas accepter les faits allégués.

Examinons maintenant leur signification. Chaque groupe de

(1) Voir LyeU, Éléments de Géologie, 1. 1, p. 163; Pnncipesde Géohgie, t. Ij Jukes, Manval ofGtology^ p. 410-41 1 .

strates, on se le rappelle, nous représente la population animale -qui existait sur la terre pendant la période dans laquelle ce groupe particulier était en voie de formation. C'est, en quelque sorte, un musée dans lequel sont conservés, pour notre instruction, des monuments de cet âge de l'histoire du monde. Évidemment, ce n'est pas une collection complète, mais seulement une collection 4es restes qui ont pu échapper à la destruction et puis à la dissolution par quelque procédé d'embaumement naturel. En conséquence , lorsque nous constatons ime uniformité marquée dans l'assemblage des fossiles qui sont répandus sur un vaste espace horizontal dans quelque groupe de couches, nous en concluons que lorsque ce groupe était en voie de formation, il y avait une <3ertaine uniformité dans les animaux qui s'étendaient sur l'espace correspondant de la surface terrestre, absolument comme aujourd'hui les mêmes espèces animales se rencontrent sur une grande partie de l'Europe ou de l'Amérique. Et si cette uniformité des fossiles ne s'étend pas horizontalement jusqu'à une distance indéfinie, c'est une preuve de plus de leur analogie avec la création existante. Si, en effet, nous examinons la distribution actuelle de la vie animale sur la terre, nous trouvons une différence marquée -entre les contrées qui sont situées à de grandes distances Tune de l'autre , par exemple , entre l'Europe et l'Australie.

On remarque, en second lieu, à mesure que l'on pénètre dans l'écorce terrestre, que chaque groupe successif de strates a un ensemble de fossiles d'un caractère parfaitement distinct des groupes supérieurs et inférieurs. La conclusion à laquelle ce fait nous conduit est assez manifeste. Si, dans le premier cas, nous avons conclu que la faune d'une période, considérée en elle-même, ne variait pas sur des espaces fort étendus, nous devoas admettre -dans celui-ci que la faune de chaque période successive était par-

ticulière à cet âge, étant complètement distincte, dans son caractère, de celle des périodes qni Font précédée et suivie immédiatement. Il paraîtrait donc, comme sir Charles Lyell le suppose, « qu'il y aurait eu, à dater des temps les plus reculés, des apparitions successives de nouvelles formes organiques et des destructions correspondantes de formes préexistantes ; quelques espèces se seraient maintenues plus longtemps, d'autres auraient eu une durée plus courte, mais aucune n'aurait réapparu après avoir été anéantie (1). »

De ces principes*, les géologues en sont venus graduellement à construire im système de chronologie géologique, en d'autres termes, à déterminer l'ordre des temps pendant lesquels les nombreux groupes de strates qui composent l'écorce terrestre ont été formés, et à fixer ainsi l'âge de chaque groupe par rapport aux autres. Cette chronologie n'a point pour base l'unité de temps admise en histoire; elle se mesure par les périodes successives pendant lesquelles chaque groupe de roches fat à son tour lentement déposé à la surface du globe. Par exemple, les terrains houillers, si abondants dans le nord de l'Angleterre, sont beaucoup plus anciens que l'argile bleuâtre sur laquelle est bâtie Londres. Mais, si l'on nous demande de combien de temps l'un de ces dépôts est antérieur à l'autre, nous répondrons en donnant, non pas le nombre de jours, d'années et de siècles qui se sont écoulés dans l'intervalle, mais le nombre de formations différentes qui les séparent l'une de l'autre. Nous dirons que le terrain houiller proprement dit appartient à la formation carbonifère; que cette formation fiit suivie successivement des formations permienne, triasique, jurassique et crétacée, et que cette dernière fut «

(1) LyeU, Éléments de Géologie ^ t. I, p. 163.

recouverte de Tétage éocène, auquel appartient Targile de Londres. Quant à la durée précise de chacune de ces périodes, les géologues ne peuvent arriver qu'à des conjectures extrêmement incertaines. Leâ uns parlent de milliers, les autres de millions d'années; les plus sages d'entre eux avouent franchement qu'ils n'ont pas de données suflfeantes pour arriver à un chiffre quelque peu exact. Néanmoins, ils s'accordent tous sur ce point, que les âges dont le souvenir nous est conservé dans l'histoire, c'est-àdire les six mille dernières années , ne sont qu'une petite partie d'une période géologique. Comparées aux volumineuses chroniques gravées dans l'écorce de la terre, les annales écrites par la main de l'homme ne constituent qu'une fraction insignifiante de l'histoire du monde. Nos lecteurs aimeront peut-être à connaître la manière dont ce merveilleux^système de chronologie géologique est construit et développé.

