‹ Genève et Charles Emmanuel Ier, 1589-1591Chapitre 14 sur 16 · RETRAITE DE SANCY · texte numérisé non relu

RETRAITE DE SANCY

Si^NTRE temps (jiiitrv s't'Iait mis en mai--

p^)@> elle ; il s'en allait nn peu à Taventiire, g^^^ eomme Sancy et (rautres capitaines de

Henri 1\ . .Nos doeiiments ne laissent aiu un doute sur les étrano(>s indécisions qui se manii'estaient dans rarmée du iloi ; on dii'ait (|uo c]ia(|iie capitaine agissait à sa guise, sui\aiil son impulsion personiudle. l'.n i('alité il n'y avait pas de commamlemenl supérieur, aucun j)lan d'ensend)le |)oiir les opérations. Le mari'chal d'Aumoiil a\ail pioiiiis de se rendre en Bour-

gogne à la rencontre de Guitry; il n'eu fait rien : Guitry s'empare de quelques places fortes en Bourgogne, à la demande de M. de Tavannes, mais celui-ci, qui avait promis de l'aider et de l'accompagner en Bresse, le plante là brusquement. Voilà Guitry dans le plus lamentable embarras ; il ne peut persister dans son dessein de passer en Bresse, car il n'a pas d'artillerie et le moindre siège paralyserait son année. Dans ces conditions, il prend le parti de se rendre à Genève, semblable à un oiseau battu par l'orage qui se réfugie où il peut. Le 2G janvier Guitry est à La Sarraz et il écrit au Conseil pour 1 informer ([u il a 1 intention de l'air(^ passer l'infanterie de Nvon à Hermance : il demande qu On pi'épare des barques en nombre suffisant pour la traversée du lac. C'était fort l)ien. mais le capitaine français avait compté sans la bise, une bise d'iiiver, violente et impitoyable, qui rendit la traversée impossible. 11 fallut cbanger d'itinéraire.

Le 2!) janviei' le Conseil se réunil à la première» lieure pour picudre ses dispositions en vue de l'ai'riv<'e des botes annoncés. 11 fallait recevoir non seulciueut les troupes de ("luitrv. mais (Micore

«les compagnies suisses cantonnées dans le pavs de Gex et que Sancy voulait faire passer dans le (^.hablais. La bise étant toujours très violente, ces troupes ne pouvaient traverser le lac. Le Conseil envoya Roset et Varro à la porte de Cornavin pour recevoir les compagnies suisses « gracieusement » et le Registre ajoute : « s'ils se veulent rafraîchir « et disner. qu'ils seront les bienvenus. » Le mot de rafraîchir était assurément de trop, car au mois de janvier la bise est glaciale et les soldats devaient être plus pressés de se réchauiVer que de se i-afraichir. Remarquons en passant que la population genevoise était encore mal disposée pour les Suisses, si bien que le Conseil crut prudent de prendre la décision suivante, très significative : « qu'il y ait des S"^* aux places pour empêcher le « peuple de mal parler des Souisses. » Le peuple n'oubliait pas et ne pouvait pardonner la retraite lamentable des régiments bernois, qui avait été suivie du massacre de Bonne.

Le 30 janvier Guitry, arrivé de la veille, se présenta au Conseil pour lui faire connaître la mission dont le Roi l'avait chargé « pour l'avancement de cest Estât et le service de S. M. « Il

exprima en même lemps les legrels tie Henri I\ (le ii"a\()ir [)U setoiirii- [jIus toi (ienéve. Le coupable.célail le maréchal d Aiunoiit l'I aussi, comme il I ortiinaire. le man(|ue d arjrent, « quelques deniers qui ont l'ailly. » L allocution tie (iuili v se terminait à peu prés dans les mêmes termes (pie toutes celles de Sancy : « J'aurai besoin, disait-il. « de plusieurs petites choses. » On savait ce cpie c^la voulait dire, (juitrv conclut eu demandant que le Conseil déléjçuât quelques-uns de ses membres pourprendie part à une conférence à laquelle il ass siérait lui-même avec Sancy. Lurbiiçny et Coiilbrtrien : il sagissait de prendre des résolutions en vue de la prompte reprise des hostilités. Le Premier Svndic s'empressa de remercier le maréchal de camp ' de ses témoignages afFeclueux.

