DESCRIPTION DE GENÈVE
Situation do Genève. — Beaulé des quais. — La vue du Mont-Blanc. — L'an» cienne ville. — Saint-Pierre. — Aspect des hauts quartiers. — L'Académie. — La Bibliothèque publique. — Vue des campagnes genevoises vers le couchant, — L'hôtel de ville, — Le quartier marchand» — Saint-Gervais,
Genève n'occupe pas le site le plus grandiose de la contrée romande, et les rives de Vevey et de Lausanne ont plus d& majesté ; notre ville surgit à l'extrémité du petit Lac, au foyer d'un carrefour, formé par les premiers gradins des Alpes et par la haute crête du Jura. Par un piquant contraste, cette ville, à la destinée si sévère, occupe un des lieux les plus aimables de la Suisse; autour de ses murs, tout est mouvement et grâce ;. la vue plonge sur des campagnes bocagères, coupées de coteaux aux lignes flexibles, semées de villas ombreuses, de parterres de' fleurs, de bosquets, de pelouses, de vergers î ici baignés par la vague azurée du Lac, là fuyant en molles ondulations vers les Alpes neigeuses de la Savoie
Le Rhône, violent et inégal dans son cours supérieur sort du Lac sous les murs de Genève, à flots rapides mai; réglés ; ses eaux ont la limpidité du cristal de roche ; fé bleu du ciel les colore du plus bel azur; d'autres fois, quand de mouvantes vapeurs sont chassées par les vents, ce sont des tons glauques ou ardoisés; parfois un bleu profond ou un vert intense. Ses flots baignent deux petites îles; l'une noire, pressée, couverte de hautes et
sombres maisons; l'autre est plantée de bosquets et ombragée par de hauts peupliers qui projettent leur paisible feuillage sur la statue de Jean-Jacques Rousseau. Le grand homme est tourné vers le Lac et les Alpes, et parait se détourner de la ville qui lui fut si marâtre. Ce monument est un tardif hommage au génie ardent et malheureux qui a porté au loin les idées de Genève.
Le Rhône coupe la ville en deux tronçons inégaux. Le quartier de Saint-Gervais, placé sur la rive droite, ne fut longtemps qu'un faubourg; aujourd'hui, il se couvre d'hôtels et de constructions de luxe. La rive gauche renferme la ville proprement dite, les édifices publics, les souvenirs. Vue du quai des Bergues, la cité genevoise s'étage surlerevers d'un plateau, abrupt vers le Lac, mais incliné doucement sur l'autre versant ; ses noires rangées de maisons pyramident les unes au-dessus des autres, dominées par les tours vénérables de Saint-Pierre. L'étranger quitte rarement la rive du Lac; il affectionne ses quais monumentaux, ses larges ponts et les riants parterres disposés à fleur d'eau. Dans les beaux jours de l'été, l'Europe y défile. A chaque heure du jour, les chemins de fer et les bateaux à vapeur déposent un flot bigarré de touristes; l'homme du Nord, blond et flegmatique, y coudoie le méridional noir et brûlé. Dans les cafés, les hôtels, les restaurants, on entend résonner tous les langages ; on rencontre tous les costumes ; c'est un kaléidoscope, une miniature de l'Europe.
Le soir, quand le soleil a disparu derrière la ligne bleuâtre du Jura et que les ombres de la nuit se répandent sur la vieille cité, les quais et les ponts s'allument, le gaz flamboie; mais le Lac s'enveloppe de noirceurs sévères. La lune, en se levant derrière la dentelure acérée des glaciers, verse de blanches lueurs sur les eaux et y trace des reflets fantastiques, de folles étincelles, des
bluettes scintillantes: on dirait une ronde capricieuse de sylphes et d'ondines, et le murmure plaintif et lent de l'onde qui s'écoule porte à de mélancoliques pensées.
Du jardin anglais1, une verte pelouse, ornée de fleurs et de bosquets odorants, la vue rase le miroir du Lac dans sa longueur; à gauche, elle est arrêtée par la sombre tenture du Jura, dont la crête tranchante et uniforme fuit comme une longue muraille ; à fleur d'eau, si l'horizon est limpide, on entrevoit Coppet, Nyon; plus loin, la vue se perd dans un lointain vaporeux. Sur la droite, elle se repose sur le doux coteau de Cologny, chargé de villas et de terrasses, revêtues de massifs de marronniers et d'ormes séculaires. La villa Diodati, habitée par Byron, est suspendue au revers du coteau comme un nid d'alcyon. Près de la ville, est la somptueuse villa Favre et la modeste demeure de Merle d'Aubigné, l'historien célèbre de la Réformation.
En passant sur la rive droite, on voit le Mont-Blanc dresser sa triple cime de neiges immaculées derrière la grise muraille rocheuse du petit Salève; il envoie vers le nord une chaîne de pics et de dômes neigeux; leBuet, arrondi comme une coupole, et l'arête audacieuse de F Aiguille- Verte se détachent nettement sur cette forêt de dents, de tours, de minarets, d'aiguilles, si pressés que l'œil se refuse à les nombrer. Souvent, un manteau de vapeurs ou de lourds entassements de nuages, masquent la grande chaine. Entre elle et les premières montagnes, et constamment visible, s'étage une chaine intermédiaire : ce sont les pentes rocheuses du Brezon et la chainej tourmentée et aride du mont Vergys. Leur âpre nudité fait ressortir les teintes veloutées des plans inférieurs
i . Le voyageur rie doit pas oublier de visiter dans un pavillon de ce jardin le relief du Mont-Blanc exécuté par M. Sené.
tapisses d'une épaisse couche de noyers et de châtaigniers. Sur le premier plan, à gauche du petit Salève, le Môle, fière pyramide aux parois gazonnées, fait sentinelle à l'entrée du Faucigny ; plus à gauche, les Voirons, recouverts de champs, de bois, de prés, infléchissent mollement leurs pentes vers le Lac. A droite et à gaucha du Môle, des vallées profondes plongent dans l'intérieur du Faucigny.
"Dans les belles soirées, au soleil couchant, la chaîne du Mont-Blanc se colore des plus riches teintes. La région basse entre dans l'ombre. Le Lac n'a plus que de vagues reflets métalliques, des stries, de légères nuances ambrées, qui se fondent dans une moite vapeur ; à ces tons assourdis et voilés, le diadème neigeux du Mont-Blanc oppose longtemps une scintillation purpurine; puis le rouge passe au violacé et s'éteint par de délicates dégradations. Parfois, une deuxième coloration, produite par le reflet de nuages placés au-dessus des Alpes, ranime les couleurs défaillantes; mais le jour baisse, les brumes s'épaississent, et dans le lointain du ciel, les glaciers n'apparaissent plus que comme une rangée de pâles fantômes.
