LE CARACTERE
Aucune étude n'est plus difficile que celle du caractère, car nous n'avons même pas de définition précise de ce qu'il faut entendre par caractère. Je proposerais volontiers la suivante : le caractère est le mode de réaction de l'individu aux diverses impressions qui l'atteignent, que ces impressions proviennent de l'extérieur ou de lui-même, qu'elles soient provoquées par des sensations, des sentiments ou des idées.
Que n'a-t-on pas dit et écrit sur le caractère des hystériques ? Quels défauts et quels vices ne leur a-t-on pas attribués? Malgré tout ce qu'ont écrit MM. Pitres, Gilles de la Tourette, Pierre Janet, etc., dans ces dernières années, la plupart des médecins continuent à qualifier d'hystériques tous les troubles de l'esprit qui leur paraissent inexplicables, bizarres, contradictoires. Le bizarre et le contradictoire, c'est ce qu'on ne comprend pas. Tout a sa raison d'être, tout a une cause, tout est déterminé logiquement dans l'hystérie, comme dans tout d'ailleurs. C'est évidemment plus facile de dire qu'une hystérique simule un phénomène que d'expliquer ce phénomène. Aussi a-t-on abusé de cette soi-disant simulation des hystériques, comme de leur tendance au mensonge. La coquetterie, le besoin de se mettre en évidence, la paresse, le mensonge, la dissimulation, l'étourderie, l'érotisme, la versatilité, l'indécision, le caprice, l'exagération des sentiments ou au contraire l'indifférence, sont autant de traits de caractère que l'on entend encore communément leur attribuer. Les auteurs que je citais plus haut ont déjà fait bonne justice de certaines de ces accusations. Le plus simple moyen de fixer l'opinion
à cet égard est de voir la raison qui commande toutes les manifestations du caractère chez les hystériques.
Il y a deux parts à faire dans leur caractère : ce qui leur appartient en propre — et qui est variable suivant leur hérédité psychologique, suivant le milieu dans lequel elles ont vécu, suivant leur condition et leur éducation — et ce qui tient à la maladie elle-même.
Nous laisserons de côté tout ce qui est leur caractère natif, dont il serait oiseux de chercher à faire un tableau général, pour ne nous occuper que des traits de caractère tenant à l'hystérie elle-même.
Un des premiers caractères attribués aux hystériques est la coquetterie. Il serait facile de montrer que beaucoup de grandes hystériques sont au contraire absolument négligentes sous le rapport de leur toilette, comme sous tous les autres rapports d'ailleurs, et n'y trouvent pas plus de goût qu'à tout autre plaisir. Mais il me suffira de citer l'hystérie masculine, ou l'hystérie traumatique, qui revêtent des formes dépressives, hypochondriaques, pour montrer que si on rencontre la coquetterie chez un certain nombre d'hystériques, il s'en faut que ce soit un fait général, ou même très commun. Il existe cependant et on s'est basé, pour l'admettre, sur ce que beaucoup d'hystériques aiment les couleurs voyantes et particulièrement le rouge. Il y a à cela une excellente raison, c'est que toutes les couleurs excepté le rouge, le vert, le bleu quelquefois, ont pour elles la même teinte grise ou noire, et que les couleurs que le rétrécissement de leur champ visuel leur permet encore de voir sont elles-mêmes fort atténuées de tonalité. Elles recherchent tout naturellement les nuances qu'elles peuvent distinguer. Ce n'est pas le fait de leur caractère, de leur soi-disant besoin d'attirer l'attention, c'est le résultat de leurs troubles visuels.
A la coquetterie se rattachent tout naturellement \&perversité, Yérotisme. C'est pour attirer l'attention des hommes que les hystériques s'affublent quelquefois de bijoux et de rubans qui hurlent comme tons. Qu'il y ait des hystériques coquettes et qui aiment à provoquer l'attention des hommes, cela est non seulement possible, mais certain. Mais comme beaucoup de femmes n'ont pas besoin d'être hystériques pour en faire autant, il serait nécessaire de faire une statistique comparée pour établir que ce trait de caractère se rencontre plus souvent chez les hystériques. Je ne le crois pas, au moins chez les grandes hystériques anesthésiques. Chez celles-ci en effet, il y a de l'anesthésie génitale comme de tous les autres organes, et elles sont ordinairement complètement frigides. Si l'anesthésie est moins
profonde, comme cela arrive sous l'influence de l'excitation de la période menstruelle, elles sont en proie à des sensations qui, bien loin d'être voluptueuses, sont au contraire douloureuses, et ne sont pas faites pour les tenter de les provoquer volontairement. 11 n'y a que chez certaines hystériques peu profondément atteintes encore que l'on rencontre de l'érotisme. Dans ce cas il résulte de l'hyperesthésie des organes génitaux, laquelle est un des degrés les plus légers de l'anesthésie, ainsi que je l'ai montré précédemment. Dans ce cas, les sensations de cuisson, les démangeaisons continuelles, les poussent à l'onanisme si elles sont jeunes filles, aux rapports sexuels si elles sont femmes. Mais comme leur hyperesthésie n'est pas du tout calmée par ces procédés, qu'elles ne peuvent pas arriver à satisfaire leurs besoins sexuels, elles passent pour de véritables Messalines, étant sans cesse à la recherche d'une sensation qui les fuit, d'un soulagement qu'elles ne peuvent atteindre.
En somme, d'après tout ce que j'ai observé, les hystériques sont plus souvent frigides que sensuelles, et je suis en cela d'accord avec M. Pierre Janet. J'ai vu en outre fréquemment des hystériques redevenir sensuelles une fois guéries. Les explications que j'ai données tout à l'heure rendent compte de ces variations des instincts sexuels. Je signalerai, en outre, une expérience curieuse que j'ai faite à propos des phénomènes de retour de la sensibilité des organes génitaux, et dans laquelle l'anesthésie provoquée de ces organes faisait disparaître toute idée erotique, tout désir sexuel, chez une jeune femme ordinairement très amoureuse, et où les désirs reparaissaient dès qu'elle recouvrait la sensibilité génitale. Ceci nous explique comment certaines hystériques prennent l'horreur des rapports conjugaux qui leur sont, ou absolument indifférents quand elles sont anesthésiques, ou désagréables quand elles ne le sont pas tout à fait. Nous comprenons en outre que cette apathie sexuelle complète, que cette absence de sens génital, enlève quelquefois toute pudeur aux femmes qui en sont atteintes, en même temps qu'elles ne présentent cependant aucun érotisme, aucune obscénité dans leur langage ou dans leur attitude. C'est une indifférence absolue à tout ce qui touche au sens génital et pas autre chose. M. P. Janet rapporte un fait des plus probants à cet égard. Une malade anesthésique de tout le corps et des parties génitales présentait une indifférence complète pour son mari et ses enfants. Elle n'avait en outre aucune pudeur, ni d'ailleurs d'obscénité. Quand sa sensibilité revint sur tout le corps et sur les parties génitales, la pudeur de cette malade devint très délicate, et en même temps l'indifférence pour son mari et ses enfants avait disparu. M. Janet, qui ne cite cette observation qu'à titre de curiosité, et ne
veut lui donner aucune portée générale, se demande lequel des deux phénomènes amène les autres à sa suite et n'ose pas se prononcer. Pour moi, d'après tout ce que j'ai observé, il n'y a aucune hésitation à avoir. Son apathie, son indifférence pour sa famille, provient de son anesthésie générale ; son impudeur provient de son anesthésie génitale. Ce cas n'est pas une curiosité pathologique, c'est un exemple qu'on peut constater fréquemment. L'expérience que j'ai faite prouve nettement que ce sont les troubles de sensibilité qui sont la cause des autres phénomènes, là comme pour toutes les autres manifestations de l'hystérie.
La vanité, le besoin de se mettre en évidence se rapprochent de la coquetterie, mais ils sont loin d'être aussi fréquents qu'on le prétend. La vanité dépend surtout de la faiblesse intellectuelle des sujets, eommecela se montre d'ailleurs chez l'individu normal, et avec le plus de développement chez l'imbécile. Elle résulte d'un défaut de jugement, quand elle existe. Le sujet, devant concentrer toute son attention sur ce qu'il fait, ne s'aperçoit pas de ce que font les autres, et son travail lui paraît, faute de comparaison, supérieur à tout autre. Ou bien, au contraire, incapable de fixer suffisamment son attention pour faire une besogne continue, il commence et laisse en train dix affaires que les autres terminent, mais qu'il s'imagine avoir faites. Est-ce bien du ressort spécial de l'hystérie, et combien de gens non hystériques ne jouent pas ainsi le rôle de la mouche du coche et ne se croient pas indispensables ?
Ce qu'on attribue au besoin de se mettre en évidence ne doit-il pas être attribué bien plus souvent d'ailleurs au besoin d'un appui moral ? L'ardeur que certaines montrent à s'employer pour rendre service à autrui, pour aider les autres, ne résulte-t-elle pas de leur sentiment réel, inavoué, d'impuissance à faire seules ce qu'il y a à faire. Comme me disait une ancienne grande hystérique, fort intelligente d'ailleurs : « Il faut que je sois en sous-ordre, que je n'aie pas de responsabilité ; je sais bien faire ce qu'on me commande, mais je ne serais pas capable de faire les choses toute seule, et encore moins de commander à d'autres. » Elles sentent instinctivement qu'elles ont besoin d'être dirigées, commandées, et c'est pour cette raison qu'elles s'attachent de préférence à ceux qui leur imposent, chez qui elles sentent une volonté très forte. Leur attachement pour les hommes de préférence aux femmes, à moins que celles-ci ne soient douées d'une grande fermeté de volonté, et qu'elles les sentent supérieures à elles, n'a pas d'autre raison. Mais généralement elles accordent de préférence leur confiance à un homme, dont elles admettent plus facile-
ment l'autorité, la prépondérance, la raison, et cela en dehors de toute influence sexuelle, comme on a tendance souvent à le croire. Qu'à leur sentiment de déférence, de subordination envers celui qui les dirige, il se mêle, en raison de la différence des sexes, quelque chose qui se rapproche de l'amour, il n'y a à cela rien d'étonnant. Cependant c'est un sentiment bien spécial, et qui ressemble assez à l'affection admirative d'un vieux serviteur pour un maître occupant une haute situation : c'est un mélange de déférence, de vanité de le servir, d'affection réelle et de besoin de lui rendre service, de se dévouer pour lui, de compter pour quelque chose dans son existence. C'est un sentiment tout particulier et extrêmement complexe.
Bien souvent aussi le besoin d'attirer l'attention n'est que le besoin d'être soulagé, d'être plaint, d'être protégé par les autres. Elles aiment qu'on s'occupe d'elles, quand elles ont besoin des autres pour se faire servir, quand une paralysie ou une contracture les empêche de faire ce qu'elles désirent.
Il faut analyser chaque cas particulièrement pour ainsi dire, et l'on s'aperçoit alors que le plus souvent on interprète très faussement leur manière d'être, qu'on attribue leurs actes à des sentiments tout autres que ceux qui les guident réellement, et qu'en général ces actes sont loin d'être aussi calculés qu'ils le paraissent.
Les caprices dont on accuse si communément les hystériques sont en effet un reproche mérité, si toutefois on doit leur reprocher un défaut qui, celui-là, tient essentiellement à l'hystérie. Nous avons vu dans le chapitre de l'aboulie que l'indécision était le résultat de l'imperfection des sensations et de l'aperception des mobiles d'action. N'ayant aucun élément prépondérant capable de les décider à agir d'une façon plutôt que d'une autre, elles flottent entre plusieurs déterminations qu'on leur soumet ou qui surgissent successivement dans leur esprit. Elles n'ont pas plutôt pris une détermination en vertu d'un motif qui leur paraît péremptoire, parce qu'elles n'en aperçoivent aucun autre capable de le contre-balancer, que le moindre souvenir, la moindre impression venue du dehors, va en faire naître un autre qui se substituera au premier et entraînera une nouvelle détermination. Comme je le disais, ce n'est pas pour leur plaisir qu'elles ont des caprices ; elles souffrent de leur état de doute. Aussi, bien loin de croire leur apporter du soulagement en réalisant leurs désirs sitôt manifestés, on atteint à un résultat absolument opposé, et on ne fait qu'augmenter leur état d'indécision. C'est ce qu'on fait cependant généralement dans l'entourage des jeunes hystériques, dont souvent on ne se contente pas de réaliser
les caprices, mais au-devant desquels on va en leur proposant des choses auxquelles elles ne penseraient pas. Bien des médecins tombent dans cette erreur en recommandant aux familles d'hystériques de « ne pas les contrarier ». On ne fait ainsi que les rendre plus malheureuses de leur état d'indécision, et c'est un vrai soulagement pour elles quand quelqu'un leur parle avec fermeté, et décide en leur lieu et place ce qu'il faut qu'elles fassent. Il faut être bien pénétré de ces faits pour diriger le traitement des hystériques.
Le besoin que certaines hystériques ont de changer de place tient en partie à cette incertitude où elles sont de ce qu'elles doivent faire. En outre, leur instabilité motrice est fréquemment provoquée par une sensation d'énervement dans les membres, énervement que nous avons vu se produire comme phénomène ultime du retour de la sensibilité dans les membres, et qui se montre aussi quand la sensibilité diminue très légèrement.
C'est ainsi que dans les cas d'anorexie primitive, où en général il n'y a que des troubles assez légers de la sensibilité générale et musculaire, on voit les malades marcher d'une façon qui contraste avec leur état de maigreur et leur faiblesse apparente. Quand il y a de l'anesthésie plus marquée, quand on a affaire à de l'hystérie confirmée, alors ce n'est plus une sensation d'énervement qui force les malades à marcher, à s'agiter; ce sont des tiraillements, des fourmillements, comme il s'en produit au début du retour de la sensibilité. Et en effet, ce besoin de mouvementprovoqué par ces sensations aboutit souvent à une attaque, qui n'est, comme nous l'avons vu, que la continuation des réactions motrices provoquées par le retour de la sensibilité.
On peut rapprocher de cette instabilité motrice et des caprices le besoin de distractions. Beaucoup de médecins en sont encore à conseiller les distractions dans le traitement des hystériques, comme ils recommandent de leur éviter toute contrariété et de satisfaire tous leurs caprices. Ils se basent généralement sur ce que les malades s'ennuient. L'ennui est en effet un symptôme et non des moins importants de l'hystérie. Il demande qu'on s'y arrête un instant, car ce n'est pas un phénomène simple. Il est constitué au contraire de deux éléments qu'il nous faut examiner successivement.
Le premier élément de Y ennui chez l'hystérique est son inémotivité. J'ai montré dans une étude parue dans la Revice philosophique, sur les rapports de l'émotion et de la sensibilité, que lorsqu'on supprime la sensibilité générale et viscérale, le sujet n'est plus capable
d'émotion, que lorsqu'on supprime seulement la sensibilité périphérique les émotions peuvent encore se produire, et qu'enfin lorsqu'on supprime seulement la sensibilité viscérale, il redevient incapable d'émotion. C'est donc la cénesthésie dont dépend surtout l'émotivité.
C'est en effet ce que la clinique nous montre comme l'expérimentation, puisque c'est surtout dans les cas d'hystérie viscérale qu'on observe l'inémotivité. Yvonne (IX) , par exemple, anorexique invétérée, me disait, sachant sa grand'mère très malade : « Oh ! vous pouvez me dire si elle est morte ; en ce moment ça ne me ferait rien. » Pareille chose est arrivée à Marie-Louise. On avait attendu qu'elle fût bien pour lui annoncer la mort de sa grand'mère. Elle avait alors recouvré sa sensibilité : « Vous auriez du me l'apprendre autrefois, dit-elle, ça ne m'aurait rien fait ; je me serais mise à rire comme à la mort de mon oncle. On disait que je n'avais pas de cœur. Aujourd'hui ça me fait de la peine. » Jeanne Dès. (XVII), dont l'aprosexie est très marquée, me dit qu'elle se sent apathique, indifférente à tout : « Je pense vaguement à chez nous comme à tout. Papa, je l'aime beaucoup, quand je le vois ça me fait plaisir, mais quand je ne le vois pas, je n'y pense pas. » Cela nous explique comment les hystériques, qui semblent ne pas pouvoir se séparer de leurs familles, y deviennent presque aussitôt si indifférentes quand on les soumet à l'isolement. Elles pensent aux gens et aux choses quand elles les voient. Cela tient à l'obnubilation de leur esprit, à l'affaiblissement des images, des souvenirs, au sommeil du cerveau.
Plus d'une fois mes malades me demandent de leur faire avoir le portrait de leur mère, de leurs parents, parce qu'elles ne peuvent plus se représenter comment ils sont. Les taxer d'ingratitude, comme on le fait souvent, n'est donc pas juste. C'est ce qu'on décrit chez certains aliénés dans le nom de perte de la vision mentale.
