‹ Genèse et nature de l'hystérie (volume 2)Chapitre 2 sur 23 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Au début de 1893, le professeur Gharcot me faisait l'honneur de me demander d'écrire pour sa collection médicale un volume sur le traitement de l'hystérie, que ma situation de médecin d'un établissement spécialement consacré au traitement des maladies nerveuses me permettait d'étudier d'une façon à la fois scientifique et pratique. Je me mis aussitôt à l'œuvre, mais je ne tardai pas à m'apercevoir que tout ce que nous savons sur ce sujet était absolument empirique et ne reposait sur aucune conception précise de la nature de l'hystérie. Je me proposai donc, ne voulant pas faire une compilation fastidieuse de tous les procédés hétéroclites préconisés contre cette affection, de rechercher par la clinique et l'expérimentation de quelle façon agissaient ces différents procédés. Mais pour réparer un mécanisme détraqué il ne suffit pas d'en connaître le fonctionnement normal, il faut encore savoir à quoi est dû son détraquement pour aller le rectifier et en supprimer la cause. Quel était donc le mécanisme des divers accidents hystériques, quelle était la nature du trouble primordial qui les provoquait, telles furent les deux questions que j'entrepris préalablement de résoudre. C'est ainsi que je fus amené à faire les recherches que j'expose dans cet ouvrage.

En dédiant à cet illustre maître, dont la place dans la neuropathologie n'est pas près d'être comblée, le résultat de ces études que j'ai poursuivies sans relâche depuis cette époque, je ne fais que rendre à sa mémoire l'hommage de la vénération que j'avais pour lui.

Le fait qui a été le point de départ de ces recherches fut observé par moi au mois de décembre 1893. J'en fis part pour la première fois au Congrès International de Médecine de Rome en 1894, pour prendre date, dans une communication ayant pour titre : Faits nouveaux relatifs à la nature de V hystérie. Ce fait, je cherchai à le véri-

n PREFACE

fier cliniquement et expérimentalement ensuite. Je me suis efforcé dans ces recherches d'être toujours un spectateur impartial des phénomènes en présence desquels je me trouvais. Je me suis borné d'abord à constater leur répétition identique chez des sujets pris au hasard, et à les noter dans leur évolution aussi scrupuleusement que possible. Ce n'est qu'après coup, après les avoir soumis à un contrôle patient et répété, à des contre-épreuves variées, que, par des synthèses partielles, je suis arrivé à saisir les lois de leur production et à en faire la synthèse générale.

Ce n'est donc pas à priori que j'ai conçu la théorie de l'hystérie qu'on trouvera exposée ici, ce n'est pas pour la prouver que j'ai étudié ces phénomènes. Mais au contraire c'est au fur et à mesure que je poursuivais mes recherches qu'elle se dégageait, et ce n'est presque qu'au moment de les rédiger qu'elle s'est formulée nettement.

N'ayant aucune idée doctrinale préconçue, n'appartenant à aucune confession scientifique ou philosophique, n'ayant d'autre but que la recherche de la vérité, d'autre règle que l'impartialité, d'autre moyen que l'observation clinique et l'expérimentation se contrôlant réciproquement, on pourra penser ce que l'on voudra des doctrines que j'expose, on ne pourra discuter leur sincérité ni la réalité des faits qui leur servent de base.

Les circonstances dans lesquelles je me trouvais m'imposaient une circonspection particulière. Les malades que j'observais m'avaient été confiées pour être traitées et guéries. Mon premier et même mon seul devoir était donc d'employer les moyens les plus propres pour arriver complètement et rapidement à ce résultat. Tout ce qui aurait pu être fait dans le seul but de satisfaire ma curiosité scientifique, si légitime qu'elle fût, devait être écarté. Dans les conditions où j'étais, le « primum non nocere » n'est pas suffisant; l'intérêt du malade doit passer avant tout le reste. C'est donc dans un but thérapeutique, et par conséquent essentiellement pratique, que j'ai poursuivi mes recherches.

Les résultats que j'ai obtenus par la nouvelle méthode qui en découle ont démontré, mieux que n'importe quelle expérience de laboratoire, le bien fondé de mes conceptions nouvelles, en même temps qu'ils en justifiaient l'utilisation pratique. Tout un système de traitement rationnel de l'hystérie repose en effet sur elles. Loin d'être inconciliable avec le côté spéculatif, le côté pratique en médecine lui sert souvent, comme on le sait, de contrôle et de contreépreuve.

PREFACE m

Quand j'ai voulu faire des expériences proprement dites, je me suis adressé à des sujets en dehors de mon établissement, qui savaient que j'expérimentais sur eux, et s'y soumettaient de leur plein gré.

