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CHAPITRE II

Vie mondaine et militaire, 1792-1806. — L'école de cavalerie de Presboui'g. — Mariage de Ferdinand. — Premières armes. — Mort de son i>ère. — L'affaire d'Ulm. — Ck)lonel et chevalier de Malte. — Chambellan de l'Empereur. — Les flUes de M. de Metternich.

Lorsque Ferdinand de Géramb eut terminé son cours de l' Académie militaire, il fut envoyé à l'Ecole de cavalerie de Presbourg. D avait 21 ans. C'est alors que, enivré par les dons de nature et de fortune quïl possédait à un si haut degré, éloigné de plus des entraves salutaires de la famille, le jeune officier commença (v à élargir ses voies, fréquentant les théâtres, se livrant au jeu, se liant d'amitié avec des frères d'armes dont la fatale influence ne pouvait qu'imprimer à sa conduite des déviations regrettables (i). » Sa foi, il devait en témoigner plus tard, restait cependant intacte, et bien qu'il rompit presque complètement avec la pratique de ses devoirs religieux, jamais il n'alla jusqu'à l'impiété. « Tout son tort fut de céder trop vite à la crainte coupable d'encourir le blâme de ses compagnons d'armes en suivant une ligne de conduite qui eût été la condamnation de

(1) p. Irénée, ç. 31.

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leurs actes et la censure vivante de leurs égarements... Ferdinand commit la faute de ne pas assez se raidir contre le courant qui l'entraînait à la dérive ; mais la pensée de sa mère et les principes d'éducation qu'il en avait reçus, l'empêchèrent de s'y livrer tout entier. En s 'abandonnant au plaisir, il eut soin de ne pas se vautrer dans la boue. L'oubli de ses devoirs de chrétien ne lui fit jamais rompre avec le respect qu'il devait à Dieu, à ses autels, à ses ministres, et Jusque dans ses écarts les plus répréhensibles, il sut couvrir sa conduite de cette décence et de cette sage retenue, qui sans doute n'excusent point au tribunal de la conscience, mais qui ont le mérite de sauvegarder l'honneur et l'estime de l'opinion publique (2). ))

Aussi lorsque son père traversait Presbourg pour se rendre à Schemnitz, il ne récoltait que les éloges les plus flatteurs sur son fils. Là encore ses qualités lui avaient gagné tous les cœurs. Il était l'ornement de toutes les fêtes de la ville. Et comme était arrivé l'âge de se créer à son tour un foyer, les familles les plus distinguées de Presbourg rêvaient son alliance.

Le, jeune officier prit son temps et après avoir soumis son choix à l'assentiment de son père, demanda la main d'une de ses cousines, Mlle Thérèse d'Adda. C'était bien l'épouse qui lui convenait : noble, riche, d'une remarquable beauté, d'une instruction peu commune, sa part de qualités extérieures égalait celles de son époux. Elle lui apportait en plus le trésor d'une rare vertu et une douceur pleine d'attraits qui facilement arrivèrent à redresser les voies dans lesquelles s'était engagé Ferdinand de déramb. Malheu-

(2) P. Ircnée, p. 31, 32.

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reusement cette union devait être de courte durée, mais les dix années qu'ils vécurent ensemble furent, au point de vue terrestre, les plus heureuses de l'existence du futur Père de Géramb. La jeune baronne devait être mère de six enfants, quatre garçons et deux filles (3). Il en sera question dans la suite 'de l'histoire de leur père, qui dut, lui aussi, abandonner presque entièrement à leur mère le souci de leur première éducation ; car les obligations de la carrière militaire qu'il avait embrassée le tinrent habituellement loin de sa famille.

C'était l'époque où Napoléon commençait le cours de sa glorieuse épopée, et l'Autriche fut la première des nations à ressentir la force de son épée. Ferdinand de Géramb eut certainenient part aux opérations militaires du moment. Déjà en 1797 il s'était distingué dans la répression de l'insurrection jacobine du comilat de Hont (/|). Les années qui suivii-ent furent marquées par quelques succès remportés pai' les Autrichiens, aidés par les Russes de Souvarow, sur les généraux Scherer, Masséna et Moreau. Mais Bonaparte allait venir à la rescousse et après Marengo et Hohenlinden, obligeait l'Autriche à signer la paix de Lunéville (1801). Ferdinand s'était si bien conduit dans tonte cette campagne, — à Uim, puis à Hohenlinden où il avait en un cheval tué sous Ini et où il n'avait quitté le cliamp de bataille qu'après des prodiges de valeur, — que l'empereur François, celni-

(3) EmUe et Edmond qui moururent en bas âge; Adèle qui devait épouser M. Latinowisch et vivre jusqu'en 1866; Eugénie qui resta célil)ataire e.t décéda en 1836; Edmond et Gustave qui moururent aussi sans s'être mariés.

