CHAPITRE PREMIER coup d'oeil général sur les destinées du pays romand
Aspect de la contrée du Léman. — L'époque glaciaire. — Les habitations lacustres. — Monuments celtiques. — L'Helvétie sous les Romains. — A la chute de l'empire, l'flelvétie se divise entre deux races. — La féodalité dans le Pays de Vaud. — La maison de Savoie domine dans la vallée du Léman. — Réunion du Pays de Vaud à la Suisse. — La contrée du Léman reste scindée politiquement et religieusement. — Décadence de la Savoie. — Prospérité croissante du territoire suisse. — Fusion politique entre la Suisse romande et la Suisse allemande.
Entre le Jura et la grande chaîne des Alpes savoyardes, couronnée par la sommité du Mont-Blanc, s'étend la large et fertile vallée où le lac Léman répand ses eaux. Au nord, cette vallée est imparfaitement bornée par le Jorat et se confond avec le bassin de TAar; au sud, elle s'appuie au rempart formidable des Alpes savoyardes; vers le couchant, la haute muraille du Jura la sépare nettement de la France. Région moyenne, sorte démarche entre la Suisse allemande et la Savoie, cette situation a fait la destinée de la contrée du Léman. ~r
Le Lac est alimenté par le Rhône, fleuve rapide et sauvage, limoneux, dévastateur, qui y roule les neiges fondues des Alpes valaisanes et vaudoises; dans ce bassin, elles se calment, s'azurent. Du bourg de Ville-
neuve, placé près des tours romantiques de Chillon, sur une longueur de dix-huit lieues, le Lac décrit un croissant magnifique dans la direction de Genève. La Suisse, si riche en beaux lacs, n'en a pas un aussi ruisselant de soleil et de vie. Sous les murs de Genève, le Rhône ressort du Lac épuré et lumineux; il perce les flancs du Jura, et, par une gorge précipiteuse, court en bouillonnant vers la France méridionale.
L'aspect de la contrée du Léman est majestueux et doux. Sévère et riante, elle unit la grandeur des masses à la pureté des contours; elle a en partage une douce harmonie, des aspects austères, d'autres voilés et rêveurs. Le fond de la scène est occupé par les hauts pics de la chaîne savoyarde, accumulation de tours de glace, de dômes neigeux, d'arêtes noires, de dents âpres et sourcilleuses, qui font cortège au dominateur des Alpes. Au-dessous de cette région morne et fatale à toute vie, séjour des tempêtes, assiégée de mouvantes vapeurs, s'étend la zone des forêts et des pâturages, semée de chalets, peuplée l'été de nombreux troupeaux dont la paisible sonnerie résonne d'alpe en alpe. Plus bas, à la racine des Alpes, le sol descend par de molles flexions vers la rive du Lac.
Sur le bord savoyard, la nature a un luxe sauvage et abandonné. Çà et là, la haute toiture d'un castel délabré perce l'épaisseur des bois ; une vaste châtaigneraie, la plus opulente de l'Europe, recouvre les basses pentes. Rien de sylvestre et de bocager comme ces vertes retraites; le sol est substantiel et profond, les productions luxuriantes, et cependant l'homme y végète dans le dénùment et l'ignorance. La rive suisse offre une surface plus spacieuse et savamment cultivée. Le Jura court vers le nord en s'écartant du Lac. Les campagnes vaudoises, disposées en gradins, coudées de petits vallons noués et
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dénoués capricieusement, montent par de gais ressauts et s'appuient aux assises puissantes du Jura ; une noire sapinière en couvre au loin les flancs, d'opulents vignobles tapissent les bas coteaux qui font ceinture au Lac ; entre deux, dans la joyeuse étendue des champs, essaiment une multitude de villages, de bourgs, de châteaux, de petites villes; leurs clochers se dressent comme des aiguilles au travers des vergers, et le son de la cloche ne meurt pas d'un village à l'autre. Le haut donjon acéré de Yufflens, Ghillon, riche des souvenirs de l'histoire et de la poésie, Blonay, La Sarraz, berceaux de races antiques et vaillantes, la vieille tour de Gourze, parée des légendes de la reine Berthe, Lausanne avec le donjon de l'évêque et son imposante cathédrale, rappellent les temps agités de la féodalité. Mais d'autres lieux, illustrés par la science et le génie, Fernex, Genthod, Goppet, Clarens, assurent à notre contrée une gloire plus sérieuse. Ici l'homme â été digne du théâtre d'activité que lui a donné la nature, il a su cultiver ses nobles facultés et fonder une liberté de plus en plus vivante.
