CHAPITRE VI
Le grand architecte qui transforma Gênes au milieu du xvT siècle n'était pas génois. Né en 1512 a Pérouse, au cceur de l'Onibrie, qui est un pays noble et doux mais peuplé de cités fortes, Galeazzo Alessi subit, comme tous les artistes de son temps, la tyrannique influence de Michel- Ange. Il doit plus à Michel-Ange qu'à son maître direct, Giovanni Battista C'aporali, peintre et architecte assez obscur de Pérouse; et toutefois il est assez difficile de déterminer quand et comment Alessi s'imprégna du style de Michel-Ange, tant nous connaissons mal la première partie de sa carrière : nous savons qu'il connut Michel-Ange à Rome, mais à une époque où ^^lichel-Ange n'avait encore terminé aucune (cuvre architecturale : il s'inspira plus de son génie, de son goût du grandiose
harmonieux et sévère tel qu"il se révèle dans ses projets, que des rares ébauches qu'il avait pu commencer avant 1549.
C'est en effet en 1549 que Galéas Alessi fut appelé à Gênes par les Sauli et par la république. A Pérouse, Alessi s'était montré surtout comme architecte militaire : aussi les génois le chargèrent-ils de construire la porte de leur môle. « Il prolongea le môle dans la mer, dit Vasari. et il édifia une superbe entrée qui se présente sous la forme d'une demi-lune,
ornée de colonnes rustiques et de niches, et qui s'appuie à chaque extrémité sur un bastion. » Elle fut finie en I 553, selon Tinscription qui la surmonte ; son aspect d'une beauté singulièrement puissante et simple, du côté de la mer. où elle apparaît toujours telle que la décrit Vasari, contraste avec l'élégance sévère mais heureuse de la face tournée vers les vieilles maisons amassées aux confins du môle : entre deux belles arcades grillées, flanquées de pilastres doriques, s'ouvre sous un autre arc une voûte profonde et, sur le tout, court une frise où, entre des trigl3-phes, alternent les patères et les bucrànes ; deux bas-reliefs de marbre figurant des trophées égaj'ent la pierre noircie; l'ensemble respire la force et la sécurité, mais le choix heureux des ordres et des motifs et la justesse parfaite des proportions 3' ajoutent une rare élégance. Alessi bâtit également des magasins pour le port; il n'en reste plus aujourd'hui que de pesants débris, encore pittoresques mais défigurés.
En même temps qu'il achevait ces travaux pour la république, il commençait pour ses protecteurs, les Sauli, une église et un palais magnifique. Du palais, il ne subsiste qu'un souvenir : cette vaste demeure était surtout vantée pour sa magnifique cour entourée d'arcades. Burckhardt, qui la décrit avec enthousiasme, raconte qu'il en vit commencer la destruction en février 1853; dans le Borgo San Vincenzo dont elle était la
Galcas Alessi. Porte du vieux môle.
GALEAS ALESSI ET L'ARCHITECTURE GENOISE
gloire, un entrepôt s'est élevé à sa place. L'église des Sauli au contraire domine encore, sur sa colline voisine de la mer, tout l'est de la cité : Santa Maria di Carignano est l'œuvre la plus célèbre de Galeazzo Alessi ; toutefois elle nest pas son chef-d'œuvre. Il en commença la construction en 1552, avec l'idée d'exécuter, dans des proportions plus petites, le plan de Bramante pour Saint-Pierre de Rome. Cette pensée seule, d'ailleurs, conçue au moment où iMichel-Ange se donnait tout entier à l'achèvement
Sainte-Marie- de -Carignan.
