‹ Genève et les rives du LémanChapitre 23 sur 34 · LE CHABLAIS · texte numérisé non relu

LE CHABLAIS

Les rochers de Moillerie. — Évian et ses châtaigneraies. — L'abbaye de Ripaille. — Thonon. — Vicissitudes du Ghablais. — Le peuple savoyard et ses princes. — Caractère religieux de la Savoie. — Saint François de Sales et sa mission dans le Chablais. — La Philotée. — L' Académie Jtorimontane. — Déclin de la Savoie — L'annexion à la France. — Les ruines des Allinges. — Les campagnes du Chablais. — Vue sur le haut Chablais, — Retour à Genève. — Conclusion.

Au sortir de la région enfouie et sombre du Valais, la nature humaine et soleillée des rives du Léman fait un vif plaisir. On aime à voir cette côte vaudoise, prospère, riante, affranchie de la misère et de la superstition. Que de détails heureux dans ce site du fond du Lac. Au pied de l'alpe, Chillon paraît flotter sur l'onde, Veytauxest enveloppé de fraîcheur et d'ombre ; Montreux, posté en pleine lumière au-dessus des vignes, profile son fin clocher sur les rochers du mont de Cau; Clarens, retiré au fond d'une petite anse, flotte au travers d'une gaze d'argent. Plus haut se dresse le donjon élancé du Châtelard, dominé lui-même par les hautes murailles massives et la vieille tour de Blonay qui planent sur les campagnes qu'elles gouvernaient dans les vieux temps. A gauche, Vevey et la tour de Saint-Martin adossés aux flancs arrondis du Mont-Pèlerin terminent ce bel amphithéâtre.

Le Bouveret repose au fond d'une crique ombreuse, à peu de distance des bouches du Rhône. Une libre végétation de noyers et de châtaigniers descend vers la grève | et penche ses rameaux sur le miroir des eaux. Ce site est

recherché des peintres, ils en aiment la sauvagerie, les petits caps pointant dans le Lac, le caractère agreste et solitaire. De hauts rochers abrupts tombent de précipice en précipice et bordent la route. Saint-Gingolph est posé comme un nid de mouettes sur la grève, des barques et des brigantins se balancent dans son petit port. La Morge le divise en deux et sépare le Valais de la Savoie; une même église paroissiale a longtemps servi aux deux populations. La rive suisse a quelque activité; la Morge y met en mouvement des usines.

En avançant, les parois des dents d'Oche serrent de plus en plus le Lac et y plongent leurs bases, jjlvant l'ouverture de la route du Simplon, on ne communiquait avec Evian que par d'étroits et dangereux sentiers, appelés le mauvais pas; aujourd'hui, une route taillée dans le roc, court en corniche au-dessus du Lac. Des parois immenses de rochers montent les unes sur les autres; leurs déchirures laissent entrevoir une couronne de pics déchirés et sauvages qui se perdent dans les nuages. Ce recoin de la côte savoyarde est presque toujours dans l'ombre ; le clair-obscur dans lequel on l'entrevoit de la rive suisse lui donne un aspect mystérieux. Au pied de ce redan formidable le Lac s'enfonce à près de mille pieds. Que se passe-t-il au fond de cet

■ime cristallin? Quelques-uns pensent qu'il reçoit des a ux cachées et communique n vec des lacs souterrains. La ouleur sombre d< ces montagnes *s reflète dans leseaux.

Le hameau de Bret occupe 1 mplacement où les archéolog uesplacent l'ancien Tauretunum A, enseveli en 563 par

1. Il y a quelques années que cette question a donné lieu, dans la

Société dliistoire de la Suisse romande, à une joute intéressante. Quelques archéologues estiment que l'écroulement de la montagne s'est opéré dans la vallée du Rhône. Les eaux du fleuve, retenues d'abord, produisirent ensuite une terrible inondation.

la chute d'une montagne. Suivant les chroniques, la secousse imprimée au Lao fut telle que Lausonium, Saint- Prex, plusieurs villages vaudois et les ponts de Genève lurent renversés par les eaux. Près du hameau de Meillerie sont des carrières activement exploitées; le bruit du pic, la détonation des mines, l'éboulement des quartiers de roc se succèdent ; une population de carriers et de mineurs vit de cette extraction. Les pierres sont chargées sur des flottilles de barques qui voguent vers Genève; d'autres, parties du Bouveret, y portent les bois du Valais.

En avançant, la contrée perd de son âpreté farouche ; la montagne s'écarte du Lac. On entre dans les campagnes d'Evian, anciennement connues sous le nom de Pays de Gavot. La rive prend un aspect Sylvain et bocager. Ici commence la région des châtaigneraies ; à travers la feuillée chatoie le flot. Ces sites ont fort occupé nos peintres ; Calame, Diday et leurs élèves y ont pris plus d'un sujet de tableau. Cette côte retirée et touffue est fréquentée par les oiseaux plongeurs, le grèbe, la mouette. Le grèbe est un bel oiseau d'un blanc lustré avec des stries de points bruns et un long bec de bécasse, coiffé de deux aigrettes. Sa fourrure est estimée et sa chasse amusante. La mouette, oiseau croassant, vorace et d'une mobilité extrême, a le plumage gris et blanc, les pieds roses, un port élégant. On le voit, des heures entières, raser la surface de l'eau, en quête du petit poisson. Au temps des migrations, notre Lac est le rendez-vous de beaucoup d'oiseaux voyageurs. Les canards sauvages s'y abattent par bandes; on y rencontre plusieurs sortes d'échassiers, le héron pourpre, le plongeon du nord ; mais ces oiseaux séjournent peu et reprennent leur vol vers des contrées moins habitées.