A l'extrémité du Lac, le champêtre des campagnes vaudoises fait place à l'orné, tout se pare de luxe et d'élégance. Les tours de Saint-Pierre dessinent au loin leur noire silhouette; aux alentours de Genève, se déroulent en festons les plus aimables campagnes de FHelvétie. Le grand miroir du Lac, l'azur du Rhône, renvoient une lumière éblouissante : c'est une fête de la nature. Genève est le dernier effort de la civilisation suisse, son poste avancé vers le sud ; c'est le lieu où les traditions de liberté helvétique ont trouvé leur formule, la ville du droit populaire. Siège d'une démocratie orageuse, elle est placée au carrefour de la contrée romande, au nœud des routes entre la Savoie, la Bourgogne et l'Italie. Celle position en a fait le centre du commerce et de l'industrie.
l'intermédiaire de la contrée du Léman avec l'étranger; tout y passe, l'activité y est sollicitée dans les sens les plus divers. Une longue possession de la liberté, les découvertes de ses savants, l'éloquence de ses écrivains, ont porté au loin sa réputation, et dans les contrées étrangères, son nom a prévalu pour désigner le Lac sur l'appellation plus antique et plus locale de lac Léman.
Le sol du pays romand et des hautes montagnes qui l'enveloppent porte en traits ineffaçables la trace des révolutions que notre globe a subies avant de devenir la demeure possible de l'homme. Lors de l'éveil des sciences naturelles, au xvme siècle, les savants genevois en ont fait l'objet d'une étude approfondie, et les observations de De Saussure et de ses disciples ont fourni de précieux matériaux à la géologie. La chaîne centrale est formée par un soulèvement granitique, les montagnes moyennes et basses sont calcaires, et les surfaces planes sont recouvertes de couches sédimenteuses, dont quelques-unes sont riches en débris fossiles. Les plus anciennes de ces couches se rapportent à un climat tropical; on y retrouve des espèces analogues aux fougères grimpantes du Brésil, aux lauriers des Canaries, aux palmiers de l'Afrique, aux conifères gigantesques de la Californie; d'épais tapis de nénuphars et de lotus bordaient les marais; une multitude d'insectes bruissaient dans cette chaude atmosphère; le rhinocéros et le mastodonte peuplaient ces solitudes ; le crocodile et la tortue nageaient dans les eaux. A cette flore en succéda une qui rappelle la région méditerranéenne.
Plus tard, à une date que les géologues regardent comme postérieure à l'apparition de l'homme sur la terre, survint une période de refroidissement. Le glacier du Rhône, alimenté par les neiges du Mont Rose, du Vélan, de la Dent du Midi * des Alpes Yaudoises, déborda dans
la plaine et recouvrit la vaste surface comprise entre les Alpes et le Jura; au nord, il échancra la vallée de l'Àar ; au sud, il poussa ses masses au delà de Genève, où elles se heurtèrent contre le glacier descendu du Mont-Blanc par la vallée de l'Arve. La marche de ces glaciers est attestée par les blocs erratiques, arrachés aux régions centrales des Alpes et déposés dans la plaine et sur les premières pentes des montagnes vaudoises et savoyardes, jusqu'à une hauteur de mille mètres ; elle Test encore, par les surfaces que l'effort du glacier dans sa marche descendante, a moutonnées, polies, striées ; par les amas d'argile glaciaire, qu'il a étendus sur la plaine ; par les hautes moraines, qu'il a dressées le long des rives du Lac. Le sol vaudois doit sa fertilité à ces dépôts ; formés de débris de roches variées, ils ont multiplié les éléments de nutrition des plantes et offrent au laboureur une surface meuble et aisée à travailler. Qu'on se figure le farouche aspect de la contrée du Léman alors qu'elle était sans végétation et sans vie, recouverte d'informes entassements de glaces, battus des vents, corrodés par les pluies, labourés de hideuses crevasses et se mouvant avec de sourds craquements. Aujourd'hui, les glaciers se sont repliés vers leur lieu d'origine ; mais sur les hauts plateaux valaisans et savoyards, ils recouvrent encore de vastes espaces dont la désolation égale celle des régions polaires1.