A Genève, les monuments n'ont qu'un minime intérêt. Ville idée, sa grandeur a été toute morale, son génie abstrait et sévère; une froide uniformité recouvre ses anciens édifices. Le puritanisme de Calvin n'admettait pas le beau plastique. Au commencement du xviue siècle, les mœurs s'adoucirent. Quelques familles ayant réalisé de grandes fortunes dans la finance, introduisirent une manière de vivre ornée et élégante. Elles bordèrent les parties culminantes de la ville et les coteaux qui dominent le Lac de belles constructions. Précédemment, les maisons de campagne toutes rustiques, ne faisaient qu'un avec l'exploitation agricole; le maître vivait au
milieu de ses gens; en économe prudent, il préferait la vue de rétable et des granges aux attraits de la nature, A ce moment, les yeux se dessillent, les beautés de la nature alpestre se dévoilent et prennent place dans les lettres et les jouissances du peuple suisse.
Durant le xvm° siècle, la ville haute seule reçut des embellissements et les bas quartiers gardèrent leur aspect négligé; la petite bourgeoisie et les ouvriers y vivaient entassés dans de hautes maisons privées d'air et de soleil. En 1830, la ville basse était encore telle qu'au moyen âge. La rue maîtresse, les Rues Basses, l'ancien champ des foires, était obstruée par des dômes (avant-toits) et par une double rangée d'échoppes en bois. Le quartier qui borde le Lac et le Rhône offrait un aspect hideux. On y voyait des fortifications délabrées, de vieilles chaînes suspendues à des pieux à demi pourris, des chantiers, des boucheries; des masures caduques, mi-partie en bois, mipartie en pierres, trempaient dans le Rhône leurs sordides murailles. Les bateaux à vapeur ayant amené sur le Lac un flot de touristes, on eut honte de cette négligence. Avec une économie prudente, l'administration entreprit de renouveler cette partie de Genève; en peu d'années, elle construisit deux quais, le pont des Bergues, un port ; elle orna l'île Rousseau, elle enleva les échoppes et les dômes des Rues Basses, abattit les sombres arcades qui obstruaient les issues de la ville haute; mais elle respecta l'enceinte fortifiéec Ces améliorations ne suffisaient pas. j La population s'étouffait dans un espace trop resserré, les 'maisons se haussaient démesurément, en quête d'un peu? de lumière. A la suite du mouvement démocratique de 1846, l'administration radicale démolit les remparts; puis elle lança sur les deux rives du Lac des quais monumentaux, dessina des rues, des squares, des jardins, des boulevards, et convia la population à construire une nouvelle Genève,
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Quel lieu que ces rivages pour un architecte de génie ! Mais où l'architecture existe-t-elle de nos jours? Qui la sent et qui la favorise? Une régularité géométrique, une uniformité compassée, la froide monotonie des casernes, voilà le type du beau dans les capitales modernes et à Paris, la plus splendide de toutes. Le bourgeois qui paie n'est sensible qu'aux aménagements intérieurs. Genève n'échappe pas à cette loi, mais ses nouveaux quartiers se recommandent par d'amples proportions. Quant à la vieille ville, enfouie derrière ces orgueilleuses constructions, elle est plus noire, plus caverneuse que jamais. Y porter Tair et la lumière par de larges trouées est une nécessité urgente de santé publique, alors que ce ne serait pas un devoir d'humanité.
En pénétrant dans l'ancienne ville, on rencontre d'abordje quartier de la Madeleine, groupé autour d'une vieille église ogivale, flanquée d'un petit clocher fort ancien. Ce quartier date du moyen âge. La ville romaine ne dépassait pas le sommet de la colline; mais à partir de l'ère chrétienne, la population s'accrut et descendit vers le Lac; les noms des rues les plus vieilles ; rues à! Enfer, du Paradis, de Toutes- Ames, rappellent l'époque cléricale; ce quartier était alors la demeure des bedeaux, des huissiers, des clercs inférieurs. De nos jours, il est habité par les artisans et encombré d'étalages de fripiers. Le va-et-vient et les rumeurs de cette gent loquace et bruyante, y entretiennent une animation qui atténue l'impression lugubre, produite par ses obscurs passages, ses ruelles étranglées. De rapides ruelles, le Perron, la Pélisserie, la Tour du Boël, bordées de hautes maisons dont beaucoup datent du xive et du xve siècle, montent à la ville supérieure; les cours sont des puits, les eaux de la colline suintent le long des pentes, imbibent les murailles et y nourrissent un luxe de mousses et
de menus herbages. Une odeur fétide s'exhale de ces masures en décomposition qui rappellent les villes les plus mal famées du moyen âge.
Ce quartier conserve le mieux le vieux type populaire. On y chercherait vainement la grâce des formes et l'épanouissement d'une humeur enjouée et débonnaire ; les corps sont souffreteux et déformés par les rhumatismes; les figures, contractées, anguleuses, marquent l'énergie d'une race résistante. Dans ces rues, résonne encore intact le vieux langage populaire; ses sons trainent, alourdis par d'interminables accents circonflexes ; mais il a du trait, des malices réussies ; il est riche en mots bien frappés, pour peindre les ridicules de la figure, de l'humeur, de l'esprit, du caractère; prosaïque et mordant, il s'attache de préférence au laid, au vulgaire, à ce qui choque, rebute; il n'a ni gentillesse ni badineriefine, ni grâce légère; sa plaisanterie fait brûlure : c'est le langage d'un peuple sévère à lui et aux autres. Ce peuple a beaucoup enduré, il a pâti, il a jeûné, sa pitance a été maigre; la pénurie des ressources, la sévérité des lois, un entassement excessif, la séquestration de la campagne, toutes ces influences1 ont tendu les caractères et produit l'humeur chagrine et soucieuse, qu'on reproche souvent à notre peuple.