Leurs émotions, quand elles se produisent, paraissent exagérées et disproportionnées avec la cause qui les produit. Mais quand on a assisté plusieurs fois à ces manifestations, on s'aperçoit qu'elles se produisent presque toujours de la même façon, et d'une façon tout à fait automatique. Si nous prenons le cas extrême où une émotion amène une attaque, nous constatons que les réactions émotionnelles ne sont autre chose que celles du retour de la sensibilité, dont la perte a été provoquée par l'émotion.
Une autre constatation, c'est que, absolument indifférentes pour toutes sortes de choses nouvelles qui devraient déterminer chez elles une émotion, elles ne sont susceptibles de s'émouvoir qu'à l'occasion de souvenirs anciens, qui autrefois provoquaient chez elles une émotion, laquelle se traduit alors par des manifestations stéréo-
typées. Ce qui se produit dans l'attaque se produit d'une façon moins marquée, moins évidente, quand l'émotion ne va pas jusque-là, mais le phénomène reste le même en soi. Ce n'est qu'une question de degré.
En somme, les hystériques sont très peu émotives. Il se passe là ce qui se passe pour l'aboulie. De même qu'elles sont incapables de faire des actes nouveaux, de même elles sont incapables d'éprouver des émotions nouvelles. C'est encore un défaut de perception nette qui en est cause, et ce défaut de perception tient à l'engourdissement des centres cérébraux.
Cette inémotivité rend la vie de ces malades très monotone et ils cherchent tout naturellement des plaisirs, des distractions, des émotions quelconques qu'ils souffrent de ne plus ressentir. Marceline (III), atteinte d'anorexie, de vomissements, de crises, d'insomnie, de contractures, s'ennuie de tout et partout ; elle est devenue indifférente à tout et apathique. Elle a une aprosexie de plus en plus marquée ; elle lit sans se rendre compte de ce qu'elle lit ; elle fait machinalement tout ce qu'elle fait et le continuerait indéfiniment sans s'en apercevoir, si on ne l'arrêtait. Quand on l'interpelle vivement, elle tressaute et est incapable de vous dire ce qu'elle faisait et à quoi elle pensait. Elle ne sait jamais d'une façon certaine si elle a fait ou non une chose, elle n'est jamais sûre de ce qu'elle veut et ne peut fixer sa pensée sur rien. Tout m'est égal, dit-elle, cette expression est caractéristique chez les hystériques, et il n'en est guère qui ne l'emploient. Quand elle s'applique à quelque ouvrage ou à lire, au bout de quelque temps elle voit tout rapetisser et s'éloigner ; elle n'entend plus que confusément tout ce qui se passe autour d'elle et vit comme dans un rêve.
Une fois réveillée au contraire elle éprouve de l'émotion à revoir ses parents, alors que le mois précédent, étant encore anesthésique et vigilambule, elle avait reçu leur visite en sans manifester la moindre. Au fur et à mesure qu'elle se réveilla davantage, elle ne s'ennuya plus que très rarement, et reprit goûta la vie et intérêt à ce qu'elle faisait.
Mlle R. (IV, 26) ayant des attaques syncopales, qui, comme nous l'avons vu, tiennent surtout à la perte de la sensibilité viscérale, présentait un état d'apathie extrêmement prononcé. Elle s'ennuyait continuellement et rien ne parvenait à la distraire. Elle était toujours en quête d'émotions, de choses capables de l'impressionner. Elle recherchait les accidents, les surprises, même des choses qui pouvaient lui faire peur. Elle imaginait de monter en ballon, d'assister à des spectacles inconnus, pour s'émouvoir ; mais elle n'y parvenait pas. « Rien ne me fait; tout m'est égal, » disait-elle. Elle n'aimait
personne sauf sa mère et sa sœur, « d'une manière exagérée, » avouait-elle. Aucune des personnes qu'elle connaissait et aimait autrefois ne lui manquait; elles lui étaient même plutôt antipathiques. Une fois réveillée et ayant recouvré sa sensibilité, elle redevint gaie, active, de moins en moins indifférente, et reprit plaisir à toutes sortes de choses qui l'ennuyaient.
A côté de l'inémotivité qui rend l'existence très monotone et fait rechercher aux malades toutes sortes de distractions, qui paraissent absurdes et saugrenues à leur entourage, et les fait traiter d'excentriques, il y a une autre cause très importante de leur ennui, c'est la perte de la notion de temps qu'elles présentent, et qui résulte de leur aprosexie. Cette même Mlle R. était très caractéristique à cet égard. Le temps lui paraissait très long sur le moment, et quand elle cherchait à se rappeler ce qui s'était passé, elle le trouvait très court et se demandait à quoi elle avait pu l'employer. Cette impression a été bien mise en évidence par James Sully, et ce cas confirme ses observations.
J'en ai cité aussi un autre à l'appui de sa thèse, avec mon ami le docteur Séglas (Folie puerpérale, amnésie, astasie-abasie. Arch. Neurol. 1891). Pour apprécier le temps nous nous servons en effet de points de repère. Quand ces points de repère manquent, le temps qui s'écoule nous paraît sur le moment très long, si l'occupation à laquelle nous nous livrons est monotone et peu intéressante ; il nous paraît au contraire très court si un grand nombre d'impressions se succèdent et nous intéressent. Par contre, lorsque nous considérons rétrospectivement le temps qui s'est passé dans le premier cas, il nous paraît très court puisqu'il n'a été rempli que par une seule impression, tandis que dans le second il nous parait beaucoup plus long, nos impressions s'étant succédé beaucoup plus fréquemment que de coutume. Or, qu'arrive-t-il chez les hystériques? Par suite de leur inémotivité, le temps s'écoule pour elles d'une façon absolument uniforme, rien ne les intéressant. Il leur semble donc très long. Et par suite de leur aprosexie, rien ne se fixant dans leur mémoire, il leur paraît très court après, parce qu'il leur semble n'avoir rien fait. Elles vivent sans se rendre compte du temps.
Plus d'une fois j'en ai vu me répondre qu'elles étaient depuis huit jours dans l'établissement alors qu'elles y étaient depuis deux mois. « Il me semble tous les jours que j'arrive, » me disait Hermine. La notion de temps chez elles se modifie du reste singulièrement suivant les modifications de leur personnalité. Marie-Louise, en 1896, se croit dans une autre maison de santé, en août 1893. Au bout de deux mois qu'elle est chez moi, elle se croit toujours en août 1893. Il est l'hystérie, — i. 30
évident qu'elle ne peut avoir ainsi aucune idée de la longueur du temps passé chez moi.
Quand le travail de resensibilisation se produit, le temps paraît passer très rapidement. En effet, chaque jour amène de nouvelles impressions, en quelque sorte inconnues pour le malade qui renaît à la vie. De plus, son état de personnalité se modifiant incessamment dans le sens de l'amélioration, c'est un changement perpétuel qui ne lui laisse pas le loisir de s'ennuyer, Paul D. (XX. 319), depuis qu'il commence à se réveiller, trouve que les journées passent avec une rapidité extrême, comme dans un rêve dont il ne se rend pas compte après. Quand le vigilambulisme se développe au contraire, que le sujet se sent s'engourdir de plus en plus, voit tout s'éloigner autour de lui, qu'il se sent par conséquent plus isolé, que tout le monde lui paraît des fantoches, des personnages delà réalité desquels il doute, on comprend que l'ennui l'envahisse, et que le temps lui paraisse de plus en plus long et monotone.
Donc inémotivité et perte de la notion de temps sont les causes de l'ennui. Les deux phénomènes résultent eux-mêmes de l'aprosexie, et par conséquent de l'état de sommeil du cerveau. Nous voyons que tous ces troubles du caractère sont liés en somme à l'état hystérique proprement dit.
h'étourderie est un reproche fréquemment adressé aussi aux hystériques, et, comme conséquence de l'étourderie, la négligence. Il suffît de songer aux amnésies auxquelles elles sont sujettes, à l'aprosexie qui les laisse ignorantes aune heure d'intervalle de ce qu'elles viennent de faire, pour comprendre que ces reproches sont mal fondés.
Il en est de même de la paresse, qui tient à la fois à l'oubli fréquent de ce qu'elles ont à faire, à la difficulté qu'elles éprouvent à le faire, à l'impossibilité où elles sont de fixer leur attention, à leur instabilité, à la lenteur de leurs mouvements et à la fatigue qu'elles ressentent et qui leur fait appréhender tout travail. Or nous avons vu que tous ces phénomènes tiennent à leur état de cénesthésie et de sensibilité périphérique.
J'en arrive enfin à un gros point, que j'ai réservé pour la fin parce qu'il est un des défauts qu'on leur attribue le plus couramment. C'est le mensonge, la dissimulation et la simulation, trois choses analogues, qui ont beaucoup de liens entre elles, et qui cependant ne sont pas identiques.
Sans vouloir réhabiliter les hystériques plus qu'il ne convient, je
suis convaincu qu'elles ne sont pas plus souvent menteuses que la moyenne des femmes et des enfants. J'ai même souvent observé chez elles un besoin de dire tout ce qu'elles pensent, une incapacité de garder pour elles des choses même qui ne sont pas à leur avantage, une impossibilité de ne pas dire la vérité ou du moins ce qu'elles croient la vérité. Assurément il en est de menteuses comme il en est de sottes, mais bien des mensonges qui leur sont attribués ne sont pas des mensonges. Pour qu'il y ait mensonge il faut qu'il y ait intention de dire le contraire de la vérité et par conséquent connaître cette vérité. Or il faut pour cela avoir un souvenir exact des faits qu'on rapporte, et ce n'est pas le cas des hystériques. Quand une hystérique affirme n'avoir pas fait une chose qu'elle a faite, il arrive très fréquemment qu'elle agit ainsi parce qu'elle ne s'en souvient pas. Pour mentir il faut y avoir un intérêt quelconque. Or il paraît singulier de les voir mentir pour des choses qui n'ont absolument aucune importance, et qui quelquefois même pourraient leur être utiles si elles s'en souvenaient. L'amnésie est donc une cause fréquente, la plus fréquente peut-être de leur soi-clisant mensonge. Il en est une autre qui intervient, celle-là, dans les mensonges que j'appellerais volontiers affîrmatifs, par opposition aux précédents où il y a négation d'un fait réel. Ici il y a affirmation d'un fait qui n'est pas réel. Rappelonsnous ce que nous avons dit de la déformation des images, des sensations, dans l'aprosexie, des altérations des perceptions sensorielles, et nous comprendrons comment une hystérique peut affirmer avoir vu par exemple un objet rouge, alors qu'il était vert, ou grand alors qu'il était petit. Mentent-elles? non. Elles jugent d'après des sensations fausses, d'après des illusions, et elles affirment leur jugement. L'halluciné qui prétend entendre des voix lui dire des injures, mentil ? Il se trompe, voilà tout. Les hystériques se trompent souvent et affirment leurs erreurs comme des vérités.
Enfin il est encore une autre cause de mensonge affîrmatif, c'est la suggestibilité dont elles sont atteintes. Je ne dirai que quelques mots de cette suggestibilité dont M. Gilles de la Tourette a voulu faire en quelque sorte le pivot du caractère des hystériques. J'en ai du reste déjà parlé à propos de la suggestion et de l'hypnotisme, et j'ai dit qu'elle était proportionnelle à l'état de vigilambulisme.
En effet nous la voyons diminuer avec le réveil et disparaître avec la guérison, comme l'hypnose elle-même, comme la suggestion, comme le somnambulisme. Si vous suggérez à un sujet dans le somnambulisme hypnotique de raconter que tel fait s'est passé quand il n'a pas eu lieu, ou s'est passé de telle façon quand il a eu lieu, et qu'il le raconte au réveil, on ne saurait dire qu'il ment, puisque c'est pen-
dant le sommeil hypnotique qu'on a agi sur lui. Mais maintenant que nous savons que dans leur état de veille apparente les hystériques sont en état de vigilambulisme, dorment par conséquent presque autant que pendant le somnambulisme hypnotique, que leur état cérébral ne leur permet pas plus que dans ce dernier de contrôler les affirmations qu'on leur fait, par suite de la faiblesse de leurs impressions personnelles, de leurs images anciennes, qu'ils sont dans un état où ils ne savent dire eux-mêmes s'ils vivent dans le rêve ou la réalité, s'ils veillent ou s'ils dorment, si ce qui est autour d'eux est réel ou imaginaire, nous voyons qu'en répétant une affirmation fausse sur la foi de ce qu'on leur a dit, ils sont exactement dans le même cas que s'ils avaient été suggestionnés pendant le sommeil hypnotique. Pourquoi donc dire alors qu'ils mentent, si dans le premier cas on ne le dit pas? Cela nous explique ces faits si fréquents où on voit les mensonges devenir de plus en plus fréquents à mesure que l'hystérie se développe, et diminuer et disparaître quand elle s'améliore et guérit.
Mais il n'est même pas besoin de l'intervention d'une personne étrangère pour mettre en jeu cette suggestibilité. Par suite de l'impossibilité où sont certaines hystériques, très profondément atteintes, de distinguer leurs rêves de la réalité, elles mélangent fréquemment des récits qu'elles ont lus, ou des faits qu'elles ont vus ou entendu raconter, et qui ont quelque rapport avec ceux sur lesquels elles doivent se prononcer, de sorte qu'il est très difficile de faire la part de ce qui est et de ce qui n'est pas. Et cependant elles sont absolument sincères. Or toute la question est là. Les hystériques sont-elles ou non sincères ou menteuses? Et bien ! je le répète, le plus grand nombre sont sincères. Quand elles paraissent mentir, il faut s'assurer si ce n'est pas par amnésie, par illusion sensorielle, ou par suggestion.
Ajoutons que quelquefois elles se croient, par suite d'une modification de la personnalité, ramenées à une époque antérieure de leur existence qu'elles revivent avec une telle intensité qu'elles croient agir comme elles agissaient à l'époque où elles sont reportées. C'est ainsi que je vois un jour Marie-Louise seule et paraissant très absorbée. Je lui demande ce qu'elle fait. « Mais je joue au jaquet ! répond- elle.— Et qu'est-ce qui gagne ? — C'estMarthe ; je ne peux pas arriver à la gagner aujourd'hui, » me répond-elle encore. Or, Marthe est une de ses camarades avec laquelle elle a joué la veille, mais qui n'est pas là. Elle revit cependant la scène complète. Et elle sera évidemment de bonne foi, comme lorsque je l'ai prise sur le fait, si elle me dit le soir qu'elle a joué au jaquet dans la journée avec Marthe.
On voit par là quelle confiance il faut apporter aux témoignages des hystériques.
La dissimulation est un phénomène plus complexe, plus délicat. Il y a beaucoup d'hystériques qui dissimulent leur état, et c'est principalement — pour ne pas dire exclusivement — à ce propos qu'elles dissimulent. Mais là encore il faut distinguer la dissimulation involontaire et la dissimulation volontaire. La première ne saurait être taxée de dissimulation à proprement parler. De ce qu'une hystérique n'avoue pas une anesthésie dont elle n'a pas connaissance, on ne saurait dire qu'elle est dissimulée. Or, on sait que c'est presque toujours une surprise pour elles que de constater leurs anesthésies, et d'ailleurs tous les autres phénomènes hystériques, fussent-ils même douloureux. Combien de fois quand on leur demande pourquoi elles ne vous ont pas signalé tel ou tel symptôme, nous répondent-elles : « Je croyais que tout le monde était comme ça », ou bien : « Je croyais que ça n'avait pas d'importance », ou encore : « Oh ! ça m'est égal, ça ne me gène pas, on peut bien vivre comme cela ». Leur dissimulation n'est que de l'indifférence, et cette indifférence à leur état est basée sur l'inconscience où elles sont de ce qui se passe en elles.
Où la vraie dissimulation volontaire commence, c'est lorsqu'elles redoutent une intervention pour combattre les symptômes qu'elles présentent. Une telle n'avoue pas qu'elle n'urine pas de peur d'être sondée, telle autre va se cacher pour vomir de peur qu'on ne l'en empêche, telle autre cache des aliments parce qu'elle a peur qu'on ne la force à manger. Il n'y a rien là que de très naturel en somme, et les enfants les plus normaux en font autant pour éviter de prendre des médicaments qui leur déplaisent.
