HISTORIQUE
On a primitivement donné le nom de sels à des corps analogues, en apparence, au sel qu’on retirait de la mer et jouissant plus ou moins de la saveur salée.
Les sels connus des anciens étaient peu nombreux et chacun d’eux était formé d’un mélange de plusieurs sels. C’est ainsi que les Hébreux elles Egyptiens ont connu, outre le sel marin, les carbonates de potasse et de soude; mais dans un grand état d’impureté et certainement mélangés, en proportions variables, des autres sels qui les accompagnent presque toujours.
Les Égyptiens employaient comme fondant dans l’affinage des métaux précieux, le boriih, sel alcalin retiré des cendres (1). Les Hébreux se servaient aussi de ce sel ainsi que du neter dans le blanchiment des étoffes. Ils préparaient le premier corps en faisant filtrer de l’eau à travers des couches de cendres et en évaporant cette eau qui laissait, comme résidu, le sel au fond du vase ; poU-asche (résidu du pot), d’ou : potasse. Quant au neter, qu’on a quelquefois traduit, a tort, par nitre; ce n’est autre chose que le watron des grecs ou carbonate de soude impur. La racine du mot natron est, en effet, le mot hébreu : natar qui signifie: faire effervescence (avec le vinaigre), caractère qui évidemment ne peut s'appliquer à un nitrate. Ce natron s’obtenait par l’évaporation des eaux de certains lacs d’Egypte et de Macédoine.
(1) D' Perd. Hœfer. — Histoire de la Chimie. — La plupart de mes renseignements ont été pris dans cet excellent ouvrage, que je cite une fois pour toutes, me contentant seulement, dans le reste de mon Historique, de citer les manuscrits.
Aristote indique encore, dans son traité de météorologie, que, en Ombrie on brûle dilTérentes espèces de joncs, que l’on fait bouillir les cendres avec de l’eau, et que par l’évaporation de celle-ci, on obtient une notable quantité de sels. C’est le sel végétal que les anciens, malgré son Impureté, distinguaient bien du natron à la propriété qu’a ce dernier de s’effleurir à l’air; tandis que le premier se liquéfie facilement au contact de l’air humide. Les bomains connaissaient aussi une sorte de foie de soufre qu’ils nommaient lapis et qu’ils obtenaient par l’action du nalron sur le soufre. « Sal nitriim sulphuri concoctum in lapident convertitur {\),
Le sel ammoniac est aussi connu depuis longtemps. Ce qui le distinguait, c’est la facilité avec laquelle il se divise dans le sens de ses fibres droites (2). On le préparait en recueillant les produits qui se sublimaient pendant la combustion de la fiente de chameau. Sa préparation se faisait surtout dans les sables de la Cyrénaïque, près du temple de Jupiter Amraon (du grec : ammos — sable) d’ou le sel a tiré son nom.
Les anciens connaissaient plusieurs sortes d’aluns, en latin alumen « quod lumen coloribus proœstat tingendis (3), » en grec ; stypteria, d’où l'on a fait styptique. Le plus renommé était celui de Melos. Pline donne, comme un des caractères de l’alun, la propriété qu’il a de noircir lorsqu’on le mouille avec du suc de grenade (4). Celte coloration doit être attribuée au fer que renfermait l’alun.
Comme nous l’avons dit, ces différents corps étaient appelés sels à cause de leur analogie avec le sel le plus anciennement connu (Sal, als); qu’on tirait de la mer, ou des fontaines salées de la Germanie, ou des mines de sel de Cappadoce. Il y avait des salinières (salinœ) dans l’île de Crête, sur le littoral de l’Italie et sur celui de l’Afrique, Les anciens considéraient les sels retirés de ces trois sources comme autant de sels différents, tout en les employant aux mêmes usages.
(1) Pline, XXXI, 10.
(2) Dioscoride, v, 126.
(3) Isidore. Orig., xvi.
(4) Pline, xxxv, 15.
Pour distinguer le sel retiré des mines, Pline dit : « In igné nec crépitât necexsilüt) et plus loin, en parlant du même, « ex aqiiâ exsilit (l) » expliquant ainsi le dégagement gazeux qui se fait lorsqu’on dissout certains sels gemmes dans l’eau.
