‹ Genève et Charles Emmanuel Ier, 1589-1591Chapitre 13 sur 16 · SANCY A GENÈVE. — IL CONDUIT LES TROUPES EN FAUCIGNY · texte numérisé non relu

SANCY A GENÈVE. — IL CONDUIT LES TROUPES EN FAUCIGNY

andis que Genève voyait avec défiance et inf|iiiétude affluer ceux qui devaient la secourir, Conforgien continuait à harceler Fennemi par d'incessantes sorties. Le 15 décembre, il quitta la ville avec de la cavalerie et quatre compagnies d'infanterie pour aller surprendre la garnison du fort de S'^-Catherine. Le fort était situé sur une éminence et dominait la contrée ; les Savoyards virent d'assez loin approcher le petit corps d'armée et ils distinguèrent Conforgien, qui n'avait pour toute escorte qu'un guide, Fiollet Lienne. A ce moment Conforgien

courut le plus grand danger; en effet, des cavaliers sortirent du fort, cherchant à entourer le général ; ils ne savaient pas, dit-on, à qui ils avaient à faire; néanmoins, suivant l'expression pittoresque de Goulard, ils lui chaussèrent de près les éperons et sans l'adresse de Rollet Lienne, Conforgien était troussé, autrement dit tué ou prisonnier. La troupe genevoise, qui s'était approchée du fort, fut accueillie à coups de canon; elle se décida à rentrer en ville, lorsqu'elle eut constaté que la garnison du fort se refusait à affronter le combat.

L'hiver était rigoureux : le 18 décembre et les jours suivants, le froid intense et la neige empêchèrent toute opération militaire, et cependant quelques cavaliers et fantassins ne craignirent pas, deux nuits de suite, d'aller harasser les défenseurs du fort de S"'-Catherine ; dans Tune de ces téméraires équipées, ils donnèrent jusqu'à trois alarmes successives et Goulard constate à cette occasion que « les plus eschauffez avoyent Ijien de la peine à se défendre tlu froid. ])icquant iusques au vif. » A vrai dire c'étaient encore les soldats de Sonzy qui souffraient le plus, n'étant ni nourris, ni chauffés, ni même couchés convenablement ; aussi cherchaient-

ils à s'enfuir, eu se dévalant du haut de la terrasse. Le gouverneur eu était réduit à les retenir de force, eu faisant construire par les paysans du voisinage une haute palissade formant enceinte close. Quel effort sérieux, quelle besogne utile, pouvaiton attendre d'une troupe mercenaire, énervée et découragée, qui. au milieu des privations ou des souffrances, n avait pas même pour la soutenir le sentiment d'un devoir à accomplir.

Le 22 décembre, une animation exceptionnelle tlut régner dans les rues de la ville. L'arrivée de Sancy était annoncée et les oUiciers français. Lurbigny et Conforgien. avaient exprimé le désir qu'on lui fit une réception solennelle et que l'artillerie du boulevard de Cornaviu saluât son entrée. Ainsi donc, le 22 décembre, vers midi, toutes les compagnies de cavalerie et d'infanterie, sauf celles qui étaient de garde, sortirent de la ville se rendant au devant de Sancy. Il y avait, outre les volontaires, les sept enseignes de Célérier, (i renoble. Jaques, La Pierre. Beral, Bossey et ^'auclair : puis venaient les six cornettes, celle des Albanais, les deux (le gens d'armes sous les ordres de Chevalier et de Chapeaurouge, enfin les trois

cornettes d'argoulets de Pelissari, de Desbordes et de Baudichon. Cette petite armée escorta Sancy, qui fit son entrée au bruit du canon des remparts.

Dès que Sancy fut arrivé, les Syndics Chabrey et Andrion se rendirent auprès de lui pour le complimenter au nom de la Seigneurie. L'entrevue fut cordiale et Sancy, avec son exubérance coutumière, déclara qu'il venait à Genève, non par commandement du Roi, mais pour obéir à son impulsion personnelle, afin de rendre tous services à la République et d'aider les magistrats de tout son pouvoir. Peu après cette courte entrevue, Sancy fit demander audience au Conseil; une ibis introduit dans la salle des délibérations, Sancy prononça une allocution que le secrétaire d'Etat, par une heureuse inspiration, nous a conservée textuellement ; voici comment s'exprima le soldat diplomate :