A quelle époque, l'homme a-t-il commencé à peupler la vallée du Léman ? Longtemps, les historiens ont regardé les Allobroges et les Helvétiens comme les premiers pos-
1. On peut évaluer la masse actuelle de ces glaciers à la circonstance que la fonte opérée sur les hauts sommets par la chaleur de l'été, hausse le niveau du Lac d'environ cinq pieds sur une surface d'eau de trente lieues carrées. On peut consulter sur la période glaciaire les beaux articles de M. Martins clans la Revue des Deux-Mondes.
sesseurs du sol, mais les découvertes récentes de l'archéologie ont reculé cette apparition vers un passé lointain et obscur. Les monuments de l'âge delà pierre attestent que des hordes de sauvages, plus dénués que les peuplades reculées de l'Océanie, ont habité notre contrée durant une longue suite de siècles. Les débris des constructions lacustres se retrouvent sur tout le pourtour du Lac, à Villeneuve, Cully, Lausanne, Morges, Nyon, Genève. Ën face de Morges, ces débris se développent sous l'eau, sur un front de 1,200 pieds et une épaisseur de 150. On retrouve les pilotis qui soutenaient l'esplanade sur laquelle reposaient les habitations, huttes grossières, construites en bois léger et enduites d'argile. Ces sauvages vivaient de la chasse dans les forêts que baignait la rive du Lac, peuplées alors de cerfs, de sangliers, de chevreuils et d'urus, le .géant des forêts; les os de ces animaux se retrouvent en grand nombre, mêlés aux armes et aux ustensiles parmi les décombres des habitations; dans le sable, on a retrouvé des canots creusés dans des troncs d'arbres comme les pirogues des sauvages du Pacifique. Aux objets de l'âge de la pierre, se mêlent communément ceux de l'âge du bronze, hachettes, couteaux, épées, anneaux; la dimension exiguë des armes, donne à croire que ces peuples étaient de petite taille.
Ce fut sans doute pour abriter les femmes, les enfants, les vieillards, contre les bêtes féroces ou les attaques des tribus ennemies, que ces peuples construisirent leurs habitations sur les eaux. A voir les substructions sur lesquelles elles reposent et l'imperfection de leurs instruments de travail, on admire leur patiente industrie. Quels étaient leurs croyances, leurs rites, leurs lois ? à quelle race appartenaient-ils ? quelle fut leur histoire? On ne peut former que quelques conjectures sur ces
points. Les traces de destruction violente, visibles dans la plupart de ces ruines, donnent à croire que ces populations ont succombé devant l'invasion d'un autre peuple plus belliqueux et mieux armé : probablement les Celtes, venus des bords du Rhin. Ces conquérants s'établirent solidement dans la contrée et formèrent dès lors le noyau persistant de la population. Deux peuplades gauloises se partageaient notre bassin ; les Helvétiens habitaient la rive septentrionale du Lac et les Allobroges la rive méridionale. Ceux-ci furent de bonne heure assujettis par les Romains; les Helvétiens firent subir une sanglante défaite à la première armée romaine qui s'aventura dans la vallée du Rhône. César nous a donné dans les Commentaires le récit de la campagne par laquelle il assujettit à Rome ce peuple belliqueux et redouté de ses voisins.