Tels étaient, avec un petit nombre d’autres mal définis, les sels connus des anciens. Et encore^ ces derniers semblent-ils n’avoir eu aucune idée exacte de leur composition. Jusqu’au mojen-âge les choses restèrent à peu près dans le même état. La chimie des sels ne fit pas de progrès pendant les sept premiers siècles de l’ère chrétienne, jusqu’aux alchimistes. Ce sont eux qui commenceront le mouvement, et, après plusieurs siècles de théories fausses et de travaux mal dirigés, arriveront à jeter les fondements sur lesquels reposeront les classifications actuelles.
Nous allons esssayer de passer rapidement en revue ce qui a trait à l’histoire des sels.
Geber, alchimiste arabe qui vivait au viii® siècle, parle avec détail de la préparation de quelques sels (sel d’urine, pierre infernale, sublimé corrosif). En France, Albert-le-Grand, au vni® siècle, donne la préparation des acétates de cuivre et de plomb. Basile Valentin (xv® siècle), prépare le beurre d’antimoine. Il ne dit que quelques mots de la préparation de l’émétique dont la découverte est généralement attribuée à Adrien deMynsicht (1631).
Cesalpin distingue deux sortes d’alun : l’une renfermant du fer, l’autre n’en renfermant pas. Le premier, il paraît avoir attaché de l’importance aux phénomènes de cristallisation : c Lorsque nous voyons, le nitre, l’alun, le vitriol...., prendre, par la décoction, dans l’eau, des formes anguleuses et devenir des hexagones, des octogones', des cubes, on se demande avec étonnement pourquoi les mômes corps cristallisent toujours avec les mêmes formes (2).»
Bernard de Palissy rencontre des sels partout. D’après lui, ce sont eux qui forment la charpente du squelette des animaux et des végétaux ;
(1) Pline, XXXI.
(2) Cesalpin. De Metallicis, lib. I, cap. 21.
« La couperose est un sel, le nitre est un sel, le vitriol un sel, l’alun un sel, le borax un sel; le sucre est sel, le sublimé, le sel gemme, le tar -tre, le sel ammoniac, tout cela sont sels divers (1), » il ne se trompait que pour le sucre. Il prétend, malgré l’opinion des anciens, que le fumier doit ses propriétés aux sels, et que ceux-ci, loin d’être une entrave au développement des plantes, lui sont au contraire indispensables ; « Si quelqu’un sème un champ pour plusieurs années sans le fumer, les semences tireront le sel de la terre pour leur accroissement, et la terre, par ce moyen, se trouvera dénuée de sel et ne pourra, plus
produire. les terres sont bien plus salées les unes que les autres.
Je ne parle pas d’un sel commun seulement, mais je parle des sels végétatifs (2), »
Van Helraont, au commencement du xvii® siècle, emploie pour la première fois l’expression de saturer en parlant de la combinaison d’un acide avec une base. Le premiér, il semble avoir eu une idée nette de la constitution des sels métalliques : « Bien que l’argent soit amené, par l’eau forte, à prendre la forme de l’eau, il n’en est nullement altéré
dans son essence. c’est ainsi que le sel commun que l’on dissout
dans l'eau, n’en reste pas moins ce qu’il ëst, et qu’on le retrouve intégralement dans le dissolvant (3). »
Robert Boyle (4) fut le premier qui proposa le sirop de violettes, pour reconnaître l’acidité ou l’alcalinité d’un corps; le nitrate d’argent pour doser le chlorure de sodium contenu dans l’eau, et l’ammoniaque pour reconnaître la présence du cuivre en solution ; enfin il prépara la liqueur fumante qui porte son nom, un des réactifs les plus employés en chimie analytique.
Glauber, au commencement du xvii° siècle, découvrit le sel qui porte son nom en analysant l’eau d’une source à laquelle il avait dû, dans sa jeunesse, la guérison d’une fièvre.
Angélus Sasa, à la môme époque, aperçoit dans certains végétaux
(1) Bernard dePalissy. OEuvres, p. 203.
(2) Bernard de Palissy, loc. citât.
(3) Ort., médic., p. 89.
4) Philosophical Works, vol. II. '
un lartre plus acide que le tartre ordinaire. C’était l’oxalate de potasse. Seulement, il le considère comme un lartre plus acide que le premier (1). Il établit la véritable comparaison du sel ammoniac, en le formant synthétiquement à l’aide du set volatil des urines et de l’esprit de sel.