de Saint-Pierre et réformait partiellement le j)lan de son ancien ennemi, prouverait qu'on a exagéré l'influence de iMichel-Ange sur Alessi. Toutefois Alessi modernisa assez le plan de Bramante pour en volatiliser la saveur archaïque : il en résulta une œuvre ambiguë et froide d'une beauté logique, mais d'un effet discutable. Sainte-Marie de Carignan, il est vrai, ne fut achevée qu'en 1603, longtemps après la mort d'Alessi, et son plan n'a peut-être pas été respecté de tous points. L'église a la forme d'une croi.K grecque surmontée au centre d'une coupole et flanquée par devant de deux campaniles, et c'est là. exactement, le principe emprunté à l'ramante : mais la coupole est plus haute proportionnellement que dans le
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plan de Bramante et semble alors d'un diamètre mesquin ; les campaniles, trop élancés et trop importants pour l'ensemble, attirent trop le regard et ôtent toute valeur aux façades ; aucun portique d'ailleurs ne rachète ce défaut. Il est vrai qu'à l'intérieur l'harmonieuse ascension de toutes les lignes vers la coupole et les belles courbes des piliers satisfont l'esprit: toutefois, il manque justement à ces voûtes égales les vastes proportions qui donnent à Saint-Pierre sa puissante beauté. En reprenant l'idée de (ialéas Alessi mais en s'inspirant davantage des corrections de 31ichel- Ange au plan de Bramante, Soufflot a obtenu dans le Panthéon de Paris un résultat plus heureux.
En même temps qu'il entreprenait Sainte-Marie de Carignan. Galéas Alessi était chargé par les génois de rebâtir la tribune et la coupole de leur cathédrale, de restaurer les murs de la ville du côté de la mer, et d'ouvrir plusieurs routes hors de Gênes. 31ais son génie d'architecte l'emportait sur son expérience d'ingénieur. D'ailleurs la prospérité de la république favorisait les projets les plus luxueux pour l'embellissement de la ville : sur ce sol avarement resserré entre le rocher et le rivage, les anciens palais, étroits et élancés, crénelés, défiants, sévères, s'entassaient en désordre, parmi un dédale de ruelles dont beaucoup subsistent encore. Galéas Alessi conçut le projet d'ajouter à cette ville du moyen âge, compacte comme une citadelle, une suite de grandioses palais. « Il établit, pour l'agrandissement de Gènes, nous dit Vasari, un admirable plan qu'approuva la Seigneurie : on lui doit ainsi la Strada Xuova, où l'on édifia, d'après ses dessins, tant de somptueux palais, que beaucoup de personnes affirment qu'aucune autre ville d'Italie ne possède une rue plus magnifique. » La Strada Xuova (aujourd'hui via Garibaldi) dont il dessina ainsi le plan et qu'il prolongea ensuite par la Strada Xuovissima passa en ligne droite au pied de la colline abrupte qui domine au nord la vieille ville. A la fin du xvi" siècle une autre rue (la via Balbi , conçue selon la même idée, rejoignit par delà la place de l'Annunziata le palais Doria de Fassolo, continuant ainsi les voies percées par Alessi ; des deux côtés de ces rues encore étroites mais régulières, se dressèrent d'énormes palais, en sorte que. de la piazza délie Fontane Marose, où veille la belle demeure gothique des Spinola, jusqu'au riant domaine d'Andn'' Doria, posé au bord de la rade, on marche aujourd'hui, pendant plus de douze cents mètres, entre deux barrières de palais ; ce qui faisait écrire à -M""' de Staël que Gênes était digne d'abriter un congrès de rois.
Il est difficile, parmi tant d'œuvres colossales, de déterminer la part de Galéas Alessi. Selon Vasari, il aurait donné des dessins de palais
GALÉAS ALESSI ET L'ARCHITECTURE GENOISE
plutôt que construit lui-même, sur des plans détaillés, toutes ces demeures. Nous savons d'ailleurs qu'en 155811 commençait à Milan le célèbre palais Marini, et qu'il a travaillé dans cette ville aux églises Santa Maria presso San Celso et San Vittorio et qu'il y a élevé la salle de l'Auditorio del Cambio. En outre il a envoyé des plans pour l'Escurial et pour la magnifique villa du duc délia Corgna, sur le lac ïrasimène. Il mourut en 1570.
