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CHAPITRE PREMIER

Point de départ des recherches actuelles. — Insomnie et somnambulisme. — Les hystériques sont des vigilambules. — Réveil du vigilambulisme et restauration de la sensibilité. — Procédés de réveil des hystériques. — Effets immédiats et généraux du réveil ou du retour de la sensibilité.

Je me bornerai dans cette première partie à exposer les faits tels qu'ils se sont présentés successivement à mon observation, à montrer quelles considérations cliniques ont été le point de départ de mes recherches et par quel enchaînement naturel et logique j'ai été amené à une conception nouvelle de la genèse et de la nature de l'hystérie, que je considère, je le dis immédiatement, non comme une affection purement psychique, comme on tend à l'admettre aujourd'hui, mais comme une affection physique quoique simplement fonctionnelle.

Tout d'abord j'avais été frappé d'un fait qui s'observe d'une façon presque constante chez les grandes hystériques qu'on soumet à lisolement dans un établissement spécial, à savoir l'oubli qu'elles ont très rapidement des circonstances de leur entrée qui devrait pourtant être pour elles un souvenir assez important. Et même, plus cette entrée a été agitée, tapageuse, et plus l'amnésie consécutive est de règle et complète. 11 semble qu'elles entrent brusquement sous l'inl'hystérie. — I. 1

fluence de ce changement de milieu, de cette réaction, dans une existence psychique nouvelle qui efface le souvenir de l'ancienne. Plus les modifications de l'état hystérique sont prononcées et plus cette amnésie est marquée. Il se passe là quelque chose d'analogue à ce qui arrive lorsqu'on réveille un sujet plongé dans le sommeil hypnotique, ou au sortir d'une crise délirante.

Mais cette amnésie ne s'étend pas seulement aux circonstances de l'entrée dans l'établissement. Si l'amélioration survient assez rapidement, on constate d'une façon plus ou moins nette une amnésie rétrograde pouvant couvrir une ou plusieurs années. Il semble que, endormies depuis des années, elles se réveillent, se croyant au lendemain du jour où elles se sont endormies. Voici Jeanne (XVII) par exemple qui, paraplégique à son entrée en 1895, se figure, lorsqu'elle recommence à marcher, être en 1894. Pour constater ces régressions singulières de la mémoire il suffit de s'adresser aux malades à l'improviste sans leur laisser le temps en quelque sorte de se renseigner sur le milieu qui les entoure, lequel est en contradiction avec celui où ils se croient être. Un excellent moyen est souvent de leur dire de fermer les yeux et de les laisser ainsi un moment. Les yeux ouverts, ils se croient en 1895, les yeux fermés ils vous disent être en 1893.

Lorsqu'on s'adresse ainsi d'une façon imprévue à des hystériques, on est frappé de l'air surpris qu'elles prennent. Elles paraissent toutes déconcertées par une question aussi simple que celle-ci : En quelle année est-on donc ? Elles paraissent sortir d'un rêve. Et de fait, lorsqu'on les observe en vivant, comme je le fais, au milieu d'elles, les observant à leur insu, dans les moments où je parais le moins m'occuper d'elles, ainsi que j'ai soin de le faire pour éviter toute influence d'attention pouvant modifier leurs réactions, on les voit à tout instant plongées dans un état de rêverie et passer successivement par des états divers, qui se traduisent sur leur physionomie et dans leur allure générale d'une façon facile à saisir.

Au milieu de leur travail, de leurs jeux, on les voit tout à coup le regard fixé dans le vague, s'immobiliser ou continuer machinalement à faire le mouvement commencé. Elles « filent » suivant l'expression imagée que beaucoup emploient.

Si on les interpelle vivement dans ces moments-là, elles tressaillent, clignent des yeux, poussent quelquefois un petit cri, secouent la tête et ont absolument l'aspect de quelqu'un qu'on réveille. Du reste, quand on les interroge sur ce qu'elles éprouvent elles vous répondent : « Est-ce que je sais comment je vis ?» — ou : « Je ne sais pas si je suis sur terre ou dans les nuages ; je crois que je ne suis pas souvent sur terre, » ou bien : « Ne me demandez rien; je ne sais jamais si ce

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que je vois est réel, ou si c'est un rêve. » Et combien d'autres réponses semblables pour dépeindre cet état de rêverie, d'obnubilation, de somnolence pour ainsi dire, dans lequel elles vivent.

A les voir vivre dans la vie courante on se demande à tout instant si elles ne sont pas en état second ou en vigilambulisme passager, tant leur allure, leur langage, diffère d'un moment à l'autre, tant leur oubli d'un moment à l'autre est complet, alors que quelques heures plus tard le souvenir leur sera revenu de ce qu'elles paraissaient avoir oublié avant.

On met tous ces phénomènes sur le compte de la distraction, de l'amnésie, de l'aprosexie, si constants à des degrés divers chez les hystériques. Mais dire que ce sont des distractions, des amnésies, de l'aprosexie, ce n'est que constater des symptômes, ce n'est pas les expliquer.

Or, par une singulière contradiction, ces malades qui dans la journée, à l'état de veille, paraissent toujours plongées dans une rêverie plus ou moins profonde, pouvant aller de la simple distraction à l'extase, ces malades qu'on a toujours l'air de réveiller quand on les secoue ou quand on les interpelle à l'improviste, ont une iftsommie rebelle et complète pendant la nuit.

L'insommie des hystériques qui est un des phénomènes les plus constants, et nous allons voir même qu'il est fondamental, à des degrés divers, a été à peine signalée, et son importance et son mécanisme ne sont même pas soulevés. MM. Bourneville et Regnard sont les seuls qui se soient occupés d'une façon sérieuse de cette question, et encore signalent-ils les troubles du sommeil, tels que les soubresauts, les rêves, les cauchemars, etc., plutôt que l'insomnie.

Un fait cependant aurait dû suflîre à attirer l'attention des observateurs sur cette fonction du sommeil dont l'examen doit toujours être fait et a une grande importance dans toutes les affections nerveuses et mentales. En effet, ainsi que l'ont signalé les deux auteurs précités, le sommeil est presque toujours troublé dès l'enfance chez les futurs hystériques. Combien de mères vous répondent quand vous les interrogez sur le sommeil de leur fille malade : « Elle ne dort pas du tout, mais du reste elle n'a jamais été dormeuse; toute petite elle dormait à peine trois ou quatre heures par nuit. » Chez d'autres c'étaient des cauchemars, des peurs nocturnes, des accès de somnambulisme qui venaient troubler le sommeil, d'ailleurs léger. Un des premiers troubles de l'hystérie, un des prodromes les plus constants est la perte du sommeil. Et cela est tellement constant — et nous allons bientôt nous expliquer qu'il n'en saurait être autre-

ment — que chaque fois qu'on constate d'une façon avérée, indubitable, l'existence du sommeil normal chez un sujet présentant un trouble sur la nature hystérique ou organique duquel on hésite, il faut toujours se défier. La plupart du temps, c'est à un trouble organique, modifié, il est vrai, par un état névropathique sous-jacent, qu'on a affaire.

Interrogez une hystérique anesthésique ou hémianesthésique sur son sommeil elle vous répondra neuf fois sur dix : « Oh ! je ne dors jamais ; je n'ai pas envie de dormir. — Pourquoi? lui demandez-vous. — Je ne sais pas ; je n'en sens pas le besoin. » Cette insomnie, qui, d'après certaines, persisterait depuis des années, est-elle réelle? n'y a-t-il pas là une exagération de leur part ou une illusion? Rien ne m'était plus facile que de m'en assurer, étant à même de les surprendre et de les observer à leur insu à toute heure de nuit. Eh bien ! rien n'est plus exact et non seulement les infirmières de veille, mais moi-même, avons constaté l'insomnie complète, absolue, persistante, chez le plus grand nombre des grandes hystériques anesthésiques ou hémianesthésiques, à accidents multiples. Si je spécifie quelles sont les hystériques qui présentent une insomnie aussi absolue et persistante, c'est que la nature des accidents qu'elles présentent a une grande influence qui va s'expliquer tout à l'heure.

En effet, cette insomnie varie avec la nature et l'intensité des accidents et des stigmates hystériques. Chez celles par exemple qui ont peu de stigmates, sujettes à des attaques convulsives franches plus ou moins espacées, le sommeil, tout en étant léger, fréquemment interrompu, peu prolongé en général, existe cependant et les malades en sentent le besoin.

A cet égard la description que donnent MM. Bourneville et Regnard est très exacte. « Avant de s'endormir tout à fait, disent-ils, les hystériques s'assoupissent et se réveillent en sursaut à plusieurs reprises ; elles ont des secousses, des sensations de fourmillement, des impatiences, principalement dans la moitié du corps qui est insensible. Dans cette période intermédiaire à la veille et au sommeil elles ont quelquefois des hallucinations, etc. »

C'est là en vérité une façon toute spéciale de s'endormir et qui n'a que peu de rapports avec le sommeil normal.

Je n'eus pas de peine à me convaincre que ce soi-disant sommeil n'avait rien de normal chez bon nombre de grandes hystériques que leurs parents m'affirmaient dormir très bien. Tantôt en effet les malades s'endorment à une heure fixe, brusquement, se réveillent à hîure fixe, non moins brusquement et sont impossibles à réveiller dans l'intervalle. Aussi vous raconte-t-on qu'elles ont un som-

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meil « de plomb ». D'autres s'endorment en fixant un point brillant, leur lampe, un objet quelconque de leur chambre, ou en lisant. D'autres vous racontent qu'elles s'engourdissent tout à coup, et qu'elles entendent tout ce qui se fait autour d'elles sans pouvoir remuer ni réagir. D'autres encore ferment tout à coup les yeux et se contracturent jusqu'au lendemain matin. Il en est d'autres enfin qui prétendent bien dormir. Plus d'une fois j'en ai surpris les yeux fixes, ouverts, immobiles, qui le lendemain m'affirmaient avoir très bien dormi. J'en ai vu d'autres qui sur la promesse de telle ou telle chose dès qu'elles dormiraient, s'endormaient et se réveillaient à heure fixe.

Il est aussi chez toutes ces malades un signe bien caractéristique, c'est l'attitude pendant le sommeil. Cette attitude ne se modifie pas. On les retrouve le matin dans la même position que le soir, et de plus cette attitude est toujours la même pour chaque sujet. Tout cela, on en conviendra, ne ressemble guère à du sommeil naturel, normal. C'est analogue à du somnambulisme, soit suggéré, soit spontané, ou à du sommeil hynoptique, ou à une attaque. Or dans tous les cas où l'on m'a prétendu que de grandes hystériques à stigmates dormaient bien, j'ai constamment trouvé quelque explication de ce genre à leur soi-disant sommeil.

Quant aux grandes hystériques totalement anesthésiques, elles ne dorment pas du tout le plus souvent et restent les yeux ouverts toute la nuit: La plupart ne sentent nullement le besoin de sommeil, et malgré cette insomnie qui dure des mois et des années, elles n'en éprouvent aucune fatigue. D'autres sentent tout à coup non pas seulement de l'engourdissement et des fourmillements, mais il leur semble qu'elles vont mourir, elles s'anesthésient profondément, ne sentent plus du tout leurs membres, ni leurs organes; alors elles résistent à cette torpeur qui les envahit et les terrorise. D'autres sursautent brusquement; leurs paupières s'appesantissent, elles se sentent tomber dans un trou, ou perdent conscience du monde extérieur et un brusque sursaut rouvre malgré elles leurs paupières et les tient éveillées.

Cette insomnie a des caractères bien spéciaux et qui méritent toute l'attention de l'observateur : elle est un signe précurseur de l'hystérie; elle est d'autant plus complète et persistante que les stigmates et les accidents hystériques sont plus développés ; de même qu'elle a été un des symptômes prodromiques de l'hystérie, elle est — avec l'état général de la nutrition — le meilleur critérium de la guérison, et sa disparition marche parallèlement avec l'amélioration et avec la disparition des stigmates; elle ne détermine aucune fatigue chez les sujets qui la présentent et qui ne sentent pas le besoin de sommeil ;

elle est absolument rebelle à tout médicament hypnotique. J'ai vu à cet égard des hystériques auxquelles on n'avait pas craint d'administrer 15 et 20 grammes de bromure de potassium par jour, sans autre résultat d'ailleurs que de les intoxiquer.

Le sommeil, dont l'étude est complètement négligée ou examinée très superficiellement et à titre accessoire en quelque sorte, a une importance capitale au contraire. Ce qui le démontre au point de vue clinique, et ce qui a fait que j'ai cherché à résoudre cette question, c'est le parallélisme qui existe entre l'évolution de l'hystérie et les troubles du sommeil. Léger, troublé, agité, diminué au début de l'hystérie, il devient de plus en plus court et arrive à se supprimer complètement quand l'hystérie est profondément enracinée, et que l'anesthésie a envahi non seulement les membres, mais les viscères et les sens spéciaux. Quand il paraît exister dans ces cas, ce n'est pas à du sommeil naturel qu'on a certainement affaire, c'est à une sorte de léthargie, ou de somnambulisme spontané ou provoqué, soit par auto-suggestion ou suggestion, soit par auto-hypnose.

Un fait encore est à signaler, c'est le souvenir des rêves survenus dans ces soi-disant états de sommeil quand on met les malades en état de somnambulisme hypnotique, et c'est aussi la fréquence des accès de somnambulisme clans leur cours.