Nous nous reprocherions de passer sous silence un inciileiit (|iii iiioiiti e jusqu'à l'évidence combien les Genevois de 1591 étaient chatouilleux et intraitables (|uaiid leur indépendance était en jeu. \ lîeine le bruit coiiiail (pi ils avaient des velléités de se jet<*i- dans |i— bras de la

' (Tesl le lilrc <|iif lui ;iv;iil ciuifcT»- llcnri IV

1 liiiice ; c t'Iail iiif\;Kl; ce tjui élail \iai. i- esl tju<' l*'s (ienevois lu' vimlaient ni d»' la tutelle du lîoi. ni <iii pairoiiage (le Messieurs de Berne. Dr («uilry était nanti d'une eoniniission de Henri datée du camp de Cleiinont le 2i sej)teml)re LilK) ; dans ce docunieni il était dit (|ue le léu Roi avait pris (ieiiève en protection : le secrétaiie d'Etat lit remarquer à (ïuilrv ([ue Ilevol. le fonctionnairi' roval. s'était tr(»m[)é et (|ue le tiaité ne contenait nullement le mot protection, niais bien coiiseri'aff'on, ce (|ui était lori dillérent. C était dire expressément : nous n'enten<lons élre les sujets d'aucun souverain et si nous repoussons les prétentions des Duc s de Savoie, nous n entendons pas devenir les protéiçésdn Ro- de France, (iuitry s excusa en disant (|ue l;i chose n avait pas d importance et (|ue la suite le prouveiait : il pria le Secrétaii-e d Etat de déclarer au (Conseil (|u<' le Roi poilait \ine lelle allection a la lîepuhlique (|u il en ferait paraître les ellels.

Par suite de l'arrivée de Guitiv les opérations militaires allaient être repiises avec aclivif»' et entrain, mais la situation restait aussi dillicile (|iie par le passé : l'argent laisail toujours dé-

faut. Le 'M) janvier, le jour même où (luitry se présente au Conseil, on annonce que la cavalerie ne veut pas se mettre en route sans ai'gent ; elle veut c[ue Messieurs de (lenève lui garantissent la solde pour le passé comme pour l'avenir. Le Conseil, fort emiiarrassé, répondit en termes vagues et évasifs (pie, si les gens du Roi ne payaient pas la solde, il la payerait lui-même, selon les ressources qu'il aurait à sa disposition ef le Registre ajoute : « Et quant aux paouvres de 1 infanterie, qu'on leur donne quelque chose pour les faire partir et ([u'on le promette de mesmes (|u'à la cavalerie. »

Il parait que les troupes se contentèrent des maigres à comptes que leur oll'rait le Conseil, car le P' février [o\)\ les mercenaires de (îuilry et les Suisses de Sancy (|uitlêrenl la \ ille pour se diriger vers le Chablais. Guiti-y avait |)our lieutenant le S' d'Anglure d'Aulr icoui', et sa petite armée se composait, suivant de Thou, de 'M)() chevaux et de 1.500 fantassins'; (|uanl à Saucy, il amenait avec lui les 1000 ou 1200 Suisses (|ui xciiaieni du pays

' De Thon, /Jisloirc Uni^'erselle . lo. VII!. p. 26.

