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Fig. 24. — Régression de la personnalité en deux temps.
preuve, c'est qu'on peut prédire la nouvelle régression qui va se produire à ce signe que les malades, à la suite de leur première régression, commencent à se rappeler des faits relatifs aux débuts de leur maladie, à la limite, par conséquent, de 1881 et 188:2, alors que tous les souvenirs précédant cette époque étaient presque perdus, et que ce qu'ils vous racontaient de cette période de leur existence ils ne le savaient que par ouï dire. C'est là, en passant, une cause fréquente d'erreur sur l'état de la mémoire des hystériques que cette confusion entre ce dont ils se souviennent réellement d'avant leur maladie et ce qu'ils en ont appris depuis. Lors donc que l'on fait le réveil de de la sensibilité pour la seconde fois, le sujet, après avoir recouvré toute sa sensibilité normale, se trouve dans les mêmes conditions que dans la figure 20. La régression se fait, à partir de ta, d'une façon rétrograde, vx correspondant à cd. Le sujet se trouve alors ramené à 1881, d'où il progresse ensuite régulièrement jusqu'à l'époque réelle de 1885 où il se trouve.
Au cours de cette progression, après régression produite par un des trois procédés quelconques que je viens d'exposer, on observe un phénomène intéressant : le sujet repasse, en effet, par tous les états de sensibilité et par tous les accidents, par conséquent, qu'il a présentés au cours de sa maladie ; il en est de même quand la régression se produit d'une façon rétrograde lente (fîg. 23). Gela paraît singulier au premier abord — puisque l'on a vu la sensibilité redevenue normale dans les organes — qu'en faisant recouvrer au sujet une sensibilité plus parfaite, il semble au contraire la perdre par moments. Je crois que cette constatation est une preuve de plus à l'appui de ma théorie des doubles centres cérébraux, les uns centres organiques chargés seulement de percevoir et de transmettre les sensations, doués d'une aptitude plus ou moins grande de perception et de transmission, et les autres centres psychiques récepteurs et emmagasineurs de ces sensations sous forme d'images. Les centres organiques une fois réveillés, la sensibilité que l'on constate n'est que cette aptitude à percevoir les impressions, les excitations nouvelles de la périphérie, sous forme de sensations. Mais aucune des sensations anciennes n'est ainsi réveillée. Elles sont, en effet, transformées en images, et c'est à d'autres centres, aux centres psychiques, d'entrer en jeu maintenant. Or, comment sont formées ces images dont l'ensemble forme la série des états de personnalité successifs de l'existence?
Les sensations qui en sont l'origine sont très variées, et, à un même moment de la personnalité, les unes sont conscientes, les
autres subconscientes et d'autres encore inconscientes. Gela dépend du nombre des centres atteints et de la profondeur de leur engourdissement. Quoi qu'il en soit, ces images ne peuvent que reproduire les états de sensibilité qui leur ont donné naissance. Ce qu'il faut donc considérer alors pour apprécier le développement de la sensibilité, ce n'est pas l'état de la sensibilité des centres organiques du cerveau, c'est celle des centres psychiques. Or, de même que l'acuité de la perception des excitations mesure l'état de la sensibilité des premiers, la netteté et la réapparition des images anciennes, c'est-à-dire des souvenirs, mesure la sensibilité des seconds.
Je dois dire encore deux mots de la régression spontanée de la personnalité par anesthésie. Un sujet ayant recouvré sa sensibilité et sa personnalité complètes, perd sa sensibilité. Tantôt il rétrograde, tantôt non. A quoi cela tient-il ? Là encore il faut distinguer entre la sensibilité organique et la sensibilité psychique. S'il n'a que de l'anesthésie d'un plus ou moins grand nombre de centres cérébraux organiques, il n'a aucune raison de rétrograder et de perdre ses souvenirs, ceux-ci n'y siégeant pas sous forme d'images. Si au contraire il perd sa sensibilité psychique, suivant le degré auquel il la perdra il retombera dans un état de personnalité antérieurement présenté, et il y aura régression de sa personnalité. Or il se passe quelquefois un fait fort intéressant, qui confirme un autre point que mes expériences établissent, à savoir le mécanisme des attaques. En effet on voit alors, si on n'intervient pas, une attaque hystérique survenir, et en même temps que se produisent les réactions qui la caractérisent, on peut, en interrogeant le sujet dans l'intervalle des paroxysmes, constater que la progression de sa personnalité se fait exactement de la même façon que lorsqu'on provoque soi-même les réactions similaires en faisant recouvrer au sujet sa sensibilité.
