‹ Geneve et le séparatismeChapitre 2 sur 2 · GENÈVE · texte numérisé non relu

GENÈVE

ET

Le principe de la séparation enlre l'Eglise el l'Etal est, chez nous, d'importation étrangère : il n'est dans aucun rapport avec notre originalité nationale, et c'est bien pourquoi il est si peu compris et si mal défendu. — L'idée genevoise, en matière d'Eglise, c'est d'unir étroitement la religion à la vie nationale el populaire, el de la mettre en intime relation avec la science, el avec ce rationalisme inlelligent qui domine dans l'Etat depuis le XVIIP'' siècle. Là est notre originalité. Aulant que cela était possible, nous avons fait du christianisme une chose romane et genevoise. il suffit de citer des noms comme Rousseau, Charles Bonnet, Sismondi, DeCandolle, TOpfer et bien d'autres. — Mais depuis environ quarante ans, il s'est produit chez nous, sous l'influence anglo-américaine, un mouvement religieux étranger à toute science, et qui a isolé le christianisme de la vie réelle.

Ce mouvement a produit, comme sa conséquence logique, le système de Vinel sur la séparalion enlre l'Eglise et l'Elal, lequel a été adoplé chez nous par les dissidents, et par un certain nombre de librespenseurs.

Nos dissidents jouissent d'une complète liberté : mais l'Etat moderne, œuvre de la Révolution , leur inspire une profonde antipathie, parce qu'il est tout pénétré de rationalisme, et que sa justice, si imparfaite qu'elle soit, fait cependant honte à leur conception de la justice divine. Son influence leur paraît avec raison dangereuse pour l'orthodoxie; il est à leurs yeux l'incarnation du siècle, et ils veulent mettre le christianisme à l'abri de ses atteintes. — D'autre part, il y a des libres-penseurs qui, se plaçant au point de vue de l'Etal et de la culture moderne, veulent dégager ce domaine-là de toute influence religieuse. Le christianisme est pour eux chose surannée et dépassée, et ils pensent que ceux qui en veulent encore doivent s'accorder cette satisfaction à leurs risques et à leurs frais. Les partis extrêmes sont ainsi d'accord pour dépouiller l'Etal de tout principe religieux.

Nous comprenons les orthodoxes, quand ils veulent ainsi mettre le christianisme à part, afin de pouvoir s'en nourrir exclusivement. Ils se placent Irès-certainemenl ainsi au point de vue de l'Eglise primitive, puisqu'elle n'était qu'une secte, comme il s'en forme

encore aujourd'hui en Orient '. Nous leur ferons

cependant observer qu'en lui enlevant tout caractère

officiel, et en en faisant une chose de pur droii privé,

ils compromettent singulièrement son action sur les

masses. Si nous sommes chrétiens, c'est parce que

notre éducation l'a ainsi voulu ; Montaigne le disait

déjà : nous naissons chrétiens, comme nous naissons

Périgourdins. Nous ferons voir que cela est vrai dans

les sectes encore plus que dans les églises nationales.

Mais enfin, une éducation chrétienne pouvions a bien

son prix, et y renoncer est plus grave qu'on ne pense.

Qui sait ce qu'il adviendra du christianisme, quand il

aura perdu son caractère officiel?

Il ne faut pas oublier que c'est une religion d'origine étrangère, et dont les doctrines sont souvent en plein désaccord avec nos tendances les plus profondes et les plus saines. Le christianisme nous est venu d'un monde où régnait l'absolutisme, et où la justice divine était conçue d'après le type du pouvoir social.^ Le surnaturel est, historiquement, le corrélatif exact de l'arbitraire : la négation des causes secondes et des

' Méditer sur ce point le curieux livre de M. de Gobineau, Les religions et les philosophies dans l'Asie centrale. — Pour ce qui est du christianisme en particulier, nous renvoyons aux ouvrages de Renan. Il y a aujourd'hui une science des religions qui s'est appliquée trèsspécialement au christianisme, et qui l'a mis sans colère à sa place dans l'ensemble de l'évolution religieuse. Renan a eu surtout le mérite de donnera notre époque le sens très-vif et très-net de l'originalité sémitique et de l'étrangeté du christianisme. Nous revenons plus bas sur ce point.

2 Nous ne pouvons ici qu'effleurer un sujet immense. Le lecteur trouvera déjà quelques développements de plus dans une lettre que nous avons adressée à M. Félix Pécaut, et qui sera bientôt publiée par ses soins.

lois de la nalure correspond à ia servitude sociale. — Le judaïsme, religion déjà nationale, conçoit par cela même le divin sous une forme personnelle : mais i| ne lui en donne pas moins une prépondérance écrasante, et le réalisme scientifique lui est complètement étranger: il devait être l'œuvre des Grecs. — Sans doute aussi le christianisme, en tant que religion secondaire, est, comme le bouddhisme, un système cosmopolite et qui s'adresse à tous les hommes. Mais il n'en repose pas moins sur les idées de l'Orient, et même il est au-dessous des vieilles religions primitives, en ce qu'il divinise son fondateur, au lieu de laisser au divin toute sa majesté. C'est là son erreur fondamentale, et qui pourrait dire quelles tyrannies celte première usurpation a produites ! A ce point de vue, le catholicisme nous paraît bien autrement logique que le protestantisme orthodoxe : il maintient et prolonge le surnaturel sous la forme du clergé et du miracle, et il a raison : quand on prend du galon, on n'en saurait trop prendre. En outre, le christianisme a le défaut d'être une secte, une simple Église, et d'être par conséquent plus exclusif que les systèmes nationaux. Il suffît, pour s'en convaincre, d'étudier sa philosophie de l'histoire, et de la comparer avec celle des anciens. Aucune religion n'a été plus intolérante, et on le comprend, puisqu'il avait attribué carrément la divinité à son fondateur, et fait de la croyance à un homme la condition de la vie spiri-

luelle el du salul. Il serait difficile d'imaginer des exigences plus étroites.

Or cette religion se trouve être encore celle de peuples très-avancés, qui sont parvenus à la liberté et à la science, et qui sont en contact direct avec la réalité, et par conséquent avec la pensée authentique de Dieu. Dès lors, une religion aussi profondément sectaire que le christianisme ne saurait, livrée à ellemême, maintenir longtemps la position que la coutume lui availfaite. VA pourtant, il est bon qu'elle la conserve, car, parsa puissante idée du Dieu personnel , où vient se concentrer toute l'énergie de l'esprit asiatique, elle est un contre-poids nécessaire au penchant natif de nos races vers le panthéisme et même le matérialisme. Mais, pour qu'elle puisse remplir cette fonction, il faut qu'elle soit intimement mêlée à notre vie, et corrigée sérieusement par notre science. C'est seulement à ce prix que le christianisme peut encore vivre el rendre des services. Si on le sépare, on mettra tellement en saillie son caractère étranger, sa folie, ses tendances sectaires, que l'esprit moderne finira par n'en plus vouloir. Il a donc tout à perdre à l'isolement, surtout dans 1rs pays latins, où les souvenirs de l'antiquité sont plus vivants qu'ailleurs.

Mais c'est surtout aux libres-penseurs que nous voulons nous adresser, parce que nous sommes à leur point de vue, et que, cependant, nous voulons conserver les Eglises nationales, el même faire du prêtre catholique un salarié de l'Etat.

Vinet a donné le seul argument valable en faveur de la séparation, quand il a dit que le christianisme n'était pas évident, comme la morale ou la science, et que, dès lors, il n'était qu'une affaire de croyance personnelle. Il ne voyait pas qu'en disant cela, il faisait de sa religion la plus sanglante critique. Mais l'argument était excellent.— Nous concevons qu'il touche les librespenseurs, et qu'ils ne veuillent dans l'Etat que ce qui est évident pour tous les hommes. Il est vrai qu'alors ils doivent maintenir en tout cas l'instruction publique, puisqu'elle est fondée sur la libre science. — Le christianisme les frappe par les défauts que nous avons signalés tout à l'heure, et comme il se trouve être, par suite de notre histoire, la seule religion officielle, ils en concluent qu'il faut le mettre de côté. Si on leur dit que, pourtant, il y a dans les Eglises nationales des esprits libéraux et de vrais rationalistes, ils répondent que les pasteurs de cette nuance ne sont pas sincères, en restant dans l'Eglise, eU en transigeant ainsi avec leur conscience Ils disent qu'il faut des positions nettes.

Il est sûr qu'il y a là une difficulté, sans compter celle qui résulte du fait que le même Etat rétribue plusieurs cultes rivaux, et semble ainsi se contredire. Ces embarras nous onl été légués par le passé, et aujourd'hui encore, comme autrefois, le christianisme nous fait payer fort cher les services qu'il nous rend. — II y a certainement quelque chose d'anormal dans le fait qu'une civilisation comme la nôtre a une reli-

gion étrangère et qui ne sort point des entrailles de notre vie. Mais celte situation s'impose à nous comme un fait. Le christianisme est un grand souvenir : il est lié à notre passé tout entier, à notre morale, à nos arts, il a passé dans notre sang. — L'Etat et le droit tendent depuis longtemps à se dégager de lui^ pour suivre librement leur pente vers le rationalisme : il s'est fait, surtout depuis 89, un grand travail de sécularisation. Mais est-ce à dire qu'il faille séparer entièrement les peuples et les cités de la religion traditionnelle? Oui bien, si on pouvait la remplacer immédiatement par quelque chose de mieux. Mais l'élaboration religieuse de la science moderne est et sera chose de longue haleine, précisément en raison de la largeur de la base et de la richesse des matériaux. Or, un peuple ne saurait se passer d'une affirmation religieuse collective. Le droit ne saurait exister sans un idéal moral, et ce dernier est impossible sans une religion \ Dieu est le couronnement nécessaire de l'édifice social. Un grand peuple sans un Dieu, cela ne s'est jamais vu. La nation affirme Dieu, comme elle affirme l'Etat, et ces deux notions ont des deslins parallèles. La vie collective n'est rien sans l'unité spirituelle : elle perd toute saveur et toute poésie ; l'art devient impossible. Bref, toute grandeur disparaît. — Malheureusement notre religion est en désaccord avec notre science. L'une

1 Nous faisons appel ici aux adversaires de la morale indépmdmte, et nous leur demandons d'être conséquents avec eux-mêmes.

a pour base le suriialurel, l'autre ne reconnaît dans le monde que des lois permanentes. Il en résulte que les savants, voyant clairement l'inanité du miracle, et irrités par l'outrecuidance de ses partisans, vont à l'autre extrême et versent dans le matérialisme. Un excès en amène un autre. — En attendant, la société se décompose toujours plus, et le trouble envahit les plus nobles âmes. — Et puis, que ferez-vous des enfants, qui réclament la nourriture morale et qu'on ne saurait renvoyer à plus tard? Que ferez-vous des femmes, qui reçoivent également de nous l'aliment spirituel? Que ferez-vous delà multitude de ceux qui ont besoin d'une tutelle intelligeiite, et qu'on ne peut laisser à la merci du premier venu, sous prétexte qu'ils ont le malheur de vivre dans une époque de transition? — Il faut donc aviser : et il est trop évident qu'on ne peut employer que les matériaux qu'on a devant soi.

Les libres-penseurs doivent se dire qu'ils sont une minorité, et ils savent que l'esprit d'organisation leur manque. L'histoire de la Renaissance est là pour leur montrer ce qui les attend. On alléguera la Révolution française et ses courageuses affirmations : mais qu'en est-il résulté de solide? On ne rompt pas ainsi brusquement avec Icypassé, sans que ce dernier se venge : et il s'est en effet vengé. Soyons donc plus sages, et conservons les formes existantes, comme se prêtant à tous les progrès. La vraie formule, c'est de rester fidèle aux organismes traditionnels, tout en renou-

velanl conslammenl les idées qui leur servent de contenu. Nous imiterons ainsi la nature, qui abrite la circulation de la vie sous des formes arrêtées. Les institutions constituent la personnalité d'un peuple : elles lui donnent le sentiment de son identité ; elles sont pour lui ce que la forme du caractère et de l'intelligence est pour l'individu. Mais les idées de l'individu se modifient, et il en doit être de même pour la nation.

Ceci est vrai tout au moins de nos Eglises nationales, ainsi que nous allons le faire voir. — Quant au catholicisme, nous le verrons, il ne saurait être national, et il ne transige pas sérieusement avec l'esprit du siècle. Mais puisqu'il est encore une puissance et un grand fait, l'Etat, qui est nié par lui, doit lui faire sentir sa forte main : il doit transformer le prêtre en fonctionnaire public. La chose est délicate, sans aucun doute. Mais que faire? Le catholicisme ne saurait être laissé à lui-même sans danger pour la civilisation. Reste donc à le séculariser le plus possible. L'Etal, en même temps, organisera fortement l'Ecole, afin que les esprits s'éclairent, et qu'un meilleur avenir se prépare. S'il abandonnait les âmes à l'Eglise, il serait perdu. Il y aura évidemment du faux dans sa position : mais on ne peut qu'en accuser le passé, qui nous a légué ces épineux problèmes.

Heureusement, vis-à-vis du protestantisme, la situation est bien plus nette et bien meilleure, et nous voudrions montrer aux libres-penseurs, comment, sur

le terrain des Eglises nationales, un accord solide peut s'établir entre le christianisme et l'esprit moderne, et comment, par leur moyen, un progrès indéfini pourra être réalisé dans les idées.

Quel est le problème, en effet, tel qu'il se pose, je ne dis pas au philosophe et au savant, qui sont tenus d'être absolument logiques, mais à l'homme politique, pour lequel l'intérêt des masses est l'essentiel, et qui doit admettre toutes les transactions nécessaires? Le problème, c'est de concilier une religion historique, d'origine orientale, et fondée sur le surnaturel, avec l'esprit moderne, dont la loi est la grande préoccupalion, dans la sphère spéculative comme dans la sphère sociale.

Pour nous, le siècle est au vrai point de vue, quand il voit le gouvernement divin dans les lois du monde, car cette idée se fonde sur une observation attentive et respectueuse de la réalité divine, et non sur des conceptions humaines. En réalité, elle est infiniment plus religieuse que le système du surnaturel , puisque ce dernier affirme purement et simplement, sur la foi d'autrui, sans daigner étudier la méthode du logicien suprême : il le calomnie, en faisant de lui un souverain absolu et capricieux. Mais surtout^ c'est une idée purement humaine, dont les origines sont faciles à reconnaître, tandis que la science et la justice moderne sont fondées sur le roc solide de la réahté divine.

Donc» dans le iravail de conciliation qui se fait

aujourd'hui, c'est l'esprit moderne qui doit l'emporter, parce qu'il est au point de vue vraiment divin, et que, d'ailleurs, l'idée de la loi est à la base de notre civilisation, et très-particulièrement de celte industrie, dont les partisans du surnaturel savent fort bien apprécier et utiliser les magnifiques découvertes, comme si elles avaient été possibles avec leurs idées. Nous accordons cependant que les préoccupations purement intellectuelles de notre temps peuvent faire tort au principe de la conscience et du sentiment, à l'élément personnel et féminin de notre nature, et par suite au fait religieux proprement dit. La religion chrétienne, essentiellement féminine dans ses tendances, est donc un contre-poids avantageux.

Mais la combinaison doit se faire, si toutefois on veut que la civilisation moderne garde son unité morale, et qu'elle ne se décompose pas irrévocablement. L'avenir est à ce prix : si on encourage l'antagonisme des éléments qui constituent le monde actuel, il reculera infailliblement. La religion redeviendra obscurantiste et intolérante, la science et l'Etat se matérialiseront de plus en plus, et ainsi tout sera compromis.

Or, en principe et en fait, les Eglises protestantes nationales se prélent admirablement à ce travail de conciliation.

En principe, d'abord, elles ont pour caractère d'être en rapport incessant avec tous les éléments de la vie collective, avec l'Etat, avec l'art, avec la.science.

Elles sont tout parliculièremenl liées à l'instruction publique, à l'Ecole officielle, dont le devoir est de refléter tous les progrès de la pensée humaine. Les facultés nationales de théologie font partie intégrante des acadéniies et des universités, et s'y trouvent en relation obligée avec toutes les branches du savoir, — Les Eglises officielles ne sauraient devenir la proie d'un parti exclusif, parce qu'elles combinent en elles toutes les tendances de la nation dont elles sont l'organe. L'impartialité supérieure de l'Etal oblige les théologiens à se tolérer et à transiger. Son rationalisme empêche la religion de tourner à l'absurde, comme elle le fait si aisément dans les secles.

Les Eglises nationales changent avec le peuple luimême, et s'il lui convenait de liquider le passé, et de ne plus garder le christianisme qu'à titre d'agent d'édification, je ne sais pas voir ce qui pourrait l'en empêcher. Un peuple est toujours maître de ses destinées, et nous sommes trop habitués à considérer le sort de nos Eglises comme irrévocablement lié au christianisme. Le centre doit bien plutôt être placé dans les individus, et surtout dans les nations: il est en nous, et je ne vois pas pourquoi nous ne pourrions pas produire une affirmation religieuse pleinement d'accord avec noire science. Les peuples ont déjà changé plusieurs fois depuis la Réforme : ils peuvent se transformer encore, et arriver enfin à une religion qui sorte des profondeurs de leur âme et qui soit à eux. — Si le Christ pouvait revenir, qui sait s'il ne serait pas

scandalisé de la servilité de ses partisans? Il leur dirait, je crois, de laisser là les livres, et de faire comme lui. c'est-à-dire, d'être au plus près de leur conscience, et de créer du nouveau.

M. Ernest Renan prétend, il est vrai, que l'ère des affirmations religieuses originales est irrévocablement passée, et que nous ne serons jamais que de prosaïques bourgeois. Qu'en sait-il? Si nous avons la science, est-ce donc une raison pour que l'affirmation du divin nous soit refusée? Je l'ai dit, la science est bien plus respectueuse pour Dieu que la religion : elle est en contact immédiat avec le calcul divin, pour parler comme L,eibnitz, tandis que le chrétien met un livre à la place de l'univers. El puis, M. Renan croit-il donc que l'enthousiasme soit mort? Ne sail-il pas que la poésie renaît à chaque printemps et dans tout jeune cœur? Pourquoi donc serions-nous déshérités de toute grande chose? — La France et l'Allemagne n'onl-eiles pas montré, depuis le XVIIP siècle, ce qu'une nation peut faire, quand elle a le courage d'être elle-même. La France des philosophes et de 89, l'Allemagne de Schiller et de Hegel, c'est l'esprit de nos races soulevant le poids du passé, et se donnant enfin libre carrière. Dès lors, la flamme de ces deux grands foyers a baissé. Mais elle n'est pas éteinte, et croyez-le bien, elle se rallumera. Les grands principes de la liberté spirituelle et du respect pour la nature n'ont pas encore donné toutes leurs conséquences, el l'œuvre doit être vaillamment

continuée. Si nous ne créons rien de grand, c'est que la science n'a pas encore achevé les fondations du temple de l'avenir. Mais l'édifice aura un jour son couronnement el son faîte glorieux.