de Gex. La petite armée était accompagnée de cinq pièces d'artillerie, celles qui avaient été prises par les Genevois à Versoix. Le froid était intense et on pouvait croire que des soldats, même aguerris, mais mal payés et à peine nourris, souffriraient cruellement des rigueurs de la saison. L'armée se dirigea de suite sur Thonon, qui était défendu par une petite garnison de 250 hommes. Cette poignée de soldats, sommée de se rendre, eut le courage de refuser. A vrai dire, c étail un acte d'héroïsme inutile ; la ville était à peine fortifiée et hors (l'état de résister à des troupes nonihreuses et aguerries, accompagnées d'artillerie. Les soldats de Sancy et de Guitry ne tardèrent pas à se rendre mailres de la ville, qui fut livrée an pillage. Nos soldats, dit de Thou, commirent des cruautés inouïes ; la garnison fut passée au tll de l'épée, sauf quatrevingts ou quatre-vingt-dix hommes, qui réussirent à s'échapper et se réfugièrent dans le château de Thonon. où commandait un capitaine nommé Compois. Ce dernier, sommé à son tour de livicr la place, ne répondit que par des mousquetades, de sorte (|u'il fallut commencer un siège en règle. Le château de Thonon a\ait ét(' construit

dans (rexcellentes coiulitions ; on assure que la muraille, c|ni était de pierre de taille et de briques, mesurait plus de sept pieds aux endroits où elle était la plus mince. Les assiégeants, après avoir tiré une centaine de coups de canon sans réussir à l'aire brèche, se décidèrent à employer un moyen plus ellicace. Le 5 février, une mine fit sauter une partie du château avec une trentaine d'assiégés ; prolonger la résistance eût été une folie inutile'; ce qui restait de la garnison se décida à capituler. Les conditions accordées furent honorables; le gouverneur et trois ofliciers sortireni du château avec l'épée et le poignard ; les cinquante soldats qui restaient se retirèrent, mais sans armes, ni l^agages, et prirent le cliemin de Bonne. De Thou raconte (|ue les vainqueui-s trouvèrent dans le château des pi-A)visions de bouche en graïule f|uantité, dont on lil monter l(> prix à GOOO écus d'oi- ! 11 y a sans (b)ule (b' Texagéralion dans ce détail, mais la pé^

' j)aiis Mlle Iclli e iidrosscc iiii Conseil, (iiiili y l'ccoiinail (|U(î (I les cmiemis sont si opiniâtres (lu'ils oui défendu le bourg jusqu ;i l'exU-éinité. » lieg. C'ons. do Gcn('\'i'. <ln 'i févi-iei-.

nurie clo vivres était telle dans toute la contrée que les prix devaient être lort élevés.

Maîtresse de Thonon, l'armée victorieuse poursuivit son chemin sui- Evian. Dans Tenceinte de celte petite ville, si cocjuettemenl située au hoi-d du lac, se trouvait un vieux château, où commandait Honvillars, au|)aravant gouverneur tlu fort de Monlmélian. La garnison était composée de trois cents hommes, cnii avaient fortifié toutes les avenues de la place. Le î> ou le 10 l'é\ rier. au nom du Roi, Sancy et (iuitry sommèrent la garnison de se rendre, mais celle-ci ne ré|)ondit que par des huées et des mousquelades. Alors on ou\rit le feu contre le faubourg. (|ui elail lortilié, et après deux jours île canonnade, on s'en lendil maître. Le pétard fut ensuite ap[)li(|ué à la |)orte tie la ville ; elle fut enfoncée et les troupes pui-enl pénétrer dans l'intérieur de la ville. (>e fut alors une scène navrante ; les soldats se livrèienl aux pires excès; la ville fut ahsolumejil saccagée. Gautier raconte (|ue les vainc|ueins poussèrent leur rage de destruction jusqu'à enlever les poutres et les planchers des maisons, les fenêtres et les portes avec leurs ferrures: ils vendirent les