Si les auteurs signalent à peine les troubles du sommeil et l'insomnie en particulier, ils s'inquiètent encore moins d'en rechercher la cause. M. P. Janet s'excuse presque de consacrer une page, (p. 128) à cette insomnie dont il fait une « aboulie du sommeil». Il s'appuie, pour la rattacher à un trouble de la volonté, ce qui paraît « bizarre », dit-il, sur ce que certaines personnes s'endorment et se réveillent presque à volonté, et ensuite qu'on peut suggérer le sommeil comme un acte quelconque. Dans ce dernier cas c'est à du somnambulisme hypnotique pur et simple qu'on a affaire, ainsi que j'ai pu m'en rendre compte plus d'une fois, et pas le moins du monde à du sommeil naturel. « Les abouliques ne savent pas vouloir dormir, et ils ne savent pas davantage vouloir se réveiller, » dit-il. Et il cite l'exemple d'une jeune malade chez laquelle, à la suite de fatigue, l'insomnie augmentait en même temps que l'aboulie, au moment où il aurait fallu précisément savoir dormir. Cela semble en effet paradoxal que l'épuisement qui amène l'aboulie dans ce cas amène en même temps l'insomnie. Mais est-ce l'aboulie qui provoque l'insomnie, ou bien n'est-ce pas la même cause qui provoquerait les deux troubles, et d'autres avec, dont M. P. Janet ne nous parle pas, et qu'il serait cependant bien intéressant de connaître, tels que l'état de la sensibilité pour n'en citer qu'un?

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Cette insomnie a donc quelque chose de paradoxal, et qui ne s'accorde guère avec l'idée que quelques auteurs se font de l'hystérie comme un état d'épuisement, ni d'ailleurs .avec aucune autre théorie physiologique ou psychologique de cette maladie. Cela même aurait dû attirer les recherches.

En rapprochant tous ces faits, je me demandai si cette insomnie des hystériques ne tenait pas tout simplement à ce qu'elles étaient plongées dans un état ne permettant pas au sommeil naturel de se produire, tout en laissant au sujet l'apparence de l'état de veille. Or nous n'en connaissons qu'un de ce genre, et qui est précisément très fréquent et très facile à provoquer chez les malades, le somnambulisme.

Un somnambule ne peut en effet dormir du sommeil naturel que si son accès de somnambulisme cesse. Mais il est une catégorie de sujets qu'on a désignés sous le nom de vigilambules, tant ils semblent dans un état de veille quoiqu'en réalité en état de somnambulisme, malades soi-disant rares d'ailleurs, dont les observations sont longuement publiées comme des cas exceptionnels de dédoublement de la personnalité, et auxquels les hystériques ressemblent tellement que l'on peut se demander si le vigilambulisme n'est pas tout simplement hystérique, comme Charcot l'a démontré, parce que ce sont les hystériques qui sont toutes vigilambules. Je me demandai alors si les hystériques ne dormaient pas du sommeil naturel tout simplement parce qu'elles étaient plongées dans un sommeil pathologique plus ou moins profond.

Pour vérifier cette hypothèse je m'adressai à la première hystérique que j'avais sous la main, et la plus gravement atteinte, Marguerite C... (I). Elle est totalement anesthésique et sujette à des attaques convulsives classiques, à des accès de somnambulisme ; elle a de l'anesthésie organique généralisée, une aprosexie considérable. « On dirait que je ne vis pas, que je ne suis pas sur la terre, me dit-elle un jour. » Elle a peur de tout, car elle ne se rend pas un compte exact de la réalité des choses et « vit comme dans un rêve ». Un soir, le 1er décembre 1 893, la voyant dans le vague, je lui dis brusquement : « Eh bien ! Marguerite, est-ce que vous êtes éveillée ou est-ce que vous dormez ? » Elle sursaute et, me regardant étonnée, me dit : « Je ne sais pas. » — « Dans lajournée quand vous allez et venez, dormez-vous ou êtes-vous éveillée? » — Elle me regarde, hésite et me répond encore : « Je ne sais pas ; je suis toujours comme engourdie. » — « Eh bien ! lui dis-je, puisque vous ne le savez pas, nous allons bien voir. »

Elle est extrêmement hypnotisable. Je l'endors et lui ordonne de se

réveiller complètement, absolument complètement, quand je lui soufflerai sur les yeux, et cela sans m'enquérir de ce qu'elle éprouve, de ce qu'elle croit, sans l'interroger dans son sommeil hypnotique, pour éviter toute suggestion involontaire de ma part ou autosuggestion de la sienne. Aussitôt mon injonction faite, elle ouvre les yeux, se les frotte, ce qu'elle ne fait jamais quand je la réveille à l'ordinaire de son sommeil hypnotique. Elle regarde autour d'elle comme si elle voyait tout pour la première fois : « Tiens, comme tout est grand ! » C'est son premier mot. Son visage s'épanouit ; au lieu de son regard vague et fuyant habituel, elle regarde tout en face, puis s'étonne et se tournant vers moi : « Où suis-je ici? Depuis quand suis-je là? C'est drôle, c'est comme si je me réveillais. Tiens, je sens battre mon cœur, je me sens respirer. » Elle me demande des explications sur tout, ne reconnaît rien de la maison, ne reconnaît aucune de ses compagnes. Elle me demande mon nom et se fait expliquer comment elle est venue ici. Rien de ce qui lui est habituel depuis plusieurs mois qu'elle est dans l'établissement ne lui rappelle quoi que ce soit de son séjour. Comme elle est venue ici à la suite d'un examen sous le chloroforme et en complet délire hystérique, je crus d'abord qu'elle était simplement revenue à l'état où elle était avant sa crise délirante. Pour me renseigner sans la suggestionner même involontairement, je lui demandai à quelle époque nous étions : « Mais, en novembre 1890, » me répondit-elle. Elle était donc ramenée à un état de personnalité bien antérieure à l'époque où les accidents qui avaient nécessité son placement étaient survenus. La régression de sa personnalité embrassait une période pendant laquelle elle était déjà hystérique, avec de l'anorexie et des crises. S'il était admissible qu'elle fût dans un état second depuis son examen sous le chloroforme, on ne pouvait s'en douter auparavant. Elle paraissait dans son état de veille normale, bien que manifestement hystérique. Et cependant il a suffi de la réveilla* énergiquement pour la faire sortir non seulement de l'état second qui aurait débuté après sa chloroformisation mais encore d'un état antérieur, qui aux yeux de tous les médecins qui l'avaient examinée passait pour l'état de veille normale. Son attitude est toute changée : de brusque et garçonnière qu'elle était, elle est devenue douce, timide, très souple. Elle mange sans se faire prier, même avec un certain plaisir et s'étonne après le dîner d'avoir des régurgitations. La cénesthésie reparaît donc, mais la sensibilité générale et les sens spéciaux paraissent toujours dans le même état.

Ce fait confirmait complètement mon hypothèse que les hysté-

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riqucs sont en état de vigilambulisme. Cependant une simple expérience était insuffisante.

Avant de contrôler le fait sur d'autres hystériques, je pensai en interroger une en état de sommeil hypnotique pour voir quelle explication elle me donnerait des causes réelles de son insomnie. C'était une grande hystérique de vingt-trois ans que j'avais soignée autrefois, et que, par l'isolement et la suggestion, j'étais arrivé à remettre suffisamment en état pour faire ses études de sage-femme, et devenir même sage-femme d'un service hospitalier. Elle avait recouvré presque complètement sa sensibilité, mais restait sujette, quand elle était fatiguée, à des crises de nerfs de temps à autre ou à des troubles paraplégiques passagers.

Elle venait depuis peu de faire une rechute, était redevenue anesthésique, avec des accidents plus fréquents, et cessait de dormir. Je la fis venir et, sans autre préambule, je l'endormis et lui fis subir un interrogatoire qu'on trouvera à son observation (p. 14) et dont je relaterai seulement ici les points caractéristiques. — D. Quand vous ne pouvez plus dormir la nuit, lui dis-je tout de suite, pourquoi ne dormez-vous plus? — R. Parce que je suis endormie tout le temps. Quand je suis fatiguée, je me couche un jour et je ne me réveille plus, me répond-elle. — D. Mais, lui dis-je, comment faites-vous votre service ? — R. Je me rends tout de même compte de ce que j'ai à faire. — D. Alors vous le faites endormie, les yeux ouverts? — R. Oui ; il n'y a que lorsque je suis trop fatiguée que je ne peux plus le faire. C'est bizarre, je ne dors pas et cependant je ne suis pas éveillée. » — Elle voit et elle ne sent pas ; il lui semble qu'elle ne vit pas de la même vie que les gens qui l'entourent ; elle les voit, mais ils lui paraissent des fantoches. Elle m'apprend qu'il y a longtemps qu'elle travaille à moitié endormie. Je lui demande si, depuis 1889, époque où j'ai commencé à la soigner, elle a jamais été complètement réveillée. Elle me répond que oui quand elle va bien, mais que ça ne dure pas ; elle me raconte qu'au moment où sa mère est morte elle était déjà dans cet état de sommeil. « Je dors au moins depuis quatorze ans, me dit-elle. Je ne dors plus la nuit depuis cet âge-là. »

Suffisamment édifié je lui dis : « Puisque vous êtes endormie, vous allez vous réveiller complètement. Réveillez-vous tout à fait. » Elle ouvre les yeux, regarde autour d'elle effarée, et son premier mouvement est de fuir. Je la calme et elle me dit alors avoir treize ans ; elle se croit en 1882. Elle ne me connaît plus, et me parle de tout ce qui concerne cette époque, et des années précédentes, de sa jeunesse. Je la rendors et la laisse endormie quelque temps, puis la réveille simplement comme d'habitude. Elle est revenue à ses vingt-trois ans,

et, en l'interrogeant sur tout ce qu'elle m'a raconté de son enfance, je constate qu'elle ignore complètement dans son état actuel toute cette période antérieure à sa maladie. Je l'ai donc par le premier réveil complet ramenée à son état prime, et elle est plongée dans un état second depuis l'âge de treize ans. Mais cet état second n'est que du somnambulisme, du vigilambulisme.

Or c'est depuis lors qu'elle a présenté tous les accidents d'hystérie. La conclusion qu'ils étaient dus à l'étal de vigilambulisme, et que l'hystérie n'est par suite que du vigilambulisme, s'imposait. Mais une conclusion doctrinale s'imposait également : c'est que l'hystérie, stigmates et accidents, est due à un état de sommeil du cerveau.

Plus tard Marguerite Cam. (XIII) me dit quand je lui demande pourquoi elle a de l'insommie : « Mais je ne peux pas dormir deux fois ! »

Ainsi mon hypothèse clinique était exacte ; les hystériques ont de l'insommie la nuit parce qu'elles sont constamment plongées dans un état de sommeil pathologique qui empêche le sommeil naturel de se produire. Cet état n'est que du somnambulisme ou du vigilambulisme, et tout ce qu'on a étudié sous le nom d'hystérie, tous les stigmates, tous les accidents somatiques, psychiques, toute la psychologie qu'on a édifiée sur l'étude des hystériques, n'ont été que l'étude du somnambulisme ou du vigilambulisme, ce qui est d'ailleurs identiquement la même chose, avec cette seule différence que dans un cas les malades ont les yeux fermés ou ont l'air de marcher endormis, tandis que dans l'autre ils ont, pour des observateurs même peu superficiels, l'aspect de gens éveillés.

Il est assez piquant de voir la peine qu'on a prise pour démontrer que le somnambulisme, le vigilambulisme, les états seconds, appartenaient à l'hystérie alors que tout cela était l'hystérie elle-même, et qu'on a usé de tant d'arguments pour démontrer que l'hystérie... était de nature hystérique. Je crois que la faute en revient à l'importance trop grande qu'on adonnée aux troubles psychiques dans l'hystérie, à ce qu'on a voulu en faire une affection purement psychique, et qu'on a presque complètement négligé le substratum organique, physiologique. Au lieu de chercher à interpréter la nature même de l'hystérie, on s'est attaché à analyser le mécanisme psychologique des troubles qui en étaient la conséquence. On ne s'est pas aperçu qu'on expliquait des symptômes par d'autres symptômes, et on s'est ainsi illusionné, tout paraissant découler et découlant en effet logiquement l'un de l'autre. Aussi toutes les dernières définitions de l'hystérie sont-elles d'ordre psychologique; l'hystérie est une maladie par

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représentation ; l'hystérie est une désagrégation de la personnalité, un rétrécissement du champ de la conscience, etc. Personne n'a été frappé du rapport absolu, constant, des troubles de la sensibilité avec tous les phénomènes soit somatiques, soit psychiques. Personne n'a dit : L'hystérie est une maladie de la sensibilité et cette maladie de la sensibilité tient à l'engourdissement, au sommeil des centres cérébraux, l'hystérie n'est que du somnambulisme ou du vigilambulisme.

M. P. Janet, qui est certainement l'auteur ayant observé les hystériques avec le plus de sagacité et de précision, insiste avec bien d'autres sur les rapports étroits qui existent entre le somnambulisme et les symptômes de l'hystérie, qu'il permet de mieux comprendre. Il a remarqué également que le somnambulisme naturel ou artificiel disparaît chez les hystériques qui guérissent. Il rattache le somnambulisme à l'hystérie sans cependant le confondre avec elle.

Toutefois il est tellement frappé des analogies qu'il présente avec l'hystérie qu'il dit : « Le somnambulisme n'est pas seulement hystérique parce qu'il coïncide avec des symptômes hystériques ; en luimême il présente de la façon la plus parfaite, le caractère essentiel de tous les phénomènes de cette maladie et ce seul symptôme résume à notre avis tous les autres... Nous pouvons dire que le somnambulisme rentre tout entier dans le domaine de l'hystérie. » Avec les somnambulismes il fait rentrer dans l'hystérie « les écritures automatiques, certaines hallucinations et en général toutes les manifestations en rapport avec des phénomènes psychologiques ».