Palais Euigi Pallavicini (piazza dclle Fontaiie Marose).
avant d'avoir atteint la vieillesse. Donc, si actif qu'on le suppose, il ne peut dans un espace de vingt années avoir conduit seul toutes les œuvres qu'on lui attribue : selon certains auteurs, presque tous les palais de la via Xuova auraient été bâtis par lui ; en outre, nous savons par Vasari que certaines villas de Sampier d'Arena et de San Francesco d'Albaro, avec leurs jardins, leurs fontaines, leurs jeux d'eau raffinés et bizarres, ont été conçues par lui. Il faut donc admettre, d'abord que beaucoup de ces attributions sont arbitraires, ensuite que d'autres architectes ont dirigé la construction des palais et des villas dont il dessinait seulement les
façades, les escaliers et les cours. Par l'étude de ses œuvres incontestées, il est facile de définir son style et de découvrir les principales constructions où ce style se révèle.
Il )' avait du reste à Gênes, au xvi'' siècle, avant la venue d'Alessi, une architecture génoise très différente de celle du quattrocento. Perino del Vaga et ses élèves, les Calvi, contribuèrent à en répandre le goût et le palais Luigi Pallavicini, piazza délie Fontane Marose. en donne une idée fort juste ; cette architecture est d'une forme très simple : une masse carrée, très haute et nue, où de grandes fenêtres sans fronton s'ouvrent très distantes les unes des autres; quelques balcons de marbre àbalustres ornent seuls le mur sévère et une longue corniche d'un style très simple couronne l'édifice : mais sur ce mur crépi à la chaux des peintres peignaient d'immenses fresques, figurant une luxueuse décoration architectonique, colonnes, frontons, stucs, bas-reliefs, niches où gesticulent des statues. Les fresques décolorées du palais Luigi Pallavicini furent peintes par Lazzaro Calvi, comme aussi celles du palais Spinola où s'est installée la préfecture de Gênes. Sous le soleil de ce climat ces trompel'œil ne semblent plus d'un goût aussi mauvais qu'on le pourrait croire. D'ailleurs cette architecture, très génoise et dont on retrouve des imitations dans toute l'Italie du nord, est toujours de mode sur le golfe de Ligurie.
Donc, là où nous la trouvons emploj'ée, nous devons dire que le génie de Galéas Alessi n'est point passé : par exemple dans la via Nuova, le palais Adorno et le palais Spinola, et même le palais Gambaro et le palais .Serra dont les murs nus n'ont pas été vêtus de fresques mais dont la belle simplicité est encore de ce même style, qu'au début du xviT siècle Bartolommeo Bianco transformera habilement; quant au palais Giorgo Doria et au Palais Rouge, leur architecture à lignes longues et pesantes, sans colonnes et sans arcs, est d'un caractère absolument étranger à l'art délicat, varié et harmonieux de Galéas Alessi. Il ne reste donc, parmi les palais de la via Nuova qu'on lui attribue que le palais Cesare Cambiaso et le palais Parodi : or ce sont précisément les deux premiers, à droite, après la piazza délie Fontane Marose; ce sont aussi les moins colossaux, ceux dont l'élégante façade s'adapte le mieux à la largeur mesurée de la rue. Dans les autres palais, les architectes qui ont conduit les travaux et dont M. Alizeri, l'historiographe de l'art génois, a retrouvé les noms, Rocco Lurago, (iiovanni Orsolino, (iiovanni et Domenico Ponsello, ont imité dans la disposition des atriums à colonnades, des cours et des escaliers beaucoup de créations et de projets d'Alessi. 3Iais la trace vivante de
GALÉAS ALESSI ET L'ARCHITECTURE GENOISE 8i
son génie, nous ne devons la voir que dans ces palais Cambiaso et Parodi, commencés le premier en 1565 pour un Spinola et le second en 1567 pour un Lercaro.