Or cette œuvre a besoin des Eglises nationales. Avec elles, tout est possible, puisqu'elles sont la propriété des peuples. La transformation sera lente, sans aucun doute, mais elle est assurée, et un jour viendra oij la religion des peuples correspondra exactement à leur science et à leur justice. Alors la vie collective aura retrouvé l'unité qu'elle avait chez les anciens, el que nous avons perdue : un seul principe animera tout l'ensemble , et la religion se mêlera de nouveau intimement à tous les détails de la vie réelle, parce qu'elle sera d'accord avec nos vraies aspirations. Alors aussi la joie reviendra, le bonheur que nous avons perdu, et avec la joie, la grande poésie. Alors un peuple osera donner à sa pensée une forme sublime, tandis qu'aujourd'hui nos misérables divisions et nos tristes défiances paralysent tout élan.

Notez bien, en outre, que, dans l'atmosphère nationale, les âmes jouissent maintenant d'une absolue liberté. La nation, étant elle-même une vie, et combinant en elle une foule d'éléments divers, laisse à l'individualité toute sa latitude. C'est la salubrité du grand air, c'est la fécondité du sol natal. L'originalité individuelle demande l'originalité nationale. Aucun grand esprit ne fait exception à cette règle, pas même le Christ.

En fail, les Eglises nationales ont marché : elles ont subi toutes les grandes influences qui ont agi sur l'Europe depuis la Réforme. La philosophie et la science les ont profondément modifiées, précisément parce qu'elles étaient officielles, et que chacune d'elles avait reçu l'empreinte d'une nationalité. Où y a-t-il une théologie libérale, sinon dans les facultés officielles? Oti le christianisme a-t-il été scientifiquement étudié, sinon en Allemagne? Dans ce pays de la pensée, la Réforme est restée plus nationale que partout ailleurs, et par suite la science allemande a gardé un singulier caractère d'élévation. — Et la tolérance pour la libre pensée, où a-t-elle commencé, sinon dans les Eglises nationales, sous l'influence des philosophes, en Hollande, en Angleterre, en Allemagne? \ N'est-ce pas l'Eglise de Genève qui a donné, il y a 150 ans, le signal de la tolérance dogmatique ? En thèse générale, la science a son libre accès dans les établissements officiels. Ils obligent les opinions à se supporter, et ceci est tout spécialement vrai du nôtre. Le rationalisme est maintenant en progrès dans toutes les Eglises nationales. Elles peuvent donc être l'agent de transformations bien plus radicales, en sorte qu'un jour les libres-penseurs y seront parfaitement à l'aise. - S'ils les détruisent, ils se trouveront en face des sectes. Or celles-ci ne sont propices ni au progrès, ni à la tolérance.

' Pour riiistoirc des lumières et de la tolérance, voir surtout Buckle, History of civilization in England.

D'abord, au lieu de combiner le christianisme avec la science et la vie, les Eglises séparées l'isolent de tout élément moderne. Cela résulte de leur origine : elles se sont produites, en effet, par réaction contre la religion officielle, et afin de soustraire le christianisme à toute influence étrangère. Leur séparation a trouvé certainement plus d'une fois son excuse dans l'intolérance qui était, au début, le défaut des établissements officiels. Mais le plus souvent, il s'agissait avant tout du salul de l'orthodoxie. A deux ou trois exceptions près, les sectes ne voulaient pas la liberté en principe, mais uniquement pour elles et pour leur idée. Et, dans l'intérieurdechacune d'elles, ce n'était pas la liberté qui régnait. En tout cas, leur but essentiel était d'abriter le christianisme contre tout mélange. Aussi les voyons nous rester étrangères au mouvement scientifique de notre temps, et tenir la première place dans ce prétendu réoeil, qui a été bien plutôt une recrudescence de l'obscurantisme.

En outre, les sectes ne sont pas susceptibles de mouvement. Comme elles se sont formées autour d'une idée le plus souvent étroite, elles ressemblent, non à un organisme, mais à une cristallisation arrêtée. Elles restent fidèles indéfiniment à leur point de départ, et ne se modifient qu'en se brisant et en se partageant. Leur histoire est là pour montrer qu'elles ne progressent pas En ce qui concerne Genève, il me suffira de citer la retraite de M. Scherer. — L'idéal (les sectes, c'est la fixité. Pour elles, le christianisme

esl la vérité absolue, elles se tiennent soigneusement à l'abri des souffles du siècle, et par conséquent, elles ne sauraient noarcher.

Notez bien qu'elles imposent leur idée aux enfants, autant et plus que les Eglises nationales, et que, par conséquent, elles ont leur tradition tout aussi forte : seulement cette tradilion ne se modifie jamais. Et, comme une seule idée domine ainsi sans partage, il en résulte que toutes les individualités sont jetées dans le même moule. — Cela se comprend, d'ailleurs, puisque, selon l'orthodoxie, il n'y a réellement qu'un type dans l'immense développement de l'humanité, celui du Christ : dès lors, il faut que ce type se reproduise indéfiniment. L'évolution est ainsi supprimée.

Quelle conception de la vie, et quelle philosophie de l'histoire ! ^ D'après l'orthodoxie, tout le développement de l'humanité vient aboutir à la personne du Christ. D'abord elle a été l'objet des prophéties. Et ici notons l'idée bizarre que les chrétiens se font des procédés de la méthode divine. INous avions toujours cru que l'homme agissait à la fois librement et sous la pression de certaines nécessités actuelles : pas du tout, l'idéal, c'est qu'il parle sans savoir ce qu'il dil, et qu'il agisse, non parce que son cœur l'inspire, mais pour accomplir telle prophétie plus que problématique! D'autre part, ce type

* La doctrine historique des orthodoxes n'a pas changé depuis la Cité de Dieu de Saint-Augustin Elle fait un triste contraste avec l'intelligente équité des Grecs et des Romains.

annoncé d'avance, el qui prive ainsi le passé de loul sens propre, ce type délermine enlièremenl l'avenir, puisqu'il doit se répéter à l'infini. — Comparez celle mesquine et monotone conception de la vie humaine avec l'immense variété des phases de l'histoire réelle, avec les évolutions de la pensée, avec les originalités nationales, el dites où est la vérité.

Admirez en outre la logique des secles qui, bonnement, conservent avec tout cela l'éducation classique, et ne voient pas qu'ainsi elles se contredisent formellement : pour être logiques, elles devraient raisonner comme l'abbé Gaume, et supprimer dans l'éducation tout ce qui n'est pas le christianisme.

Puisque nous avons louché ce point capital, nous rappellerons ici que les séparatistes conséquents ne veulent plus de l'instruction publique \ Ils ne renoncent pas le moins du monde au droit qui appartient aux parents de fixer par l'éducation tout l'avenir de leurs enfants : ils admettent parfaitement que l'idée de leur secte s'impose aux générations survenantes. Seulement l'instruction publique a des tendances qui ne leur vont pas : elle résume en effet les meilleurs résultats de la science contemporaine ; elle change avec celle-ci : elle est ainsi devenue à peu près étrangère au christianisme, et représente l'esprit moderne beaucoup plus exactement que les Eglises. En outre, elle correspond à l'originalité toute

' Voir, par exemple, le Projet de Conslitutinn publù' en 1862 par M. Auguste Turrettini.

moderne de la nation. — Aulanl de raisons pour se défier d'elle et pour désirer lui soustraire les âmes. M vaut mieux apparemment que la jeunesse soil entre les mains des sectes et du clergé romain : il vaut mieux séparer les riches des pauvres, el creuser toujours plus le fossé qui divise les classes \ Après tout, peu nous importe le pays : l'essentiel, c'est la pureté de la doctrine. Nous voulons tenir nos enfants à l'abri des germes délétères qui flottent dans l'atmosphère nationale. — Vous verrez ce qu'on fera de la jeunesse avec ces belles théories : on l'éliolera toujours plus. — Et puis, tout ceci est foncièrement aristocratique, puisque l'instruction publique profile surtout au peuple et aux classes moyennes. Les riches savent bien qu'ils peuvent s'en passer.

Mais surtout, et ceci nous ramène à notre sujet, les sectes veulent que l'enfance et la jeunesse ne subissent pas d'aulre influence que la leur. La libre science leur déplaît. Cette large philosophie de la nature et de l'histoire qui est l'âme de l'enseignement officiel, est en contradiction trop directe avec le christianisme, pour qu'elles puissent l'accepter. Au fond, il s'agit uniquement d'une rivalité de principes.

La Réforme avait corrigé l'esprit sectaire el clérical du christianisme , en le combinant avec la vie populaire^. Elle en avait fait unechose nationale, après avoir

' Ce sujet a été étudié par M. Pons, au poiut de vue purement genevois.

^ Sur -ce point, voir mes lettres au Journal de Genève.

déiruil le monopole du prêlre. Au moyen-âge^ déjà, si le chrislianisme avait produit un art digne de ce nom, c'avait élé grâce à son union avec la noblesse, dans la chevalerie, et avec les communes, dans l'arcliiteclure gothique. Mais les peuples ne possédaient pas encore l'entière souveraineté morale. C'est la Réforme qui la leur a donnée, et qui a ainsi réellement constitué les nationalités et les Etals. On a vu alors renaître la Res publica et le citoyen ; l'éducation est redevenue nationale, comme chez les anciens; l'unité perdue s'est retrouvée, et la base de tous les progrès a été posée, par cette combinaison intime des divers éléments historiques de notre civilisation. Il ne res~ tait plus qu'à corriger la rigueur première du protestantisme officiel : les nations n'y ont pas manqué, et on a vu l'art, la science, la juslice, couvrir de leurs fleurs et de leurs fruits l'arbre vigoureux de la Ré forme. On s'était contenté d'abord de reconquérir le christianisme dans sa pureté première : mais bientôt le vaste champ de la nature et de la vie s'est ouvert devant les avides regards des peuples, et la grande moisson a commencé. Après un relard de bien des siècles, l'esprit moderne est revenu enfin au réalisme des anciens : il a reconquis le monde, et avec lui, le vrai Dieu. — Tout cela, c'est le grand courant, le grand air. Les sectes préfèrent leurs petites serres chaudes. Voilà le vrai secret de cette haine profonde que l'Etal inspire à toutes les orlhodoxies.

Ainsi, l'immobilité, la répétition indéfinie des

mêmes paroles, la reproduction incessanle du même type, tel est l'idéal pédagogique des secles : voilà leur philosophie de l'histoire. — Elles ne voient rien de mieux que celle civilisation américaine, qui s'isole à plaisir de tout le passé de l'humanité, pour se borner au christianisme el à ce qu'il y a d'exclusivement pratique et utilitaire dans la science moderne. Elles louent les Américains de n'avoir emporté du vieux monde que le type chrétien, et de s'interdire tout ce qui est superflu: l'arl, la recherche désintéressée, l'amour intelligent du passé \ L'esprit européen, selon elles, complique beaucouptrop les questions. Il veut tout comprendre, rendrejusticeà tout. Peine inutile : il n'en faut pas tant pour former de bons chrétien set des hommes d'affaires capables de jouer serré. El, par exemple, quel esprit raffiné que ce Renan ! Pourquoi tant subtiliser? Ayons un procédé pour lélude de la religion, un autre pour celle de la nature, pratiquons deux cases dans notre esprit, el lâchons de ne pas nous embrouiller. Ainsi nous concilierons notre immobilité dogmatique avec notre intérêt bien entendu, qui veut que nous ne négligions rien de vraiment utile.

Relevons enfin un dernier point. Les sectes sont d'un conservatisme absolu en matière dogmatique, nous venons de le voir. Mais quand il s'agit des institutions officielles, elles sont hardiment radicales.

* Les rares penseurs originaux qu'on trouve aux Etats-Unis, sont étrangers à toute secte, ou appartiennent à l'Eglise unitaire.

C*esl-à-dire que nous devrions, selon elles, rester rivés in œternum à une religion qui n'esl pas au fond la nôtre, et que nos plus chers souvenirs comme nation ne vaudraient pas la peine qu'on en tînt compte! J'ai dit que ma formule était l'inverse : fidélité envers les formes et progrès dans les idées. Les sectes ont un autre idéal : elles ne respectent, en fait de traditions, que celles qui nous touchent le moins. Elles sont de la Judée, et non pas de leur pays.

Donc, en résumé, les sectes isolent le christianisme, elles sont incapables de tout progrès, et par suite, elles mutilent l'individualité, en lui imposant leurs vues étroites.

Toutes ces critiques peuventse résumer en une seule. Les sectes décomposent ce qui doit être combiné. Au lieu de laisser le monde déterminer l'activité humaine, par l'intermédiaire de la réflexion et de la science, elles isolent complètement le sujet (Dieu, l'individu), et ne voient plus que le côté purement personnel de la vie. C'est la le grand défaut du christianisme. — Or, le monde réel est autrement plus vaste et plus riche. Notre formule, c'est que la science doit déterminer l'activité des êtres libres. C'est ce qui a lieu maintenant dans l'Etal : la science sociale, qui a révélé la vraie nature de l'homme, est consultée de plus en plus par les gouvernements, et ainsi leur action se rapproche toujours plus des procédés de la méthode divine, lesquels sont précisément l'objet de la science. Cor-

rélalivemenl, le monde esl niainlenanl compris dans sa logique, et celle logique nous fail connaître Dieu : elle se compose de la suile des idées qui l'ont déterminé dans la création, et qui sont devenues les lois de l'univers. Ainsi, loul se tient, et en outre, le progrès esl continuel, puisque la science va toujours plus avant dans la connaissance des plans divins.

La doctrine sectaire el orthodoxe, au contraire, ne veut jamais voir qu'un des éléments de l'ensemble : elle sacrifie les causes secondes à la cause première, et les lois de la nature à l'action magique de Dieu ; dans l'ordre humain, elle n'estime que ce qui esl purement subjectif, et ne lient aucun compte de l'instilu lion. Il en résulte que le monde réel lui échappe, el qu'étant réduit au rang de pur fait, de pure matière, il devient hostile à l'Esprit. Le socialisme et le matérialisme sont la contre-partie el la punition du mysticisme el de l'individualisme. — Nous voudrions avoir le temps de prouver que, dans sa méthode et dans sa tendance, le mysticisme est foncièrement analogue au matérialisme : il fail le roman du divin, comme ce dernier fail le roman de la matière. D'ailleurs le principe que Dieu agil directement esl du pur matérialisme. — Quant au socialisme, il a ce rapport avec l'individualisme, qu'il nie, comme ce dernier, toute évolution, et ne comprend rien à l'histoire. Les deux systèmes auraient voulu la perfection dès l'abord, ei le devenir leur est également antipathique.— Que si, au contraire, on considère l'objet comme devant dé-

terminer le sujet, alors les oppositions disparaissent, et l'unité vivante se trouve constituée. — Donc, d'une part, conciliation et progrès; de l'autre, lutte stérile, et arrêt, ou même recul. Les sectes et les partis ne représentent jamais qu'un seul élément, tandis que la vie, soit individuelle, soit nationale, concilie en elle les contraires, cl les oblige à se mettre d'accord, pour produire cette harmonie qui est l'idéal.

Mais, au moins, les sectes protestantes, bien que n'admettant pas le progrès pour elles-mêmes, reconnaissent le droit commun. Elles tolèrent juridiquement, sinon dogmatiquement, les autres Eglises, et acceptent la souveraineté de l'Etal comme garant suprême des droits individuels — Il n'en est pas ainsi de l'Eglise catholique. Elle nie l'Etal en principe, et ne veut absolument pas de la civilisation moderne. Elle prend vis-à-vis de nos libertés une position franchement hostile. Elle veut pour elle la domination absolue, el n'accepte en aucune façon les limites que l'Etat voudrait lui tracer, pour la faire rentrer dans le droit commun.

Lisez, en efïet, l'Encyclique du 8 Décembre 1864^ el jugez. Elle se termine par un article ainsi conçu : « C'est une erreur de prétendre que le Pontife romain puisse ou doive se réconcilier ou transiger avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne. » Voilà le principe; voici maintenant les applications. — L'Encyclique nie qu'il puisse y avoir dans l'Etal * Comparez la vigoureuse brochure de M. Bungener.

une aulre religion que le calholicisme, el rejette absolument Ir liberté des cultes (arl, 15, 77 à 79), ainsi que celle de la pensée (arl. 4, 8 à 11). Elle maintient le droil qu'a l'Eglise d'employer la force (arl. 24). Elle nie en principe la souveraineté de l'Etat, en tant qu'indépendante, ou en tant que supérieure à celle de l'EgHse (arl. 39, 42, 54). Elle fait de même pour l'inslruction publique (art. 45, 47). Elle maintient l'union de l'Eglise avec l'Etat, mais uniquement dans l'intérêt de la première, car elle re. fuse à l'Elat le droit de s'immiscer dans les affaires ecclésiasiiques (art. 19 et 20). Il paiera donc, mais il ne pourra rien contrôler. C'est exactement la position que la séparation ferait au catholicisme dans notre canton. L'Encyclique rejel te absolument le mariage civil et le divorce (arl. 67, 71, 73)^. Elle revendique pour le clergé une juridiclion exceptionnelle (art. 31), et l'exemption des impôts (art. 30). Elle réclame pour lui la juridiction on matière matrimoniale (art. 74). Elle maintient l'effet des vœux solennels dans toute sa rigueur, lors même que les limites d'âge fixées par l'Etal n'auraient pas été observées (art, 52 et 53) ^ . Ajoutons enfin qu'elle refuse aux peuples le droit d'insurrection (arl. 63).

On le voit, rien n'est plus clair. L'Eglise s'affirme

' On connaît la doctrine de 1 Eglise, quant aux cimetières.