L'époque celtique a laissé de nombreux vestiges. On possède des armes, des fragments de chariots, des ustensiles, des tombeaux, d'origine gauloise, et plusieurs monuments druidiques. Aux portes de Genève, les pierres à Niton, deux blocs erratiques, isolés dans le Lac, à quelques centaines de pieds du rivage, paraissent avoir servi d'autel au Neptune des Gaulois. Au pied du mont Salève, gît un bloc granitique appelé la pierre aux famés ; il occupe le sommet d'un tertre et est décoré de juatre figures de femmes, tracées en relief et revêtues de uniques, probablement des fées. A peu de distance de , Regny, village savoyard, éloigné de trois lieues de Genève, on trouve un dolmen de grande dimension et parfaitement conservé. Les archéologues y voient un autel expiatoire. La surface inclinée laissait couler le sang sur les sépultures;* la foule s'assemblait tout autour dans une vaste clairière, bordée de chênes séculaires; un peu plus loin, la plaine dite des Rocailles est recou-
verte d'un dédale de blocs erratiques, dont le désordre et les formes étranges étaient propres à frapper l'imagination. Rien ne paraît changé dans la disposition des lieux. Sur la pente occidentale des Voirons, près de Saint- Cergues, on voit un autre dolmen. Dans le canton de Vaud, on signale un grand nombre de pierres druidiques et des grottes de fées.
Durant l'époque barbare, les croyances druidiques se mêlèrent aux légendes du Nord apportées par les Germains et donnèrent lieu à une riche production de légendes. Les villageois savoyards ont cru longtemps aux danses des fées, exécutées au clair de la lune, et reconnaissables, disaient-ils, à de petites places dépouillées de gazon sous les arbres. Dans les hameaux qui bordent le Lac, on racontait des choses effrayantes de la Vuivre, fée malfaisante, sorte de Mélusine, qui se plaît dans le voisinage des eaux et a un pouvoir sans bornes sur les serpents.
Au moyen âge, les dieux de l'ancien monde devinrent des démons. Dans le Pays de Vaud, sur un tertre voisin de Bérolles appelé le champ des Nornes, ils se rassemblaient au son d'une musique enchantée pour fêter le sabbat. Les tables se couvraient de mets exquis. Durant toute la fête, un cheval gris, décapité, circulait autour de l'assemblée ; puis les démons formaient autour de la colline une ronde gigantesque et dansaient, jusqu'à ce qu'ombres légères, ils se dissipassent dans les airs. Le peuple vaudois reliait de curieuses légendes au culte de Wodan, le dieu de la chasse et des combats, l'inspirateur du courage et aussi le roi du sombre empire; sa cour se composait de sylphes, de servants, de follets, de nains, d'esprits espiègles et bouffons. Avec le temps, Satan absorba dans son cycle ces débris des superstitions païennes ; sorte de Protée, il revêtait toutes les
formes et tous les vices; le peuple vaudois l'appelait tour à tcur le malin, le rusé, le serpent, l'ancien, le grippetout, le bouc; ses traits s'assombrissant de plus en plus, il engendra la sorcellerie, hideuse maladie morale, qui sévit avec fureur dans notre contrée jusqu'au milieu du xviie siècle et donna lieu à de féroces répressions.
Les Romains, si admirateurs des rivages voluptueux de l'Italie méridionale, ne paraissent pas avoir connu les beautés sévères du Léman. Les géographes anciens en parlent comme d'un site sauvage et inhospitalier*, ils l'appelaient le Lac du désert: « Le Rhône, dit Apollonius de Rhodes, sorti d'un des coins les plus reculés de la terre, précipite ses flots dans des lacs orageux, au milieu des tristes contrées habitées par les Celtes. » Les restes de constructions romaines sont nombreux dans notre contrée. Le long des rives du Lac on peut suivre le parcours des voies romaines, et les antiquaires ont signalé des restes de camp romain sur plusieurs points de la rive savoyarde ; à Genève, on a retrouvé des fragments d'édifices en marbre d'un beau travail ; Nyon était le siège d'une colonie de chevaliers romains; près d'Ouchy, dans la plaine herbeuse de Vidy, gisent les débris de l'antique Lausonium, attestés par les fragments de mosaïque, les urnes, les inscriptions, les statuettes retrouvés dans le sol ; Cully, le centre des vignobles vaudois, possédait un temple dédié à Bacchus. Çà et là, les riches Helvétiens avaient des villas ornées de mosaïques et de statues. La grande cité de l'Helvétie romaine était alors Aventicum, placée au point de partage de la région du Léman et du bassin de l'Aar. De ses splendeurs évanouies il ne reste debout qu'une colonne,