Jusqu’ici, nous n’avons pas encore trouvé de définition du mot sel, ni d’opinion relative ’a sa constitution. Voci ce que dit Otto Tachenius au milieu du xvii® siècle : « Tout ce qui est sel se décompose en deux substances, savoir : un alcali et un acide (2). » Dans un autre de ses ouvrages, on trouve une phrase qui, un siècle plus tard, sera développée par Berthollet et érigée en loi. Je traduis liltéralcmenl : « Toutes les fois qu’on dissout un sel dans un acide qui n’est pas de sa famille (celle de l’acide du sel), et qui est plus puissant que le sien (l’acide du sel), aussitôt l’acide faible du sel est éliminé et il est nécessaire que, par la dissolution, il (le sel) revête la nature de l’acide dissolvant (3). »
Au commencement duxvm® siècle, Hoffmann trouve dans les eaux de Schwalback un sel « qui paraît provenir de la combinaison de l’acide sulfurique et d’une terre calcaire de nature alcaline; mais qui diffère de la chaux en ce que celle-ci, traitée par l’huile de vitriol, donne un sel très peu soluble et qui n’est nullement amer (4) » Ce sel, très amer, et qu’il distingue ainsi du sulfate de chaux, n’est autre que le sulfate de magnésie.
En même temps, Guillaume Homberg, venait de dresser une table des différentes proportions des acides se combinant avec une même quantité de base et il avait conclu que : la quantité d'acide que prend un alcali est la mesure de la force passive de cet alcali.
Hoffmann avait distingué la magnésie de la chaux. Cinquante ans plus tard, un autre savant (5) allemand distingua le. nitrate de potasse
(1) Sect. II, G.4,p. 138.
(2) Hippocrat. chemic., p. 10.
‘13) Hippoorat. medic.
(4) Hoffmann. Dissertât, physic.-ohimic..
(5) Margraff.
du nitrate de soude en remarquant que le nitre du sel commun (nitrate de soude), cristallisait en cubes; tandis que le nitre de l’alcali des végétaux (nitrate de potasse), cristallise en prismes.
Avant de terminer ce court exposé, voyons quelles étaient les opinions des principaux savants du xvii' et du xviii' siècle, touchant la constitution intime des sels : « Comme on ne peut pas mieux expliquer la nature d’une chose aussi cachée que l’est celle d’un sel, qu’en attribuant aux parties qui la composent des figures qui répondent à tous les effets qu’elle produit, je dirai que l’acidité d’une liqueur consiste dans des particules de sel pointues, lesquelles sont en agitation. Et je ne crois pas.qu’on me conteste que l’acide n’ait des pointes (I). » Ainsi pour Lemery, ce qui fait la force d’un acide c’est la plus ou moins grande subtilité de ses pointes. « L’alcali est une matière composée de parties raides et cassantes dont les pores sont figurés de façon que les pointes acides y étant entrées elles brisent et écartent tout ce qui s’oppose à leur mouvement, et, selon que les parties qui composent cette matière sont plus ou moins solides, les acides trouvant plus ou moins de résistance,|ils font une plus forte ou une plus faible effervescence» et pour que la combinaison se fasse pour que « un acide fasse fermenter un alcali » il faut que « il y ail de la proportion entre les pointes acides et les pores de l’alcali. »
Un siècle plus tard, les opinions étaient changées, mais les explications n’étaient pas plus nettes : « Les anciens chimistes, dit Baumé, pensaient que les sels étaient composés d’eau et de terre, mais comme ils prévoyaient que ces deux substances ne pouvaient pas former un composé qui eût de la saveur, ils admirent un troisième principe qu’ils nommèrent esprit universel. Ils croyaient que les différentes proportions de ce troisième principe formaient un sel acide ou un sel alcali. Les différents chimistes qui y ont eu recours pour la formation des sels, ne nous ont donné|aucune idée nette sur la nature de ce prétendu esprit universel (2). »
(1) Lemery (1675). Coure do Chimie, p. 21 et suivantes.
(2) Baumé (1T73). Chimie exper. et raison., p. 200 et suiv.
Après avoir blâmé cette opinion, Baumé ajoute qu’il pense, lui, que, outre la terre et l’eau « on ne peut se dispenser d’admettre, dans la composition des sels, l’Air et le Feu. » Il croit les substances salines composées ainsi de quatre éléments : la Terre, l’Eau, l’Air, le Feu. Il définit les sels simples ; « Des corps composés qui affectent le sens du goût, qui sont dissolubles dans l’eau sans lui communiquer de la couleur et qui ont beaucoup de dispositions à s’unir avec le principe inflammable.