2 Nous regrettons que, lors de la révision de la Constitution fédérale, personne n'ait soulevé la question des vœux. Il y avait là un droit à garantir, celui que possède tout individu de ne pas se lier indéfiniment. En fait,, on ne sait pas jusqu'à quel point les personnes retenues dans les couvents suisses, sont libres d'en sortir.

comme pouvoir absolu, elle nie l'Etal, elle ne reconnaît aucune des libertés modernes. Elle veul être ellemême l'Elat. Le droit n'existe pas pour ello. Elle ne veut pas de la science. Toutes les conquêtes de la Réforme et de la Révolution sont pour elle comme non avenues. C'est le 13^ siècle en face du 19«, et lui jetant le défi.— On sait que, là oij le catholicisme est le plus fort, il met ses principes à exécution, de façon à tuer toute liberté et tout progrès. Il suffit de citer les Etats romains, où l'Eglise gouverne directement, et où elle fait ses preuves \ — On entend bien le clergé parler de liberté, mais c'est uniquement dans les pays où il est en minorité. FI veut la liberté pour lui, mais uniquement pour lui, parce qu'il est la vérité ^. S'il était le maître, il ne reconnaîtrait aucun droit vis-à-vis du sien. — Pour ce qui est de la culture, on sait que le clergé veut l'ignorance et la superstition. Il fomente avec soin les préjugés «t les haines, et de temps à autre, un massacre vient prouver qu'il a réussi.

Le catholicisme a eu sa période brillante, au moyen-âge, lorsqu'il représentait l'idée vis-à-vis d'une société encore peu avancée, et qu'il avait sa place naturelle dans le système des fonctions et des classes qui constituaient alors la société. Mais, depuis que les peuples et les Etats se sont formés, depuis que l'es-

• Sur le catholicisme en Italie, voyez l'excellent ouvrage de M. Rod. Rey, Hist. de la Renaissance politique de l'Italie.

* Cette doctrine fondamentale du catholicisme a été surtout défendue par M. Veuillot.

pril s'est émancipé, la fonelion sacerdotale est devenue inutile, et le catholicisme a baissé toujours plus. Aujourd'hui, il n'est plus qu'un obstacle en travers du progrès. Après avoir été à la tête de la civilisation, il la voit lui échapper toujours plus. — Mais, chose triste à dire, il est encore assez puissant^ en fait, pour lui créer de sérieux périls : et la prolongation de son existence nous offre le curieux spectacle d'une institution jugée et condamnée en principe, et avec laquelle cependant il faut compter. Le catholicisme est aujourd'hui le seul débris existant du moyen-âge : il a survécu à la féodalité, parce que les Etats n'ont pas eu partout le courage de supprimer le sacerdoce et d'affirmer leur souveraineté morale.

Rien ne prouve mieux l'erreur du séparatisme, quand il se figure que la liberté suffit pour produire la lumière. L'essentiel, c'est bien plutôt l'institution, et si vous n'organisez pas le bien, il sera vaincu par le mal, si celui-ci est lui-même fortement constitué. Le catholicisme est jugé en principe, mais il subsiste comme institution, il a encore pour lui les masses, et il s'affirme carrément, en face de notre civilisation, comme la lumière des cierges en face du soleil. — Et notez qu'il profite de toutes nos découvertes. S'il l'avait pu, il les aurait empêchées, en tuant la science : mais il les utilise aussi bien que nous. Et il fait de même pour la liberté. Ce sont là autant de forces indifférentes comme celles de la nature, et qui

peuvent être employées dans un sens comme dans l'autre. La vapeur et l'électricité favorisent pour le moins autant les grands empires et le despotisme que la liberté.

L'essentiel, c'est donc la lumière, qui dirige les volontés et les forces, et il faut que la lumière ait des foyers puissants. — Or ces foyers, ce sont les institutions publiques. Elles sont seules assez fortes pour soutenir la lutte contre le clergé \ Mais, si on lui abandonne les âmes, la civilisation est en péril. Il ne suffit pas de proclamer le droit commun, puisque le clergé ne le reconnaît pas. Il faut lui opposer une organisation rivale et forte, celle de l'instruction publique et des Eglises nationales. La lutte est entre l'Etal et l'Eglise : il faut choisir, comme l'a si bien montré M. Génin {Ou r Eglise ou l'Elai). Ce que les peuples ont surtout désiré, c'est la Res publica : la souveraineté a été leur grande conquête, el Dieu sait ce qu'elle a coûté. Ne l'oublions pas, el maintenons à l'Etat son droit sur les âmes.

Quand au clergé lui-même, l'Etat, qui représente l'esprit moderne, doit le séculariser autant que possi ble, après avoir fait du prêtre un salarié : il doit l'incorporer dans la société civile. Les pays restés catholiques ne sauraient s'émanciper qu'à ce prix : leur salut est dans l'Ecole laïque, et dans l'élroite subor-

M. de Laveleye a prouvé récemment, dans la Revue des Deux- Mondes, la supériorité des Ecoles officielles sur les Ecoles libres, et la nécessité de les organiser toujours plus fortement.

dinalion du prêtre. — Ces nécessilés élaienl mieux comprises an XVIF® siècle que mainlenanl. La Révolution avail, en fin de compte, enlièremenl sécularisé le clergé, et bien des princes l'avaient déjà fait avant elle. Mais la recrudescence ullramontaine et absoluliste qui suivit celle grande époque, a de nouveau affaibli l'Etal au profil de l'Eglise. Ce que celle-ci réclame, c'est l'indépendance, afin d'agir sur les âmes, et de battre ainsi en brèche la souveraineté morale de l'Etat. Ce dernier doit donc maintenir son droit.

La grande erreur des séparatistes, c'est de croire qu'une fois la liberté des Eglises proclamée, le catholicisme se renfermera dans les limites qu'on lui aura tracées, et qu'il se conlcitera du droit commun. Nous l'avons dit, en effet, il se met au-dessus de tout, et le pouvoir absolu peut seul le contenter. C'est donc une absurdité que de le traiter comme nos sectes. Celles-ci, en général, savent se tenir dans leur sphère, bien que l'exemple des Mormons prouve qu'une secte peut vouloir devenir Etal et armée. Mais, ce qui est sûr, c'est que les prétentions du catholicisme sont infinies. Donc, si vous l'émancipez de la tutelle de l'Etal, il cherchera à s'emparer de la souveraineté, par le moyen de son action sur les esprits. El l'Etal sera dépassé à coup sûr, s'il ajoute à celle imprudence celle de se refuser toute action sur les âmes et de supprimer l'instruction publique. Car le clergé, qui a son organisation toute prête, bénéficiera le premier de lu succession abandonnée par l'Etat.

Telle est la situation vraie, et nous demandons aux libres-penseurs si cette perspective les rassure.

— Et il ne faut pas dire que nous exagérons. La puissance du clergé et des Jésuites s'esl beaucoup accrue depuis quelques années, surtout en France, grâce à l'incurie du gouvernement impérial. — El plus près de nous, ne voyez-vous pas le clergé organiser et ameuter les bataillons de l'ignorance et du fanatisme? Il a convoqué les multitudes aux fêles de François de Sales et de Canisius, et là, il a ravivé de son mieux les haines confessionnelles. En face de notre science, il organise des translations de reliques, el bientôt sûrement notre canlon aura ses miracles.

Le clergé semble ainsi nous dire : Vous êtes occupés de science, vous voulez le progrès, vous pensez au bien du peuple : eh bien, pour nous, la question n'est pas là; notre unique souci, c'est notre empire sur les âmes. Vous croyez qu'il y a certaines questions définitivement résolues, celle de la liberté de conscience en particulier : eh bien, non! Nous contesterons tout cela, quand nous serons les plus forts.

— On ne peut pas imaginer un plus formidable égoïsme. Le prêtre est là, dans nos murs, il semble qu'il devrait vivre de notre vie. Pas du tout : il est toujours un étranger et un ennemi. Le célibat le place en dehors de la famille, el il n'y a pas pour lui d'autre patrie que l'Eglise. Il ne prend aucune part à notre vie, dans ce qu'elle a de meilleur. Nos arts,

noire science, sonl à ses yeux comme non avenus. Nous n'existons pour lui que provisoirement, el à bien plaire. — Je le demande maintenant de nouveau aux libres-penseurs : en face de prétentions pareilles, est-il prudent d'affaiblir en quoi que ce soit nos Etats déjà si peu puissants, et surtout de toucher à notre insiruclion publique? Poser la question, c'est la résoudre.

Les séparatistes ne sonl pas sans se douter du danger. Aussi, tout en proclamant la liberté de l'Eglise, ont-ils soin de commencer par lui ôler ses biens, et de poser en principe qu'elle ne pourra plus acquérir d'immeubles. C'est la doctrine de Cavour, de Ricasoli, de Laboulaye \ de Pressensé ^. Ils sont d'accord pour refusera l'Eglise le droit de posséder la terre, et l'on sali que l'Italie vient de réaliser celle doctrine : à la veille de la guerre, elle a incaméré les biens du clergé séculier, et supprimé ies corporations religieuses. — Qu'on fasse du prêtre un salarié, nous le demandons : mais ôler à l'Eglise le droit d'acquérir, et ensuite la proclamer libre, c'est une dérision. La liberté sans la propriété n'est rien. — Le secret de tout cela, c'est que les séparatistes italiens et français savent le danger des biens de mainmorte, el qu'ils veulent en empêcher la formation. Selon eux, les Eglises doivent vivre de cotisations, et au jour le jour. Au fond, leur vrai motif, c'est la raison d'Etal.

* Le parti libéral.

^ L Eglise et la Révolution française.

Kien de mieux, mais alors ne parlez plus de principes, cl surtout renoncez à votre thèse de ï Eglise libre dans rEfal libre, car elle n'est qu'un odieux mensonge.

Et notez bien qu'ainsi les docteurs du séparatisme donnent à l'Etal une compétence que nous lui refusons. Comme il n'y a plus pour eux que l'Etal au-dessus des individus, ils en font l'unique personne morale qui ail des droits permanents. Selon eux, le sorl des corporations dépend entièrement de lui . Sans doute, l'Etat, qui représente l'ensemble des buis sociaux, el qui possède, par suite, la souveraineté, doit auto riser les corporations: mais il ne peut pas leur enlever le droit de propriété, car ce serait les mettre audessous de la plus simple société commerciale ou industrielle. Aux Etals-Unis, les Eglises, en tant que corporations, ont le droit d'acquérir, comme les particuliers. C'est que les Américains sont encore, pour une foule de choses, au point de vue du germanisme, et, par conséquent, la corporation esl souvent pour eux plus que l'individu'. Les Italiens et les Français, qui croient les imiter en tout, sont, au contraire, au point de vue de l'individualisme lalin, qui n'aisne pas les intermédiaires entre l'Etat et les individus. El encore le droit romain était-il beaucoup plus favorable aux corporations que la doctrine que nous critiquons. D'autre pari, les séparatistes

• Ainsi, cliez eux, l'éducation est en partie chose officielle, surtout l'insiruction primaire, qui est affaire communale.

font profession de vouloir l'indépendance des communes: ils ne voient pas que ce qui est vrai des Eglises le sera aussi des communes. — F^eur doctrine est donc un tissu de contradictions. Voilà ce qu'on gagne à ne plus voir que les individus Comme l'Etal est une réalité qu'il faut bien admettre, on est conduit à lui donner un pouvoir exorbitant sur tout ce qui n'est pas individuel, et par conséquent à léser de la manière la plus grave le droit des individus eux-mêmes.

Nous disons, nous, que si on déclare l'Eglise catholique libre^ il faut lui laisser le droit de posséder, avec toutes ses conséquences. Or, il y a là un immense danger. Nous en concluons qu'il faut réduire le prêtre au rang de salarié, et nous sommes ainsi dans la logique, tandis que nos adversaires n'y sont pas. Ils veulent se donner les apparences du libéralisme, et ils sont en plein dans l'arbitraire.

De toutes les considérations qui précèdent, il résulte qu'il y a maintenant, dans la société européenne, trois forces rivales : le rationalisme, représenté du plus au moins par l'Etal, l'inslruclion publique et les Eglises nationales, - - les sectes, - et enfin le catholicisme. C'est un des caractères distinctifs de la civilisation moderne , que de laisser ainsi coexister en elle des éléments qui correspondent, dans le passé, à des périodes entièrement différentes. Notre liberté abrite sous son égide des ennemis irréconciliables. Or , de ces trois principes , il en est deux,

les sectes et le catholicisme, qui tendent à se rapprocher et à se liguer, parce qu'ils ont un ennemi commun . la science et la critique. La vraie lutte n'est plus entre le catholicisme et le protestantisme orthodoxe, elle est entre le surnaturel et la libre pensée. En outre, tandis que le siècle a son centre dans l'individu e! dans la nation, les orthodoxies placent le leur dans l'idée religieuse et dans l'Eglise. — Le droit de l'idée, le droit de l'Eglise, voilà pour elles le grand point. Ce qui vient de se passer h Paris, dans l'Eglise protestante, le prouve surabondamment. Les orthodoxes ont sacrifié, sans hésiter un instant, la liberté individuelle à leur principe Ihéologique. Ils demandent dans l'Eglise officielle de France une discipline rigoureuse, et, chose capilale, les séparatistes les ont soutenus \ Donc, pour le monde protestant orthodoxe, le centre n'est point dans l'individu, il est dans l'idée, et quand celle-ci a la majorité pour elle, elle s'impose le plus franchement du monde

Quand on en est là, il est évident qu'on n'est pas loin du point de vue catholique. On dislingue aussi le sacré du profane, on se fait l'avocat du divin, et on est intolérant, dès qu'on le peut. — Voyez comment nos orthodoxes, si sévères et souvent si injustes envers la philosophie et la critique, sont indulgents pour le catholicisme. Vinet louait l'Eglise romaine d'avoir

' Voyez la Bévue chrétienne, les Archives du Christianisme, et \t Chrétien évangélique.

mainlenu son indépendance vis-à-vis de l'Elal. M. Charles Secrélan n'aime rien lanl que la philosophie scolastique, el il a critiqué Renan avec une amertume toute cléricale. Il croit au miracle actuel, car il a patroné la maison de Mœnnedorf, où l'on guérit les malades par la prière. M. Ernest Naville a dit tout le bien possible de Lacordairc el de Madame Swetchine. Lisez les journaux et les Revues du parti, et vous verrez qu'il fait, en mainte rencontre, cause commune avec l'ultramontanisme, contre la libre pensée. D'ailleurs, ne s'est on pas expressément rencontré avec M . de Montalembert, quand il a soutenu, au congrès de Malines, la thèse de l'Eglise libre dans l'Etat libre? — Ce que veut tout ce monde-là, c'est de faire de l'Etat, comme ditTaine, unecollection administrative d'hôlels garnis, et de concentrer dans les Eglises toule la sève morale de la société. L'Etat aurait pour mission principale de les protéger. Les nations seraient supprimées, comme personnalités : quant à l'individu, nous avons vu le sort qui serait le sien.

Les forces du passé s'organisent donc et se liguent contre l'esprit moderne : la question se pose toujours plus nettement. Or nous disons que, dans ce grand conflit, la libre pensée a un besoin absolu des nations et des Etats, si elle ne veut pas être de nouveau persécutée. Tandis que les sectes et le catholicisme restaient fidèles aux idées de l'Orient, l'Elat s'est transformé dans un sens de plus en plus rationaliste, et avec lui, bien qu'à un moindre degré, les Eglises

nalionalcs L'insiruclion publique a pris un magnifî'itie essor, el l'espril moderne s"esl trouvé ainsi organisé fortement. — Voulez-vous, maintenant, vous, libres-penseurs, démanteler de vos mains, en face de l'ennemi, ces forteresses de l'Esprit et de la science?

Vous laissez-vous, peut-être, ébranler par cette objection , qu'un peuple ne saurait se permettre l'affirmation religieuse? Mais nous avons déjà vu que la vie collective réclame impérieusement l'idéal. Et surtout, refuser aux peuples le droit de se constituer ou de rester constitués en Eglises, ce serait tout simplement leur refuser ce qu'on accorde aux sectes el au clergé romain, ce serait les placer en dehors du droit commun. Comment, parce qu'il convient à quelques voyants de s'organiser à part, autour de leur petite idée, on devra leur accorder ce droit, et il ne pourra pas être revendiqué par les nations elles-mêmes, ces grandes associations séculaires, qui ont porté tout le poids de l'hisloire, et qui réunissent en elles tous les éléments de I humaine culture? Ce serait, en vérité, singulier.

Hegel et Schelling l'ont fait voir : l'Etat est une chose sacrée, parce qu'il est la grande œuvre spirituelle de l'humanité. Rien n'est aussi désintéressé et aussi pur que le patriotisme , rien n'est aussi noble el aussi sublime que les efforts des peuples pour conquérir la souveraineté. Il y a toujours, au contraire, de l'égoïsme dans la religion positive : le croyant pense avant tout à son salut personnel. L'homme ne

s'élève réellemenl au-dessus de lui-même que lorsqu'il agit comme ciloyen, el lorsqu'il consacre sa vie à l'idéal. Donc, ne calomniez pas les peuples el les Etals , el ne croyez pas avoir le monopole de la moralité el du sérieux. Il y a des consciences nationales: notre histoire suffirait pour le prouver. Nous irions même jusqu'à dire que la nationalité est quelque chose de plus spirituel que l'individu ; elle esl , en effet, bien plus éloignée de la nature physique, el bien moins sujette à toutes les infirmités de cette nature ; elle appartient à un ordre supérieur. Elle peut donc s'organiser en Eglise aussi bien qu'elle se constitue en Etat. El notez qu'ici le séparatisme confond constamment l'Etal avec le gouvernement , et la nation avec l'Etal.

En tout cas, ce n'est pas aux libres penseurs de contester à la nation une compétence qui esl toute dans le sens de leurs idées. Leur devoir esl bien plutôt, dans le conflit actuel, de soutenir l'Etal, puisque, par là, ils soutiennent la science el la libre culture.— Le monde humain est livré à certaines forces, exaclemenl comme le monde physique. Le tout esl de vaincre, car le mol des anciens : malheur aux vaincus, esl plus vrai que jamais. — D'ailleurs, croit-on que, sj on sépare l'Etat de l'Eglise el de l'Ecole, le catholicisme, par exemple, ne pourra pas, plus lard, l'envahir de nouveau el le faire servir à ses fins? Donc , ne le désarmons pas, tant qu'il esl encore à nous. La liberté n'est point en jeu dans tout cela : il s'agit unique-

ment d'un combat d'influences , dans lequel chacun doit choisir la bannière sous laquelle il veut se ranger.

Tout ce que nous avons dit jusqu'à présent est plus vrai à Genève qu'ailleurs, et nous revenons ainsi à notre point de départ. Genève est peut-être la nation proteslanle qui a le mieux réalisé la combinaison du christianisme et de l'espril moderne. Chez nous, le protestantisme a été, au plus haut degré, chose populaire, et l'esprit genevois est le résultai de cette combinaison. Elle a permis à la personnalité de se dégager complètement, et de conquérir une entière liberté visà-vis de l'idée nationale. Rousseau représente ce moment , et c'est pour cela qu'il inaugure en France la poésie individuelle et la philosophie de la personnalité. Il donne le ton à notre littérature, et, de nos jours, Tôpffer représente la même combinaison sous une autre forme : il est plus directement genevois , plus conservateur ; mais il l'est avec une complète liberté d'esprit , et par suite avec l'émotion la plus pénétrante. Je regrette de ne pouvoir insister : mais là est notre génie propre.