« ^lagnifiques Seigneurs,

Ceux qui ci-devant ont été députés par vous en Allemagne et autres lieux où j'ai eu la bonne fortune de les rencontrer peuvent vous avoir témoigné le soin que j'ai toujours eu de vous soulager dans les affaires de cette guerre, dont je suis l'au-

teur. Ayant été employé par le Roi pour vos affaires, je nie considérais comme ayant des obligations particulières pour votre bien et pour votre soulagement et aussitôt que Dieu m'a donné quelque moyen de vous prouver ma bonne volonté, j'en ai saisi l'occasion, comme M. Roset peut vous en avoir témoigné. Je suis venu ici, non par permission du Roi, mais comme votre ami, pour vous offrir tout ce que Dieu me donnera de moyens, afindem'employer pour votre salut. Dès le début de cette guerre vous avez acquis tant d'honneur et de louange que vous n'avez pas occasion de regretter de vous y être engagés, lors même que vous en avez reçu du mal; encore moins aurez-vous ci-après l'occasion de le regretter, puisque je n'ai d'autre volonté que de vous agrandir. Je ne suis pas venu pour troubler vos conseils. Si Dieu vous a bénis dans ces commencements, je veux engager ma vie et mon honneur que les moyens ne vous manqueront pas pour la suite, autant qu'ils manqueront à l'ennemi, mais j'espère que vous n'aurez pas besoin de continuer la guerre, si Dieu nous fait la grâce d'acquérir de la réputation. Je vous assure derechef que les moyens ne manqueront point. »

Courtisan consommé, Sancy couvrait de fleurs le Conseil et la République; il prodiguait les promesses avec d'autant plus d'elTusion qu'il se savait hors d'état de les tenir. Il excellait à jeter de la poudre aux yeux, sachant qu'il avait aiï'aire à des hommes de bonne foi qui le croiraient sur parole. Nous ne tarderons pas à constater l'étrange duplicité du personnage qui promettait monts et merveilles et qui en réalité n'avait qu'un objectif, c'était d'extorquer quelque somme d'argent. Il tombait mal, car le Conseil était lui-même réduit aux expédients.

Le Conseil, séduit par les belles paroles et les prévenances de son hôte, le remercia de ses bonnes intentions et chargea le Syndic Chabrey, les S""' Chenelat. Varro et Roset, de se mettre en rapport avec lui : « Au reste, ajoute le Registre, qu'on luy face présent d'une truicte avec le vin. » C'était la politesse qu'on faisait habituellement aux hôtes de marque.

Dès le 24 décembre il y eut au logis de M. de Sancy une conférence à laquelle assistèrent les magistrats genevois désignés plus haut, ainsi que Lurbigny, Conforgien, Th. de Bèze, Chandieu et le

S"" De la Violette. Sancy répéta qu'il n'avait d'autre désir et d'autre préoccupation que de secourir et délivrer Genève, queDieulmawaitmiraculeusement envoyé quelques secours de deniers* et qu'il avait à sa disposition des ressources nouvelles. Au cours de cette conférence Sancy fît grand étalage des forces qu'il amenait ; il avait levé cinq compagnies de Suisses et il faisait venir trois cents chevaux; d'autre part il avait acheté du blé, de la poudre, des boulets, des chevaux d'artillerie, etc. ; tout était donc pour le mieux ; il suffisait que Messieurs de Genève fissent de leur côté un effort décisif : « Je sais bien, dit Sancy, que vous n'avez guère de ressources, et moi-même je suis déjà engagé pour le Roi pour une somme de 100,000 écus ; je ne puis donc faire davantage ; je vous prie de faire en sorte de payer vos anciennes compagnies d'infanierie et de cavalerie et je vous décharge du reste. Je n'aurai de répit que lorsque je vous aurai mis en repos et lorsque j'aurai agrandi votre territoire. »

C'étaient toujours les mêmes paroles dorées et

* Il n'y avait point de miracle du tout; Sancy avait enlevé aux Espagnols un convoi d'argent.

les délégués du Conseil ne pouvaient que se montrer reconnaissants, mais le moment était venu de s'expliquer et les délégués du Conseil n imitèrent pas leur interlocuteur en cherchant à lui jeter de la poudre aux yeux. Ils lui dirent tout uniment : les moyens nous manquent complètement ; nous n'avons ni blé. ni argent, ni munitions, et il nous est de toute impossibilité de payer. C'était catégorique; Lurljigny, Conforgien. Th. de Bèze et Chandieu intervinrent pour appuyer Sancy en demandant que le Conseil fit un eflort suprême.