« Le somnambulisme est pour nous, dit-il (p. 290), une seconde existence psychologique nettement distincte de la première et alternant avec elle, un état dans lequel les phénomènes intellectuels sont assez développés pour que le sujet perçoive les sensations, comprenne même les signes et le langage, mais qui est cependant suivi d'une amnésie complète quand le sujet revient à l'état normal et dont les souvenirs ne se retrouvent que dans un autre état analogue. »

Nous verrons plus loin que ces derniers mots sont inexacts et que l'on peut déterminer le retour des souvenirs de toute la période somnambulique une fois l'état normal rétabli. Mais, pour le moment, je ne veux retenir que ce fait, à savoir que chez les hystériques on provoque par le réveil, — nous verrons de quelle façon ce résultat peut être atteint, — des phénomènes identiques à ceux que présentent les somnambules spontanés ou artificiels. Mesmer et Deleuze cités par P. Janet disaient : « La plupart des maladies nerveuses... des folies, la catalepsie ne sont qu'un somnambulisme imparfait et dégénéré. » Ne me contentant pas de rattacher le somnambulisme à l'hystérie, je

dirai avec eux : « L'hystérie n'est qu'un somnambulisme plus ou moins profond, plus ou moins étendu à tout ou partie des centres cérébraux. » Cette notion des somnambulismes partiels et de degrés variables sera développée ultérieurement. Elle permet en effet de comprendre tous les phénomènes de l'hystérie. Mais, pour le moment, je ne veux m'attacher qu'à une chose, c'est qu'il suffit de « réveiller » les hystériques pour voir disparaître leur hystérie.

A cet égard je n'ai choisi spécialement aucun des cas dont je publie ici les observations. Je les ai pris tels qu'ils se sont présentés à moi et au fur et à mesure. La plupart sont des cas anciens, invétérés, graves, dans lesquels l'organisme tout entier était atteint. Aussi les considérations que j'expose ici peuvent-elles s'appliquer à toutes les hystériques. Je les ai vérifiées sur nombre d'autres dont il aurait été trop long de donner l'histoire détaillée et dont les points caractéristiques trouveront leur place au cours de ce travail.

J'en reviens maintenant aux déductions que j'ai été amené successivement à tirer des phénomènes qui se déroulaient sous mes yeux. Les deux premiers faits que j'ai rapportés plus haut, tout en me montrant la voie que je devais suivre, étaient loin de résoudre les nombreuses questions que l'hystérie soulève, et d'expliquer tous les troubles qu'on y observe.

Pour m'assurer de la réalité de ce que j'avais observé, je pris une autre malade, Marceline (III, 20) que je n'avais jamais endormie. Elle était atteinte d'anorexie et de vomissements depuis neuf ans environ, elle avait une anesthésie totale et une insomnie complète, des crises, des contractures. Dès son entrée dans l'établissement j'avais déjà constaté un changement très net. En même temps que ses vomissements et son refus d'alimentation avaient cédé, et cela immédiatement comme toujours avec ma méthode de traitement de l'anorexie, il lui sembla qu'elle vivait une autre vie que chez elle. Tout le passé lui apparaissait très loin, comme dans un rêve, et elle avait une amnésie très marquée pour tout ce qui s'était passé avant les trois dernières années. Je l'endors avec la plus grande facilité, quoiqu'elle n'ait jamais été hypnotisée. Je lui demande d'abord si elle se sent bien éveillée dans la journée. Elle m'avoue alors qu'elle ne se sent pas bien réveillée depuis longtemps et ne voit rien au naturel autour d'elle. Je m'en tiens là et la laisse endormie le reste de la nuit. Le lendemain matin, je lui ordonne de szréveiller complètement et lui souffle sur les yeux. Elle ouvre les yeux et me regarde avec étonncment. Elle me demande où elle est, qui je suis, comment elle se trouve là. Elle se croit en 1890 et n'a plus aucun souvenir de ce

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qui s'est passé depuis cette époque. Elle est plus gaie, plus causeuse, a l'esprit plus vif; ses associations d'idées sont plus rapides. Au lieu de répondre à tout ce qu'on lui demande : « Je ne sais pas, » elle observe au contraire ce qu'elle ressent et désire se guérir.

Ainsi, comme Alice, Marceline, qui avait de l'amnésie de toute la période antérieure à 1890 en temps ordinaire, a recouvré la mémoire de cette période et a, par contre, perdu celle de la période écoulée depuis 1890 une fois réveillée. N'est-on pas en droit de conclure qu'elle était en état second, en vigilambulisme depuis 1890? Quand elle y est tombée, elle a, naturellement, perdu le souvenir de la période antérieure; quand elle en sort, elle perd à son tour le souvenir de la période somnambulique. Il n'y a rien là que de très connu, très classique, et je ne crois pas qu'on puisse donner une autre interprétation à ces faits.

Cependant, quelque chose m'inquiète : c'est que, malgré ce réveil, malgré cette régression de la personnalité à l'état prime, malgré les modifications du caractère qui redevient ce qu'il était alors, malgré le sentiment nouveau que le sujet a de lui-même, les troubles de la sensibilité générale et des sens spéciaux paraissent toujours les mêmes. Il est vrai que la cénesthésie est tout autre, et peut-être, pour n'être pas encore conscientes, les impressions périphériques ne sont-elles pas aussi subconscientes. Mais ce n'est là qu'une hypothèse à vérifier. Toutefois, ce qui se passe chez Marceline (p. 22) m'invite à penser qu'il doit en être ainsi. En effet, outre que son état cénesthésique est bien meilleur, qu'elle est plus vive, plus alerte et s'ennuie moins, elle se rend mieux compte du temps, peut localiser ses souvenirs, ce dont elle était incapable auparavant, entend avec plaisir la musique qui n'était qu'un bourdonnement confus pour ses oreilles, et voit tout plus clair. De plus, elle se rend compte de l'engourdissement qui envahit plus ou moins ses membres, de ses anesthésies, alors qu'avant elle ne savait pas si elle sentait ou non. Sa sensibilité subit donc manifestement des modifications et s'améliore, mais n'arrive pas encore à être consciente.

Sur ces entrefaites, j'eus l'occasion de soigner une jeune fille de trente-deux ans (IV, 26) qui, dès l'enfance, avait eu des accès de somnambulisme, puis des attaques de sommeil à dix-sept ans et qui, aujourd'hui, a des attaques convulsives, une apathie extrême, qui présente des stigmates très nets, et a surtout une diminution considérable de la sensibilité organique, de la cénesthésie, d'où un état d'inémotivité extrême. Elle dort avec des cauchemars, tombe dans un véritable engourdissement et a toujours une sensation de froid intérieur.

Je l'endors et me borne, aussitôt endormie, à lui donner l'ordre de se réveiller aussi complètement que possible. Les attaques qui survenaient presque tous les jours, et quelquefois deux ou trois fois par jour, cessent aussitôt après, malgré le retour de ses règles. A la suite de la seconde séance de réveil simple, elle n'a plus de torpeur après les repas, et elle me dit elle-même qu'elle se sent beaucoup plus « réveillée >. Son apathie disparaît. L'appétit revient; elle n'a plus de titubation et elle dort sans cauchemars. Après la troisième séance de réveil, je constate que sa sensibilité générale, ses sens spéciaux et son sens musculaire sont normaux et semblables des deux côtés. En quatre séances, dans l'espace d'un mois seulement, en l'endormant légèrement et lui ordonnant simplement de se « réveiller aussi complètement que possible, et de plus en plus », les attaques ont disparu, puis la torpeur, puis l'apathie ; l'état général s'est relevé, et la sensibilité s'est rétablie complètement.

Voilà un résultat intéressant, car la maladie, ou pour mieux dire la rechute, dans ce cas, datait de sept ans environ. Chez cette malade, l'anesthésie était surtout organique, et c'était surtout le moral qui était affecté, ce qui est conforme à ce que nous établirons plus loin. Le somnambulisme n'était pas très profond, et la malade dormait encore un peu d'un sommeil entrecoupé de cauchemars, il est vrai, mais qui paraissait être naturel. Il est, du reste, redevenu complètement bon et sans rêves dès qu'elle a été réveillée. Je puis dire réveillée, car, en réalité, je n'ai pas fait autre chose et si, en se réveillant ainsi de plus en plus, ses troubles hystériques se sont dissipés, il faut bien croire qu'elle était endormie et qu'ils tenaient à cet état de sommeil, qui pour être peu profond, n'en existait pas moins.

Un pas de plus était fait, à savoir que le réveil complet amène la disparition de l'anesthésie et des troubles hystériques. Or, comme chez les malades précédentes j'avais constaté que le réveil n'avait amené qu'une modification peu profonde de la sensibilité, et que les troubles hystériques, tout en s'améliorant notablement, persistaient encore, j'en conclus naturellement : 1° que le réveil n'était complet que lorsque la sensibilité était revenue à l'état normal ; 2° que l'anesthésie, qui traduisait par son intensité et son étendue le degré du somnambulisme, était aussi la cause des accidents hystériques. Il résultait tout naturellement de cette double constatation, qu'il fallait chercher à provoquer le retour de la sensibilité par d'autres moyens, si l'injonction du réveil était insuffisante.

Je fus ainsi amené à tenter la restauration de la sensibilité par un procédé analogue à celui du réveil. Mes premières tentatives

eurent lieu sur Marguerite et Marceline, qui m'avaient présenté déjà le phénomène de la régression de la personnalité, de l'amnésie rétrograde au sortir de leur somnambulisme.

Si c'est le sommeil qui cause l'anesthésie, ramener la sensibilité devait être la même chose que provoquer le réveil. Mais tandis que le réveil ne peut être provoqué qu'en bloc, d'une manière générale, la sensibilité, au contraire, pouvait peut-être être rétablie d'une façon partielle. En agrégeant progressivement toutes les sensibilités partiellement restaurées, c'est-à-dire en provoquant des réveils partiels, j'espérais arriver à amener le réveil complet. On sait que par suggestion, la disparition des paralysies s'accompagne quelquefois de retour de la sensibilité, et que, même sans suggestion, la sensibilité reparaît parfois momentanément dans le somnambulisme provoqué. D'autre part, si l'hystérie n'est que du somnambulisme, ainsi que le prouvaient les premières expériences, et si, comme cela est connu, les hystériques qui guérissent recouvrent leur sensibilité et cessent d'être somnambules, le rétablissement de la sensibilité devait logiquement amener la disparition du somnambulisme et par conséquent la guérison de l'hystérie. D'où cette autre conclusion que les accidents hystériques sont dus à des troubles de sensibilité. Je m'attachai donc d'abord à voir ce qui se passait en rendant la sensibilité localement, partiellement.

Je n'avais qu'un procédé à essayer tout d'abord : celui qui consistait à dire à la malade, en état de sommeil hypnotique, de sentir les parties anesthésiques, et de constater ce qui se passerait et ce qu'elle éprouverait.

J'endors donc un jour Marguerite et lui dis de sentir sa main gauche (I, p. 8). Je ne lui fais que cette simple injonction : « Sentez votre main gauche. » Elle se met aussitôt à faire des mouvements ; elle ferme et ouvre la main, étend, écarte, fléchit les doigts. Je lui demande ce qu'elle fait ; elle ne sait pas qu'elle remue. Je lui demande ce qu'elle éprouve ; elle ne sent rien. Mais les mouvements continuent, et bientôt voici qu'elle éprouve des fourmillements et la sensibilité reparaît de plus en plus, tant superficielle que profonde. Je répète la même injonction du côté droit. La sensibilité reparaît identiquement avec les mêmes réactions motrices et en provoquant les mêmes sensations. Il y a une différence, toutefois : elle reparaît beaucoup plus rapidement, quoiqu'en apparence l'anesthésie soit aussi profonde qu'à gauche. Au réveil, la sensibilité ainsi récupérée persiste, quoique je n'aie fait aucune suggestion pour cela.

Je fais la même expérience chez Marceline (III, 22), le même jour, aussitôt après Marguerite et à son insu, pour éviter toute suggestion

possible. Les choses se passent exactement de la même façon. J'observe, de plus, qu'après avoir fait des mouvements sans en avoir conscience, elle exécute les mouvements que je lui ordonne de faire, mais sans s'en rendre un compte exact. Puis, peu à peu, elle se les représente exactement et recouvre la sensibilité tactile et douloureuse. Les choses se passent de la même façon à droite et, comme chez Marguerite, la sensibilité reparaît plus vite de ce côté. Or, chez elle, ce n'est pas surprenant, car elle était un peu moins abolie qu'à gauche. Il est donc probable que chez Marguerite il en est de même, et il faut, dès lors, supposer qu'il y a des degrés dans la sensibilité inconsciente comme il y en a dans la sensibilité consciente.

Mais il s'est produit un phénomène plus curieux chez Marceline. Je lui ai simplement dit de sentir sa main. Or, voilà qu'elle se met à fléchir et étendre les bras, et à recouvrer le sens musculaire et la notion de position des divers segments de ses bras qu'elle avait perdus. Ce n'est pas en vertu d'une idée, d'une suggestion, que cette propagation s'est faite. Elle a suivi une marche logique, physiologique, et il semble que ce réveil de la sensibilité doive obéir à des lois précises, déterminées, et qui règlent l'évolution des phénomènes en dehors de l'intervention du sujet, ou du médecin. Gela n'est pas douteux en ce qui regarde les phénomènes objectifs et subjectifs, accompagnant ce retour delà sensibilité. Gela est probable également pour la façon dont la sensibilité s'étend. Nous devons nous trouver en présence de phénomènes physiologiques et non pas psychologiques.

Pour m'en assurer, je continue sur Marguerite la restauration de la sensibilité par le même procédé, et après l'avoir endormie je lui ordonne de « sentir ses bras ». Au lieu de simples mouvements comme dans les mains, il y a des secousses douloureuses que la malade compare à des décharges électriques, et qui sont de plus en plus fortes à mesure que la sensibilité revient. Celle-ci reparaît de bas en haut et se montre un peu plus vive à la suite de chaque secousse. Au réveil, son premier mouvement est de regarder ses bras et elle témoigne sa satisfaction de reconnaître « qu'ils sont bien à elle ».

Un nouveau fait s'est donc montré, à savoir que les mouvements sont d'autant plus violents que les muscles sont plus gros, et qu'en même temps ils sont douloureux. Mais, après le réveil, je constate un autre phénomène encore, qui n'est pas plus suggéré que les autres, c'est la persistance dans les bras de secousses et de fourmillements pendant la journée. Il est probable que le travail de restauration n'est pas terminé ; et cela prouve, qu'une fois mise en train, cette restauration continue a évoluer spontanément.

