L'ART AU TEMPS D'AXDRK DORIA
colossal, dont les traits sont ceux d'André Doria, et qui. au centre du grand bassin orné d'aigles de marbre, aiguillonne son attelage de chevaux marins d'un geste large et superbe. Puis le temps a passé sur toute cette fastueuse demeure, patinant et lézardant les murailles, verdissant les marbres, transformant les arbustes en grands arbres. Napoléon vint, il y a cent ans, y dormir deux nuits. Ce palais, hanté d'ombres héroïques, ne parle que du passé au lieu même où la vie moderne est le plus intense.
Curieuse dissonnance, et si vive, que — lorsqu'on s'attarde un peu dans ce jardin — elle s'accentue jusqu'à troubler l'esprit d'une inquiétude singulière : les trains roulent sur la voie ferrée toute proche, ils sifflent dans la gare voisine, les sirènes du port jettent leurs appels stridents, les vapeurs crachent leur fumée, une foule anime les immenses docks construits là, tout autour du port où les bouées luisent au soleil. Et c'est parmi cette confusion et cette fièvre que le grand Neptune de marbre continue d'immortaliser la gloire muette d'André Doria : il lève toujours son trident au centre de ce jardin de cyprès, de chênes verts, de pins et de lauriers ; mais les murs du palais, les galeries posées sur des colonnes légères semblent écrasées parle temps, des statues brisées et de vieux chapiteaux gisent dans les allées, des aloès y poussent au hasard, le lierre enlace les arbres et serpente sur le sol, effaçant les perspectives régulières que les arbres grandis ont déjà rompues ; çà et là, parmi la verdure touffue d'un bosquet laissé à l'abandon, un camélia épanouit ses fleurs rouges ; voici desjacinthes, des œillets roses, au pied des magnolias et des palmiers : la vie naturelle recommence dans ce jardin rigide, tandis que la vie humaine encombre ce port bruj^ant et cette ville énorme qu'on voit là, tout autour, couvrir de toits pressés les rivages et les abruptes collines. Qu'est-ce donc que ce petit asile respecté, où chantonnent trois fontaines, parmi des murs croulants et des dieux démodés ? que sont donc ces ombrages qui cachent des marbres brisés et cette villa où sommeillent quelques fresques, et qu'on n'ose pourtant pas détruire pour agrandir une gare importante et le premier port de l'Italie ? Ce n'est rien pour un passant distrait et c'est pourtant ce qu'il y a de plus émouvant au monde : un peu de beauté humaine et l'étroit cimetière d'une grande gloire.
Au nord du palais, de l'autre côté de la voie ferrée, un autre jardin, jadis réuni au palais, grimpait la colline que couronne la jolie église San Rocco : la colline a été récemment éventrée et le vieux jarcfin violé, saccagé, anéanti, pour faire place aux nouvelles voies du chemin de fer. Il n'en reste qu'une grotte d'où un Jupiter géant, sculpté en 1586 par JMarcello .Sparzio, d'Urbin, domine tout le palais, le jardin et la rade.
Ce Sparzio fut un honnête ornemaniste plus qu'un bon sculpteur : il décora les voûtes des deux salles du palais construites par.Alontorsoli. Son Jupiter a été souvent attribué à tort à .^lontorsoli, qui, pendant le peu
Perino dcl N'.iga et Lucio Roniauo. Noùtc àc U Galciic des Hcros ^p.il.iis Doria).
d'années qu'il séjourna à Gènes, n'y fut cependant pas inactif : mais pour y connaître son œuvre, nous devons retourner au cœur de la vieille ville. Dans le petit cloître de San Matteo gisent les débris encore fiers de la statue colossale d'André Doria. Montorsoli, que le cardinal Girolamo Doria avait chargé de l'œuvre vers 1540, l'avait sculptée pour la place de Fassolo : mais les génois obtinrent qu'elle fût érigée dev'ant le palais ducal, au centre de la cité. Dans les dernières années du xvi" siècle, Taddeo Carlone sculpta dans les mêmes proportions une statue de tiiovanni Andréa qui fit pendant à celle d'André. En 1797, au temps de l'in-
L'ART AU TEMPS DAXDRE DORIA ;i
vasion des Français, la populace brisa l'une et l'autre dans un accès de vandalisme révolutionnaire.
Montorsoli, après la statue d'André Doria, sculpta un saint Jean l'iivangéliste pour la cathédrale. André Doria venait souvent le regarder travailler ; il le protégeait, lui donna une pension, et, après qu'il eut achevé à Naples le tombeau de Sannazar, le rappela à Gênes pour y décorer San Matteo : aidé de son neveu Angelo et de son élève Martino Montanini, le frate transforma tout l'intérieur de l'église, et Vasari louait
Lucio Romano. Frise de la salle des Géants (palais Doria).
déjà le détail de sa décoration, tout entière de marbres, de pierres rares et de stucs rehaussés d'or. La fleur composite du style de. la Renaissance embaume ces trois nefs étroites : des dieux païens y environnent des figures chrétiennes qui toutes imitent les gestes des prophètes et des sybilles de Michel-Ange. Au-dessus de l'autel, que surmonte l'épée d'André Doria, suspendue dans le vide, une jolie coupole octogonale soutenue par des enfants nus et souriants, d'une grâce tendre, spirituelle, exquise, laisse entrer le soleil dans le chœur et éclaire une Plctà, placée, dans une abside sans profondeur, sur le tombeau d'un saint. Deux chaires de marbre placées contre les murailles des bas côtés, à gauche et à droite de l'autel, sont sculptées de reliefs imités des peintures du plafond delà chapelle .Sixtine. A côté de la chaire de gauche, une petite tribune d'orgue
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se détache de la muraille et, sur ses parois de marbre, Montorsoli a sculpté, en trois bas-reliefs, l'histoire de la naissance du Christ : V Annonciation,
la Nativité. VAiIordtioii drs Mnocs. Dans le reste de Téo-lise. sur la
Cheminée Je la s.Ule des Géants ^palais Doria).
voûte, au-dessus des colonnes, autour des autels, la même décoration charmante se multiplie, stucs modelés avec un art à la fois gracieux et fier, et d'un beau ton ivoirin qui se détache sur un fond bleu ou or.
Mais, non content d'avoir ainsi enrichi l'église, André Doria y voulut enclore son tombeau. Un étroit escalier que recouvre une voûte