Il a maintenant pour organe principal notre Eglise aalionale , dont la valeur littéraire ne saurait être contestée. Sans doute, elle ne mérite pas rien que des éloges: son rationalisme n'est pas assez franc, et, d'autre pari , il est trop abstrait , trop vide , pas assez nourri de science. L'esprit genevois actuel ignore trop complètement la philosophie de la nature et surtout

celle de l'histoire, qui, seules, pourraient lui donner la substance qui lui manque souvent Mais il est perfectible. — Notre instruction publique pèche par un excès de spécialisation : mais il serait facile de lui donner une tendance plus philosophique. — Il y a là des bases excellentes : il y a là un esprit, une âme, ce qui fait un peuple. Notre Eglise et nos Ecoles rapprochent les classes : c'est par elles que le pa- Iriolisme se maintient. Combien, par exemple, chacun de nous ne doit-il pas à noire vieux et cher collège? — Voulons-nous sacrifier cet esprit vraiment national à des sectes sans portée . et à l'ultramontanisme, c'est-à-dire à des éléments étrangers? ^

11 s'agit ici, on le voit, d'une des plus graves questions de notre temps, puisque les destins de l'esprit moderne y sont engagés. Nous avons cherché à lui laisser toute sa hauteur Peu importent les étroites limites de notre territoire. Tous les grands facteurs du monde moderne sont représentés dans nos murs. Nous l'oublions trop, et nous avons maintenant un penchant malheureux à rapetisser toutes les questions, et à insister, en particulier, outre mesure sur leur côté financier. L'esprit genevois n'est pas devenu plus large, en perdant de son énergie. Nous oublions surtout que notre cité est le point de mire du catholicisme, et que nous devons de nouveau en faire, comme au XVI® siècle, une citadelle de l'Esprit,

' Un petit fait à noter : les pasteurs de l'Oratoire sont presque tous étrangers au canton ; c'est l'élément vaudois gui domine.

mais, celle t'ois, en y organisanl aussi foilemenl (|ue possible loules les puissances inlellecluelles el morales de noire siècle. Il s'agil de reprendre l'œuvre de Jean-Jacques, el de redonner à noire ville une valeui européenne, en en faisanl un foyer de librepensée. Elle ne peul déchoir, sans périr. Un idéal lui esl nécessaire : or l'idéal, aujourd'hui, c'esl l'âme des choses, libremenl saisie par l'Espril. Si noire vie n'esl pas iranscendanle, comme ele l'a él.é deux fois, elle n'esl rien.

Voilà ce qui n'esl plus compris. Nous avons loul mis au rabais. Il semble que le grand n'esl plus fail pour nous. Le comble de nos vœux, c'esl de faire de Genève une place neulre, où loul soil possible. Il y a là une profonde erreur. Les peliles cilés ne peuvenl absolumenl pas vivre sans une délerminalion spiriluelle. Elles doivenl êlre quelque chose dans le monde de l'Espril, puisque la force malérielle leur fail enlièremenl défaul. — El ici, quelle différence enlre nous el les Elals-Unis ! Ils peuvenl èlre neulres, parce qu'ils sonl foris. En réalilé, ils ne sonl guère que cela, el leur valeur esl à peu près nulle dans les choses de l'Espril. La preuve de leur malérialisme, c'esl qu'ils s'allienl mainlenanl avec la Russie, c'eslà-dire avec un Empire où domine la force brulale.

lil ici , remarquez à quel poinl ce côlé de la vie publique préoccupe nos séparalisles. On dirail que la pairie esl pour eux loul enlière dans l'armée. C'esl qu'ils la voienl uniquemenl du dehors el dans son

indépendance. On m'accordera qu'il y a là quelque puérililé. Mililairemenl, nous sommes peu de chose : noire force, c'est l'Espril. Si Genève a mérite de vivre, c'est qu'elle avait gagné le respect de l'Europe par son énergieinlellectuello. — Donc, nous ne devons pas rompre avec l'idéal. Seulement, le principe de notre vie doit se modifier avec les temps : le XIX® siècle a ses exigences. Mais nous ne devons pas èlre aujourd'hui au-dessous de ce que nous étions du temps de Calvin et du temps de Jean-Jacques. Notre amhilion doit être toujours aussi haute que possible. Nous ne devons pas consentir à déchoir du premier rang.

Abordons maintenant la question purement pratique et locale, puisque nous la voyons à sa vraie place dans l'ensemble des problèmes que soulève le passé européen. Elle fera l'objet de notre second paragraphe.

Nous commencerons par constater que le séparatisme est, chez nous, l'opinion d'une assez faible minorité. La masse lui échappe, parce qu'elle a le sentiment instinctif, mais d'autant plus fort, de ce qu'il faut au pays. Il a bien pu, grâces à quelques meneurs, devenir chose de parti et de club, mais il n'est point chose populaire. Et encore, parmi ceux qui le soutiennent , combien n'y en a-l-il pas pour qui c'est uniquement affaire de mode? Le se-

paralisme esl aujourd'hui bien porté : on s'honore en TadoBlanl. C'est une doctrine arislocratique au premier chef, el les badauds 6toî>/?/ devoir^ comme disait Tœpffer, \lais le bon sens populaire proteste, sans bien se rendre compte de ses motifs. — Je m'efforce de donner forme à ce qui s'agite obscurément dans les âmes, et d'aider notre peuple à voir clair en lui-même. Je sais bien qu'ainsi on s'expose aux railleries des délicats. Le peuple, c'est bien vulgaire, selon eux. Pas tant que vous pensez, leur répondrai-je: son instinct esl encore ce qu'il y a de plus sur, parce qu'il voit les choses dans leur unité organique, au lieu de les décomposer artificiellement. Il aime le grand et le simple — Pour l'ouvrier, Genève est un glorieux souvenir: il ne sépare point les poms de Calvin et de Jean-Jacques. Il sait mieux que vous que noblesse oblige. Croyez bien que notre Académie ne lui est pas indifférente. Et quant à l'Eglise nationale^ notre peuple serait certes bien étonné, s'il venait à apprendre, un beau jour, que le Grand Conseil lui en propose la suppression. Il sait bien qu'elle est l'Eglise de lous, l'Eglise des petits. Elle est intimement liée pour lui à tous les souvenirs de la patrie : c'est l'Eglise de nos pères, l'Eglise de notre enfance ;, et la multitude l'aime à cause de cela. Pour le peuple, la patrie passe avant tout , comme pour les anciens, el il a raison , car celle est son bien, à lui : il n'a pas la richesse, il ne voyage pas, il faut donc que la poésie

soil à son foyer, el pour lui, elle n'existe plus guères que dans l'Eglise nationale.

Or, pour qu'une mesure aussi grave que la séparation fût légitime, il faudrait qu'elle répondît à un besoin profond el universellement ressenti. L'homme politique digue de ce nom doit toujours calculer d'après les moyennes, el penser aux masses. Il sait que tout changement radical conslilue une immense perte de forces : il évite avec soin de froisser des sentiments respectables, el d'aitrister inutilement les cœurs, car le chagrin engendre le découragement. Il craint surtout d'aggraver en quoi que ce soit la condition déjà si trisie des petits et des pauvres. C'est à eux qu'il songe avant tout, puisqu'il leur faut la tutelle de l'Etat. — Voilà ce que nos séparalisles oublient, pour ne penser qu'à leurs idées particulières el à leurs convenances personnelles. Ils ne voient pas même qu'ils n'ont pasiedroil de décider pour leurs enfants. '- C'est une grosse affaire que de rompre avec la tradition de son pays, et de déraciner sa vie. Pour moi, je n'ai jamais compris que les conversions nationales. Si vous changez, faites-le avec tout votre peuple, comnie c'a élé le cas lors de la Réformalion. Mais ne coupez pas les racines qui attachent vos cœurs au so! de la patrie, et surtout n'imposez pas ce sacrifice à vos enfants : vous n'en avez pas le droil. Qu'ils commencent comme vousavez commencé, qu'ils soient élevés avec leur génération, sauf à changer plus lard.

Pour que la masse voiiliil sérieusement la séparalioi), il faufirail que la silualion actuelle offrît de graves inconvénients. Or, c'est ce qui n'est point. Le protestantisme est organisé comme il doil l'élre, pour satisfaire tous les besoins légitimes. El quant au catholicisme,il a, de par les traités, des droits qui ne peuvent lui être enlevés dans aucune hypothèse. Il résulte de cet ensemble de faits que tout changement serait à la fois inutile et dangereux. C'est là ce que nous devons maintenant prouver.

Et d'abord la situation du protestantisme est ce qu'elle doit être.

La liberté religieuse est complète parmi nous, sauf dans les communes-réunies, où elle n'existe que partiellement pour les protestants. La séparation ne donnerait aux dissidents aucun droit qu'ils ne possèdent déjà. Sans doute , ils pourraient vouloir leur part dans les biens de l'ancienne Société économique ; ils pourraient aussi réclamer un de nos temples : mais nous ne croyons pas qu'ils y songent en aucune façon , car l'argent est ce qui leur manque le moins. En tout cas, s'ils élevaient quelque réclamation de ce genre, ce n'est pas nous qui nous opposerions à ce qu'on y fil droit. Mais , je le répète , ils sont aussi libres qu'ils peuvent le désirer.

Seulement, Tancienne nation genevoise prétend jouir du droit qu'elle reconnaît aux sectes, et rester constituée en Eglise. Elle a pour elle une possession de

trois siècles. El comme elle est incontestablement la religion de la grande majorité du peuple protestant, elle jouit tout naturellement du privilège d'être officielle et territoriale. Elle embrasse le pays dans le système de ses paroisses : elle jouit seule des temples et des cures, dont la propriété est aux communes. Sa faculté de théologie fait partie intégrante de l'Académie officielle. En un mot, elle a pour elle le droit qui est celui de la majorité dans la nation politique. Et ce droit lui appartient d'autant plus jusiemeni , que les communes réunies forment, elles aussi, un ensemble distinct, et ne peuvent, par conséquent , se plaindre de ce que l'ancien peuple genevois reste organisé de son côté.

IVIais remarquez bien que notre Eglise n'est imposée en aucune façon : elle est seulemeni offerte à tous. Le ciloyon protestant en fait de droit partie, sauf décision contraire de sa part , mais nul n'est tenu d'y rester. En outre, elle ne coule pas un sou à personne, puisqu'elle est entrelenue sur les fonds des anciens (îenevois. El encore une fois, si les dissidents réclamaient leur pari, ce n'est pas nous qui la leur refuserions.

Noire Eglise ne lèse donc aucun droit. Mais il y a plus. Elle est organisée de la façon la plus libérale. D'abord, comme l'a montré la Nation suisse, elle est en réalité séparée de l'Etat, puisqu'elle s'administre ellc-mèu»e, par l'organe de son Consistoire,

el qu'elle nomme ses pasleurs '. En réalité, c'est une Eglise de multitude, beaucoup plus qu'une Eglise d'Etal. Elle pourrail sedéfinir : la nation cons. liluée en Eglise. Ici les dissidents font toute sorte de confusions. L'Etal, pour eux, c'est le gouvernement, et il semble, à les entendre, que notre Eglise soit gérée par le Conseil d'Etat. En outre, ils confon dent la nation avec l'Etal. Sans doule, l'Eglise officielle est, par cela même, en relation directe avec l'Etat, mais elle ne se confond point avec lui : elle a sa base distincte, savoir la nation proleslanle. En réalité, elle est organisée exactement comme les Eglises libres.

El d'ailleurs, pour ce qui regarde ses rapports avec l'Etat, y a-t-il lieu, je le demande, aux déclamations de nos dissidents? Qu'en France, par exemple, on soit en défiance vis-à-vis de l'Elal, je le comprends : et encore son intervention dans les affaires de l'Eglise proleslanle n'est point envahissante, et nous serions même disposé à la trouver heureuse, en face des haines Ihéologiques aujourd'hui déchaînées. Mais en tout cas, peut-on établir le moindre rapport entre les grands Elals centralisés el nos modestes républiques? F^'Elal, chez nous, est une famille, il est au plus une grande commune. Il est à nous, dans noire main. Pourquoi tant le redouter? Pour-

» Ici, une amélioration serait de rigueur. Il n'est pas naturel que tous les électeurs de la ville soient appelés à voter pour la nomination de clia(iue pasteur : ce droit devrait être réservé aux électeurs de la paroisse.

quoi évoquer le fanlômc de la Césaropapie, au nom barbare? Rassurez vous, dirons-nous aux séparatistes, il s'agit du bon peuple de Genève, lequel est le maître aussi bien dans l'Eglise que dans l'Elalî Cessez de crier à la tyrannie, car on vous accusera de vous escrimer contre des moulins à vent.

Enfin, notre Eglise n'est point, en fait, exclusive. Elle laisse coexister en elle les tendances les plus diverses : elle renferme des libéraux el des orthodoxes, qui vivent au mieux ensemble, excepté lorsque l'opinion orthodoxe devient intolérante, comme il y a quelques années, lors des réunions de l'Alliance cvangélique '. En parliculier, la tendance rationaliste conserve ses droits, comme nous pensons qu'elle doit les garder dans l'Eglise de France, Nous n'avons point de confession de foi, et les individus jouissent ainsi d'une liberté qui leur est refusée dans les Eglises dissidentes. Tous les éléments qui existent dans la nation peuvent se faire jour dans l'Eglise, et on a vu que nous entendons ceci dans le sens le plus large, puisque nous espérons voir un jour les Eglises officielles arriver à l'affirmation religieuse originale. Notre faculté de théologie, étant jointe à l'Académie, se trouve en contact avec la science, tandis que la facullé libie s'isole avec soin de toute souillure pareille.

' On se souvient que le formulaire de l'Alliance excluait les libéraux, et pourtant le Consistoire avait généreusement prêté notre Cathédrale : c'est ainsi que l'orthodoxie entend la liberté. Notons encore que ses représentants n'ont pas voulu assister, dans le temps, à l'inauguration de la chapelle anglaise.

Comme je l'ai déjà dit, loul n'esl pas fail, el il y a lieu encore à bien des progrès. Ainsi je voudrais que renseignement lliéologique comprît la science de la religion, el l'hisloire des religioïis, afin d'allénner le formidable parli-pris qui est encore n la base des éludes Ihéologiques. Il faudrait que le cbrislianisme fûl vu à sa place, comme les autres éléments traditionnels" de notre culture, et que l'enseignement ne négligeât aucune des traditions de la sagesse bumaine. Ainsi se constituerait celte religion civile rêvée par Jean-Jacques, et où les ricbesses morales du passé se combineraient avec la science contemporaine.

Nous en savons beaucoup plus que le Christ, et sa morale, calculée pour des mœurs toutes différentes des nôtres, ne saurait plus nous suffire à elle seule : elle ne dit rien à l'homme d'affaires, au citoyen, à l'homme politique, fà^irarliste, au penseur; et en thèse générale, elle est trop ascétique et trop conlem[)lative pour un temps comme le nôtre. Donc il faut la compléter. — Et surtout ilfautjrendre au divin l'austère majesté que nous révèle la science, el que l'usurpation attribuée au Christ lui a fail ^perdre. Nos théologiens exaltent ^j^l'humilité de Jésus, e( ils ne voient pas que, si l'Evangile de Jean est historique, il a été le plus orgueilleux des hommes, puisqu'il a revendiqué avec insistance la qualité de Dieu, en face des Juifs à bon droit scandalisés. Dieu ergotant sur une place publique, c'est l;i un

speclacle plus que bizarre, pour relui qui songe au formidable silence de l'univers, el qui sait combien peu le Maître suprême daigne disciiier avec ses sujets. Mais non, il fallait le faire parler à loul, prix, el il esl sur que les paroles qu'on lui prêle sont plus claires que le langage mystérieux des choses. Reste à savoir si elles sont, authentiques. Kn loul cas, noire piélé, à nous autres profanes, esl autrement plus respectueuse que celle des croyants, car nous laissons subsister l'abîme qui sépare le Très Haut de sa créalure. Nous consentons à ignorer ce que le monde ne nous révèle pas, et si Dieu veut nous tenir à distance, et nous laisser dans le doute sur notre sorl à venir, nous savons nous résigner, tandis que les orthodoxes veulent absolument un Dieu à leur fantaisie, et vous les entendez dire qu'il leur faut une religion positive, que leur cœur en a besoin. Ils sont bien heureux, car, ainsi que ledisait M. Schérer, ils croient ce qu'ils vfulent, tandisque, nous autres, nous croyons ce que nous pouvons. C'est la supériorité du roman sur la sévère réalité. — Mais revenons. iXolre idée, c'est donc que les Eglises nationales doivent se considérer comme entièrement libres, el se donner une base toujours plus scientifique.

Mais, dira-t-on. c'est un loul-y-va que votre Eglise : une élection peut être décidée par des incrédules. Incontestablement, el nous y consentons volontiers, parce que nous mêlions l'accent sur la qualifi-

calionde nationale, elque, pour nous, l'individualilc, la famille, el à plus forle raison, la cilé, sont fort au dessus du chrislianisme. Nous ne voulons exclure personne : ce sera aux ciloyens de s'exclure euxmêmes, s'ils le jugent nécessaire.

Croyez-vous donc qu'il soil bien prudent, aujourd'hui, de mellre les gens au pied du mur, el de les forcer à se décider? Vous avez l'air de penser que ces questions peuvent se trancher un beau jour par un oui ou un non\ vous aimez les décisions tragiques, vous croyez aux coups de la grâce, et vous demandez qu'on ne reste pas dans les moyens-termes.

On pouvait raisonner ainsi autrefois, quand tout élail encore élémentaire et naïf, el que deux ou Irois principes bien accusés se partageaient le monde. Mais aujourd'hui, loul s'esi compliqué, et l'homme inlelligenl el sincère ne peut plus êlre tout d'une pièce. Vous-mêmes, vous ne l'êtes pas, el, par exemple, loul en faisant profession de croire à la prière, vous savez fort bien vous adresser d'abord à la science : vous allez au médecin, el vous savez qu'on n'arrête plus une inondation ou un incendie par la prière. Vous êtes de votre siècle plus que vous ne pensez. Donc, n'in^posez pas aux gens des décisions, radicales.

