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CHAPITRE PREMIER

PHYSIONOMIl:; DE GÊNES

Les villes préférées des poètes sont celles qui, presque mortes, ressemblent à de beaux sépulcres. Là, rien ne distrait de la contemplation du passé, et le silence environne les monuments anciens d'une solennité paisible. Il est d'autres villes pourtant où la continuité et l'ardeur de la vie moderne n'étouffent pas les souvenirs : il suffit d'un peu de volonté et de réflexion pour y retrouver l'histoire encore toute frémissante parmi le tumulte quotidien ; alors, si près du présent, le passé créé par la même race paraît plus suggestif, et de la vivante complexité de la ville mille ]iensées naissent, s'élèvent comme des voix, assaillent l'esprit toutes

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ensemble et y propagent une profonde et retentissante harmonie. Gênes est de ces ardentes cités qui, bien que toujours grandissantes, gardent en elles la physionomie de leur passé : il suffit d'un effort pour la retrouver, multiple, mais presque intacte et étrangement attachante.

I,es artistes l'ont souvent méconnue parce qu'il faut le loisir de secouer sa paresse pour en sentir le charme épars et parce que peu de grands écrivains l'ont célébrée. Michelet n'y vit en 1S30 qu'un àne qu'on battait, Henri Heine n'y aperçut que le portrait d'une amie morte, Taine n'y est même point venu. Quel monde pourtant, si vivace et si divers ! Ce site où les montagnes rejoignent la mer est plein de soleil et plein d'histoire. Gênes, sur un tel rivage, devait être rayonnante et belle; mais les siècles l'ont par surcroît rendue énergique, et sa force grandit toujours.

Que n'est-elle pas ? Le grand port de l'Europe centrale, un brûlant foyer d'industrie, une ville du midi aux rues étroites et noyées d'ombre, une ville de palais de marbre et de jardins suspendus, un dédale où se cachent des maisons et des églises du moyen âge, la rive légendaire qui aurait accueilli les derniers fugitifs de Troie! Ses marins ont conquis l'Orient, Christophe Colomb est son fils, André Doria y a fondé le plus solide des gouvernements et nulle cité n'a subi de sièges plus héroïques : mais dès le moyen âge, des artistes aussi l'ont parée de beaux marbres; elle compte plus de cinquante palais d'un luxe romanesque, et tous sont de rares musées. L'art est ici intimement lié à l'histoire et ne s'en dissocie pas.

Lorsqu'on a traversé les monts, âpres mais cultivés et peuplés, et qu'on pénètre dans Gênes, les yeux se tournent vers le port : c'est lui qui a fait naître la ville sur ces pentes pierreuses, et c'est autour de la rade, arrondie en croissant, qu'elle s'est étendue. Comme tout parle, là, des routes de la mer vers laquelle les môles tendent leurs immenses bras, et qu'illumine la nuit le plus grand phare de cette côte ! Des milliers de vaisseaux, crachant la fumée ou dressant leurs gréements vers le ciel, se balancent au même rythme ; tous les quais sont bordés de vieilles et très hautes maisons à arcades, sous lesquelles se coudoient marins et trafiquants ; une odeur de goudron et de sel est mêlée au vent; des docks s'amoncellent autour des môles, remplis d'une foule bourdonnante. -Mais le soir, quand ces bruits se taisent, à l'heure où la ligne des montagnes qui longent le golfe bleuit comme un nuage qui va s'évanouir, sur ces quais que dominent encore çà et là des restes de tours crénelées et où les galeries de l'ancien palais Doria emprisonnent un jardin vieux de quatre siècles, on sent la présence de tout un passé aventureux : Christophe Colomb enfant a rêvé sur ces pierres, au même clapotement des vagues ; André Doria et

Charles-Quint ont cheminé côte à côte sous ces cyprès où Henri Heine a vu des mouettes faire leur nid.

31ais si l'on quitte les quais pour visiter les rues anciennes, le plus curieux et le plus changeant des spectacles amuse les yeux : toutes ces

KuelL- <J un quartier populaire.

rues tortueuses sont si étroites qu'une voiture n'y passerait pas, toutes serpentent entre des maisons hautes de plus de soixante-dix pieds ; ce sont des gorges profondes où descend à peine à midi un ra}'on de soleil, mais toutes peuplées et bruyantes.: dans les quartiers populaires, une foule d'enfants en guenilles, rieurs et bienheureux, jouent là : au-dessus d'eux, du linge multicolore sèche sur des cordes tendues d'une fenêtre à l'autre, et accroche les raj'ons du soleil glissant entre les mu-

railles : le soleil et l'ombre composent seuls ici cette fête des yeux. Dans les quartiers commerçants, les banques, les bureaux, les magasins se cachent dans ces rues étroites et attirent une foule active; les hautes maisons se parent souvent de décorations inattendues : c'est un fin portail de

San Pietro dei Banchi, dans le quartier des affaires.

marbre sculpté au XV siècle et sous lequel un charcutier pend ses jambons, c'est dans une maison de commerce une charmante cour à arcades où chante une fontaine, c'est sur un mur balafré de réclames une Vierge peinte dans un grand cadre de stuc baroque et devant qui une petite lampe veille sans fin. Puis, au delà du quartier des affaires les ruelles grimpent la butte de Sarzano, voisine du vieux môle, et où Gênes s'est fondée ; les pierres des maisons y sont plus épaisses que celles des forte-

resses ; de très vieilles arcades romanes ou gothiques enjambent les rues à des hauteurs vertigineuses ; des débris de tours de guet s'appuient à de minces et solides palais gothiques, de marbre blanc et noir; puis sur des places mal nivelées des églises sept fois centenaires, adossées à des cloîtres, s'endorment dans le silence que troublent seuls le murmure lointain du port et de fraîches voix d'enfant. Dans quel temps sommes-nous reportés? Après tant de mouvement et de bruit, d'où s'exhale donc cette paix ? Ces cloîtres sont de petits cimetières : ce silence convient au sommeil des grands génois qui avaient conquis la Mer Noire et ouvert les portes de l'Asie, et qui dorment ici sous les dalles où leur nom seul est gravé.