Encore une fois, les choses se passent exactement de la même

façon chez Marceline. Mêmes phénomènes objectifs ; mêmes sensations subjectives ; même constatation au réveil, où elle se tâte les bras en se demandant « s'ils sont bien à elle ». Pendant la journée, elle a également des secousses et des fourmillements dans les membres supérieurs.

Ce que j'ai fait pour les membres supérieurs, je le fais alors pour les membres inférieurs, où des phénomènes identiques, se déroulant dans le même ordre, se produisent.

Un autre jour, je m'avise de rendre, de la même façon, à Marguerite, la sensibilité de la tête, du cou, de la langue, de la bouche. Elle fait des grimaces ; il lui semble qu'on lui tire la tête en arrière par les cheveux et elle la rejette brusquement en arrière. En même temps que ces secousses, surviennent des oscillations régulières latérales de la tête, s'accompagnant de douleurs internes assez vives, que la malade compare à des coups de marteau. Au bout d'un certain temps, la sensibilité a reparu en grande partie au crâne et à la face, qui ne fait plus de grimaces. Je la réveille et elle s'écrie : « On m'a changé ma tête ! Oh ! c'est drôle, je me sens parler et rire. » Mais il est un fait plus intéressant, c'est que le clou, qui était extrêmement intense chez elle, a disparu. Nous verrons que c'est un phénomène constant que cette disparition des points hypéresthésiques ou hystérogènes par le retour de la sensibilité des parties où ils siègent.

Mais la sensibilité normale n'est pas obtenue du premier coup. En continuant à lui dire simplement de sentir sa tête, je constate que ce retour s'accompagne non seulement de phénomènes sensitifs, de coups de marteau, de sensations de brûlure, d'arrachement de la peau du crâne, de sentiment de grosseur, de lourdeur, de vide, puis de rapetissement, de remplissage, etc., mais, en même temps, à partir d'un certain moment, de modifications dans les idées. Après un état de confusion, la malade dit qu'elle ne se sent plus la même tête, qu'elle n'a plus les mêmes idées, qu'elle voit tout plus clair, et peu à peu les souvenirs lui reviennent depuis l'époque où elle s'est réveillée la première fois.

Mais, contrairement à ce qui se passe dans le somnambulisme hypnotique ordinaire, ces souvenirs persistent, sans la moindre suggestion, après le réveil.

Il y a donc des sensations cénesthésiques du cerveau, puisque l'ordre de sentir la tête est exécuté, et s'accompagne, comme dans les membres, de sensations particulières. Le cerveau se sent lui-même et cette sensibilité commande les souvenirs et la conscience claire des idées. Voilà une notion physiologique nouvelle que cette consl'hystérie. — i. 2

cience de l'état du cerveau, que cette cénesthésie cérébrale. Nous verrons, par la suite, l'importance capitale de cette découverte.

Mais pourquoi ne pas faire du côté des viscères ce que j'ai fait pour les membres et la tête? L'estomac est le premier organe auquel je m'attaque. Je me contente toujours de dire à ma malade : « Sentez votre estomac. » Et alors, toujours même succession de phénomènes : moteurs, inconscients d'abord, puis conscients, avec sensations dans un ordre déterminé et enfin sensation spéciale à la fonction de l'organe, la faim dans le cas particulier, comme le sens musculaire pour les membres. Après l'estomac, l'abdomen, l'appareil respiratoire et le cœur. Partout des réactions spéciales. Ainsi, tout l'organisme, membres, viscères, tète, cerveau lui-même, peuvent recouvrer leur sensibilité perdue ; dans tout l'organisme, le retour de la sensibilité s'accompagne de phénomènes objectifs et subjectifs de caractère spécial pour chaque organe, et survenant dans un ordre déterminé qui paraît régi par des lois physiologiques.

Mais quoique Marguerite soit très améliorée depuis son réveil général et le retour progressif de la sensibilité, elle ne recouvre pas encore ses souvenirs de toute la période comprise entre celle où elle s'est trouvée à son réveil et aujourd'hui, de 1890 à 1893. Il est vrai qu'elle est toujours sujette à reperdre passagèrement sa sensibilité ainsi restaurée, tantôt d'un côté tantôt de l'autre. Les différents réveils partiels obtenus par les restaurations partielles de la sensibilité ne sont sans doute pas suffisants pour que le réveil général soit complet. Sa sensibilité n'est pas normale; le sens musculaire est hésitant, les sens spéciaux sont atténués ; il existe encore des points hyperesthésiques; elle n'a qu'une sensibilité viscérale imparfaite.

Je pense alors que peut-être ce réveil général était impossible autrefois parce que la sensibilité était trop profondément perdue, mais qu'aujourd'hui le sujet se trouve ramené à un état hystérique beaucoup moins marqué, à un vigilambulisme moins profond et que le réveil est peut-être possible en bloc. Je l'endors et lui ordonne de se sentir complètement. Elle est prise de secousses générales dans le dos, l'abdomen, l'estomac, les membres. Elle s'étire brusquement, secoue la tête de droite à gauche, la projette en arrière, comme si on la tirait par les cheveux. Bientôt tous les mouvements cessent dans les membres et le tronc, et c'est dans la tête que tous les phénomènes se localisent. Elle sent sa tête moins vide, après l'avoir trouvée grande et brillante et avoir eu la sensation qu'on la lui changeait. En même temps ses souvenirs reviennent et ce retour s'accompagne d'un sen-

Liment de tension douloureux. Sa tête lui paraît plus lourde à gauche. Peu à peu il lui semble qu'elle se remplit : « J'ai un grand front, dit-elle, mais il se rapetisse » (VIII, 11). Elle se rappelle 1891, puis 1892, à mesure que je lui dis de sentir davantage. Elle évoque les travaux auquel elle se livrait chez elle. — Tout d'un coup forte secousse : « Oh ! ma tête se rétrécit! je la sens plus légère ; on dirait que ma cervelle coule. » Elle évoque alors des souvenirs de 1892. -h -+- Nouvelle secousse : « Ça coule, ma tête rétrécit, rétrécit ! » Elle me raconte alors d'autres souvenirs, des détails sur sa maladie, en 1892. l — ^ Nouvelle secousse générale : « Ça fait mal à la tête ; ça donne des coups, ça bat, ça coule à droite; ça rétrécit, ça rétrécit; ma tête est plus légère. »

Chaque secousse est suivie d'un retour de souvenirs se rapportant à une nouvelle période de son existence dont la continuité se trouve ainsi rétablie. Elle arrive à 1893 et me donne tous les détails de son entrée dans l'établissement. Elle ignore mon nom et celui des autres personnes. Elle me donne des détails sur l'aggravation de sa maladie au mois de mars : « Je tombais dans des espèces de faiblesses qui me faisaient bien souffrir; c'est comme si on m'arrachait les nerfs, les membres, et après je ne sentais plus ma tête ; je ne savais plus où j'en étais ni quoi répondre quand on m'interrogeait. Ma tête était grande et vide ; je ne me sentais plus mon corps, plus moi ; je voulais voir, manger, et je ne pouvais pas ; je ne sentais pas ce que j'avais dans les mains ; je croyais avoir des yeux en verre. J'avais toujours peur : c'est pour cela que je voulais me tuer. Je n'avais plus le même caractère et je faisais de la peine à tout le monde. »

Elle se rappelle ses accès de somnambulisme : « Ce n'était pas moi ; je ne me rendais pas compte que j'étais malade ; je ne me rendais compte de rien; j'étais ici et je ne me le figurais pas. »

Presque arrivée à l'époque actuelle elle dit : « Ça ne coule plus que quelques gouttes; oh! c'est froid... Je sens ma tête rapetisser, rapetisser. » Elle a alors des secousses de tête très fortes ; elle fait des mouvements de déglutition, et gémit. « Tout à l'heure ma tête était comme un ballon ; maintenant elle est comme une boule. » h — h « Ça pique partout, jusqu'aux doigts des pieds. » -h Nouvelles secousses générales, gargouillements dans le ventre et dans l'estomac; bruits laryngés, petits cris, gémissements, suffocations : « Oh ! ça pique, ça pique ! »

Tout se calme et elle tombe dans la résolution : « Oh ! je suis bien ; que je voudrais rester comme ça; ce n'est plus moi... Je sens un bien-être en moi que je ne puis expliquer... Mon cerveau est complètement dégagé... J'ai été très malade jusqu'au 3 décembre. C'est à

partir de là que je me suis rendu compte que j'avais été très malade. Je me suis réveillée dans un endroit où l'on douche, et me suis promenée au jardin ; il pleuvait... Puis ça a été de mieux en mieux... J'ai retrouvé ma sensibilité ; je ne me rappelais plus comment sentir. Ce qui m'ennuyait c'est que je ne dormais pas la nuit. Maintenant je n'aurai plus peur et je vais dormir... Je crains que ça ne dure pas ; mais je veux que ça dure. »

Je lui dis de sentir ses yeux complètement. Après un certain nombre de battements des paupières, elle finit par les ouvrir : « Oh ! s'écrie-t-elle, je me trouve bien; je n'ai plus la même tête que cet après-midi ; je me rappelle tout ; ma tête est complètement dégagée. Je vois bien de mon œil droit maintenant. Tiens, j'ai faim, c'est la première fois. » La sensibilité générale et les sens spéciaux paraissent normaux.

Ainsi ce réveil complet de la sensibilité qui n'avait pu être déterminé d'un seul coup était devenu possible après le réveil partiel de la sensibilité des divers organes et membres. Depuis, la sensibilité de la tête et du cerveau avait ramené progressivement les souvenirs de la période qui paraissait oubliée et correspondait au somnambulisme. Il y avait donc là un phénomène tout nouveau. Le rapport entre la sensibilité cérébrale et la mémoire apparaissait nettement.

Tandis que, au sortir du somnambulisme, du vigilambulisme qui avait duré trois ans, elle s'était trouvée ramenée à l'époque où il avait débuté elle avait pu, au contraire, recouvrer dans l'état de sommeil hypnotique toute sa sensibilité et ses souvenirs se rapportant à la période postérieure. C'est donc le contraire de ce qui se passe ordinairement dans le somnambulisme. Et cela s'est fait sans la moindre suggestion. En lui disant de sentir sa tête, j'étais loin de m'attendre à voir reparaître ses souvenirs.

Une autre conclusion est à tirer de ce fait, c'est que le vigilambulisme ne se produit qu'à un certain degré de perte de la sensibilité. Jusqu'à 1890 elle était anesthésique avec des accidents peu fréquents. Ceux-ci se sont accusés beaucoup depuis trois ans, en même temps que l'anesthésie est devenue plus profonde. A partir de ce moment les impressions ont bien été perçues, mais d'une façon tout à fait inconsciente. En même temps nous voyons que les accidents découlent tout naturellement de l'anesthésie et qu'ils augmentent avec elle. C'est évidemment là le trouble primordial de l'hystérie. C'est elle en effet qui témoigne de l'engourdissement des centres cérébraux.

Nous verrons plus loin les conséquences physiologiques et psycho-

logiques à tirer de ces faits. Pour le moment, je me borne à exposer simplement la succession des phénomènes. Gela peut se résumer en trois phases :

1° Réveil simple faisant sortir la malade de son somnambulisme prolongé sans retour complet de la sensibilité ;

2° Réveil simple ramenant la sensibilité du sujet et amenant ainsi la disparition des accidents ;

3° Réveil partiel de la sensibilité, et réveil général amenant le retour des souvenirs de toute la période somnambulique en même temps que la sensibilité complète.

L'opération comprend donc un ou deux temps : 1° si le somnambulisme est peu profond, s'il est partiel, le simple réveil suffit à ramener la sensibilité et à faire disparaître tous les accidents somatiques ou psychiques ; 2° si le somnambulisme est très profond, si l'anesthésie a envahi tout l'organisme, alors le réveil simple n'a plus qu'un résultat : faire sortir le malade de l'état somnambulique profond et le ramener au moment où toutes ses impressions sont devenues inconscientes. C'est le premier temps. Le second consiste à procéder progressivement au réveil de l'organisme, ces réveils partiels de la sensibilité permettant à un moment donné de procéder au réveil général, lequel rend conscientes toutes les impressions perçues subconsciemment ou inconsciemment depuis le commencement du somnambulisme.

Voyons maintenant quel procédé j'ai employé pour arriver à rendre la sensibilité de mes sujets et à les tirer de leur vigilambulisme. Si un sujet complètement anesthésique, présentant les stigmates les plus intenses de l'hystérie, n'est autre chose qu'un somnambule, un vigilambule, on doit admettre qu'à un moindre degré d'anesthésie le somnambulisme est plus léger, et qu'au début même, alors que les accidents sont passagers ou localisés, nous avons affaire à des somnambulismes passagers également et à des sommeils partiels des centres cérébraux qui commandent aux régions anesthésiées et sont le siège d'accidents, paralysies, spasmes, contractures, etc. Tantôt l'engourdissement cérébral peut être généralisé mais très léger, tantôt il peut être localisé et assez profond. Cette constatation nous donne la clef de toutes les variations de l'hystérie. Mais quelle que soit la généralisation, la localisation, l'intensité de l'anesthésie et du sommeil cérébral, c'est toujours à un état d'engourdissement des centres cérébraux qu'on a affaire. C'est donc au réveil de ces centres qu'il faut procéder si on veut ramener le sujet à l'état normal. Plusieurs procédés peuvent être employés dans ce but.