Le palais Cambiaso est un vaste carré, élevé d'un seul étage que surmontent les petites fenêtres d'un mr^^anino ; au-dessus, tout autour de l'édifice, s'avance une corniche corinthienne; les murs sont formés de pierres noires très régulières séparées par des refends nettement creusés ;
Galcas Alcssi. Villa Cambiaso (San Francesco d'Albaro).
une belle porte flanquée de deux pilastres cannelés, sur laquelle une frise ornée de bucrânes et de patères (motif cher à Galéas Alessi) supporte un fronton blasonné, donne accès à un atrium d'où l'on voit la charmante petite cour du palais, entourée d'arcades posées sur des colonnes doriques. Pour éga3'er ces façades sévères, des frontons de marbre soutenus par des consoles surplombent les fenêtres, et un entablement de pierre blanche, décoré d'une grecque, sépare le rez-de-chaussée du premier étage. L'ensemble est d'une simplicité noble et riche très frappante, souvent imitée depuis par les architectes génois.
Le palais Lercari-Parodi a été conçu d'une façon toute différente : le
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rez-de-chaussée bâti de gros blocs rustiques, taillés, entre les fenêtres, en pointes de diamant, est percé au centre d'une large porte flanquée de deux hermès. Sur cette base rude est posé un premier étage d'ordre ionique, composé, au milieu, d'une loggia de trois arcades et, à droite et à gauche, d'un corps de bâtiment où s'ouvre une fenêtre entre des pilastres ioniques : sur cet étage plus léger le second étage ne s'avance que sur les deux ailes, ménageant une terrasse en plein air, au-dessus de la loggia ; les fenêtres du second étage s'accompagnent de colonnes corinthiennes en sorte que la décoration du palais s'enrichit à mesure qu'elle se rapproche de la corniche ; il est donc naturel que les légères arcades de la cour, spacieuse et claire, posent sur des colonnes doriques. Une grande logique règne dans cette construction séduisante et belle, qui est une des créations les plus neuves et les plus harmonieuses de Galéas Alessi.
Mais là où il donna la plus libre carrière à son imagination claire et riche, c'est dans les admirables villas des environs de Gênes. L'une de celles-là, la villa délie Peschiere, construite de 1560 a 1572 sur ses plans, pour TobiaPallavicini, se dresse toujours sur sa terrasse plantée de cyprès, de chênes verts et de lilas, mais elle fait aujourd'hui partie de la ville même, qui s'est étendue sur toutes les collines proches de l'ancienne enceinte, et ses jolies arcades flanquées de pilastres ioniques, ses deux ailes décorées de grisailles dominent maintenant un quartier populeux dont les blanches maisons dévalent de pente en pente.
Si Sampier d'Arena est encore séparé de Gênes par le rocher de la Lanterne, l'industrie l'a cependant si bien défiguré que les villas dont Galéas Alessi avait dessiné les plans sont aujourd'hui étouffées par les maisons ouvrières et déshonorées par les entrepôts qu'on 5^ a établis. Sampier d'Arena fut jadis la plage de Gênes : l'été, la noblesse }'• allait jouir, dans de belles demeures entourées de jardins, de la fraîcheur de la mer toute proche. Mais à peine aujourd'hui reconnaît-on, çà et là, dans ce faubourg où fument de hautes cheminées d'usine, une opulente villa d'autrefois, aujourd'hui bien déchue, et dont seules les lignes décèlent l'architecture de la Renaissance. Une seule, la villa Scassi, reste encore à peu près semblable à l'image qu'en créa Galéas Alessi, mais elle ne se survit encore que parce que la municipalité l'a convertie en école et a ouvert au public son grand jardin composé : cette déchéance la sauvegarde. Quoique deux médiocres annexes modernes étouff'ent la villa Scassi, elle garde assez d'unité et d'harmonieuse logique pour rester une des œuvres les plus séduisantes d' Alessi : dans le soubassement trapu, tout en blocs rustiques, qui
supporte le rez-de-chaussée, dans Topposition des colonnes géminées d'ordre dorique, qui forment l'armature sévère et forte du rez-de-chaussée, avec la richesse des pilastres cannelés d'ordre corinthien qui sur la façade ornent le piano nobile et soutiennent la corniche, dans l'alternance des bucrânes et des patères entre les triglyphes de l'entablement qui sépare les deux étages, dans la simplicité de l'ensemble où cependant aucun vide ne choque l'œil, nous retrouvons la beauté riche et raisonnée du palais
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La façade du palais Lercari-Parodi d'après la gravure de Rubens.