meubles jusqu'au dernier clou à des habitants de la rive vaudoise et Chevalier, qui rapporta le fait au ("onseil, constate qu'aucun meuble ne fut vendu à Genève. Lorsque la soldatesque eut achevé son œuvre de pillage, elle menaça les malheureux habitants de mettre le feu à la ville ; ils ne purent se soustraire à cette nouvelle calamité qu'en s'engageant à payer une rançon de 2000 écus et, comme garantie de l'engagement, ils durent remettre aux vainqueurs dix-huit otages. Il restait à se rendre maitre du château d'Evian ; Bonvillars, le gouverneur, ne faisait pas mine de se rendre, d'autant plus que la place était en état de résister à un siège ; il était difficile de faire brèche a\ ec le canon et, comme le château s'élevail dans un endroit marécageux et près du lac, on ne pouvait le miiïer ; d'autre part la garnison était pourvue de vivres et de munitions pour plusieurs mois. Bonvillars s'attendait, paraît-il, à être promptemcnt secouru ; on annonçait qu'Aniédée, bâtard de Savoie, et de Sonnaz rassemblaient en hâte des troupes pour rej)rendre l'offensive. Bonvillars manqua de constance ; les assiégeants l'inf|uietaienl par de fréquentes attaques et il finit par

se décider à rendre la place ; la garnison sorlil armes el bajoues sauves.

L'armée royale, s'élani emparée de Thonon et d'Kvian, pouvait se considérer comme maîtresse tlu Cliablais, mais, dès le 8 février, (iiiitry, dans line conversation avec Chevalier, reconnut que l'armée ne pourrait se maintenir longtemps en Savoie; c'élail toujours l'argent qui manquait absolument. Sancy harcelait la Seigneurie de ses demandes, sans vouloir comprendre (|ue Genève était épuisée par deux années de guerre. Le 12 février, Sancy écril au Conseil pour le prier de lui faire délivrer jusqu'à 1000 coupes de grains pour la subsistance de ses troupes. Le Conseil refuse en alléguant 1 impossibilité où il se trouve de faire le sacrifice demandé. On aurait tort de supposer que le Conseil fût mal disposé; en effet, Sancy ayant réussi à obtenir tie l'argent de quelques particuliers de Lausanne, le Conseil avait consenti à le cautionner. A ce moment, la signature de Sancy ne valait guère mieux que celle d'un négociant en déconfiture et nous pouvons nous demander si le Conseil ne se trouva pas dans la suite obligé de rembourser aux particu-

liers de Lausanne les sommes qu'ils avaient bénévolement prêtées à Sancy ; cela nous parait plus que probable; à vrai dire. Sancy ne laissait que de médiocres souvenirs |)artout où il passait. Quelques jours auparavant. (Jlhevalier s'était rendu en mission à Strasbourg pour régulariser un emprunt de 20.000 florins contracté |)ar Sancv et rien n est plus piquant (|ue le l aïqjort de Cbevalier inséré au Registre du 14 lévrier. 11 avait été question de faire interveuir Henri W comme débiteur avec le cautionnement de la Hépuijlique. mais 1 ambassadeur Sillery avait écrit (|u il ne serait pas tie la tlignité du lîoi de France de bailler caution. » En efîét. ou se représente assez dillicilcnient le Roi de 1 rauce se faisan I cnulioniier par la petite lle|)ubli(|ue de (ienéve! Q)iiant à se couleuler île la sigualiire de Sancv, les édiles de Strasbourg n fn xouiaieni pas entendre parler, et ils s"ex|)riméreiit eu lernu^s li-és aigres sur le com|)te du iavoii de llenii l\, (jiii. c< disaieulils. leiii a liailli' lani de paroles el (| u il commandoil M hagneles. icmime si Mi^ssieiirs de Strasbourg esloieni sid)iecls du Moi.» Comme on le \oil. Sancv sClail l'ail connailre a Strasbourg a

peu près sous le même jour qu'à (lenève ; il s'élait montré beau parleur, promettant monts et merveilles, cherchant à payer d'audace et à conduire les gens à la baguette. A Strasboui-çr Sancy était percé à jour et il fallut finalement que l'obligation fût passée au nom de Genève ; la République dut assumer les charges d'un |)rèt de six ans au cinq pour cent

En réalité, la situation était sans issue. Les ofénéi'aux français s'en allaient à l aventure. prenant villes et châteaux, mais il leur était impossible de se maintenir, faute de vivres et d'argent. Aigris et mécontents, ils reportaient toute leur mauvaise humeur sur le Conseil de Genève, qui était luimême hors d'état de leur venir* en aide. Dès le 8 février Guitry dit très franchement à Chevalier (|u'il n est pas à pi-évoii- que l'armée [)uisse subsister longtemps en Savoie. Lurbigny, qui a voulu accomplir jusqu'au bout son devoir de soldat, a suivi l'armée en Chablais, mais il se décourage, refuse la commission de mestre de camp qui lui est offerte, et se retire.