La simulation est en quelque sorte à la dissimulation ce que le mensonge affirmatif est au mensonge négatif. C'est un fait beaucoup plus rare qu'on ne le dit, et je suis, sous ce rapport, complètement d'accord avec M. Gilles de laTourette. N'est pas simulateur qui veut, a-ton dit. Et c'est vrai. Pour simuler avec exactitude un phénomène hystérique il faut être hystérique, et il est des choses qui ne se simulent pas. On peut à la rigueur simuler une paralysie, on ne simule pas l'anesthésie qui l'accompagne. Si on arrive à la produire, alors ce n'est plus un accident simulé en face duquel on se trouve, mais un accident provoqué, ce qui est tout différent, et par conséquent un trouble hystérique réel. Je rappellerai à ce propos une observation que j'ai publiée autrefois avec M. Malapert (de Poi-
tiers) dans la Nouvelle Iconographie de la Salpêtrière sous le titre de Contracture volontaire chez un hystérique. Il s'agissait d'un saltimbanque qui se donnait une contracture du bras en extension, et une contracture du thorax, et faisait métier de se montrer dans les foires et d'inviter les gens à essayer de plier son bras, ou à faire aussi longtemps que lui le bras de fer à la barre fixe. Il était loin de se douter d'être hystérique. Mais, en l'examinant, je découvris sans peine les stigmates classiques de la névrose. Il exploitait son pouvoir de se contracturer à volonté pour faire des exercices de saltimbanque. Mais le jour où il aurait voulu se présenter, avec sa contracture volontairement provoquée, dans un hôpital, il aurait pu être reconnu comme malade et admis. Et cependant si on l'avait surpris à se décontracturer ou se contracturer lui-même, n'aurait-on pas été tenté de l'appeler un simulateur?
t Get exemple juge, à mon avis, la question de la simulation de l'hystérie. Ou la simulation est faite par un individu qui n'est pas hystérique, et alors on ne peut pas imputer la simulation à l'hystérie, ou elle est faite par un hystérique, qui se donne des accidents vraiment hystériques, et dans ce cas ce n'est plus de la simulation, c'est simplement de la provocation.
Un dernier mot à propos du suicide. M. Pitres a fait bonne justice de la croyance que les hystériques ne se suicident jamais et se bornent à des menaces ou à des simulacres, pour attirer l'attention ou obtenir ce qu'elles veulent, jouer la comédie en un mot. Gela est vrai sans doute dans un certain nombre de cas, et il est certain qu'alors, si elles aboutissent dans leurs tentatives de suicide, c'est, on pourrait presque dire, par imprudence, par inexpérience. Il est à remarquer qu'elles emploient rarement des moyens sûrs, comme de se jeter par une fenêtre élevée, ou de se noyer, ou de se pendre. C'est à la strangulation manuelle, au poison, ou à l'inanition, qu'elles recourent de préférence, c'est-à-dire à des moyens qui permettent à l'entourage d'intervenir à temps.
Néanmoins il ne faut pas s'y fier. On peut voir les idées de suicide persister avec une grande ténacité sous forme d'idées fixes et elles aboutiraient certainement plus souvent si la volonté de ces malades était plus forte, si leur indécision était moins grande, si une impression quelconque ne venait pas à tout instant ébranler leur détermination. Aussi est-ce surtout pendant la nuit, lorsque rien ne vient troubler leur rêverie, lorsqu'une idée peut plus facilement dominer toutes les autres, qu'il faut surtout se défier d'elles. La difficulté qu'elles ont de passer de l'idée à l'acte est certainement, dans
le plus grand nombre de cas, la cause qui les empêche de se tuer.
Cette idée du suicide découle tout naturellement pour ainsi dire de leur état cénesthésique. Marguerite (I, 10) a fréquemment manifesté des idées de suicide et a même fait quelques tentatives. Or, j'ai vu naître sous mes yeux cette idée au moment où sa tête s'engourdissait, devenait douloureuse, et où l'anesthésie survenait sous une influence quelconque. Elle s'explique tout naturellement par son état d'anesthésie : « Je serais morte, me dit-elle, que je ne serais pas différente; je voudrais bien être morte. » Chaque fois qu'elle parle ainsi, je suis sûr de la trouver anesthésique, aprosexique, apathique, indifférente à tout. Dès que sa sensibilité est ramenée, dès qu'elle est réveillée, sans que je lui fasse aucune suggestion pour combattre ses idées de suicide, celles-ci disparaissent immédiatement. Elle s'en rend compte elle-même, et, un jour qu'elle avait presque complètement recouvré sa sensibilité, elle me dit spontanément : « Oh ! je sens ma tête qui se vide de toutes ses mauvaises idées ! » Mme L. (V.) ne s'est pas contentée d'avoir des idées de suicide, elle les a mises à exécution deux fois en se jetant par la fenêtre, sous l'influence de ses hallucinations terrifiantes pendant ses attaques. Yvonne témoigne fréquemment la même idée « qu'il vaudrait mieux être morte que d'être ainsi », et « que c'est à cause de la religion qu'elle ne se laisse pas mourir ». Hermine m'a présenté des idées de suicide avec tentatives de strangulation pendant assez longtemps, à un premier séjour qu'elle fit dans l'établissement, avant que je la réveille et la guérisse. C'était pour échapper à ses souffrances. « Je serais morte que je ne serais pas différente, » me disait-elle quelquefois, quand elle était anesthésique totale. C'est là une formule qu'on leur entend souvent employer. Eugénie a eu pendant quelque temps aussi des idées de suicide, et elle songeait à se pendre. Ces idées cessèrent quand son anorexie commença à disparaître et qu'elle recouvra la sensibilité. Alice a fait un jour une tentative de suicide en avalant un toxique. En somme, sur les vingt cas que je rapporte, six ont manifesté des idées de suicide dont trois ont fait des tentatives. Sans tenir compte des désirs de mourir manifestés par plusieurs autres il faut convenir que cette moyenne prise au hasard, dans des cas il est vrai très invétérés, très graves, est singulièrement convaincante.
Que les hystériques aient fréquemment des idées de suicide, cela n'est pas douteux ; qu'elles puissent les mettre à exécution, cela ne l'est pas moins. Quant à la cause de cette idée, il faut la chercher dans l'état cénesthésique des malades, qui n'ont plus conscience de leur propre existence, qui ne savent plus si elles vivent ou sont mortes, sont apathiques, s'ennuient partout et de tout, et se sentent
incapables de faire un effort pour secouer leur torpeur, se réveiller, se guérir en un mot.
Nous voyons qu'en résumé la plupart des traits de caractère qu'on impute aux hystériques ont leur raison d'être dans les modifications de leur sensibilité, de leur cénesthésie, dans leur état de vigilambulisme, et que c'est à cela qu'il faut s'adresser pour les rectifier et non pas au caractère lui-même, qui, comme je le disais au début, n'est que le mode de réaction du sujet auximpressions qui l'atteignent. Ces impressions étant toutes troublées ou diminuées chez l'hystérique, il s'ensuit tout naturellement qu'il réagit différemment de l'individu normal, tantôt automatiquement et exagérément par conséquent, puisqu'il n'est pas maître d'arrè ter le mouvement réactionnel, tantôt insuffisamment, l'impression provocatrice de la réaction étant trop faiblement perçue. Les faits sont là pour prouver que c'est bien àl'étatdela sensibilité que sontdueslesmodificationsducaractère des hystériques, puisqu'il suffit de faire varier cette sensibilité, sans intervenir en aucune façon sur les idées ou les sentiments du sujet, pourvoir le caractère se modifier parallèlement.
Toutes les particularités qu'on a pu signaler dans le caractère hystérique ontdonc, comme nous l'avons vu, uneraisond'être logique, naturelle, mécanique en quelque sorte. Je n'ai nullement l'idée de réhabiliter les hystériques et de prétendre que tous les défauts dont on les a gratifiés leur aient été attribués à tort. Loin de là. Tous ceux que j'ai cités se rencontrent au contraire fréquemment chez eux, tandis que j'ai laissé de côté toutes les obsessions, les impulsions, toutes les phobies, dont à un moment donné on avait encombré le tableau de l'hystérie, déjà bien assez chargé comme cela. Il s'agit là, en effet, de troubles psychiques qui n'ont rien de spécial à l'hystérie, et qui peuvent s'y rencontrer au même titre que toute autre tare héréditaire dégénérative. Mais je dois ajouter qu'elles y sont cependant très rares.
Mais ce que j'ai cherché à montrer surtout, c'est le mécanisme de ce caractère, et combien il serait injuste d'en rendre responsables les sujets qui le présentent. Ce serait aussi absurde que de les rendre responsables de leurs anesthésies, et c'est cependant ce que beaucoup font encore aujourd'hui, faute de connaître et de comprendre le rapport qui existe entre l'état organique fonctionnel et l'état psychique. Toute la thérapeutique repose cependant là-dessus.
Conséquences physiologiques et psychologiques des faits précédents. — La personnalité et ses modifications. — La nature et la définition de V hystérie.
Me voici arrivé au terme de cette étude. Avant d'exposer la conception générale de la genèse et de la nature de l'hystérie à laquelle elle conduit, je crois devoir résumer les faits nouveaux d'ordre physiologique et psychologique que mes recherches mettent en évidence et sur lesquels elle est fondée.
Le fait capital, fondamental, est que les hystériques anesthésiques totales sont endormies, c'est-à-dire plongées dans un état de vigilamhulisme dont il suffît de les réveiller par un moyen quelconque pour amener la disparition de tous les stigmates et de tous les accidents hystériques.
Ce sommeil n'atteint pas toujours tout le cerveau. Il envahit successivement les divers centres fonctionnels qui y sont répartis, et l'on doit admettre l'identité de ces sommeils partiels avec celui qui amène l'état de vigilambulisme complet. Ce n'est qu'une question de degré, d'extension du trouble cérébral et non une question de nature. Ce qui le prouve, c'est que le réveil partiel de ces centres endormis amène la disparition des troubles fonctionnels que leur sommeil avait provoqués.
L'hystérie nous apparaît donc dès maintenant comme essentiellement constituée par un état spécial du cerveau, atteignant un plus ou moins grand nombre de ses centres, et analogue à un engourdissement, à une sorte de sommeil. Il en résulte que le sommeil naturel se trouve supprimé en raison directe de la profondeur, et Ton pourrait dire plus justement peut-être de l'étendue du sommeil pathologique.
Chaque centre cérébral ainsi frappé de sommeil cesse de fonc-
tionner et entraîne dans la sphère organique qui lui est reliée fonctionnellement des troubles plus ou moins marqués suivant le degré de ce sommeil. De sorte que l'hystérie est en réalité composée d'une agrégation et d'une combinaison d'hystéries locales.
L'état de sommeil hystérique des centres cérébraux se traduit par une anesthésie périphérique, dont les divers degrés sont en rapport direct avec ceux du sommeil. De sorte que sommeil cérébral et anesthésie ne sont que deux expressions d'une seule et même chose. Aussi réveiller un hystérique ou lui rendre la sensibilité produit le même résultat, à savoir le rétablissement des fonctions altérées.
Le réveil du sommeil hystérique — général ou partiel — peut être obtenu de différentes façons, soit par des excitations fortes, ou des injonctions, comme dans le réveil d'un profond sommeil naturel, soit par une action localisée et progressive sur les différents centres cérébraux, c'est-à-dire par le réveil de la sensibilité.
Le réveil de la sensibilité des différents appareils de l'économie nous a conduit à des déductions très importantes et absolument nouvelles en physiologie, en psychologie et en pathologie de l'hystérie.
Au point de vue physiologique, un premier fait s'offre à nous, en complet désaccord avec les notions actuelles de la physiologie normale : c'est que les muscles lisses, considérés jusqu'ici comme échappant à l'action de la volonté, lui sont au contraire soumis. Tous mes sujets anesthésiques ont pu agir sur les mouvements de leur estomac et de leursintestins. Cette action ne peut s'exercer que lorsque les organes sont atteints d'anesthésie, et cesse au contraire dès que leur sensibilité est normale. Je dirai plus loin pourquoi. Mais le fait est là : l'hystérique subconscient et anesthésique peut faire contracter volontairement ses muscles lisses, non soumis normalement à l'action de sa volonté.
Le second fait qui me paraît des plus intéressants est la possibilité de déterminer expérimentalement sur le vivant la localisation des centres cérébraux connus, et d'arriver à mettre en évidence l'existence et le siège d'un certain nombre d'autres, jusqu'ici inconnus, ou mis en doute, à savoir les centres fonctionnels de tous nos viscères. Grâce à la méthode des anesthésies provoquées et des points douloureux, ou pourra arriver à établir la topographie des localisations cérébrales sur le vivant, et sans le moindre danger pour le sujet. L'examen de la disposition de ces nouveaux centres cérébraux, dont beaucoup d'autres sont encore à déterminer, montre qu'ils occupent des régions du cerveau dont la destination n'était pas encore connue. On peut conclure de là que toutes les régions de notre corps,
tous nos organes sont représentés dans l'écorce cérébrale par une sorte de projection.
Un fait encore plus important peut-être, c'est que le cerveau se comporte comme un viscère quelconque, et qu'il est doué d'une sensibilité propre, dont la perte ou le retour s'accompagnent de réactions spéciales d'ordre psychique, et de réactions sensitives identiques à celles des autres viscères.
Enfin mes expériences sur les variations du chimisme stomacal sous l'influence des modifications de la sensibilité gastrique ont mis en évidence la rôle de la sensibilité organique dans les sécrétions. Et, comme c'est la volonté qui agit dans ce cas sur la sensibilité organique, il en résulte que les sécrétions, comme les muscles lisses, sont soumis à l'action volontaire, contrairement à tout ce qu'on enseignait jusqu'ici. Dans les deux cas du reste, c'est seulement quand la fonction est troublée que le sujet peut agir ainsi directement sur elle. Or, ce que j'ai démontré expérimentalement pour l'estomac peut l'être par l'observation clinique pour les autres organes à sécrétions.
Au point de vue psychologique j'ai dit que le cerveau avait une sensibilité propre. Gela nous permet de comprendre comment il a conscience de ce qui se passe en lui-même, comment il a conscience de son fonctionnement.
On peut considérer au cerveau trois parties : une préposée aux fonctions végétatives et viscérales, une préposée aux fontions motrices et sensorielles, et la dernière enfin destinée à l'élaboration des idées, à la synthèse des images fournies par les deux premières. Les deux premières parties sont composées d'une série de centres qu'on peut considérer comme autant de petits cerveaux, ayant une vie personnelle dans une certaine mesure, et reliés par des fibres d'association, d'une part entre eux et de l'autre avec la troisième portion du cerveau, qui joue, par rapport à ces centres, le même rôle que ceux-ci jouent par rapport aux organes qui sont en relation avec eux.
De même qu'ils ont connaissance des modifications qui se produisent dans ces organes, soit qu'ils en soient le point de départ ou qu'ils ne soient que le récepteur des sensations qu'elles provoquent, de même la troisième partie du cerveau — que j'appellerai psychique — a connaissance des modifications qui se passent dans les centres des deux autres parties — que j'appellerai, par contraste, organiques. C'est à ce cerveau psychique qu'aboutiront en dernier ressort toutes les impressions issues du fonctionnement de nos organes, toutes les images sensorielles, sensitives, kinesthésiques, cénesthésiques.
C'est en lui que se fera la synthèse de tous ces éléments divers ; c'est en lui que se formera la personnalité; c'est de la combinaison de ces éléments que naîtront les idées, les sentiments. Cette conception représentée plus loin (fîg. 48), n'est pas théorique. Elle est basée sur les faits et en particulier sur ceux que j'ai exposés touchant les centres cérébraux d'une part, et de l'autre sur la façon dont se fait le réveil des sensations, puis des images.
Eh bien! supposons les centres des deux premières parties du cerveau organique engourdis, endormis, ne fonctionnant plus. Toutes les impressions qui y aboutissent de la périphérie n'y sont plus perçues ou ne le sont que faiblement et n'y déterminent plus aucune modification ou une très légère. Le cerveau psychique ne pourra donc réagir qu'au prorata des éléments nouveaux qui lui sont fournis. Si le sommeil ne l'a pas envahi il pourra au contraire réagir tout à fait normalement quand il faudra mettre en jeu les éléments anciens qui y sont emmagasinés. C'est ce qui nous explique comment l'intelligence des hystériques n'est pas modifiée pour tout ce qui touche les périodes ayant précédé leur maladie, comment aussi leur raisonnement est parfait quand elles n'ont besoin d'y introduire que des données acquises autrefois, et comment aussi elle se comportent d'une façon tout à fait différente et contradictoire en apparence quand il s'agit de choses où ce sont des notions récentes qui doivent être mises enjeu, celles-ci étant faibles, ou nulles, ou faussées quelquefois comme lorsqu'il s'agit d'impressions sensorielles ou sensitives.
Ceci nous explique encore comment l'intelligence paraît s'arrêter à partir du début de l'hystérie et comment la mémoire, conservée pour les choses apprises ou connues autrefois, est extrêmement dure quand il s'agit de notions nouvelles; comment l'intelligence qui était très vive autrefois, et peut l'être encore quand il s'agit des périodes antérieures à l'hystérie, devient lente et paresseuse pour tout ce qui concerne ce qui lui est postérieur.
L'intelligence peut donc être et est en effet toujours diminuée dans l'hystérie, mais elle n'est pas troublée en ce sens que le jugement et le raisonnement se font d'une manière normale. Nous ne pouvons juger et raisonner que d'après ce que nous savons. Si nos connaissances sont faussées par suite de troubles de perception, de sensation, comme c'est le cas chez les hystériques, le jugement et le raisonnement qui se baseront sur ces éléments d'appréciation seront forcément erronés, mais ils seront logiques. Delà viennent les divergences qui étonnent au premier abord dans les manières d'être, d'agir, de penser des hystériques : cela tient simplement à ce que
tantôt elles se basent sur des notions exactes, anciennement connues, et tantôt sur des notions fausses, d'acquisition récente.