Le résultat de la conférence tut aussitôt communiqué au Conseil, qui chargea trois de ses membres de se rendre auprès de Sancy pour lui exposer derechef «notre impossibilité. » Ils devaient ajouter néanmoins qu'on s'efforcerait de payer pour le mois la solde des anciennes compagnies. Lorsque la décision du Conseil fut communiquée au général français, il ne put réj)rimer son irritation ; il se démasqua; lui qui venait de dire qu'il était prêt à sacrifier sa vie et ses biens pour la Répu- })lique. il s'écria presque bi utaleiuent : « Puisque vous n'avez pas les moyens, ni moi non plus, il faut donc (|ue je m on retourne. »

Les délégués du Conseil s'efForcèrent de le calmer et il finit par se radoucir: « Puisqu'il en « est ainsi, dit-il, je vais aviser ; j'ai donné de Tar- « gent pour acheter du blé, niais je vais le faire « redemander en toute hâte. Que Messieurs de « Genève pourvoient à la solde de la troupe ; ils se « rembourseront sur le prêt de Strasbourg. »

L'impatience et le dépit de Sancy se comprennent aisément ; il avait cherché à tromper les magistrats genevois, en leur faisant croire qu'il disposait de ressources considérables et maintenant le fin renard se voyait pris dans ses propres filets : « Vous n'avez rien, dit-il. je n'ai rien non plus; il ne me reste qu'à m'en retourner. » Cela ressemblait un peu à une scène de vaudeville. Le 22 décembre Sancy avait prononcé devant le Conseil sa belle harangue, pleine de compliments et de flatteries ; le 25 il écrit à Sillery : « J'ay trouvé tous « ces messieurs de très bonne volonté de se servir « de nous et ne nous rien bailler. Je ne m'estonne « pas si ces messieurs ne trouvent point de purga- « toire ; il est en ceste ville pour ceux qui ont « aftaire à eux. » Le 29 décembre il écrit encore: « Ceux de Genève doresnavant ne font estât de rien

desbourser... Il n'y a point faulte parmy eux de gens qui tiennent le party d'Espaigne jusques à avoir esté dict, en pleine hostellerye, que les roys de France n'ont jamais entrepris la protection de la ville de Genève qu'en l'intention de l'opprimer... Nous avons besoing de la situation de leur ville pour nos affaires ; aultre chose n'en tirerons nous^ »

Il eût été difficile d'être plus injuste; dans toute cette affaire le caractère du personnage se montre sous son vrai jour, nullement séduisant. Sancy se pose en victime et c'étaient au contraire les Genevois qui avaient le droit de se plaindre. Nous l avons vu se présenter devant le Conseil, en déclarant avec une effusion de commande qu'il était prêt à sacrifier sa vie et ses biens pour le salut de la République et sa correspondance confidentielle nous prouve ([u'il cherchait avant tout à obtenir un secours financier d'une République ruinée par la guerre. Au surplus, si dans ses lettres il exhale sa mauvaise humeur, il n'en obtient pas moins du

' Extraits de la correspondance de Sancy avec 1 Ambassadeur Sillery, cités par M. F. De Crue, dans son livre Henri IV et les députés de Genève. Chevalier et Chapeaurouge, p. 30.

Conseil un service appréciable, c'était de cautionner Henri IV à Strasbourg. La petite République de Genève couvrant la signature du Roi de France, ce n'est point banal assurément. Le Conseil se fit un peu tirer Toreille; il accepta de prime abord de se porter garant pour la moitié de la somme, soit 10,000 florins, puis, sur de nouvelles et vives instances de Sancy, il fut décidé qu'on répondrait pour la somme entière de 20,000 florins et le conseiller Maillet se rendit à Strasbourg pour régulariser l'opération, mais Messieurs de Strasbourg, qui connaissaient sans doute la situation précaire et obérée de Genève, ne voulurent pas se contenter de la signature du Conseil et demandèrent, comme supplément de garantie, le cautionnement des Bernois Nous ignorons quel fut le dénouement de cette curieuse affaire et nous voulons croire que ce cautionnement se liquida sans dommage pour les finances de la République.

L'arrivée à Genève de Sancy et des troupes qui l'accompagnaient avait eu une conséquence à laquelle nul ne s'attendait. Tout à coup les gouver-

' Voir au Registre du Conseil les détails relatifs à cette négociation. 25 et 30 dt-cembre 1590, l*"" et 7 janvier 1591.

nements de Berne et de Zurich s'aperçurent que la France commençait à exercer à Genève une influence inquiétante pour eux. En Suisse on comprenait fort bien l'importance politique et stratégique de Genève, comme porte d'entrée du pays, et on suivait d'un œil jaloux et défiant les faits et gestes de Sancy. Le seul moyen de contrecarrer ce dernier, c'était de trouver une solution du conflit avec le Duc. Le gouvernement de Zurich prit les devants et à la fin de décembre il annonça qu'il convoquait à Baden une conférence pour le 10 janvier 15l'l. afin de trouver le moyen d apaiser « les longs dancriers et troubles. » Les Bernois appuyèrent la proposition et engagèrent Genève à se faire représenter, mais ils laissèrent percer leur inquiétude et leur appréhension à propos des troupes étrangères qui s'établissaient à (ienève. Le gouvernement bernois, dans sa dépêche, attire l'attention du Conseil sur tous les étrangers qui séjournent à Genève et notamment sur les farouches Albanais qui appartiennent à une nation très hostile à la religion et aux libertés des Genevois : le gouvernement bernois ajoute :