La Tour Ronde, hameau de pêcheurs, tire son nom

d'un donjon élevé par les ducs de Savoie pour la défense de la côte et rasé lors de la Révolution. Plus haut, repose Tollon sur un premier plateau, au pied des rochers arides de Memise, crête d'un accès difficile et qui commande une vue splendide sur le Lac et la contrée romande. Près de la Tour Ronde, un grand manoir appartenant aux de Blonay, chancelant et à demi effondré, a été abandonné à des fermiers. Le rameau de la famille des de Blonay, demeuré savoyard et catholique, fait encore une grande figure dans le Chablais et y possède des domaines étendus et de nombreux châteaux. La Petite Rive et la Grande Rive sont habitées par une robuste population de bateliers et de pêcheurs. A l'ombre des noyers, les bateaux sont tirés sur la grève; les pêcheurs les radoubent ; la noire fumée du goudron monte en spirales; plus loin, sèchent des filets; les femmes et les filles, la navette à la main, les inspectent, attentives à renouer la maille emportée; des bandes d'enfants déguenillés, mais lestes et bien pris, jouent sur la grève, nagent, pèchent à la ligne ou s'exercent à ramer. Le petit poisson côtoie la rive par essaims ou dort à la surface de l'eau. Lorsque la bise souffle, les barques parties du Bouveret et de Meillerie filent rapidement vers Genève, seules ou de conserve; si le calme se fait, les bateliers jettent une corde sur la rive et remorquent l'embarcation lourdement chargée. Rien de gracieux comme la double voile latine de ces barques aperçue dans le lointain ; on dirait les ailes d'un papillon. Cette population fait presque toute la navigation du Lac ; elle monte de grandes barques pontées et à fond plat, ayant les flancs renflés et la proue terminée par une haute pointe; on les construit en chêne ou en mélèze; leur forme, constamment la même, remonte sans doute à une haute antiquité. La vie de ces bateliers est très-dure, inégale, mêlée de fatigues

excessives, endurées au vent, à la pluie, et de jours de chômage et de cabaret. Ils paraissent robustes et beaucoup meurent jeunes.

Cette côte est le principal lieu dépêche du Léman; plus ombreuse et plus solitaire que la rive suisse, elle se prête mieux au frai. Dans les profondeurs du grand Lac vit la ferra. Ce poisson, particulier au Lac, d'une chair délicate et estimée, a ses migrations; à certains mo-, ments, il descend par bancs dans le petit Lac. Aux extrémités du Lac, on pêche de belles truites; l'ombre chevalier si recherché des connaisseurs est moins abondant. La perche, le brochet, la lotte, sont les espèces les plus répandues. C'est à la nuit tombante que partent les pêcheurs, on les entend s'appeler avec le cor. Ils travaillent la nuit et dorment le jour.

Aux approches d'Evian, la végétation prend une vigueur étonnante. La vigne grimpe sur des troncs d'arbres morts, appelés crosses, et y mûrit à la hauteur des chênes et des noyers ; les pampres forment des touffes bizarres ou retombent en guirlandes; de gros figuiers noueux et tortus mûrissent leurs fruits dans les jardins. La haute ville est enveloppée parles vergers et les vignes en crosses; la basse ville est parcourue par deux rues, coupées transversalement par de sales ruelles, qui descendent vers le Lac. Evian doit son importance au comte Pierre, appelé le petit Charlemagne. Il y éleva un château fort, flanqué de quatre grandes et fortes tours. Amédée VI entoura la ville d'un mur continu. Au xve siècle, Evian prospérait. Le sage Amédée VIII gouvernait la Savoie avec équité; il avait édicté de bons règlements, et fait de cette province une contrée riche et influente. ■

La guerre de Bourgogne commença les tribulations du Chablais. Les Hauts-Valaisans pénétrèrent en armes dans le Pays de Gavot et le frappèrent d'une lourde con-

m GENÈVE ET LES RIVES DU LÊMA.N

tribution. En 1536, ils reparurent; mais cette fois, la population se rangea d'elle-même sous leur obéissance, alin de sauver la religion catholique. Les Valaisans gouvernèrent le Pays de Gavot pendant trente-trois ans et avec douceur; après quoi, il lit retour à la maison de Savoie. Les Bernois avaient pris possession delà partie du Chablais qui a Thonon pour capitale; ils y implantèrent la Réforme ; mais le nouveau culte ne passa pas la Dranse et le Pays de Gavot resta intact dans la vieille foi. La longue et cruelle guerre, engagée eu 1589, entre les ducs de Savoie et Genève, soutenue par Berne et le roi de France, attira de grands maux sur le Chablais. En 1589, l'armée protestante mit le siège devant Thonon et s'en empara ; plus tard, ce fut le tour d'Evian. La population, zélée pour les institutions monarchiques et catholiques 4, accueillit par des huées et des mousquetades les sommations des capitaines protestants; mais elle avait présumé de ses forces. Après deux jours de canonnade par le Lac et la terre ferme, Evian fut emporté de vive force ; les vainqueurs firent un grand butin et taxèrent la population à deux mille écus d'or de rançon ; en se retirant, ils renversèrent le château et une partie des murailles. Evian et le Chablais ne se sont jamais remis de ce désastre- La Réforme avait fait refluer en Savoie plusieurs familles de religieux expulsés de Genève et du Pays de Vaud, ces catholiques populations les accueillirentfraternellement. Evian s'enrichit d'un couvent de cordeliers et d'une maison de clarisses.