(4) Dans lequel est précisément situé Scliemnitz. Arch. nat, pièce 22.

là même qu'il retrouvera à Paris en i8i4, lui exprima publiquement son contentement et lui fit expédier le brevet de capitaine.

Les quelques années de paix qui suivirent furent attristés pour notre brillant officier par la mort de son père (i8o4)(5),hâtée nous dit le P. Irénée, par des pertes considérables occasionnées par le manque de probité d'un régisseur (6). Devenue veuve, la mère de Ferdinand se décida alors à rejoindre à Lyon, son pays natal, deux de ses soeurs dont l'aînée était une religieuse carmélite que la Révolution avait fait sortir de son couvent, et que la suite de notre récit fera connaître davantage.

Bientôt la guerre recommençait entre la France et l'Autriche, et avant même qu'on put connaître à Vienne les dispositions prises par Napoléon, la place forte d'Ulm où le capitaine de Géramb avait été envoyé, était investie (octobre i8o5). Résolu à essayer, par un, coup de main hardi, à romprie le cercle •de fer des assiégeants, le jeune archiduc Ferdinand d'Esté fit venir son ami d'autrefois, le capitaine de Céramb, pour lui tenir ce langage :

(V Tenez-vous beaucoup à la vie, cher baron?

(5) C'est en 1804 que Ferdinand de Géramb publia un poème en l'honneur de la maison de Habsbourg. Cet ouvrage, introuvable, était un bel in-lolio, imprimé avec luxe et orné de 20 gravures. La biographie allemande du P. de Géramb que nous citerons plus bas en reproduit une strophe.

(6) P. 41. — C'est à ce moment que Ferdinand de Géramb contracta une dette assez considérable, dont il est question dans une pièce des Arch. nation. (n° 6).

Un autre document Cn" 22) l'aocuse « de n'avoii' jamais su régler ses dépenses sur ses revenus, et après avoir dissipé son patrimoine et la dot assez considérable que sa femme lui avait ap;)ortée, de s'être enfoncé dans les dettes et d'avoir été obligé de quitter sa famille et les Etats autrichiens. » Cette dernière assertion est de tous points Inexacte, on le verra, et rend quelque peu suspectes les précédentes.

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— Autant, Altesse, qu'elle m'est nécessaire pour rendre gloire à Dieu, servir mon prince et protéger ma famille.

— Etes-vous de ceux qui préfèrent la capitulation à l'honneur?

— ' Ah ! Monseigneur, plutôt mille morts que cette infamie !

— Eh bien ! demain, à dix heures et demie du soir, trouvez-vous avec tout ce que vous pouvez réunir de vos hommes, près de la porte la plus rapprochée de la route de Bohême. »

Le lendemain, i6 octobre, à l'heure indiquée, Ferdinand de Géramb était à son poste, le sabre au poing, à la tête de huit cents cavaliers. Le prince le rejoignit bientôt, lui serra la main en silence, et la petite troupe défila sans faire de bnjit : on avait enveloppé d'étoffes de laine les sabots des chevaux. L^ but de l'archiduc était de rallier à lui les douze mille hommes du général Werneck qui n'avaient pu rentrer dans la place. Surpris par l'imprévu et la rapidité de l'attaque, les avant-postes français sont culbutés et les deux troupes autrichiennes réunies prennent la fuite rapidement. Mais le lendemain Murât se met à leur poursuite, les rejoint le soir même, leur prend 2.000 hommes; ie jour suivant les bat à Neresheim et enfin réussit à enlever à Werneck les 8.000 hommes qui lui restaient. Mais, avec leur petite troupe d'élite, Ferdinand d'Esté et le baron de Géramb échappent à Murât qui cependant reprend contact avec eux près de Nuremberg et engage de nouveau un dernier combat qui faillit avoir une issue fatale pour l'archiduc. Car son cheval s 'étant abattu, deux dragons allaient se saisir de lui quand Géramb qui a vu le danger se

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précipite à son secours, casse la tête à un des cavaliers d'un coup de pistolet, désarçonne l'autre avec son sabre, ce qui permet au prince de changer de cheval et de se remettre en selle. Puis les deux amis tournent bride rapidement et finissent par échapper à la poursuite de Murât. A la première halte qu'ils purent faire, Ferdinand d'Esté, embrassant son défenseur, lui dit les larmes aux yeux: a Vous m'avez sauvé la vie, baron, je ne l'oublierai jamais. » Le 20, la petite troupe de fugitifs entrait à Vienne.