La religion, d'ailleurs, a besoin du demi jour : le surnaturel traîné par vous à la lumière des discussions publiques, fait, croyez-moi, une irisle figure, car c'est une légende de l'Orient exposée au grand jour de noire critique. Vous lui faites tort et)

demandani Irop pour lui. Je vous plains, car voire croyance en Dieu dépend des résultais du travail critique sur l'histoire du Christ. Croyez-moi, soyez moins tranchants, car, si vous continuez à identifier Dieu avec le surnaturel, il se pourra bien que ce dernier entraîne le spiritualisme dans sa chute. — Le grand avantage des Eglises nationales, c'est, précisément ce demi-jour, dont le culte a besoin : elles lui prêtent le charme des souvenirs d'enfance, el l'allrail qui s'attache à toul ce qui est national.

Nous avons à Genève beaucoup d'hommes qui se disent protestants, uniquement parce qu'ils sonlGenevois. Ils sont attachés à notre Eglise, et y font élever leurs enfants. Que gagnerez-vous à les décourager el à les exclure? Il vaul mieux que tous restent. L'Eglise y gagnera en virilité. L'honnête homme, le gentilhomme, c'est quelque chose, ne vous en déplaise : c'est ce qui a fait la gloire de la France et de notre Genève Je l'aime mieux que tel converti, qui cache peut-être, sous les dehors de la piété, les sentiments les pluségoïstes. — Pourque votre exclusisme fût vrai, il faudrait qu'on pût appliquer les notions chrétiennes sur le Jugement aux individualités si variées de notre temps; et, encore, d'après le christianisme lui-même, ce n'est pas à l'homme qu'il appartient de juger — Nous voulons donc une Eglise franchement laïque, où les petits soient sous la tutelle désintéressée des intelligents, une Eglise qui représente l'es-

pril nalional dans sa cullure el dans sa douceur, une Eglise vrairnenl genevoise en un mol.

Voilà ce qu'est devenue en fait l'Eglise de nos pères. D'ailleurs elle marche bien: elle con»ple des prédicateurs distingués de toutes les nuances; ses diaconies sont prospères. Elle est vivante, en un mol. El pourtanl elle a peu de défenseurs, en dehors de l'opinion rationaliste. C'est l'Eglise des petits, et on ne s'honore pas en la soutenant. Mais soyez assurés qu'elle a pour elle le ccéur du peuple, el que, le jour où vous y loucheriez, vous feriez à la patrie une blessure dont elle ne guérirait pas.

Ajoutons enfin qu'ici nous sommes pleinement d'accord avec nos confédérés. Partout, en Suisse, règne le nationalisme, el il est surtout puissant dans la Suisse allemande, à cause de la confiance que le germanisme témoigne à l'Ktat, et qui contraste avec la défiance calviniste. Le nationalisme a beaucoup fait pour constituer moralement les peuples de la Suisse. Nos confédérés allemands ne séparent point ce qui doit être uni, el c'est pour cela que leur vie nationale a conservé toute sa poésie native. Il y a là pour nous un légitime sujet de regret, quand nous faisons un retour sur le prosaïsme croissar.t de notre vie collective. — Nos voisins du canton de Vaud comprendront bien aussi ce que je veux dire. Sans doute, leur Eglise nationale est Irès-loin de répondre à l'idéal. Mais une fêle comme celle des Vignerons prouve que, chez eux, l'antique poésie est encore

vivanle, el qu'ils savent, comme les Anciens, réaliser le beau sous une forme vraiment nationale. Le mysticisme lui-même coule bien mieux de source chez eux que chez nous. Dans Vinet, le séparatisme garde encore une certaine poésie; et, d'ailleurs, il est si bien contrebalancé, dans le pays, par la force de la vie nationale, qu'il en est rendu tout à fait inoffensif . — Donc, en volant la séparation, nous ferions divorce avec les meilleures traditions nationales de la Suisse protestante, et cela pour inuter un peuple dont les circonstances n'ont aucun rapport avec les nôtres, el dont la brutalité est mortelle à toute poésie. Gardons-nous de toute servile imitation, et restons nous-mêmes. Nos petites républiques ont une originalité qui Naut pour le moins celle des Etats-Unis, et à laquelle il faut bien se garder de toucher maladroitenient. Cultivons avec soin les fleurs du sol natal, au lieu de vouloir à toute force acclimater chez nous des plantes exotiques, auxquels il faut un autre air que le nôtre. H est d'autant plus nécessaire de maintenir intactes nos institutions nationales, que nous sommes toujours plus envahis par l'élément étranger. Il y a là pour nous une question de vie el de mort.

' Je ferai remarquer ici à nos radicaux que leurs amis du cantou de Vaud comprennent parfaitement l'importance de l'Eglise nationale au point de vue démocratique: son maintien est un de leurs articles de foi. Les nôtres devraient voir aussi que le séparatisme est chose foncièrement aristocratique. Mais, parmi eux, nous ne voyons guère que M. Fazy qui soit dans le vrai, sur ce point.

Nous (lisons, en second lien, que la silualion officielle du catholicisme nous esl imposée.

L'Eglise catholique ne saurait nulle pari être appelée nationale, puisqu'elle esl partout despoliquement gouvernée par un pouvoir étranger. Cela esl surtout vrai, maintenant que l'ullramontanisme triomphe, et que, par exemple, toutes les liturgies locales ont été remplacées par la liturgie romaine. Les Évêques eux-mêmes sont des instruments passifs ; quant au Pape, il est gouverné par les Jésuites, qui sonl aujourd'hui le vrai moleur de l'ensemhle. En loul cas, les laïques sonl à peu près complètement mis de côté. — Nos concitoyens catholiques acceptent bénévolement celle silualion : eux qui, en matière polili que, apprécient, comme nous, le gouvernement du peuple par lui-même, ils trouvent bien d'être menés comme des enfants dans l'ordre religieux. C'est leur affaire, ei si la posession d'un Évêque les console de leur esclavage spirituel, nous n'y saurions trouver à redire.

Nous ferons seulement observer que, les choses étant ainsi, le catholicisme se trouve déjà, par cela même, dans une position privilégiée, puisqu'il échappe enlièremenl, dans son organisation, à l'action de nos lois, tandis que le protestantisme officiel, étant chose locale, peut être atteint dans son principe et même dans son existence, par noire législation^ — Tout

' Sur ce point, voyez l'excellente brochure de M Choisy sur Y infériorité légale du protestantisme à Genève.

au plus, pouvons-nous mellre certaines conditions à la jouissance des bâtiments de culte et à celle des avantages pécuniaires que l'Etat fait aux catholiques. El, ici, nous sommes pleinement d'accord avec M. Bellamy, quand il demande l'exécution de cet article de la Constitution de 1847, qui réclame une loi sur les fabriques. Cette loi serait bien plus urgente que les concessions actuellement proposées en matière d'assistance. La Constitution ordonne qu'elle se fasse, et nous ne comprenons pas qu'après dix-neuf ans elle soit encore à faire \

On le sait assez, c'est en vertu des traités que le culte catholique doit être payé par l'Etat, dans les communes réunies. C'est pour elles un droit, et ce droit subsistera, tant que le traité de Turin n'aura pas été aboli par toutes les parties contractantes. Cette abolition ne dépend pas de nous seuls, comme beaucoup de personnes paraissent le croire. On entend dire que les traités sont une lettre morte. Pas le moins du monde : un traité diplomatique ne saurait être mis ainsi à néant par des discours de cantine, ni même par des articles de constitution. Toutes les phrases du monde n'y peuvent rien.

Aussi avons-nous vu avec étonnement que le projet de loi récemment voté par le Grand Conseil, et qui doit rétablir l'égalité entre les deux cultes, pro-

^ Il serait aussi bon que Mgr Meriniliiod voulût bien respecter les conditions mises à la cession du terrain pour Notre-Dame. La Commission devait être composée uniquement de Genevois, et le bruit court qu'elle est maintenant presque uniquement formée de nobles français.

clame dans loul le Canton la liberté religieuse, et supprime, par coi)séquenl,^^sur ce point, les (railés de Vienne et de Turin ^ Plusieurs orateurs ont cependant montré que cette abolition ne dépend pas de nous seuls, ni même de la Confédération.

D'ailleurs, elle aurait dû être expressément demandée par la population des communes réunies, afin qu'on fût au moins assuré que, de ce côté-là, il ne surgirait plus lard aucune difficulté. — Au lieu de cela, qu'avons-nous vu? Les députés catholiques n'ont pris à peu près aucune part à la discussion: comme on dit vulgairement, ils ont fait les morts, et nous ont laissé parler. Nos offres, à nous , étaient parfaitement positives, puisque le projet met en commun le patrimoine de l'ancien Hôpital de Genève. 11 stipule bien que les fondations catholiques - seront aussi mises dans la masse : mais nous ne savons pas ce que sont ces fondations, et ici encore les représentants du catholicisme ont gardé le silence. Voilà, n'est-ce pas, une curieuse transaction, où une seule des parties prend la parole, et promet, non-seulement pour ellemême, mais pour l'autre partie!

El puis, non-seulement, les communes réunies ont

• Sur la question des traités, voyez le travail de M. Pons, et la récente brochure de M. Augustin Bost, Genève et les traités au point de vue confessionnel. — II y a eu deux ou trois dérogations aux traités, mais ils n'en subsistent pas moins, et le clergé s'en autorise constamment.

2 En ce qui concerne l'établissement des sœurs de la charité de Carouge, nous ne comprenons pas coiument ses fonds pourront être mis dans la masse.

évité de se prononcer, soit direcleinenl, soit par l'organe de leurs députés, mais encore les principaux dignitaires du clergé catholique ont protesté conire le projet. Ils ont fait leurs réserves, soit quant à la liberté religieuse, soit quant aux fondations, pour le cas où elles rentreraient dans les stipulations des traités qui garantissent les établisseraenls de celle espèce. — Un journal fribourgeois a donné clairement à entendre que, si le projet passait, il pourrait y avoir lieu à une intervention étrangère : or il s'agit évidemment de la France, quia remplacé la Sardaigne en Savoie. Qui ne voit la portée de celte menace? Le clergé a tout à gagner à une annexion, et il pourra choisir son moment, pour provoquer une querelle entre la France et nous. Le journal ultramonlain le Monde fait des menaces analogues, et réserve, en outre, le consentement du Sainl-Siége.

Il est donc évident que les soi disant concessions qui nous sont faites dans le projet n'ont aucune valeur légale. Quant à leur portée matérielle, elle est également très-faible. Tout cela n'a pas empêché le Chroniqueur de Fribourg de prétendre que ce que nous donnions était forl peu de chose, en comparaison des concessions que nous font les communes réunies. Le Monde suspecte notre bonne foi. Voilà ce qui s'appelle être reconnaissant. Et en général, n'avez-vous pas admiré la bonne grâce avec laquelle nos offres ont été accueillies?

Or, encore une fois, nous, vieux Genevois, nous met-

Ions en commun les revenus de noire Hôpital : nous faisons large courroie du bien de nos pauvres. Il a été prouvé que, si le projet passait, la ville, en particulier, se trouverait en déficit d'une somme considérable. Il faut noter, en outre, que le projet déclare propriété de l'Elat les 1 ,500,000 francs du capital de la Société économique, qui ont concouru à la formalion de la Banque de Genève, et dont les revenus doivent être, d'après la Constitution de 1847, employés en faveur du culte protestant et de l'instruction publique. L'Etat pourra faire de ces revenus ce qu'il voudra. C'est une seconde spoliation ajoutée à la première.

El tout cela, pour arriver à une conciliation entre les anciens et les nouveaux Genevois! Il paraît donc que ces derniers ne peuvent consentir à vivre avec nous en bonne intelligence, que si nous leur abandonnons nos biens. Comme c'est noble, n'est-ce pas? En vérité, c'est la première fois qu'on se sera procuré des amis à beaux deniers comptants. Des amis pareils ne sauraient être bien solides, el il est à présumer qu'ils demanderont, tant qu'il leur restera quelque chose à prendre. — Nous accordons qu'il serait désirable de faire disparaître les inégalités résultant des traités, el qu'il y a lieu de régler la question de l'assistance publique. Mais, quant au premier point, nous devons attendre une démarche positive de la part des communes réunies. Et quant au second, il doit se liquider de façon à sauvegarder

lous les droits. Les bons comptes font les bons amis. — Le projet acluellemenl soumis au peuple est, tous tous les rapports, aussi mauvais que possible. Il constitue une gigantesque duperie, et nous espérons bien que la nation genevoise le rejelera, comme elle a rejeté, en 1862, le projet de Constitution, parce qu'il sacrifiait déjà les biens de l'Hôpital,

Pour revenir à notre sujet, nous répétons que l'Église catholique a, de par les traités, une situation officielle que nous ne pouvons changer. Il en résulte qu'elle ne saurait être séparée de l'Etat, à moins que nous ne consentions à payer son clergé, sans garder aucun des droits qui correspondent à celle obligation. Or, on nous accordera que ce serait absurde. L'État ne saurait, sans folie, renoncer à aucun de ses privilèges, en face d'une Église dont les prétentions sont sans bornes. Le prêtre est aujourd'hui un fonctionnaire de l'État, un salarié. Tant que cette position lui est maintenue, l'État doit conserver les droits qui correspondent à ses charges. Donc, nous le répétons, l'Église catholique ne saurait être séparée de l'Étal. — Elle ne peut l'être dans aucune hypothèse En effet, si le traité de Turin venait à être valablement aboli, il faudrait toujours que, sous une forme ou sous une autre, le culte des communes réunies fût entretenu par l'État. Évidemment on ne

1 Ajoutons encore que le projet aurait dû résoudre la question des arrondissements électoraux. Celui de la Rive gauche constitue une flagrante injustice, puisqu'il a été calculé de façon à annihiler complètement les communes protestantes de cette partie du pays.

peut leur demander de renoncer à un pareil droit. Et si l'Étal continue à payer le culle catholique, il doit conserver ses droits sur lui. Telle est la situation réelle.

Nous en concluons immédiatement que l'Eglise protestante ne peut pas être séparée de l'Elat, sans une flagrante injustice, puisque, si elle l'était, le catholicisme resterait seul religion officielle. Le raisonnement nous paraît sans réplique possible. C'est bien pourquoi l'Evêque d'Hébron pencherait, à ce qu'on dil, vers la séparation : il pressent qu'il y a là quelque chose à gagner. Il oublie seulement que l'union entre l'Eglise et l'Etal est pour lui affaire de dogme. — Fj'argument que nous venons de presser suffirait pour trancher la question. Nous ne pouvons séparer de l'Etat que l'Eglise protestante : le voulons-nous? Voulons-nous que le catholicisme soil la seule religion officielle, dans la ville de Calvin et de Jean-Jacques? Poser celle question, c'est la résoudre, à moins que nous ne soyons frappés d'aveuglement.

Donc, en résumé, l'Eglise protestanle nationale répond à toules les exigences du libéralisme le plus avancé. El, quant à l'Eglise catholique, sa position officielle est u: e nécessité qui s'impose absolument à nous.

Les séparatistes voient ces choses aussi clairement que nous. Mais emportés par leur dada, ils vont de l'avant, comme si les faits n'existaient pas. — Les Genevois se défient, à ce qu'on dit, des idées gêné-

raies, mais ici, ils semblenl vraiment ensorcelés par une des abslractions les plus creuses et les plus pauvres que nous connaissions. L'obslacle insurmontable que les traités opposent à leur idée est pour eux ce qu'est une vitre pour les mouches : l'obstacle est là, il les arrête, mais elles vont donner contre, en bourdonnant, comme s'il n'y était pas. Il y a longtemps que ce jeu dure, mais il parait qu'il a du charme, car on y revient toujours.

Parlons sérieusement. Les choses étant comme nous l'avons dit, tout essai pour réaliser la séparation doit fatalement aboutir à des iniquités. C'est ce que prouve sans réplique le fameux projet élaboré en 1855 par M. William Turretlini, ensuite d'une motion de M. Duchosal (toujours les deux extrêmes d'accord pour démolir).

Ce projet abolit toutes les distinctions provenant du culte, — comme si le traité de Turin n'existait plus. — Il pose en principe que nul ne peut être forcé de contribuer aux dépenses d'aucun culte, et que l'Elat ni les communes n'en salarient aucun. Voilà qui est ronflant. Malheureusement ces beaux principes sont aussitôt violés en faveur du catholicisme, parce que les obligations du traité sont là. Le projet décide, en effet, que chacune des communes réunies sera inscrite au grand-livre de la délie publique, pour une rente équivalente à sa part dans la somme portée au budget pour l'entretien du culte catholique. QuanI à la ville, une Commission temporaire recevra

le capital d'une renie équivalenle à l'indemnité de logement et au salaire du curé de Genève. Voilà qui est clair. Le culte catholique continue à être payé par l'Etat, c'est à-dire par tout le monde. En revanche, l'Etat renonce à tous ses droits sur lui. — Quant à l'Eglise protestante, elle est simplement séparée de l'Elal, sans aucune garantie quelconque. — Les fonds sur lesquels son culte est maintenant payé sont remis aux anciennes communes, et, comme le projet défend à la commune de salarier aucun culte, il en résulte qu'elles ne pourront rien faire pour le culte protestant. — Les cures et les temples protestants sont remis sans condition aux communes. On voit le danger de celte clause dans les communes mixtes de Genève, Carouge et Chêne. Elle fait un singulier contraste avec les garanlies données aux catholiques de la ville.

On le voit, il est impossible d'imaginer une inégalité plus criante entre les anciens et les nouveaux Genevois. L'Eglise nationale est tout simplement passée sous silence, ainsi que sa Faculté de théologie. Le projet ne dit pas même si elle pourra subsister comme corporation. En revanche, il réserve avec soin les droits des corporations existantes, c'est-à-dire, avant tout, des Eglises libres, sur leurs propriétés ^

Quant au rapport qui accompagnait le projet, il nous paraît inutile de le discuter, après ce que nous

' Nous n'insisterons pas sur le fait bizarre que le projet ne statue rien quant aux communes catholiques ci-devant françaises.

venons de dire. Nous dirons seulement qu'il confond la nation avec l'Etat, et celui-ci avec le gouvernement, et qu'il ne dislingue pas entre la religion, qui est toujours individuelle, et l'Eglise, qui est affaire de majorité et d'administration, dans les secles, aussi bien que dans les établissements nationaux. Le rapporteur prétend que le projet mettra fin à tout antagonisme confessionnel. Il nous est absolument impossible de voir pourquoi : c'est probablement que nous n'avons pas les lumières et les grâces nécessaires. Enfin, le rapport critique le système des biens de main-morte, et le projet ne les empécbe en aucune façon : bien au contraire, il en institue lui-même, mais uniquement au profit du catholicisme.