' I^'obligation fut signée à Evian ; voy. Porte/'. Iiist.. n" 213i, Arrhives de Genève.

Au milieu de toutes les difficultés qui l'assaillaieiil, Saucy devenait très irritable et nerveux, ce qui se coni|)rend aisément. Dans les derniers jours de février, Chevalier et Chabrey se rendirent en mission à Evian el au retour ils firent rap|)ort le 2 mars sur Tenlrevue qu'ils a^aient eue avec Sancy et Guitry. Dans ce rapport, dont le résumé figure au Registre du Conseil, le caractère et la physionomie des interlocuteurs et notamment de Sancy se détachent comme en un tableau. Sancy ne décolère pas et à tout propos il «, s'eistomache contre Messeigneurs de Genève. » Chevalier et Chabi ey font de leur mieux pour le calmer. Entre eux s'enffagfe un dialooue fort animé, dont le Registre nous permet de reprodilire. pt*esque textuellement les termes :

- <( Il faut de Targent, dit Sancy, il faut des moyens « |)our entretenir Farmée. Je ne puis le dissimuler, « je suis très mécontent. J'ai été à Genève trois <( jours, j'ai parlé à ces Seigneurs. Ils n'oatifien ré- « solu, je m'en suis revenu sans résolutionJll n'y a « chose plus sûre que cette partie de Montbéliard »

' Il s'agissail d'une créance à recouvrer ;\ Montbéliard el que Sancy avait remise au Conseil.

Là dessus les magistrats genevois le prient de les écouter avec quelque patience ; ils déclarent qu'ils avaient disposé de la moitié de la partie de Montbéliard, que Saucy avait reçu 700 coupes de blé, que Messieurs de Genève font tout ce qu'ils peuvent :

« Oui, répond Sancy, vous laites tout ce que « vous pouvez, mais vous nous laissez tout sur les « bras ; depuis (|ue nous sommes par deçà, vous « ne faites rien, en somme. Il faut que vous vous « chargiez de payer la moitié des 200 coupes de « blé que je dois à François Villain et je payerai « l'autre moitié. »

Les (ienevois répondirent qu'ils n'avaient aucun mandat pour ce paiement. La question capitale, c'était de savoir dans quelle direction on allait conduire l'armée. Le Chablais était conquisi, mais il était impossible de se maintenir dans une région rançonnée et pillée. 11 fallait aller plus loin et la discussion qui s'engagea à ce sujet' montre toute l'indécision des généraux français. Les deux délégués de Genève dirent que l'avis du Conseil était de faire une tentative contre le fort de Bonne ; Sancy répondit que Bonne était mieux fortifié

qu'on ne le croyait, mais qu'on pouvait cependant tenter quelque chose, que tout le pays à Tentour était « mangé ». Guitry fut d'un avis difterent ; il se prononça pour une expédition du côté de La Perrière et du Vuache, afin de continuer sur la Grande Cluse et vers Seyssel ; puis ce fut le tour de Conforgien, qui voulait se diriger du côté de Ternier. Finalement il fut résolu que l'armée quitterait Evian sans délai et se dirigerait sur Bonne. Que fallait-il faire d'Evian qu'on allait abandonner ? Sancy proposa d'y laisser une garnison, mais son avis ne prévalut pas ; il fut décidé que la place serait démantelée et que le château serait rasé.