La rue du Perron conduit du quartier de la Madeleine à la cathédrale de Saint-Pierre. Cette vénérable basilique date du xe siècle. L'empereur Conrad la consacra avec solennité en 1034, au moment où s'ouvre l'histoire de Genève comme État autonome : le temple et la cité y
1, Le climat de Genève, mobile et variable, très-exposé aux coups de bise, a dû aussi exercer une action sur l'équilibre nerveux. Du Lac, durant les mois d'hiver, s'élèvent d'âcres brouillards ; ces brumes acides rampent dans les rues, percent les habitations mal closes, agacent les nerfs, tendent les fibres»
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ont toujours été associés. Le roi Gondebaud avait élevo sur son emplacement une église plus ancienne, construite elle-même sur les ruines d'un temple païen. Durant les péripéties orageuses du moyen âge, Saint-Pierre reçut bien des outrages; au xve siècle, on y tailla de larges fenêtres, la lumière y pénétra à flots et lui enleva son cachet de vastité sombre. Le vaisseau a de belles proportions et s'enlève avec majesté ; de légères colonnettes romanes courent au-dessus d'arcades ogivales ; les arcs de la grande nef reposent sur des piliers formés de faisceaux de colonnettes. L'ornementation des chapiteaux est riche et curieuse; on y voit des lions, des griffons, une foule de saints personnages, Hérode, saint Jean Baptiste, Isaac, Melchisédec, et l'histoire légendaire de la construction de l'église. Au milieu du xviue siècle, la vieille façade romane tombant en ruines, on la reconstruisit avec magnificence dans le goût classique.
Au temps des princes évêques de Genève, Saint-Pierre eut des jours de splendeur. Les voûtes et les parois avaient été ornées de fresques, de statues et de tableaux exécutés par des artistes italiens. A la Réforme, ces œuvres d'art disparurent sous le marteau des démolisseurs ; les murailles furent grattées et passées à la chaux ; on abattit les autels et les statues, on brûla les confessionnaux, on dispersa les diptyques et les triptyques. Une simplicité nue et rigide chassa la riche symbolique des temps de foi naïve et superstitieuse : plus d'autels, plus de confessionnaux, mais une chaire se dressant haute et sévère en face du peuple. On aperçoit encore quelques vestiges des tombes des chanoines sur le pavé des nefs. Au xvne siècle* la seigneurie permit l'érection de deux monuments, à la mémoire d' Agrippa d Aubigné et du duc de Rohan, personnages éminents de la Réforme française et protecteurs zélés de l'indépendance de Ge-
iiève. Le duc est représenté dans l'attitude du commandement sous un dôme de marbre. Ces deux tombes sont restées solitaires; aucun Genevois n'a partagé cet honneur. Cet ostracisme est regrettable ;on aimerait à retrouver en ce lieu vénérable la dépouille mortelle de tant de théologiens, d'orateurs, desavants laborieux, dont la piété et l'érudition ont fait la réputation de Genève. Mais la sévérité calviniste repoussait ces distinctions; elle exigeait que tout effort fût fait en vue de la gloire de Dieu et rien pour la louange humaine. *
Comme œuvre d'art, Saint-Pierre est un édifice secondaire; mais dans l'ordre moral, sa place est marquée à côté du temple de Jérusalem, de Sainte-Sophie, du Vatican, de Saint-Paul à Londres. De cette chaire, Calvin a formulé une doctrine et fixé une morale qui règlent aujourd'hui la conscience de cinquante millions d'hommes., les plus envahissants, les plus libres et les plus religieux du monde. Cette religion, née d'une protestation de l'esprit moral contre le sensualisme corrupteur de Rome, se résume dans la purification du cœur, dans l'adoration des perfections de Dieu et de son inexorable îustice, dans un appel incessant à la raison et à la conscience. Elle a des côtés tristes, elle a exagéré le rigorisme et désenchanté la vie : c'est la religion du devoir et du travail, une religion moralisante,, aliment des forts.
Les nefs de Saint-Pierre n'ont pas retenti seulement de la grave mélopée des psaumes et des avertissements des ministres, elles ont encore été le siège des comices du peuple genevois. Chaque année, les citoyens réunis en Conseil Général, y élisaient leurs magistrats et votaient les lois ; à la fois sanctuaire et forum, Saint-Pierre a été à deux titres le foyer de la patrie genevoise; au chrétien morigéné, succédait le citoyen jaloux de ses droits.
Les places et les rues Gui entoure*- ^Saint-Pierre,
bordées d'édifices réguliers, d'une architecture sage et correcte, recouverts par le temps d'une noirceur vénérable, respirent une dignité décente. Les ornements y sont sobrement distribués; çà et là un entablement, un 'pilastre, un fronton, mais modeste, peu en saillie. Vers midi, le soleil darde quelques rayons sur le pavé humide et froid, puis il disparait et tout rentre dans un clairobscur discret. Les rumeurs de la ville basse ne montent pas dans ces hauts quartiers; les magasins, les équipages sont rares, les carrefours silencieux; s'il y a quelque presse, c'est le dimanche à la sortie des offices. De fois à autres, se dessine la silhouette d'un passant. Le pas rapide et modeste des femmes et des jeunes filles, la démarche mesurée, l'air réfléchi des hommes, frappent l'étranger que le hasard a conduit dans le cœur de la vieille cité genevoise.
Le Genevois de la haute classe provient de sangs mêlés et n'a pas de'type de race. Quelques figures sont régulièrement belles ; presque toutes ont les traits incisifs, l'œil lucide et clairvoyant, les lèvres précises, et certain pli distinctif, provenant d'une idée fixe longuement caressée. De telles physionomies annoncent plus de rectitude et de mesure que de flexibilité et de fines nuances; la pensée n'ysommeille jamais, mais elle se meut dans un cercle prescrit. Dans une ville aussi resserrée, la sociabilité, l'esprit de discussion, sont universels et cependant le Génevois n'a pas l'abord facile; soit gêne naturelle, soit morgue, il a de l'apprêt; il ne trouve pas le mot propre, l'expression pittoresque et vivante, il allonge, il appesantit le discours par des périphrases et un luxe de locutions abstraites. Il ne sait pas non plus émousser ses angles et blesse par un ton de sagesse. Ses façons péremptoires lui ont fait plus d'ennemis, que ses rares qualités, sa philanthropie, son zèle pour la vérité et tes lumières, ne lui ont acquis d'appréciateurs.
Les femmes tiennent beaucoup de ce caractère; mais t certains égards elles sont supérieures aux hommes. Dans ces hauts quartiers, on en rencontre de fort distinguées, élancées, le front solide et penseur, l'œil investigateur, elles ont les traits proéminents et fortement dessinés, un air de réserve et de dignité, une fierté décente, qui inspirent le respect. De leurs rangs, sont sortis quelques esprits éminents. Il est peu de pays où la femme ait à ce point cultivé la raison et la volonté aux dépens du caprice, de la vanité, de la mode.