Parodi et de la villa délie Peschiere. Selon Vasari, Galéas Alessi avait dessiné non seulement les plans de nombreuses villas des environs de Gènes, mais aussi leurs jardins réguliers et leurs fontaines : le jardin de la villa Scassi est le seul peut-être dont l'ordonnance ait été respectée : il s'élève toujours de terrasse en terrasse, paré de plates-bandes géométriques, de statues et de rocailles, jusqu'au parterre d'eau et jusqu'à la grotte mystérieuse où des dieux de pierre se cachent dans l'eau dormante ; plus haut encore, une allée de cyprès bordée de bancs de marbre conduit toujours au petit casino d'où l'on découvre le vaste réservoir à ciel ouvert qui alimente les fontaines et les Ijassins ; mais les lentilles d'eau en ver-
dissent la surface, le casino lézardé menace ruine, les statues brisées tombent dans les allées verdies, seules de pauvres femmes d'ouvriers interrogent d'un regard curieux les divinités de la grotte, et une ville d'usines fumantes ferme à ce jardin composé et à ce palais construits pour les patriciens du XVI" siècle le proche horizon de la .Méditerranée.
Plus favorisée que la villa Scassi, la villa Cambiaso qui, de l'autre côté de Gênes, couronne l'heureuse colline de San Francesco d'Albaro, n'a pas connu les injures du temps, et contemple toujours, de sa terrasse plantée de palmiers, une pelouse émaillée de sauges qui doucement dévale jusqu'à un frais vallon d'oliviers et de vignes, au bout duquel la mer miroite au soleil. 3Ioins vaste que la villa Scassi, toute sa beauté se concentre sur sa façade tournée vers la mer ; sa façade du reste ressemble à celle de la villa Scassi : même soubassement un peu rude, même ordre dorique au rez-de-chaussée, mêmes pilastres corinthiens, cannelés, au premier étage ; mais elle s'en distingue d'abord par une délicieuse loggia blanche qui au-dessus du perron s'étend sur trois arcades et, à l'intérieur, s'approfondit à droite et à gauche en deux élégantes absides, puis par la frise du piano nobile sur laquelle se déroulent des rameaux de vignes chargés de grappes, et qui supporte elle-même une corniche couronnée de Vjalustres. Cette riche diversité d'une construction dont tous les éléments sont pourtant très simples et cette appropriation des motifs classiques de l'architecture grecque et romaine au goût et aux habitudes du luxe de la Renaissance révèlent l'essence même du génie de Galéas Alessi qui créa toujours des harmonies nouvelles avec des thèmes depuis longtemps connus.
