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CHAPITRE PREMIER

Naissance, 1772. — Jeunesse et éducation. — La mère de famille. — La Révolution chasse de Lyon les de Géramb en 1790. — Voyage en Italie : la reine Caroline de Naples et le prince d'Esté. — Entrée de Ferdinand à l'Académie militaire de Vienne, 1791.

FrÊ^nçois-Ferdinand de Géramb naquit à Lyon (i) le i4 janvier 1772, et, comme c'est encore le recommandable usage de bien des familles chrétiennes, fut porté le même jour aux fonts-baptismaux de l'église Saint-Pierre (2).

A ce titre le héros de cette histoire appartient à la

(1) Toute sa vie, le P. de Géramb devait rester très attaché à cette ville et y revenir ciiaque fois qu'il le pouvait. « La bonne ville que la ville de Lyon » écrivait-il un jour, dans son Voyage de la Trappe à Rome, p. 79.

(2) Copie des actes de naissance et de baptême, aux Archives nationales, F. (7) 6506, pièces 15 et 16. Je ne sais pourquoi un document conservé ib. (p. 22) lui donne le prénom d'Ignace qu'il n'a jamais porté, mais était celui de son parrain, d'où peut-être la confusion.

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France, comme encore par sa mère qui était lyonnaise, on va le dire. Son nom n'a-t-il pas aussi une physionomie, si Ton peut ainsi parler, toute française? son caractère, ses qualités et défauts, sont aussi plutôt ceux de notre race (3).

Hâtons-nouscependant d'ajouter que si son père, le iaron (/() Julien-Ferdinand de Géramb, s'était fixé à Lyon en 1753 pour y continuer l'importante maison de commerce (5) dont son oncle le baron Jean- Joseph de Géramb, seigneur de Schemnitz, avait été le fondateur (6), il avait gardé la nationalité autrichienne et exerçait même à Lyon les fonctions de <( syndic de la nation allemande )). Ce qui, du reste, ne devait pas l'empêcher d'obtenir, en septembre 1760, des lettres de bourgeois de la grande ville (7).

(3) Français par naissance, dit le P. Irénée (p. 248), il en avait l'esprit, la gaité, la politesse ex<ïuise, et aussi cette mobilité de goûts, cette légèreté de caractère. » L'abbé Angot, dans son Diciionnairc de la Mayenne dit, peu aimablement mais assez exactement : « î'rançais par la naissance, le futur trappiste en conserva toute sa vie les qualités et les défauts, avec la suffisance et l'ostentation des magyars en .plus. » (II, p. 283.)

(4) Les de Géramb originaires de Hongrie, avaient été anoblis par l'empereur Rodolphe II. (Cf. VAnnorial général de Riestap. p. -/Gl, où sont décrites les armoiries des deux branches.) « En 1720, la souche se divisa en deux branches : la première garda les seigneuries de Possenhoff et de Nass; la seconde (d'où descendra le P. de Géramb) devint la branche de Schemnitz. » P: Irénée, p. 3. Il semble donc que la note de M. Lenôtre (p. 78) où il dit que le P. de Géramb fut nommé baron en 1809 est inexacte : il naquit baron et ne le devint pas.

(5) C'était une maison de soieries que les de Géramb dirigeaient avec une autre famille autrichienne fixée à Lyon et du nom de Warissembourg. (Irénée, ib.)

(6) Il avait aussi fondé la société des mines d'or de Schemnitz gui longtemps devaient enricliir la famille de Géramb, et Qui sont encore exploitées aujourd'hui.

(6) Arch. nat., pièce 23.

(7) M. Lenôtre, p. 90.

Vers 1768, Julien-Ferdinand de Géramb épousa Marie-Madeleine La Sausse, qui descendait d'une ancienne famille de Basse-Auvergne, mais que recommandaient ses vertus encore plus que sa noblesse et la haute culture de son esprit. Dieu bénit cette union par la naissance de six enfants : celui dont nous racontons l'histoire fut le second. Nous retrouverons les uns et les autres dans le cours du récit (8).