« Entre ceux qui se disent .Mbanois. il y en a

qui ont sen i à voslre et nostre ennemi le Duc de Savoie) et aydé de tout leur pouvoir à vous nuire. » Puis vient une discrète, mais transparente allusion à Sancy qui, à ce moment, n était guère en odeur de sainteté à Berne :

« Entre les serviteurs de S. M. s'en peut bien trouver qui. soubs le nom et prétexte de leur maistre. cerchent leur profit particulier et occasion d'assouvir leur ambition. »

Le gouvernement bernois concluait en recommandant au Conseil de se tenir sur ses gardes et de ne pas se fier aux mercenaires étrangers qui occupaient Genève et qui pouvaient fort bien tenter par un coup de main de se rendre maîtres de la ville. En réalité, on croyait à Berne que l'influence française était toute puissante à Genève et que la République était sur le point de se jeter dans les bras du Roi * ! A coup sûr. le gouvernement bernois avait fait ce qu il fallait pour livrer Genève à l'influence de Henri l\ . N'avait-il

' Au commencement du mois de janvier 1591, Roset et Maillet écrivent de Berne qn ils ont eu à démentir un brait d'après lequel Genève serait sur le point de se rendre au Roi « on en danger de semblable chose. » Beg. Cons. de Genève, 13 janvier 1.591.

pas, par le traité de Nyon, abandonné la République au Duc de Savoie, mais il y avait chez les Genevois une si indomptable énergie, une telle passion pour la liberté, qu'ils n'entendaient pas mieux se soumettre au Roi qu'au Duc.

Le Conseil de Genève prit en bonne part la communication du gouvernement bernois, le remercia de sa sollicitude et lui déclara qu'il n'y avait rien à craindre, que les mercenaires étrangers n'étaient pas en nombre suHisant pour mettre la ville en danger, qu'au surplus M. de Sancy en répondait. Comme on le voit, le Conseil affichait la plus grande confiance dans le caractère de Sancv. A distance, nous pouvons trouver cette confiance exagérée; Sancy était un politique dénué de scrupule, qui servait les intérêts du Roi, non ceux de Genève. Heureusement, dans l'occurrence, les intérêts des uns et des autres se trouvaient connexes. Il n'en subsiste pas moins que Sancy en prenait fort à son aise et se comportait comme un homme auquel on n'ose i-ien refuser. Ainsi il faisait prêter serment aux soldats d'être fidèles à Dieu, au Roi, à Messieurs de Genève et à luimême. La chose parut étrange, d'autant plus que

Sancy n'était lié par aucun serment à la Seigneurie. La question fut portée devant le Conseil, à la suite (le certaines observations ou de quelques murmures. Le magistrat trouva sans doute que le procédé était peu correct, mais n'osa pas aller plus loin : « Arresté, dit le Registre, qu'on n'en face point de semblant ' ».

Pendant les derniers jours de décembre, il y eut de fréquentes conférences entre les membres du Conseil et les ofliciers français, Conforgien, Lurbigny et Sancy, pour fixer l'ordre des opérations militaires qu'il convenait tl'entreprendre. Il y avait urgence; on ne pouvait songer à garder les troupes dans l'inaction, même au gros de l'hivei-, car on a\ ait peu de vivres et encore moins d'argent. Comme dit le proverbe, la faim fait sortir le loup du bois; il fallait faire vivre le soldat aux dépens de l'ennemi. Le 28 décembre, Sancy est prêt à entrer en campagne, mais dans quelles conditions, hélas ! D'abord il n'a pas d'artillerie et il

' Ce sont sans doute des faits de ce genre qui avaient altiro l'attention et éveillé les inquiétudes des Bernois. Sancy se plaignit qu'on écrivît de Genève à Berne pour donner certains avis et pour « le rendre suspect ». (Reg. Cuius. de Genève, séance du 30 déc. 1590 |

demande au Conseil de lui prêter trois canons pour aller battre le château de Boringe; puis il lui faut de l'argent, les compagnies veulent être payées; autrement les soldats déclarent qu'ils ne sortiront pas. Le Conseil arrête de payer la solde « au mieux qu'on pourra, » moitié en argent, moitié en marques. Ce n'est pas tout ; le 29 décembre, Sancy revient à la charge ; cette fois, c'est pour demander qu'on lui prête 100 coupes de froment et 100 coupes de seigle, qu'il promet de remplacer; le Conseil ne pouvait refuser; il décide de prêter 200 coupes de seigle, mais il ne montre qu'une confiance limitée, car il met au prêt la condition qu'il y ait un répondant, une caution.