Le mécanisme des attaques, la pathogénie des différentes formes et des différentes phases, leur rapport avec la perte de la sensibilité et les réactions qui en accompagnent le retour, sont en effet une des questions qu'éclairent le mieux mes recherches. J'y ai assez longuement insisté au cours de cet ouvrage pour n'y pas revenir maintenant. J'en dirai autant des idées fixes, des aboulies et des troubles du caractère.
Est-ce à dire que je rattache tous les troubles hystériques à un trouble de la sensibilité, ou, en d'autres termes, que l'hystérie soit simplement une maladie de la sensibilité, que tous les stigmates, tous les accidents organiques ou psychiques soient la conséquence
de l'anesthésie à un degré quelconque. Ainsi formulée, ma conception de l'hystérie serait erronée. L'anesthésie est sans aucun doute, — la clinique est là pour le prouver, et l'expérimentation pour en démontrer la raison — liée à toutes les manifestations hystériques. Mais elle n'est elle-même qu'une conséquence de l'état cérébral qui constitue l'hystérie. Il faut d'ailleurs distinguer la part qu'elle prend aux diverses manifestations hystériques , suivant qu'elles sont d'ordre sensoriel, moteur, viscéral, ou vaso-moteur. Uniquement en jeu dans les premières, elle n'est que surajoutée dans les dernières. Où elle joue un rôle très important, c'est dans la genèse des troubles psychologiques, soit primitifs, soit liés aux troubles organiques.
L'anesthésie qui accompagne tous les accidents de l'hystérie, et qui en constitue tous les stigmates objectifs, a donc une importance capitale, mais elle n'en est pas plus à elle seule le fondement que tels troubles vaso-moteurs. Ceux-ci en effet entrent pour une part considérable dans les manifestations hystériques, et je serais presque tenté de dire qu'ils y jouent un rôle aussi important que l'anesthésie . Malheureusement ils sont moins faciles à mettre en évidence, à rattacher à leur véritable cause. Mais on les retrouve toujours, comme les troubles de la sensibilité, à tous les degrés de l'hystérie et dans toutes ses manifestations. L'anesthésie n'a sur eux que l'avantage d'être facile à constater. C'est à cela qu'elle doit de rester le sigillum par excellence, de l'hystérie, qui mériterait à plus juste titre encore d'être regardée comme une névrose vaso-motrice.
Donc il faut remonter plus haut. L'anesthésie, les troubles vasomoteurs nous permettent de comprendre le mécanisme des troubles hystériques, tant organiques que psychologiques. Mais à quoi sontils dus eux-mêmes, quel est le trouble cérébral qui est capable de les produire ? C'est ce qu'il nous reste à préciser.
Après les incursions que j'ai été continuellement obligé de faire sur ce domaine de la nature de V hystérie, après l'exposé détaillé des expériences et des observations qui, parties d'une hypothèse basée sur un fait fondamental — le réveil des hystériques anesthésiques — sont venues transformer cette hypothèse vraisemblable en certitude scientifique, je peux me dispenser de longues explications. Tout ce qui précède n'est en effet que la démonstration de la conclusion à laquelle j'aboutis, à savoir : la cause première de l'hystérie est un engourdissement, ou si l'on veut un état de sommeil des centres cérébraux. L'anesthésie, les troubles moteurs et viscéraux, vaso-moteurs et psychiques, ne sont que la conséquence de ce sommeil qui suspend l'hystérie. — i. 33
plus ou moins les fonctions des centres cérébraux. L'état de sommeil, à partir d'un certain degré, amène par sa constance les stigmates et les accidents permanents ; les variatious de cet état de sommeil provoquent des réactions spéciales qui ne sont autre chose que les attaques et tous les accidents paroxystiques.
L'hystérie n'est qu'un trouble local du cerveau, plus ou moins généralisé. Les centres sont frappés en plus ou moins grand nombre, soit d'emblée, soit les uns après les autres, s'affaiblissant peu à peu, puis s'éteignant tout à fait, tels des lampes électriques, quand on diminue plus ou moins ou même complètement l'intensité du courant.
Pourquoi cet état de sommeil se produit-il, et pourquoi persistet-il? Tels sont les deux points qui nous restent à examiner.