Celui auquel j'ai eu recours tout d'abord est de plonger le sujet dans l'état hypnotique. Il n'est nullement besoin de chercher à obtenir une hypnose profonde. Il suffit le plus souvent d'isoler le sujet du monde extérieur en lui fermant les yeux et de le laisser ainsi quelque temps, sans même lui donner l'ordre de dormir. S'il s'agit d'un sujet plongé dans le vigilambulisme complet, la suppression ainsi provoquée d'un sens aussi capital que celui de la vue suffit à le mettre en état d'hypnose. Cela fait, après avoir laissé le temps au sujet de se mettre en état de calme, d'équilibre mental, au lieu de lui dire simplement de se réveiller quand on lui soufflera sur les yeux, (ou tout autre moyen habituellement employé en même temps que l'injonction du réveil) il suffit de lui ordonner simplement de se réveiller complètement, absolument, de la tête aux pieds, en insistant énergiquement. S'il ouvre aussitôt les yeux, ce qui est rare, il ne faut pas croire qu'il soit réveillé pour cela. Il faut les lui refermer et au besoin les lui maintenir fermés avec les doigts, en continuant de lui ordonner de se réveiller. On le voit alors s'étirer, contorsionner ses membres, éprouver des secousses dans tout le corps, dans la tête. Quand on lui souffle alors sur les yeux en lui ordonnant de nouveau de se réveiller, au bout de quelque temps on constate que sa sensibilité est revenue en grande partie, et, à la suite, les principaux accidents qu'il présentait sont atténués ou ne reparaissent plus. En répétant les séances à des intervalles de plus en plus éloignés, on arrive à la disparition complète des troubles en même temps qu'à la restauration complète de la sensibilité. Tel est le cas de Mlle R. (IV, 26) qui, dès la première séance de réveil pratiqué de cette façon, n'a plus de crises alors qu'elle en avait tous les jours au moins une et quelquefois deux et trois. Dans les séances suivantes, elle recouvre sa sensibilité cutanée, viscérale, et des organes des sens, et en quatre séances, en l'espace de cinq semaines, elle se réveille complètement, perd tous ses stigmates et guérit. C'est ce mode de réveil que j'ai appelé le réveil simple.

Malheureusement les choses ne se passent pas toujours si simplement. Le plus souvent en effet le réveil ainsi pratiqué est insuffisant à provoquer le retour complet de la sensibilité. On n'arrive donc qu'à un réveil partiel, à la suite duquel il est nécessaire de provoquer le retour de la sensibilité par d'autres moyens que nous allons voir plus loin. On obtient seulement alors l'amélioration plus ou moins marquée des symptômes, la disparition même de quelques-uns, mais les stigmates persistent. Tel est le de Mme G . (VI, 44) anesthésique totale avec hémiplégie gauche, avec commencement de bégaiement, etc., qui, à la suite de la troisième séance, voit reparaître la sensibi-

lité tactile du côté droit. Louise B. (VII, 60). plongée dans un état de vigilambulisme avec mutisme, retrouve la parole et sort de son état sur la simple injonction de se réveiller.

Dans d'autres cas, on voit le réveil simple amener une régression de la personnalité. Tels sont les cas de Marguerite (I), d'Alice (II, 14), de Marceline (III, 20), qui, sur l'injonction pendant l'hypnose de se réveiller complètement, étant à ce moment depuis longtemps en état de vigilambulisme, reviennent à un état antérieur de personnalité, et voient disparaître leurs principaux accidents sans que leur sensibilité paraisse très modifiée objectivement. Nous verrons ailleurs comment on peut cependant apprécier les différences dans les degrés d'anesthésie même profonde.

Dans l'un comme dans l'autre cas ce réveil simple est absolument insuffisant pour provoquer le réveil complet du sujet. Sa sensibilité en effet reste toujours au-dessous de la normale: ou elle reparaît en partie au point de vue de l'étendue, ou l'anesthésie reste généralisée, mais est moins intense. Mais il est impossible d'aller plus loin avec ce procédé. On a beau insister pour que le sujet se réveille encore plus chaque fois, à partir d'un certain moment on n'obtient plus rien, la sensibilité ne revient pas, et, au sortir de l'hypnose, le sujet reste exactement dans le même état qu'avant.

C'est alors qu'il faut procéder à la restauration de la sensibilité par un autre procédé pour compléter ce que le réveil simple a déjà fait.

Réveiller un sujet plongé dans le vigilambulisme ou lui rendre sa sensibilité sont deux choses corrélatives, en effet, puisque nous avons vu le réveil amener le retour de la sensibilité. Eh bien ! non seulement ce sont deux choses corrélatives, mais équivalentes.

Si en effet à un sujet plongé dans un état de vigilambulisme complet, comme Hermine par exemple (VIII, 66), on ordonne pendant l'hypnose, non pas de se réveiller complètement, mais de sentir de la tête aux pieds, on observe des phénomènes identiques. Ce sont d'abord la disparition des accidents les plus fréquents, comme les crises dans le cas particulier à la suite d'une première séance; puis un phénomène bien autrement important, la régression de la personnalité avec retour de la sensibilité générale, absolument comme dans le cas de réveil simple chez Marguerite ou Marceline.

Chez Marguerite (XIII, 182), après lui avoir fait recouvrer la sensibilité d'une façon progressive, jelui ordonne au contraire de se réveiller complètement. Et alors elle présente delà régression de la personnalité. Eugénie (XVI, 227) offre les mêmes réactions, que je lui ordonne de se sentir ou de se réveiller.

Suivant les cas, ou il faut commencer par le réveil simple qu'on doit toujours essayer et qui en tout cas, s'il ne permet pas de remettre le sujet dans son état normal, le sort néanmoins un peu de son vigilambulisme et lui rend un certain degré de sensibilité, ou bien il faut chercher à faire recouvrer au sujet sa sensibilité d'ensemble. Cela amène des réactions plus énergiques que le réveil simple, mais n'est pas non plus capable ordinairement d'amener le sujet à l'état normal. Quand l'anesthésie est trop profonde, trop généralisée, le travail cérébral à faire est trop considérable pour pouvoir se produire partout à la fois. Il est alors nécessaire de recourir au dernier procédé qui est le plus compliqué et qui cependant est le seul qu'on puisse appliquer dans les cas graves.

Il consiste à procéder à des réveils partiels de la sensibilité, à agir sur chaque membre, sur chaque organe séparément, et une fois que l'on a ainsi pièce à pièce rétabli progressivement la sensibilité depuis les pieds jusqu'à la tête, à réveiller le sujet dans son ensemble, à lui faire faire la synthèse de la sensibilité interne et externe, de sa cénesthésie et de ses sens spéciaux. Alors seulement on arrive au réveil complet, qui entraîne avec lui la disparition de tous les stigmates et de tous les accidents. Il faut, pour ce réveil progressif, procéder d'une façon très régulière, très méthodique. J'ai pour habitude de commencer par restaurer la sensibilité des membres inférieurs, puis celle des membres supérieurs, puis du dos. Après quoi j'aborde la sensibilité viscérale en commençant par les parties les plus anesthésiées ordinairement, pour ne pas dire constamment, à savoir l'estomac, puis l'abdomen, puis le bas-ventre et les organes génitaux ; ensuite vient le tour de la poitrine, du cœur et de l'appareil respiratoire ; puis le cou, la bouche, la face, et enfin la tête (crâne, cerveau, yeux). Le retour de la sensibilité dans chacune de ces parties présente des réactions toutes spéciales, qui se produisent dans un ordre absolument déterminé, et tel que, d'après telle ou telle réaction objective, je peux à coup sûr déduire l'état de la sensibilité et les impressions subjectives ressenties par le sujet. Ce sont ces phénomènes qui feront l'objet du chapitre n.

Ainsi le réveil dans l'hypnose comprend trois procédés principaux : 1° Le réveil simple, en ordonnant au sujet plongé dans l'hypnose de se réveiller complètement de plus en plus ; 2° on commence par réveiller la sensibilité d'une façon générale, ou par déterminer un réveil simple aussi marqué que possible, puis on aborde le réveil progressif de la sensibilité pour aboutir au réveil complet; 3° enfin on commence par déterminer des restaurations partielles de la sen-

sibilité et quand elle est ainsi revenue progressivement et pièce à pièce, on réveille le sujet complètement.

Mais est-il nécessaire d'employer l'hypnotisme pour arriver à ce résultat ? Dans un grand nombre de cas, cela est nécessaire, mais seulement lorsqu'on a tout tenté ou qu'il s'agit d'un cas très ancien, très invétéré, et contre lequel tout a échoué. C'est un pis-aller, la ressource suprême. Si bons que soient les résultats que l'on peut obtenir, même dans des cas désespérément tenaces et considérés comme incurables, je n'hésite pas à dire qu'on ne doit s'y adresser qu'en dernier ressort, et que ce ne doit être qu'un médecin, extrêmement au fait de l'hypnotisme et des réactions que je vais rapporter plus loin, qui doive l'employer. Il ne s'agit pas en effet de suggestion. La suggestion est le pire de tous les moyens pour guérir une hystérique. On suspend un symptôme, on ne guérit pas la maladie, et pour une malade qu'on améliore, il y en a dix qu'on rend incurables. Avec la suggestion on arrive à fabriquer des sujets artificiels, qu'il est ensuite beaucoup plus difficile de guérir que lorsqu'on a affaire à une maladie spontanément et logiquement développée. L'hystérie est déjà bien assez complexe dans ses manifestations naturelles pour ne pas aller encore l'embrouiller avec toutes les idées suggérées qu'on met dans la tête des malades, idées basées le plus souvent sur une conception absolument fausse des causes de leur état.

Pour en revenir au réveil qu'il s'agit de provoquer il n'est pas obtenu seulement par le moyen de l'injonction pendant l'hypnose. D'autres procédés sont à notre disposition. Ils sont au nombre de trois principaux : la sensibilité peut être réveillée par simple fixation de l'attention sur les parties anesthésiques, ou par des moyens mécaniques, soit généraux et toniques comme l'hydrothérapie froide sous forme de douches, soit locaux et excitants, comme l'électrisation faradique, des frictions, des massages, des mouvements passifs, etc., ou enfin par une réaction générale consistant dans l'ensemble des mesures qui constituent ce qu'on a appelé d'un terme général l'isolement.

Par la simple fixation de l'attention sur des parties paralysées et anesthésiques on obtient un réveil partiel de la sensibilité, et de la motilité. Jeanne (XVII, 251), Pauline (XVIII, 272), Louise (VII, 60), l'abbé D. (XX, 312) en sont des exemples. Avant de les soumettre au procédé de réveil ou de restauration de la sensibilité pendant l'hypnose je me contentai de chercher à rééduquer leurs mouvements perdus. Il s'agissait dans les quatre cas de paraplégiques. Louise (VII, 61) est astasique-abasique de la jambe gauche. Je fixe

son attention sur son pied gauche et lui raconte comment il faut le faire agir pour marcher. Au bout de deux jours d'exercices, elle commence à sentir jusqu'aux malléoles et à différencier le sol sur lequel elle marche. Son sens musculaire revient également. Or je ne lui ai pas parlé de sentir son pied. Je lui ai montré à le mouvoir volontairement. Cependant elle y recouvre la sensibilité et y éprouve en même temps des brûlures et des fourmillements, sensations que nous verrons bientôt être la conséquence du retour de la sensibilité dans les membres. Puis, en continuant cette rééducation de la marche elle éprouve des douleurs lancinantes, des picotements, des brûlures dans le membre inférieur gauche. Et bientôt elle éprouve des douleurs de tête d'un caractère spécial et qui ne sont autres que celles qui accompagnent le réveil de la cénesthésie cérébrale. Or le lendemain la sensibilité est revenue au membre inférieur gauche.

Chez Jeanne (XVII, 253) et chez Pauline (XVIII, 273), j'entreprends également la rééducation de la marche par fixation de l'attention. Je leur fais regarder leurs pieds, en soutenant continuellement leur attention, en leur répétant sans cesse de les regarder pour chercher à les faire mouvoir comme je le leur montre et en leur disant de les sentir, mais sans les mettre dans l'état d'hypnose. Elles ressentent bientôt des tiraillements dans les jambes et des secousses brusques par moments. Chez Pauline, les tiraillements se propagent même jusqu'au bas-ventre et aux reins. Peu àpeu elles arrivent ainsi à remarcher, à se rendre à peu près compte des mouvements qu'elles font. Il est évident que leur sensibilité interne est meilleure, quoique objectivement on soit incapable de discerner une modification. Chez Paul D. (XX, 317) les choses se passent de la même façon. Mais la correspondance avec le cerveau se fait sentir tout de suite. Je me contente cependant de lui dire de fermer les yeux et de se représenter mentalement une de ses jambes que je tiens soulevée. Il s'y produit bientôt des frémissements et de légères trépidations, des tiraillements, des douleurs. En même temps il ressent des coups de marteau dans la tête ; ses idées deviennent confuses. A la suite de la première séance il a une légère régression de la personnalité, car il ne reconnaît pas certaines personnes de la maison ; il se rend peu compte où il est, et pendant une séance ultérieure il s'endort spontanément, absolument comme si je l'avais plongé dans l'hypnose.

C'est qu'en effet ces différents sujets, bien qu'ayant l'air éveillé, ayant les yeux ouverts, sont en réalité plongés dans le somnambulisme. Il suffit de leur fermer les yeux pour les endormir complètement, et pour peu qu'il survienne quelque confusion dans leurs idées, pour peu que leur personnalité très affaiblie se trouble sous

l'influence d'un élément nouveau comme le retour de la sensibilité dans certaines régions du cerveau, il se produit un déséquilibre, un état de personnalité nouveau, qui ne correspond pas à un état ancien déterminé.

En effet, sous l'influence de la restauration de la sensibilité par fixation de l'attention on observe exactement les mêmes phénomènes de réveil que par l'hypnose. Au bout de quelques séances, Jeanne a rétrogradé d'une année ; tous les quatre ont ressenti les mêmes sensations de picotements, fourmillements, tiraillements dans les membres, que celles qui se produisent lorsqu'on rend la sensibilité pendant l'hypnose. C'est qu'en effet ils sont dans un état identique, moins l'occlusion des yeux. Ils sont en somnambulisme et, pour être moins intense, le réveil se passe de la même façon. L'hypnose ne permet qu'une chose, c'est de les isoler davantage du monde extérieur et de leur permettre ainsi de concentrer mieux leur attention.