Par. le même mérite vaut un des plus parfaits édifices de Gênes, la Loggia dei Banchi, aujourd'hui la Bourse, dont la construction fut commencée peu avant la mort d' Alessi, sur ses plans (1570'. Rien de plus simple, et cependant rien de plus heureux : c'est une vaste loggia dont les arcs reposent sur des colonnes doriques géminées et portent un entablement; au-dessus de cet entablement, une succession de grands cartouches de pierre, chacun d'eux surmontant un des arcs ; aux angles, de gros piliers carrés, formés de pierres de taille régulièrement entassées et divisées par des refends, enserrent l'édifice dans toute sa hauteur, jusqu'à la corniche ; les cartouches de la façade tournée vers le port sont ornés de beaux trophées d'armes élégamment sculptés. Dans cette vaste salle, d'une forte unité de lignes, l'air et la lumière entrent à flots par les larges baies. Cet art tout pénétré d'intelligence, et dont la séduisante beauté réside dans l'extrême propriété des termes, possède (peut-être avec plus
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de grâce et moins de puissance), les qualités dont, à la même époque, faisait preuve, à Vicence et à Venise, le grand architecte Andréa Palladio. L'influence de Galéas Alessi sur l'architecture génoise fut moins profonde qu'on ne pourrait le croire : un st3'le comme le sien, remarquable
Giacomo délia Porta. Nef de l'Annuiiziata del Vastato.
par la tenue, la cohésion et l'harmonie, plus que par l'éclat, est d'une imitation difficile. Les églises bâties à Gènes au xvr siècle ne ressemblent guère à Sainte-Marie de Carignan. On ne retrouve un reflet du stjde d'Alessi que dans l'église San Siro, reconstruite à partir de 1575 ; d'ailleurs une décoration multicolore due à Rocco Pennone en a en partie défiguré au x\'i['' siècle les trois jolies nefs que séparent d'élégantes colonnes
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géminées de marbre blanc. Dans l'église du Gesù, Sant'Ambrogio, dont le milanais Pellegrino ïibaldi dessina la coupole et dont Domenico Ponsello dirigea les travaux, après 1587, le principe de la croix grecque n'a pas été conçu comme par Alessi dans l'église de Carignan : à peine l'extérieur de l'église at-il quelques lignes confuses; toute la pensée des architectes s'est portée sur l'intérieur qu'ils ont construit large et lumineux et décoré à profusion de marbres polychromes ; ils ont préparé la place aux sculpteurs et aux peintres, et toute la famille des Carlone a rempli de statues baroques et de fresques théâtrales cette église où a été visiblement imité le style trop riche et trop profane du Gesù à Rome. Vers le même temps, Giacomo délia Porta, le collaborateur de Vignole au Gesù de Rome, bâtissait à Gènes l'Annunziata del Vastato : là encore, l'extérieur est pauvre et laid, tandis que l'intérieur est surchargé de marbres, de dorures et de fresques ; les colonnes corinthiennes de marbre blanc, rehaussé de marbre rouge dans les cannelures, et d'ailleurs trop grêles pour leur hauteur, les chapelles des nefs mineures où se multiplient les colonnes torses, les frontons baroques, les anges de marbre, les voûtes et la coupole peintes et dorées, tout concourt à éblouir les yeux, mais ce concert bruyant ne satisfait ni la sensibilité, ni l'esprit.