Sancy se proposait de reprendre en Faucigny les positions et les places que les Genevois avaient occupées au début de la guerre. Les compagnies qu'il avait sous ses ordres formaient un effectif d'environ 2000 combattants. Il prit les chamj)S un jeudi soir, le M décem])re 15!)0; il avait divisé sa petite armée en deux colonnes; l'une suivit avec l'artillerie la rive droite de l'Arve, l'autre la rive gauche. Au milieu de la nuit, après une marche forcée, lesdeux colonnes se trouvèrent réunies aux

abords du pont et du château de Boi'inge. Dans cette longue nuit d'hiver, les soldats de Sancy ne songeaient guère à fêter Tannée nouvelle.

Les préparatifs de l'expédition n'avaient pas été si discrets que l'ennemi ne fût averti. D'Annecy et de Runiilly étaient arrivés à La Roche environ 300 lanciers Napolitains et Espagnols, suivis de quelques arquebusiers à cheval et de 5 ou 6 compagnies d'infanterie. Ces troupes, pleines d'entrain et de confiance, arrivèrent à La Roche le 1"' janvier 1591. Entre temps, au point du jour, Sancy et les odiciers qui l'accompagnaient avaient fait mettre en batterie contre le château de Boringe les trois pièces de canon qu'ils avaient amenées. De leur côté, les troupes ducales avaient quitté de bonne heure La Roche et s'avançaient vers Magny, petit hameau tout voisin de Boringe, où Sancy avait établi son quartier général. Si l'on en croit les mémoires du temps, les Ducaux se tenaient pour assurés de la victoire et s'avançaient en poussant « des huées épouvantables. » Les olïiciers qui commandaient à Magny, Bracciaduro, le comte Porto et Nasi, firent aussitôt sonner la charge pour rassembler le petit nombre de

soldats qu'ils avaient à leur disposition, car le gros de la troupe était devant le château de Boringe. L'historien de Thou * raconte que, surpris par cette attaque soudaine, Bracciaduro s'avisa d'un stratagème presque enfantin, mais qui lui réussit ; afin de stimuler le courage et l'ardeur de ses soldats, il leur fit croire qu'il arrivait du renfort du côté opposé et que l'ennemi allait être pris entre deux feux. Il paraît que la nouvelle se répandit jusque dans les rangs ennemis et détermina une panique. Les Espagnols, se croyant à la veille d'être enveloppés et cernés, prirent la fuite et Bracciaduro put rire à son aise du succès de sa ruse. Le capitaine qui commandait les troupes ducales, un Espagnol nommé Christophe de Guevara, tomba dans la mêlée et les Espagnols furent poursuivis, l'épée dans les reins, jusqu'à un bois voisin de La Roche. Dans cette action de courte durée, soixante lanciers espagnols ou milanais

' A partir des derniers joui-s de décembre, le journal si animé et si instructif de Goulard nous fait défaut ; d'autre part, le Registre du Conseil ne contient que de simples allusions au siège de Boringe ; ce sont les Mémoires de la Ligue et / Histoire Universelle de J.-A. de Thou, tome VIII, qui nous renseignent un peu complètement sur les épisodes de 1591.

étaient restés sur le carreau ; l'ennemi perdit quarante chevaux, avec force armes et bagage ; quant aux troupes de Sancy, elles n'avaient perdu que deux hommes.

Les troupes qui avaient poursuivi les fuyards Espagnols jusqu'aux portes de La Roche vinrent ensuite renforcer les rangs de celles qui assiégeaient le château de Boringe. Pendant toute la journée du 1" janvier 1591, l'artillerie battit la place avec vigueur, mais les assiégés tenaient bon; ce ne fut que le 2 janvier (ju'ils commencèrent à perdre courage et offrirent de capituler sous certaines conditions ; celles-ci ayant été jugées inacceptables, Sancy somma la garnison de se rendre à discrétion, menaçant « de passer tout au fil de « l'épée, si la place était emportée d'assaut (de « Thouj. » Les assiégés prirent alors le parti de fuir ; par une porte latérale, ils gagnèrent le pont d'Arve.