L'église s'avance en promontoire. Trois grands châteaux, celui de Fonbonne, de Gribaldi et de Blonay, interceptaient la ville vers le Lac et se reliaient à la muraille défensive. Le château de Gribaldi, placé au centre

1. Deo et régi fîdelis perpetuo, telle est la devise d'Évian.

de la ville, est tout délabré. Avec ses maisons basses,chétives, ses porches branlants, ses manoirs dévastés, ses clochetons, ses grands cloîtres et sa sombre église, Evian a un air de vétusté et d'ancien régime 4<

Il n'est pas dans le Pays romand et peut-être dans toute la Suisse de site comparable aux environs d'Evian pour l'opulence de la végétation. Des rives du Lac, la châtaigneraie monte vers les contre-forts de la dent d'Oche. Le sol est formé d'une couche épaisse d'humus, des ruisselets se croisent en tous sens et y entretiennent une humidité bienfaisante. La forêt se plie et se replie; çà et là une chapelle de village, un oratoire, un vieux castel moussu, des blocs erratiques festonnés de lierres, ou quelque hameau négligé, se cachent dans la verdure. La vigueur de ces arbres est chose surprenante; les uns se dressent à plus de quatre-vingts pieds, droits comme des mats de navire; d'autres s'évasent en bouquets, ou contournés et caverneux, se ramassent en nœuds énormes. Leurs massifs verdoyants affectent mille formes imprévues et toujours pittoresques; ce feuillage dentelé, luisant, d'un reflet velouté, a des tons chauds et moelleux qui se prêtent à de délicates combinaisons d'ombre et de lumière. Lorsque le tronc de ces arbres tombe de vieillesse, de vigoureux rejetons poussent par le pied. Cette fécondité reporte aux jours de la jeunesse du monde; on se prend à méditer sur la puissance de la nature et la fragilité de l'homme; à la vue de ces patriarches, on se sent pénétré d'une crainte relb

i . Depuis quelques années, la réputation des eaux minérales d'Évhn y attire durant les mois d'été une foule de malades et de touristes. On a élevé un établissement de bains, un casino, des hôtels, et un nouvel Évian fashionable et brillant coudoie les masures de l'ancienne ville. L'autorité française construit un quai, trace de nouvelles routes et fait des embellissements.

gieuse. Tel d'entre eux a vu se succéder les institutions, les mœurs, les dynasties, que mentionne l'histoire de nos contrées, toujours vigoureuse et féconde ; mais si la nature déploie ici une puissance qui se joue de la fuite ■du temps, l'homme paraît bien chétif et bien dénué. Dans xes solitudes, sa présence est imperceptible; apathique 'et routinier, il s'est comme désintéressé de la vie. Les villages croulent de vétusté. Ce ne sont que murs ébranlés, escaliers rompus, portes et fenêtres hors d'usage; de froides mousses, un luxe de plantes pariétaires montent à l'assaut des chaumières, et l'eau des flaques qui dorment au seuil des habitations, suinte dans les murailles pourries.

Le plus opulent des châtaigniers d'Evian est celui de Neuvecelle; son tronc, creusé par l'âge, mesure quarante-deux pieds de tour; il en surgit quatre branches énormes, dont chacune ferait un puissant arbre. Jadis, il abritait la cellule d'un ermite; suivant la légende, ce saint homme découvrit les sources qui font aujourd'hui la fortune d'Evian.

De Neuvecelle, par de frais sentiers, on monte à Saint- Paul. Ce site retiré paraît fait pour la vie contemplative, il abrite deux couvents. En se dirigeant vers le pied des dents d'Oche, au bas de sauvages entassements de roc, on rencontre un calvaire. L'image de Notre-Dame-des- Douleurs a le cœur transpercé de sept glaives; des béquilles, des jambes, des nez grossièrement imités et déposés en ex-voto, attestent la confiance des populations en la vertu miraculeuse de cette image. Immobile et somnolent, ce peuple vit de souvenirs et se repaît des légendes du moyen âge; de génération en génération, c'est le même effacement, la même crédulité, la même docilité au prêtre. La Savoie est une thébaïde : il n'est pas de terre plus catholique. Partout l'Église a multiplié

les symboles de la piété populaire, oratoires, croix votives, pèlerinages, images de saints. Ces signes pieux attestent la faiblesse de l'homme et ses frayeurs en face d'une nature puissante. A ces rochers sourcilleux, à ces gorges sauvages, à ces entonnoirs profonds, il relie des légendes de diables et d'anges; tel gouffre lui peint les portes de l'enfer. Cette foi ne donne pas la force; elle nourrit la peur, elle n'inspire qu'une résignation béate et va de compagnie avec l'oppression civile et la nuit de l'intelligence. Dans les Alpes bernoises et dans le Jura suisse, la nature n'est pas moins dure; mais l'homme a su réagir; et l'aisance et la dignité ont récompensé ses efforts. La poésie qui émane du vieux culte romain n'est le plus souvent qu'une lueur crépusculaire, la victoire de la nuit sur le jour; elle brille, mais comme ces phosphorescences qu'exhalent les matières en décomposition.