La baronne de Géramb s'occupa avec soin de l'éducation de cette nombreuse famille, et fut à la hauteur de cette lourde tâche. C'est l'aîné des garçons François-Ferdinand qui devait lui donner le plus de peine. Très doué des dons du cœur et de l'intelligence, il avait une nature ardente et passionnée, et dès l'enfance montra ce qu'il allait être toute sa Yie (9) : généreux, enthousiaste^ franc, mais d'un

(8) Le troisième était aussi un garçon qu'on appela Lé )poM Fleury. Il devait fournir une belle carrière militaire, être brigadier général en 1825, pourvu en 1829 d'un régiment de hussards qui porta son nom. Il mourut en 1855 général de cavalerie en retraite.

Des quatre filles : Barbe-Julie, l'ainée de toute la famille, épousa le baron de Redl dont la descendance existe encore; une seconde, Adèle, mourut en bas âge; la troisième devint la femme du baron de Riéger, et la dernière, Marie-Madeleine. du baron d'Erstenberg, dont l'un des fils vivait encore à l'époque où le P. Irénée (1879) termina son précieux manuscrit et à qui il fut redevable de précieux renseignements, que nous avons utilisés à notre tour.

(9) Un de ses biographes l'a dit en termes excellents : « Son éducation fut... mélangée de perfections et d'imperfections, de craintes et d'espérances. On devinerait sans peine à voir ses actions ultérieures qu'il fit preuve dès l'abord d'une activité rare et d'une égale richesse de sensibilité. Cette nature nerveuse et ardente à l'excès devait passer rapidement de la croyance à la passion, et de la passion à la violence. Il étudiait avec frénésie, ou se livrait de même aux étourderies de son âge. Questionneur intrépide, il y avait dans ses instances, l'espèce de despotisme suppliant qui distingue admirablement ses brù-

. lantes Aspirations à Dieu. » {Bioaravliic du clergé contemporain. par un solitaire.)

tempérament irascible, d'une légèreté qui allait parfois jusqu'à l'étourderie, d'une exubérance qui le portait à se mettre toujours en avant. Symptômes plutôt affligeants qui désolaient sa mère, à qui le père, absorbé par ses affaires, laissait, semble-t-il, tout le souci de cette difficile éducation, (x Vouloir assouplir « par des voies de rigueur une nature aussi impé- « pétueuse eut été tout compromettre et envenimer « le mal au lieu de le guérir. La vertueuse mère le a sentit ; c'est pourquoi sa résolution fut prise de ne (( procéder à la réforme du naturel de son fils qu'en « faisant appel aux seules inspirations de sa propre douce ceur. Tantôt par ses airs chagrins et ses larmes elle (( cherchait à exciter sa sensibilité native; tantôt elle « s'étudiait à. piquer son émulation en mettant en jeu « son humeur chevaleresque et sa passion pour la « gloire. Néanmoijis cette marche habituelle n'empé- « chait pas que parfois aux grandes fautes elle n'ap- « pliquât de grands remèdes. Quand la journée s'était u signalée par quelqu'étourderie plus saillante, ou (( par quelque révolte plus accentuée que de coutume, H après la prière du soir qui suivait toujours l'exerce cice du catéchisme, Mm.e de Géramb qui avait « l'habitude de présider elle-même au coucher de ses « enfants, et, avant de les quitter, les bénissait et les « embrassait l'un après l'autre, ne jetait pas même <( un regard de pitié sur le malheweux criminel. Ferce dinand, étonné de n'avoir point de part à ces cacc resses, s'écriait : Et moi, bonne maman, est-ce que ce vous ne m'embrasserez pas.»^ — Non, Monsieur, je ce ne vous embrasserai pas, parce qu'aujourd'hui ce vous avez été un orgueilleux et je n'aime pas les ee orgueilleux. Alors le pauvre enfant se jetait à terre cv en demandant pardon ; mais la nmère se montrait

<( inexorable, et la nuit se passait sans dormir dans « les sanglots et dans les larmes (lo). »

Si Mme de Géramb ne devait pas réussir à dompter et à assouplir complètement l'exubérante nature de son aîné, — peut-être ne faut-il pas le regretter, — en revanche elle sut lui inculquer comme à tous ses enfants les plus précieux de tous les dons, une foi sûre, une piété convaincue ; foi qui, aux jours les plus difficiles de son orageuse existence, ne devait jamais recevoir d'atteinte et après les plus grands écarts le ramener non seulement dans le droit chemin mais finalement dans la voie de la sainteté : piété tendre et sensible, qui fit le charme des années de son enfance et de sa jeunesse (ii).