La couche de civilisation étendue sur l'Helvétie par la domination romaine ne fit pas le bonheur des populations. Les lois, la langue, les arts des vainqueurs, péné-
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trèrent dans nos vallées ; la vie se raffina et les délicatesses d'un luxe énervant succédèrent à la sauvage rudesse desmœurs primitives; mais une lente et irrémédiable décadence succéda promptement à cet éclat passager; privés de liberté, noyés dans le vaste corps de l'empire, sucés par une fiscalité oppressive, les Helvétiens croupissaient dans une molle inertie. Que de tristesse et de lassitude dans cette inscription latine retrouvée près de Coppet. « J'ai vécu comme tu vis, tu mourras comme je suis mort ; ainsi la vie s'écoule; voyageur, va à tes affaires. »
A la chute de l'empire, l'unité de l'Helvétie subit une atteinte profonde. La population gallo-romaine, refoulée par invasion des tribus germaines, abandonna l'Helvétie du nord et se massa sur les rives du Léman. La vallée del'Àar, le centre politique de l'Helvétie, fut entièrement germanisée ; dans notre contrée, les Germains s'établirent en moindre nombre, l'élément gallo-romain ne fut pas effacé et la langue latine subsista. Les Burgondes auxquels elle échut , la gouvernèrent avec douceur; ils se confondirent avec l'ancienne population et leurs lois passèrent en partie dans nos codes. Placée au point de rencontre de deux races et de deux courants de civilisation, notre petite contrée subit leur double pression. L'influence germanique fut entretenue par les débordements réitérés des populations de l'Helvétie tudesque : l'influence romane par la pression de la Savoie. Une tel la situation préparait à notre contrée des oscillations \ cnibles, jusqu'au moment où une heureuse révolution la rattacha solidement à son centre naturel.
Durant l'époque franke, la décadence fit des progrès, le pays se dépeuplait ; les forêts reprenaient possession des plaines et recouvraient d'un manteau impénétrable les croupes inférieures du Jura et des Alpes. Au milieu
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de ce marasme social, une institution prospéra : l'Église. Le clergé tant séculier que régulier s'enrichit par les donations des princes et des grands ; les moines se propagèrent et couronnèrent nos coteaux de prieurés et d'abbayes; ils acquirent des dîmes, des domaines, des serfs: telle abbaye gouverna des districts entiers. L'architecture, si somnolente alors dans toute l'Europe, déploya dans notre contrée une certaine originalité. L'église de Romainmotier, consacrée en 752 *, avec ses arches à plein cintre reposant sur de larges piliers en maçonnerie et ses nombreuses arcatures, paraît être le type primitif, grossier encore, mais déjà reconnaissable, du style lombard et des belles églises romanes du Rhin.
Sous le royaume de la Petite Bourgogne et ses rois paternels et débonnaires, le pays romand commença à refleurir; il était alors le centre d'un petit État prospère et respecté; mais à la dissolution de ce royaume, les droits souverains passèrent à l'empire d'Allemagne et notre contrée retomba au rang d'une annexe obscure. On désignait depuis longtemps déjà la rive septentrionale du lac Léman sous le nom de Pays de Vaud. Dans ce petit territoire, éloigné des centres de domination et porté à s'isoler, la féodalité poussa de très-fortes racines ; elle paralysa l'essor des villes et morcela à l'infini la souveraineté ; il en résulta un éparpillement des forces publiques, et l'impossibilité de suivre une politique commune. Ce pays avait alors la conscience d'une nationalité romande distincte, et il résistait aux vicaires impériaux, maîtres de THelvétie tudesque ; mais la population welche g'avait ni le nombre, ni l'union, ni l'organisation nécessaires pour former un centre.