A peu de distance d'Évian, la route de Thonon passe devant rétablissement d'Amphion, lieu de dissipation plus que de guérison. A la descente d'une colline, on rencontre le lit de la Dranse ; c'est une sorte de plage nue et rocailleuse, un désert de galets et de sable, préparé à la fureur des eaux. Cette décharge torrentielle réunit toutes les eaux du haut Chablais; et lors des grandes pluies, elle s'enfle d'une manière effrayante. Un pont en bois, étroit et très-ancien, traverse cette lande. Au travers des arbres, on aperçoit les restes de la chartreuse de Ripaille, site illustré par Amédée VIII.

On connaît l'histoire dramatique de ce prince de Savoie, agité et ambitieux, moitié soldat, moitié ascète, une des figures originales de cette dynastie féconde en caractères entreprenants et énigmatiques. A la suite d'un règne qui avait eu ses gloires, fatigué des grandeurs terrestres ou en convoitant de plus hautes, Amédée Vlil ri

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choix de cette solitude pour mener ia vie d'ermite. Il y ût construire une chartreuse, composée de sept appartements, ayant chacun un jardin et une tour à mâchecoulis; puis il s'y retira avec six gentilshommes, ses confidents j et fonda Tordre des chevaliers ermites de Saint-Maurice. La méditation et le rosaire ne l'absorbaient pas tellement, qu'il ne suivît de sa retraite les affaires du temps; et divers actes souverains, datés de Ripaille, témoignent qu'il ne s'était pas entièrement désisté du gouvernement de la Savoie. L'Église traversait une crise. Le Concile de Bàle avait entrepris sa réforme et revendiquait la supériorité sur le pape. La majorité des Pères était dirigée par le cardinal Allamand, savoyard de naissance, d'un caractère fougueux. Tout à coup le Concile défère la tiare au prince ermite; Amédée VIII sort de sa retraite et se rend à ses vœux; mais n'ayant pu se faire reconnaître par l'Église universelle, il consentit à abdiquer en faveur de Nicolas V, à la suite d'un traité qui lui conférait de grands avantages personnels et l'administration des évêchés de Genève et de Lausanne. En politique prévoyant et dévoué à sa maison. Amédée VIII avait profité de son court pontificat pour attribuer aux princes de Savoie divers privilèges ecclésiastiques qu'ils ont toujours conservés. Suivant l'opinion populaire, les ermites de Ripaille ne se morfondaient pas en abstinences; et à tort ou à droit, l'expression faire ripaille a passé dans la langue comme un signe de joyeuseté et de grande chère.

Aujourd'hui, ce vaste et curieux édifice tombe en ruines. Ses restes sont utilisés comme bâtiments de ferme; l'église a été changée en fenil ; la cuisine sert à cuire la pâtée des porcs, et le cimetière a été remis en culture; Amédée VIII avait entouré sa chartreuse d'un parc, planté de chênes et disposé en étoile; chacune des

sept allées avait vue sur une ville ou un bourg du Pays de Vaud. Les restes de ce parc offrent de curieux fouillis de végétation^, de gros figuiers, des vignes en treille y mûrissent. Ce mélange d'abandon et de culture est l'image du Chablais.

Thonon est bâti sur le revers d'un plateau qui s'abaisse brusquement vers le Lac ; à ses pieds est le hameau de Rive; de grosses tours rondes à toits pointus percent à travers le feuillage des noyers, Quoique la capitale du * Chablais, Thonon est une humble ville, L'église a une façade bizarrement crépie; à l'intérieur, elle est bariolée d'un treillage de guirlandes où voltigent des chérubins faits comme des amours. L'ancien château fort a disparu sous le marteau des Bernois; l'esplanade disposée sur son emplacement commande une belle vue sur le Lac et la rive vaudoise. Thonon porte encore la trace des malheurs subis au xvie siècle dans les guerres entre les Suisses et la Savoie. Une administration bienfaisante et active aurait depuis longtemps réparé ces désastres; mais le gouvernement piémontais, distrait par de plus grands intérêts, ou indifférent au sort d'une province écartée et d'une conservation précaire, crut remplir tous ses devoirs en la livrant aux moines. Saint François de Sales avait doté Thonon d'une maison de jésuites; les capucins, les barnabites, les minimes vinrent ensuite; puis les visitandines, les annonciades, les ursulines. Le résultat de cette invasion fut la stagnation sociale, une recrudescence de bigoterie et d'intolérance. Repousser l'hérésie était la seule pensée des moines; ils lui sacrifièrent tout ce qui aurait pu relever le pays. Profitant de la situation isolée du Chablais, bloqué entre le Lac et les Alpes, sans route, sans commerce, l'Église en fit un petit Paraguay. Thonon, qui avait donné à la Réforme des témoins dévoués et courageux, peuplée à nouveau avec

de chauds catholiques, produisit dès lors une abondance de moines, de chanoines et de théologiens, âpres à la controverse, auteurs de volumineux écrits dirigés contre les idées de Genève.