Les hauts quartiers de Genève sont voués à l'étude et ù la réflexion et habités par les descendants de l'ancienne aristocratie. Longtemps, ces familles ont occupé seules les Conseils, l'Académie, l'Église; aujourd'hui, la démocratie a enfoncé toutes les portes, mais elles défendent teur supériorité sociale par la fortune, unie au savoir, à la dignité des moeurs, à la distinction des manières. Ici, presque chaque maison rappelle un nom célèbre dans les sciences. Quelques-unes renferment de précieuses collections: l'herbier de De Candolle, les fossiles de Pictet De la Rive, les minéraux de Favre. Parmi ces familles on n'est pas sans inquiétudes sur l'avenir de Genève; la démocratie effraie par ses allures bruyantes; puis, on redoute l'invasion d'une population cosmopolite, discordante de vues, hostile à nos croyances et à nos mœurs.
Aux riches capitalistes et aux savants, se mêlent dans ces quartiers les hommes austères, absorbés par les questions religieuses. Les plus zélés ont des chapelles distinctes : l'Oratoire, la Pelisserie. Comme les religionnaires duxvie siècle, ils s'occupent de propagande et sillonnent la France et l'Italie de colporteurs, chargés de bibles et de traités religieux. Après trois siècles d'insuccès, ils n'ont pas renoncé à l'espoir d'amener aux idées
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evangèliques ces contrées pétries de catholicisme ou d'incrédulité; mais ces hommes sont plus zélés que nombreux; depuis longtemps, l'aristocratie genevoiseadéserté la théologie pour s'occuper de finance et de spécialités scientifiques. Les femmes ont mieux conservé que les hommes la ferveur calviniste; unies aux ministres, elles pèsent sur la société, et leur zèle soutient la foi contre le positivisme des hommes. Elles sont tenues en haleine par des exercices variés de piété: prières, méditations, paraphrases, sermons, conférences; elles assistent aux réunions des sociétés de missions; elles se réunissent en comités de dames voués à la bienfaisance; elles patronnent les indigents, semoncent les vicieux, exhortent les indifférents; plus zélées que larges, plus portées à reserrer le cercle religieux qu'à en ouvrir l'accès.
L'ancienne société genevoise compte des cercles hautement respectables, unissant la solidité des principes, à une information variée , des familles où se maintiennent les traditions de sérieux, de travail, de simplicité, qui ont fait longtemps l'honneur de Genève. Puissent-elles tenir ferme et refouler le flot croissant des mœurs amollissantes et fades, les dissipations, les vulgarités, le luxe banal, qui nous assiègent de toutes parts.
Le temps où le puritanisme s'imposait a depuis longtemps disparu; il n'inspire qu'une coterie restreinte et £émit et soupire là où il régnait. La balance a trébuché; et Genève, après avoir été la ville la plus morigénée de l'Europe, s'est ouverte au relâchement. Aujourd'hui, Test d'ordre, d'économie, d'assiduité, de mœurs que notre peuple a besoin.
La façade de Saint-Pierre est flanquée d'une chapelle gothique dite des Macchabées, construite auxve siècle par le cardinal de Brogny. Cette chapelle, divisée en plu-
sieurs salles, sert à des cours1. Tout auprès, est l'église de Y Auditoire ; au xvie siècle, elle servait aux congrégations. Deux fois la semaine, Calvin et les docteurs en théologie, y soutenaient des thèses, en présence d'une foule nombreuse et attentive. Souvent le débat s'échauffait et amenait des représailles matérielles. C'est à la sortie d'une de ces conférences que Calvin fit arrêter le médecin Bolsec. En face de l'Auditoire, est le siège de la compagnie des pasteurs et de l'auditoire de théologie. Ce petit édifice fut longtemps le foyer de la pensée de Genève ; il est toujours un centre de piété et de zèle pastoral.
L'Académie n'a jamais eu d'édifice en propre et s'abrite tant bien que mal clans un petit hôtel de la Grand'- Paie, local insuffisant et déjà envahi par les collections d'histoire naturelle 2. Cette vénérable institution fut fondée par Calvin en 1559. Au xvie siècle, elle attirait
1. Récemment on a découvert dans une salle basse de cette chapelle une fresque, représentant des anges jouant des instruments, peints sur un fond d'azur. L'ancienne Genève possédait plusieurs peintures semblables. Dans un recoin de l'église de Saint-Gervais se trouve une composition étendue, où Ton voit la sainte Vierge, vêtue d'un manteau royal, dont les plis sont soutenus par quatre anges et entourée de pape*, de cardinaux, de prélats, au nombre de quarante.
2. Récemment^ la construction d'un édifice académique a été votée. Il est à espérer que les améliorations ne s'arrêteront pas aux aménage ments matériels. Le niveau des études a besoin d'être relevé, les sciences mathématiques sont tombées; la création de nouvelles chaires est urgente. Le mieux assurément, serait que Genève, avec l'appui de la confédération ou du groupe des cantons français, transformât son académie en université et en fît un foyer de science pour la jeunesse suisse et non plus un établissement municipal. En 1832, Rossi proposa celle transformation comme le moyen de donner toute leur valeur aux ressources intellectuelles de Genève. L'augmentation du traitement des professeurs est encore une réforme urgente. Genève prise la science et la rétribue d'une manière dérisoire. Les pasteurs ne sont pas mieux traités.
da dehors des centaines d'étudiants. Après avoir été un séminaire de théologie réformée, au xviu6 siècle, elle devint une forte école de sciences naturelles; et sa supériorité dans ce rameau delà science n'a pas disparu; mais les lettres et la philosophie luttent péniblement contre l'indifférence de la jeunesse.
La Société de Lecture occupe l'étage supérieur de l'Académie. Cette belle institution, fondée par l'intelligente génération de la restauration, comprend près de trois cents membres: professeurs, érudits, ministres, hommes lettrés, appartenant à toutes les professions. On y reçoit un grand choix de journaux et de revues et les publications nouvelles relatives aux lettres et aux sciences; la bibliothèque, composée avec soin, renferme plus de (jO.OOO volumes, et ces ressources sont ouvertes libéralement aux étrangers studieux. Le salon de conversation a vu les Rossi, les Dumont, les De Candolle, les Sismondi et récemment les Chenevière, les Choisy, les Disdier discuter les plus hautes questions morales et scientifiques. Genève possède d'autres lieux de réunion analogues : la Société littéraire^ la Société des amis de l'instruction 4, reçoivent des journaux et des revues, ont leur bibliothèque, leurs salles de lecture et de cours ; et un grand nombre de salles sont ouvertes aux conférences et aux cours donnés chaque hiver à un public nombreux. On pourrait comparer Genève à une vaste institution d'enseignement mutuel, où chacun est tour à tour élève et maître. Notre ville donne l'instruction littéraire et scientifique à des jeunes gens venus des pays les
1. A côté de ces lieux de réunion plus ou moins littéraires, chaque Genevois a son cercle. Ces agrégations sont fort anciennes à Genève, elles sont le ressort principal de la politique militante, elles entretiennent l'esprit de parti, mais aussi le zèle pour les intérêts généraux, la passion des affaires publiques.
plus éloignés, et elle 'envoie au dehors un contingent de pasteurs, de jeunes professeurs, d'instituteurs, d'institutrices : ville école, elle a l'apostolat du savoir.