Comme on le voit, il y avait beaucoup d'hésitation parmi les chefs militaires, qui ne savaient quel parti prendre. L'argent manquant pour payer la solde, il en résultait un lamentable désarroi. Le 5 mars Sancy demande au Conseil de lui avancer 1350 écus sur la rançon à recouvrer des pi'isonniers d'Evian; le Conseil refuse, mais dans la même séance il est appelé à se prononcer sur une demande qui montre tout ce (|u'il y avait de sans gène et même d'effronterie dans le caractère de Sancv. L'ay:ent de Henri W demandait tout

uniment au Conseil que toutes les sommes que les citoyens et bourgeois consentiraient à promettre pour le service de S. M. fussent privilégiées ; en autres termes, si un particulier s'engageait à prêter une somme quelconque à Sancy, les créanciers de ce particulier, fut-ce même la Seigneurie, étaient déchus du droit de faire opposition. Pour motiver une exception exorbitante. Sancy ajoutait : « Estant question de la délivrance du pays, dont s'ensuivra le repos et tranquillité de ceste République, ce qui sera très agréable à S. M. » Si pareille concession pouvait être très agréable à S. M., elle le fut moins aux magistrats genevois; quel que fût leur désir devenir en aide à .Sancy. ils ne pouvaient consentir à octroyer un .semblable privilège. Le Conseil prit la seule décision qu'il pouvait prendre : on permet à ceux qui voudront s'obliger de le faire et ceux qui promettront de payer seront contraints de s'acquitter, mais du reste on n'accorde point le privilège demandé.

L'avis qui avait prévalu au Conseil de guerre était de se diriger sur Bonne. Dans les premiers jours de mars, l'armée se mit en marche, traînant

avec elle deux pièces de canon ; elle avançait lentement et péniblement, car les chemins étaient défoncés par des pluies récentes ; ajoutons que les soldats étaient démoralisés par les privations. Chevalier, qui s'était rendu au-devant de Guitry, fit rapport au Conseil sur ce qu'il avait vu ; en chemin il avait rencontré des soldats qui se débandaient ; il leur avait demandé s'ils avaient congé de M. de Guitry ; ils lui répondirent rudement qu'ils n'avaient que faire de M. de Guitry. Chevalier, ayant continué sa route, arriva à Cranve, au pied lies Voirons, et rencontra Conforgien, qui lui dit sans détour : « Je sais bien aise que vous soyez venu pour constater tout ce désordre ; les soldats disent ((u'on ne les |)aie pas et prennent ce prétexte pour se débander. » Chevalier répondit que le lendemain il parlerait aux soldats ; il h^s lit assembler et dut constater avec stu|)eur que de cinq compagnies il ne restait plus que soixante hommes. 11 tenta de les exhorter, tle les ramener par la douceui", mais ventre alfamé n'a pas d'oreille ; ils se |)laignirenl <nie h^s nouveaux-venus avaient eu « ([uel(|ue curée », tandis qu'eux-mêmes avaient été kiissés de côlé. I^jiiliu, comme ils se

mutinaient. Chevalier leur demanda de lui fournir la liste de ceux ()ui voulaient rester au service de la Seigneurie. Tous se firent porter sur la liste, mais cela n'empêcha pas les désertions de se multiplier.

Il n'y avait pas, semble-t-il, grand'chose à espérer d'une armée ainsi démoralisée et qui manquait du nécessaire, et cependant elle sut se ressaisir et. au moment décisif, elle lit face à l'ennemi avec la plus grande bravoure.

Aussitôt arrivés vers Boringe. Sancy et Guitry investirent le château de Polinge, dont la garnison se rendit, dès qu'elle vit les canons braqués, mais ce léger succès n'était que la préface de la retraite. Amédée. bâtard de .Savoie, s'avançait avec huit cents cuirassiers a cheval et quatre mille fantassins. Italiens, Espagnols et Savoyards ; il était accompagné d'un brillant état-major, dans le<|uel figuraient Olivarez. le marquis de Treffort, de Sonnaz. le comte de Chàteauneuf. Sancy et Guitry estimèrent qu'ils ne pouvaient, sans imprudence et témérité, livrer bataille ; ils tiécidèrent de battre en retraite et renvovèrent l'artillerie à Genève.