Le Chablais mériterait d'être étudié avec soin par nos historiens. Sa situation le long de la rive méridionale du Lac en fit au moyen âge l'anneau qui reliait la Savoie à la Suisse. L'importance était de son côté; sa noblesse active et guerroyante donnait le ton à la noblesse vaudoise. Les castels délabrés qui couronnent si mélancoliquement ses coteaux eurent leurs jours de puissance, et retentirent de l'éclat joyeux des fêtes. Dans le haut Chablais et la vallée de l'Àrve vivaient des populations pastorales, remarquables par leur fierté et leur indépendance. Elles défendirent longtemps contre les envahissements de la féodalité et de la couronne les antiques franchises populaires. Les pères de famille, réunis devant l'église, jugeaient en dernier ressort les causes civiles et criminelles des hommes libres. Lors de la fondation des libertés suisses, cette population s'émut; le vieux sang allobrogique bouillonnait encore, et une insurrection, dont les détails sont mal connus, éclata parmi ces montagnards, désireux de se joindre aux Suisses et de partager leurs droits. Elle fut étouffée, et dès lors la nuit s'est faite sur ce pays. La masse du peuple savoyard avait d'autres mœurs et un autre génie.

L'histoire de ce peuple est encore à écrire. Ses- princes ont eu d'innombrables historiographes, empressés à célébrer leurs exploits et l'habileté déliée qui a dirigé leur politique; des érudits laborieux ont élucidé les antiquités locales, l'histoire ecclésiastique et les conditions naturelles de la contrée; mais le peuple, ses mœurs, son génie, ses vertus, n'ont pas eu leur historien; et cependant il a fait de grandes choses; sa bravoure, sa disci-

pline, sa fidélité, ont été la base solide sur laquelle les princes de Savoie ont élevé une fortune qui les a égalés aux grandes dynasties. La Savoie n'a pas été seulement une terre royaliste, mais aussi une terre catholique; elle s'est montrée le champion persévérant des doctrines du moyen âge. Son clergé a été une pépinière féconde où l'Église a puisé des lévites dévoués et quelques têtes supérieures. Le propre de ce peuple est de s'être désintéressé de lui-même, et d'avoir constamment combattu pour les institutions et les idées contraires à l'intérêt populaire. Cette vocation forme un contraste frappant avec le génie démocratique des populations helvétiques et avec leur sens de la vie publique. Pour celles-ci, la loi est l'expression de la volonté populaire, les magistrats sont des chefs temporaires et responsables. Le Savoyard ne voit l'ordre social que dans une hiérarchie régie par un chef unique et omnipotent. La loi découle du prince; il commande et le peuple obéit. Ce peuple est militaire et monastique.

Jusqu'au xvie siècle, la Savoie forma le centre de la monarchie. Chambéry était le siège de la cour et des grands corps de l'État. Ceux-ci exerçaient une haute juridiction sur le Pays de Vaud et la Bresse. La Savoie eut alors une période de prospérité civile ; ses princes n'étaient pas seulement des batailleurs et des diplomates, mais des administrateurs et des légistes; diligents, soigneux du détail, préoccupés du bien public, ils avaient le génie de l'organisation et savaient s'attacher les peuples. Ils eurent l'art de transformer la féodalité en une noblesse de cour et d'épée, très-brave et très-dévouée ; les villes reçurent des franchises et le peuple la liberté personnelle. De bonne heure prévalut le principe que toute justice émane du prince; au xve siècle, les lois furent codifiées et la Savoie eut un réseau d'institutions

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judiciaires savamment coordonnées; de nombreux emplois civils et politiques reliaient à la couronne le tiers état . L'Avocat des pauvres, institution propre à la Savoie, chargé de plaider gratuitement les causes des nécessiteux, donnait une satisfaction aux petits : toutes les forces civiles, militaires et morales gravitaient autour du prince; l'église, 1 epée et la robe formaient les trois ordres de l'État. Les princes de Savoie avaient su présenter au peuple leur gouvernement comme un moyen d'ordre et de prospérité, supérieur au régime féodal et au particularisme municipal; ils étaient populaires, et le mode d'agrandissement par plébiscites, dont nous les avons vus naguère faire une application si grandiose à l'Italie, fut pratiqué par eux avec succès dès le moyen âge. C'est à ce titre que Nice et la plupart des villes piéuiontaises ont passé sous leur sceptre.

Dans la vallée du Léman, ce régime tout monarchique se heurtait contre les institutions démocratiques des Suisses, dont Genève était l'avant-garde isolée; l'incompatibilité était manifeste, et un conflit inévitable. L'his* toire de Genève nous a fait connaître ses péripéties et le sens dans lequel l'épée de Berne le trancha. La Savoie, écrasée dans le même temps par les armes de François Ier, ne put opposer de résistance. Elle disparut pour un temps, englobée dans le vaste corps delà France ; mais le peuple resta fidèle à ses princes, et lorsqu'Emmanuel-Philibert récupéra ses États, il applaudit à son retour. L'ambition savoyarde subsistait encore : elle aspirait à reconstituer une forte Allobrogie, et sa première pensée fut.de rase aisir la domination de la vallée du Léman. Emmanuel-Philibert, guerrier et politique expérimenté, sans tirer l'épée, obtint de Berne la rétrocession du Chablais et du Pays de Gex. Son successeur Charles-Emmanuel Ier, agité et brouillon, voulut davantage et multiplia les tentatives

pour ressaisir Genève et le Pays de Yaud ; mais au nord des Alpes, l'étoile de sa maison avait pâli,