Que fallait-il faire du château de Boringe ? Sancy estima qu'il y avait lieu non seulement de le garder, mais de le renforcer. Le 3 janvier, il écrit au Conseil que la place de Boringe lui paraît de telle importance pour le bien de Genève qu'il se décide à la compléter en la munissant de trois

bastions : il a l intention d'y laisser une garnison composée d une compagnie de gens de pied et de dix-huit ou vingt chevaux : pendant quatre ou cinq jours, le gros de l armëe ne s'éloignera pas. afin de protéger au besoin contre toute attaque les travailleurs qui seront employés aux fortifications. Tout cela était séduisant, mais la lettre de Sancy se terminait, comme toujours, par une demande. Il annonçait qu'il cherchei'ait à nourrir la troupe sur le pavsan. et en attendant il priait le Conseil tle lui envoyer sans délai 30 ou 40 coupes de froment et une douzaine d arquebuses à croc. Le Conseil se rangea à l avis de Sancv. mais décida de ne lui envoyer que 20 coupes de froment et quatre arquebuses à croc. La petite garnison installée à Boringe ne tarda pas à faire une sortie et elle tua vingt-cinq ou trente Espagnols, qui s'étaient aventurés trop près du château.

Ce qui frappe dans le récit de cette courte campagne de janvier, c'est que Sancy et les officiers (|ui l'accompagnaient n avaient aucun plan arrêté d'avance; ils allaient à 1 aventure, sans savoir exactement ce qu'ils voulaient faire. Pourquoi s'attaquent-ils au château de Boringe plutôt {|u'au

fort (le Bonne ou de Sainte-Catherine, on Tignore, mais comment expliquer qu'après avoir décidé de fortifier Boringe, Sancy change d'idée quelques jours après et découvre qu'il est difïicile de se maintenir dans cette place qui est située trop avant dans le Faucigny; non seulement il prend le parti d'abandonner Boringe, mais encore de le démolir, et cela huit jours après avoir décidé de le fortifier davantage. Evidemment Sancy et ses officiers étaient en proie à une grande incertitude. Au surplus, Sancy transmettait au Conseil des nouvelles d une exactitude plus que douteuse. Le lecteur en jugera par le fait suivant : le 7 janvier le Conseil reçoit de Sancy une dépèche annonçant que «les ennemis sont ^ondus» et le même jour les troupes rentrent à Genève, « d'autant, dit le Registre, que l'ennemy est fort en Faucigny et que M. de Sancy prétend les mener delà d'Arve'. » Dans ^on Discours sur l'occurrence de ses

' On lit en effet à la date du 9 janvier ce qui suit : « a esté rapporté que les trouppes revindrent avant-hier (soit le 7 janvier), d'autant que l'ennemy est fort en Foucigny et que M. de Sancy prétend les mener delà d Arve et demande qu'on leur baille deux mois (pièces de canons) assavoir apvril et octobre, arresté qu'on les baille. »

affaires p. 172) Sancy évalue à 9000 piétons et 200 chevaux l eftectif de l armée du Duc récemment accourue de Chambéry et il ajoute qu'il n'avait pas le tiers de ce nomljre à lui opposer. C est possible, mais Sancy ne pouvait invoquer ce motif pour battre en retraite ; en effet, l armée ducale ne fit son apparition dans nos parages qu un mois après. En réalité Sancy ramena ses troupes à Genève pour le simple motif qu'elles se mutinaient, n'étant pas payées. Ajoutons que, pour comble de malchance, Sancy venait d'être victime d'un vol assez important; étant à Bàle. il avait fait enlever dans la forêt de Rheinfelden une somme de cent mille écus d'or destinés au lîoi d'Espagne; il est pro])able qu'il ne lui restait plus grand'chose de cette grosse somme, mais ce qui restait tenta la cupidité de son entourage et l'argent pris aux Espagnols ou aux Ligueurs passa dans la poche de quelque domestique de Sancy. Le Conseil dut s'occuper de rechercher le coupable et fit arrêter plusieurs familiers de Sancy et notamment son trésorier, nommé Doni. Quoi(|u'il en soit, le général dij)lomate, (|ui le 9 janvier demandait des canons pour « aller delà d'Arve. »