Sans vouloir prendre de repos, Ferdinand de Géramb partit le jour même pour Presbourg. L'idée lui était venu de faire appel (7) à la jeunesse de Hongrie pour concourir à la défense de Vienne. 4oo volontaires répondirent à sa voix. Géramb les équipa et arma à ses frais, les exerça et, un mois après, les amena à l'empereur qui, instruit aussi de sa belle conduite à l'égard de son cousin d'Esté, le nomma colonel, lui promettant des marques plus éclatantes encore de sa satisfaction.

Malheureusement la généreuse initiative de F. de Géramb venait trop tard, car l'armée française campait devant Vienne. L'empereur envoyait bientôt à Napoléon les clefs de sa capitale, et vaincu une dernière fois à Austerlitz, signait le traité de Presbourg quelques jours après.

L'Autriche épuisée, hors de combat, ne pouvant continuer la lutte, se tint à l'écart pendant quelque temps. Il est probable — nous n'avons pu cependant nous en assurer — que le colonel de Géramb, comme

(7) La proclamation qu'il fit imprimer et afficher se terminait par ces mots, dignes de sa grande âme, dit le P. Irénée (p. 40) : « "Pour voler à l'ennemi, je m'arrache des bras d'une épouse chérie et de ceux de six petits enfants; mais je suis citoyen avant d'être époux et père. »

nombre d'officiers autrichiens de tontes arnies s'enrôla à ce moment sous les drapeaux de la Russie. Mais bientôt l'empereur d'Autriche le rappelait à Vienne pour lui conférer la charge de chambellan (8) .

On devine ce qu'il fut dans l'accomplissement des devoirs de cette charge honorable, lui dont nous connaissons les si brillantes qualités : la grande distinction de ses manières, l'agrément de ses formes extérieures et surtout les dons qui ornaient son cœur et son esprit. Aussi devait-il exercer toute sa vie, et même plus tard sous le froc du trappiste, une sorte de fascination sur ceux qui l'approchaient. L'empereur François qui depuis longtemps avait pu apprécier l'élégance de ses manières, la courtoisie de son parler et son respect pour tout ce qui se rattache à l'étiquette des cours, sachant en outre que sa connaissance de la plupart des langues européennes lui créait de merveilleuses facilités pour introduire, au palais, les personnages étrangers, voulut qu'on l'employât plus spécialement au cérémonial des audiences. Là encore il se montra tout à la fois à la hauteur de sa dignité et de la confiance de son prince, et les services qu'il rendit justifièrent pleinement l'opinion qu'on avait de lui.

Ce furent alors les années les plus brillantes de sa carrière. Tout lui souriait. Sans parler des joies de la famille, — son épouse lui avait donné, on l'a dit, de nombreux enfants, — la considération de l'empereur, l'amitié du prince Ferdinand d'Esté, l'estime de Charles d'Autriche et de l'archiduc Jean, le noble

(8) Un trait galant, d'après M. Lenôtre (p. 78) aurait décidé l'empereur : « à Vienne, pendant la procession de la Fête- Dieu, on l'avait vu arracher son habit et le jeter aux pieds de l'impératrice, emtidrrassée de traverser un passage où les tapis manquaient. »

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A'aincu de Hohenlinden, tout semblait devoir lui frayer une voie facile aux plus hautes destinées. Au milieu cependant de cette existence qui paraissait si heureuse, jaillissait parfois un éclair qui lui faisait voir tout-à-coup le néant de toutes les joies humaines et l'impossibilité d'y trouver le vrai bonheur. Luimême a raconté plus tard dans un langage où l'accent du remords s'élève jusqu'à l'exaltation, l'antagonisme douloureux qui agitait parfois son âme au milieu de sa vie de jouissances et de plaisirs. « Il me semblait, dit-il (lo), entendre au fond de moi-même une voix céleste qui m'adressait ces touchantes paroles : Enfant de mes larmes et de mon sang, couleras-tu tes jours- jusqu'au mom.ent de ton trépas dans cette mollesse, dans ces délices chimériques, dans cet éclat, dans cette vaine joie, ce triomphe de l'orgueil, ce ggût du monde, mon ennemi, cet éloignement de la croix, instrument sacré qui seul sanctifie les âmes.'^... Enfant de ma tendresse et de mon amour, travaille do-nc à ton salut ! Il n'y a pas de temps à perdre... Sous peu,, peut-être, tu seras couvert des ténèbres de la mort. Ce corps que tu idolâtres et que tu flattes, sera étendu dans un cercueil et plongé dans le sein de La terre pour y devenir la pâture des vers et y pourrir lentement... Aujourd'hui dans la pourpre et dans la splendeur, recherché, aimé, adoré, et demain dans les ténèbres du tombeau !... »