Parmi les sociétés savantes, on remarque la Société de Physique et d'Histoire naturelle, fondée au xvme siècle par Bonnet et De Saussure, la Société des Arts, la Société de médecine, la Société d'Utilité publique et la Société d'Histoire et d' Archéologie i. Sous le nom un peu ambitieux d'Institut genevois, le gouvernement radical a fondé il y a quelques années, une société savante divisée en cinq sections; elle publie des travaux, met des questions à l'étude, institue des concours; si le rapprochement des partis et la tolérance des coteries permettaient d'y grouper tous les savants de Genève et des cantons voisins, cette institution rendrait de grands services.
Le Collège fondé par Calvin en même temps que l'Académie, est placé dans un vieil édifice, posté sur le revers oriental de la ville, àyant vue sur les Alpes, non loin de YObservatoire et de l'esplanade ombreuse de Saint-Antoine. Ce collège n'a pas été seulement une école de belles-lettres, mais un moyen de fusion entre les classes, un stimulant moral. Les enfants n'y sont réunis que pour les heures de classes; ensuite, ils rentrent dans leurs familles et y exécutent des devoirs ; ils apprennent ainsi à travailler par eux-mêmes sans le contrôle des
4. Cette société a publié dans ses actes d'excellents mémoires sur la période épiscopale de l'histoire de Genève, et MM. Chaponnière, Mallet, Lofort, Lui lin, Gellerier, Heyer, Revilliod, Am. Roget, Galiffe fils, Gaberel, Bordier ont ajouté de précieuses recherches à celles par lesquelles MiM. Gaîiffepère, Grenus et Pictet de Sergy avaient inauguré l'étude des origines de notre patrie. Le champ à parcourir est encore riche. L'histoire religieuse et l'histoire scientifique et littéraire de Genève depuis la Réformation n'ont pas été étudiées à fond,
maîtres d'étude. Une vaste cour est affectée aux ébats des élèves; aucun Genevois ne saurait la traverser sans un battement de cœur. Dans cet établissement, l'émulation est vivement excitée et les récompenses distribuées avec solennité de la main du premier magistrat; la fête du collège (les Promotions) réunit tous les membres de la famille genevoise. Ce collège est le milieu le plus propre à donner à la jeunesse l'empreinte nationale. Le diminuer, serait ouvrir la voie aux agents de dénationalisation qui nous travaillent de toutes parts.
La Bibliothèque occupe l'étage supérieur du collège. Son ordonnance est simple et cadre avec les souvenirs. La grande salle est ornée d'une suite de portraits représentant les docteurs de la Réforme, puis les humanistes et les savants qui ont honoré l'Académie de Genève; au milieu de la salle est placé le buste de J.-J. Rousseau, on y voit encore ceux de Calvin et de Théodore de Bèze, Cette salie renferme les livres d'histoire, de philosophie, la jurisprudence, les sciences naturelles et les mémoires des sociétés savantes. La salle qui précède, consacrée à la théologie et à la philosophie, est décorée de portraits de souverains et de grands personnages, envoyés en don à la république; on y voit le cardinal Richelieu et son rival malheureux le duc de Rohan, Charles IX, Charles Ier, Gustave Adolphe qui avait Genève en haute estime, Henri IV, le protecteur affectueux et cependant glissant de la petite république, l'amiral Lefort, l'introducteur de la. civilisation dans l'empire russe. Notre bibliothèque est très riche pour l'histoire des débats théologiques suscités par la Réforme; elle possède une précieuse collection de lettres de Calvin et des principaux réformateurs; on y voit à nu rétonnante vigueur morale de ces hommes et leur dévouement sans bornes à l'idée religieuse ; elle possède aussi de bons spécimens des pre-
miers temps de l'imprimerie l. La Bibliothèque eut d'abord une couleur toute théologique; au xvme siècle, elle se tourna vers la science et acquit beaucoup d'ouvrages de mathématiques, d'astronomie, de physique, de géologie. Elle compta alors parmi ses conservateurs l'ingénieux et savant Abauzit, Beaulacre, Senebier, l'auteur de l'Histoire littéraire de Genève, observateur pénétrant dans les sciences naturelles. Naguère, nous avons vu à sa iête Diodati, une des meilleures têtes du clergé genevois.
Si l'ancienne Genève a reposé sur une unité rigoureuse en matière religieuse, aucune ville ne pratique plus largement la liberté des cultes que la Genève nouvelle ; toutes les croyances y vivent côte à côte et exercent librement leurs rites. Depuis vingt ans, nous avons vu les catholiques élever à la Vierge une somptueuse église gothique près d'un gracieux petit temple construit par les Anglais. Non loin de l'ancienne porte Neuve, les francs maçons ont construit un temple unique à peu de distance d'une synagogue, bâtie par les juifs. Récemment, les Russes ont élevé sur un terrain isolé et domi< nant, faisant face au Lac et aux Alpes, un édifice étrange., dont lescoupolesbigarrées, reluisantes d'or, scintillent an loin comme un échantillon du Kremlin.
Parmi les édifices récents consacrés aux arts et aux sciences, on remarque l'Athénée, situé sur le revers
i, La collection des-classiques donnée par Bonivard est composée de fort beaux livres annotés de sa main. Parmi les manuscrits précieux, on remarque un Quinie-Curce pris à Grand son, un missel du xe siècle, M l'église de Moutier-en-Tarentaise, le Pèlerinage de la Vie humaine^ du xve siècle, le Trésor de Brunetto Latini, enrichi de belles miniatures de l'école de Bruges, Us Tablettes en cire, écrites avec un stylet, renfermant les comptes de dépense de Philippe le Bel, pendant les derniers mois de l'année 1308. Un dépôt précieux est celui de sept poèmes vaudois, parmi lesquels la Nobla Lycson de iiOO, fait par les Vaudois du Piémont dans un moment de danger pressant.
