Geneve et le séparatisme
Le lecteur reconnaîtra, dans les premiers paragraphes de cette brochure, les deux articles publiés par la Démocratie suisse, le 25 et le 27 Septembre 1866 : ils ont toutefois subi plusieurs additions notables; le premier a été presque entièrement remanié et considérablement augmenté. — Ces articles m'avaient été demandés par la Rédaction de la Démocratie . Le second ayant provoqué une réclamation de M. William Turreltini, et attiré, paraît-il, beaucoup de reproches au rédacteur, il jugea nécessaire d'interrompre la publication de mon travail. Le droit strict était pour lui: mais il aurait pu, ce me semble, se borner à m'avertir et à réclamer de moi plus de mesure. Je pourrais aussi lui demander pourquoi il avait laissé passer l'article incriminé, sans me faire aucune observation.
Je dois maintenant un mot de réponse à M. William Turrettini. — Dans une lettre publiée par la Démocratie, le 29 Septembre 1866, il se plaint d'abord de ce qu'après plus de 10 ans nous revenions sur son projet et son rapport. Nous lui répondrons simplement que, depuis 1855, l'idée de la séparation
a été conslammenl mise en avant par ses amis, et qu'ils n'ont pas cessé de présenter son œuvre comme la meilleure expression de leur système. Dès lors, nous étions fondé à la discuter comme nous l'avons fait, d'autant plus que, dans le temps, nous avions renoncé à en publier une critique, parce que le projet venait d'être rejeté par le Grand Conseil. — M. Turrettini oublie un peu trop aussi que, dans toute cette affaire, son parti est l'attaquant, tandis que nous ne faisons que défendre ce qui existe. Je n'ai personnellement aucun goût pour la polémique, parce qu'elle me détourne de la science. Mais, quand on attaque ce que nous avons de plus cher, et que des hommes sérieux, comme M, Turreltini, viennent bien tranquillement proposer et soutenir des énormilés, alors je n'y tiens pas et je prends la plume.
M. le Procureur Général me reproche ensuite d'être passionné. Cela est vrai, il y a des sujets que je ne puis traiter de sang-froid. La patrie est pour moi une mère vénérée, et quand je vois ses plus graves intérêts compromis de gaîté de cœur par ceux de ses fils qui devraient le mieux les comprendre, alors l'indignation m'emporte, et je dis franchement ce que j'ai sur le cœur, à la mode genevoise d'autrefois. Le sang-froid n'est pas donné à tout le monde ; et puis j'avoue humblement avoir gardé ce que les théologiens orthodoxes appellent le cœur naturel. — M. le Procureur Général trouve ensuite mon appréciation injuste. Mais, comme il n'essaie pas même de prouver
son dire, je passe au dernier reproche qu'il m'adresse, celui d'avoir méconnu ses intentions.
J'avais dit que le projet de 1855 ne pouvait avoir été inspiré que par la rancune et la haine contre l'Eglise nationale. Comme ce projet ne donnait aucun droit nouveau aux Eglises séparées, comme il sauvegardait avec un soin touchant les intérêts du culte catholique dans les communes réunies, et qu'il avait ainsi pour unique résultat de détruire l'Eglise nationale, sans même daigner la mentionner, il nous avait paru naturel de supposer que les auteurs du projet avaient été inspirés par des sentiments peu bienveillants à l'endroit de notre établissement officiel. M. Turrettini déclare qu'il n'en est rien, et nous devons conclure de sa lettre que ses intentions étaient excellentes. Nous lui donnons volontiers acte de sa déclaration, et nous lui témoignons notre regret de l'avoir chagriné. — Mais si nous accordons la pureté des motifs, nous sommes obligé de maintenir que les lumières sont insuffisantes.