C'était, comme l'on voit, le souvenir de la mort, qui, plus tard devait lui devenir si habituel, qui ramenait le brillant chambellan de la cour d'Autriche à ces réflexions sur la vanité et le néant des choses de ce monde. Citons encore un autre fragment sorti de

(10) Au tombeau de mon Sauveur, p. 21.

sa plume (ii) et non moins suggestif. « Alors des terreurs s'emparaient de mon âme ; de tous côtés des images lugubres se présentaient à mon imagination épouvantée, des fantômes paraissaient sortir de la terre et me poursuivre partout. Jeté sur mon lit, je croyais voir la pâle mort s'avancer vers moi, je comptais ses pas, je la voyais se penchant sur ma couche, me contempler à la lueur de sa torche funèbre... Je sentais sa main froide... je flairais son odeur fade, j'entendais le craquement de ses os,... mes cheveux se dressaient sur ma tète. Je me sentais suspendu, comme par un fil, au-dessus de l'abîme effroyable préparé dès le commencement des siècles... J'y voyais ce feu que le souffle du Tout-Puissant y allume dans sa colère ; à la lueur des éclairs blêmes et lugubres, je croyais m 'apercevoir au milieu des réprouvés, portant sur mon front, écrit en lettres de sang CCS mots : Sans espoir ! ))

Ce qui donc au milieu des séductions de la cour et de l'enivrement des plaisirs, préservait Ferdinand de Géramb de chutes plus funestes, était la pensée de la fin de toutes les choses terrestres et le compte qu'il y aura à rendre de l'emploi de sa vie. C'était la foi, la foi du berceau, la foi de sa sainte mère, la foi de la pieuse compagne de son existence, et cette foi, « à certaines heures ménagées par la grâce, se dressait devant lui pour lui reprocher sa vie mondaine si dissipée. Plus il cherchait à s'étourdir, plus il dépensait d'esprit, de verve, d'entrain, de folle joie dans le milieu oiî s'écoulaient ses jours, plus aussi la voix du remords s'accentuait, incisive

(11) Frar/incnts du journal d'un ancien Tnilitaire, p. 39, 40. (Publié à la suite des Litanies en l'honneur de J.-C. souffrant.)

et pressante, au fond de son intérieur. Il semblait que Dieu eût jeté son âme comme un défi d'honneur, comme un enjeu d'ardente émulation, entre la nature et la grâce, tant leurs efforts pour le gagner étaient pressants et leurs reYendications énergiques (12). »

Un jour, — mais plus de dix ans devaient encore s'écouler, — et la grâce triomphera, et ce triomphe définitif sera si éclatant qu'il conduira Ferdinand de Géramb dans les voies de la sainteté.

Deux traits de sa vie, à l'époque où nous sommes arrivés, montrent également que sa foi malgré des apparences contraires était entière et bien vivante. Lui-même nous les a racontés.

Un matin, à la tête d'une troupe de cavalerie, « j'avais, nous dit-il, marché toute la nuit, lorsque me trouvant... avec mon avant-garde et entouré de quelques officiers qui s'entretenaient des nécessités des choses d'ici-bas, je crus apercevoir quelques personnes qui venaient à nous, et entendre le son d'une cloche. Je m'avance et je distingue bientôt un vénérable ecclésiastique, à cheveux blancs, pauvrement vêtu. Il était accompagné de deux paysans, tête nue, malgré ime gelée très forte ; l'un d'eux sonnait de temps en temps, l'autre portait une lanterne... Grand Dieu, m'écriai-je, c'est Jésus !...

« Il me serait impossible de décrire ce que j 'éprouvai à cette vue, à la vue de ce Sauveur que depuis si longtemps j'avais négligé, oublié, ... si indignement oublié ! C'était Jésus que l'on portait à quelque malade, JÉSUS, qui fut le premier mot que, sur le sein de ma mère, j'appris à balbutier ; J^sus que dans

(12) P. Irénée. p. 54.