changea tout à coup (l'idée ; cet homme était d'une versatilité invraisemblable. Le 13 janvier, dans une conférence avec des membres du Conseil, il fait part de son intention de quitter Genève avec ses troupes pour aller guerroyer en Bresse avec Guitry; il indique les motifs de sa détermination; Lesdiguières lui a fait savoir qu'il s'en va en Provence pour secourir La Valette contre le Duc de Savoie ; d'autre part, et nous estimons que c'était la seule raison plausible du départ, Sancy ajoute cju'il n'y a à Genève, ni vivres, ni blé, et encore moins d'argent. Toujours optimiste et beau parleur, il assure qu'allant faire la guerre en Bresse, ce sera pour le soulagement de Genève; puis les Bernois qu'il a enrôlés n'ont pas l'autorisation de leurs Supérieurs pour faire campagne dans les bailliages de Savoie. Enfin Sancy formule un dernier motif, curieux à noter : ses officiers et lui-même sont mécontents de ce qu'on parle mal d'eux dans la ville. Peut-on concevoir une situation plus difiicile et plus bizarre que celle des Genevois en 1591 ! A Berne, on les soupçonnait de vouloir sous main se livrer au Roi de France et en revanche Sancy se plaignait des mauvaises

dispositions des Genevois à son égard. En réalité les Genevois, indépendants et frondeurs, n'entendaient se laisser dominer ni par les Bernois, ni par les gens du Roi.

Quels que fussent les griefs, réels ou imaginaires, de Sancy, son attitude était pitoyable; après toutes ses protestations pathétiques de dévouement, son départ ressemblait à une désertion. Le Conseil, craignant de ne pouvoir le retenir, le pria de iaire détruire avant son départ le château et le pont de Boringe, afin que Tennemi ne put plus en tirer avantage; il lui demanda également de laisser à Genève trois ou quatre compagnies de pied et une ou deux de cavalerie et surtout d'en payer la solde. « Autrement, dit le Conseil, nous serions en pire condition qu'avant sa venue. »

Sancy ne se montra pas inexorable ; peut-être comprenait-il ce qu'il y avait de peu chevaleresque dans sa conduite. Il recommença à faire toute sorte de belles promesses; il dit aux délégués du Conseil qu'il viendrait de Bâle 4000 écus pour l'entretien des compagnies, qu'on fournirait 3000 écus par mois pour la solde de deux compagnies de pied et (l'une de cavalerie; il se déclara prêt à

promettre par écrit rextensioii du territoire de la République et à signer l'état des dépenses eftectuées pour la guerre; enfin, il annonça c[u'il ferait démolir le pont de Boriuge et ({u'il ne partirait que dans trois ou quatre jours.

Ainsi, après toutes les promesses de Henri IV, la République se voyait sur le point d'être abandonnée en pleine guerre par ceux-là mêmes que le Roi avait chargés de la secourir. Le 15 janvier, on proposa au Conseil d'envoyer un député auprès du Roi pour se plaindre de Sancy et pour prier Henri IV d'aider (ienève et de ratifier le traité de 1589. Le Conseil désigna séance tenante le célèbre jurisconsulte Jacques Lect pour remplir cette difficile mission; Lect revenait d'un long voyage en Angleterre, entrepris pour les affaires de la République; il s'excusa en invoquant diverses raisons, son insuffisance (c'était trop de modestie), ses affaires domestiques, ses ti'avaux, enfin le danger qu'il courrait en se rendant en France oïi il était connu des Ligueurs. Le Conseil jugea sans doute que Lect avait droit à quelque repos après une longue absence et il agréa ses excuses; il fallut renoncer au voyage de France.

Au moment même où Sancy annonçait son intention de quitter Genève, il avait Tindiscrétion de solliciter du Conseil un nouveau service d'argent. Il s'était mis en relation avec un personnage nommé François Viliain, qui lui avait offert 4000 écus pour la solde de ses Suisses, mais sous la caution de Messieurs de Genève. Ce François Viliain n'avait apparemment qu une confiance limitée dans les engagements de Sancy qui, une fois parti, pouvait fort bien les oublier. Avec la signature de Genève, le prêteur était garanti. Le Conseil vit très bien sur quel terrain glissant on voulait l'engager et fit la sourde oreille ; il décida de s'excuser. Sancy était aux abois, ne savait à quel saint se vouer; il revint à la charge, alléguant la nécessité dans laquelle il se trouvait pour le paiement de la solde des Suisses : « Messieurs « savent comme moi, disait-il, combien il importe « pour le bien de leurs affaires et pour celles du « Roi qu'une armée entre en Bresse. Sans ce « secours d'argent, je ne peux conduire l'armée « en Bresse. Aujourd'hui il n'est plus temps de « ménager; il faut périr ou sortir d'affaire. Je « vous prie instamment de ne pas me priver de ce

« moyen d'être secouru : autreuKMit je serai coii- « Iraiiit d'abaiulouner toutes les afiaires du lîoi. « l*()ur vous. Messieurs, vous ne pouvez demeurer « en peine de votre caution. I.e temps presse et je « m'en rapporte à vos l)onnes intentions. >>

Comme on le voit, le langage de .Sancy élait des plus pressants; ( était 1 appel d'un naufragé qui se cramponne à une épave, mais le Conseil ne se laissa pas fléchir et s en tint à son arrêté de la veille. N'eùl-il pas été vraiment plaisant que le Conseil s engageât dans une opération plus que chanceuse, pour permettre à Sancy de i|uitler Genève et d aller guerroyer en Bresse!