On peut donc dire en somme que l'intelligence des hystériques n'est pas troublée. Mais cela peut arriver et cela arrive en effet quand les régions psychiques du cerveau sont atteintes par le sommeil. Alors les images anciennes s'affaiblissent à leur tour; l'intelligence devient de moins en moins vive et peut aboutir à la stupidité. Les impressions nouvelles, mal transmises des centres organiques aux centres psychiques, incomplètement ou même faussement transmises, ne trouvant plus de contrepoids dans les images anciennes, dans les idées acquises et solidement établies, le sujet est à la merci de toutes les impressions, de toutes les idées qui lui viennent du dehors. C'est la phase de la suggestibilité la plus complète, de l'auto-suggestibilité, du délire même.
Cette manière de concevoir les choses nous permet de comprendre les différents troubles psychologiques de l'hystérie désignés sous les noms de rétrécissement du champ de la conscience, désagrégation mentale, défaut de synthèse personnelle. Examinons successivement ces trois ordres de phénomènes en nous rappelant toujours ceci, que l'hystérie n'est pas une maladie qui frappe le cerveau uniformément, mais qu'elle est constituée par un trouble spécial qui atteint isolément un plus ou moins grand nombre de centres cérébraux, et que l'hystérie générale est composée d'une quantité considérable d'hystéries locales plus ou moins développées. La notion de l'indépendance des centres — relative bien entendu — vis-à-vis de l'hystérie va nous faciliter singulièrement la solution des problèmes que soulève la psychologie des hystériques.
M. P. Janet a remarquablement étudié le rétrécissement du champ de la conscience chez les hystériques. « Il ne se rencontre pas seulement, dit-il, dans les anesthésies, mais il fait partie intégrante de tous les autres symptômes de l'hystérie. » Une sensation se compose de deux opérations, une de sensation pure et une de synthèse, qui se font en deux temps successifs. Dans le premier temps il se produit dans les cellules de l'écorce un grand nombre de petits phénomènes psychologiques élémentaires, conséquence des innombrables excitations extérieures ou intérieures, provenant des impressions qui frappent à tout instant nos sens et des fonctions de la vie organique. M. P. Janet appelle ces phénomènes subconscients. Ils ont pour caractère essentiel d'être simples, isolés, sans intervention de l'idée de personnalité. Dans le second temps, il s'opère une réunion, une synthèse de tous ces phénomènes élémentaires qui sont com-
binés entre eux et surtout combinés avec la notion vaste et antérieure de la personnalité. C'est à cette assimilation qu'il a donné le nom de perception personnelle. D'autre part, ces phénomènes subconscients, ces sensations élémentaires sont innombrables ; il en naît de tous les côtés à la fois à tout instant. L'homme le plus normal est incapable de les réunir toutes dans sa perception personnelle. Il y a un maximum qui peut être ainsi assimilé, et qui varie suivant les individus. M. P. Janet appelle champ de la conscience ce maximum de phénomènes élémentaires qu'un individu peut, à un moment donné, s'assimiler, dont il peut avoir à ce moment la perception personnelle. Plus ce nombre de phénomènes assimilables simultanément sera restreint, plus le champ delà conscience sera rétréci. Cette théorie est fort ingénieuse, mais quand on a démontré que chez les hystériques il y a du rétrécissement du champ de la conscience et un défaut de la synthèse personnelle, on n'a l'ait qu'une simple constatation ; quand on a dit que ce rétrécissement était la cause des troubles hystériques, la question n'est pas plus avancée que si on avait prétendu que c'était l'hystérie qui amenait le rétrécissement du champ de la conscience. Il reste à montrer pourquoi et comment le rétrécissement du champ de la conscience se rencontre chez les hystériques, s'il est cause ou conséquence de l'hystérie. C'est ce que je vais essayer de faire.
Je m'empresse de dire qu'au point de vue psychologique je suis tout à fait d'accord avec M. P. Janet sur sa conception du mécanisme de la sensation consciente. Mais je voudrais aller plus loin et en étudier le mécanisme physiologique, car où M. P. Janet ne voit qu'un trouble psychologique, je vois un trouble physiologique. Pour lui, en effet, la sensation élémentaire est conservée dans l'hystérie, même quand il y a une anesthésie profonde ; ce qui fait seul défaut, c'est la synthèse personnelle. Je crois au contraire que ce qui est essentiel, c'est le défaut de sensibilité cérébrale. Voici sur quoi je me base pour soutenir cette thèse.
J'ai démontré qu'à toute anesthésie d'un membre ou d'un organe correspondait un point douloureux au niveau du centre cérébral fonctionnel de ce membre ou de cet organe, et que ce point disparaissait en même temps que l'anesthésie. Prenons un cas d'hystérie dans lequel il n'existe qu'un accident local, une monoplégie brachiale par exemple. Suivant la théorie psychologique, ce qui constitue le trouble fondamental, c'est que le sujet a un rétrécissement du champ de la conscience qui ne lui permet plus de réunir dans sa perception personnelle les sensations émanées de son bras. Eh bien !
rétablissez la sensibilité de ce bras, refaites fonctionner le centre du bras, et aussitôt le sujet aura conscience de son bras, au point de vue sensation et mouvement, et il saura parfaitement qu'il lui appartient.
Prenons un cas plus complexe où plusieurs centres organiques ont cessé de fonctionner, sont en sommeil, mais où les centres psychiques sont encore indemnes. Ces derniers vont pouvoir grouper dans la synthèse personnelle toutes les impressions que lui fournissent les centres non endormis. Mais ceux qui sont en sommeil n'étant plus capables de se modifier sous l'influence des excitations venues de la périphérie, les centres psychiques ne peuvent rien percevoir davantage. C'est le champ de la sensation qui est diminué, mais non celui de la conscience. Le cerveau psychique n'étant pas troublé dans son fonctionnement perçoit toutes les impressions qui lui arrivent. Mais il ne saurait pas plus avoir conscience d'une sensation qui ne s'est pas produite, qu'un individu dont l'oreille moyenne serait détruite n'aurait conscience d'un bruit produit près de lui.
Voyons maintenant ce qui se passe quand tout le cerveau est en sommeil, et qu'on réveille la sensibilité organe par organe. Il arrive un moment où tous les membres, tous les organes, ont recouvré leur sensibilité. Chacun pris en particulier est bien considéré par le sujet comme étant à lui. Mais il lui semble que ce sont autant de parties accolées les unes aux autres. C'est plutôt presque par raisonnement qu'il sait que toutes ces diverses parties ne constituent qu'un seul corps qui est le sien. Rendons alors la sensibilité au cerveau luimême et nous allons voir se produire des phénomènes du plus haut intérêt, que j'ai désignés sous le nom de régression et progression de la personnalité. Laissons-en pour un moment l'analyse et le mécanisme et constatons seulement ceci, que c'est seulement à partir du moment où le cerveau recouvre sa sensibilité propre, où le cerveau psychique reprend ses fonctions, se réveille en un mot, que Ton voit apparaître la synthèse personnelle complète, celle qui va permettre au sujet non seulement de grouper ses sensations actuelles en un seul faisceau constituant son moi présent, mais de les rattacher à toutes les images constituant son moi ancien.
A mon tour j'expliquerai donc les choses de la façon suivante. Une impression A frappant un de nos sens, pour prendre un exemple simple, déterminera dans le centre cérébral A' correspondant une sensation à l'état normal. Supposons ce centre endormi. Aucune modification — peu m'importe sa nature supposée — ne s'y produisant, le cerveau psychique ne percevra lui-même aucune sensation et ne pourra par conséquent pas faire entrer l'impression A dans la perception personnelle. C'est donc le défaut de sensation dans le
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centre A' qui produira le soi-disant rétrécissement du champ de la conscience et le défaut de perception personnelle. Il y a rétrécissement du champ de la sensibilité. En réalité comme je le disais plus haut à propos de l'intelligence, celle-ci ne peut agir que d'après les éléments qui lui sont fournis. Ce n'est pas elle qui les élimine, comme la théorie psychologique semble l'admettre, sans d'ailleurs expliquer pourquoi.
Supposons que le cerveau psychique soit endormi comme les centres organiques, et réveillons ces derniers. L'impression A va maintenant déterminer une sensation dans le centre A'. Mais c'est maintenant le centre psychique qui ne va plus percevoir la sensation provenant de A'. Il y a sensation, il n'y a plus perception personnelle. La sensation A et toutes les autres sensations simultanées B, C, D, etc., qu'on peut imaginer seront parfaitement nettes et conscientes, mais ne formeront qu'un agrégat. Il y aura juxtaposition, il n'y aura pas synthèse. Pour que celle-ci se produise, il faut que le centre psychique ait recouvré son fonctionnement, sa sensibilité spéciale. La sensation partie de A, perçue en A', va pouvoir se combiner avec les sensations de même ordre antérieurement perçues et emmagasinées dans le centre psychique. Le défaut de perception, de synthèse personnelle nous apparaît donc comme dû à l'anesthésie cérébrale proprement dite.
L'étude des centres cérébraux et médullaires par la méthode des points nous a montré qu'une excitation partie de la périphérie déterminait une première sensation dans la moelle, dans un centre déterminé, et en même temps, ou très probablement aussitôt après, une seconde dans le cerveau dans un centre également déterminé. Cette sensation est consciente en tant que sensation, mais pour qu'elle soit reliée aux autres sensations émanées de l'individu, et prenne sa place dans la série d'états successifs dont la superposition constitue la personnalité, il faut atteindre un centre supérieur, le centre psychique. C'est là que se produit le phénomène de la conscience personnelle.
Cette conception physiologique des fonctions cérébrales correspond à la réalité, et n'est pas seulement un procédé pour faciliter l'étude de phénomènes assez complexes. La subdivision du cerveau en cerveau organique postérieur, et cerveau psychique antérieur, est des plus manifestes lorsqu'on réveille la sensibilité cérébrale. Nous savons, en effet, qu'à toute anesthésie d'un organe profond — et le cerveau n'échappe pas à cette règle — correspond une anesthésie superficielle de même étendue et superposée à l'organe. Or, nous voyons le fait caractéristique suivant se produire : lorsque
tout le corps : membres, viscères, organes des sens, ont recouvré leur sensibilité ; toute la portion du crâne correspondant aux centres moteurs, viscéraux et sensoriels, a recouvré également sa sensibilité, tandis que la région frontale reste anesthésique. Or, en continuant à sentir son cerveau, le sujet se met à éprouver dans cette région frontale des sensations analogues à celles de la région postérieure, et qui indiquent le retour de la sensibilité. Mais, en môme temps, se produit un phénomène d'ordre psychique : le sujet change de personnalité. Il est d'abord ramené aune époque plus ou moins ancienne de son existence ; puis, en continuant à sentir davantage, il recouvre tous ses souvenirs, reconstitue sa personnalité complète, retrouve sa volonté, son attention, le sentiment du moi et le sens de l'existence. Il groupe en une seule synthèse toutes ses sensations anciennes et présentes. Ce qui le prouve, c'est que non seulement l'anesthésie frontale disparaît, indiquant que la sensibilité du cerveau sous-jacent est revenue, mais encore que, à ce moment, de nouvelles réactions se produisent dans tout le corps et que la sensibilité s'affine davantage, le sujet éprouvant l'impression que « tout se recolle », que « tout se remet en place ». Je crois, en outre, que cette conception est rationnelle puisqu'elle explique facilement les faits non expliqués jusqu'ici, et n'est pas en contradiction avec ceux qu'on admet généralement.
Et maintenant est-il nécessaire d'expliquer la désagrégation mentale dans l'hystérie ? Elle provient tout simplement, sans qu'il soit, je crois, besoin d'insister, de ce que les centres cérébraux sont atteints d'une façon isolée, successive en général, que pas un n'est atteint au même degré qu'un autre, et qu'ils subissent tous des variations dans leur état. La désagrégation psychologique dans ces conditions tient à deux causes. Quand les centres psychiques ne sont pas atteints, les lacunes dans les sensations devant contribuer à la synthèse personnelle sont tout à fait irrégulières, comme la répartition même des centres organiques endormis. Quand les centres psychiques sont eux-mêmes endormis, toutes les associations entre les différents centres cérébraux étant inutilisées, les excitations étant trop faibles pour faire réagir les centres les uns sur les autres, il s'en suit qu'ils fonctionnent d'une façon très affaiblie d'abord, très indépendante ensuite. Dans un cas il y a donc des lacunes dans l'esprit, dans l'autre il y a désharmonie.
Tout en somme dépend de l'état de la sensibilité, et comme on le voit c'est dans le cerveau lui-même qu'il faut chercher la cause des troubles de la sensibilité, de sa diminution, de sa disparition même. l'hystérie. — i. 31
C'est le cerveau lui-même qui ne sent plus, parce qu'il est engourdi, endormi.
Quant au phénomène de la régression et de la progression de la personnalité je l'étudierai tout à l'heure séparément après avoir montré les conséquences qui découlent de mes recherches au point de vue pathologique.
Grâce à ma méthode de réveil de la sensibilité j'ai pu démontrer en effet que tous les accidents de l'hystérie et tous ses stigmates étaient dus à des troubles de la sensibilité. Il suffit en effet de provoquer le retour de la sensibilité de la région ou de l'organe qui présente un accident pour le voir immédiatement disparaître, et inversement d'anesthésier une région ou un organe pour provoquer à volonté tel ou tel symptôme. Il n'y a pas là de suggestion. Je n'évoque dans l'esprit du sujet aucune idée, aucun acte, aucune sensation particulière; Je me borne à lui ordonner de sentir ou de ne plus sentir. Et comme cette sensibilité ne se recouvre ou ne se perd pas brusquement, qu'elle présente des degrés divers auxquels je peux arrêter les phénomènes momentanément, je suis à même de constater quels sont les troubles subjectifs et objectifs qui correspondent à ces divers degrés de sensibilité ou d'anesthésie.
Ces pertes et surtout ces retours de sensibilité s'accompagnent en effet de réactions motrices, sensitives, vaso-motrices, spéciales pour chaque organe, et se succédant toujours dans un ordre absolument déterminé. En étudiant successivement chaque organe, chaque appareil, j'ai pu constater d'abord l'ordre de succession de ces réactions, et, en les comparant avec l'observation clinique, voir l'identité absolue de ce qui se passe dans les deux cas. J'ai pu établir ainsi par un double contrôle une sorte d'échelle de la sensibilité, grâce à laquelle, étant donné un phénomène objectif ou subjectif quelconque, je peux déduire l'un de l'autre, et le rattacher en même temps à un degré spécial de la sensibilité ou plutôt de l'anesthésie. Une fois bien connus, en effet, le parallélisme entre la disparition des accidents et des stigmates et le retour de la sensibilité^ normale, il fallait établir le rapport qui existait entre chaque accident et l'état correspondant de la sensibilité. C'est ce que je me suis attaché à faire dans le second chapitre de ce livre.
Chaque organe est doué d'une sensibilité générale et d'une sensibilité spéciale. Les réactions subjectives d'ordre général sont les mêmes pour tous les organes : ce sont des sensations de secousses, de tiraillements, de fourmillements, de picotements, de brûlures, d'écoulement d'un liquide frais, de gonflement, de pesanteur, puis
de diminution, de retour au volume normal de l'organe, etc. Puis ce sont les sensations spéciales à chaque organe qui apparaissent. Le sujet sent son cœur battre, sent le contact de l'air dans sa poitrine, ressent la faim, recouvre la vision des couleurs, son champ visuel, la libre disposition de ses mouvements, etc., et enfin ses fonctions intellectuelles elles-mêmes renaissent par le retour de la sensibilité cérébrale.
En notant soigneusement les réactions d'ordres divers qui se produisaient simultanément dans chaque organe je suis donc arrivé à avoir pour chacun d'eux une échelle spéciale, et j'ai pu alors constater qu'à chaque degré de l'anesthésie correspondaient un symptôme, un stigmate ou un accident déterminé. J'ai donc ainsi une triple graduation : celle de l'anesthésie, celle des phénomènes objectifs ou fonctionnels, et celle des phénomènes subjectifs ou sensitifs. Au point de vue pratique cette échelle a une grande importance. Elle permet en effet d'évaluer le degré réel de la maladie, la gravité de certains troubles sans s'en rapporter à la seule incommodité que le sujet en reçoit. .Tai pu montrer ainsi pourquoi certains phénomènes d'apparence anodine, et qui au premier abord semblent une amélioration, sont au contraire sérieux et indiquent une aggravation, et réciproquement. Pronostic et thérapeutique y puiseront donc des éléments intéressants et précis. J'ai pu ainsi donner l'explication d'un grand nombre de phénomènes qui paraissaient paradoxaux, ou contradictoires, et cela sans faire intervenir en quoi que ce soit une idée.