A quoi est dû cet état de sommeil? Dans la majorité des cas, c'est à l'épuisement des centres, soit épuisement général comme dans les affections infectieuses ou toxiques ayant plus ou moins frappé le système nerveux, telles que l'influenza ou la dothiénentérie, l'alcoolisme, le saturnisme, etc., épuisement local d'origine traumatique, émotionnelle, ou par surmenage. On a affaire alors à de Y hystérie acquise. Mais l'hystérie peut être liée au développement du sujet : c'est Y hystérie d'évolution. On sait combien il est fréquent de la voir se développer chez les jeunes filles au moment de la puberté. Il se produit à ce moment dans tout l'organisme une modification profonde, une perturbation considérable, à laquelle prend part surtout le système vaso-moteur dont nous avons vu les troubles être aussi importants que ceux de la sensibilité dans le tableau de l'hystérie. Il n'est donc pas surprenant de les voir servir de point de départ à l'hystérie. Quand l'hystérie débute dans la seconde enfance de cinq à dix ans, comme c'est très fréquent, c'est ordinairement chez des sujets présentant une précocité de développement très marquée, soit intellectuelle, soit physique. Dans le premier cas, le cerveau s'épuise lui-même par auto-surmenage en quelque sorte, par suite de la suractivité qu'on encourage maladroitement chez l'enfant; dans le second, il ne peut suivre le développement physique du reste du corps, et ses centres n'ayant pas un développement proportionnel aux organes qui leur sont reliés, s'épuisent plus ou moins rapidement. Enfin l'hystérie peut même être congénitale.
Nous savons en effet que l'époque à laquelle se trouve ramené le sujet par le réveil de la sensibilité est celle où sa personnalité a commencé à devenir subconsciente. Elle nous indique par conséquent la date du début de l'hystérie confirmée. Or, nous voyons que plusieurs fois des sujets se sont trouvés ramenés à des âges extrême-
ment bas, à la toute première enfance. Berthe (XII), Camille (XIX), Yvonne (IX), Marie-Louise, que j'ai plus d'une fois citée, sont descendues à l'âge où elles étaient encore allaitées par leur nourrice. C'est à cette hystérie qu'on peut, je crois, appliquer à bon droit l'épithète de congénitale. Ces cas donnent raison à M. Chaumier, de Tours, qui regarde comme de nature hystérique beaucoup des convulsions de l'enfance. Je partage complètement cette opinion, qui n'a rien d'illogique d'ailleurs. Elle peut paraître surprenante à ceux qui veulent faire de l'hystérie une affection psychique supposant un développement psychologique assez avancé et compliqué. A ceux qui la considèrent au contraire comme un simple état organique, constitutionnel ou acquis, dans lequel la sensibilité a tendance à disparaître spontanément avec une extrême facilité et à ne reparaître souvent qu'incomplètement, cela semble très naturel.
Je ne saurais trop insister sur l'intérêt de ce phénomène de régression delà personnalité, surtout quand le sujet se trouve ramené à . un âge aussi bas, deux ans, dix-huit mois, un an même ! Les phénomènes se montrent à cet âge sous un aspect plus constant, plus uniforme que jamais, la vie intellectuelle physique et morale du sujet étant extrêmement restreinte. Toutes celles que j'ai observées dans ce cas ont traduit leur état de la même façon, en se mettant à faire des mouvements de succion pour têter, et en appelant leur nounou. Rien n'est plus intéressant que de suivre à partir de ce bas âge l'évolution du langage, du caractère, de la personnalité du sujet dont la vie se déroule sous les yeux en quelques heures sous tous ses aspects divers, et dont les moindres particularités peuvent être étudiées rétrospectivement ainsi dans leur genèse,
Ces faits ont une grande importance au point de vue de la prophylaxie de l'hystérie. Ils nous montrent en effet combien on doit être en garde contre les moindres manifestations hystériques chez les tout jeunes sujets et combien on pourrait, par une hygiène appropriée et un traitement immédiat au besoin, éviter l'aggravation de la maladie Malheureusement, ou on méconnaît la nature de ces symptômes de début ou on ne veut pas en reconnaître la gravité. Il vaudrait cependant mieux éviter la maladie que d'avoir à la guérir.