Ces deux états sont d'ailleurs tellement une seule et même chose que nous voyons Paul D... tomber en état de sommeil hypnotique en cherchant, les yeux fermés volontairement, à recouvrer sa sensibilité. Jeanne se réveille brusquement et rétrograde comme personnalité quand je lui souffle sur les yeux dans son soi-disant état de veille ordinaire, en lui disant de se réveiller. Elle a un soubresaut de tout le corps, écarquille les yeux et paraît ne plus s'y reconnaître. Un jour que coup sur coup je lui soufflais ainsi sur les yeux en lui disant chaque fois de se réveiller davantage, quoique je ne l'aie pas endormie, ni lui aie même fermé préalablement les yeux, je la vis à plusieurs reprises sursauter ainsi, paraître étonnée à chaque sursaut de ce qu'elle voyait autour d'elle, et finir par avoir des réactions motrices et sensitives générales absolument comme si, après l'avoir plongée dans le sommeil hypnotique, je lui avais ordonné de se sentir ou de se réveiller complètement.

Mais lorsqu'on procède ainsi sans leur fermer les yeux, on n'obtient jamais que des résultats incomplets à cause des impressions du monde extérieur, qui viennent constamment absorber une partie de leur attention. Marie-Louise, une autre grande hystérique dont je ne rapporte pas l'observation ici, est dans le même cas. Elle est en état complet de vigilambulisme et se croit en 1893, alors qu'elle est en 1896. Elle passe à tout instant par des états de personnalité différente. Il me suffît, pour la faire repasser de 1893 à 1896, de lui souffler sur les yeux en lui ordonnant énergiquement de se réveiller. Elle sursaute, pousse un petit cri, et peu à peu me reconnaît et reprend sa personnalité actuelle.

J'ai observé des phénomènes analogues chez un grand nombre

d'autres sujets. Pour peu qu'on se donne la peine de les étudier quand ils perdent leurs accidents, on constate que cela ne se produit jamais sans amener des réactions sensitives spéciales, en tous points semblables à celles qui se produisent d'une manière provoquée en enjoignant au sujet plongé dans l'hypnose de recouvrer sa sensibilité. C'est par exemple ce que l'on voit se produire sous l'influence de la réaction produite par l'isolement, qui agit, à mon avis, au moins autant, sinon plus, sur l'état physique que sur l'état mental.

Il est toute une catégorie d'hystériques chez lesquelles on ne peut pas obtenir, ou difficilement, le sommeil hypnotique ; ce sont celles qui sont atteintes d'hypéresthésie plus ou moins généralisée. Nous verrons plus loin que l'hypéresthésie n'est qu'un trouble diminutif spécial de la sensibilité. Il n'est donc pas surprenant que les sujets qui en sont atteints ne soient pas, comme les autres anesthésiques complètes, en état de vigilambulisme, et par conséquent ne tombent pas aussi facilement dans le sommeil hypnotique. Chez ces malades donc, je n'ai pas pratiqué la restauration de la sensibilité dans le sommeil hypnotique. Je me suis contenté de leur faire fixer leur attention, en la soutenant le plus constamment possible, sur leurs membres hyperesthésiés, en leur disant de les étirer, en les étirant moi-même, les massant, leur faisant exécuter des mouvements passifs, qui, douloureux d'abord, le devenaient ensuite de moins en moins.

J'ai constaté ainsi que la sensibilité normale reparaissait comme dans les cas d'anesthésie, s'accompagnant de phénomènes subjectifs analogues, et même objectifs quelquefois, et qu'il y avait souvent propagation spontanée des réactions à d'autres organes que ceux sur lesquels j'attirais leur attention. Du reste, instinctivement, le sujet ferme les yeux, et tombe dans un état spécial où il conserve la conscience de tout ce qui se passe autour de lui, où il continue à vous entendre, à vous parler même, mais non spontanément d'abord. Ce n'est qu'au fur et à mesure que la sensibilité normale reparait qu'il recouvre sa spontanéité de langage et dit de lui-même ce qu'il éprouve ou les remarques qu'il fait sur ce qui l'entoure ou survient chez lui. Il y a en somme un certain degré d'engourdissement général et un réveil analogue à celui qui se produit quand on a affaire à une anesthésique. Le cas de Jeanne (X, 133) en est un exemple caractéristique. Je l'ai observé également dans d'autres cas moins accentués où l'hypéresthésie n'était que localisée, et que je n'ai pas cru devoir rapporter en détails.

Il n'y a pas du reste que les hyperesthésiques qui puissent recouvrer ainsi leur sensibilité, sans hypnose, et qui présentent non seu-

lement toutes les réactions motrices et sensitives, mais même les phénomènes de régression de la personnalité. C'est là un fait de la plus haute importance au point de vue du traitement de l'hystérie. Mais ce n'est pas ici le lieu d'envisager ses conséquences pratiques.

Parmi les autres moyens de réveiller la sensibilité d'un organe, il faut citer d'abord l'électrisation faradique. On sait quels résultats quelquefois surprenants elle donne dans les cas de mutisme hystérique, appliquée sur le larynx. C'est là le cas où il soit le plus pratique de l'employer du reste. Néanmoins je m'en suis servi dans des cas d'hyperesthésie localisée, et sous son influence j'ai vu reparaître la sensibilité locale normale. Comment agit-elle dans ces cas ? Si je ne me trompe c'est simplement en permettant de faire contracter des muscles anesthésiés et inaccessibles à des mouvements passifs assez énergiques. Sur le cou par exemple elle agit remarquablement, car elle peut déterminer des contractions très fortes qu'on ne pourrait provoquer par aucun autre moyen. C'est donc en somme en faisant contracter les muscles, en en rétablissant le fonctionnement passif maximum, qu'elle réveille les impressions qui en partent dans les centres réceptifs et c'est ainsi qu'on voit reparaître la sensibilité. Il se produit là ce qui se produit quand, en concentrant fortement l'attention d'un sujet, on arrive à lui faire exécuter un léger mouvement de la région paralysée. Plus il va et plus le centre cérébral se réveille, plus son attention est possible, plus la conscience de ce qu'il fait devient nette. Le plus difficile dans tous ces cas est la mise en train. Si l'anesthésie est telle qu'il ne reste plus aucune perception, aucune impression interne, le sujet ne peut faire le premier effort nécessaire, et il faut recourir à un autre procédé pour réveiller la fonction et la sensibilité. C'est alors qu'on a recours à un procédé qui agisse en dehors de la volonté du sujet, directement sur la partie atteinte, comme l'électricité ou les mouvements passifs.

Ces derniers sont d'un grand secours quand il s'agit de troubles de la sensibilité des membres. En faisant faire des mouvements forcés, en exerçant surtout des tractions sur le membre contracture, ou paralysé, ou simplement anesthésié, on voit apparaître, au bout de quelques exercices, des sensations vagues de tiraillements, de fourmillements, etc., analogues à celles que nous allons étudier en détail dans le prochain chapitre, et l'on peut arriver ainsi à ramener la sensibilité complète d'un membre. Cela n'est possible que lorsque la paralysie n'est pas absolument complète. Car dans ce cas il est exceptionnel — et je pourrais même dire que cela n'existe pas — de voir un trouble unique. Le sujet qui est capable d'avoir sur un point du corps une anesthésié absolument complète, n'a jamais

celle-là seulement. Il est touché d'une façon plus générale et rentre alors dans la catégorie des grandes hystériques vigilambules.

Mais l'électrisation ou les mouvements passifs ne peuvent pas s'appliquer à tous les organes anesthésiés. Les viscères échappent à ce procédé, en grande partie pour ne pas dire absolument. Gomment donc réveiller la sensibilité des voies respiratoires par des mouvements passifs ou de la faradisation? Gomment donc agir sur l'estomac ou l'intestin ? Le fait que le fonctionnement forcé des membres anesthésiés ramène la sensibilité dans ces membres et conséquemment leur fonction normale m'induisit à penser qu'il devait en être de même pour les viscères, puisque la cause de tous les troubles qu'ils présentent est toujours l'anesthésie, quel qu'en soit le degré. Or quel est le moyen de faire fonctionner un organe sinon de lui donner son excitant habituel ? Le cas le plus caractéristique sous ce rapport est celui de l'anorexie hystérique. Elle est due, comme nous le verrons, à une anesthésie de l'estomac et quelquefois même de tout le tube digestif. Or tous les traitements dans lesquels on diminue l'excitation produite par les aliments ne font qu'aggraver ou entretenir l'anorexie. Dès qu'on soumet les malades à l'alimentation normale, ils éprouvent des réactions analogues à celles que nous étudierons plus loin et, en même temps que la sensibilité reparaît, l'appétit revient et l'assimilation redevient possible et plus active. A la suite, la digestion intestinale se fait également mieux, et d'une façon générale toutes les fonctions digestives reparaissent en même temps que la sensibilité. Les troubles respiratoires provenant d'anesthésie de l'arbre respiratoire cèdent souvent à des mouvements d'inspiration forcée, à des efforts de toux, à des mouvements de déglutition, etc. Bref, dans tous les cas où on constate des troubles viscéraux, il faut chercher à exciter la fonction normale par les excitants habituels les plus paissants, bien loin de chercher, comme cela est de pratique courante, à diminuer au contraire ce fonctionnement pour éviter la sensation de gêne, qui paraît en résulter tout d'abord. On n'arrive qu'à augmenter l'anesthésie et à provoquer des troubles plus marqués.

Enfin il ne faut pas oublier que le réveil peut se produire d'une manière spontanée, ou, pour mieux dire, sans intervention. De même qu'on observe des variations dans la profondeur du sommeil somnambulique ou vigilambulique, de même qu'il y a des réveils légers, il y a aussi des réveils complets, soit généraux, soit locaux, d'une manière spontanée, ou sous une influence accidentelle, banale.

La sensibilité a tendance à revenir naturellement chez l'hystérique comme chez l'individu normal. Lorsque nous sommes endormis pro-

fondement, notre sensibilité, celle qui est consciente tout au moins, est complètement abolie. Nous la recouvrons au réveil, ou plutôt c'est son retour qui amène notre réveil. Or il arrive souvent que ce n'est pas du premier coup. Nous sommes quelque temps engourdis, dans un demi-sommeil, dans un état vague où notre conscience est assez peu nette ; nous éprouvons alors le besoin de nous étirer les membres, de nous frotter les yeux pour ranimer notre sensibilité, pour nous dégourdir, nous réveiller complètement en un mot. Une excitation vive, comme l'impression brusque du froid, nous produit un effet analogue.

Si notre jambe s'est engourdie dans une position trop prolongée, notre sensibilité, qui peut être réduite à peu de chose, revient également spontanément et nous y aidons en nous frictionnant, en nous secouant. Lorsqu'on a eu une violente émotion, lorsqu'on a perdu connaissance, la sensibilité, absente pendant plus ou moins longtemps, reparait également spontanément. Mais chez l'hystérique elle se perd d'une façon plus profonde et a moins de tendance à revenir. Néanmoins cela se produit, et le meilleur moyen de déterminer une réaction générale vive capable d'amener ce résultat, c'est l'isolement.

Je ne veux pas pour le moment étudier la question de savoir comment agit l'isolement, je veux me contenter de signaler que, sous l'influence de la réaction qu'il provoque, on voit souvent le réveil général se produire, ainsi qu'en témoigne l'amnésie des premiers jours après qu'il a été pratiqué, comme on la voit au sortir du sommeil ou d'un étatsomnambulique. Et c'est qu'en réalité ce n'est pas autre chose. Mais de même que l'isolement peut provoquer le réveil du vigilambulisme, — au point même de voir se produire la régression de la personnalité à une ou plusieurs années en arrière, — on le voit également amener le réveil partiel dans le cas de troubles localisés. C'est ainsi que des troubles assez légers au point de vue de l'anesthésie, comme l'astasie-abasie, ou même des contractures et des paralysies, des troubles viscéraux, disparaissent quelquefois comme par enchantement, dès qu'on y soumet les malades. Mais en général ce réveil, en tous points analogue au réveil simple que j'ai décrit plus haut, est insuffisant dans les cas sérieux, ou ses résultats sont éphémères. Il est indispensable qu'on profite de cette mise en train du réveil, pour le compléter par un des procédés que j'ai cités tout à l'heure et par un traitement psycho-physiologique spécial dont j'étudierai ailleurs les règles.

En résumé, nous voyons que, pour faire sortir un hystérique de son état somnambulique ou vigilambulique, total ou partiel, nous

avons à notre dispositon plusieurs procédés qui s'appliquent suivant l'intensité et la généralisation de l'anesthésie, c'est-à-dire du somnambulisme ou du vigilambulisme qui constitue toute l'hystérie et dont l'anesthésie n'est que le signe objectif. Il est nécessaire maintenant d'insister plus particulièrement sur le procédé que j'ai employé dans la majorité des cas que je rapporte à l'appui de ma théorie de l'hystérie, c'est-à-dire le réveil dans l'état hypnotique. Comme on peut s'en rendre compte par la lecture des observations, il s'agissait, dans presque tous les cas, de grande hystérie, grave, invétérée, ancienne, de sujets atteints pour la plupart dans toute leur économie, totalement anesthésiques, sujets en somme les moins fréquents, et qui passent même pour être assez rares. M. Janet dit textuellement que l'anesthésie organique est fort rare et qu'il n'en a observé que deux exemples. Chez presque tous les malades, au contraire, dont je rapporte ici l'histoire, elle existait. Il en est de même des cas d'anesthésie généralisée que j'ai rencontrés souvent. Il est vrai que dans les conditions où je suis placé, je devais avoir de préférence des sujets très gravement atteints, car il est malheureusement habituel d'attendre pour soigner sérieusement les hystériques qu'on les ait réduites à un état presque incurable. Quoi qu'il en soit, la plupart des traitements ayant échoué dans ces cas, le procédé que j'ai employé, et qui m'a donné des résultats supérieurs à tous les autres, était une suprême ressource qu'il fallait tenter. Il m'a permis d'étudier toutes les étapes de l'hystérie, tant dans son évolution que dans sa régression, de voir tous les degrés de l'anesthésie et du vigilambulisme, et d'établir ainsi une échelle assez précise et comportant le plus de nuances possible pourl'appréciation de la sensibilité et de la personnalité, et de la plupart des phénomènes de l'esprit qui sont subordonnés à l'état de la première et aboutissent à la constitution de la seconde.