Donc ce projet prouve notre thèse, savoir que , la situation étant ce qu'elle est, il est impossible de la changer, sans aboutir à de monstrueuses injustices. — Le projet de 1855 a été préparé avec soin, les séparatistes l'ont donné comme le dernier mol de leur système. Nous en concluons que la séparation est impossible à Genève, si toutefois notre législature veut encore la justice , et si elle a encore quelque répugnance à livrer notre pays à l'ullramontanisme. On ne va pas contre la force des choses, à moins qu'on ne soit décidé à violer le droit, pour l'amour d'un système, ou pour satisfaire (juelque rancune.

On le voit, il résulte déjà de cette discussion du projet de 1855, que la séparation est à la fois inutile et dangereuse , et on a pu tirer la même

conclusion de noire critique du projet de loi acluellemenl soumis au peuple. Mais il convient de généraliser un peu plus.

La séparation est inutile, car elle ne créerait aucune liberté qui n'existe déjà : elle ne donnerait quoi que ce soit de plus aux Églises maintenant séparées, puisque leurs membres ne paient pas le culte de l'Église nationale, et qu'ils jouissent d'une liberté absolue.

IMais surtout la séparation est dangereuse, parce qu'elle désorganiserait à coup sûr le protestantisme tolérant et raisonnable, celui qui est dans nos traditions, ~ au profil des sectes et de l'ultramonlanisme. Nous l'avons déjà prouvé en thèse générale. Voyons maintenant comment le fait se produirait à Genève.

Supposons la séparation prononcée. Les sectes restent intactes, cela est évident. Quant à l'Église catholique, elle gagne beaucoup au change, car elle continue à être payée par l'Étal (que les Iraiiés soient abolis ou non), et, d'autre part, elle échappe désormais à son contrôle Elle devient seule Église officielle, mais l'Élal n'a plus sur elle aucun droit, il n'a plus que des devoirs. Elle a ainsi ce qu'elle désire le plus ardemment, et Genève donne raison à rEncycliqu»^ Évidemment c'est là le côté le plus ingénieux du système.

L'Église protestante nationale, elle, cesse d'êlre territoriale et officielle : sa position change du tout

au loul. En réalilé, elle esl seuh atteinte. — Sa Faciillc de ihéologie disparaît de l'Académie. Quant aux temples et aux maisons de cure, ils restent aux communes, qui deviennent libres d'en faire ce qu'elles veulent. C'est très-particulièrement le cas de notre chère et vénérée Cathédrale : elle devient une propriété municipale comme une aulre. Les fonds de l'ancienne Société économique, dont les revenus sont affectés en partie aujourd'hui à l'entretien du culte protestant, seront sûrement répartis entre les communes, mais nécessairement sans aucune condition, en ce qui touche le culte protestant '.

La Démocratie a proposé de faire de l'Eglise une chose communale. C'est ce qui arriverait nécessairement avec la séparation, puisque les communes auraient les fonds et surtout les temples. Or, qui ne voit les dangers d'un pareil état de choses? Où serait notre garantie dans les communes mixtes, comme Carouge? Le protestantisme se trouverait partout à la merci de l'esprit municipal, si aisément tracassier, étroit, intolérant. Quant au catholicisme, croiton les communes de force à tenir tête au clergé? — Et remarquez l'inconséquence. On ne veut pas que l'Église soit unie à l'Etat, et on en fait inévitablement une chose municipale, comme si, chez

1 Le projet de loi constitutionnelle actuellement soumis au peuple attribue aux communes le fonds capital de la Caisse hypothécaire, avec i'ohiigaiion de payer 40,000 francs par an au Consistoire. Nous l'avons vu, il déclare propriété de l'État la partie des fonds de la Société économique, qni avait concouru à la formation de la Banque de Genève. En réalité donc, il change notablement la position de notre Église.

nous, les communes n'élaien! pas de pelils Étals, el l'Élal une grande commune! Tout ce qu'on y gagnerail, ce sérail de remplacer la sagesse nalionale par l'espril de clocher.

Nous le croyons bien, les paroisses s'enlendraienl dans loul le canton, pour essayer de maintenir une Eglise genevoise. Celle association, soit dil en passant, aurait une valeur officielle, à moins qu'on n'ôlâl aux communes le droit de payer le culte, comme le voulait le projet de i855. Elle sérail en loul cas indispensable, pour qu'il y eût toujours une Faculté de théologie el un centre commun de lumières. Les communes ne sauraient évidemment se suffire à elles-mêmes en matière ecclésiastique, el ceci est surtout vrai des campagnes, qui ont toujours , dans l'ordre intellectuel, un besoin absolu des villes. Il y a solidarité entre toutes les parties d'un pays, à moins qu'on ne consente à voir les lumières s'y éteindre. — II esl vrai que nous parlons ici aux séparatistes un langage qui doit leur paraître singulier. Pour eux, les foyers traditionnels de lumière sont inutiles. En pratique, ils procèdcnl autrement, quand il s'agit d'eux-mêmes: mais ils maintiennent en théorie qu'il faut vivre au jour le jour, el ne rien fonder. Nous disons, nous, que les centres sont nécessaires, el que, sans eux, la société retomberait bientôt dans la barbarie.

Les communes devraient donc s'unir. .Mais les tendances théologiques opposées qui coexistent main-

tenant dans l'Église nationale seraient conduites par la séparation à s'isoler les unes des autres. Les orthodoxes, ou bien iraient vers les Eglises séparées, ou bien s'organiseraient à part. Les paroisses seraient ainsi décomposées. Il y aurait des luttes pour la possession et l'usage des temples, el pour la jouissance des fonds communaux. Sans compter que certaines communes pourraient vouloir faire bande à part. Les haines religieuses iraient en s'exaspérani, parce qu'il surgirait des difficultés el des injustices de toute espèce. Et nous ne parlons pas des établissements de l'Etal, hôpitaux, prisons, militaire, à propos desquels la queslion confessionnelle se poserait aussi. On voit d'ici le gâchis.

Mais, nous dira-l-on, vous êtes bien naïf : ne comprenez-vous pas que le désordre est précisément ce qui est demandé? En effet, les meneurs orthodoxes auront alors beau jeu. Leurs Eglises ont fait jusqu'à présent fort peu de progrès : mais, une fois l'établissement national désorganisé, il est clair que leur situation deviendra beaucoup plus favorable. Le patronage du riche sur le pauvre, qui n'est encore qu'une exception, deviendra la règle. Les petits, étant incapables de s'organiser eux-mêmes, seront à la merci des puissants. L'inslilulion sera remplacée par l'action individuelle, la justice par la charité. — Il esl si doux de faire soi-même le bien, au lieu de le voir réalisé sous forme officielle! [I est si doux de voir sa porte assiégée par les solliciteurs ! Le patronage

est une chose si bonne! Nous serons de la sorte aussi loin que possible des idées de Rousseau, qui voulait détruire la dépendance personnelle, et faire que l'individu n'obéit jamais qu'à la nalion et à la raison collective. Il ne pourra plus jamais être question de sa religion civile. — Et les rationalistes, quelle ne sera pas leur déconvenue! Comme nous jouirons de leur impuissance à s'organiser à part, ainsi que nous! Espérons qu'ainsi cette peste disparaîtra peu à peu, et qu'il n'y aura plus en Israël que des troupeaux bien soumis.

Rappelez-vous que les séparatistes orthodoxes veulent supprimer l'inslruclion publique, et dites ce qu'il restera du vieil esprit genevois, lorsqu'ils en seront arrivés à leurs fins. La superstition et l'intolérance remplaceront peu à peu les lumières et la liberté.

Je dis d'abord la superstition et l'obscurantisme, parce que la religion, livrée à elle-même, dérive nécessairement de ce côté. Preuve en soient les mœurs religieuses des Etats-Unis, avec leur grossière brutalité. Tout y respire le matérialisme et l'impatience fébrile du spéculateur, qui veut forcer la main à Dieu. Peuton imaginer une profanation plus flagrante que les réveils, que ces rapides conversions, aussitôt enregistrées et portées au compte des intéressés? A Genève, n'a-l-on pas eu le triste courage de prôner les pauvretés d'un Redcliffe, comme le nec plus ullra de l'éloquence, et de les préférer à notre science? Heureux

les pauvres (Vesprit! ^ — Quand on aura éteint nos foyers de lumière, les pelits, les ignorants, se trouveront h la merci du premier illuminé ou du premier charlatan venu, comme c'est le cas aux Etats-Unis, cette terre promise de toutes les aberrations religieuses, qui nous a donné le mormonisme et le spiritisme. Le surnaturel s'affichanl ainsi d'une façon toujours plus choquante, la science ira toujours plus loin dans le sens opposé, et le matérialisme ne pourra qu'y gagner.

Je dis, en second lieu, l'intolérance. Quand l'esprit de secte domine dans un pays , il ne tarde pas à y compromettre la liberté , parce qu'il demande la croyance aveugle. Il crée l'hypocrisie, parce qu'on a intérêt à paraître religieux : aux Étals-Unis, la piété est un moyen de crédit, et s'impose par cela même. La pensée n'y est libre que dans l'Eglise unitaire. L'asservissement général se voit, par exemple, dans ces lois qui interdisent l'usage des boissons fermenlées. Je voudrais bien savoir si nous supporterions celte tyrannie de l'opinion. Tocqueville l'avait déjà montré, la masse exerce en Amérique un vrai despotisme. L'esprit de parti s'y déploie dans toute sa violence, preuve en soit cette effroyable guerre civile, contre laquelle nos orthodoxes n'ont pas eu un

* A propos d'une des prédications de Redcliffe, un journal orthodoxe {Les Archives du Christianisme} publia une lettre où il était dit que, la pluie menaçant les auditeurs, Dieu l'avait arrêtée. Voilà qui ne sent pas trop sa primitive Église : Dieu se dérangeant pour éviter un rhume à ses bien-aimés. Le trait me rappelle cette petite fille qui pria pour retrouver ses ciseaux et qui fut exaucée. Le fait a été sérieusement raconté, dans le temps.

mol de réprobation, el où, sous prétexte de philan- Ihropie, le Nord a écrasé le Sud. Il avait le droit pour lui, sans doute, mais est-il permis de I imposer à des compatriotes avec cet acharnement et cetle rigueur? La mort de Lincoln n'a-t elle pas été punie avec la même cruauté que le récent attentat contre l'Empereur de Russie? El voila les mœurs qu'on nous propose comme modèle ^ .

Laissez faire les sectes , dirons-nous aux libres penseurs, et vous verrez quelle lalilude il vous restera. Vous ne serez pas directement persécutés, mais il y a tant de moyens de faire laire les gens ! — Ce qui surabondera, ce sera, comme aux Élats-Unis, la sottise orgueilleuse des masses. La prosaïsme ira croissant : tout sera à bout portant, l'utilitarisme, comme l'orthodoxie; les nuances disparaîtront; on n'aura que du voyant et du claquant. El nous serons gagnés par cet ennui incommensurable qui pèse sur l'Amérique, et dont parlait déjà Sismondi II envahit déjà nos sectes, parce qu'il esl écœurant d'en être réduit à remâcher toujours la même nourriture, au lieu d'avoir à sa disposition les mets variés de la civilisation nationale. Rien n'est plus sot que d'être toujours en face les uns des autres, et de recommencer incessammenl les mêmes choses, parce qu'on a tout réduit à l'effort individuel. — Croyez-moi, vous tous qui

• Un curieux détail, qui m'a été garanti par M. Ferdinand Lecomte, c'est que, pendant la guerre, le gouvernement fédéral imposait, sous peine de la prison, la lecture de ses proclamations dans toutes les Eglises. Il faisait donc plus que ce qu'on a tant reproché au gouvernement vaudois, en 1845.

lenez à la vraie culture, el qui aimez ce qui esl déhcal, restez fidèles aux inslilulions publiques : elles sont votre sauvegarde, car elles représentent, la lumière el le progrès.

Voilà quel danger il y aurait à détruire l'Église nationale el l'Ecole officielle, en face de l'esprit de secte el de parti. Mais il y a un péril bien plus direct et bien plus grave : c'est celui que nous ferait courir le catholicisme, quand il serait soustrait au contrôle de rÉlal, el que, par la suppression de nos établissements officiels, il aurait la carrière ouverte devant lui.

Je l'ai dit, il aurait alors à Genève précisément ce qu'il demande. Nous le paierions, mais nous serions obligés de lui laisser toute latitude , et, pour luUer contre son influence, nous en serions réduits à nos efîorls individuels. Ce serait la liberté, comme en Belgique. Dans ce pays, le clergé, laissé à lui-même^ a tout envahi, il a reconstitué la main-morle sur une vaste échelle. — Déjà maintenant, il y a une singulière disproportion entre les ressources de notre petite cité el cette puissance occulte de l'ullramonlanisme^ qui concentre sur nous tout le poids de ses efforts. Si nous lullons encore, c'est grâce à notre Église, et surtout à nos écoles officielles. Mais déjà, les écoles calholiques ont pris beaucoup d'extension, et il esl clair que les Ignorantins sont impropres à former des Genevois el des citoyens. Ils excitent de leur mieux la haine confessionnelle. Veul-on mainlenanl, en supprimant les écoles officielles , ôler à

la République le seul moyen qu'elle ail encore de contrebalancer ces influences anli-nalionales?

Un jeune Saint-Gallois me disait tout récemment que, dans son canton, la nouvelle constitution a laissé pleine latitude au clergé, surtout en matière d'écoles : il en est résulté que le libéralisme a déjà disparu d'une dizaine de communes. Voyez ce que les prêtres et les couvents ont fait de Fribourg, depuis quelques années : on ne trouve plus dans celle ville. une seule librairie digne de ce nom. — El ici nous demandons pourquoi le Conseil fédéral laisse violer par le gouvernement du Valais l'article de la Constilulion fédérale qui interdit aux Jésuites de s'établir en Suisse?^

Que si on alléguait contre nous le principe de la liberté, nous répondrions que ce principe n'a rien d'absolu. Quand l'esprit d'une corporation est notoirement immoral et subversif, quand on sait que son but est de pervertir les âmes et d'attiser la haine entre concitoyens, l'Etat a le droit de lui refuser toute action sur la jeunesse, de même qu'il peut et doit interdire la vente des poisons. L'enseignemenl ne saurait être absolument libre, pas plus que l'exercice de la médecine et de la pharmacie '. Pour un homme qui peut discerner la valeur et la portée d'une doctrine, il yen a cent qui se laissent tromper : la nation

' Le Consoil fédéral s'est enfin décidé à interpeller le gouvernement valaisan.

* La Démocratie a fort bien dit dans le temps, à propos de la liberté de la médecine, qu'il fallait protéger les ignorants contre le charlatanisme. Et pourtant elle se dit séparatiste. Ce n'est pas très-logique.

doit donc les proléger oonlre eux-mêmes, el surloul, elle doil penser à leurs enfants. L'éducation a une effroyable puissance, et si on met les citoyens en garde contre les charlatans ou les empoisonneurs, à plus forte raison doit-on les protéger contre ceux qui pervertissent les esprits, si toutefois on admet que la santé des âmes est aussi imporlanle que celle des corps. La liberté complète n'est possible que pour l'homme parfaitement éclairé, c'est-à-dire pour une infime minorité. Tout le reste a besoin d'une tutelle intelligente el désintéressée : or nous n'en connaissons pas d'autre que celle de la nation elle-même. — Nous voudrions que l'enseignement donné par les corporations fût surveillé par l'Etal. Comment, on fait passer des examens difficiles aux pharmaciens el aux médecins, el des sociétés notoirement obscurantistes ont le droit d'enseigner, sans que l'État leur demande aucune garantie ! Il y a là quelque chose de monstrueux. — Encore une fois, celui qui a les âmes, est maître de l'avenir. Voulons -nous les laisser au clergé calholique?

El ici, j'ai besoin de dire toute ma pensée. Je fais une profonde distinclion entre le clergé el les laïques. Parmi ceux-ci, il en est un très-grand nombre qui sonl de leur temps, el qui savent que la croyance ne doit pas diviser les hommes en deux camps ennemis. Nos concitoyens catholiques nous connaissent, el ils ne sauraient admettre qu'il y ail un abime entre eux cl nous. Mais le clergé est d'un autre avis, parce

que le rapprochement entre concitoyens de cultes différents est la ruine de son pouvoir. L'Église n'admet rien en dehors d'elle. Pour le prêlre, nous n'avons aucun droit, et il prétend lier Dieu par ses anathèmes, — Or, dans l'Eglise catholique de Genève, l'action des laïques est nulle, à la différence de ce qui a lieu dans plusieurs parties de la Suisse. Chez nous, le clergé est tout, el on l'a bien vu récemment, à propos de l'abolition des traités. Donc, si vous lui laissez carte blanche, et que vous supprimiez les écoles publiques, oîi catholiques et protestants sont copfondus, vous favorisez à coup sur l'esprit clérical, el par conséquent vous compromettez l'union enire les citoyens et l'esprit de tolérance réciproque \ Les prêtres ont prouvé tout récemment à Barletta et à Palerme ce dont ils étaient capables. Nous sommes donc fondés à nous méfier d'eux. Toul est possible de leur part.

Or, une civilisation éclairée ne se maintient pas toute seule : il lui faut des centres, des foyers. Ce ne sont pas les petites œuvres des sectes qui sont deforce à résister au sacerdoce catholique, et d'ailleurs elles sont animées au fond du même esprit que lui : elles divisent aussi, au lieu d'unir, parce qu'elles ne voient qu'elles-mêmes et demandent la croyance aveugle. Pour contrebalancer ces influences hostiles à toute culture et à toute harmonie, il faut l'effort de

' Le clergé a toujours protesté contre le principe de l'école neutre, v. la brochure de M. Bost.

fous, il faul l'action de i'Élat, réglée el limitée par la science et la justice, — Si on lui ôte toute compétence morale, sa compétence juridique sera menacée, car l'Église romaine ne la reconnaît pas \ Pour qu'il y ait des Étals, il faut des nations : el l'ultramontanisme les rend impossibles, puisqu'il n'accepte aucune souveraineté, en dehors de la sienne.

Telles seraient à Genève les conséquences de la séparation. Bien loin d'éteindre l'antagonisme confessionnel, comme le pensait M. William Turrellini, elle lui donnerait une force nouvelle, en mettant en présence el en lutle des éléments qui se combinent ou se neulralisenlmainlenani, sous la tulelle de l'Etal. Nous aurions quelque chose d'analogue à ce qui se voit maintenant en Belgique, où l'Eglise romaine est libre, tout en étant payée par l'Etat, el où il s'est produit un formidable aniagonisme entre le clergé et la libre |)ensée. Chez nous, aussi, l'ultramontanisme se donnerait carrière, et nous aurions, en outre, l'esprit envahissant el tracassier des sectes protestantes. Ce serait la morl de loule unilé morale, de toute harmonie, et par conséquent de loule culture el de loule liberté.