Sur la rive méridionale du Lac on trouvait une autre
1. Voir pour l'ancienne architecture religieuse de notre contrée, le savant ouvrage de M. Blavignac.
formation politique. Ici, la population se groupait autour d'une dynastie militaire, entreprenante, avide d'agrandissement, adroite à concilier les intérêts. De bonne heure, la maison de Savoie sut discipliner la chevalerie sa voyarde, s'attacher les communes et aguerrir les robustes populations des Alpes. Au xme siècle, ces princes passent le Lac, interviennent dans la lutte du Pays de Vaud contre l'Helvétie tudesque, sous prétexte de patronner l'intérêt romand, et ils manœuvrent si habilement qu'ils demeurent les maîtres du pays. Ils consolident cette acquisition en donnant aux populations vaudoises un rudiment d'organisation générale. Peu s'en fallut que cette conquête ne fixât pour toujours le sort politique de la contrée du Léman ; les affinités de race, de langue, les préjugés et les intérêts de la noblesse vaudoise plaidaient pour la Savoie. Mais pour s'asseoir solidement dans cette possession excentrique, la domination savoyarde avait besoin d'une capitale bien située et populeuse, d'où l'autorité monarchique rayonnât avec autorité. Moudon, le siège du grand bailli de Vaud et des assemblées d'État, petite ville insignifiante, perdue dans la sauvage contrée du Jorat, n'avait pas l'ascendant nécessaire ; Lausanne eût mieux convenu ; sa position est centrale pour le Pays de Vaud; mais ville impériale et régie par un prince évêque, membre du corps germanique, elle résistait à l'absorption savoyarde. A l'extrémité du Lac, Genève occupait une place plus centrale encore, au point deréunionduPaysdeVaud, delà Savoie et de la Bresse alors savoyarde ; ainsi que Lausanne, Genève avait rang de ville impériale, et un prince évêque. Le peuple genevois, très-actif, remuant, fier, s'était tourné vers les institutions démocratiques; il aimait avec passion la liberté. Les princes de Savoie possédaient dans Genève certaines prérogatives et ne
négligeaient ni caresses ni menaces pour plier à leurs vues ces bourgeois récalcitrants; mais ceux-ci résistaient, préférant l'indépendance aux avantages d'une capitale.
La pression étant trop forte et le peuple de Genève se « voyant près de succomber, en 1526, il appelle les Suisses. La victoire foudroyante de Morat leur avait donné un grand prestige; elle avait affaibli la maison de Savoie, aliïée de celle de Bourgogne, et replacé le Pays de Vaud dans l'orbite de THelvétie; Payerne et Lausanne font comme Genève et s'allient à Berne; les petites villes vaudoises l'ont des vœux pour les Suisses. La noblesse vaudoise, tout à l'opposé, prend les armes pour la maison de Savoie et se conjure pour lui livrer Genève. Après plusieurs années de guerres et de dévastations, l'épée do Berne trancha le différend. Par deux fois, ses redoutables milices, soutenues par celles de Fribourg, se précipitent sur le pays romand et marchent au secours de Genève réduite à l'extrémité. A la seconde invasion (1536), Berne profite de la déconfiture de la puissance savoyarde assaillie par les armées de François Ier, pour s'approprier la vallée du Léman. Cette réunion à la Suisse termina les tiraillements auxquels notre pays était en butte depuis des siècles et trancha son sort dans le sens le plus favorable à la liberté et à la civilisation.
Par malheur, Berne n'osa soutenir jusqu'au bout cette politique hardie. La maison de Savoie ayant été rétablie par la France dans ses possessions au nord des Alpes, Berne, après vingt-huit ans de domination, lui rétrocéda la rive chablaisienne du Lac, le pays de Gexet les bailliages voisins de Genève. Cette cession est un événement funeste dans notre histoire, elle scinda en deux un territoire déjà restreint. Genève en fut isolée et affaiblie. Auparavant les populations vaudoises, chablaisiennes et genevoises formaient une unité sociale ; la ressemblance des
lois, des usages, des mœurs, avait noué entre les deux rives du Lac des rapports étroits; entre elles, il y avait action et réaction; la rive savoyarde du Lac avait sa part d'influence, et à plusieurs reprises elle donna l'impulsion. Le Pays de Vaud et Genève restant à la Suisse et au protestantisme, et le Ghablais retournant à la monarchie et au catholicisme, deux civilisations opposées et incompatibles se dressèrent en face l'une de l'autre et creusèrent un abîme entre les deux populations. Dès lors, toute la prospérité économique, tout le progrès social ont été pour îa rive suisse du Lac.