Dans l'architecture des palais, le goût d' Alessi, pur et pondéré, fait place à un goût plus redondant. Giambattista Castello de Bergame, le peintre qu'une étroite amitié unit à Luca Cambiaso, donna, à peu près vers le même temps qu'Alessi, les dessins de plusieurs palais d'un art encore délicat, mais où le goût lombard de la décoration envahissante et luxuriante remplace déjà le goût classique des grandes lignes et des ordres architectoniques : dans le palais Carega-Cataldi i^via Xuova , la façade ornée de pilastres cannelés est moins caractéristique que le charmant atrium et le grand vestibule du premier étage ; non seulement Castello en a peint les voûtes dans le goût de Perino del Vaga, mais au-dessus des pilastres il a multiplié des stucs imités de ceux du même maître ; le palais Raggio-Podestà, presqu'en face de l'autre, est orné sur la façade même de stucs plus tourmentés; dans le palais Imperiali, sur la petite place commerçante que les génois appellent Campetto, les lignes de la façade sont simples, mais enrichies de stucs en haut-relief : hermès, masques. Amours assis sur des guirlandes, Priapes chargés de fruits, et, autour de ces motifs, mille rinceaux capricieux ; là encore, les galeries qui entourent la jolie cour intérieure, les voûtes de l'escalier et celles de la galerie du premier étage sont peintes de médaillons imités de ceux du palais Doria ; au xviT siècle, Ansaldo de Voltri combla les derniers vides
GALEAS ALESSI ET L'ARCHITECTURE GENOISE
de la façade en y peignant Jupiter et les trois Grâces. Un tel palais, chargé d'exubérantes décorations, nous suggère l'image d'une vie pompeuse : mais il est envahi aujourd'hui par des bureaux de banque et de
G.-B. Castello. Palais Kaggio-Podestà fVia Nuova)
commerce, car ce triste destin est souvent échu aux plus glorieuses des demeures génoises. Un petit palais de la famille Pallavicini, construit sur une rue montante, étroite et obscure, est décoré dans le haut de stucs plus riches encore que ceux du palais Impcriali : il est curieux de découvrir dans cette ruelle ces jolies divinités qui, grimpant ainsi d'étage en étage,
ont Tair de chercher la lumière. C'est évidemment sous l'influence de G.-B. Castello qu'a été exécutée cette ornementation, probablement par Andréa Seniiin). Quant au joli palais Rrit^nole Diirazzo ^piazza délia
Andréa Semino. FaçaJe du palais PallaviciniiSalita Santa Caterina).
Meridiana), qui ne date que du xvii' siècle, il évoque à la fois le souvenir d'Alessi et celui du Bergamasque, car si sa façade n'est pas sans analogie avec celle du palais Lercari-Parodi. son splendide vestibule à colonnes et à voûtes peintes rappelle beaucoup les galeries du palais Imperiali.
Toutefois l'influence de Galéas Alessi et de Castello s'exerça moins pro-
fondement à Gênes que celle d'un architecte lombard qui ne les valait pas mais dont le goût théâtral s'accordait avec celui de l'aristocratie génoise. Rocco Lurago, du Val d'Intelvi, dont la famille devait plus tard essaimer en Autriche, construisit vers 1566 pour le fastueux Niccolô Grimaldi, prince de Salerne, qu'on appelait « le Monarque », l'énorme et pesant
Vestibule Jaiis le palais Brignole-Durazzo.
palais qui passa depuis aux Doria, ducs de Tursi, puis à la maison de Savoie, et où siège aujourd'hui le Municipe. Ses façades de pierres massives à refends très creusés manquent d'originalité, mais les deux grandes loggii' qui flanquent l'édifice et surtout la belle cour, avec ses deux galeries superposées, aux arcades ouvertes, et d'où montent et descendent de larges escaliers, séduisent les yeux et l'imagination, par les longues perspectives qu'elles ménagent. Le fameux Palais Rouge ressemble au
palais Doria-Tursi par ses lignes massives et par les épaisses dépouilles de lion qui décorent ses fenêtres : ce lourd monument sans grâce ne peut pas être de Galéas Alessi, mais pourrait être de Rocco Lurago. Toutefois il est heureux qu'on l'ait moins imité que les galeries et les escaliers du
Jvocco Lurago. Palais Doria-Tursi (Municipe). Via Nuova.
Municipe. Ce sont ces inventions que Gènes admira et voulut prodiguer : les architectures des tableaux vénitiens et de Luca Cambiaso y semblaient copiées dans le réel. Tous les grands rêvèrent d'habiter dans ces demeures aériennes.
Dès 1569, Giovanni <!)rsolino et Domenic(j Ponsello imitent l'escalier du palais de Niccolô Grimaldi dans le médiocre Palazzo Bianco. Si Scamozzi, qui vint à Gènes en 16 12 fournir les plans du palais Elena de
Ferrari, négligea ces grandes perspectives intérieures. Rocco Pennone et Andréa Vannone les imitèrent en construisant l'escalier du palais ducal, brûlé depuis, et Bartolommeo Bianco de Côme en créales exemples les plus parfaits dans trois chefs-d'œuvre : le palais Balbi, le palais Durazzo-Pallavicini et l'Université.