Henri IV réunit au territoire français la Bresse, leBugey et le Yahomey. Cette perte détermina la décadence de la Savoie. Ses princes, devenus italiens de mœurs et de politique, tournèrent leur ambition sur l'Italie, et ne considérèrent plus la Savoie que comme une possession précaire et destinée à servir un jour de moyen d'échange avec la France. Ils ne se firent pas scrupule de l'épuiser d'hommes et d'argent. L'orgueil savoyard souffrait de ce délaissement ; toutefois la vieille fidélité subsista. La noblesse continua à figurer à la cour et dans les emplois. Batailleurs acharnés, toujours disposés à se jeter dans les guerres des Français et des Impériaux, les princes de Savoie multipliaient les conscriptions; le meilleur du sang de la Savoie s'écoulait dans leurs armées. Le contact de cette race intrépide et disciplinée finit par aguerrir les Piémontais, et leur communiqua la flamme militaire. En implantant en Italie une monarchie civile et militaire, la Savoie préparait le relèvement de la Péninsule. A elle revient en premier l'honneur de cette révolution ; mais le profit a été pour d'autres : l'enfant a coûté la vie à sa mère.

Les- invasions françaises de 1630, de 1690, de 1703, l'invasion espagnole de 1742 firent éprouver de grands dommages à la Savoie; chacune d'elles fut accompagnée d'une occupation plus ou moins prolongée, avec son cortège de violences et de pressurations. Ces désastres réitérés, des levées d'hommes continuelles, appauvrirent l'agriculture, ruinèrent le commerce et l'industrie. A ce frottement redoutable entre l'Italie et la France, la Savoie s'usa,, elle perdit et sa prospérité et la confiance dans 1 avenir. Le Savoyard cessa de croire à son pays, il s'y fit

une habitude de la misère, et ne vit de ressources que dans Témigration.

A partir du xvie siècle les principes de gouvernement de la dynastie ne furent plus les mêmes. Auparavant, elle admettait une certaine intervention des États ; les villes, les provinces avaient leurs libertés. Emmanuel- Philibert, grand organisateur, mais d'un esprit sévère, froid, hautain, tourna ses soins vers la concentration des forces militaires et civiles dans la main du prince. 11 engloba la population mâle dans un système de milices analogue à celui des Suisses. Il supprima les États de Savoie et leur substitua un Sénat formé de magistrats inamovibles, reliés à l'intérêt conservateur 4. Ses successeurs suivirent la même politique, et tendirent de plus en plus le ressort de l'autorité royale. Il n'y eut pas d'État plus nivelé et mieux tiré au cordeau. Ce régime centralisé et dictatorial était peu favorable aux provinces écartées, et pendant les xvne et xvme siècles, la Savoie ne cessa de décliner.

Au religieux, le rôle de la Savoie n'a pas été moins caractéristique. Ses princes se distinguèrent de tout temps par leur piété ; plusieurs finirent leurs jours sous le froc; ils ont donné à l'Église des saints et semé les gorges des Alpes de monastères et de pèlerinages. Au xe siècle, la Savoie donna le jour à saint Bernard de Menthon. Il naquit en 923, au château de Menthon, d'une famille illustre. On raconte qu'il s'enfuit la veille de ses noces pour entrer en religion. Durant quarante ans,, il prêcha les rudes populations des Alpes et dissipa les restes du culte de Jupiter. Il fonda le célèbre hospice du Saint-Bernard. Au xve siècle, le clergé savoyard donna à

1. Voir sur l'histoire de la Savoie, les articles de M. Hudry Menos dans la Revue des Deux-Mondes et dans la Bibliothèque universelle.

l'Église d'habiles politiques. Brogny, connu sous le nom du cardinal d'Ostie, sortit d'un hameau voisin d'Annecy; il arriva au cardinalat et revêtit les plus hautes dignités de l'Église ; comme doyen du sacré collège, il présida le concile de Constance ; il laissa la réputation d'un politique insinuant et doux. Ses largesses rendirent son nom populaire en Savoie, et sa grande fortune fut citée longtemps dans les séminaires comme un moyen d'émulation. Le cardinal Allamand, le meneur du Concile de Bâle, également natif de la Savoie, d'un caractère absolu etviolent, lança le Concile dans la résistaace à l'omnipotence papale. Ces deux hommes représentent les deux faces du caractère savoyard, malléable, avisé, souple, ou d'une rudesse âpre, opiniâtre, contentieux, porté à se buter contre les obstacles.

La révolution républicaine et protestante, qui transforma Genève vers 1535, excita en Savoie une vive répulsion. Des mesures rigoureuses furent prises contre les nouvelles doctrines. En une fois, on brûla douze gentilshommes ; cela coupa court aux progrès de l'hérésie. La Réforme surprenait l'Église savoyarde dans un moment de relâchement; mais, la première stupeur une fois dissipée, le clergé organisa la résistance morale. Des montagnes du Faucigny qui dominent Genève sortirent alors deux des fauteurs les plus ardents de la restauration ultramontaine, Favre et Le Jay. Favre connut Ignace de Loyola au collège de Sainte-Barbe ; il fut son premier disciple et embrassa avec feu ses vues sur la fondation d'une chevalerie religieuse, destinée à combattre les infidèles et les hérétiques. Il fit avec lui la veillée des armes dans le souterrain de Montmartre, la nuit du 15 avril 1534. Loyola renvoya en Allemagne. Favre prêchait en plusieurs langues et avec une fougue entraînante. Il fonda des collèges, défendit la foi catholique dans les

diètes allemandes, régularisa les mœurs du clergé. Il mourut à quarante ans, épuisé par une activité immense, au moment où la cour de Rome allait l'envoyer au Concile de Trente. Le Jay, introduit par Favre auprès de Loyola, fit aussi la veillée des armes de Montmartre, et fut l'un des sept premiers jésuites. Il se distingua dans l'enseignement, réorganisa l'université d?Ingolstadt, présida longtemps celle de Vienne et y enseigna la théologie avec honneur. Ces deux hommes avaient donné une haute idée de l'ordre naissant.