2/i GÉNÉRAL ET TRAPPISTE

mon enfance, j'avais si souvent invoqué... Le cœur brisé de douleur et d'amour, je m'élance de cheval, et, prosterné, j'adore Celui qui, invisible et présent, se trouve en tous lieux ; Celui dont la main, empreinte sur ce vaste univers, traça au soleil sa carrière, et qui, par une chaîne de bienfaits, se plaît à rapprocher l'immense intervalle qu'il y a entre lui et la créature.

« De grâce. Monsieur le Curé, m'écriai-je, permettez-nous d'accompagner le Très Saint-Sacrement. Ne soyez point étonne des évolutions qui vont avoir lieu : c'est pour rendre hommage à Jésus-Christ, au Roi des Rois, au Dieu de l'univers. » Je donne mes ordres, et bientôt le vénérable pasteur entouré du corps, d'officiers et au milieu de la troupe, continue sa marche vers un village peu éloigné. Nous avancions avec un silence religieux ; on n'entendait que le pas des chevaux et le son de la trompette qui annonçait au loin la présence du Dieu trois fois saint.

« Arrivé au village, j'entrai avec l'homme de Dieu et les officiers dans une maison assez apparente, où nous aperçûmes, sur le lit de douleur, un vieillard, entouré de tous les habitants à genoux. C'était un ancien officier, chargé d'années et de gloire, qui, plein de foi, d'amour et d'espérance, voyait arriver son Créateur, et jetait sur nous des regards de surprise et de reconnaissance.

(( Mon frère, lui dit affectueusement le pasteur, quelque pompeux et respectable que soit l'appareil militaire qui entoure en ce moment le Dieu de grandeur et de majesté qui va se donner à vous, ce n'est point le Dieu des armées et des combats que je vous annonce, mais le Dieu de la paix. Venez, mon frère.

TOUS jeter dans les bras de ce Dieu d'amour, offrez-lui \os lauriers et vos souffrances, et dites-lui du fond de votre âme attendrie : mon espoir, Seigneur, est dans votre croix... Je remets ma vie entre vos mains, et me soumets entièrement à votre sainte volonté. » Après ces mots, ie malade reçoit son Rédempteur, ce Dieu de paix et de charité, qui d'une voix tendre ne cesse de nous dire : 0 vous qui gémissez sous le poids de r. infortune et des souj finances, venez à mci ; fe sécherai vos pleurs, je soulagerai vos maux, je bannirai vos alarmes, et poui^ prix de mon amour, je ne vous demande que votre cœur !

« Cette augustre et touchante cérémonie achevée, le ministre du Seigneur dit au mourant : Mon frère, remerciez maintenant ces Messieurs et si vous en avez la force, adressez-leur une parole d'édification. Il nous regarda, leva les yeux au ciel et après avoir approché de son cœur le Crucifix, ce monument d'amour qu'il tenait à la main, et porté à ses lèvres, mouillées des sueurs de la mort, l'image de son Rédempteur, il nous dit d'une voix entrecoupée :

« Messieurs, le regret d'avoir servi son roi mieux que son Dieu, fit dire au maréchal de Luxembourg, un des plus grands généraux qu'ait eus la France, dans ce terrible moment où les passions finissent, où toute gloire va être anéantie et où l'on sent profondément que tout n'est que vanité, liors aimer Dieu et ne servir que lui .- « Je préférerais aujourd'hui à l'éclat de tant de victoires, inutiles au tribunal du Juge des rois et des guerriers, le mérite d'un verre d'eau donné aux pauvres pour l'amour de Jésus- Christ. »

(( Ces paroles firent sur nous une impression pro-

fonde, mais l'écrirai-je sans que ma main frissonne en traçant l'aveu de mon crime, sans que chaque trait de ma plume soit mouillé de mes larmes... Hélas ! quinze jours ne s'étaient pas écoulés que ces scènes si touchantes étaient presque effacées de ma mémoire, que j'outrageais de nouveau la bonté, que j'insultais de rechef à l'amour de Celui qui avait donné pour moi son sang et sa vie... (i3) »

Une circonstance d'un tout autre genre lui donna encore l'occasion d'affirmer sa foi, avec peut-être encore plus de mérite de sa part, on va en juger.