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occidental de la ville haute. Un généreux citoyen, le philhellène Eynard, Ta fait construire à ses frais pour servir de siège à la Société des Arts. Cette société est une sorte d'académie populaire fondée au siècle dernier par De Saussure, pour faire servir la science aux progrès de l'industrie et des arts. Elle est divisée en plusieurs sections, industrie, arts, agriculture. Les salles sont ouvertes à des cours et à une exposition permanente de la peinture contemporaine. L'extérieur de l'édifice est orné des bustes de neuf Genevois illustres, dont les noms résument révolution qui a transformé la Genève épiscopale et marchande du moyen âge, en une république, une cité religieuse, une ville scientifique; enfin, en une démocratie, vouée à l'industrie, aux sciences et à la philanthropie.
L'élégant palais Eynard, construit dans le goût italien, est adossé au Jardin botanique, planté en 1816 par De Candolle. Ce jardin renferme des Sôrres, des pépinières, et un beau buste en bronze du célèbre botaniste, par Pradier. Sous les épais ombrages des bastions, on voit un groupe en bronze dû à Chaponnière; il représente David vainqueur de Goliath; la pose du jeune héros est simple et exempte de gloriole; les yeux levés au ciel, il fait hommage au Tout-Puissant de sa victoire; les formes souples et délicates sont celles d'un adolescent.
Droit au-dessus du jardin botanique se dresse l'esplanade de la Treille, abritée du nord et chaudement soleillée, c'est la promenade aimée des vieillards et des infirmes. De cette terrasse, l'œil embrasse une vue poétique et douce sur les campagnes genevoises dans la direction du couchant. Vers le sud, la vue est bornée par le Salève, haute muraille crénelée et grisâtre. Un renflement circulaire réunit son extrémité au mont de Sion ; en face de ce mont, le Jura se termine brusquement
par un saut prodigieux; la gorge du fort de l'Écluse les sépare et donne passage au Rhône qui fuit en bondissant vers l£ France méridionale. Dominées par ces hautes pentes, les campagnes genevoises ont la forme d'une coupe verdoyante ; elles reçoivent Je3 chaudes bouffées du midi, exhalées par la gorge de l'Écluse. Le soir, lorsque le disque du soleil s'abaisse, cet horizon se couvre des plus riches teintes. Au travers de ces campagnes, le Rhône trace un sillon d'un bleu éclatant; avec un bruit grave et sourd, son onde lumineuse roule entre de hautes berges crénelées et va serpentant jusqu'au fort de l'Écluse ; à peu de distance de Genève, l'Arve, au flot gris, torrentueux, violent, lui apporte les eaux de la sauvage Savoie; le Rhône se crispe, serre ses flots, pour échapper au mélange, mais à mesure qu'il avance, son azur se ternit. N'est-ce pas là l'image de notre cité, sévère, et pure dans son essence, mais ouverte à de troubles influences?
L'Hôlel de ville a vue sur la Treille. C'est une sévère construction relevée par une forte corniche; il est adossé à la lotir Baudet, un vieux petit donjon carré, construit au xve siècle pour servir de siège aux magistrats de la commune genevoise, et maintenant destiné aux archives de la république. Ce dépôt est très-riche, on y conserve les registres des délibérations des conseils de la république depuis l'an 1400, en trois cents volumes in-folio, documents d'un prix inestimable. Parmi les pièces rares, se trouvent plusieurs bulles des empereurs d'Allemagne, relatives aux droits souverains des princes-évêques de Genève et le texte original des franchises d'Adhémar Fabri (1387). Ce vénérable document est le monumeir, authentique de nos libertés.
En pénétrant dans l'intérieur de Y Hôtel de ville, on éprouve un mouvement de respect, les souvenirs se
pressent et la nudité de l'édifice ne les écarte pas. Que de résolutions courageuses, de délibérations prudentes, de scènes patriotiques se sont passées dans cette enceinte. On monte aux salles du gouvernement par une rampe douce ; la salle du Conseil d'État ést ornée de quelques portraits historiques ; celle du Grand Conseil, l'ancien conseil des Deux-Cents, forme un bel hémicycle. C'est en 1526, au moment du triomphe des amis de la Suisse sur les partisans de la Savoie, que fut fondé le Corps législatif de Genève, un des doyens des parlements européens. À cette époque, Genève possédait déjà depuis deux siècles et demi, des magistrats populaires appelés syndics, élus chaque année en Conseil General. Ce fil de liberté, si tenu mais si résistant, compte aujourd'hui six siècles de durée. Durant cette longue carrière, la démocratie a éprouvé des amoindrissements, mais jamais eiïe n'a cessé d'être la base légale des institutions de Genève1. A la suite de la restauration de 1814, le Grand Conseil de Genève, dirigé par Dumonfc, Bellot, Sismondi, Rossi, eut une période d'éclat; ses discussions passaient pour un modèle de pratique constitutionnelle. Plus tard, à la suite de l'avènement du radicalisme, cette noble assemblée parut s'affaisser. Mais la liberté a des ressources infinies ; récemment a eu lieu un heureux revirement, et le niveau des diseussions a aussitôt remonté. Que les souvenirs du patriotisme et de la prudence des ancêtres soient à cette assemblée une égide et un flambeau, au travers des conditions difficiles faites à la nouvelle Genève I
i. À F époque où nos historiens placent le plus grand resserrement de la vie publique, sur une population de quinze à vinut mille habitants, Genève comptait, près de trois cents conseillers délibérants et un Conseil Général de miite membres, ayant la validation des lois et l'ëlec* tion des principaux magistrats. Peu de pays constitutionnels oot cette proportion d'électeurs.
A côté de l'hôtel de ville on peut visiter de curieux trophées, conquis sur les Savoyards dans la nuit de l'Escalade. Parmi les maisons qui l'avoisinent et qui bordent la hauteur, il en est d'imposantes. Les hôtels de la rue des Granges entre cour et terrasse, la maison De Saussure, sont de fières demeures et seraient partout remarquées. Les constructions du siècle passé ont plus de style que les maisons modernes qui essaiment sur l'emplacement des remparts. Parmi les anciens édifices, le Palais de Justice, précédemment un hôpital, a une façade austère dans le style de MansarcL La maison du physicien De la Rive occupe l'emplacement de l'ancien palais de Gondebaud.