On pourrait s'imaginer, à première vue, que l'ordre chronologique dans lequel les différentes strates fru*ent déposées est facile à établir, par la position relative qu'elles occupent. Puisque chaque strate, lorsqu'elle se forma, fut déposée à la surface alors existante du globe, il est clair que celle qui se trouve le plus haut dans la série doit être la plus récente , puis celle qui vient immédiatement au-dessous, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'on arrive à la dernière et à la plus inférieure, qui doit être la plus ancienne de toutes. Rien ne pourrait être plus satisfaisant que ce raisonnement, si chaque couche s'étendait sur toute la terre et si , une fois déposée, elle n'était jamais déplacée dans la suite. Nous pourrions alors considérer chaque strate comme un volume de l'histoire naturelle du globe, volume qui, une fois terminé, eût été déposé sur ceux qui contiennent les chroniques des âges antérieurs ^ et, de cette manière, la position de chaque strate serait

en elle-même une preuve suffisante de la période à laquelle elle appartient.

Mais tel n'est pas le cas. Nulle part récorce terrestre n'offre une série complète déroches stratifiées. Dans toute section, nous ne trouvons que quelques-uns des groupes familiers aux géologues; et, si Y on suit ces groupes dans une direction horizontale, on trouve invariablement que quelques-unes des couches diminuent d'épaisseur et finissent par disparaître, pendant que de nouvelles strates se développent graduellement entre deux groupes qui étaient auparavant en contact immédiat. Eemar quons, en passant, que ce fait s'applique parfaitement à la théorie que nous avons soutenue jusqu'ici. Les roches stratifiées, avons-nous dit, se déposèrent sous l'eau ; dès lors, les couches d'une période donnée ne furent pas répandues sur tout le globù, mais tout au plus sur les parties alors submergées. La période suivante s'ouvrit par un changement dans les limites de la terre et des eaux, et la formation des strates cessa en quelques localités pour commencer en d'autres, et ainsi de suite, d'époque en époque. Par conséquent, à tous les âges, les surfaces sur lesquelles se sont effectués les dépôts ont été d'une étendue limitée, et toujours elles ont changé. Il faut tenir compte aussi de l'action de la dénudation. Plusieurs des strates déposées dans les profondeurs de l'Océan ont dû être, dans la suite, emportées par les brisants, pendant qu'elles émergeaient lentement du sein des eaux, et plus tard encore, peut-être, elles ont été réduites à leurs éléments primitifs et reportées à la mer par l'action des fleuves, de la pluie et de la gelée. Il résulte donc, aussi bien de l'examen attentif des faits que de notre théorie y qui s'harmonise si complètement avec les faits, ique toute section de l'écorce terrestre ne nous présente qu'une série interrompue et très imparfaite des strates. Ce sont.

en quelque sorte, comme les volumes dépareillés d'un long ouyrage, et quoique juxtaposées, elles peuvent appartenir, néanmoins, à des époques géologiques fort distantes Tune de l'autre. Il suit de là q^e, pour bâtir un système complet de chronologie géologique, il est nécessaire de réunir ces volumes dépareillés, comme on peut les appeler, du grand calendrier géologique , et d'assigner à chacun sa propre place dans la série. Cette tâche difficile et compliquée est accomplie principalement à l'aide des fossiles. Nous avons déjà montré que les fossiles, que l'on trouve enfouis dans -chaque groupe de strates, représentent la vie organique de la période pendant laquelle ce groupe de strates était en voie de formation. Nous avons vu, en outre, que chaque période était marquée par l'existence d'une création animale et végétale qui lui était particulière. Si donc nous trouvons que les fossiles de deux régions différentes présentent le même caractère général, nous pouvons conclure que les lits dans lesquels ils sont conservés furent déposés à la même époque, et par conséquent, appartiennent à la même période géologique. Au contraire, si nous découvrons, dans certaines limites, deux groupes de terrains contenant un ensemble de fossiles totalement différents, c'est une preuve que ces deux groupes ne ftirent pas déposés en même temps et qu'ils doivent être rapportés à différentes époques [du calendrier géologique (1). Voyons maintenant de quelle manière le

' (1) n ne faudrait pas, cependant, s'exagérer l'importance de ce caractère purement paléontologique, au point de vue de la classification des terrains. Les fossiles ne sauraient sufi&re, en général, pour fixer d'une manière certaine l'âge relatif de la couche qui les renferme. On connaît, en effet, l'étonnante variété de formes que revêt aujourd'hui la vie dans les différentes parties du globe. Or, rien ne prouve que cette localisation, que ce cantonnement des espèces n'ait pas existé aux divers âges géologiques, spécialement dux époques qui précédèrent de plus près la nôtrej car alors, sans doute, la terre était déjà