Dans le camp ennemi, les chefs n'étaient pas d'accord sur la ligne de conduite à suivre ; Olivarez, vieux capitaine qui commandait les Espagnols, était d'avis d'attendre une occasion favorable pour surprendre l'armée royale ; Don Amédée se prononça dans le même sens, mais Sonnaz, le marquis de Treffort et Châteauneuf, qui, suivant Gautier, avaient plus de feu que de plomb dans la tête, insistèrent pour l'action immédiate, « allé- « guant qu'il y avait plus d'honneur et d'avantage « à châtier les F'rançais-qu'à attendre qu'ils se retin rasseni de leur bon gré. » Comme il arrive souvent, ce fut l'avis le plus téméraire qui prévalut ; Sonna/,, qui l'avait soutenu, devait en être l'une des premières victimes. Sancy et Guitry n'étant pas en force, retii'èrent les garnisons de Polinge et d'Aizery et se replièrent en deçà de la Menoge, vers Annemasse et Ville-la-Grand ; de son côté. Don Amédée lit rétablir le pont de Boringe, passa l'Arve et vint se poster à La Bergue et à Lucinge. Les ofliciers qui commandaient les troupes royales et genevoises furent très bien inspirés dans la circonstance ; ils connaissaient leur infériorité numérique, et n'ayant pas l'avantage du

iionil)re, ils y suppléèrent par le choix du terrain. Le 12 mors 1591, ils vinrent se ranger vers Monthoux, convaincus que l'armée de Don Amédée, quoique deux fois plus forte, n'oserait les attaquer; niais ;i peine l'armée royale et genevoise eut-elle pris position que cinq cents mousquetaires de Don Amédée fondirent sur un régiment français, qui avait commencé à se retrancher au bas du coteau. Les Français, surpris par l'attaque soudaine, plièreiil ; aussilôt (niitry envoya pour les soutenir trois à quati'e cents arquebusiers des réginients de Chantai et de Saint-Chéron, ainsi que trois compagnies du baron de Saint-Kémy ; ce que voyant, Don Amédée et Olivarez firent avancer un détachement de Ireize cents arquebusiers et mousquetaires ([ui gagna les taillis, les fossés et les barricades. A ce moment, l'action devint générale; Sonnaz et Treffort survinrent à la tète de leur cavalerie pour appuyer les arquebusiers et mousquetaires ; tandis qu'ils franchissaient à la file une grosse haie, Conforgien les attaqua si à propos qu'il réussit à les cidbuter; il les poursuivit l'épée dans les reins jusqu'au point où se trouvait concentré le ffros de l'armée ducale, avec Don Amédée

et Olivarez. D'autre part, les régiments français (le Chantai et de Saint-Chéron avaient de nouveau attaqué les treize cents arquebusiers el mousquetaires de l armée ducale, qui opposèrent une vive et opiniâtre résistance, mais lorsqu'ils virent leur cavalerie en déroute. Espagnols et Napolitains commencèrent à plier et rejoignirent les trois mille hommes de Don Amédée, (|ui étaient restés immobiles jusqu'à ce moment et c|ui étaient protégés par un fossé, par un tertre el par des haies. Ces troupes fraîches ne se pressèrent pas d'entrer en lice, et la nuit qui arrivait uni lin au combat. En fait, l'armée royale restait maîtresse du terrain, puisque dans la nuit les troupes du Duc de Savoie rebroussèrent chemin, repassèrent à Boringe, dont elles abattirent le pont, de peur d'être poursuivies ; elles avaient perdu dans le combat de Monthoux trois cents hommes, et dans le nombre une centaine de gentilshommes, entre autres De Sonna/, I un de ceux qui avaient le plus vivenu-nt conseillé de livrer bataille.