La Savoie se lançait à fond dans la réaction ultramontaine. Annecy hérita de Pévêehê et du chapitre de Genève. Cette ancienne capitale du Genevois devint une ville de clercs et de monastères. Avec Thonon, Evian, Bonneville, La Roche, elle se partagea les familles religieuses expulsées de la Suisse. La Savoie se couvrit d'une forêt de cloîtres et la carrière ecclésiastique devint très-populaire. Dans les montagnes du Chablais et du Faucigny, sous le nom de villages ecclésiastiques, il se forma des paroisses, où chaque famille tenait à honneur de donner un enfant à l'Église. Treize collèges préparaient cette jeunesse aux quatre grands séminaires qui donnaient l'ordination. Les sujets inférieurs entraient dans le clergé séculier. Les jésuites attiraient à eux les meilleures têtes et en faisaient des missionnaires dévoués, des prédicateurs pleins de faconde, des préfets d'étude et des humanistes très-propres à mater la jeunesse et à la rompre à l'obéissance passive. L'esprit savoyard, avec sa facilité à recevoir une empreinte et sa fidélité, offrait une matière première excellente à l'éducation cléricale, Le Savoyard a un certain sens pédagogique, un goût de hiérarchie et d'ordre. Les côtés retors et subtils de son intelligence se prêtaient à la casuistique.

Saint François de Sales a été le grand homme du catho-

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licisme savoyard. 11 appartenait à une famille noble des environs de Genève qui le destinait au siècle; mais l'Église l'attirait irrésistiblement. A l'Université de Padoue, il reçut les enseignements du père Possevin, jésuite célèbre, l'auteur du Chrétien armé, un des chefs de la croisade nouée pour l'extermination des hérétiques. Lorsqu'il revint d'Italie, François de Sales était un beau jeune homme, à l'œil colombin, au regard amoureux; il avait la contenance modeste et bénigne, le parler doux, la voix onctueuse; avec cela très-avisé, très-fin, plein de tact, unissant la souplesse du courtisan à la dignité de l'homme d'Église, il gagna tous les cœurs.

François de Sales s'offrit pour ramener les populations chablaisiennes que les Bernois avaient tournées vers le protestantisme. C'était le moment où les princes de Savoie poursuivaient le rétablissement de l'unité de la foi dans leurs États. Dans les mandements voisins de Genève, l'œuvre marchait. L'élite de la population avait été égorgée, quelques années auparavant, par les soldats espagnols à la solde du duc, et l'éloquence du capucin Séraphin, soutenue par les garnisaires du baron de Viry, qui parcouraient les villages en traînant de force à la messe les femmes et les enfants, faisait merveille sur une population rare et terrorisée. Dans le Chablais, la Réforme avait des racines plus profondes.

Au moment de mettre le pied dans le champ de sa mission, arrivé à Saint-Cergues, François de Sales, à la vue des églises, des monastères, des oratoires abattus, eut un serrement de cœur. Il salua l'ange protecteur de la contrée et fit un exorcisme général pour chasser les malins esprits. Mais au lieu de se loge? à ïhonon, prudemment, notre missionnaire prit gîte au château des Allinges, sous la protection des canons du duc. Le corn-

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mandant de la place, le baron d'Hermance, avait ordre de le favoriser de son mieux.

Chaque matin, d'un pas doux, mais escorté par quatre soudards, François de Sales descendait à Thonon et y tenait des conférences. Dans la contrée, on le tenait pour un homme en crédit mais malfaisant, et les chaumières se fermaient sur son passage. À Thonon, la bourgeoisie ne montrait aucun empressement à l'ouïr. Le vide régnait autour de lui, et la première année de sa mission s'écoula sans résultats aucuns. La seconde année, François de Sales réussit à ramener un avocat, nommé Poncet, natif du Pays de Gex. et le baron d'Avully. Le clergé exalta les progrès delà mission. Mais François de Sales ne partageait guère cette satisfaction 4.

Si ce souple personnage avait la gentillesse gracieuse de la race féline, il en avait aussi la griffe. C'était une tète politique, froide et désabusée, connaissant la faiblesse humaine et sachant s'en servir. Il estimait que la force et l'intérêt peuvent beaucoup en matière de propagande religieuse. Il partit pour Turin, se présenta au duc Charles-Emmanuel 1er, et lui représenta la nécessité de mesures rigoureuses. Il demanda l'expulsion des ministres évangéliques, l'avancement delà jeunesse catholique, la destitution de tous les employés protestants, et de bons êdits propres à bailler la terreur aux obstinés. Le duc, entrant dans ses vues, lui octroya de pleins pouvoirs. A son retour, François de Sales agit en maître : il appela à Thonon le régiment Martinengo, et rétablit violemment la messe, en menaçant de mort le syndic.