Dans tous les cas, en somme, il s'agit ou d'une faiblesse constitutionnelle du cerveau (hystérie congénitale), ou d'un épuisement par suractivité fonctionnelle au cours du développement cérébral, ou d un retard du développement cérébral sur le développement physique (hystérie de l'enfance) ou enfin d'une perturbation vaso-motrice (hystérie de la puberté).
Quant à l'hystérie des adultes, c'est encore un phénomène d'épui-
sèment ou d'arrêt fonctionnel des centres nerveux qui se trouve mis en évidence. Les intoxications, les infections, peuvent frapper momentanément d'impuissance les centres cérébraux. La cellule nerveuse dans ces cas n'est pas atteinte seulement dans sa fonction, mais dans sa constitution. L'hystérie peut donc être alors considérée comme un intermédiaire entre les maladies purement dynamiques et les maladies anatomiques.
L'émotion, en anesthésiant l'individu, au point de lui faire perdre connaissance quelquefois, est la cause la plus fréquente de l'hystérie. Lorsque le sujet est normal, le retour de la sensibilité se fait rapidement et complètement. Quand son système nerveux est constitutionnellement faible, ce retour ne se fait pas complètement . L'épuisement qui a entraîné l'anesthésie ne se répare pas, et les centres nerveux qui ont été atteints ne reprennent pas leur fonctionnement normal. A partir de ce moment ils sont frappés d'hystérie, et les désordres qui en résultent dans une partie de l'organisme retentissant sur le reste de l'économie, l'hystérie l'envahit bientôt tout entière si on n'y met bon ordre. Quel que soit le mécanisme par lequel une émotion, ou ce qu'on appelle le choc nerveux, détermine l'épuisement des centres cérébraux, ce qui est certain, c'est que cet épuisement existe, et qu'il est identique dans ses manifestations à celui qui survient dans tous les cas précédents.
Mais pourquoi est-il permanent? On a vu dans cette persistance une objection capitale à la doctrine de l'épuisement nerveux comme cause d'hystérie. J'avoue que pour ma part je n'en vois aucune ; il suffit de considérer le cerveau comme tout autre organe, et de comparer ce qu'on y observe avec ce qui se passe ailleurs. Or ne voyons-nous pas continuellement certains organes, à la suite d'un surmenage excessif, devenir incapables de recouvrer leurs fonctions normales ; ne voyons-nous pas à la suite d'une maladie infectieuse grave des individus incapables de recouvrer leurs forces d'autrefois, quoique leur santé soit parfaite et qu'ils ne présentent aucun trouble fonctionnel? Il y a des épuisements qui ne se réparent jamais complètement. Le surmenage poussé à un certain degré amène un état de faiblesse, un épuisement, qui n'est pas toujours suivi du retour ad integrum. Un ressort qu'on tend peut revenir à son état normal tant qu'on ne dépasse pas un certain degré de tension. Lorsqu'on va au delà, ou il casse, ou il n'est plus capable de reprendre sa forme première. Nos organes sont doués de même d'une sorte d'élasticité, dont les limites varient suivant les sujets, et qu'ils ne doivent pas dépasser sous peine de
ne pouvoir recouvrer leur tonicité normale, au moins spontanément.
Eh bien ! dans l'hystérie, ou ces limites étaient normales et ont été dépassées, comme lorsqu'elle est due à une cause accidentelle, ou elles étaient très restreintes, comme c'est le cas chez les hystériques par faiblesse constitutionnelle du système nerveux central, et ce qui n'aurait déterminé aucun trouble chez un individu normal suffît à en provoquer un très violent chez eux. Tout dépend donc en somme de l'état constitutionnel du système nerveux, et de sa facilité à s'épuiser, état constitutionnel déterminé dans la majorité des cas par l'hérédité nerveuse. Un léger choc, s'il s'agit d'un organisme peu résistant, produira le même effet qu'un choc intense, s'il s'agit d'un organisme résistant. Mais on comprend que, dans le premier cas, on aura toujours moins de chances de restauration ad întegrum que dans le second.