Nous savons peu de chose sur ce grand architecte lombard qui, s'inspirant de ces créations de Rocco Lurago, conçut et réalisa les plus belles
Ivjcco I.Lirjgo. Cour du p.il.iis Duria-Tursi
cours intérieures où puisse se plaire une imagination fantaisiste. 11 est probable que plusieurs membres de sa famille, voués au même art. travaillèrent à Gènes au xvr' siècle. Il y était lui-même établi au début du XVII''. 31is en lumière par la construction du palais Pialbi, il fut nommé luiicstro di canicra, c'est-à-dire premier architecte et ingénieur de la République, le 23 mars 1620. A ce titre, il travailla en 1625 aux fortitications de Gênes. Mais il se démit de sa charge, pour se dédier plus exclusivement aux grandes entreprises qu'il dirigeait pour les Balbi. Il laissa deux hls, l'un fondeur et sculpteur, l'autre architecte. On croit qu'il mourut en 165-1.
Commencé probablement en idoij, le palais Balbi est extérieurement une haute construction nue et sévère cjui rappelle le style des grands
palais génois du xvr siècle, avant Galéas Alessi, mais sans qu'aucune fresque égayé le crépi de ses murs, comme dans la Préfecture ou le palais Luigi Pallavicini. Seulement, dès qu'on a gravi les trois marches du seuil, un spectacle inattendu frappe et retient le regard : un large atrium dont les fortes et légères colonnes doriques portent les arcs et les voûtes croisées : un escalier de pierre s'en détache à droite: au delà, une cour à
B. Bianco. Cour du palais Balbi.
ciel ouvert, entourée d'une galerie portée sur de pareilles colonnes, et au-dessus de laquelle, au premier étage, une seconde galerie se déroule entre de fins balustres ; plus loin encore, une grille, et, derrière, un étroit jardin d'orangers qui, entre les murs du palais, tend vers la lumière sa verdure éternelle, et ses fruits ou ses fleurs, et au fond duquel, dans une rocaille surannée, entre deux héro'iques géants de marbre, jaillit une fontaine musicale. Du seuil, on devine à peine où finit cette succession de colonnes, tantôt dans le soleil et tantôt dans l'ombre. Si l'on gravit l'escalier, l'œil est plus étonné encore : à travers les colonnes de la galerie suspendue et par-dessus les arbres du jardin, un lointain horizon de ciel
colore la pierre de son reflet le plus souvent étincelant et chaud. On croirait monter dans un palais de légende, et pourtant toute la structure architecturale est robuste et sévère ; les éléments les plus simples suffisent à créer la plus poétique des demeures. Le génie de l'architecte a construit ce palais, charmant comme un rêve, dans la plus solide et puissante réalité.
La fin des travaux du palais Balbi fut conduite par un fidèle élève de
Bi.mco. Cour de l'UniversittJ
Bartolommeo Bianco, Pier Antonio Conrado. Le maître était déjà absorbé par le plan d'un autre palais plus vaste encore, et qui fait face au premier, celui qui appartient aujourd'hui au marquis Durazzo-Pallavicini (commencé en 1620). C'est l'un des plus grands et des plus impressionnants de Gènes : sa large façade est haute et nue jusqu'à la grande et luxueuse corniche; seul, un balcon de marbre à balustres l'égayé au milieu, et, isolé au-dessus de l'énorme rez-de-chaussée, permet à l'œil d'en mesurer la hauteur. Seulement, à droite et à gauche, le rez-de-chaussée se prolonge en deux ailes, aux lignes très simples, sur qui posent deux splendides lo^'gic, de trois arcades très hautes couronnées de balustres. On