Il paraît difficile à priori d'admettre, comme le fait la théorie psychologique, qu'une identité si absolue dans l'évolution, l'allure, la localisation des symptômes hystériques, s'accordât avec les variations si considérables qui peuvent exister dans les idées de plusieurs sujets vis-à-vis d'un même fait. La clinique nous montre en effet que des accidents hystériques absolument identiques correspondent à des idées absolument différentes des sujets qui en sont atteints. N'est-il pas surprenant que des idées différentes puissent amener des réactions identiques, et l'admettre ne serait-ce pas renverser toutes les lois qui règlent les rapports de l'esprit et du physique ? Si on admet avec moi que les idées du sujet sur l'accident dont il est porteur ne sont que l'interprétation qu'il nous en donne, on comprendra très facilement que cette interprétation puisse varier à l'infini suivant mille circonstances et principalement suivant celles dans lesquelles l'accident est survenu et suivant le degré d'intelligence du malade, sans que le trouble morbide lui-même présente aucune différence.
Est-ce à dire que l'idée ne puisse jouer aucun rôle dans la production des accidents hystériques? Je suis bien loin de soutenir une pareille opinion; mais ce que je prétends, c'est que l'idée ne provoque jamais à elle seule, directement, un trouble hystérique. Il faut pour cela qu'elle détermine une émotion, un état émotionnel. C'est en effet cet état émotionnel qui entraîne la perte de la sensibilité, laquelle, suivant son degré, amène tel ou tel trouble, stigmate ou accident. Que cet état émotionnel soit provoqué par une image extérieure, une sensation actuelle, ou par une image ancienne, une idée, un souvenir, peu importe. Il n'y a pas d'autre différence qu'une différence d'intensité dans l'excitation.
L'état émotionnel est donc le fait capital, fondamental, quand c'est une idée qui a provoqué un accident hystérique, et ce qui le prouve, en dehors de l'expérimentation même, c'est la clinique, dont il ne faut jamais s'écarter et qui doit dans les recherches expérimentales servir toujours de guide et de contrôle. Or, à côté de l'accident luimême soi-disant provoqué par l'idée seule, on trouve constamment les marques de cet état émotionnel général, dont l'accident n'est qu'une détermination particulière. Ces marques sont les stigmates, les anesthésies qui coïncident avec les troubles principaux et qui atteignent des régions n'ayant aucun rapport avec celle qui est spécialement frappée. Et lorsque le malade guérit, ce sont ces marques, ces phénomènes, qui disparaissent d'abord et l'anesthésie locale qui persiste la dernière. Pourquoi cette extension des phénomènes morbides, de l'anesthésie? pourquoi existe-t-il des troubles du caractère, de la personnalité, de la volonté, de la mémoire, de l'attention, dans une monoplégie brachiale traumatique par exemple ? Tout nous montre qu'il y a un trouble général fondamental, et ce trouble est l'état émotionnel provoqué par l'idée. Cet état émotionnel amène l'anesthésie plus ou moins généralisée, et l'idée ne fait plus que déterminer la localisation persistante des phénomènes organiques de l'émotion. Ainsi se trouve détruite la théorie, qui d'un côté explique l'anesthésie et la paralysie par une distraction, et qui de l'autre rattache des troubles accidentels à une idée fixe. De deux choses l'une, ou il y a l'idée fixe et le sujet ne doit pas oublier de sentir et de mouvoir son bras paralysé, ou il ne le sent plus et ne le ment plus parce qu'il en est distrait, et alors l'anesthésie et la paralysie ne peuvent plus s'expliquer par une idée fixe. Dans la théorie que je propose, l'idée ou la distraction n'ont rien à voir dans la genèse de la monoplégie. Un sujet va se trouver pris dans un engrenage; on l'a retiré à temps, mais il s'est vu, avec cette rapidité de conception qui se produit en pareille circonstance, le bras arraché, brisé,
réduit à l'impuissance. Il a eu une violente émotion qui a même quelquefois provoqué une perte de connaissance. Il a en tout cas une perte plus ou moins complète de la sensibilité, comme dans toute émotion. L'objectif de toutes ces préoccupations est son bras, qu'il voit toujours pris dans l'engrenage. Or, si nous observons ce qui se passe normalement dans les émotions, nous remarquons que dans des cas semblables où une partie de notre personne a été particulièrement exposée à un traumatisme, nousy éprouvons pendant longtemps quel" quefois après le danger couru une sorte de malaise, de frémissement' d'ériervement.
Chez le prédisposé à l'hystérie, déjà plus ou moins névropathe, fortement émotif, ces sensations persistent et sont même plus accusées, ou remplacées par de l'anesthésie complète. Ce ne sont là en effet que des phénomènes subjectifs d'anesthésie légère, tels qu'on les rencontre chez un individu normal, où la sensibilité reparaît spontanément. Chez l'hystérique où cette sensibilité est beaucoup plus fragile, on constate une anesthésie plus profonde et quelquefois tellement profonde qu'il y a perte du sens musculaire complète, et par conséquent paralysie flasque. Le sujet a beau regarder son bras alors, il n'en a plus aucune conscience, son centre moteur cérébral correspondant étant complètement arrêté dans son fonctionnement. Cette paralysie, réelle en somme, ne vat-elle pas suggérer au sujet qu'il a été réellement pris dans l'engrenage ? Et s'il en reste convaincu aura-t-on le droit de dire que c'est une paralysie par auto-suggestion, par idée fixe? Ne sera-ce pas plutôt la paralysie qui entretiendra cette interprétation, assez logique en somme, et produira l'idée fixe? Ce n'est pas parce qu'il a cru se voir pris dans l'engrenage qu'il est resté paralysé, c'est parce qu'il est paralysé qu'il est convaincu y avoir été pris. Tout autre que lui se serait représenté les choses de la même façon au moment de l'accident. Seulement, l'émotion ayant été moins violente, ou l'anesthésie provoquée par elle ayant disparu spontanément, il n'y aurait pas eu de paralysie, et la conviction que le bras aurait été réellement pris n'aurait eu aucune base.
Mais, dira-t-on, faites accepter par persuasion, par raisonnement, ou par suggestion, à un sujet ainsi paralysé l'idée qu'il n'a pas été saisi dans l'engrenage comme il le croit, et vous verrez disparaître la paralysie ; c'est donc bien l'idée fixe qui la provoquait. Je répondrai d'abord à cette objection que rien n'est difficile comme de détruire une semblable idée fixe par suggestion, et de provoquer ainsi la disparition de la paralysie, tandis que rien n'est plus simple que de faire disparaître du même coup l'idée fixe et la paralysie en
provoquant purement et simplement le réveil de la sensibilité du membre atteint.
Mais il suffît que, ne fût-ce qu'une fois, la suppression par suggestion de l'idée fixe ait pu amener la disparition de la paralysie pour permettre de prétendre que si le mécanisme que je propose est le plus fréquent, les choses peuvent se passer d'une façon différente quelquefois. Pour m'en rendre compte je l'ai fait, et voici ce que j'ai constaté. Mon sujet était d'abord absolument incrédule ; puis, sa conviction étant ébranlée, il a commencé à manifester une certaine satisfaction à la pensée que ce que je lui affirmais pouvait être vrai. Enfin, à force de préciser les choses, de fixer son attention sur ce qu'il avait réellement vu et non ce qu'il avait cru voir, j'arrivai à le convaincre qu'il avait été le jouet d'une illusion. Mais, malgré cela, il conservait toujours sa paralysie. Je dus alors lui faire remarquer que, puisqu'il n'avait pas été réellement pris dans l'engrenage, il n'avait aucune raison pour rester paralysé. La suppression de l'idée fixe n'avait pas à elle seule fait disparaître la paralysie. Mais l'état émotionnel qui l'avait amenée n'ayant plus de cause pour l'entretenir, puisque l'image provocatrice était supprimée, la manifestation de cet état émotionnel, c'est-à-dire l'anesthésie, devait disparaître à son tour. C'est en effet ce qui se produisit et le retour de la sensibilité s'accompagna de tous les phénomènes subjectifs et objectifs que j'ai décrits. Toutefois ce retour ne fut pas absolument complet du premier coup, et il persista de l'hémianesthésie sensitivo-sensorielle qui mit quelque temps à disparaître.
Il y a donc entre l'idée et l'accident un rapport évident, mais c'est un rapport de simultanéité et non de subordination. Entre les deux phénomènes existe un état intermédiaire, l'état émotionnel, produit par l'idée, et produisant à son tour l'anesthésie sur laquelle se développe la paralysie. La destruction de l'idée fixe ne supprime pas d'emblée l'état émotionnel, ni l'anesthésie qui en est la conséquence. Elle permet seulement, en n'étant plus là pour l'entretenir, d'agir sur lui efficacement, et de réveiller complètement la sensibilité du membre, en lui faisant exécuter des mouvements. Nous avons vu en effet que le mouvement préexiste à la sensation, et que c'est un moyen de réveiller la sensibilité des centres moteurs que de faire exécuter aux membres anesthésiques des mouvements.
L'étude des réactions organiques qui accompagnent la perte et le retour de la sensibilité m'a permis de mettre en évidence un grand nombre de faits nouveaux.
Toutes les attaques d'hystérie, quelle qu'en soit la forme, attaque
deB riquet, attaque syncopale, attaque convulsive, grande attaque, ne sont dues qu'à la perte plus ou moins complète d'abord, et à un retour plus ou moins complet ensuite de la sensibilité. La grande attaque reproduit exactement toutes les réactions qui accompagnent le réveil général de la sensibilité, et elle les reproduit non seulement dans leur physionomie, dans leur aspect extérieur, mais encore dans leur évolution, dans leur succession. Nous avons ainsi l'explication physiologique du déterminisme de ces attaques, et de tous les phénomènes d'apparence quelquefois bizarre qu'elles présentent.
Non seulement les attaques générales, mais les attaques locales sont dues à des pertes suivies de retour partiel de la sensibilité, et j'ai pu déterminer pour chaque espèce à quel degré d'anesthésie correspondaient leurs diverses manifestations.
En ce qui concerne les rapports de la sensibilité et des mouvements, j'ai pu établir à quels degrés d'anesthésie correspondaient les divers troubles du mouvement qui se rencontrent dans l'hystérie, et dans quel ordre de succession ils se montraient ou disparaissaient. Je crois avoir montré en outre par quel mécanisme le mouvement de simplement réflexe devenait volontaire, puis conscient. Enfin mes expériences confirment et expliquent ce que la clinique nous montre, à savoir que la motilité survit et préexiste à la sensibilité consciente, et qu'en dernière analyse on peut voir chez l'homme même, malgré son haut degré dans l'échelle des êtres, le mouvement se réduire à la simple décharge de la cellule motrice sous l'influence d'une irritation. partie de la périphérie, c'est-à-dire à ce qu'il est chez les annelés et les êtres organisés les plus inférieurs.
Mon procédé d-e réveil de la sensibilité m'a permis de montrer que le cerveau n'agit pas seulement sur les fonctions de relation, mais encore sur les fonctions de nutrition, et que tous les appareils, tous les organes, y sont représentés dans des centres spéciaux, qui peuvent être mis en action parla volonté du sujet. L'étude des réactions organiques, sous l'influence du retour de la sensibilité, m'a permis également de montrer les rapports qui existent entre l'état de la sensibilité des viscères et leurs fonctions, de mettre en évidence l'influence du cerveau sur les sécrétions et sur la vaso-motricité. Il résulte de mes recherches que les sécrétions ne sont pas seulement modifiées dans leur quantité et leur qualité, mais encore dans leur constitution chimique et que ces modifications sont concomitantes des troubles de la sensibilité. C'est là une notion des plus importantes au point de vue de la pathologie générale et des troubles de la nutrition d'origine nerveuse.
J'ai établi pour chaque viscère son échelle de sensibilité, et parallèlement celle des phénomènes subjectifs dont ils sont le point de départ et des troubles fonctionnels qui les accompagnent. J'ai pu ainsi rattacher à des degrés divers de l'anesthésie un certain nombre de phénomènes dont on était loin de soupçonner la cause, tels que l'angoisse, l'angine de poitrine, etc.
Les zones douloureuses, hystérogènes ou non, frénatrices ou non, sont liées à un degré d'anesthésie profonde, bien loin d'être dues à de l'hyperesthésie vraie, laquelle d'ailleurs n'existe pas, et n'est qu'un degré léger et bien déterminé d'anesthésie douloureuse.
L'étude des réactions de la sensibilité des yeux m'a amené à exposer une théorie nouvelle de la vision colorée, et ma conception générale de l'hystérie, comme due à un état de sommeil plus ou moins profond des centres cérébraux en plus ou moins grand nombre, permet, je crois, de détruire toutes les contradictions qui existent en clinique entre le rétrécissement du champ visuel et l'achromatopsie, en même temps que l'inégalité de répartition de l'anesthésie dans les centres eux-mêmes donne la clef de ces phénomènes de sensations doubles et triples, telles que la diplopie monoculaire, la polyopie, et d'autres sensations du même genre ayant la peau ou les muscles pour point de départ.
Les réactions dues au retour de la sensibilité propre du cerveau méritent de nous arrêter quelque temps, quoique j'en aie déjà précédemment parlé. Mais il est indispensable de préciser les choses pour comprendre ce que nous allons dire tout à l'heure de la personnalité et de la conscience.
J'ai dit dans le premier chapitre que l'insomnie était en raison directe de l'état de sommeil du cerveau. C'est en effet la caractéristique de l'anesthésie cérébrale.
Mais il faut préciser ce qu'on doit entendre par là. Quand un certain nombre de centres fonctionnels sont atteints isolément, le sommeil est troublé, diminué au prorata du nombre des centres ainsi atteints. Il y a suppléance du sommeil normal par le sommeil pathologique.
Mais dans le cerveau j'ai cru pouvoir distinguer deux sortes de centres : des centres psychiques et des centres organiques. Ce sont ordinairement ces derniers qui succombent les premiers. Mais il ne s'en suit pas forcément que les centres psychiques soient atteints. Ce sont des centres de réception et d'élaboration. Si les autres centres cérébraux ne leur envoient plus d'impressions à recevoir et à combiner avec d'autres, soit anciennes, soit venues actuellement de divers centres simultanément, cela ne prouve pas qu'ils ne sont pas en état de
les recevoir et de les élaborer. Tant que la région préposée aux fonctions psychiques sera dans un état d'intégrité relative, elle pourra donc s'endormir du sommeil naturel, comme le fait tout le cerveau quand il est dans son état normal. Mais le jour où elle s'endort à son tour du sommeil pathologique, alors le sommeil naturel ne peut plus se produire et il y a insomnie complète. En même temps, il y a par conséquent somnambulisme ou plus ordinairement vigilambulisme, ce qui est du reste une seule et même chose, qui n'offre qu'une différence consistant dans l'occlusion ou l'ouverture des yeux. L'insomnie complète correspond donc au vigilambulisme, et celui-ci au sommeil généralisé du cerveau, y compris les centres psychiques. Cette opinion est encore confirmée par ce fait que le réveil spontané ne se produit par retour de la sensibilité que lorsque le cerveau a recouvré sa sensibilité complète. Quand on procède au réveil général de la sensibilité chez un vigilambule, on constate que les choses se passent de la façon suivante. A mesure que l'on réveille la sensibilité d'un membre, d'un viscère, d'un organe des sens quelconque, le sujet recouvre la conscience des sensations qui ont pour point de départ cemembre, ce viscère ou cet organe sensoriel, et, d'autre part, il agit volontairement sur les organes soumis normalement à la volonté. Mais il n'a pas une conscience complète de sa personnalité. Sa mémoire reste ce qu'elle était, les souvenirs d'autrefois qu'il a perdus ne reparaissent pas, alors même qu'ils ont trait à des actes ou à des sensations dont les centres fonctionnnels permettent maintenant l'exécution ou la perception. Il paraît un être nouveau, fait de toutes pièces, juxtaposées les unes aux autres, fonctionnant pour leur propre compte, et ne formant pas une personnalité continue avec celle du passé. Il ne vit que dans le moment présent, et ceci nous explique la persistance de l'aprosexie mêtae après le retour de la sensibilité organique. Il semble que sa personne soit composée d'une foule d'individualités ayant chacune conscience d'elle-même et volonté, mais sans lien entre elles.
Cependant tous les organes paraissent bien avoir leur sensibilité normale; qu'on cherche à la rendre plus parfaite encore, et il ne se produit plus aucune réaction motrice ou sensitive. Toutes les fonctions de l'organe s'accomplissent parfaitement, et les points du crâne correspondant aux divers centres organiques moteurs, sensoriels, vaso-moteurs ou viscéraux, n'existent plus. Ordonnons alors au sujet de sentir sa tête, son cerveau, et alors, en dehors des phénomènes subjectifs et objectifs qui se passent du côté de la tête, nous voyons à un moment donné la personnalité du sujet se modifier brusquement, et si on l'interroge ou si on lui rouvre les yeux à ce
moment, on est surpris de le voir accuser un âge plus ou moins antérieur à celui qu'il a réellement, et se croire à une toute autre époque, dans de tout autres circonstances que celles actuelles. Il y a régression de sa personnalité. Continuons de réveiller sa sensibilité cérébrale et nous le voyons alors recouvrer successivement tous ses souvenirs, repasser par toutes les phases de son existence, et présenter tous les phénomènes de sa maladie. Il va ainsi se rapprochant de plus en plus de l'époque actuelle, et quand il y est parvenu, il se met à présenter dans tout le corps, de la tête aux pieds, des réactions nouvelles, généralisées, et qui aboutissent en fin de compte à son réveil complet. Sa personnalité ancienne se trouve alors raccordée avec la présente et on a la notion très nette, quand on assiste à ces phénomènes, de ce raccord, de cette fusion, de cette cohésion qui se produit entre les divers éléments jusqu'alors épars de la personnalité du sujet. Il a alors tous ses souvenirs, et la conscience très nette de l'unité de sa personnalité actuelle dans l'espace et de sa continuité dans le temps.