Quant au territoire restitué à la Savoie, depuis cette fatale restauration, il n'a cessé de déchoir. Avant le XVIe siècle, la maison de Savoie avait une administration paternelle. Au temps de la Réforme, elle entre dans l'orbite de l'Espagne et de la cour de Rome; elle tend les ressorts de sa politique; elle se lance dans une phase d'ambition militaire à outrance et épuise la Savoie par des conscriptions réitérées et par des guerres malheureuses, qui la livrent aux invasions de la France. Au lieu d'alléger ces fardeaux par de larges libertés, elle supprime les États de Savoie, soumet le pays à une fiscalité dure et inintelligente. La Savoie s'organise en tout à l'opposé de Genève. A l'activité républicaine, elle oppose l'immobilité monarchique; au travail, le préjugé nobiliaire. La religion de Genève repose sur l'Institution de Calvin, celle de la Savoie aboutit à la Philotée de François de Sales. Plus Genève se serre les reins et aiguillonne ses énergies intellectuelles et morales, plus la Savoie repousse la science; elle fonde la Visitation ; les Jésuites et les capucins enveloppent la population d'une atmosphère de préjugés, et faussent toutes ses notions morales. Entre les deux rives du Lac toute communauté d'idées cesse et la rive suisse diffère de celle du Chablais, comme l'Ecosse
geînève et les rives du léman is de l'Irlande, D'un côté, le savoir, l'industrie, une marche ascensionnelle ; de l'autre, la routine, l'inertie, la négligence des plus belles ressources. La révolution française n'a pas secoué cette léthargie. Elle a remanié les conditions économiques et civiles de la Savoie sans dissiper sa haine du progrès. Aux idées de la Révolution la Savoie a opposé Joseph de Maistre. En 1848, lorsque la liberté lui est venue de Turin, elle lui a fait une opposition acharnée, et à la première occasion, elle s'est jetée dans les bras de la France impériale, sacrifiant sans retour une nationalité qui avait eu ses gloires. Depuis le xvie siècle, l'histoire de ce pays est un lent suicide. Rien de mélancolique comme cette mort volontaire d'un peuple.
Par le sol et les qualités natives de la race, la Savoie semblait faite pour courir la même destinée que les populations helvétiques, pour s'associer à elles et pour former un État libre, ayant son originalité, ses mœurs, ses vertus propres. Le Savoyard a en partage la valeur, la discipline et la fidélité. Que de sang il a versé sur les champs de bataille de l'Italie ! Quel dévouement modeste et soutenu à la fortune de ses maîtres ! Tant de constance et d'abnégation méritaient une autre récompense; mais chez ce peuple, les vertus elles-mêmes ont conspiré contre l'intérêt du pays. Plus l'héroïsme des enfants de la Savoie haussait la fortune de la dynastie, plus leur patrie baissait dans la balance de l'État.
A partir duxvie siècle la destinée de l'Helvétie romande a été toute pacifique. Eloigné des champs de bataille notre peuple n'a pas vu la fumée des camps. L'intérêt de notre histoire gît dès lors, dans la marche des idées, dans le progrès social, dans le développement des sciences, des lettres et des arts, dans l'épanouissement de plus en plus complet de la liberté et des institutions démocratiques. Deux noms résument son évolution : Calvin et
Rousseau: la Réforme et la démocratie sont ses deux pôles. La première de ces révolutions, en affranchissant les consciences, en relevant les moeurs et les caractères, prépara des générations éprouvées à la liberté. Genève, après avoir été dans le xvie siècle le foyer de cette révolution, fut au xviue siècle celui de l'idée démocratique. Rousseau résumant la pensée de Genève lança dans le monde 1 1 théorie du gouvernement par le peuple et pour le peuple.