Notre cerveau est capable d'un certain engourdissement, et c'est ce qu'on appelle le sommeil. Mais il a une tendance spontanée à s'éveiller. Toutefois, si le sommeil est très profond, il est nécessaire de faire des excitations plus fortes pour réveiller l'individu qui y est plongé. Le réveil normal s'accompagne de diverses réactions, bâillements, étirements, frictions des yeux, etc., et met quelquefois un certain temps à être complet, une certaine torpeur intellectuelle persistant, ainsi qu'une certaine lenteur dans les mouvements. Or, quand nous réveillons une hystérique de son vigilambulisme, nous la voyons présenter à la fin, c'est-à-dire quand le sommeil est si léger que le réveil va se produire, des réactions faibles absolument identiques. N'est-il pas logique alors d'admettre que si les réactions premières étaient plus violentes, c'est que le sommeil était plus profond, de même que nous jugeons à la facilité avec laquelle un individu se réveille s'il dormait profondément ou non. Dans tout cela il me paraît toujours n'exister que des différences de degré, bien plus que de nature.
Ce qui est certain en tout cas, c'est qu'en réveillant une hystérique, ou, ce qui revient au même, en lui rendant la sensibilité, on fait disparaître tous les symptômes, tous les stigmates de l'hystérie. L'hystérie n'est donc que le résultat, que la conséquence de ce sommeil lui-même.
Quant à la nature du sommeil cérébral qui entraîne l'hystérie, on me pardonnera de ne faire aucune hypothèse, en songeant que nous ne savons pas encore ce qu'est le sommeil naturel et à quoi il est dû. On ne me demandera pas davantage par quel mécanisme se fait le réveil dans l'hystérie et comment le sujet lui-même peut y
contribuer. Je me bornerai à dire que les choses paraissent se passer exactement de la même façon que dans le sommeil naturel et dans le réveil spontané, et à demander à mon tour que mes contradicteurs me renseignent sur ce sujet.
Aucune des théories qu'on a données de l'hystérie ne rend compte de tous les phénomènes qu'on y rencontre. Les troubles des représentations mentales (Mœbius, Strùmpell), le dédoublement de la personnalité (Oppenheim, Jolly, Breuer et Freud), le rétrécissement du champ de la conscience (Pick,P. Janet), la désagrégation mentale caractérisée par la tendance au dédoublement permanent et complet de la personnalité (P. Janet), tous ces phénomènes sont des conséquences et non des causes; ils ont une importance, ils tiennent une place plus ou moins grande dans le tableau de l'hystérie, mais ils n'ont pas d'autre valeur que celle de symptômes généraux, caractéristiques, pathognomoniques même si l'on veut, de l'hystérie, et voilà tout. En admettant même, ce qui n'est vrai pour aucun, que tous les phénomènes hystériques puissent se grouper autour de l'un d'eux, il resterait encore à se demander pourquoi et comment il s'est produit. Quand on a dit que l'hystérie était caractérisée parle dédoublement de la personnalité ou le rétrécissement du champ de la conscience, on n'a fait qu'une simple constatation, mais on n'a rien expliqué du tout. On a donné en somme des définitions de l'hystérie, dont la plupart ne sont qu'un résumé de ses principaux caractères ; on n'a pas cherché la cause première de ces caractères eux-mêmes.
La faute en est à la tendance, qui s'est accusée de plus en plus dans ces dernières années de ne considérer que les manifestations psychiques de l'hystérie, ce qui a conduit à en faire une maladie mentale, et à faire jouer, clans son développement général et dans la forme de ses manifestations, un rôle capital et primordial à l'élément psychique, à l'idée. On en est arrivé à négliger complètement le cerveau et le système nerveux pour ne songer qu'à l'esprit. On a négligé l'organe de la pensée et son fonctionnement physiologique, pour ne s'occuper que de l'une des manifestations de sa fonction. Et comme les théories psychologiques ne pouvaient expliquer les phénomènes viscéraux, vaso-moteurs, sécrétoires,trophiques, on les a purement et simplement laissés de côté. M. P. Janet va jusqu'à dire : « L'hystérie n'a que des symptômes physiques assez vagues, consistant surtout dans une diminution générale de la nutrition; elle est surtout caractérisée par des symptômes moraux. » Ils ont cependant une importance considérable dans la symptomatologie de l'hystérie ces symptômes physiques, et il est surprenant qu'on n'en tienne pas
compte. L'anorexie, pouvant aller jusqu'à entraîner la mort, les atrophies musculaires, dentaires, les ecchymoses spontanées, les ulcérations hystériques, et tant d'autres manifestations physiques sont-elles si vagues que cela? Sont-elles quantité négligeable, quand on voit que les cas d'hystérie les plus graves, les plus intenses, sont précisément ceux où existent des troubles organiques, physiques ?