(( Volage et remuant partout ailleurs, son maintien (( devenait grave au pied des saints autels. A genoux, « les mains jointes, le regard toujours fixé sur le ta- « bernacle, il restait immobile. Que disait-il au Maî- « tre de son âme.»* peut-être n'en savait-il rien lui- « même, mais il était heureux; et longtemps après, « le souvenir de ce bonheur lui en arrachait le tou-

(10) P. Irénée, p. 12. — Pour .tous ces détails de la première enfance du P. de Géramb, l'auteur, nous le rappelons, a eu par la famille du Père, des renseignements de première source.

(11) Un jour, à Bethléem, le P. de Géramb repassait avec attendrissement les souvenirs de ces années de son enfance, où « déjà la lecture des saints livres faisaient ses délices »... où continue-t-il « une mère qui, elle aussi, se nommait Marie, mêlait à ces admirables récits les naïfs commentaires de sa piété et de sa tendresse, rendait sensible à mes yeux, au moyen de gravures, ce que ma trop jeune intelligence toute seule n'eût pas bien compris, répondait à mes petites questions et ne paraissait jamais plus heureuse que lorsque je l'importunais de mon innocente curiosité :

Oh! montre -no us la Bible et les belles images, Le ciel d'or, les saints bleus, les saintes à genoux, L'enfant JESUS, la crèche, et le bœuf et les Mages, Fais-7}ous lire du doigt, dans le milicti des pages. Un peu de ce latin qui parle à Dieu de nous. » {Pèlerinage à Jérusalem, l, p. 150.)

G GÉNÉRAL ET THAPPISTE

(( chant aveu (12). » C'est dans un fragment de son journal (i3) que nous le trouvons. «... iVlors se retra- « cèrent à mon imagination ces temps heureux de ma « jeunesse, ces beaux jours de bonheur où Jésus était (x le principal objet de ma tendresse et de mes plus « chères affections ; ces jours où le livre qui me « parlait beaucoup de Jésus était toujours celui que « je chérissais le plus et où je ne pouvais voir le (( nom de Jésus,, ce nom sacré, ce nom si doux, sans (( y porter mes lèvres avec un sentiment ineffable ; (( ces jours où chaque pauvre, chaque malheureux,. « chaque être souffrant me rappelait Jésus !... Alors « se représenta vivement à mon esprit, ô touchant « souvenir ! le jour fortuné où, un cierge en main et « en grand appareil, j'entrai, accompagné du verce tueux gouverneur qui forma mon jeune âge, dans « l'enceinte sacré, et approchai pour la première « fois, le cœur palpitant de crainte, d'espérance et u d'aiîiour, du céleste banquet pour m 'unir à mon « Dieu (îli). »

Bientôt vint le moment où l'éducation maternelle dût être complétée par l'instruction donné par des maîtres. Lyon, comme toutes les grandes villes de France, en possédait à cette époque de savants et d'expérimentés. Il y avait aussi d'excellents établissements d'instruction publique. La situation de fortune des Géramb permettait de donner la préférence à

(12) p. irénée, p. 14.

(13) Frarjment du Journal d'un ancien militaire, p. 34-33. — nous commençons à citer les propres paroles du P. de Géramb, ce que nous ferons le plus possible dans ce livre, — publié à la suite de son opuscule intitulé : Aspirations aux Sacrées Plaitf,

(14) Ceci rappelle les belles effusions sur le saint nom de JÉSUS de saint Bernard dont le P. de Géramb devait un jour être le disciple. Les connaissait-il quand il écrivait ce fragment?

l'instruction en famille par plusieurs professeurs. Tout entier à ses études, le jeune Ferdinand ne tarda pas à enrichir son esprit des connaissances les plus variées : il apprendra et écrira couramment quatre langues vivantes en dehors du français (i5) et sans parler du grec et du latin ; il montait à cheval, il faisait des armes, il peignait, il jouait du piano, rehaussait enfin « l'ensemble de qualités si brillantes « par l'exquise politesse de sa parole, l'élégance aris- <( tocratique de ses manières et les grâces incomp.ira- (( blés de son esprit, dont le tour, légèrement em- <( preint d'originalité, jetait tant de charmes daTis « sa conversation, et dont l'enjouement pétillait tou- <( jours de reparties pleines de finesse (i6). »

(15; Plus tard il aura l'usage, sinon la connaissance approlondie de onze langues. [Lenôtre, p. 88.)