Une cérémonie religieuse avait réuni dans la chapelle intérieure du château, outre les membres de la famille impériale, les dignitaires de la cour et de l'armée, le corps entier des ambassadeurs et un grand nombre de personnages appartenant à la plus haute aristocratie de Vienne. Comme chambellan de service, M. de Géramb avait la mission de veiller à ce que tout se passât dans l'ordre et que chacun fut mis à la place qui lui avait été assignée. Or, en circulant d'un bout de la chapelle à l'autre, il ne tarda pas à s'apercevoir que les filles du premier ministre (i4), s'entretenaient tout haut avec leurs voisines, et échangeaient même des rires dont l'explosion bruyante attirait tous les regards. Le baron de Géramb se contint aussi longtemps qu'il put; mais enfin il perdit patience et pour mettre un terme au scandale de la tenue inconsciente de ces personnes, il s'avança vers elles et d'un ton de voix où l'indignation perçait peut-

(13) Fragment du journal... p. 32. — Le P. Irénée ajoute : « Quoique le baron de Géramb semble attribuer ce fait à un autre, nou.s savons confidentiellement qu'il lui est personnel. »

(14) M. de Metternich, vraisemblablement.

être trop, il leur dit : « Sortez, Mesdemoiselles, ou ne parlez pas ici (i5). »

L'affaire fit grand bruit, on le comprend. Blâmé par les uns, il fut approuvé par les autres. L'empereur et sa maison comprirent que le chambellan n'avait agi que par un sentiment de foi (i6) et virent aussi dans sa conduite une preuve de la conscienceavec laquelle il remplissait les devoirs de sa charge^ Mais le premier ministre et ses amis traitèrent lechambellan d'esprit exalté, intolérant, et le soumirent dès lors à tout un système de tracasseries et dedénigrements d'autant plus douloureux que le point d'honneur était chez lui très chatouilleux et son besoin de considération humaine plus empressé (17).

Dieu lui faisait ainsi entrevoir encore le vide deschoses humaines ; bientôt il le frappait plus sensiblement que dans l'orgueil de l'esprit, en l'atteignant dans les affections du cœur. Mme Thérèse de Gérambs 'était trouvée trop frêle pour soutenir le poids de six maternités rapprochées. Une grave maladie se déclara.

(15) P. Irénce, p. 58.

(16) Jamais la grande foi du P. de Géramb, et peut-on ajouter,, son sentiment si profond des convenances, ne devait lui permettre de supporter de sang-froid, comme il dit, les irrévérences dans les églises. « Je connais mon caractère, écrivait-il plus tard dans son Voyage de la Trappe à Rome, l'irrévérence dans le saint lieu me met hors de moi. » Et il prenait le parti de s'éloigner de peur, ajoutait-il, d'avoir « quelqu'altercation grave et d'ajouter ainsi un scandale au.x scandales qu'ii déplorait. » (P. 227 et 409.)

Un jour, cependant, pendant une cérémonie, dans l'église de Bethléem, il cria d'une voix de stentor en arabe : OshoU Silence! et se précipitant au miieu de la foule bruyante, il lui enj'oignlt de /quitter l'église sur-le champ. « Jamais,, racontait-t-il, je n'ai rien vu de semblable. Tous se précipitèrent vers la porte, comme frappés de terreur. C'était à qui: sortirait le premier. Doué d'une assez grande force, je poussât les derniers qui semblaient hésiter... » Pèlerinage, I, 199.

(17) M. de Motternich devait cependant plus tard, nous le verrons, lui rendre sa sympathie.

qui, pendant deux mois, la mit aux portes du tombeau. Lorsque le danger parut conjuré, les médecins pour empêcher le retour de la maladie, conseillèrent de lui faire respirer un air plus salubre et plus chaud que celui de Vienne. Le jeune chambellan comprit que pour faire droit à cette ordonnance, il ne s'agissait de rien moins que de se condamner à un lointain et long exil, de dire adieu aux distinctions de la cour, de briser même peut-être sa carrière militaire. Mais l'amour qu'il portait à sa femme l'emixtrta sur toute autre considération, et le départ fut décidé (i8).

On ne tardera pas à voir que Dieu-, qui dans le gouvernement de l'univers comme dans la conduite des âmes, dirig-e chaque chose vers la réalisation de ses desseins éternels, sut tirer de cet événement ce qu'il fallait pour rompre les liens d'ua cœur trop esclave du monde et trop épris de lui-même (i9).

(18) Ce fut là la vraie et sérieuse raison du départ de Vienne et non je ne sais quelle disgrâce dont parle M. Lenôtre (p. 79). A ce moment, Ferdinand de Géramb comptai.t bien revenir un jour ou l'autre continuer sa carrière en Autriche.

(19) P. Irénéc, p. ci.

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