Du reste, quelle que soit leur importance par rapport aux phénomènes psychologiques, il suffît qu'ils ne puissent pas être expliqués par le même mécanisme qu'eux pour tirer les deux conclusions suivantes : 1° la théorie psychologique de l'hystérie ne s'applique pas à tous les phénomènes hystériques ; 2° ou une même cause produit les phénomènes psychiques et les phénomènes organiques, ou ils sont produits par deux causes différentes. Faut-il admettre, peut-on admettre la dualité d'origine des différents symptômes d'une même maladie, quand on voit à chaque instant ces symptômes se substituer les uns les autres, apparaître et disparaître sous l'influeuce des mêmes causes ? Je n'insiste même pas, car il s'agit là de simple pathologie, et j'ajouterai de bon sens. Nous sommes donc amenés à admettre la nature univoque de l'hystérie. Dès lors, les phénomènes psychologiques passent au même rang que les phénomènes organiques, physiologiques. Ils deviennent une conséquence. Il n'y a donc plus lieu d'en faire la clef de voûte de l'hystérie, et de considérer celle-ci comme une maladie mentale.
« L'hystérie, écrivais-je en 1892, dans mon livre sur les Troubles de la Mémoire, n'est qu'une manière de fonctionner du cerveau ; il n'y a pas une maladie hystérique, c'est le mécanisme cérébral qui est hystérique, ce n'est pas l'affection. » On a regardé cette manière de voir comme une adhésion à la conception psychologique de l'hystérie. Je n'ai rien à changer à ces lignes d'autrefois et cependant je nie que l'hystérie soit une maladie primitivement mentale. Le trouble fondamental de l'hystérie est un trouble physique, un état d'engourdissement, de sommeil plus ou moins profond, qui frappe les centres cérébraux isolément ou en masse, successivement ou d'emblée. Une fois cet état déterminé, le fonctionnement du cerveau est modifié, et c'est cette modification qui entraine les phénomènes dont l'ensemble constitue l'hystérie. Mais puisque, dans certains cas, il n'y a de pris qu'un très petit nombre de centres, on peut admettre qu'un seul soit atteint. Son fonctionnement sera troublé et c'est à ce trouble qu'on donnera le nom d'hystérique. Il n'y a donc pas à proprement parler de maladie méritant le nom d'hystérie ; il n'y a qu'une manière de fonctionner des centres cérébraux, lorsqu'une modification physique spéciale les atteint. Cette manière de fonction-
ner va se traduire dans les actes et dans les sensations, et je me trouve ainsi d'accord avec MM. Charcot et Marie, qui font de l'hystérie moins une maladie, dans le sens ordinaire du mot, qu'un mode particulier de sentir et de réagir. Mais ce n'est que sur ces sensations et ces réactions des centres ainsi modifiés que se développent les idées, et les sentiments. C'est donc le trouble physique, frappant les centres cérébraux, qui est primitif.
L'hystérie est un trouble physique, fonctionnel du cerveau, consistant dans un engourdissement ou un sommeil localisé ou généralisé, passager ou permanent, des centres cérébraux, et se traduisant par conséquent, suivant les centres atteints, par des manifestations vaso-motrices et trophiques, viscérales, sensorielles et sensitives, motrices et enfin psychiques, et, suivant ses variations, son degré et sa durée , par des crises transitoires, des stigmates permanents ou des accidents paroxystiques. Les hystériques confirmés ne sont que des vigilambules, dont Vétat de sommeil est plus ou moins profond, plus ou moins étendu.