f.'aiinét' rovale, (|u<iique inférieure en nombre, avait remporté dans la plaine de .Monthoux un bi'illanf succès. piiis(|n ClIe axait contraint Von-

nemi à se retirer ; ce succès fui le deruier. Las et découragés, Sancy et Guitry ne songeaient plus qu'à rentrer en France avec leurs troupes; dès le 12 mars, ils disent à Chevalier qu'ils désirent « se retirer par une porte et passer par l'autre sans s'arrester. » Pour motiver leur départ, ils allèguent qu'ils n'ont ni argent, ni vivres, ([u'oa leur avait promis de l'argent d'Italie, mais que cet argent n'est pas venu. Guitry met en cause Lesdiguière, qui, dit-il. l a Iraiii. Le Conseil chercha, naturellement, à retenir ses hôtes et alliés, mais nous doutons fort qu'il le fit avec beaucoup (Teiitrain et de conviction. Les incessantes exigences des capitaines français flevaieiit lui londre singulièrement difficile sa tâche quotidienne et il n'aurait pu retenir les troupes auxiliaires qu'au prix de nouveaux sacrifices que la République n'était pas en état de supporter. Le 24 mars Sancy, Guitry et Conforgien partirent avec leurs troupes, se rendant en Franche-Comté par le bailliage de Romainmotier ; le Conseil leur avait demandé de désigner un officier expérimenté pour prendre, après leur départ, le commandement des troupes de Genève; Guitry fil agréer son frère

cadet, Abdias de Ghaumont, seigneur de Bêrtichères. Que valait cet officier? Nous l'ignorons; mais Th. de Bèze ne paraît pas l'avoir eu en haute estime, car le 13 mars il déclara au Conseil qu'il tenait ce Ghaumont « pour grand yvrogne, « non pas qu'il s'enyvre, mais il enyvre tous les « autres. » Ge n'était pas d'un bon augure, si les hostilités devaient continuer; mais heureusement l'horizon allait s'éclaircir pour Genève. Gharles- Emmanuel était trop occupé en Provence pour concentrer ses regards sur Genève ; comme le remarque avec raison Gautier, les occupations que le Duc se donna en Provence contribuèrent au salut de Genève ; Charles-Emmanuel lâcha la proie pour l'ombre. 11 y eut, sans doute, des retours offensifs de l'ennemi, mais Genève n'eut plus à courir les dangers redoutables auxquels elle avait été exposée de 1589 à 1591. Plus tard, en 1594, une trêve durable fut conclue entre Genève et le Duc, trêve bienfaisante qui rendit la tranquillité à nos contrées jusqu'à la sinistre nuit de l'Escalade.

Nous arrêtons ici notre narration. La période comprise entre les années 1589 et 1591 peut être considérée comme la période héroïque de l'histoire

de Genève; nous avons cherché de notre mieux à la faire revivre ; tantôt nos lecteurs ont pénétré au sein des Conseils pour assister aux délibérations ; tantôt ils ont accompagné Roset ou Manlich dans leurs délicates et pénibles missions; tantôt ils ont [)u suivre argoulets ou gens de pied sur le champ de bataille. La poésie du passé est dans l'intensité mystérieuse de la vie et de l'action, dans l'effort soutenu de la volonté. A cet égard, est-il rien de plus saisissant et de plus dramatique que cette lutte obstinée de trois années entre la conception républicaine et l'idéal monarchique ! A aucune autre époque, sauf au moment de l'Escalade, les Genevois n'eurent à déployer autant de vertus civiques, d'énergie et de constance, pour triompher de l'ennemi. Quand on étudie l'histoire de ces années d'angoisse, on ne sait ce qu'il faut le plus admirer, ou Tintelligence supérieure et l'habileté consommée déployées par les négociateurs de Genève, ou la bravoure des troupes dans les combats. Abandonnée par les Bernois, mal sectourue par Henri IV, la petite République dut puiser dans son propre sein toute la force morale nécessaire pour supporter la guerre cl pour en

sortir victorieuse. Exemple mémorable de ce que peut accomplir la volonté humaine, quand elle s'appuie sur des convictions profondes et sur un patriotisme sincère.

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