(16) P. hxnéc, p. is. — « Il ne paraît pas, dit encore cet ■auteur (Petite vie, p. 9) que son Instruction ait été poussée jusqu'à la perfection dans les hautes sciences, quoiqu'il en eût une connaissance plus que suffisante. Mais il excellait dans toutes les sciences propres aux personnes destinées à vivre dans le grand monde... l'histoire, les langues, les belles-lettres, le maniement des armes, le dessin, la peinture, la musique. ..>.

Les ; ouvrages qu'il devait écrire plus tard témoignent d'une haute culture littéraire. A l'en croire cependant il ^1 n'avait appris nulle part à écrire », et de fait, il ne semble pas s'être jamais préoccupé d'écrire comme un académicien. Un jour cependant, dans une lettre à son cousin M. La Sausse, il s'excuse des imperfections de son style. « Tout ce que je vous écris est bien mal dit : 4 fois le même mot dans 6 lignes. Cela prouve mon ânerie. J'espère cependant qu'à travers ce )icc plus ultra de non-sens, vous reconnaîtrez le cri d'un cœur qui vous est absolument dévoué. » Notons enfin que dans plusieurs de ses ouvrages se lisent des morceaux en vers français d'une assez bonne facture; qu'un jour il devait adresser à l'empereur François I^ une élégie de vingt strophes en langue italienne et que bien plus tard, moine à Oelenberg, il fit en l'honneur d'une nouvelle abbesse une pièce de 50 vers allemands qu'on conserve encore aujourd'hui dans les archives des Trappistincs, avec un discours adressé à une Sœur pour .sa profession. Etant encore dans le monde et à la cour de Vienne, il avait publié des Poésies à la gloire de la maison de 7'ahshourri, ea allemand, qui furent éditées avec luxe et illustrées par les premiers artistes de l'époque.

Cette première période de l'éducation des jeunes de Géramb terminée, leur père songeait, en vue d'une carrière"" choisif, à la faire compléter par des études supérieures, lorsque la grande Révolution éclata, venant modifier tous ses projets, a Avec celte sûreté (( d'instinct et cette précision de vue qui dictaient ses « jugements » (17), le baron de Géramb mesura d'un coup d'œil toute la portée du mouvement politique : riche, étranger, il comprit le danger de sa situation et malgré les liens qui l'attachaient à Lyon (18), se décida, après avoir rapidement mis ordre à ses affaires, à quitter la France. C'est le 10 septembre 179a que toute la famille de Géramb sortait de Lyon.

Avant cependant de se diriger sur la capitale de l'Autriche où elle devait se fixer, le baron de Géramb pour parachever l'éducation littéraire et artistique de ses enfants, eut l'idée de leur faire visiter l'Italie. Avec quel enthousiasme Ferdinand accomplit ce beau voyage, il est facile de le conjecturer. Il avait 18 ans. On s'arrêtait partout où il y avait un souvenir historique à recueillir; partout où il y avait quelqu 'œuvre d'art à contempler, et Dieu sait s'il manque de l'un et de l'autre dans ce pays! Le précepteur des jeunes gens les accom.pagnait, et Tite-Live à la main, s'étudiait à dégager de ces leçons à ciel ouvert tous les enseignements capables d'élever leur âme à des pensées sérieuses. Mais, racontait quarante ans plus tard le P. de Géramb (i9), c'est la joie de vivre qui domi-

(17) Expressions du P. Irénée, p. 20.

(18) On se souvient que sa femme était de Lyon. Elle y laissait ses vieux parents, deux frères et sœurs. Plusieurs membres de cette famille de La Sausse jouèrent un beau rôle pendant la Révolution, restant fidèles à leur loi au péril de leur vie.