Comment expliquer ces divers phénomènes?
Nous voyons d'abord une chose qui va à rencontre de la théorie psychologique de l'hystérie, c'est qu'il peut y avoir défaut de synthèse personnelle et champ de conscience complet. Avant que j'aie rendu à mon sujet sa sensibilité cérébrale, il avait recouvré la conscience de tous ses mouvements et de toutes ses sensations. Il n'avait plus d'anesthésies, ni de paralysies. Il savait, fort bien grouper ses sensations diverses et les considérer comme émanées de lui, ses membres et ses organes comme lui appartenant.
Il faut donc distinguer deux choses dans la conscience et dans la personnalité : la conscience actuelle, partielle, locale d'un phénomène, et la conscience générale qui embrasse à la fois les sensations actuelles et les images anciennes. Pour la personnalité, il se passe quelque chose d'analogue : il y a une personnalité actuelle, c'est-àdire un groupement de toutes nos sensations présentes, qui constitue l'unité de notre personne dans l'espace, et un groupement plus général de ces sensations présentes avec les résidus des anciennes, qui constitue la continuité de notre personne dans le temps. Eh bien! il semble résulter nettement de nos recherches et de nos expériences que la conscience actuelle et la personnalité dans l'espace résultent du retour de la sensibilité des centres organiques du cerveau, et que notre conscience générale, notre personnalité complète dans le temps et dans l'espace résultent du réveil de la sensibilité propre du cerveau, c'est-à-dire des centres psychiques proprement dits, où se fait l'élaboration des idées, et où s'emmagasinent les souvenirs qui
constituent la mémoire intellectuelle. Une déduction pratique doit être tirée de ces faits : c'est qu'il ne suffit pas de constater le retour de la sensibilité cutanée, sensorielle et organique, pour dire qu'une hystérique est guérie. Il faut s'assurer de l'état de sa personnalité, par l'examen soigneux de sa mémoire, par la constatation de la continuité de ses souvenirs, par son caractère, et enfin par un symptôme qui est infaillible, le sommeil naturel au point de vue de sa durée et de sa qualité. Tant qu'une hystérique n'a pas recouvré le sommeil naturel, normal, elle n'est pas guérie, et est sujette à récidiver à la moindre occasion.
Je vais essayer maintenant d'expliquer comment se produisent ces phénomènes de régression et de progression de la personnalité. Mais il nous faut voir d'abord comment se développe la sensibilité qui est le fondement de notre personnalité.
Nous avons connaissance de notre personnalité par deux ordres de sensations : les unes, nées du fonctionnement de nos organes, nous donnent la notion du moi, de notre propre existence indépendante ; les autres, produites sur nos organes par le monde extérieur, nous montrent qu'il existe, en dehors de nous, quelque chose qui est indépendant de notre moi. Les premières constituent la sensibilité interne, organique, la cénesthésie ; les secondes forment la sensibilité externe.
Le fonctionnement de nos organes, à l'état normal, provoque toujours en nous des sensations semblables ; elles ne deviennent ni plus nombreuses, ni plus vives, ni plus conscientes avec les progrès de l'âge. Au contraire, la sensibilité externe se perfectionne et s'enrichit continuellement de nouvelles sensations, les impressions venues du monde extérieur se multipliant et variant comme nombre et qualité. La cénesthésie est donc développée d'emblée à la naissance ; elle forme le fond de notre personnalité ; elle nous donne la notion de son unité. La sensibilité externe, au contraire, est vierge de sensations à la naissance, et l'enfant n'a que le pouvoir de sentir. La personnalité, considérée à un moment donné, est constituée par les sensations fournies par ces, deux ordres de sensibilités. Mais, pour qu'elles soient rattachées en un seul faisceau, il faut que le sujet les perçoive simultanément. Or, nous avons vu que toutes nos impressions présentent deux étapes avant d'arriver à la conscience personnelle. Elles se réunissent d'abord dans les centres médullaires ; puis, de là, se transmettent dans des centres plus nombreux, plus différenciés, dans le cerveau, ou, pour mieux dire, dans la portion organique du cerveau, c'est-à-dire celle où sont situés
les centres correspondant à chaque organe, et se groupant pour présider à chaque fonction. Chacun de ces centres a une conscience propre, indépendante en quelque sorte. Les impressions parties de la périphérie n'y deviennent conscientes que si elles ont une certaine intensité et une certaine vitesse. Cette conscience sera aussi d'autant plus faible que l'excitation sera moins forte. Les sensations cénesthésiques fondamentales étant les plus faibles sont, par conséquent, les moins conscientes. Et comme, d'autre part, nous venons de voir que la sensibilité externe allait toujours en se développant et se perfectionnant, on voit que si, au début de l'existence, la cénesthésie l'emporte comme contenu sur la sensibilité externe, celle-ci ne tarde pas à l'emporter à son tour. Les sensations externes se trouvant liées par leur simultanéité même avec les sensations cénesthésiques à tout moment, cette coïncidence d'impressions internes et externes forme l'unité de notre personnalité consciente actuelle. Mais la conscience de notre personnalité complète ne se produit que par l'adjonction des impressions actuelles aux images analogues anciennes, lesquelles sont conservées dans le cerveau psychique. Ainsi s'établit la continuité de notre personnalité. Nous voyons qu'en somme la conscience que j'appellerai personnelle comprend, d'une part la perception nette de toutes les impressions actuelles, et d'autre part celle des impressions passées.
Je considère les impressions cénesthésiques comme tout aussi conscientes que les sensations externes. Ce qui le prouve, c'est que, lorsque l'anesthésie des viscères existe, le sujet a tout aussi nettement connaissance de toutes les phases du retour de la sensibilité pour les viscères que pour les sens et les membres. Dès qu'il y porte son attention, dès que des sensations plus fortes, et surtout peut-être plus variées, ne viennent pas attirer son attention d'un autre côté, il peut se rendre compte de la même façon que pour les autres membres des sensations qui en partent. D'autre part, la netteté des sensations externes va en augmentant avec l'âge, tandis que celle des sensations cénesthésiques reste toujours la même. C'est ce qui fait considérer les premières comme conscientes, et les secondes comme subconscientes.
En réalité, elles sont aussi conscientes les unes que les autres. Quand il y a de l'anesthésie viscérale, le sujet cesse de sentir le besoin organique, lequel est la caractéristique de sa sensibilité consciente viscérale ; quand il y a de l'anesthésie cutanée ou des muqueuses, le sujet cesse de percevoir les impressions extérieures. Mais nous avons vu que, dans l'anesthésie, il y a des degrés très
nombreux, et qu'à ces degrés différents correspondent des réactions subjectives dont le sujet a parfaitement conscience, ou, si l'on veut, connaissance. L'état de conscience parfaite pour la cénesthésie correspond au fonctionnement normal de nos organes. Ce fonctionnement ne saurait nous apporter aucune impression spéciale autre que la sensation de bien-être général. Mais dès que quelque chose fonctionne de travers, nous en sommes avertis aussitôt, et nous avons conscience du désordre produit ; nous savons où il se produit, et nous décrivons les sensations pénibles qui l'accompagnent. Ce qui fait croire que ce n'est qu'à ce moment que la conscience s'éveille, c'est que, à l'état normal, rien n'y attire notre attention. Il en va cependant exactement de même pour la sensibilité externe. Ma peau fonctionne normalement, mais si aucune impression extérieure ne vient l'exciter, je n'y prends pas garde; sa sensibilité existe à l'état latent, et ne provoque par elle-même rien qui attire mon attention, qui éveille ma conscience. Dira-t-on que je suis anesthésique ? Non. Que mon estomac soit au repos, que les phénomènes de son fonctionnement normal se produisent, ils ne provoqueront chez moi ni satisfaction ni douleur. Il sera dans l'état de ma peau tout à l'heure. Mais qu'il vienne à être entravé dans son fonctionnement, une sensation nouvelle, différente de celles qui sont normales, se produira, et j'en serai averti aussitôt.
La conscience, liée à la cénesthésie, est donc la même que celle qui accompagne les sensations externes. Elle correspond à la faculté normale de sentir : dès que cette faculté diminue, les impressions se traduisent par des sensations anormales, On a donc tort de dire qu'il y a subconscience ou inconscience clans ces cas. Puisque le sujet sait ce qu'il éprouve, que ce soit anormal ou normal peu importe, il en a conscience. Mais pour dire que le sujet est conscient ou inconscient, on a l'habitude de se baser non sur l'état de sa sensibilité subjective, mais de sa sensibilité objective, et c'est là, à mon avis, une faute, car cela tend à identifier l'anesthésie à la subconscience ou à l'inconscience. Or, le sujet qui présente de l'anesthésie n'en a qu'objectivement ; mais subjectivement il conserve une foule dé sensations, et ce sont précisément sur ces diverses sensations que j'ai pu me baser pour établir dans chaque organe une échelle de sensibilité depuis zéro jusqu'à la sensibilité consciente. L'anesthésie s'accompagne donc de phénomènes subjectifs, de sensations en un mot, dont le sujet se rend compte, dont il se plaint, qu'il décrit et analyse, et dont il a parfaitement connaissance ; ce qui constitue l'anesthésie objective, c'est le défaut de production des sensations par les moyens naturels, normaux.
i94 NATURE DE L'HYSTÉRIE
Nos moyens d'investigation de la sensibilité s'arrêtent à cette sensibilité objective et sont extrêmement grossiers. Nous savons à peu près mesurer les différences de sensibilité normale. Nous négligeons complètement de mesurer les différences dans l'insensibilité. Lorsque notre faculté de sentir ne nous permet plus de percevoir les impressions extérieures, on dit qu'il y a anesthésie et inconscience. Mais, avant d'en arriver là, la sensibilité a diminué, on a pu s'en rendre compte facilement ; il y a des degrés dans la sensation consciente ; pourquoi n'y en aurait-il pas dans l'anesthésie? Comment, s'il en était autrement, constaterait-on dans deux cas, en apparence identiques comme anesthésie, des phénomènes moteurs différents? Soumettez le sujet à toutes les manœuvres, à toutes les excitations périphériques, et il n'y réagira pas plus dans un cas que dans l'autre. Cependant, l'un des sujets est paralysé et l'autre continue à se mouvoir. Interrogez-les maintenant sur les sensations qu'ils éprouvent dans leurs membres, et vous verrez aussitôt que chez l'un il n'y en a plus aucune, l'anesthésie est totale, tandis que chez l'autre il y a toutes sortes de phénomènes subjectifs, l'anesthésie est incomplète. J'ai, du reste, montré comment, dans les centres moteurs, le mouvement de réflexe devenait volontaire sans cesser de s'accompagner d'anesthésie, et enfin devenait conscient et s'accompagnait de sensibilité. C'est cette sensibilité subjective qui permet de mesurer les degrés de l'anesthésie, de savoir ainsi la profondeur de l'état d'hystérie et de prévoir les accidents possibles. Or, prévoir dans les affections névropathiques, c'est bien souvent enrayer. C'est pourquoi j'attache une si grande importance, non seulement au point de vue théorique et doctrinal, mais au point de vue thérapeutique et pratique, à la connaissance de l'échelle de sensibilité pour tous les organes.
En résumé, une impression quelconque frappe d'abord la moelle, et de là est transmise aux centres spéciaux du cerveau. Là, suivant l'état du centre, elle peut être perçue ou non, être ou non consciente. L'ensemble des impressions conscientes à un moment donné iorme notre personnalité actuelle. Ces sensations ainsi emmagasinées dans les centres cérébraux n'y développent que la faculté de sentir, et n'y déposent pas d'images. Mais elles ne s'arrêtent pas là. Les régions antérieures du cerveau sont excitées à leur tour par les impressions simultanées issues des différents centres du cerveau organique, et c'est alors que se forme une image combinée du monde extérieur et de l'état cénesthésique. Pour que notre personnalité soit complète et que nous en ayons une conscience nette il faut que notre cerveau antérieur,
que j'ai appelé psychique, puisse percevoir simultanément toutes les impressions actuelles venues du cerveau organique et les rattache aux images laissées antérieurement en lui par les impressions analogues. J'appelle totale la personnalité ainsi complétée.
Nous voyons ainsi que le monde extérieur prend une certaine part à la constitution de notre personnalité puisque celle-ci est formée à la fois d'images, d'impressions cénesthésiques toujours les mêmes, ou peu s'en faut, et d'impressions ou d'images du monde extérieur éminemment variables. On comprend dès lors que notre personnalité ait pour fondement essentiel ces impressions cénesthésiques toujours identiques à elles-mêmes. Les différents groupements formés parles impressions externes et les impressions internes permettront simplement d'établir des points de repère dans la suite des états de personnalité dont notre vie est composée.
Or il peut arriver que dans ces états de personnalité successifs une impression soit assez violente ou continue pour dominer toutes les autres et former avec elles une combinaison fixe, un état spécial au cours de la personnalité. Si cette impression se reproduit, elle pourra par conséquent réveiller toutes les images de ce premier état. C'est ce qui se passe continuellement lorsqu'une impression évoque un souvenir. En même temps que le souvenir apparaît, il nous semble plus ou moins revivre l'époque où l'impression dont il est le résidu s'est produite. Ce fait normal, exagéré dans l'hystérie, nous donne la clef des modifications de la personnalité que nous y observons.
Un dernier mot à propos de la cônesthésie et de ses rapports avec le moral. Les impressions cénesthésiques sont de deux ordres : les unes proviennent des fonctions vitales les plus indispensables, la circulation et la respiration, et sont vagues, diffuses, comme leur origine même ; les autres proviennent des fonctions de nutrition et de relation, dans lesquelles par conséquent intervient la volonté pour une certaine part ou pour une très grande. La suppression de ces impressions cénesthésiques entraine l'inémotivité, et le sujet n'a plus conscience de son existence. Il ne sent plus que sa pensée qui marche. C'est ce que j'ai pu produire expérimentalement, et que plusieurs malades, entre autres l'abbé D. (XX) m'ont dit éprouver pendant leurs états de profonde anesthésie. L'émotivité qui va du sentiment le plus simple à l'émotion la plus intense, n'est en somme que la réaction générale du sujet à certaines impressions ou images. Cette réaction se traduit d'une façon difïérente chez les uns et chez les autres, et c'est ce qu'on appelle le caractère.
Or cette réaction générale est provoquée par les modifications du
système vaso-moteur, et liée par conséquent aux impressions cénesthésiques les plus nécessaires à l'entretien de l'existence. On voit ainsi que le caractère, qui est un des éléments les plus importants de notre personnalité psychique, a pour base l'état cénesthésique résultant des fonctions vitales mêmes. Aussi voyons-nous le caractère se modifier dès que l'hystérie se développe, dès que l'anesthésie survient par conséquent, et surtout dans les cas d'hystérie viscérale.
Les centres cérébraux résistent d'autant mieux au trouble physiologique qui constitue l'hystérie que leur différenciation est moins élevée, que les sensations qui s'y produisent sont moins nombreuses, moins variées, moins délicates. Aussi est-ce ordinairement la sensibilité externe mise enjeu par les fonctions de relation qui est atteinte la
première, puis la sensibilité de l'appareil digestif, et dans cet appareil la bouche avant l'estomac, l'estomac avant l'abdomen, et enfin la sensibilité liée à la respiration et à la circulation. Mais cet ordre n'est pas toujours suivi et il arrive assez souvent que. sous une influence ou une autre, ce soit la cénesthésie qui est atteinte la première. Ce sont alors des cas graves d'hystérie, et il est rare que la sensibilité externe ne soit pas prise un peu en même temps et souvent même complètement. Gela n'a rien qui doive nous surprendre, l'hystérie étant pour nous non pas une maladie générale du cerveau, mais un trouble des centres cérébraux englobant un plus ou moins grand nombre de ces centres, et les atteignant d'une façon irrégulière, tant comme distribution que comme intensité.
Or non seulement ce trouble peut atteindre les centres cérébraux organiques isolément, en groupe, ou en masse; non seulement il peut frapper presque exclusivement les centres cénesthésiques ou les centres sensoriels ou moteurs, mais encore il peut frapper soit le cerveau organique, soit le cerveau psychique.
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Fig. 18. — Schéma de la personnalité normale et complète.
CCC. Impressions cénesthésiques. — FV- Fonctions végétatives. — FO Fonctions organiques. — T. Impressions tactiles provenant de la peau P. — M. Impressions musculaires provenant des muscles M. — OS.