En quoi consiste, en fin de compte, le procédé que j'ai employé pour rendre la sensibilité à mes sujets? En une seule et même chose : les réveiller. Mais l'engourdissement dont il faut les tirer peut être plus ou moins généralisé, plus ou moins profond, plus ou moins régulièrement distribué, plus ou moins instable. D'où des manières différentes de procéder suivant les cas, mais qui toutes se ramènent à une seule conception : réveiller les centres cérébraux. Que l'engourdissement soit tel que le sujet soit plongé dans le somnambulisme ou le vigilambulisme, ou assez circonscrit pour qu'il y ait un symptôme presque unique, le résultat à atteindre est toujours le même. La difficulté qu'on a à vaincre est seulement plus ou moins grande. Cette difficulté provient de causes bien différentes: c'est ainsi que la

généralisation de l'engourdissement est beaucoup moins importante que sa profondeur et son ancienneté ; que son instabilité et son intensité sont pires que sa ténacité, et qu'enfin sa distribution sur les viscères est plus grave que sur les membres ou les organes des sens.

On dira au premier abord : c'est de la suggestion. C'est un mot dont on abuse singulièrement à notre époque et dont le sens a pris une extension démesurée telle qu'il n'en a plus du tout ou a perdu celui qu'il avait primitivement. Tout est suggestion aujourd'hui, à entendre certains auteurs.

Lorsque je dis à une hystérique plongée dans l'hypnose : « Réveillez-vous complètement, » je ne fais en somme que lui donner un ordre ; je ne fais pas autre chose que lorsque je vais secouer le matin une personne qui m'a prié de la réveiller et que je la tire de son sommeil en lui criant à l'oreille : « Réveillez-vous, il est l'heure. » Dira-t-on dans ce cas que je lui ai suggéré de se réveiller? Elle est aussi inconsciente de ce qui se passe autour d'elle que mon hystérique ; elle est aussi insensible qu'elle aux bruits, aux excitations du dehors, elle est plongée dans un engourdissement analogue sinon identique, et qui ne diffère guère que par ce fait que dans le sommeil naturel, le sommeil est passager, tandis que le somnambulisme ou le vigilambulisme peuvent durer des mois et des années. L'hypnose n'ajoute qu'une chose au vigilambulisme, c'est de mettre le sujet, grâce à l'occlusion des yeux, complètement en dehors du monde extérieur, de l'isoler, en l'empêchant de contrôler par la vue des actes et des choses que ses autres sens ne lui permettent pas d'apprécier. Dites à un sujet vigilambule, en état d'hypnose, de rouvrir les yeux, et il n'y a aucune différence entre les deux états pour qui que ce soit. Son vigilambulisme est seulement un peu plus profond. L'engourdissement dans les deux cas, l'anesthésie sensitivo-sensorielle, sont les mêmes. Il n'y a qu'une différence dans l'intensité, dans la durée. De même que le dormeur que je réveille ne sait pas ce qu'il a rêvé et pensé subconsciemment pendant la nuit, quels gestes il a pu faire, etc., de même l'hystérique vigilambule au sortir de son sommeil vigilambulique ne sait pas ce qu'il a fait. Réveillez au milieu de la nuit un dormeur ordinaire. Il ne se rendra pas compte le plus souvent du temps approximatif qu'il a dormi, parce qu'il n'a aucun point de repère. Nous savons en nous réveillant le matin que nous nous sommes couchés la veille et que nous avons par conséquent dormi une nuit. Mais j'ai vu des gens très fatigués, qui s'étant couchés au milieu de la nuit et ne se réveillant que le lendemain soir, croyaient qu'ils étaient seulement le matin, et prenaient le l'hystérie. — i. 3

crépuscule pour l'aurore. Supposez un dormeur qui ne s'éveille que trente heures après s'être endormi. Il croira être le lendemain du jour où il s'est couché et non le surlendemain. Ce n'est que par l'habitude que nous en avons, par ce que nous savons se passer normalement, que nous jugeons en nous réveillant le matin que nous ne dormons que depuis la veille. Supposons un hystérique qu'on plonge dans le sommeil hypnotique et qu'on laisse jusqu'au lendemain endormi. Quand il se réveillera il croira être le même jour que celui où on l'a endormi, parce qu'habituellement on le réveille dans Je même après-midi où on l'a endormi.

Au lieu que ce soit dans le sommeil hypnotique, que ce soit dans le somnambulisme ou le vigilambulisme qu'il soit tombé spontanément, et que ce sommeil pathologique dure des semaines ou des mois, quand il en sortira il n'aura aucun point de répère pour connaître la durée de son état d'inconscience somnambulique. Il croira donc tout naturellement qu'il en est au jour où il est tombé dans le sommeil pathologique, D'où même état qu'alors de sa personnalité, donnant lieu à ce que j'ai appelé : la régression de la personnalité. Plus le réveil sera complet, plus le sujet sera ramené à un état de personnalité proche de celui où il était quand il s'est endormi, plus par conséquent la régression de sa personnalité sera étendue. Ce phénomène qui, au premier abord, paraît extraordinaire, est en somme extrêmement simple et naturel.

Y a-t-il là de la suggestion? Mon sujet était endormi; je lui ordonne de se réveiller; il se réveille et se croit être au jour où il s'est endormi. Je ne lui ai suggéré aucune idée, aucun sentiment, aucun acte échappant à sa volonté, et auxquels il obéisse inconsciemment.

Mais ce n'est pas la seule raison. Examinons en effet les autres procédés employés. Voici une autre malade. Celle-là, je ne l'endors même pas, c'est-à-dire que je ne lui ferme pas les yeux, que je ne lui dis pas de dormir. Je me contente de lui dire avec énergie et insistance de se réveiller, sans lui donner aucune explication. Et sur cette simple injonction qu'elle devrait trouver absurde si elle était réellement éveillée comme elle le paraît, la voilà qui se met à sursauter, à détendre brusquement ses membres, à avoir des soubresauts dans tout le corps. J'insiste encore et la voilà qui passe dans un autre état de personnalité, à une période antérieure au moment actuel dans certains cas, revenant à la date réelle ou s'en rapprochant dans d'autres, où il lui semblait vivre à une époque antérieure. Malgré les merveilles attribuées à la suggestion, je ne sache pas qu'on puisse réveiller quelqu'un qui n'est pas endormi. Et si mon

sujet se réveille réellement, change d'état de personnalité, et recouvre des fonctions qu'il avait perdues, sur le simple ordre de se réveiller, je crois être en droit de conclure qu'il dormait. Dans le cas particulier, c'est un sommeil spécial, c'est un engourdissement spécial du système nerveux, c'est ce qu'on est convenu d'appeler du vigilambulisme.

En voici une autre que je n'endors pas davantage, et à laquelle je ne dis même pas de se réveiller. Je lui ordonne simplement, en l'empêchant ou non de voir ses membres, de les sentir. Et je vois survenir aussitôt les réactions qui accompagnent le retour de la sensibilité ; puis, lorsque la sensibilité a reparu dans une assez grande étendue du corps, des phénomènes de réveil identiques à ceux qui se produisent dans le cas où j'ai donné l'ordre de se réveiller. Anesthésie et sommeil sont donc une seule et même chose. De même que le réveil ramène la sensibilité, le rétablissement de la sensibilité amène le réveil.

Mais dans ces cas j'interviens encore, en attirant l'attention du sujet, en le dirigeant dans ses sensations. Cette intervention n'est qu'un adjuvant, car il est des excitations qui amènent le même réveil sans que cependant leur nature ait aucun rapport avec l'idée de réveil. Tel est l'isolement par exemple. Le seul fait de donner au sujet en vigilambulisme des impressions nouvelles, de le transplanter brusquement dans un autre milieu, de le forcer par cela même à un effort de tous les sens, détermine chez lui une réaction qui le réveille sinon complètement, ce qui arrive quelquefois, mais en grande partie, réveil qui amène du reste la même régression de la personnalité, la même disparition des anesthésies et, par suite, des troubles hystériques. Certaines émotions, certaines excitations aboutissent à un résultat analogue. L'idée de se réveiller, de sentir, n'a cependant pas été émise. Quand on traite une paralysie, une contracture, une anorexie, par un procédé quelconque, l'idée qui prime ordinairement est celle de la restitution du mouvement ou de l'alimentation et non pas de la restauration de la sensibilité, ni encore moins d'un réveil quelconque. Cependant c'est cela qu'on obtient.

Il est d'ailleurs un fait bien particulier à mettre en évidence. Lorsque je dis à un sujet paralysé de remuer son bras, que je lui affirme qu'au réveil de son sommeil hypnotique il pourra le remuer, ou que, même sans l'avoir endormi, je lui dis qu'il peut le remuer, et qu'il recouvre en partie le mouvement, on peut comprendre que le sujet se représente ce que je lui demande de faire, soit parce qu'il se souvient de l'avoir vu faire à d'autres, soit parce qu'il a la repré-

sentation de ce qu'il peut faire lui-même du côté non paralysé. Mais lorsque je dis à un sujet de « sentir son bras » qui est paralysé ou même qui est contracture et hyperesthésique, il ne devrait pas comprendre ce que je lui dis, surtout dans le second cas où il a une impression douloureuse qui fait dire à certains : « Mais je ne le sens que trop. » Cependant, malgré qu'il ne puisse pas se représenter une sensation perdue, malgré qu'il croie sentir son membre, il est pris de réactions spéciales caractérisées par des mouvements et des sensations dans un ordre très déterminé et toujours le même chez tous les sujets. Je me contente de dire : « Sentez », et sur cette injonction vague, que je serais bien embarrassé de leur expliquer, les sujets se mettent à avoir des mouvements, d'abord non sentis par eux, puis accompagnés de sensations toutes spéciales, et la sensibilité revient parallèlement au mouvement et à la fonction de l'organe.

Mais il y a plus. C'est si peu de la suggestion que je suis incapable, une fois les choses mises en train, de les enrayer et d'en changer l'ordre. J'ai essayé plus d'une fois d'empêcher la régression de la personnalité de se produire, d'intervertir l'ordre des sensations éprouvées. Je n'y suis jamais parvenu. C'est à peine si je peux arrêter les réactions. J'ordonne bien au sujet de s'arrêter, il cesse ses mouvements, mais une fois réveillé il continue à éprouver les sensations corespondant au degré de sensibilité qu'il a recouvrée.

En outre, il y a un fait de la plus haute importance, c'est la propagation du retour de la sensibilité à d'autres organes que ceux que j'ordonne au sujet de sentir. C'est ainsi par exemple que, lui ayant ordonné de ressentir les membres inférieurs, les phénomènes réactionnels moteurs et sensitifs gagnent à un moment donné l'abdomen, quand la sensibilité des membres inférieurs est parvenue à un certain degré. De même encore je donne l'ordre au sujet de sentir son ventre, ses intestins, et tout à coup il se produit des réactions du côté de l'estomac et de la poitrine. D'ailleurs, il est un phénomène que la suggestion ne saurait expliquer et qui résulte de lois physiologiques bien déterminées, à savoir que le centre même des organes où reparaît la sensibilité est le siège de sensations spéciales, d'hyperesthésie douloureuse, qui constitue ce qu'on appelle les points nerveux. C'est ainsi par exemple que le retour de la sensibilité des membres inférieurs s'accompagne de douleurs au niveau du renflement lombaire, que le retour de la sensibilité des membres supérieurs s'accompagne de douleurs au niveau du renflement dorsal, que le retour de la sensibilité des organes des sens s'accompagne de douleurs au niveau des centres correspondants du cerveau. Il en est d'ailleurs de même

dans certains cas où la constatation peut en être faite d'une façon indépendante, pour les centres cérébraux des membres ou des viscères. (V oir Localisations cérébrales.)

Enfin, quand les sujets sentent leur sensibilité diminuer, sentent l'engourdissement les envahir, ils n'ont qu'à faire volontairement les mouvements réactionnels qui accompagnent le retour de la sensibilité pour empêcher cet engourdissement de se propager, d'augmenter, d'arriver à l'anesthésie, car alors, n'ayant plus la sensation de ces mouvements, de ce qui se passe dans leurs membres, ils sont incapables de les faire agir. Certaines de mes malades ont pu, grâce à ce petit procédé que je leur indique, éviter des rechutes de paralysie, de contracture ou de somnambulisme. Je ne fais qu'indiquer ce fait en passant. Je dirai plus tard en quoi consiste ce procédé, qui n'est autre d'ailleurs que celui que nous employons tous quand, le matin au réveil, après un sommeil un peu profond, nous nous étirons, bâillons, frottons nos yeux, nous dégourdissons en un mot, ou quand, après être restés longtemps dans la même position, nous sommes pris de fourmillements ou de crampes dans les membres immobilisés. Il s'agit seulement pour les hystériques d'agir avant que l'anesthésie soit survenue, non pas tant celle de la peau que celle des muscles et des articulations. Dira-t-on encore que c'est de la suggestion quand le sujet fait de lui-même ce qu'on lui a montré à l'état de veille et sans le secours d'aucune suggestion hypnotique ou non? A ce compte n'importe quelle ordonnance médicale conseillant à un malade d'agir d'une certaine façon quand il éprouvera certains symptômes serait une suggestion. Si j'insiste tant sur ce point qu'il ne s'agit pas de suggestion dans tout ce qui va suivre, c'est qu'un très grand nombre de médecins croient tout expliquer avec ce mot qui dispense de toute autre recherche et sous le couvert duquel tant de sottises sont commises de la meilleure foi du monde.