En pareille malière, il faut songer à l'avenir. C'est ce que nos adversaires ne font pas : ils ne voient que leur désir du moment, au lieu de se demander ce que le pays deviendra. Ils ont tellement pris l'ha-

' C'est ce que M Célestin Martin a bien prouvé, dans une récente discussion de notre Grand Conseil.

bilude de vivre au jour le jour, qu'ils ne coiliprennenl plus l'importance pourtant si grande de la sécurité. Le Journal de Genève a été jusqu'à dire que chaque généralion ne devait songer qu'à elle-même et à ses besoins. Avec des sentiments pareils, on ne fait rien de grand. Il faut prévoir de loin, et tâcher de construire, ou, tout au moins, de conserver un édifice qui puisse abriter les générations futures. Si nos pères n'avaient pensé qu'à eux-mêmes, que serionsnous? — La vie d'un peuple e^-i évolution, et il faut qu'aujourd'hui prépare demain. Nous avons déjà bien changé depuis le XVI® siècle, et nous devons changer encore. Mais le progrès est impossible, si on rompt avec le passé. L'évolution d'un peuple doit former un seul tout, puisque c'est lui-même qui se modifie. Rousseau rendait justice à Calvin, et il n'a jamais pensé à changer radicalement nos institutions. Nous devons faire de même, et alors le progrès se réalisera de lui-même, par la force des choses. — Comment voulez-vous, d'ailleurs, que la jeunesse se prépare sérieusement pour les carrières officielles, si leur sort est constamment remis en question? Elles ont l'immense avantage de donner l'indépendance : celle-ci est impossible dans les sectes et dans leurs .Ecoles. Mais encore un*^ fois, il faut que la jeunesse ait devant elle un avenir assuré, autrement elle se découragera, et tout sera compromis.

J'ajouterai que cette fidélité au passé et celte préoccupation de l'avenir sont tout spécialement le de-

voir des arislocralies. Elles ne sonl quelque chose que si elles représenlenl la Iradilion nalionale. Elles s'ôlenl loule influence, si elles s'isolent du grand courant. Une arislocralie séparatiste, c'est un nonsens, d'autant plus cjue les riches doivent, dans la cité, représenter l'élégance et le heau. Etre charitable n'esl pas tout. Que nos riches méditent l'exemple de la noblesse anglaise, et qu'ils nous disent si elle donne dans le séparatisme.

Mais ceci n'est qu'un détail. Nous devons tous songer à l'avenir, et le préparer. Or il ne peut être heureux et fécond pour la patrie qu'au moyen d'un système qui assure la combinaison harmonique des éléments de noire civilisation, et, plus tard, comme point d'arrivée, le triomphe décidé de la science et de l'absolue liberté spirituelle. C'est là ce que nous avons cherché. F.e séparatisme, au contraire, ne prépare que des luîtes stériles, au terme desquelles triomphera l'obscurantisme. Il assure tout spécialement la victoire finale de l'esprit ultramontain. A nous de voir si c'est ce que nous voulons pour notre Genève bien-aimée.

Il nous resterait, pour terminer, à développer les argumenis de pure théorie contre le séparatisme.

Malheureusemenl le temps nous presse ', el nous devrons nous borner à une rapide indication.

Nous aurions d'abord à montrer que la distinction entre l'Église et l'Élal, entre le spirituel et le tempoporel, n'a qu'une valeur historique el provisoire, au lieu d'être, comme on paraît le croire, dans la nature des choses. — Elle était inconnue aux anciens. Son origine doit être cherchée dans le fait que le christianisme, comme le bouddhisme, est en principe^ et a été longtemps une simple secte, au lieu d'être la forme religieuse d'un génie national. Il a d'ailleurs, pour nous, un caractère étranger. Or, dans noire bonhomie, nous lui avons fait une position extraordinaire: on nous a persuadé que les Juifs avaient le monopole de la religion, etque, vis-à-vis d'eux, nous n'étions que des profanes. Il est reçu que noire intuition rationnelle du divin n'est rien, en comparaison de la foi chrétienne. Nous avons accepté une religion toute faite, el nous avons dit : voilà le sacré; tout le reste sera profane. On avouera que c'est faire bon marché de nous-mêmes, et imposer bien aisément silence à noire àme el à notre cœur.

Les anciens, y compris les Juifs, n'étaient pas si humbles : ils ne croyaient pas que leur vie à eux fût profane, relativement à telle religion étrangère. Pour eux, l'existence nationale formait un ensemble qui avait son principe religieux, et tout était pénétré

1 11 est nécessaire que notre brochure paraisse avant la votation populaire sur le projet de loi relatif aux rapports entre les cultes.

par ce principe. Mais le monde moderne s'est iroiivë enrôlé dans une secte : il a pris le nom d'un homme, et il s'est accoutumé -a ne voir la vie spirituelle que dans l'Église fondée par cet homme. Les grandes choses humaines , qui paraissaient sacrées aux anciens, le foyer, la famille, la patrie, sont à ses yeux bien inférieures aux conceptions du Christ el de ses disciples. Une secte est préférée à l'humanité, el les modernes ont adopté longlemps tons les préjugés de cette secte Les nalions antiques se rendaient jusiice : le christianisme ne voit que luimême, et telle est la force de l'éducation, qu'une foule d'hommes en soni encore à ne voir le divin que dans l'Eglise.

Cetie belle distinction a naturellement été aggravée par le catholicisme, qui a conslitué l'Église en Etal, et organisé l'intolérance. Le prêlre, dans son orgueil si mal justifié, se croit à une distance incommensurable des choses de la terre. Il se considère comme le seul intermédiaire entre le Ciel et l'humanité, imitant, du reste, en cela, le fondateur du christianisme.

Nous disons, nous , que cette distinction entre le spirituel el le temporel a fait son temps. Et ceci résulte déjà de tout ce que nous avons dit. Le progrès a consisté, depuis le XVI® siècle, à spirilualiser !a vie nationale et à séculariser l'Église. Notre jusiice et notre science sont bien plus près du divin que les notions enfantines du christianisme sur le salut

el le jiigemenl. Nous saisissons nous-mêmes el direclemenl les idées de Dieu dans le monde. Là est la vraie religion El, comme aujourd'hui l'Étal se dirige loujours plus d'après la science, il est, malgré tous SCS défauls, plus religieux que l'Église, en lanl que telle. — Nous, hommes du XIX° siècle, auxquels le XVIl!^ a soufflé l'esprii de liberté, nous ne pouvons plus nous laisser traiter comme des enfants qui apprennent docilement une leçon. Nous ne pouvons plus nous laisser dire que nos pensées viriles cl sincères ne sont pas sérieuses, el que nous devons rester indéfiniment à l'école de la Judée el du Christ.

La nation , nous l'avons dit, est souveraine en matière religieuse. Son droit lui a été ravi pendant longtemps. Elle l'a reconquis au XVI® siècle, mais elle doit en faire constamment usage, sous peine de se le voir enlever de nouveau. Les peuples modernes sont Église aussi bien qu'État. — Seulement, el c'est là surtout qu'est l'illusion des orthodoxes , comme une religion sectaire esl nécessairement inloléranle, il a fallu dégager l'homme et le citoyen de son étreinte : il a fallu séculariser le droit el l'Étal. On esl ainsi loul simplement revenu à ce qu'avait déjà réalisé le droil romain, dans sa neutralité majestueuse. Ce progrès esl dû tout entier à la philosophie et à l'État. La nation a dû s'affirmer el affirmer en même temps le droit individuel : ce dernier a élé conquis tout entier sur le christianisme. C'est

Vhommp naturel que le XYIIP siècle a dégagé el émancipé. Il ne faut donc pas que les Chrétiens se larguent tant de ce progrès, car il s'est fait contre eux el malgré eux. — En outre, cela ne veut pas dire le moins du monde que la nalion doive être privée du droit qu'elle a de s'affirmer comme société religieuse, et d'offrir sa tutelle aux individus.

Elle le fera, sans qu'il en résulte le moindre esclavage pour ceux-ci. Il y a eu des tyrannies religieuses, mais la faule en est à l'Eglise, elnon à l'Etal.-- Voyez ce que devient l'Eujpire romain après Constantin. La tolérance du juriste est remplacée par le despotisme de l'Evêque^ Les payens respectaient si bien la religion d'aulrui, qu'ils cherchaient à se faire bien venir des dieux étrangers. On sait qu'ils n'ont jamais persécuté la pensée en elle-même, La mort de Socrate est due à l'intluence d'un parti politique : et d'ailleurs, il accepta joyeusement sa destinée. Quand on vint lui offrir les moyens de s'échapper, il refusa, en disant qu'il fi:llaii respecter la patrie, lors même qu'elle se irompail. H y a loin de la aux persécutions chrétiennes. Pourquoi cette différence, sinon parce que le christianisme condamne en principe Irul ce qui n'esl pas lui, tandis que les nations se respectent entre elles, et respectent les individus? - Plus tard, le christianisme ôte aux Barbares leur lolérance native el leur inculque le fanatisme. —Je n'ai

* L'Empire n'a jamais persécuté les religions nationales : il n'a été sévère que pour les sectes, parce qu'elles rtécoinposaient tout.

pas besoin de rappeler' 'dQ^uelIel pn^séculions le sacerdoce romain s'esl rendu coupable Aloi* pourtant, l'Eglise jouissait de toute la liberté qu'elle pou-^ vail demander. — L'Etat protestant aurait été beaucoup plus libéral, sans les défauts de l'idée religieuse '«fvii lui servait de principe. C'étaient les théologiens qui le poussaient à persécuter, preuve en soit, par exemple, l'histoire du synode de Dordrecht (le seul concile protestant qu'il y ait eu). — Eniinles sectes, nousl'avons dil, n'ont presque jamais voulu la liberté que pour elles-mêmes. Elles se sont défendues, voilà tout. L'entière tolérance est l'œuvre de la philosophie^ .

Pourquoi tout cela, sinon parce qu'un principe sectaire comme le christianisme est nécessairement intolérant, et (ju'au contraire, la société civile n'a aucune raison pour violenter les consciences Elle est dans la nature, elle ne se prétend pas en relation exceplionnellL> avec Dieu. Elle est du même ordre que l'individu. Et quant aux autres peuples, elle les comprend, parce qu'ils lui sont analogues. C'est l'humanité, purement et simplement. Toute religion non nationale, au contraire, se met au-dessus de l'humanité, et la tyrannise inévitablement.

Donc, en résumé, la distinction entre le sacré et le profane doit disparaître, an profit de ce dernier. Alors seulement les peuples auront vraiment une

' Elle a été soutenue par les chrétiens rationalistes (les latitudinaires anglicans, Milton, Penii, etc.), mais bien plus encore par les philosophes : Locke, et les libres-penseurs anglais, Bayle, Leibniz, Montes- Huieu, Voltaire, et combien d'autres.

àme^ ÎVous l'avons vu, le cbrislianisme élanl un grand fail hislorique, il ne faut rien brusquer. Mais il faut, dès à présent, mellre l'aceenl sur l'homme, sur la nalion, el non sur un système qui, en lanl qu'exclusif, a fail son lemps. Nous n'admellons pas les Chréliens à parler de liberlé, comme ils le foni, : car ils ne sont pas libres, el ils élèvent entre les hommes des barrières que le progrès fera tomber.

Ceci nous conduit à notre argument capital, celui qui est tiré de la nature même de l'homme et de la société. Il se réduit à dire que l'individualisme est une impossibilité.

La thèse des séparatistes, c'est que chacun doit choisir sa religion, son Eglise, el qu'il faut dans ces queslions-là une liberté absolue. Eh bien! c'est une pure illusion.

Ceux qui se séparent de l'Eglise de leurs pères, pour fonder, par l'association, une Eglise à eux, ceuxlà se croient libres. Ils ne le sont pas. En effet, s'ils sont chréliens, el chrétiens d'une certaine nuance, c'est le résultat de leur éducation. Leurs parents ont décidé pour eux, comme ils avaient été contraints euxmêmes par leur famjlle. El ainsi, de proche en proche, jusqu'à ces grandes décisions officielles, qui, au XVI® siècle, ont jeté les peuples dans la Réforme, el, pour remonter plus haul, jusqu'à ces conversions en masse, qui ont fail pencher la balance en faveur du

* Vinet la leur refuse, quand il dit que l'Etat (ou la nation), c'est Y homme moins la conscience.

chi'islianisme, soue Charlemagne, sous les rois barbares , sous Coustanlin. 11 en esl ici comme pour la propriélé foncière. Cbacun de nous a sur lui loul. le poids du passé, Toul au plus esl-il possible d'admel- Ire que les premiers Chrétiens se sont converlis librement. Mais, dès lors, toul a été déterminé de proche en proche.

Sur quoi porte la libre détermination de ceux qui se séparent? Uniquement sur l'acte de se séparer, et en aucune façon sur le christianisme lui-même. Bien au contraire, on se sépare en général, nous l'avons vu, pour sauvegarder l'orthodoxie traditionnelle, et pour éviter le mouvement qui caractérise l'Kglise nationale. Donc, ceux qui fondent une secte ne sont libres que très-partiellement. Ils choisissent dans un cercle donné, celui du christianisme, tel qu'il a été fixé par le protestantisme orthodoxe. — Il ne se demandent pas quel effet il nous ferait, s'il était resté en Orient et qu'il s'offrit à nous tel quel, sans les amendements que lui a fait subir l'esprit de l'Occident. Il esl probable qu'il nous préoccuperait assez peu. Mais il a pour lui le préjugé, il est noire religion, et on s'efforce de lui trouver des \ertus extraordinaires. Il esl certainement supérieur à toutes les autres religions de l'Orient , mais c'est seulement une affaire de plus et de moins. La plupart des preuves qu'on donne en faveur de sa divinité peuvent être alléguées par les au" 1res religions, et surtout par le bouddhisme: la foi, la vie spirituelle, la fralernilé, les miracles, lesmart,\rs.

Une faul pas oublier, en oulie, que le chrislianisnie a eu la chance unique d'èlre la religion d'une civilisation par elle-même supérieure, el d'être porté par les races les plus fortes delà terre. — Il faut connaître bien peu l'histoire pour dire que le monde moderne est son œuvre. Il a été seulement un des facteurs de l'évolution, et c'est l'évolution elle-même qui est l'essentiel. En tout cas, il a l'habitude en sa faveur, el ceux qui fondent les sectes sont en plein dans la routine. Ils ne choisissent pas le christianisme : ils le reçoivent purement cl simplement de leur éducation.

En second lieu, les fondateurs de la secte se décident, en réalité, non pas seulement pour eux, mais pour leur famille i la femme suit le mari, el les enfants le père. — L'humanité ne se compose pas d'individus isolés, mais de familles. Voilà ce qu'oublient le socialisme el l'individualisme. Or, la famille repose sur l'autorité et non sur la liberté. La femme n'est pas tout à fait l'égale de l'homme, et le droit civil admel la tutelle du mari. :\iais surtout les enfants commencent par avoir un besoin absolu de leurs parents, el ils ne s'émancipent que lentement de l'autorilé palernelle.

Nous rencontrons ici le fait capital de l'éducation, qui met l'enfant sous l'influence de sa famille, sous celle du milieu social où elle vil, el plus spécialement sôus celle de l'Eglise dont les parents font partie, el, cas échéant, du clergé de celle Eglise. Nous oublions trop l'extrême puissance de l'éducation, el surtout de

l'éducalion religieuse. Elle iransforme l'homme, elle peut, encore aujourd'hui, fausser compléiemenl sa conscience. Preuve en soient les populations italiennes qui onl suhi le plus fortement l'action cléricale. L'éducation met des abîmes entre les hommes. C'est une puissance effroyable, car elle peut donner à une idée une force irrésistible: pensez, par exemple, à ce qu'elle fait du peuple russe. — D'auU'e part, elle est une nécessité, car, sans elle, tout serait constamment à recommencer. L'éducation bien dirigée communiquée l'enfant et au jeune homme la sagesse de l'humanité, et leur fait revivre le passé, de façon à ce qu'il vienne se résumer dans chaque individu. Quand elle est ce qu'elle doit être, c'est-à-dire vraiment large et libérale, elle n'écrase point l'individualité, elle ne fait que l'édifier. Mais elle n'a ce caractère que dans les établissements nationaux. Le prêtre façonne l'homme à sa guise et en vue de son intérêt. La secte impose à l'enfant son idée étroite. — Mais nous n'en sommes pas encore là. Nous constatons seulement que l'enfant est sous tutelle, et que l'éducation transforme en lui la nature.

Ajoutons que la femme, même lorsqu'elle est majeure, subit toujours l'influence morale et inlellecluelle de l'homme. Les femmes reçoivent leurs idées de nous, et n'arrivent que très-rarement à l'entière liberté. Il y a là un fait capital dont les séparalistes ne s'occupent absolument pas. Ils se figurent bonnement que l'humanité se compose d'individus égaux.

— Revenons mainlenanl à nos fondateurs de secle.

En verlu de leur droit, comme pères, et de leur influence, comme maris, ils entraînent donc leur famille avec eux. C'est naturel, mais il est facile de voir qu'ici la dose de liberté se réduit presque à zéro. Et remarquez bien qu'il s'agit pourtant d'un acte tort grave, celui de rompre avec l'Eglise officielle, et par conséquent avec le passé national. Pour les fils du sectaire, cette rupture est tout particulièrement fâcheuse, parce qu'il faut au jeune homme la grande et large poésie de la vie collective, et non l'atmosphère étouffante de la secle. Pourtant le père n'hésite pas. Il se décide pour ses fils, et détermine ainsi tout

leur avenir. Nous autres, libres-penseurs, nous

n'osons pas nous accorder un droit pareil. Nous n'imposons pas nos idées à nos enfants : nous les laissons avec leur peuple, nous voulons qu'ils commencent, comme nous avons commencé. Donc, nous usons beaucoup moins que les individualistes, de notre autorité paternelle, parce que nous respectons beaucoup plus qu'eux la liberté de l'individu.

Mais ce n'esl pas encore tout. Nous n'avons parlé que de la famille du sectaire, au moment où il se sépare La liberté sera bien moindre encore pour les enfants qui lui naissent, après sa rupture d'avec l'Eglise et l'Ecole officielles. Ceux-là sont dès l'abord plongés dans l'atmosphère de la secte, on les en pénètre, et je suis fondé à dire que leur liberté est nulle. Ils sont entièrement déterminés par l'idée qui est

maintenant celle de leurs parents. Ils ne connaissent pas autre chose.