Organes des sens. — VAGO. Impressions visuelles, anditives, gustatives et olfactives. — MO. Moelle. — CO. Cerveau organique avec ses centres. — CP. Cerveau psychique. Les images antérieurement fixées dans le cerveau sont figurées par le pointillé.
De même qu'il faut que les centres organiques soient susceptibles de recevoir les excitations venues de la périphérie, pour que la sensation soit consciente, et que la personnalité actuelle se constitue, de même il faut que le cerveau psychique soit susceptible de recevoir les excitations venues des centres organiques modifiés euxmêmes par l'excitation périphérique pour que la conscience du moi existe, et que la personnalité psychique se constitue. Nous allons pouvoir facilement comprendre maintenant tous les désordres de la personnalité sous l'influence de l'hystérie, et nous allons, pour rendre la démonstration plus apparente, recourir à quelques schémas.
Représentons d'abord un état de personnalité normale et complète.
(fig- 18).
Les impressions cénesthésiques (CGC) partant de nos appareils circulatoire et respiratoire d'une part (FV), de nos différents organes (FO) de l'autre, se réunissent dans la moelle (Mo) aux impressions TM [tactiles (P), musculaires (M)], et gagnent de là le cerveau organique (CO) où elles se rencontrent avec les impressions V(visuelles), A (auditives), G(gustatives), 0 (olfactives) venues directement des organes des sens (OS), y impressionnent les centres C'G'G' et T'M'V'A'G'O', et de là vont se fixer dans le cerveau psychique (GP), sous forme d'images. Elles s'y rencontrent avec d'autres images antérieurement fixées en plus ou moins grand nombre (en pointillé dans la figure), s'y superposent, et forment ainsi un nouveau groupement, qui modifie la personnalité en l'augmentant de nouveaux éléments, sans cependant changer quoi que ce soit à l'agencement antérieur.
Supposons maintenant que les centres organiques T'M' cessent de fonctionner. Les excitations parties de P et de M atteindront CO. Mais là elles ne détermineront plus d'impression dans les centres T'M'. Le sujet n'en aura donc pas plus connaissance que si TM n'existaient pas. Il y a anesthésie et inconscience tactiles etmusculaires. Cependant GCGVAGO impressionnent leurs centres respectifs de GO, et de là atteignent CP, où elles vont renforcer les images préexistantes de même ordre, et former un nouvel état de personnalité. Mais, comme on le voit, cette nouvelle personnalité ne contiendra plus d'éléments provenant de TM. Elle sera donc incomplète, et il y aura ce qu'on appelle rétrécissement du champ de la conscience.
Supposons maintenant que tous les centres de CO soient arrêtés
dans leur fonctionnement. CP aura beau être dans un état de
réceptivité normal, aucune impression ne lui sera transmise de CO.
Il y aura anesthésie totale et la personnalité ne s'augmentera
l'hystérie. — i. 32
ÎSATUHE DE L'HYSTERIE
d'aucun élément nouveau. Elle restera donc au point où elle en était quand les centres de CO ont cessé de fonctionner.
C'est ce qu'on voit chez les grandes hystériques complètement aprosexiques. Le cerveau GP pourra fonctionner encore avec ses anciennes images, et raisonner correctement. Mais il n'acquerra aucune image nouvelle, et ne pourra par conséquent produire aucune nouvelle combinaison, donner naissance à aucune idée nouvelle. C'est ce qui nous explique comment l'intelligence des sujets atteints par l'hystérie paraît s'arrêter et leur caractère ne pas se modifier avec leur âge.
Supposons maintenant que le cerveau CO continue à fonctionner, mais que ce soit le cerveau CP qui soit arrêté (fig. 19). Les impressions CCCTMVAGO vont modifier les centres C'C'C'T'M'V'A'G'O' et y produire même, si l'on veut, des sensations conscientes. Nous les figurerons sous forme de lignes pointillées. Il y aura donc sensibilité en apparence normale. Mais le résultat sera le même au point de vue de l'intelligence et de la personnalité, et il y aura presque la même aprosexie. La vie du sujet se trouve réduite à une succession de sensations mal reliées entre elles, ou même pas reliées du tout. L'intelligence et la personnalité resteront dans le même état et ne feront aucun progrès.
Aucun lien n'existant plus entre la personnalité actuelle qui varie à chaque instant, et les états antérieurs de personnalité, il semble au sujet qu'il assiste à la vie d'un autre être que lui-même, et que c'est une autre personne que lui qui agit. Il voit bien, il sent même que quelque chose agit en lui. Mais comme il n'en reçoit dans sa personnalité même aucune modification, il regarde son corps comme quelque chose d'étranger à lui, comme faisant partie du monde extérieur. Il
CP
Fier. 19.
Anesthésie totale
et arrêt de la personnalité, a en un mot du dédoublement de la personnalité
A l'appui de ce mécanisme, basé sur de simples troubles de la sensibilité, je rappellerai ce qui se passe si fréquemment quand on rend la sensibilité à un membre anesthésique, sans la rendre à tout le corps. Le sujet regarde généralement son membre avec étonnement et se demande régulièrement « si c'est bien à lui ». Il lui
semble qu'il est accroché seulement à son corps. Cependant il sent tout ce qu'on lui fait, et a conscience de tous les mouvements qu'il exécute volontairement. On trouvera de nombreux exemples de ce fait dans mes observations.
Il nous montre comment le sujet peut se sentir dédoublé en considérant les parties sensibles de son corps comme appartenant au monde extérieur, situées en dehors de lui. Ce phénomène, grossièrement appréciable pour un membre, peut se produire de la même façon pour le cerveau, que j'ai démontré avoir sa sensibilité propre. Et c'est ainsi que la partie organique ayant recouvré sa sensibilité, sans que la partie psychique ait fait de même, le sujet va avoir exactement la même impression que tout à l'heure pour son membre. Il va croire que tout son corps est étranger à lui, et qu'il y a deux personnes en lui.
Mais un fait plus curieux encore m'a permis de me rendre compte que c'était bien là l'explication exacte de ces phénomènes de dédoublement, qui peuvent encore se produire dans d'autres circonstances que je dirai tout à l'heure. Marie-Louise, anesthésique, recouvre sa sensibilité des jambes par mon procédé habituel. A un moment donné, elle me dit qu'elle a quatre jambes. Je lui demande de m'expliquer comment cela se fait. Elle me répond qu'il y en a deux devant et deux attachées par derrière. J'examine sa sensibilité et je constate que la partie antérieure est encore anesthésique et que la partie postérieure a recouvré sa sensibilité.
Nous retrouvons donc là les caractères du phénomène que je signalais tout à l'heure, et cette sensation que la partie sensible est extérieure au sujet. Il est assez curieux de voir que c'est précisément la région dont le sujet a conscience qui lui paraît étrangère. Mais de plus ici c'est sur le même membre que le phénomène de dédoublement se produit, et il est dû nettement à la différence entre la sensibilité de la région postérieure et de la région antérieure.
En effet, je continue, après cette constatation, à faire recouvrer à Marie-Louise sa sensibilité. Au bout de quelque temps, je lui demande combien elle a de jambes. Elle me répond cette fois : trois, deux à gauche et une à droite. Je constate alors que la sensibilité est complètement revenue en avant et en arrière de la jambe à droite, tandis qu'à gauche l'anesthésie persiste encore en avant. Enfin elle recouvre sa sensibilité complète des deux jambes, et cette fois elle ne croit plus en avoir que deux.
Est-il besoin d'insister sur l'importance de pareils faits qui me paraissent se passer de commentaires? Il en ressort nettement que la sensation de dédoublement n'est qu'un phénomène dû à une distri-
î>00 NATURE DE L'HYSTÉRIE
bution inégale de la sensibilité ou de l'anesthésie, phénomène local d'abord mais qui peut s'étendre à tout l'organisme, et c'est alors seulement que l'on dit qu'il y a dédoublement de la personnalité. C'est ainsi qu'on peut voir des sujets qui, comme Yvonne (IX), se croient à lafoisà deux ou trois âges différents, certains groupes de sensations, d'images, appartenant à des états de personnalité d'époques différentes, se réveillant et leur donnant simultanément ces impressions différentes. Marie-Louise me disait aussi un jour : « Je suis double ; je suis en 96 du côté droit et il me semble être en 93 du côté gauche. » Or elle est beaucoup plus anesthésique à gauche qu'à droite.
Cela dit, dans le premier cas que nous venons d'examiner, et auquel correspond la figure 49 sans lignes pointillées il y a donc conservation de la personnalité psychique ancienne et disparition de la personnalité physique actuelle. Dans le second cas, auquel correspond la même figure modifiée parle pointillé, il y a conservation de la personnalité psychique ancienne et de la personnalité physique actuelle, mais le lien entre les deux n'existe pas.
Enfin un troisième cas peut se présenter : c'est celui où tout le cerveau étant atteint par le trouble hystérique, il n'y a plus formation de personnalité physique actuelle et affaiblissement plus ou moins considérable de la personnalité psychique ancienne. C'est l'état de vigilambulisme et d'aprosexie complet.
Il est exceptionnel que cliniquement les choses se passent d'une façon aussi simple et aussi schématique, je n'ai pas besoin de le dire. Cependant, si cela ne se produit d'une manière générale que dans les cas très rares, cela se produit partiellement. Je m'explique. La supposition que j'ai faite du cas où aucune impression ne passait de CO à CP peut se réaliser, et lorsque le sujet, qui dans ce cas est en état de catalepsie ou de sommeil léthargique, sort de cet état et guérit de l'hystérie, même par le procédé que j'indique, par récupération de la sensibilité, il reste dans sa mémoire, et par conséquent dans sa personnalité, une lacune qu'il ne pourra jamais combler. Cela tient à ce que réellement, pendant une certaine période, aucune impression, si faible soit-elle, n'est venue ébranler les centres cérébraux, ni organiques, ni psychiques. Ce cas est très peu fréquent quoique je l'aie observé chez trois ou quatre sujets, qui, bien que guéris, n'ont jamais pu recouvrer le souvenir de certaines années, et qui, au cours de leur resensibilisation, pendant la progression de leur personnalité, sautaient par-dessus ces périodes, qui semblaient pour eux n'avoir pas existé, n'ayant eu alors aucune impression quelconque de fixée, même légèrement, dans leur cerveau. Ce qui est plus fréquent et même constant, c'est de voir la chose se
produire pour certains faits, certaines sensations ; certains souvenirs sont à jamais perdus, d'autres restent toujours très vagues. En réalité, il n'y a là qu'une différence de degré, le mécanisme est le même. Au lieu que le défaut d'assimilation cérébrale ait porté sur toutes les sensations et pendant une assez longue période de temps, il n'aeulieu quepour certaines sensations et pendant un temps plus ou moins court. Il y a eu alors état second passager et c'est ce qui me faisait dire autrefois que rien n'était plus fréquent que les états seconds. Aussi est-on frappé de voir des hystériques se rappeler un petit fait peu important et paraître ignorer complètement un fait plus important qui se sera passé presque à la même époque. Gela tient tout simplement à ce que l'état de la sensibilité du sujet n'était pas le même à ces deux moments, rapprochés cependant.
Le retour possible des souvenirs, qui est le plus fréquemment observé, nous montre que dans les cas ordinaires les impressions externes et internes doivent atteindre les centres organiques si peu que ce soit, et de là laisser aussi quelque empreinte dans les centres psychiques.
C'est en effet ce qu'il est facile de prévoir de par les faits cliniques. Les paralysies flasques généralisées n'existent pas. Si réellement il y avait anesthésie externe et interne tellement profonde qu'il ne puisse plusse produire le moindre phénomène physiologique dans les centres cérébraux, la mort s'ensuivrait. Les impressions cénesthésiques fondamentales peuvent être plus ou moins atténuées, mais elles persistent toujours assez pour que les fonctions vitales s'accomplissent, et en partie aussi les fonctions de nutrition.
Quant aux sensations périphériques, elles causent également une modification légère — aussi légère qu'on voudra — dans les centres respectifs des organes d'où elles émanent, et cette modification laisse certainement une image, très faible assurément, dans les centres psychiques. Il y a lieu en effet de considérer, d'une part l'intensité de la sensation et la force de l'image qui en résulte, et de l'autre la façon dont elle se transmet. Or, dans l'hystérie, les troubles sont purement fonctionnels. Il n'y a aucune lésion matérielle. Les voies de transmission ne sont donc pas coupées. Si faible qu'on le suppose, le courant nerveux peut donc se propager. Les centres récepteurs de G 0 (cerveau organique) étant dans un état de fonctionnement très amoindri, réagissant très peu aux excitations qui l'atteignent, ne transmettent aux centres G P (cerveau psychique) qu'une excitation extrêmement faible aussi. Si nous supposons ces derniers indemnes, les images qui s'y formeront seront aussi faibles que si l'excitation périphérique avait été très légère et avait à peine ébranlé les
CP
centres G O.Ces images faibles, et incapables par conséquent d'arriver à l'état conscient, viendront s'ajouter aux images identiques comme nature déjà fixées en G P, mais celles-ci plus fortes, plus anciennes, domineront complètement les nouvelles. Si nous ajoutons à cela que les centres G P eux-mêmes ne sont jamais indemnes, mais participent toujours pour une plus ou moins grande part au trouble hystérique général, il faudra bien convenir que ces images paraîtront encore plus faibles à côté des anciennes, et seront presque entièrement négligeables pour la constitution de la personnalité psychique, complète. Voyons maintenant ce qui va se passer quand les centres sont seulement engourdis (fig. 20). Nous pouvons considérer la ligne AB comme le niveau auquel doit atteindre l'impression nerveuse pour être consciente en G 0, et de même la ligne irrégulière F G comme le niveau que doivent atteindre les impressions parties de G 0 pour se grouper avec les images anciennes de G P, sur lesquelles elles se déposent en quelque sorte par couches stratifiées. Par contre, les p a lignes D E et H I sont le niveau au-
dessous duquel il y a anesthésie totale et absence complète de per ception. Nous figurerons par des lignes pointillées les impressions qui ne sont pas assez fortes pour être perçues consciemment en G P. La hauteur des couches FGIH et ABED mesure les différents degrés de la sensibilité depuis l'anesthésie jusqu'à la perception consciente. Lorsque l'hystérie frappe les centres cérébraux et les engourdit, les endort plus ou moins, nous pouvons avoir une idée de ce qui se passe par la figure 20.
Les impressions parties de la périphérie atteignent les centres organiques de G 0, mais d'une façon incomplète et inégale. L'excitation qui part très affaiblie de ces divers centres atteint les centres psychiques G P au-dessous du niveau des images conscientes précédemment fixées, et cela en raison de leur plus faible intensité. Elles n'ajoutent donc aucun élément nouveau à la personnalité dont le niveau F G reste le même. Elles ont cependant renforcé plus ou moins les images de même nature qu'elles. Mais les images anciennes étant plus fortes que les actuelles, celles-ci se trouvent masquées, et il en résulte que la personnalité n'est pour ainsi dire pas modifiée.
ccc T M
Fig. 20.
Anesthésie et subconscience.
Ht
Maintenant que nous avons vu comment se formaient à un moment donné nos deux personnalités actuelle et totale, la conscience de notre moi actuel, et la conscience de notre moi complet présent et passé, comment en un mot se fait l'unité de notre personnalité et sa continuité, examinons comment se développe notre personnalité complète sous l'influence des acquisitions continuelles que fait notre cerveau psychique. La figure ci-jointe va nous le montrer (fig. 21 ) .
Les sensations qui atteignent nos centres cérébraux organiques sont de deux ordres : les unes très faibles ne sont pas perçues par la conscience actuelle et vont former des images subconscientes dans les centres psychiques ; les autres arrivent à l'état conscient et forment dans les centres psychiques des images conscientes au moment même où elles se produisent. Mais elles passent bientôt à l'état subconscient par suite de la superposition d'autres images de nouvelle formation. Il se produit ainsi une stratification des images. Mais tandis que les images primitivement subconscientes ne peuvent jamais redevenir conscientes, celles au contraire qui ont été conscientes au moment de leur production peuvent repasser à l'état conscient sous diverses influences, et principalement par association avec de nouvelles images conscientes de même ordre.
Représentons le cerveau organique CO parla figure a b c d. S'il a son fonctionnement normal, c'est-à-dire s'il a sa sensibilité normale, on peut lui considérer deux parties séparées par une ligne ef : l'une efcd représentant les sensations trop faibles pour être conscientes, l'autre abef représentant les sensations conscientes, e f marquant ainsi le seuil de la conscience des sensations actuelles. Ces sensations vont former dans le cerveau psychique des images dontlesunes sont subconscientes e'f'c'd', et les autres conscientes a' b' e' f au
moment où elles se produisent, et nous avons une figure a' b' c' d' représentant notre personnalité actuelle. Je suppose que ces deux
Cf>
Co
Fig. 21. — Personnalité normale en voie de développement.
Les hachures obliques représentent les images conscientes ; les hachures horizontales les images devenues subconscientes.