De Fhôtel de ville, la Crand'rue1 et la rue de ta Cité, longue artère, étroite, sombre et rapidement inclinée, reconduisent à la ville basse. Au bas de la Cité, sur une petiteplaceirrégulière,onaplacô récemmentune fontaine sculptée. Un artiste allemand y a figuré avec goût divers faits de l'Escalade. Les rues de la Cité et la Corralerie qui lui est parallèle, sont le quartier de la finance. Ces ailées étroites donnent accès dans de petits bureaux, où se brassent des millions. L'aptitude des Genevois en matière de finance et d'agiotage est connue; l'habitude d'observer les événements et de les balancer, développée par la situation menacée de Genève, a valu à ses financiers de grandes richesses. Peu de villes ont pratiqué le commerce des chiffres avec autant de succès. Mais à la longue, une telle science a ses pièges; et ses ressources aléatoires ne
I . Do récentes recherches ont appris que J. -J. Rousseau est fié clans cette rue. La maison de la rue Rousseau, dans îe quartier Saint- Gervais qui porte une inscription ccmmémorativê de cet événement, appartenait à son grand-père, et il est vraisemblable que Jean-Jacqui& y à passé une partie de son enfance*
valent pas le travail régulier. Les déconvenues des dernières années l'ont amplement prouvé.
En se dirigeant vers le Molard, par les Rues Basses, on passe des rues de la finance à celles du commerce. Ce quartier, anciennement le champ des foires, est aujourd'hui encore le siège d'un mouvement d'affaires important. Le gros bataillon des détaillants est formé par les épiciers; leurs petites boutiques sont rangées à la file; laborieux, rangés, dès le petit jour, pères, mères, fils, Biles, sont sur pied, ayant l'œil sur chaque bout, de ficelle, assidus au comptoir, prévoyants, serrés; comme l'abeille, ils amassent lentement un peu de miel pour les jours difficiles. A Genève, la classe commerçante forme un appoint utile ; sa modération relative sert à diminuer la gravite des chocs entre l'aristocratie des hauts quartiers et le peuple remuant des ateliers.
Au delà du Molard, en approchant de Longemale et du quartier de Rive, la population se bigarre. A voir les sombres ruelles qui débouchent à droite et à gauche, on se croirait à Bonneville, à Samoens, à Thonon; ici affluent les montagnards et les paysans du Faucigny, du Chablais, du Genevois: ce ne sont que curés fleuris, femmes savoyardes endimanchées, lourdes pataches. La Savoie est la mamelle qui nourrit Genève; ses riches productions en grains, en fruits, en légumes, en volailles, alimentent nos marchés. Les Savoyards nous apportent encore leurs bras; des milliers d'entre eux. travaillent tout ou partie de l'année dans nos campagnes; d'autres, maçons et tailleurs de pierre, élèvent les tastueuses constructions de la nouvelle Genève. La plupart des gros métiers sont remplis par cette robuste et honnête population.
Genève exerce sur elle une forte attraction. Les curés la peignent à leurs ouailles comme le faubourg de renier.
comme une ville de réprouvés et de contempteurs du bienheureux François de Sales et de la bonne Vierge. Mais le montagnard savoyard y voit une ville de ressources, où le salaire est élevé, le travail abondant, un séjour désirable; aussi abandonne-t-il sans regret l'air libre de la montagne pour s'empiler clans nos sombres ruelles. Une fois niché dans un recoin, il se cramponne.; peine, sue, amasse quelques sous, puis se marie et fa';,f souche. Quelle prise notre culture exerce-t-elle sur ces frustes natures? le sujet mériterait d'être étudié, car l'avenir de Genève en dépend. Le flot de la population savoyarde monte dans nos murs ; la situation géographique de notre ville, au pied du Faucigny, les nécessités économiques, des influences occultes, y poussent irrésistiblement. Jusqu'à ce jour, la disparate dans les idées, les mœurs, de vieux préjugés confessionnaux, ont mis une barrière entre les deux populations. Mais tout convie les Genevois à la faire tomber. Par nos écoles, nos sociétés d'instruction et de récréation, par la presse, par le commerce personnel, il faudrait attirer à nos idées et à nos mœurs cette forte population, dissiper ses préventions, éclairer son jugement. L'homme cherche le mieux être, il ne le repousse que lorsqu'il lui est mal présenté. Le Savoyard a un instinct vague des avantages de notre culture; mais les transitions qui l'y pourraient conduire font défaut; et c'est à les ménager que devrait s'appliquer la sagacité genevoise. Dans ce rapprochement, le Genevois ne doit pas faire le sacrifice de ses idées, mais de son orgueil. Donner de l'argent servirait de peu; mais l'ouverture du cœur, la cordialité, ont une attrait irrésistible.
En franchissant les ponts du Rhône qui conduisent à Saint-Gervais, on entre dans le quartier des ateliers et de la démocratie orageuse. Les maisons sont hautes,
leur faîte esc couronné de rangées de petits cabinets vitrés. Ici vit dans un rapprochement excessif la fière et irritable population des horlogers, des graveurs, des bijou tiers, des joailliers; à chaque étage, la lime, le poinçon, le burin, le creuset, plient l'or et l'argent aux plus délicats usages. Ces industries d'une finesse extrême, lou aient à la science a etàl'art; l'ouvrier genevois forme une élite; une faible distance le sépare des fabricants et sa fierté naturelle envisage avec une susceptibilité jalouse les autres classes. Cette fierté se peint sur les physionomies énergiques de nos ouvriers; leur port, leur démarche, leur air de téte décèlent l'assurance d'hommes émancipés et confiants dans leur propre sens.
Il y a longtemps que ce peuple aspire à régler la république. A la fin du siècle passé, son invasion dans la politique genevoise a été grosse d orages. De nos jours, nous avons vu le conflit renaître; mais la balance sociale avait trébuché ; la haute classe avait perdu, amollie par le bien-être et par une petite vie douce et aplanie; le peuple des ateliers avait gagné en instruction, en discipline, en résolution; il avait confiance dans le succès et se sentait dans le grand courant de la politique suisse. En iSio, grâce aux maladresses du parti conservateur, le parti radical eut la joie insigne de culbuter une aristocratie bourgeoise, haïe pour sesvertus autant que pour ses torts, On vit rarement une époque plus joyeuse.