(19) Dans son Pèlerinage à Jérusalem, t. l, p. 17.

nait dans son cœur. « Je rêvais alors le bonheur. Un océan de jouissances se présentait à ma bouillante imagination, car alors j'étais entouré de tout ce qui peut rendre heureux sur la terre. L'avenir s'offrait à mes yeux comme un palais enchanté; je ne voyais aucun obstacle, je voulais tout et je croyais pouvoir obtenir tout ce que je voulais... Italie ! sur ton sol je cherchais à épuiser la coupe de tous les plaisirs... Je n'ai su que plus tard ce qu'était le bonheur. Vous nous avez fait pour vous, ô mon Dieu ! notre cœur ne trouve de repos qu'en Vous... (20). »

Pise, Florence sont successivement visités par nos voyageurs qui ont hâte cependant d'arriver à Rome, où leur séjour fut assez long, mais où les antiquités profanes semblent avoir fait plus d'impression sur Ferdinand que les monuments de la Rome chrétienne. Plus tard il devait avoir le loisir de les étudier à fond. Un épisode de la visite de la basilique de Saint- Pierre le peint admirablement et mérite d'être consigné ici. Laissons-le nous le raconter lui-même (21). (( Plus empressé de visiter la coupole de Saint-Pierre que le tombeau des apôtres, je montai jusque dans la boule et ensuite sur la croix qui la surmonte. Il y a peu de personnes qui, à ce degré d'élévation, puissent se défendre d'un certain effroi; pour moi, j'y fus à peine que j'y écrivis mon nom avec de la craie dont je m'étais muni dans cette intention, comme si de là mon nom eut dû voler plus rapidement au temple de Mémoire, et je n'aspirai plus qu'à quitter cet endroit. Sous mes yeux était une petite échelle de fer, en dehors de la coupole ; c'est par cette voie que

(20) Le Père de Géramb cite ici une parole célèbre de saint Augustin.

(21) Voyage de la Trappe à Rome, p. 233.

j'étais monté, c'est par celte voie qu'il me fallait des- <:endre. Mais, en montant, forcé d'attacher mes regards à l'échelon sur lequel se portait d'abord ma main, je n'avais qu'un point à contempler, tandis qu'en descendant je ne pouvais m 'empêcher de plonger mes regards sur cette place de Saint-Pierre que je voyais à 600 pieds au-dessous de moi et qui ne me présentait qu'un abîme. Que devins-je alors, moi qui n'avais jamais pu regarder sans éblouissement d'un quatrième étage en bas. La tête me tourna tellement que je criai à mon frère qui avait passé devant, qu'il ;m 'était impossible de descendre sans risquer ma vie ; que réduit à rester 011 j'étais, je le priais de faire mes adieux à ma famille, de ne pas m 'oublier et de vouloir bien donner à mes amis ma nouvelle adresse : à M. le hwon Ferdinand de Géramb^ en dehors de la boule du dôme de la basUique de Saint-Pierre à .Rome.

(( Je ne sais si ces adieux parvinrent jusqu'à ma famille ou s'ils furent emportés par le vent, mais ce ■qu'il y a de certain, c'est qu'il ne me reste aucune idée de la manière dont je sortis de là. Je puis encore -assurer que je n'ai pas envie d'y remonter, quoiqu'on y monte maintenant plus commodément. »

L'hiver tout entier se passa dans la Ville éternelle que Ferdinand devait un jour habiter et où il devait mourir. A ce moment il était tout entier aux jouissances artistiques dont son âme était comme enivrée. <( iVîusicien distingué, dessinateur de goût, il se laissait facilement impressionner : le chant de l'orgue dans les églises le faisait pleurer, une toile de Raphaël ou de Giotto le plongeait, des heures entières, dans un de ces états de contemplation extatique où. la trie n'agit plus et où les ressorts de la vie sem-

blent arrêter leur jeu pour laisser au sentiment toute sa plénitude d'action. Ses jours de bonne fortune étaient ceux qu'il passait dans la chapelle Sixtine si splendidement ornée par les pinceaux du Pérugin et de Michel-Ange, ou dans les galeries du Vatican à côté de ces incomparables fresques de Raphaël dont chaque figure est un triomphe et chaque scène tout un poème (22). »

Mais il restait à nos voyageurs bien d'autres merveilles à visiter dans cette merveilleuse Italie, et le printemps arrivé, ils quittaient Rome pour le sud de la péninsule.