géologue procède dans rapplication de ces principes généraux. Il prend d'abord une contrée, par exemple, l'Angleterre, et dans cette contrée il choisit un district particulier pour commencer. Il y examine plusieurs coupes différentes et se familiarise avec toiftes les strates du voisinage' et avec Tordre dans lequel elles sont superposées. Supposons qu'il trouve trois groupes différents placés l'un au-dessus de l'autre , et appelons ces groupes A, B et C ; A étant le groupe inférieur, B étant immédiatement audessus de A, et C au-desSus de B, l'ordre chronologique de ces couches sera donc A, B, C. Il étudiera ensuite les fossiles qu'il trouve enfouis dans chaque groupe. Pour plus de commodité, nous pouvons désigner les fossiles de A par la lettre a, ceux de B par h, et ceux de 0 par c; or, d'après les principes exposés plus haut, ces trois groupes de fossiles seront spécifiquement distincts l'un de l'autre, chacun d'eux caractérisant un groupe particulier de strates. Notre géologue passe ensuite dans un district voisin, et là il examine, comme auparavant, un certain nombre de coupes. Supposons qu'il rencontre de nouveau les groupes A et B ; ou bien il aura pu suivre les couches d'un district à l'autre, par des observations faites le long de sa route ; ou bien la nature du pays aura rendu de telles observations impossibles; ou bien les

partagée en différents climats, et Ton sait que la distinction des climats est, au fond, la vraie cause de la variété d'aspects que présentent la faune et la flore contemporaines. Jl ne faut donc pas s'attendre à rencontrer, du moins parmi les formations récentes, les couches d'un même âge géologique caractérisées par les mêmes débris d'animaux et de végétaux , et ce serait, croyons-nous, s'exposer à de graves erreurs que de conclure toujours de la diversité des fossiles de deux terrains à la diversité d'âge et d'origine de ces mêmes terrains. Deux couches, pour être synchroniques; ne présentent pas nécessairement les mêmes caractères paléontologiques j de même que la faune et la flore actueUes de l'Europe et de la Nouvelle-Hollande, par exemple, pour être contemporaines, n'en sont pas moins, on peut le dire, totalement différentes. {Note du traducteur.)

observations auront été si imparfaites qu'on ne pourrait en déduire aucune conclusion certaine relativement à l'identité des couches. Mais , en tous cas, si le nouTeau district abonde en fossiles, le géologue n'hésitera pas longtemps. Il reconnaîtra le groupe A par les fossiles a, et le groupe B par les fossiles h. Cependant, un fait important attire bientôt son attention. Le groupe C a entièrement disparu et n'existe pas dans ce district ; mais à sa place, entre A et B, il y a un nouveau groupe de roches qu'il n'a pas encore vues, avec un assemblage de fossiles différent de a, ô et c. Nous appellerons ce nouveau groupe X et ses fossiles X. Il est clair que la formation de X a dû s'effectuer entre la formation de A et de B, et nous avons maintenant pour ordre chronologique A, X, B, C. De même, un autre district peut fournir un quatrième groupe de strates, soit Y, ayant sa place entre B et C. L'ordre chronologique sera alors A, X, B, Y, C. Le géologue continue ainsi ses explorations jusqu'à ce qu'il ait parcouru toute la contrée et disposé les principaux groupes de strates d'après l'ordre chronologique dans lequel ils furent déposés.

C'est de cette manière que toute l'Angleterre a été minutieusement explorée depuis cinquante ans. La tâche fut entreprise par William Smith, qui est appelé à juste titre le père delà géologie anglaise. Après des recherches multipliées, qui lui demandèrent plusieurs années, et pendant lesquelles il parcourut à pied toute la contrée, cet homme éminent publia, en 1815, sa Carte géologique de l'Angleterre, du pays de Galles et d'une partie de l'Ecosse, œuvre que sir Charles Lyell donne comme un monument durable, qui atteste un talent original et une persévérance extraordinaire. Des centaines de géologues marchèrent dans la voie tracée par lui, explorant chaque jour de nouvelles régions, et, par les faits qu'ils révélaient, suppléant ce qui manquait à

l'œuvre de Smith, corrigeant ce qu'il y avait de défectueux et confirmant ce qui était vrai, de sorte que maintenant, on peut le dire, les roches stratifiées d'Angleterre sont presque aussi bien connues et aussi complètement reproduites sur des cartes que le sont ses comtés et ses villes, ses rivières, ses lacs et ses montagnes.

Les géologues ne forent pas non plus inactifs dans les autresparties du.monde. L'Allemagne, la France, l'Italie, plusieurs régions même de l'Amérique et de l'Australie furent explorées avec soin d'après les mêmes principes que l'Angleterre. La comparaison de ce^ diverses observations a permis de fixer d'une manière assez certaine l'ordre chronologique des strates sur une partie considérable de la terre, mais plus particulièrement de l'Europe. Nous avons essayé de reproduire cet ordre sous une forme intelligible et sensible au moyen du tableau ci-contre (1).

(1) On trouvera à la fin de ce volume (note G) un tableau plus complet de la série des terrains telle qu'eUe résulte des travaux récents de nos meilleurs géologues français. {Note du trad,)

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