Que se passe-t-il après le réveil d'un sujet, qu'il ait été obtenu d'emblée, ou au contraire progressivement, ou encore par restaurations progressives et partielles de la sensibilité ?

Dans le cas de réveil simple progressif le premier trouble dont on voit la disparition, ce sont les attaques. Puis la sensibilité cutanée reparaît, puis l'appétit, puis le sommeil naturel. La nutrition générale se relève et le caractère se modifie : il y a une plus grande activité motrice et intellectuelle, plus de volonté, plus d'attention, plus de gaieté. Le sommeil est le meilleur critérium de la guérison. Et cela se conçoit parfaitement. Plus l'engourdissement cérébral sera prononcé, moins il restera de territoires cérébraux susceptibles de

s'endormir du sommeil naturel, et plus le sommeil sera court et léger. Que tous les territoires soient envahis par l'engourdissement, qu'il y ait anesthésie totale, et par suite vigilambulisme ou somnambulisme, et il n'y a plus de possibilité pour le sommeil naturel. Celui-ci est en raison inverse de l'engourdissement cérébral. Lorsque ce dernier n'existe plus, le cerveau est de nouveau sujet au repos ordinaire, intermittent, qui constitue le sommeil naturel. Lorsque les hystériques dorment normalement, on peut donc affirmer que leur cerveau n'est plus engourdi et qu'elles sont revenues à leur état normal.

Quand il s'agit de réveil d'emblée avec régression de la personnalité, on constate au réveil, qu'il soit complet ou incomplet, une grande surprise. Les malades sont en effet tout étonnées de se trouver là où elles sont, alors qu'elles se figuraient être dans les lieux où est survenu leurvigilambulisme. Tout est en désaccord avec leur cénesthésie. Celle-ci les reporte à l'état où elles étaient deux ou trois ans auparavant, et cela d'une façon très nette. Mais tout ce qui les entoure est en désaccord avec leurs impressions internes. Il en résulte au bout de peu de temps un état de confusion mentale provenant de l'état mixte où elles se trouvent par suite de la combinaison de leur état cénesthésique ancien avec les impressions actuelles. Nous reviendrons d'ailleurs plus loin sur les états de confusion mentale et sur leur mécanisme. Cet état de confusion est passager et les sujets ne tardent pas à retomber dans leur vigilambulisme, en oubliant le temps qu'ils ont pu passer dans leur état de personnalité antérieure. Quand on les réveille à nouveau et qu'ils repassent à ce même état de personnalité antérieure, ils s'en souviennent et raccordent ensemble cette époque avec celle où ils croient être. Jeanne A..., âgée de vingttrois ans (XVII, 258) s'est réveillée une fois à l'âge de onze ans. Les jours suivants, je continue à la faire progresser et elle arrive à l'âge de quatorze ans. Je la réveille alors. Elle se rappelle aussitôt que je l'ai soignée autrefois, quand elle avait onze ans. Camille (XIX, 309), âgée de vingt ans, est réveillée un jour à l'âge de cinq ans, et je l'ai laissée une journée en cet état. Depuis, elle a reconquis sa sensibilité et, avec elle, sa personnalité complète. Mais elle redevient anesthésique et je suis obligé de la réveiller de nouveau. Elle rétrograde et je la réveille encore à l'âge de cinq ans. Elle se rappelle aussitôt m'avoir vu la dernière fois en costume de cycliste, et raccordant ensemble ces deux journées, elle me demande pourquoi je n'ai plus le même costume aujourd'hui. Pauline (XVIII), Hermine (VIII), laissées quelque temps à diverses étapes de leur personnalité, se souviennent de m'avoir vu autrefois, et il leur semble, une fois revenues

à leur état normal, qu'elles m'ont toujours connu ou me connaissent depuis très longtemps. (Jeanne (XIV), Yvonne (IX), Berthe (XI) ont la même impression.

Les sujets ont-ils conscience de leur réveil, de ce qui se passe, de ce qu'ils font pendant qu'on le provoque, lorsqu'il est obtenu en état d'hypnose? Oui. Ils ne se rendent d'abord pas compte des mouvements qu'ils font; ils n'en perçoivent aucune sensation; ensuite ils n'ont que des sensations sans se rendre davantage compte des réactions motrices qui les accompagnent. Mais à mesure que leur sensibilité reparaît, ils savent ce qu'ils font, ils agissent volontairement, ils réclament eux-mêmes mon aide pour arriver à vaincre les dernières difficultés. On remarque parallèlement dans leur état mental une lucidité beaucoup plus grande. Au début, ils vous répondent brièvement quand vous les interrogez sur ce qu'ils éprouvent. Puis ils donnent plus de détails, vous disent par exemple que telle partie sent bien, que telle autre les gêne encore ; ensuite, spontanément, ils disent leurs impressions, font des remarques sur ce qu'ils éprouvent, vous rappellent des souvenirs de sensations analogues à celles qu'ils éprouvent maintenant, vous demandent même quelquefois des explications sur ce qu'ils ont. Bref, dans leur attitude, dans leur langage, dans leur volonté, dans leur conscience, on voit s'opérer progressivement des changements. Bien souvent ils ne se rendent pas compte qu'ils dorment; c'est même toujours ainsi une fois qu'ils sont en train de se réveiller, soit qu'ils subissent la régression ou la progression de leur personnalité. Ils se croient dans l'état où les ramène le retour de leur sensibilité, et ne savent plus ni où ils sont, ni qui leur parle, ni qu'ils ont été endormis. Et si on leur demande s'ils dorment, ils vous répondent que non et qu'ils sont en train de faire telle ou telle chose, sont à tel ou tel endroit suivant l'état de leur personnalité au moment où on leur pose la question.

Mais quand on approche du moment où ils vont se réveiller, lorsque, revenus à leur état de personnalité normale, leur sensibilité n'a plus qu'à s'affiner, à se perfectionner, pour que le réveil soit complet, alors ils se rendent compte, non pas qu'ils ont été endormis, mais qu'ils sont engourdis et qu'ils sont en train de se réveiller. Ils vous avertissent qu'ils vont se réveiller, mais qu'ils ont encore les yeux lourds, qu'il y a comme un voile qui les empêche de se réveiller complètement. Ce sont les yeux qui sont les derniers à recouvrer leur sensibilité normale et c'est sur eux qu'il faut se baser pour juger du réveil complet ainsi que nous le verrons plus loin. Le réveil complet est ordinairement accompagné d'un état de bien-être qui provoque

le rire. Les malades n'en donnent pas de raison ; elles rient sans savoir pourquoi ; elles se sentent bien, heureuses de vivre, et au réveil elles sont gaies, contentes, et n'ont qu'une crainte, que cela ne dure pas. Nous verrons plus en détail les impressions et les phénomènes du réveil définitif à propos du réveil de la cénesthésie cérébrale, laquelle est la dernière à revenir et qui amène le réveil complet.

Au sortir de l'hypnose, quand le réveil est arrivé par suite de l'évolution naturelle de la personnalité, de la sensibilité, quand il a été spontané et que je n'ai pas eu besoin d'intervenir, le sujet conservet-il le souvenir de ce qu'il a fait pour recouvrer sa sensibilité ? Non en général. Et même, à partir du moment où il a commencé a subir la régression de sa personnalité jusqu'au jour où il se réveille complètement, il ne garde qu'un souvenir très confus, et quelquefois aucun, de ce qui s'est passé pendant tout ce temps, sur la durée duquel il n'a non plus aucune notion. Mais, par contre, il se souvient ordinairement des dernières phases du réveil, des efforts qu'il a faits pour y parvenir, de ce que j'ai pu lui dire. A partir du moment, en effet, où sa personnalité a été reconstituée suffisamment pour qu'il sache à quelle époque précise il se trouve, il est assez réveillé pour avoir conscience de tout ce qui se passe et se dit autour de lui. A part les yeux qu'il a fermés, il est dans un état de conscience beaucoup plus nette que lorsque, anesthésique, il les avait ouverts. Il n'est donc pas surprenant qu'il conserve le souvenir de la dernière phase de son réveil.

Quand le réveil est obtenu d'une façon volontaire pour ainsi dire, c'est-à-dire sans qu'il y ait besoin de recourir à l'hypnose, le malade, du fait même qu'il concentre son attention sur les membres et sur les viscères atteints de troubles de la sensibilité, se plonge lui-même dans un état particulier d'esprit. Tantôt cela va jusqu'au sommeil hypnotique, et alors nous sommes ramené aux cas précédents; tantôt il n'y a qu'une sorte de confusion mentale, qui va se dissipant à mesure que la sensibilité normale reparaît. Naturellement le sujet a conscience pendant et souvenir après de tout ce qu'il a fait, dit ou pensé.

Enfin dans bien des cas, après que les malades sont en voie de guérison ou guéris, ils sont sujets à des diminutions de la sensibilité dont ils ont alors très nettement conscience. Ils savent en ce cas faire ce qu'il faut pour empêcher leur sensibilité de se perdre davantage, et pour la recouvrer complètement.

Et ce qu'ils font, c'est ce que, dans l'hypnose, sous l'injonction de se sentir ou de se réveiller, ils ont fait, à savoir tous les mouvements

qui accompagnent le retour de la sensibilité dans les différents organes et les membres. Or, c'est en dehors de moi que cela se passe, sans que je le leur aie jamais commandé et recommandé pendant le sommeil hypnotique, mais au contraire conseillé simplement, une fois complètement réveillés. Il ne saurait donc être en aucune façon question de suggestion dans ce dernier cas.

De sorte que si nous allons du simple au complexe nous voyons au degré le plus léger les malades pouvoir eux-mêmes réagir volontairement pour recouvrer leur sensibilité. Puis à un degré plus marqué de l'anesthésie, mon intervention devient nécessaire pour soutenir leur attention, diriger leurs efforts. A un degré plus marqué encore, il suffit d'un sommeil hypnotique léger et du simple réveil en bloc pour faire reparaître toute la sensibilité. A une phase plus accusée encore, c'est dans un état d'hypnose profonde seulement, en procédant progressivement, méthodiquement, qu'on arrive au réveil complet. Enfin, dans les cas les plus profonds, les plus accentués, c'est en agissant séparément sur les différents organes, membre par membre, viscère par viscère, qu'on arrive à réveiller le sujet dans son ensemble et reconstituer sa personnalité physique et morale normale.

Nous sommes loin, comme on le voit, de ce procédé rudimentaire et enfantin, qui consiste à endormir un sujet sans savoir ce que c'est que l'hypnotisme, et à lui dire : « Soyez guéri », par suggestion, sans savoir ce que c'est que la suggestion. Les choses sont malheureusement moins simples que cela et on ne peut s'étonner que d'une chose en présence de la complexité normale des phénomènes cérébraux et psychiques, c'est qu'on ait pu croire qu'elles le fussent.

Quels que soient les sujets, ce simple ordre de se réveiller ou de se sentir de partout, ou seulement de sentir certaines parties du corps, amène chez tous des réactions identiques, se présentant dans un ordre tellement déterminé qu'il est impossible de n'y pas voir le résultat d'une loi physiologique. C'est cette loi physiologique que l'étude que nous allons faire dans le prochain chapitre des réactions spéciales à chaque organe, va nous permettre de mettre en évidence.

L'intérêt de ces recherches n'est donc pas dans la question de savoir si on agit ou non par suggestion. Le moyen importe peu. On voit même que l'hypnotisme ne doit nous servir que dans les cas en quelque sorte désespérés, en dernier ressort, et que chaque fois qu'on peut obtenir par un autre moyen le réveil de la sensibilité il faut y recourir de préférence. Il faut d'ailleurs, quand on emploie

l'hypnotisme, se garder de toute suggestion d'actes, de sensations, de sentiments ou d'idées. Il ne faut avoir d'autre but que de faire recouvrer au sujet sa sensibilité et, de cette façon, de le réveiller progressivement, par morcellement, si on n'a pu y arriver d'emblée, en bloc. Le point capital est en eiïet le réveil du vigilambulisme, auquel les réveils partiels de la sensibilité ne sont qu'un moyen indirect de parvenir.

Le fait capital, d'où découlent toutes les considérations que nous allons exposer sur la genèse et la nature de l'hystérie, est que les hystériques ne sont autre chose que des somnambules plus ou moins complètes, que leur état de somnambulisme est lié à leur anesthésie au prorata de laquelle il est développé, et qu'il suffit de les réveiller ou de leur rendre leur sensibilité pour voir leurs accidents disparaître ainsi que leurs stigmates, et elles-mêmes recouvrer leur état psychique normal.

Le procédé que j'ai employé pour rendre leur sensibilité aux hystériques le plus profondément atteintes peut être à la fois considéré comme un moyen thérapeutique et comme une expérience physiologique.

Quoique je l'aie avant tout employé comme moyen thérapeutique et qu'il m'ait donné des résultats excellents dans des cas où tout autre traitement avait échoué, ce n'est pas à ce point de vue que je l'envisagerai dans le cours de cet ouvrage. Il m'a permis en effet de mettre en évidence le mécanisme des divers accidents tant physiques que psychiques des hystériques, d'établir une graduation de la sensibilité inconsciente et le rapport qui existe entre les divers degrés de l'anesthésie et les accidents hystériques, et d'étudier enfin le rôle que joue la sensibilité sous ses différentes formes et à ses différents degrés dans la constitution de la personnalité et dans les diverses manifestations psychiques en tant que fonctions cérébrales. C'est donc cette étude psycho-physiologique qui m'occupera seulement aujourd'hui, me réservant de tirer ailleurs des données fournies par les recherches que je vais exposer les déductions qu'elles comportent au point de vue thérapeutique.

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