50i NATURE DE l/HYSTÉRIE
figures représentent la somme des sensations et des images qui se produisent pendant un an. L'année suivante, le cerveau organique étant toujours normal, le seuil de la conscience est toujours le même. Je suppose pour la simplification de la figure que la somme des sensations subconscientes et conscientes soit la même, et que le rapport de ces deux ordres de sensations reste aussi le même. Nous aurons alors la ligne f h qui représentera le seuil de la conscience ; les sensations affleurant à la surface f h, et représentées par f h d k, seront subconscientes comme e f c d, celles affleurant à la surface b g, représentées par b g f h seront conscientes comme ab e f. Où vont-elles former des images dans le cerveau psychique? Toutes les images conscientes sont devenues subconscientes. Le seuil de la conscience personnelle est au niveau où elle finissait précédemment, en 6' g' sur la même ligne que a' b'. Si on pouvait admettre que le cerveau psychique cessât tout d'un coup d'acquérir de nouvelles images conscientes, on verrait que la personnalité ne serait alors composée que d'images subconscientes, les unes d'emblée, les autres secondairement. Mais les sensations parties du cerveau organique viennent former de nouvelles images. Les unes b g fh sont conscientes et viennent se superposer aux anciennes à partir de b' g', et sont représentées par la figure b' g" l m ; les autres subconscientes fhdk ne peuvent que rester sous-jacentes à la conscience et viennent se mêler aux images f' h' d' k' représentant les images & d' f' e' qui ne peuvent jamais être ramenées à l'état conscient, et sont par conséquent négligeables au point de vue de notre conception du moi complet. Et ainsi de suite, de sorte qu'au bout de dix ans par exemple, la personnalité qui était la première année composée de a' b' d d', dont a' b' e' f seulement d'images conscientes et capables de le redevenir, sera composée de a'' b" c" d" dans lesquelles il y aura lieu de distinguer : d'abord les images subconscientes d'emblée représentées par c'" d'" e" /""', ensuite celles qui, après avoir été conscientes, sont devenues de plus en plus subconscientes et sont représentées par e'" f'" g'" h'", et enfin les images conscientes nouvellement acquises pendantle cours de ladixième année et représentées par a"'b"'g'"h'"((ig. 21).
Je reprends la première partie de la figure précédente pour représenter un état de personnalité, et je suppose maintenant qu'à un moment donné le cerveau s'anesthésie. Les sensations g h n o qui devraient normalement être conscientes sont subconcientes (fig. 22). Elles constituent cependant des acquisitions nouvelles, mais ces acquisitions se présentent sous forme d'images subconscientes mn' o'p', m n' représentant le niveau auquel correspondent les images
conscientes avant que l'anesthésie soit survenue. D'autre part les images précédemment conscientes b' g' Im sont devenues subconscientes g' q m ?ï, comme cela se produit normalement. De sorte que toute la personnalité n'est plus composée que d'images subconscientes. En outre, le cerveau psychique étant lui-même sujet à s'anesthésier, c'est-à-dire à s'engourdir, les sensations g n o h, déjà subconscientes, venues du cerveau organique, y produisent une impression affaiblie et des images d'autant moins conscientes m n' o' p' ; en même temps les images qui normalement passent à l'état subconscient g' q m n' sont beaucoup plus difficiles à ramener, non seulement à la conscience, ce qui n'est plus possible, mais au degré de subconscience qu'elles devraient présenter. A partir de l'état de personnalité d' k' l m, la personnalité devient donc subconsciente.
Mais si on rend alors la sensibilité normale au cerveau organique, toutes les sensations actuelles dépassant os, seuil de la conscience, étant conscientes vont apporter à la personnalité leur contingent d'images conscientes, qui vont venir se superposer aux précédentes subconscientes de l'état /c'w" o' p'. Si on fait ensuite la même opération pour le cerveau psychique, ce sont les images anciennes devenues subconscientes d' k' l m, représentées clans la nouvelle personnalité n" v p" t" en voie de formation, qui vont être ramenées les premières à leur état de subconscience normale. Il va donc arriver un moment où la personnalité va ,être composée de toutes ces images revenues à leur état normal, et des images provenant à tout moment des sensations actuelles. Or nous voyons qu'il a existé antérieurement un état absolument identique dans lequel toutes les sensations actuelles pouvaient, comme en ce moment, produire dans les centres, psychiques des images conscientes, et où les
subconscientes étaient en même quantité et avaient la même intensité qu'actuellement. Cet état identique, c'est celui représenté par d' k' 1 m, quand il est arrivé à son maximum d'acquisitions nouvelles.
CP
co
Fig. 22. — Régression brusque de la personnalité. Les hachures obliques indiquent les sensations devenuessubconscientes,et les horizontales les sensations conscientes '.
1 Sur la ligne verticale n" n' lire la lettre q en face de g'.
au niveau l m. Au-dessous de ce niveau toutes les images sont devenues de plus en plus subconscientes et avaient en fin de compte un certain degré du subconscience déterminé. Il en est de même maintenant. Ces images subconscientes le sont devenues beaucoup plus dans l'état de personnalité kf n" o' p'. Elles redeviennent dans le nouvel état ri' r' pi s' — lequel va s'augmenter, à partir de p' s', de toutes les acquisitions nouvelles fournies par les sensations superposées h os — ce qu'elles étaient alors, et ce qu'elles auraient dû rester. Leur nombre n'a pas varié, naturellement, et leur intensité est redevenue la même. Le sujet est donc exactement dans les mêmes conditions personnelles; les images m ri o' p', représentées dans son nouvel état par ri m' p s', étant relativement à toutes les autres dans un degré beaucoup plus profond de subconscience, ne participent pas à la formation de la personnalité. Il se croit alors dans les mêmes conditions qu'au moment où il se trouvait en l m. Il y a régression de sa personnalité : il a le même âge qu'alors, et tout ce qu'il a appris depuis est pour lui lettre morte. Toute la période de son existence correspondant à o' p' est subconsciente et lui reste par conséquent inconnue.
Mais, comme nous l'avons vu, les images correspondant à cette période ne sont subconscientes que parce que le centre où elles se formaient était anesthésié. En recouvrant sa sensibilité, ces images vont se réveiller comme lui et nous allons voir la lacune ri m' p' s' se combler peu à peu, et tous les états successifs qui ont pu se produire dans la personnalité pendant la période m ri o' p' réapparaître. Le raccordement des images ri m' avec les images conscientes qui se déposent au-dessus de p' s' va donc se faire et le sujet va ainsi, en recouvrant la sensibilité de son cerveau repasser successivement par toutes les phases de son existence. La régression correspond au moment où les sensations et les images ont commencé en plus où moins grand nombre et à un degré plus ou moins sérieux à devenir subconscientes.
Cette pathogénie convient aux cas les plus nombreux où le sujet, sous l'influence du retour de la sensibilité organique, puis cérébrale, rétrograde brusquement comme personnalité, puis progresse et récupère avec sa sensibilité normale tous ses souvenirs, depuis les plus anciens du début de sa maladie jusqu'aux plus récenls, et arrive ainsi à l'état actuel, époque à laquelle il se réveille dans son état normal. Si pendant la période subconsciente quelques images ont été par trop affaiblies et même tout à fait inconscientes, elles ne peuvent reparaître à leur état normal, et c'est ainsi que l'on constate des lacunes si fréquentes dans la mémoire des hystériques, même après leur guérison,
lacunes portant quelquefois sur une période assez longue et correspondant toujours à leurs phases de maladie les plus graves, c'est-àdire celles où l'anesthésie était le plus complète et où le vigilambulisme était le plus développé.
Voilà, en général, comment les choses se passent, comment la régression se produit, quand on fait recouvrer rapidement la sensibilité à un sujet anesthésique. Mais la régression, au lieu de se faire par un saut brusque de l'âge actuel à un âge antérieur, peut se faire lentement et par échelons, s'éloignant de plus en plus de l'époque actuelle. Le sujet passera de vingt à dix-neuf ans, puis à dix-huit, dix-sept, etc. , et arrivé à douze ans par exemple, la progression se fera dans l'ordre inverse. Pour être moins fréquent, le cas se montre assez souvent pour mériter une explication particulière. Ne se serait-il montré qu'une fois, il faudrait quand même en trouver la raison, car rien dans l'hystérie n'est livré au hasard.
Un schéma va nous permettre de nous en rendre compte (fig. 523). Je suppose qu'arrivé à un état de personnalité a b c d, un sujet devienne anesthésique du cerveau pendant trois ans par exemple. Je lui rends à ce moment sa sensibilité.
Sa personnalité dans l'état habituel d'anesthésie, est composée, comme précédemment, d'images subconscientes b' h' d' ë correspondant à l'ancien état normal a b c cl, mais dont l'état de subconscience s'est aggravé par suite de l'anesthésie des centres psychiques, et d'images subconsciences d' ë k l correspondant aux acquisitions des trois années précédentes et qui ne sont subconscientes qu'à cause de cette anesthésie cérébrale. Admettons que leur état de subconscience soit peu profond, et moindre que celui des images b' h' d' ë. Ce sont elles qui disparaîtront les premières sous l'influence du retour de la sensibilité cérébrale, et comme elles présentent la même gradation décroissante de k l à d' ë que les anciennes de d' ë à b' h', il s'ensuit que c'est à partir de k l qu'elles vont se montrer ; et successivement jusqu'à d' ë . Il y a donc régression lente, rétrograde, si j'osais accoler cette épi-
Fit
£. 23. — Régression de la personnalité par échelons1.
1 Lire sur cette figure cd au lieu de ca, kl au lieu de k e, et#'o'au lieu de g'o.
thète à celle de régression. Mais pourquoi le sujet, en recouvrant ainsi ses souvenirs d'une façon rétrograde, ne les conserve-t-il pas? Pourquoi, arrivé aux souvenirs de la deuxième année de sa maladie, oublie-t-il ceux de la troisième qu'il vient de passer en revue? Pourquoi, arrivé en d' é, se trouve-t-il revenu à l'époque où il était en c d, et à partir de ce moment recommence-t-il à passer en revue, dans leur ordre naturel cette fois, tous ses souvenirs?
Voici l'explication qui me paraît la plus rationnelle. Si, dans le cas précédent, il se trouve tout à coup reporté à la période du début de sa maladie, c'est que le mode de réveil des images s'est fait d'une façon différente et que cette différence tient à leur différence même d'état subconscient. Dans le cas de régression brusque en effet, les images contenues dans d'e'kl sont de plus en plus inconscientes en marchant de d'e' vers kl ; elles sont, de plus, dans un état de subconscience inférieur à celui des images contenues dans b'h'd'e'. Ce sont donc celles-ci qui vont se réveiller les premières. C'est alors que, à un moment donné, il pourra se trouver un état de personnalité identique à celui de abcd, composé des mêmes images et ayant la même aptitude à en acquérir consciemment de nouvelles. Dans le cas actuel, c'est le contraire. Ce sont les images contenues dans d'e'kl, qui sont moins ou aussi subconscientes que celles b'h'd'e'. De plus, l'état maladif étant resté stationnaire, ou même étant amélioré, leur gradation croissante de subconscience va de kl h d'e', c'est-à-dire dans le même sens que celles de b'h'd'e'. Elles vont donc se réveiller, d'une part avant ou en même temps que celles b'h'd'e', et d'autre part en procédant des plus récentes aux plus anciennes. Dans ces conditions, on voit que la personnalité normale ne peut pas se reconstituer et que tous les souvenirs qui reparaissent ne sont que des épiphénomènes transitoires. Il n'a existé à aucun moment un état de personnalité constitué par une sensibilité organique normale, un état* subconscient d'un certain nombre seulement d'images anciennes, et la conscience nette d'un certain nombre d'autres. Il se forme à tout moment un état de personnalité présente. Soit, par exemple, les images g'o' se rapportant aux faits qui sont venus impressionner le sujet en go. Ces images se rapportant à des phénomènes survenus à une certaine époque donneront au sujet la croyance qu'il est à cette époque. Mais sa conscience personnelle ne sera pas modifiée. Il n'y aura pas combinaison de ces images avec les anciennes, leur ordre de retour n'étant pas identique à celui de leur production. Toutes ces images surgissant ainsi, et étant la reproduction d'acquisitions nouvelles, donneront au sujet l'impression d'être réellement nouvelles, et par conséquent celles qui sont venues avant devraient lui
paraître logiquement plus anciennes Or, en réalité, elles correspondent à des faits postérieurs. Le sujet ne peut donc les assimiler à un état de personnalité quelconque. Sa vie lui apparaîtrait alors, si cela arrivait, comme à rebours enfce qui concerne les acquisitions postérieures à sa maladie, et dans l'ordre naturel pour les acquisitions antérieures à cette maladie. Aussi considère-t-il purement et simplement chaque série d'images g'o' en quelque sorte dans l'espace et non dans le temps. Elles n'ont aucun lien avec les images qui les ont suivies réellement et viennent de se réveiller avant elles ; elles n'en ont pas davantage avec celles qui les ont précédées réellement et vont cependant ne se réveiller qu'après. Quand enfin le sujet en arrive aux images d'ë qui se sont produites au moment où il avait sa personnalité abcd, il se trouve ramené à cet état comme dans le premier cas que j'ai exposé au début. Mais sa sensibilité et sa personnalité ne sont pas complètes, malgré ce retour successif et indépendant des images de son existence passée. En continuant à sentir de plus en plus, ces images se réveillent de nouveau, mais cette fois dans leur ordre normal. La personnalité se reconstitue alors d'une façon régulière comme précédemment. Tout dépend, on le voit, de l'ordre de gradation subconsciente des images d'ëk l et de leur rapport de subconscience avec celles b'h'd'ë.
Mais un autre cas se présente assez souvent : la régression, au lieu de se faire complètement en une seule fois, soit par le premier procédé, soit par le second, s'effectue en deux ou plusieurs temps. A la suite du retour de la sensibilité et de la personnalité qui paraissent complètes, et de perte consécutive delà sensibilité sous une influence ou sous une autre, on voit, dans une nouvelle séance de sensibilisation, la régression remonter plus loin dans l'existence du sujet. On est en même temps généralement averti de ce qui va se produire par des souvenirs qu'il vous raconte touchant des périodes antérieures à la première régression, périodes dans lesquelles il a déjà présenté des troubles hystériques et où, par conséquent, sa personnalité a été subconsciente. Cette réapparition spontanée des souvenirs précédant une régression plus complète de la personnalité indique bien qu'il s'agit là d'un phénomène naturel, physiologique et mérite d'être remarqué à l'appui de ma thèse. Elle est d'ailleurs l'ébauche de cette régression, l'esprit du sujet se reportant malgré lui à une période antérieure de son existence, et la lui faisant ainsi revivre par la mémoire.
Voici comment les choses peuvent s'expliquer. Je suppose (fig. 24) un sujet ayant, en 1881, sa personnalité normale et sa sensibilité
complète, abcd. En 1882, il devient anesthésique et subconscient. Puis progressivement, il recouvre sa sensibilité organique. En 1883 sa personnalité est redevenue eilj, et est constituée par ses images anciennes restées subconscientes ehld' égales à bdeh, laissées par la personnalité abcd, et par les acquisitions conscientes gikj redevenues possibles parle retour de la sensibilité organique. Quant aux images hd'gk laissées par dfhg et qui étaient subconscientes, elles paraissent complètement effacées entre ces deux ordres d'images, et ne reprennent pas toute leur intensité. 11 n'y a pas guérison, mais seulement amélioration, malgré l'intégrité réelle de la sensibilité organique et même de la personnalité psychique, et à la première occasion le cerveau s'anesthésie de nouveau et donne lieu à l'état de personnalité Imop en 1884.
Je procède alors à la restauration rapide de la sensibilité en 1885. La sensibilité organique reparaît d'abord. Toutes les images laissées par gikj, de subconscientes deviennent conscientes, de sorte que, à un moment donné, comme dans le premier cas, le sujet se retrouve dans un état de personnalité identique à celui représenté par eilj, en 1883. La personnalité se trouve composée des images subconscientes normales pqtu, représentant elgk, et de tnus, qui sont dans le même état de conscience que gikj. Mais les images nsor, représentant les images jmno, perçues subconsciemment en 1884, sont absentes encore. En continuant à ressentir, le sujet recouvre donc
correspondant au niveau ij auquel, il se trouvait quand elles ont commencé à devenir subconscientes et auquel il lui semble être revenu. Lapersonnalitéjogor est alors normale et va pouvoir s'augmenter de toutes les acquisitions sensitives et sensorielles qui vont venir sesuperposer à or en oryz. Mais les anciennes images dhfg de la période de maladie et de subconscience antérieure, de 1882, qui sont représentées par vxtu dans cette personnalité de 1885, ne sont toujours pas revenues à leur état normal. Nous nous trouvons donc ramenés au cas suivant. La personnalité étant normale, sauf ce qui correspond à 1882, le retour de la sensibilité n'a plus à réveiller que les images de cette période. Or, dans le réveil d'ensemble du cerveau au moment de la première régression, elles ont participé plus ou moins à ce réveil. Et la
ces images à partir de ns <i è e / j> or