Il faut, chez des hommes aussi honorables que M. Turrettini et ceux qui partagent ses idées, une forte dose de parti-pris^ et pas mal de fanatisme, pour qu'ils aient le courage de démolir l'œuvre de nos pèresj dans Tunique but de réaliser un principe abstrait. — Ils ne voient pas que leur étroite et opiniâtre logique les classe dans la trop nombreuse espèce des utopistes et des radicaux. Ils raisonnenlexactemenl comme le socialisme, et si on appliquait leur méthode
à la propriété, je crois qu'ils auraient beaucoup à craindre pour leurs biens. Mais ils pensent apparemnnenl qu'on peut être radical sur un point, et conservateur sur un autre. Ils démolissent sans pitié l'abri séculaire des petits, et ils leur demandent ensuite bonnement de respecter la propriété du riche. Ils sacrifient le bien des pauvres à des combinaisons politiques, mais, quant au leur, ils le croient à l'abri de toute contestation. Ils se trompent. Le radicalisme sur un point appelle le radicalisme sur tous les autres. L'individualisme, doctrine aristocratique au premier chef, puisqu'il ne vaut que pour les forts, appelle et justifie le socialisme, qui est l'égalité poussée à l'extrême. Il y a entre les deux systèmes ce rapport, qu'ils font également appel à un droit hypothétique : pour l'individualisme, c'est l'indépendance primitive; pour le socialisme, c'est le droit primitif de l'humanité sur la terre. Tous deux, ils oublient la civilisation qui s'est produite dans l'intervalle, et qui est basée sur la tutelle sociale et sur la propriété. En tant qu'absolus ils sont donc dans le faux : mais cela est surtout vrai de l'individualisme, puisqu'il est foncièrement égoïste. — Prenez garde , dirons-nous aux partisans de cette doctrine, si le peuple voit que vous l'oubliez, pour ne songer qu'à vous-mêmes, il pourra bien lui venir à l'esprit de se venger, en vous rendant la pareille. Au fanatisme religieux et sectaire, répondra, n'en doutez pas, le fanatisme matérialiste et socialiste. Et nous sommes de
ceux qui tiennent ce dernier pour infiniment plus légitime que le vôtre. L'homme qui souffre de la faim, et qui voit souffrir ses enfants, celui-là nous touche beaucoup plus que ces riches, si préoccupés de leur conscience, de leur petit système théologique, de leurs écus , et qui appliquent le sybaritisme aux questions ecclésiastiques, tant ils sont chatouilleux, dès qu'il s'agit de leur croyance. — Encore une fois, ils ne sont pas, dans leur genre, plus éclairés que le communiste : ils ne voient non plus qu'un élément de la question sociale, celui qui leur est donné par leurs propres intérêts. En isolant l'Eglise et l'Ecole de l'Etal, ils séparent les classes les unes des autres, et les constituent en état d'hostilité réciproque. La saine doctrine est celle qui concilie tout, et qui veut à la fois la nation et l'individu, l'unité et la liberté.
Encore un mol. La Rédaction de la Démocratie nous a reproché confidentiellemenl de n'être plus dans le ton. Il paraît que nous faisons à beaucoup de gens l'effet d'un revenant, qui ne sait plus de quoi il s'agit, et qui ne peut ouvrir la bouche sans dire une sottise. Si cela signifie simplement que nous sommes complètement en dehors des partis, et que nous n'avons subi en aucune façon l'influence des meneurs et des clubs, nous acceptons le reproche , et nous y voyons un éloge. C'est, en effet, quelque chose que l'entière indépendance et la parfaite sincérité — Il y a maintenant dans notre vie politique un véritable
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aiîaissement. Le sens de la jusiice tend à s'effaGer» pour faire place à un esprit de faiblesse \ Sans doute, dans nos rapports avec les communes réunies, il y a plus de fermeté et de prudence qu'en 1862 : aujourd'hui, du moins, on leur demande des concessions, comme contre-partie de ce que nous leur offrons. Mais nous sommes encore trop faciles, et nous risquons fort d'être dupes, vis-à-vis d'un partner qui joue serré et qui s'avance peu. Le parti individualiste et le parti radical font encore beaucoup trop bon marché de nos droits. Il y a parmi nous des sophistes qui excellent à fausser le sens naturellement si droit du peuple. Si c'est là ce qu'on appelle le ton, nous n'y sommes décidément pas, et nous n'y serons jamais. Nous préférons le gros bon sens et la justice pure et simple.
Il y a treize ans, j'ai traité le sujet de la séparation dans une série de Lettres au Journal de Genève, qui furent réunies en brochure deux ans plus tard. Dès lors, je n'ai pas cessé de méditer sur cet important sujet, et de noter les faits qui s'y rapportaient. J'ai réuni ainsi les matériaux d'un ouvrage approfondi. — La présente brochure, étant conçue à un point de vue essentiellement pratique, ne pourra contenir qu'un résumé de mes idées sur le sujet : je tâcherai seulement de ne rien omettre d'essentiel, dans l'aperçu philosophique par lequel se terminera cet opus-
' Voyez là-dessus mes Conseils au parti indépendant, Lausanne,
cule. — On me rendra, je l'espère, en loul cas, la juslice de reconnaître que je ne me suis pas répété. Mes idées ont, d'ailleurs, changé en ce qui concerne le christianisme. Je ne suis plus absolument au point de vue du protestantisme historique, je suis plutôt à celui de la libre science et de la culture générale. Mais la patrie est toujours pour moi ce qu'elle était alors, et la servir a été mon unique but.