I (p. 173). — Ces recherches n'ont-elles qu'une valeur théorique et doivent-elles être considérées au seul point de vue expérimental ? Nullement et j'estime qu'elles remplissent le but thérapeutique que je me suis toujours proposé en les poursuivant. Si je n'en tire pas dans cet ouvrage les conclusions pratiques qu'elles comportent, c'est que j'ai préféré ne pas mêler le côté doctrinal au côté pratique. Mais je puis dire dès maintenant qu'elles sont le point de départ de toute une méthode thérapeutique rationnelle de l'hystérie, d'où la suggestion est absolument bannie et où l'hypnotisme lui-même n'a qu'un rôle tout à fait secondaire, et ne doit être réservé que pour les cas, comme ceux que je rapporte, où tous les autres moyens de réveiller la sensibilité des sujets échouent. Il me suffira de dire que n'importe quelle hystérique présente, les yeux fermés, toutes les réactions que je viens de décrire, même les réactions psychiques touchant sa mémoire et sa personnalité, à un degré plus ou moins marqué bien entendu suivant l'intensité de son anesthésie, et cela sans qu'il soit besoin de l'endormir, sur la simple injonction de sentir les différentes parties de son corps. J'en citerai un simple exemple. Elise est une hystérique, hémianesthésique gauche, avec perte du sens musculaire et de la notion de position des membres. Anorexique, vomisseuse même, elle reprend vite l'habitude de manger. Des crises avec céphalée intense et confusion mentale cessent rapidement en même temps. Mais les stigmates persistent et elle a des point douloureux à l'épaule gauche, au flanc gauche, au vertex, à la nuque. Je la fais s'allonger sur un lit, lui dis de fermer les yeux, et de sentir son côté gauche semblablement à son côté droit. Elle s'étire de ce côté, y éprouve des
(1) Ces addenda se rapportent à des faits nouveaux ou à des réflexions nouvelles qui nous ont été suggérées au cours de l'impression de cet ouvrage. Nous prions le lecteur de se reporter aux pages indiquées pour chacun d'eux.
fourmillements, des picotements, de la lourdeur, puis la sensibilité tactile, le sens musculaire et la notion de position reparaissent, en même temps que les points du thorax et de l'épaule s'en vont. Je lui dis alors de « sentir sa tête » également des deux côtés. Pendant qu'elle recouvrait la sensibilité du corps, y compris les viscères (gargouillements et contractions de l'estomac et de l'intestin, bâillements, etc.), elle avait commencé à éprouver de laconfusion des idées, une sorte de vertige dans la tête. Ces phénomènes vont en s'accusant. Je lui dis alors de « se réveiller de mieux en mieux » quoique je ne lui aie pas dit de dormir. Elle s'étire encore plus et après avoir tourné sa tête de tous côtés, elle finit par ouvrir les yeux. Elle ne se souvient pas de ce qui s'est passé et me dit : « G est drôle, je me figurais être chez moi; je croyais que c'était mon père qui me parlait. » Et elle m'explique qu'elle revivait une scène qui avait eu lieu deux ans auparavant, au début de son hystérie. Sa tête était de nouveau sensible et ne présentait plus de points douloureux. Elise se sentait gaie, légère, et bien éveillée « alors qu'habituellement, dit-elle, elle se sent toujours envie de dormir, et se demande parfois si elle ne dort pas réellement », ce qui, soit dit en passant, montre bien que les hystériques ont conscience de leur état de sommeil lorsqu'il n'est pas trop profond encore, et confirme ainsi ma thèse que, quel que soit le degré de l'hystérie, elle est toujours due à un état de sommeil, et n'est que du vigilambulisme.
Je me borne à ce simple exemple; mais je pourrais les multiplier. On voit que, dans ce simple cas, se rencontre en diminutif tout ce que nous venons de voir depuis les plus vulgaires réactions de la sensibilité jusqu'à cette forme atténuée de régression de la personnalité, cependant très nette.
Il y a du reste bien d'autres movens de réveiller la sensibilité. Mais ce n'est pas le lieu d'y insister. Je tenais seulement à faire remarquer que tout ce qui est exposé dans cet ouvrage a une conséquence thérapeutique, et que l'hynoptisme, qui paraît y jouer un rôle important — encore que je démontre qu'il suppose l'état qu'il est précisément chargé de combattre — ne sert en réalité, dans l'espèce, qu'à mettre en relief les phénomènes.
II (p. 249). — Je ferai remarquer un point que j'ai signalé fréquemment d'une façon incidente : c'est que les accidents paroxystiques cessent quand l'anesthésie devient très profonde ou absolue. C'est qu'en effet les paroxysmes sont liés à des états d'anesthésie incomplète, et surtout à des variations en plus ou en moins de l'anesthésie. Il suffit alors de se reporter aux réactions liées au réveil de la
sensibilité pour constater dans quel sens se fait cette variation quand on voit apparaître tel ou tel paroxysme. Il faut en un mot que le centre de l'organe atteint d'un paroxysme fonctionne encore plus ou moins pour que celui-ci puisse se produire ; s'il cesse complètement de fonctionner, il y a perte de la fonction de l'organe qu'il commande mais non accident paroxystique.