Plus loin vers l'est, la butte finit brusquement, les maisons dévalent la pente rapide; une rue populaire, où le soleil éblouit le linge qui sèche, serpente au fond d'un étroit vallon qu'un pont traverse par-dessus les toits ; voici la colline de Carignan, et le pont qu'un marquis Sauli fit jeter là en 1724 pour accéder plus vite à son église, la fameuse basilique dont le dôme domine de haut tout l'est de la ville. Les rues plus neuves deviennent plus larges et la colline finit au bord de la mer, sur les rochers. Le vent du large bala3'e ici tous ces quartiers nouveaux.

Au nord de la vieille ville, le spectacle change encore une fois : le long des hauts rochers abrupts qui vont rejoindre l'Apennin, Galéas Alessi a ouvert les rues qui du xvr au xviii' siècles ont été bordées de palais. A'ingt familles seigneuriales de cette république ont multiplié ici des demeures dont chacune est digne d'un roi ; ces théâtrales façades sont vêtues de marbre ou peintes à fresque ou rehaussées de stucs, et le président de Brosses écrivait déjà que ces rues ne sont autre chose que d'immenses décorations d'opéra. Mais entre ces palais, des ruelles toutes en gradins escaladent le rocher et laissent voir des terrasses couvertes de lauriers, d'orangers et de cyprès, et plus haut encore d'autres maisons, d'autres jardins, d'autres collines, jusqu'à la cime de la montagne où une citadelle est construite, énorme fond de décor digne de tels premiers ])l;uis.

.^lonllMls ces escaliers bizarres qui, se cachant dans l'ombre îles murailles, vont retrouver la lumière sur les paliers des collines. De resi)lanade de Castelletto, autrefois fortifiée, aujourd'hui bâtie de paisibles maisons, le regard embrasse toute la ville : c'est le point unique où elle se déroule tout entière à la vue, de la roche où se dresse le phare à la colline de San Lrancesco d'Albaro, derrière laquelle se dessine le cap de Portofino, — c'est de là qu'on la juge, immense et diverse, mais partout belle, hérissée de campaniles et émaillée de jardins ; ces jardins courou-

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nent les terrasses, s'accrochent aux pentes, descendent au fond des cours des palais, où des orangers ombragent le dessin régulier de quatre parterres qui enlacent une fontaine ; — jardins presque rustiques du côté des faubourgs où mûrissent des berceaux de vignes, vastes jardins d"euc'al3"ptus et de palmiers autour des places publiques, jardins parfumés et fleuris de glycine au-dessus des palais adossés au rocher, jardins d'arbres noirs et centenaires survivant encore çà et là sur le bord de la rade, jardins mi-

Gênes, vue des jardins de l'Université.

nuscules entretenus par des mains de femmes sur les toits des maisons. Partout, de pente en pente, ils égayent cette mer de toits gris, qui le soir bleuissent de colline en colline, jusqu'à la courbe du rivage où déferle une autre mer toute bleue.

Car, lorsque le regard a cherché tous ces jardins, c'est l'immense horizon de la Méditerranée qui l'attire et le retient alors, sans qu'il s'en puisse détacher. N'explique-t-elle pas toute l'histoire de la ville, et d'ailleurs n'est-elle pas l'unique royaume offert à ce peuple né sur une côte abrupte? De partout elle s'offre à lui, de partout elle l'appelle, plus ou moins vaste selon que la brume y tombe ou se retire, plus ou moins bleue selon que le soleil se cache ou l'illumine. Un poète a comparé son mur-

mure sur ce rivage à uu chant de nourrice, et c'est bien elle qui a élevé les génois, parmi tous les périls et toutes les traverses, jusqu'à cette forte maturité que l'âge n'a point affaiblie ; qu'on regarde ces quartiers neufs entassés les uns sur les autres, ces palais orgueilleux, ces églises vénérables, on comprendra que cette vitalité de la ville, qui croit toujours depuis tant de siècles, lui vient de cette mer qu'elle regarde et dont le vent la fouette et que de là même est née cette diversité qui fait son charme : si son art gothique unit la grâce toscane à l'idéalisme du gothique français, si elle est riche des peintures de la Flandre, si ses décorateurs ont mêlé la richesse lombarde à la fantaisie espagnole, si tant d'étrangers lui ont apporté les éléments composites de son art, si l'on respire en elle mêlés à la saveur de l'esprit italien je ne sais quelle ardeur exotique et quel orgueil oriental, c'est qu'en même temps que sa beauté est faite de son site, de son climat, de son soleil, sa richesse incomparable lui est venue depuis tant de siècles grâce à l'héroïque volonté de ses navigateurs et par tous les chemins de la mer.

Lion vénitien, pris à Pola.

(Eglise San Marco .

Gènes, vue de la tour du palais ducal jusqu'au rocher de la Lanterne.

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