Rapprochée de la France par le langage, les lois, les habitudes de la vie, l'instinct d'égalité, la précision et la netteté des idées, la Suisse romande a rejeté les éléments français incompatibles avec ses principes religieux et politiques. La solidarité protestante lui a donné de frappantes analogies d'idées et de mœurs avec l'Angleterre, l'Ecosse, l'Amérique, la Hollande : son évolution sociale est le raccourci de celle du protestantisme. Mettant les affinités morales avant celles de la race, l'amour de la liberté et de la démocratie, l'attrait de la vie républicaine ont cimenté de plus en plus son mariage avec la Suisse allemande. Une telle association, fondée sur la communauté des institutions libres, est un lien hautement respectable : aucune autre combinaison n'eût donné un plus libre jeu au développement de nos ressources ni mieux assuré notre autonomie et notre indépendance.
La Suisse allemande a une assiette territoriale plus forte que le pays romand. Sa population laborieuse et robuste est douée d'une énergie sourde, d'une ténacité invincible; inébranlable comme les rochers des Alpes, elle a un rare bon sens, beaucoup de clairvoyance; avisée, circonspecte, lente à prendre une décision, elle a les qualités pratiques de la vie publique. Les dangers de l'entrainement démocratique y sont mitigés par la solidité du caractère national et par l'esprit de localité. La liberté n'y est pas un système, mais un héritage des an-
cêtres, un bien patrimonial et inaliénable; mais si la Suisse allemande est le tronc de l'arbre helvétique, le pays romand est un de ses rameaux les plus féconds. La Suisse allemande, blottie dans ses montagnes, exclusive, fermée aux idées étrangères, concentrée sur de petits intérêts locaux, demeure dans un cercle étroit. La Suisse romande, pays de passage,'région intermédiaire, où les races et les idées se rencontrent, a un horizon plus large et ses origines françaises la rendent plus propre aux lettres, à l'éloquence, à l'art. Genève est le milieu où les idées suisses ont acquis une valeur générale. La Suisse allemande a la gloire d'avoir fondé l'indépendance helvétique; les victoires de Morgarten, de Sempach, de Morat, sont ses titres d'honneur ; la Suisse romande a gagné les siens dans l'arène des sciences et des lettres.
Les deux territoires se mêlent si étroitement qu'aucun d'eux ne saurait subsister sans l'autre. La Suisse romande a besoin de sa sœur aînée pour conserver son indépendance; mais sanscette possession, la Suisse allemande, entamée vers le couchant et le sud, morcelée, sans frontière naturelle, tomberait dans la dépendance de la France, ou dévierait fatalement vers l'agglomération germanique. En portant au Jura et au lac Léman le territoire helvétique, le pays romand en a fait un tout géographique et lui a donné une masse capable de se soutenir.
Par le climat, les aspects, les productions, les deux territoires ne sont pas moins unis. Notre bassin est balayé dans toute sa longueur par le courant d'air froid qui
. descend de la Germanie; le vaste manteau de frimas qui recouvre la plus grande partie de Tannée les épaulements des Alpes et du Jura, la fréquence des vents du nord, les
t brumeuses exhalaisons du Lac donnent aux aspects de la sévérité; les hivers sont prolongés et les printemps tardifs. Mais, durant l'été, la scène change, et le paysage
18 r.FNÈVE ET LES RIVES DU LÉMAN
helvétique se revêt, chez nous, de teintes adoucies, de nuances délicates et suaves. Dans les belles soirées de l'été, Vevey a des couchers de soleil dignes de la baie de Naples. Sur le plateau allemand, le ciel est plus dur, les teintes moins nuancées; la nature est uniforme, vigoureuse, mais d'un seul ton, un vert cru. Le pays romand unit aux productions alpestres celles de la zone tempérée. Au pied des monts couverts d'alpages et de froides sapinières, s'étagent les riches cultures; le maïs balance ses tiges luxuriantes au-dessus de la grappe dorée, et le figuier noue ses fruits dans les anfractuosités des co~ teaux.
Les coupes du paysage ont la grandeur des hautes Alpes, sans leur âpreté dure, sans leur farouche et morne sévérité; les transitions sont mieux ménagées ; les plans s'étagent et fuient dans le lointain par d'heureuses gradations ; partout la lumière circule et vivifie le paysage*, les détails se fondent dans une harmonie supérieure. Si la Suisse allemande a des sites plus tragiques, elle n'offre pas de contrée aussi aimable, de territoire aussi favorable à l'activité humaine.