A Naples les a.ttendatt le plus bienveillant accueil. Muni d'une lettre de recommandation de l'archiduc Charles d'Autriche dont il avait été autrefois le compagnon d'armes, le baron Julien de Géramb fut reçu très cordialement par la reine des Deux-Siciles, la fameuse Caroline d'Autriche, sœur de l'empereur et aussi de notre infortunée Marie-Antoinette. « Non seulement les difficultés d'étiquette furent aplanies, mais toutes les portes du palais s'ouvrirent d'ellesmêmes sur le passage de nos voyageurs... et la reine fit mettre à leur disposition tout ce qui pouvait leur être nécessaire, soit en guides, soit en chevaux pour leurs excursions (28). » Les de Géramb en u^ent largement, et tous les environs de Naples furent successivement visités. Les enfants royaux, François et sa sœur la princesse Marie- Amélie, — la future reine des Français que le P. de Géramb retrouvera plus fard aux Tuileries, — étaient souvent de ces parties de plai'^ir dont notre Ferdinand était l'àme. « Coups hasardeux à tenter, mauvais pas à franchir, excava-

(22) P. Ircncc, 23.

(23) Ib., p. 25.

lions de fouilles à visiter, jeu pour lui ! En mer, c'était lui qui tenait l'aviron ; à Pausilippe, ce fut lui encore qui fit l'expérience de l'œuf sous les galeries brûlantes du volcan endormi ».

La reine Caroline voulait être instruite de toutes les prouesses du jeune étourdi. Elle en riait de bon scœur et en plusieurs circonstances ne manqua pas de lui donner des marques de sa faveur et de son estime. « Ce qui lui plaisait dans le jeune homme, -était moins son humeur chevaleresque et ses grands airs décidés que son inépuisable enjouement, toujours fécond en reparties pleines de finesse et d 'à-propos imprévues (24). » Volontiers elle l'eût attaché à sa cour, si le- baron son père n'eût objecté sa grande jeunesse. Mais elle le retrouvera un jour, et la veille du départ de la famille de Géramb, elle remit à son petit favori un magnifique camée provenant des fouilles de Pompéi, en lui assurant que quelle que fût plus tard sa fortune, il pouvait compter sur ses bonnes grâces et y faire appel quand il le voudrait (25).

En quittant Naples, nos voyageurs employèrent encore un mois à visiter Spolète, Ancône, Bologne, Venise pour arriver vers le milieu de l'été 1791 à Milan, d'où ils se rendirent à Monza auprès de l'archiduc François de Lorraine, gouverneur de la Lombardie, à qui sa sœur, la reine de Naples, les avait annoncés. Là aussi gracieux accueil de toute la famille princière. Là aussi, notre Ferdinand se concilia tous les cœurs par la gaîté de son esprit, l'ouverture de son

(24) P. Irénée, p. 26.

(25) La reine Caroline n'était pas encore tombée dans les dérèglements qui plus tard devaient terntr son existence. Mais déjà elle gouvernait despotiquement le royaume de son mari qui, faible et insousciant, la lalssai.t faire, répétant : Ma femme sait tout. R. ARNAld, Adélaïde d'Orléans, p. 163.

LE PÈRE DE GÉRAMB l3

caractère et le charme inexprimable qui rehaussait ses moindres actions, et le fils de l'archiduc, son homonyme, Ferdinand d'Esté, lui voua dès lors une amitié qui devait être scellé sur les champs de bataille quelques années plus tard.

Rentrés de leur long et intéressant voyage par le Tyrol, les de Géramb étaient arrivés le 22 septembre à Vienne et tout de suite Ferdinand se faisait inscrire comme élève à l'Académie militaire (26). Tout en suivant exactement et avec succès les études et les exercices de cette école, il continuait de vivre avec les siens et dans les réunions de famille continuait d'apporter sa part d'entrain et de contagieuse gaîté.

La famille de Géramb vivait sur un très grand pied et jouissait d'une belle fortune : ce qui contribua au brillant établissement de deux des filles qui épousèrent l'une en 1792 le baron de Redl, opulent seigneur hongrois, et l'autre, en 1796, M. de Rieger, un des banquiers les plus riches de la capitale de l'Autriche.

(26) On aurait eu un moment la pensée de le mettre dans la direction des entreprises commerciales qui avaient enrichi 3a famille, à en croire un document des Arcli. nat. pièce 22.

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