La situation devenait chaque joui- plus dillit ile pour les capitaines français, qui manquaient du nerf de la gueire. Aussi, le dimanche 17 jansiiT. le Conseil ful-il oblige de se réunir en séance extraordinaire pour répondre à Lurbigny et à Conforgien. (|ui deiiiaiidaient raulorisatioii de l'aire sortir les troupes la nuit sui\anle. aliii d aller surprendre Cruseilles: n ayant pas d argenl a donner aux soldais, ils voulaient les conduire picorer. Les deux ollicieis demandaient réponse dans une heure e| le Conseil se résigna à autoriser

la sortie. Nous ne savons ce qui advint de cette expédition et si le bourg de Cruseilles l'ut une seconde fois rançonné. Espérons que non, mais tous ces reitres et lansquenets, qui n'avaient ni sou ni maille, ne devaient pas être faciles à attendrir.

En attendant. .Sancy ne partait pas et le 21 janvier il demanda à être reçu au Conseil des Deux Cents ; il se fit accompagner par ses deux lieutenants. Lurbigny et Conforgien. Au fond, Sancy voulait s'excuser de son prochain départ, qui devait provoquer des commentaires peu flatteurs. Il s'exprima à peu près en ces termes :

« S'il ne s agissait dans cette affaire que de ma personne, je ne chercherais pas à m'excuser, car j ai fourni tout récemment la preuve de ma sincérité, mais la singulière intelligence les étroites relations (|ui existe entre le Roi et Messieurs de Genève me fait un devoir de rendre compt(> de mes actions. Me trouvant à Bâle avec quelques ressources, je fus informé que M. Desdiguières et M. de Guitry pourraient se joindi'e à nous pour quelque expédition ; je m'attachai à ce flessein avec mes faibles ressources, mais il est advenu (|ue M. Desdiguières, dès la

prise de (irenoble, a été contraint de rebrousser chemin jusquVn Provence et d'autre pari M. de Guiti-y n'est pas venu, comme on l'attendait. Ces deux circonstances avaient modifié mes intentions et m'avaient forcé à modifier mes plans. Je voyais qu'en temporisant je me consumais en vivres et que je serais finalement contraint de rompre mes forces, qui pourraient être conservées dans d'autres parages, par exemple en Bresse. Néanmoins, comme il se pourrait qu'on interprétât ces actes (ma retraite d'une manière défavorable, j'ai bien voulu me présenter devant cette assemblée pour déclarer les motifs de mon départ, mais aujourd'hui j'ai été informé de la prochaine arrivée de M. de Guitry, et comme mon intention est de vi\ re et de mourir avec vous, je pense que nous pourrons faire ensemble quelque bonne chose; je vous demande donc de trouver les moyens d'entretenir pendant huit ou dix jours les troupes, qui se composent de 4.0U0 hommes d'infanterie et de 7 ou 800 chevaux ; je prie qu'on me fournisse 1,000 coupes de blé : j'offre de mon côté tout ce que Dieu m'a donné de moyens pour le service de cette République et dans le cas où M. de Guitry

ne vieiuliait point. (uTil vons plaise de prend t(> en l)onne part nia retraite, laquelle sera pour le bien de la République, tant en général (|H'eii particulier. »

Tous les diseoni's do Sancy se terminaient invariablement par une demande de subsides, plus plus ou moins enveloppée de circonlocutions oratoires : dans le cas présent on ne pouvait lui en vouloir de chercher à assurer l'entretien de l'armée, mais c'était un indigent qui demandait l'aumône à un auli-e indigent ; le trésor de la République était presque épuisé et pour acheter (lu blé, il (allait de l'argent. Quoiqu'il en soit, le Conseil des Deux Cents accueillit avec (axeur les explications loui'iiies par Sancy. Sur la proposition du S' de Normantlie et vu l'arrivée aMiioncc'e de ("luitrv, le Deux Cents remercia Sancy de sa bonne volonté et le pr ia de rester à (lenève ; il lui décidé en outre (|ue, si M. de (luitrv ariivail. on [accommoderait des milles coupes de hb» (pie réclamait Sancy. Dans Telal où s(> Irouvaienl les (inances de la l{epnl)li(|ue, on ne sait comnuMit les Conseils poiiNaienl encore coniracler de noiiveaiiN entiaticmenls.

ARRlVI'l- DK GUITRY.

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