Ce phénomène capital se produira nécessairement, à moins que le père ne renonce à l'autorité qui lui est donnée par la nature, il y en a des exemples : on cite un 4es coryphées du séparatisme, dans notre pays, comme ayant évité de donner aucune éducation à ses enfants ; mais on dit aussi qu'il a eu à s'en repentir. La nature est là, et le père, suivant bonnement le grand chemin, fait élever ses enfants dans les idées qui lui paraissent justes, il a raison, mais qui ne voit que c'est la ruine de l'individualisme? — Pour qu'il fût une vérité, il faudrait, ou bien que l'enfant ne reçût aucune éducation religieuse quelconque : et ici, chose drôle, nos séparatistes se rencontreraient avec Jean-Jacques. Ou bien, il faudrait faire connaître à l'enfant toutes les religions et toutes les philosophies, afin qu'il pût choisir en connaissance de cause. Je dis : toutes les religions, et non pas seulement les diverses formes du christianisme. — Or, ces deux procédés sont à peu près aussi impraticables l'un que l'autre, et surtout, en fait, on ne les pratique pas. Les enfants du sectaire sont tout simplement élevés dans les idées de la secte.

Mais, dira-t-on, on les laisse libres. Curieuse liberté que celle qui consiste à choisir le seul système qu'on vous ait fait connaître? Qui ne sait, d'ailleurs, que le pli, une fois pris, se garde durant toute la vie? Donc, nos petits sectaires

prendront toui bonnemeiii la file, à l'endroit où leur destin les a placés. — Eludiez le personnel de ces fameuses école* de liberté, quand elles sont arrivées à la seconde génération, el vous verrez que tout le moaide s'y ressemble. Ce sont autant de copies du même original. Et le rêve de ces grand libéraux, c'est que toutes les nationalités disparaissent V et qu'il n'y ait plus sur la terre que des messieurs en cravate blanche, se réunissant à certaines époques, pour répéter des choses déjà dites et redites des millions de fois.

Voilà les faits, vus sans lunelles de couleur. Il suffit de vivre à Genève ou à Lausanne pour cerlifier la vérité de notre tableau — Maintenant nous répétons notre question : où est la liberté dans tout cela? Pour moi, je ne sais la voir à aucun moment de la série que nous venons de parcourir. Je vois partout la routine et le préjugé. Je vois que les enfants suivent les pères, el les femmes les maris, — exactement comme dans les établissements nationaux.

Non, il y a une différence. Les sectes, comme le catholicisme, jettent les individualités dans un moule étroit, qui est le même pour toutes. Les établisse-

* On sait que, pour les missionnaires ortliodoxes, les religions et les mœurs des peuples non chrétiens sont tout simplement l'œuvre du Diable. C'est le mal, et il faut se hâter de le remplacer par le bien. Telle est leur philosophie de l'histoire. Elle vaut exactement celle des autres religions, car je suppose que c'est ainsi que nous voient les bouddhistes, par exemple. C'est toujours l'illusion que nous relevions tout à l'heure. Heureusement, il y a aujourd'hui une science qui est revenue à l'impartialité d'Hérodote, de Polybe et de Tacite, et qui apprécie avec une équité bienveillante toutes les manifestations de l'humaine nature, — y compris le christianisme.

menls nationaux, au contraire, leur laissent une grande latitude, par le fait seul qu'il sont quelque chose d'humain et de large. Ils les déterminent infiniment moins. Aussi gardent-elles toute leur diversité native : elles s'épanouissent à l'aise, et portent les fruits qu'elles doivent porter. — Le père qui est resté fidèle à l'idée nationale , en est récompensé par la richesse et la variélé des ressources qui s'offrent à lui. Son fils pourra être et sera un vrai jeune homme, ouvert à tous les souffles généreux de ce monde. Une fois étudiant, il sentira qu'il doit représenter, aux yeux charmés de la patrie, l'idéal humain dans sa fleur de jeunesse.

Nous arrivons ainsi à cetle conclusion que le séparatisme est infiniment moins libéral que le nationalisme, ou, plus exactement, que l'individualisme n'est qu'une illusion, et n'existe pas.

11 est détruit par ce fait immense qui s'appelle la famille, et qu'il est, d'autre part, impuissant à légitimer'. Voilà ce qui arrive aux doctrines qui mécon-

* Il faudrait montrer ici que le christianisme se borne à tok'rer le mariage et la famille : son idéal est ailleurs. — Cela n'empêche pas les orthodoxes, comme M. de Gasparin, de prétendre qu'il a créé la vraie famille, qu'elle n'existait pas avant lui, et que, sur ce point, nous lui devons tout Si nos adversaires connaissaient quelque peu l'histoire du droit, ils sauraient que la famille était déjà constituée sur ses vraies Itases dans le monde grec et romain, et que, si elle a dû être complétée et corrigée, elle l'a été essentiellement par le droit germanique, base de nos institutions actuelles Ajoutons encore, qu'en fait , aux Etats-Unis, le séparatisme a déjà ébranlé la famille. Le mariage et le divorce y sont d'une facilité scandaleuse : quant à l'autorité paternelle, elle n'y existe presque plus, tant on laisse de liberté aux enfants. Nous ne sachions pas cependant que les sectes aient cessé de se recruter au moyen des générations nouvelles. » ■

naissent les lois de la nalure humaine : celle-ci se charge elle-même de les remellre à l'ordre.

Remarquez, en outre, que l'individualisme va ici de pair avec le socialisme. Celui-ci, en effet, ne voit non plus que l'espèce et les individus, et il vient se heurter contre l'institution divine de la famille, qui reproduit incessamment la propriété. L'individualisme est de même constamment détruit par l'autorité paternelle.

Les deux systèmes partent également d'un droit hypothétique absolu : pour le socialisme, c'est le droit de l'humanité sur la terre; pour l'individualisme, c'est la complète liberté. Il se trouve qu'ainsi on nierait simplement toute la civilisation. Or celle négalion est impossible, el la nécessité ramène bientôt les rêveurs sur le grand chemin de l'humanité, où nous sommes, du reste, charmés de les rencontrer. Seulement ce n'était pas la peine de lanl se mettre en frais, et de tant s'écarter, pour battre les buissons.

Il faudrait encore signaler ce fait qu'une fois enrôlé dans une secte, l'individu y reste souvent, quand même ses idées ont déjà changé. Cela est inévitable. Il est donc forcé de transiger. Et ici, comme dans les Eglises nationales, c'est tout simplement la majorité qui décide, et qui s'impose à la minorité. Elle le fait bien plus encore que chez nous, puisque la secte a une confession de foi. Celte confession, au moment oii elle a été faite, exprimait l'opinion de tous les fondateurs. .\vec le temps, il ne saurait plus y avoir una-

nimilé, et poiirlanl on garde la formule première. Il n'y a pas là, sans cloute, conlrainle physique, mais il y a contrainte morale.

. Donc, la différence entre nous et nos adversaires ne porte en aucune façon sur la liberté, dont ils s'al- Iribuenl à tort le monopole. Elle porte uniquement sur la nature des idées et sur celle dePinstitution. La secte s'impose autant et plus que l'Eglise nationale Seulement elle est plus étroite, moins humaine, et l'éducation qu'elle donne est infiniment moins libérale et moins féconde.

Reste enfin une question. Nous avons supposé implicitement, jusqu'à présent, qu'il s'agissait des gens cultivés. Mais, on le sait trop, ils ne forment partout qu'une minorité. Prenons maintenant la multitude des pauvres, des faibles, des ignorants.

Nous constatons d'abord qu'elle ne peut rien par elle-même dans l'ordre spirituel. Si les hommes instruits sont le plus souvent les esclaves de la tradition, à bien plus forte raison les petits. Partout ils acceptent ce qu'on leur donne, et sont ce qu'on les fait. Dans les pays catholiques, ils sont à la merci du prêtre : dans nos heureuses contrées, ils sont au bénéfice d'une culture nationale, qui se communique à eux par les établissements officiels ; ils se trouvent sous une tutelle vraiment intelligente et surtout vraiment désintéressée. — Supposez, au contraire, qu'on détruise ce qui existe, ei que chacun ait à se pourvoir. Croyez-vous que la multitude puisse choisir en

connaissance de cause? Ce choix n'esl pas même à la portée de la grande majorité des gens inslruils, à plus forte raison il est impossible aux petits. Encore une fois, ils sont à la merci de ce qu'on leur offre, dans un lieu cl dans un moment donnés. Il y a partout un certain nombre d'hommes qui mènent les autres, sans compter que les femmes ont toutes besoin de tutelle.

Dès lors, si vous supprimez les établissements officiels où se conserve la tradition nationale, au profil de tous, vous empirez immédiatement la condition des faibles. Vous leur imposez un choix qu'ils sont incapables de faire Vous les livrez à des influences qui ne seront pas toutes éclairées ni toutes désintéressées. Ils appartiendront le plus souvent au plus habile et au plus intrigant. Tant que les habitudes prises dureront, ils pourront, encore discerner jusqu'à un certain point le vrai du faux. Mais, quand les traces d'un passé meilleur seront effacées, on verra se produire le phénomène qui caractérise les Etals-Unis : la concurrence des sectes, les prédications en plein vent, les réveils, et tout l'arsenal de la réclame ecclésiastique. Les âmes, étant vacantes, seront occupées par le plus diligent. Ainsi tout sera possible : les plus tristes aberrations se produiront. Ce qui sauve encore les Etats-Unis de la barbarie, c'est l'Ecole publique. Supprimez-la, et il ne restera plus que la mêlée des secles.

Vous croyez que le bien l'emportera. Ecoulez

là-dessus un homme qui est, selon moi, J'incarnation du bon sens, ^VI. Sainle- Beuve ^ : «M. Laboulaye esl d'avis que la liberté , en loul , est chose efficace el salutaire, qu'en matière de religion, d'enseignement,... elfe^amènerait en définitive les résultats les meilleurs,. Celte doctrine suppose un grand fonds de confiance dans la^ature humaine. En religion, par exemple, M. Laboulaye ne paraît pas douter que, si la liberté la plus enlière d'association et de propagande était laissée à toutes les communions, ce serait la doctrine chrétienne el noblement spiritualiste des Channing, des Vinet, des Tocqueville, qui l'emporterait... Le mieux surnagerait presque aussitôt Or il serait facile de prouver

que l'homme n'est pas si essentiellement raisonnable, que la société n'est pas une œuvre si naturelle, si facile,. . et que ce qui a été si pénible à construire

n'est sans doute pas si simple à conserver '^ Pour

parler avec plus de précision , il faut à la société des foyers traditionnels de lumière : il les faut surtout au profit des faibles. Et si vous les éteignez, la masse retombe dans les ténèbres, et se trouve à la merci de toutes les influences. Or, l'exemple de l'Amérique prouve qu'avec la libre concurrence, les idées les plus saugrenues ne sont pas celles qui ont le moins de chance, bien au contraire; sans compter que le catholicisme, restant organisé, profilerait le tout premier du désordre.

1 Nouveaux Lundis, tome I, p. 409 (article sur les écrits politiques de Benj. Constant, publiés par l/aboulaye).

La qneslion esl nniquemenl de savoir, non pas si les niasses ont besoin d'une I nielle, mais qui exercera celle lulelle : les secles el le clergé catholique, ou bien la nalion. Or il suffit d'y regarder un momeni, pour voir que rien ne peul remplacer la cullure officielle. — Supprimer les inslilulions qui en conservenl le dépôt, ce serait rétrograder de plusieurs siècles, et revenir au désordre du moyen-àge. La grande conquête des temps modernes, c'est précisément, nous l'avons vu, la chose jo^/^Z/^we, l'institution officielle. On a voulu surtout faire de la religion la propriété de tous. Ainsi les lumières se sont accrues de siècle en siècle, dans les pays réformés, surtout. Le niveau général a monté, par cela même. — Voilà ce qu'on voudrait détruire, pour avoir le plaisir puéril de tout recommencer. On voudrait tout réduire de nouveau à l'action individuelle, comme si le progrès n'avait pas consisté à le remplacer par l'institution. Mais il y a des gens qui veulent à toute force se rendre nécessaires. C'est surtout le cas du prêtre, qui aspire à être tout. Mais on peut adresser un reproche analogue à tous les sectaires. Ils ne voient au fond qu'euxmêmes : ils demandent qu'on leur donne le monde à transformer. Quelle modestie, et quelle humilité!

Nous disons, nous, au contraire, qu'il faut garder précieusement toutes les institutions libérales existantes. Cerlcs, l'humanité n'esl pas si avancée et si riche qu'il faille se priver d'aucune de ses ressources. Mais surtout, les citoyens d'un pays sont res-

pensables les uns des antres, les forls se doivenl aux faibles. La nalion ne saurait refuser sa tutelle aux petits, f^a multitude est toujours plus ou moins dans la situation de l'enfant. Il faut l'éclairer, et pour cela les écoles publiques sont le seul moyen efficace. Mais il y aura toujours un très-grand nombre d'hommes faits qui auront besoin d'une tutelle intelligente, parce que le savoir leur manque.

Celle tutelle s'exercera dans tous les cas où l'individu ne peut pas être laissé à lui-même sans danger, et où l'inlérêt général réclame une action commune. Ainsi un navire prend à son bord des émigranls pauvres. Mais il est si mal aménagé et si mal dirigé, qu'il brûle en mer, ou que la famine s'y déclare. Direz-vous quece sera tant pis pour les pauvres émigrants, et quec'élail à eux d'aviser? Vous oubliez qu'ils ne sont pas libres, car la nécesssité les presse. — Laisserez-vous, en matière de médecine et d.! pharmacie, l'industrie privée parfaitement libre? Non, car il faudrait supposer que tous les pralicanls sont honnêtes et instruits, et que tous leurs clients sont capables d'apprécier leur savoir. Il y a ainsi une foule de choses qui ne doivent pas être laissées sans réserve à la spéculation privée, parce qu'elle cherche trop souvent à tromper : on ne doit lui abandonner que ce qui est à la portée de l'appréciation vulgaire. — Le Journal de Genève, qui fait profession d'individualisme, a critiqué récemment, en toute rencontre, l'administration anglaise, comme péchant par

défaut de cenlralisalion, ainsi lors de la pes(e bovine ^ Nous somnfies de son avis, mais esl il logique?— Il a fort bien su remarquer aussi que, là où les chemins de fer sonl à l'Elal, les prix sont plus bas, el l'adminislralion meilleure, parce que l'Elal, n'est pas un spéculateur, mais voil l'intérêt commun. Et ainsi d'une foule de questions matérielles.

La liberté absolue n'est faite que pour les forts, el l'individualisme est profondément arislocralique el égoïste. Au fond, il ne pense qu'à lui-même. Voyez comment, sous son influence, la philanthropie a baissé, la philanthropie, honneur du XVllP siècle! Qui s'occupe aujourd'hui des écoles et des prisons, par exemple? On esl charilable, mais la charité ne vaut pas la justice, el c'est l'institution qu'il fautaméliorer, au profit de tous. Comme le dit Sainte Beuve, il y a quelque chose de supérieur à la liberté, c'est l'humanilé. J'ajouterai : et la lumière. La liberté n'esl qu'un moyen, comme le suffrage universel. Toute la queslion esl de savoir à qui vous la donnez, el quel usage en sera fait.

Or, encore une fois, si la lulelle sociale est nécessaire aux pelils, c'est surlout dans l'ordre religieux et inlellectuel, où il est si facile d'errer, el si difficile de maintenir le vrai. Laisser les faibles à euxmêmes, en matière spirituelle, c'est les abandonner à toules les influences, bonnes ou mauvaises C'est

* Sur l'Angleterre, à ce point de vue, v. Dupont-White, L'individu et l'Etat,

surloul, clans la plupart des cas, leur ôlerle a oyen de faire honneur à ce sacerdoce du père de famille, qui est la plus grande chose de ce monde. Il faut guider le pauvre, soil pour lui même, soil pour ses enfants. Or qui le dirigera d'une manière sûre, et sans vue intéressée, si ce n'est pas la nation elle-même?

Et ici, je pense surtout à notre Genève et à toiil ce qu'elle fait pour les petits, je pense à notre culture si libérale, et qui se communique si largement à tous, jp pense à cette pairie vénérable qui nous a faits ce que nous somijies, et à laquelle ceux-là même qui veulent la dépouiller, doivent ce qu'il y a de meilleur dans leur nature. Je m'adresse aux fondateurs de nos Eglises séparées, à l'àme patriotique d'un Merle d'Aubigné, et je leur demande si ceux qui vont les remplacer, et qu'ils onl formés à leur guise, auront leur chaleur de cœur et leur dévouement au pays. Non, c'est seulement dans l'almosphère nationale que se forment les puissantes individualités

El surloul, il faut que loules les forces du pays restent ensemble, afin de former ce foyer de lumière et de chaleur, qui éclairera et réchauffera la multitude des pj'iits. L'union seule esl féconde. Pour notre Genève, elle est une nécessité absolue, car nous sommes menacés de toute part Notre barque esl battue de l'orage: est-ce le moment, pour les habiles et les forts, de faire bande à part, au risque de voir sombrer !e navire qui porte nos vies et nos destins? Non, que, bien plutôt, nous restions unis jusqu'au bout. Et si

le sorl nous est contraire, nous aurons du moins la consolation de périr ensemble : et les intelligents d'entre nous n'auront pas à se reprocher d'avoir trahi la cause commune, et d'avoir abandonné les ignorants et les petits.

Posl-Scn'ptum, 12 Novembre 1866. — Les indignes violences commises hier par les radicaux de Carouge, sur les électeurs indépendants de la ville, viennent de donner tristement raison à ceux qui, comme nous, ne croyaient pas aux paroles de conciliation prononcées par MM. Vautier et consorts, et trop bénévolemeni accueillies par le parti indépendant. Nous voyons maintenant ce qu'elles valaient. Malheureusement, le projet qu'elles ont inspiré au Grand Conseil, est proposé à la volalion du peuple. Les choses ne sont plus entières, et si, comme on le dit, le clergé, malgré ses réserves, pousse les catholiques à voter le projet (ce qui serait profondément déloyal de sa part), il a quelque chance de passer, puisque, malheureusement, nous ne paraissons pas être d'accord. Mais, nous l'espérons fermement, ce qui s'est passé hier ouvrira les yeux des plus prévenus, et le parti indépendant tout entier rejettera un projet qui n'esl plus maintenant qu'une insigne moquerie.

Page 1