î. 11 serait curieux, de savoir quelle influence l'horlogerie genevoise a exercée sur la mécanique. Il n'est pas de contrée où nos horlogers n'aient porté leur labeur ingénieux. A Londres, à Paris, ils ont toujoun été nombreux. La montre est un chef-d'œuvre de combinaisons précises et de calcul rigoureux, nos puissants engins modernes ne demandent pas des agencements plus savais. Le petit a-t-il conduit au grand, et l'horlogerie a-t-elle facilité la voie au merveilleux dévelop- I ornent de la mécanique? mon illustre ami M. Miciielet le pense et me suggère cette note,
Chaque étape de la révolution radicale était marquée par des assemblées populaires, suivies de processions politiques, de repas de cercles et de corps, accompagnés de force speech et' de force libations. La victoire fut complète et les chefs du radicalisme victorieux remanièrent les institutions civiles et religieuses sur les idées de la démocratie extrême. Mais cette fièvre politique a été fa tale à la prospérité économique* Pendant que les fabricants et leurs ouvriers banquetaient et péroraient contre les aristocrates et les momiers^ le laconique Jurassien, sobre et laborieux, attirait à lui les affaires; l'industrie émigrait vers ces froides montagnes, en quête d'ouvriers plus diligents et plus assidus. L'extinction delà fabrique d'horlogerie affaiblirait la nationalité genevoise matériellement et moralement; cette classe en forme le nerf, l'élément agité et remuant, mais énergique, nécessaire, pour que la population indigène garde son rang et assimile les éléments hétérogènes qui affluent dans la nouvelle Genève.
Parleurs mœurs et leurs habitudes, les ouvriers de la fabrique forment un groupe à part. Autant le capitaliste et le bourgeois est serré et thésauriseur, autant l'ouvrier est imprévoyant etdissipateur. La vie publique l'absorbe. De l'atelier il passe au cercle; là, il emploie de longues heures à fumer, boire, lire les feuilles publiques, épiïôguer sur les événements, éplucher le tiers et le quart, distinguer, rétorquer. Pendant ce temps, les femmes, chargées de tout le poids de la famille, se fanent Citoyen ardent, mais époux et père négligent,, l'ouvrier genevois a peu de conduite. Dans les moments prospères, il festoie ; etsiiôt que le travail languit, il tombe dans la gêne ét le mécontentement,
Le quartier de Saint- Gervais est traversé par la rue de Coutance, large artère qui descend vers le Rhône. En
cet endroit, le fleuve se précipite en mugissant dans deux passes resserrées, entre lesquelles se dresse Vile, avec sa couronne de hautes maisons sombres, curieuses de vétusté et de pittoresque délabrement. Au moyen âge, Y Ile était occupée par une petite forteresse qui commandait le bas de la ville et le passage du Rhône. Ce lieu est célèbre à divers titres dans notre histoire. C'est devant ce château, au milieu des soldats du duc de Savoie, que roula la tête de Berthelier, le martyr de la liberté de Genève. Avant de marcher au supplice, il traça sur les murs de sa prison ces belles paroles : Non moriar sed vivam et narrabo opéra domini. De nos jours, cette passe étroite a été comme les thermopyles de la Genève démocratique. Trop souvent, nous avons vu ses ponts se hérisser de barricades, le cri sinistre de l'émeute voler de rue en rue, les citoyens courir aux armes et se scinder en deux camps prêts à s'égorger. C'est ici qu'au mois d'octobre 1846 eut lieu le plus sanglant et le plus décisif de ces conflits. Le gouvernement conservateur avait rangé de nombreuses milices sur la place de Bel-Air et braqué des canons; il exigeait le désarmement du faubourg de Saint-Gervais, soulevé en faveur de James Fazy ; et sur le refus des insurgés, il engagea l'attaque; mais ses milices, décimées par le feu que les insurgés dirigeaient des fenêtres et des toits des maisons, reculèrent avec des pertes sensibles et le gouvernement tomba sous .a cri public K
La rue de la Corraterie, régulière et ornée, habitée par
£. Dans les crises genevoises la défaite est pour celui qui verse le premier sang. La passion politique enflamme les citoyens; mais que la fusillade jette ses notes stridentes, que le sang souille les pavés et le sentiment d'humanité se soulève et se tourne contre l'agresseur. Au mois d'août 1864, nous en avons eu un frappant exemple lors de l'attaque inopinée des bandes fazystes sur le parti opposé.
des gens de finance et voisine de la Bourse, conduit de la place de Bel-Air à celle de Neuve. Celte dernière donne sur la plaine de Plainpalais^ le champ de Mars des milices genevoises. A cet endroit, s'élève un groupe d'édifices publics, dont la description complétera cette esquisse de la Genève contemporaine. Le plus ancien est le Théâtre, placé à l'entrée des Bastions ; il fait face au musée Rath, affecté aux arts du dessin. Un peu plus loin, à l'entrée de la plaine de Plainpalais, sont le Bâtiment électoral et le Conservatoire de musique ; plus loin, à la Coulouvrenière, vers le Rhône, on aperçoit le Stand.
Le Théâtre fut construit à la fin du siècle dernier, à la suite de longs débats. On sait la passion avec laquelle Voltaire en poursuivit l'institution. La protestation de Rousseau, dans la Lettre sur les spectacles, avait son fondement. Le théâtre de Genève n'a jamais été qu'une école de frivolité et n'a suscité aucune œuvre dramatique, ayant un caractère suisse. Le Stand (le tir à la carabine) nous vient de la Suisse allemande ; et ces deux édifices résument la situation morale de Genève, tiraillée entre l imitation parisienne et les moeurs helvétiques, Cet édifice sert aux tirs à la carabine, aux repas de corps, aux assemblées populaires; il a la rudesse de la vieille Suisse et les allures enfumées de la brasserie; mais le peuple s'y sent chez soi; il s'y livre à de virils passe-temps, discute ses intérêts et s'exerce à la vie publique. Le Bâtiment électoral a été construit récemment pour les élections; sa vaste salle sert encore à des expositions d'agriculture et d'art et à des assemblées nombreuses. C'est ici, qu'au mois de septembre 1887, le Congrès de la paix a tenu ses orageuses séances.
Le Conservatoire de musique est un élégant édifice, richement décoré de colonnades et de statues ; il a été élevé par la munificence d'un financier genevois.
F. Bartholony, un do ces hommes trop rares qui usent d'une grande fortune pour l'utilité générale. Cet établissement donne l'enseignement musical à plusieurs centaines de jeunes gens des deux sexes, il a popularisé parmi nous le goût de la musique. Le musée Ralh est dû à la générosité de la famille de ce nom ; il est consacré à la peinture et renferme quelques toiles importantes pour l'art national. Cet édifice, le Conservatoire de Musique et Y Athénée, tous trois élevés par des particuliers, sont de beaux exemples de l'emploi intelligent et désintéressé de la fortune. Cette munificence est doublement louable, dans une ville vouée à la parcimonie et où le capital est révéré comme un dieu. Si la démocratie comportait les titres de noblesse, ce devrait être pour de tels citoyens.