Je me suis attaché à n'intervenir que le moins possible dans la marche des phénomènes, ainsi qu'on le verra par la lecture de mes observations rassemblées dans le second volume. Je me suis en particulier écarté avec soin de la suggestion, qui, déplorable au point de vue thérapeutique, est le plus détestable des procédés en psychologie expérimentale. Les phénomènes psychologiques naturels sont assez compliqués par eux-mêmes sans qu'on aille encore les embrouiller par des suggestions artificielles. L'observateur se substitue inconsciemment au sujet qu'il doit observer, il lui prête ses raisonnements et arrive en somme à s'auto-suggestionrier, son sujet, fabriqué artificiellement par lui, ne faisant qu'objectiver ses propres idées. La méthode des suggestions en psychologie est plus funeste, à mon avis, que la simple introspection dont le principal défaut est de nous fournir des données incomplètes. Source fatale d'erreurs et de confusion, se prêtant à justifier toutes les interprétations les plus fantaisistes des phénomènes, séduisante par sa facilité d'application, et avec cela d'allure expérimentale et positive, elle constitue en psychologie la méthode la plus fausse et la plus dangereuse.

J'ai cherché à interpréter tous les phénomènes de l'hystérie de façon à voir de quelle façon il fallait les aborder pour les traiter et les faire disparaître. D'apparence purement doctrinale, ce livre est donc en somme essentiellement pratique dans ses conséquences. Parti de la clinique il y ramène. Si je me suis contenté d'exposer aujourd'hui le seul côté doctrinal et théorique de mes recherches, c'est que je devais me borner. Les faits que j'apporte ici, et les théories qui en découlent, gagnent d'ailleurs, en raison de leur nouveauté et de leur opposition avec la plupart des idées reçues, à être exposés d'une façon séparée.

L'ouvrage est divisé en deux parties. La première (tome I) comprend l'exposé des faits et les doctrines ; la seconde (tome II) ne renferme que les documents justificatifs des idées émises dans la première partie, à savoir, les observations des malades rédigées avec les plus grands détails et au jour le jour.

La première partie est elle-même divisée en six chapitres. Dans le premier, Généralités, je me borne à indiquer la façon dont j'ai été amené à faire ces recherches, la genèse même de ma conception de l'hystérie, et les phénomènes que je fus à même de constater immé-

iv PREFACE

diatement dans leur ensemble. Dans le second chapitre, Réactions liées au réveil de la sensibilité, j'analyse ces phénomènes de la façon la plus précise possible. Dans les trois chapitres suivants, allant du composé au simple, toujours par voie d'analyse, je cherche à interpréter, à la lumière des faits précédemment démontrés, les Accidents hystériques somatiques (chapitre m), les Accidents mentaux (chapitre iv) et les Stigmates (chapitre v). Procédant alors par synthèse, je groupe tous ces faits pour m'élever à la Conception générale de Uhystérie, dans le sixième et dernier chapitre.

N'avançant rien qui ne soit appuyé sur une observation clinique ou une expérience, je renvoie dans le tome 1 aux observations in extenso du tome II. Les parenthèses qui suivent les noms des malades auxquels je fais allusion contiennent deux chiffres, un romain, l'autre ordinaire. Le chiffre romain indique le numéro de l'observation citée du tome II, le chiffre ordinaire indique la page de ce tome. Quand le chiffre romain existe seul, c'est toujours l'indication de l'observation. Quand il n'y a que le chiffre ordinaire, il renvoie à une page du tome I.

Je me suis efforcé d'être aussi simple et aussi concis que possible, et je ne me suis pas embarrassé dans des dissertations historiques ou critiques. De même que j'ai réservé pour plus tard l'exposé des conséquences pratiques et thérapeutiques qu'on peut tirer de ces recherches, et que j'ai été à même de vérifier, 'je n'ai pas voulu non plus me laisser aller à toutes les considérations auxquelles on pouvait se livrer au point de vue philosophique et principalement de la psychologie soit pathologique, soit, plus encore peut-être, normale. C'est ainsi que j'ai négligé volontairement d'en tirer toutes les déductions que j'aurais pu au sujet de la conscience, de la volonté, de lapersonnalité, de la mémoire, de l'attention, etc. Je me suis restreint le plus possible à mon sujet lui-même. Mais les documents sont là, et comme ils n'ont pas été recueillis dans un seul but, qu'ils l'ont été surtout d'une façon absolument impartiale et sans intervention personnelle de ma part, ils conservent toute leur valeur à ce double point de vue thérapeutique et psychologique.

Je crois devoir cependant présenter une simple remarque. On a fait jouer au mouvement un rôle beaucoup trop considérable à mon sens dans la psychologie, au cours de ces dernières années. La sensibilité — et j'entends par là non pas tant la sensibilité consciente que surtout la sensibilité vitale, c'est-à-dire la propriété de recevoir des excitations et de réagir en conséquence — a été au contraire très négligée et reléguée au second plan. Le mouvement n'étant que la

PREFACE v

réaction à une excitation, c'est cependant la sensibilité qui est primordiale, et qui doit être prise pour base, si on veut considérer la psychologie comme un des chapitres de la physiologie cérébrale. Sans avoir voulu me livrer dans cet ouvrage à l'étude d'ensemble de la sensibilité à ce point de vue, je crois qu'on pourra y trouver des documents et même des faits nouveaux en assez grand nombre pour qu'il contribue dans une certaine mesure à faire rendre à la sensibilité la place qui lui est due.

Je tiens, en terminant, à adresser mes sincères remerciements à M. Félix Alcan, qui m'a donné, pour l'impression de cet ouvrage, toutes les facilités qu'on peut espérer de l'éditeur le plus complaisant et le plus éclairé.

Paul Sollier.

Boulogne-sur-Seine, mai 1897.

Page 1