III (p. 357). — Gela va nous permettre de comprendre certains phénomènes que j'ai négligés à dessein, à propos des accidents de l'appareil visuel et dont l'interprétation est très discutée, à savoir la diplopie monoculaire et plus encore la polyopie. On a naturellement voulu y voir des phénomènes d'ordre psychologique. C'est une manière si simple d'expliquer n'importe quoi que de dire que le sujet l'éprouve parce qu'il en a l'idée. Mais je ne connais cependant pas de cas où cette interprétation psychologique ait été bien vraisemblable, ni étayée sur autre chose qu'une hypothèse. Pour ma part j'ai observé plusieurs cas de diplopie et de polyopie et je ne suis jamais arrivé à découvrir aucune raison psychologique à ces phénomènes.
Par contre j'ai observé des faits qui montrent que nous avons affaire à de simples modifications de la sensibilité organique, et que ces doublements et triplements de la sensation n'ont rien de spécial à l'appareil visuel, mais au contraire sont communs à la sensibilité générale. Beaucoup de malades ont aussi la sensation qu'elles tiennent dans la main deux ou trois objets semblables. C'est un phénomène absolument identique à celui de la vision. La seule différence est qu'il porte sur des sensations musculaires ou tactiles au lieu de porter sur des sensations visuelles. Or il n'est pas besoin de chercher tant d'explications psychologiques hypothétiques. Il suffît de remarquer un premier fait, c'est que c'est seulement du côté anesthésique, ou le plusanesthésique, que se produisent ces phénomènes, et en second lieu qu'ils disparaissent quand on restaure la sensibilité. Il n'est donc pas douteux qu'ils soient uniquement dus à un trouble de la sensibilité, et nullement à un phénomène psychologique, et rentrent ainsi dans la règle commune.
Mais si nous nous demandons à quelle modification exacte de la sensibilité ils sont dus et correspondent, la réponse est plus délicate, et les cas que j'ai observés depuis le début de ces nouvelles recherches n'ont pas été assez nombreux pour que je puisse en fournir une explication très précise. Néanmoins voici celle qui m'a paru se dégager de mes observations. Si on se reporte à l'expérience bien connue dans laquelle en plaçant entre les extrémités du médius et de l'in-
dex croisés l'un sur l'autre une boulette, nous avons l'impression de deux boulettes, nous voyons que cette illusion tient à ce que nos deux doigts n'ont pas l'habitude de percevoir simultanément cette impression. En effet si nous plaçons une boulette entre l'index et le médius droits c'est la face externe de l'index et la face interne du médius qui sont impressionnés simultanément. Quand il y a eu entrecroisement des deux doigts, c'est au contraire les deux faces externes qui sont impressionnées. Quoique les sensations données parla boulette soient identiques elles paraissent provenir de deux boulettes différentes, simplement à cause de la désharmonie existant entre les parties impressionnées. N'est-il pas logique d'admettre que la perception double ou triple de ces sensations visuelles ou musculaires ou tactiles tient à la même cause, c'est-à-dire à une inégalité dans la répartition de la sensibilité des régions impressionnées. Si par exemple le centre visuel a recouvré son fonctionnement d'une façon différente en deux ou plusieurs points, il va percevoir une impression partie de la périphérie de trois façons différentes, et qui, comme dans l'expérience de la boulette, sero'nt cependant conformes à la réalité. C'est une question de nuances extrêmement délicates, comme dans toutes les illusions sensitives ou sensorielles en général. A l'appui de cette interprétation je citerai encore les faits que je rapporte plus loin (ch. vi) à propos du dédoublement de la personnalité, et dans lesquels un sujet sent deux membres au lieu d'un, par suite d'un retour inégal de sensibilité à la face antérieure et à la face postérieure, l'une étant sensible, l'autre étant encore anesthésique.
On voit que c'est à la répartition particulière de la sensibilité que sont dues ces illusions sensitives et sensorielles.
IV (p. 367). — Des anesthésiques locaux, comme la cocaïne, peuvent produire des accidents semblables. Les laryngologistes qui ont à en faire fréquemment usage ont souvent constaté que son application amène des crises d'angoisse, analogues à celles que nous voyons se produire chez certains hystériques qui sont sujets à des pertes brusques de sensibilité laryngée. L'analogie des phénomènes observés dans les deux cas nous montre, en passant, que c'est bien l'anesthésie qui en est la cause dans l'hystérie.