Pour parfaire l'œuvre si vigoureusement conduite, le

I. « J'ai employé, écrivait-il, vingt-sept mois dans ce malheureux pays, mais j'ai semé entre les ronces ou sur les pierres; car, outre la recouverte de M. d'Avully et celle de l'avocat Poncet, ce n'est pas grand état des autres. »

duc se présente à ses sujets chablaisiens dans l'appareil de la toute-puissance. « J'ai apporté ici mon épée pour seconder ses saintes entreprises, » disait-il en parlant de François de Sales. Il se mit à parcourir les villages, caressant chacun et gratifiant ceux qui abjuraient. Il déclarait partout sa volonté expresse de restaurer la foi catholique dans sa plénitude. Les campagnards cédaient par peur, mais la bourgeoisie de Thonon résistait.

Le duc la fait rassembler en sa présence, dans un lieu gardé par ses troupes. Le père Chérubin ouvrit la séance par de doucereuses paroles et en donnant à espérer de grandes faveurs à ceux qui se déclareraient pour la foi catholique. Prenant alors la parole, le duc harangua l'assemblée d'un ton menaçant4 : « Il y en a, dit-il, qui sont plus durs que la pierre et qui se plaisent au bourbier, qui, à l'imitation des chats-huants, préfèrent les ténèbres à la lumière; ces gens, nous les haïssons, et s'ils ne se convertissent, ils connaîtront ce que c'est que d'être en notre disgrâce. » Là-dessus, il fit signe à ceux qui se soumettaient de passer à sa droite, et aux autres à sa gauche. Plusieurs eurent ce courage. Le duc, se tournant vers eux, les somma de vider ses États en trois jours. C'étaient des avocats, des médecins, des notaires, des maîtres d'école, la fleur de la bourgeoisie de Thonon, pour le savoir et les mœurs. Us se retirèrent à Genève et dans le Pays de Vaud, Le duc confisqua leurs biens.

François de Sales aimait la Savoie et lui consacra ses talents. Comme évêque, il déploya une rare activité, plein de zèle pour redresser la discipline des religieux et pour relever les études ecclésiastiques. Il persuada au duc de con-

ii Voir sur la vie de l'apôtre du Chablais Études biographiques sur saint François de Sales. Ghamhéry, 1860.

m GENÈVE ET LES RIVES DU LÉMAN

fier l'éducation de la jeunesse aux jésuites et aux barnabites. Il établit des capucins aux portes de Genève. Son œuvre capitale fut l'institution des visitandines. Le tour gracieux et fin de son esprit, une imagination char- :ii ante, mêlée de candeur et de sensibilité, imprimèrent à la piété catholique un tour nouveau. Aux portes de la Savoie , Genève avait formulé une religion dogmatisante, d'une logique froide et tranchante, rigoriste et pudibonde; François de Sales prit la voie inverse. Dans la Philotée, il traça de petits sentiers fleuris, ombragés, parfumés, qui firent de la vie dévote un charme, une jouissance, le complément de la vie des gens du monde, la ressource des femmes. L'amour de Dieu s'y annonce d'abord comme un désir, puis comme une résolution, for^ tifiée par de pieux exercices et des méditations graduées. Cet esprit délié, sous des dehors enfantins, connaissait l'esprit féminin. Il maria la piété à l'amour. « La piété, dit-il, est l'expansion affectueuse et vive d'une âme recherchée par Vamour divin. » Il la voulait dégagée de vains scrupules, douce, allègre, joyeuse. La Philotée garde la mesure. Dans le traité de ïamour de Dieu, François de Sales donne dans les comparaisons indiscrètes ; le bon évêque glissait dans Vèrotisme religieux; il y tombe, après ses relations avec madame Chantai. Sa dévotion avait deux écueils : la sensualité et le quiétisme. C'était une sorte d'opium moral qui énerve la volonté, exalte l'imagination, caresse les sens et endort la raison.

Cette création de François de Sales eut une influence générale. On sait le parti que les jésuites en ont tiré; la Philotée fut l'Évangile de la dévotion aisée durant deux siècles. En Savoie, le germe du quiétisme s'enfonça fort avant. A un siècle de \h, un moine chablaisien, le père Lacombe de Thonon, tête ardente et chimérique, fut le

directeur de madame Guyon, l'auteur de l'étrange livre des Torrents, où le drame de la mort spirituelle et de l'anéantissement de l'âme en Dieu est peint avec des couleurs si saisissantes. Cette terre de Savoie paraît faite pour les ravalements de l'âme.

A l'époque où la Savoie enfantait la dévotion aisée, elle était le théâtre d'une activité littéraire, ingénieuse et brillante. Le goût des belles-lettres s'y était propagé; pas de petite ville qui n'eût ses amateurs de poésie et de rhétorique et ses bibliothèques. François de Sales regardait les belles-lettres comme un auxiliaire utile de la piété. Il en propagea la culture et la fit converger vers Annecy. En 1607, avec le président Favre, jurisconsulte éminent, le personnage civil de l'époque, esprit à la fois sévère et orné, et à l'imitation des villes italiennes, il fonda la Florimontane. Cette société littéraire qui précéda de vingt-sept ans l'Académie française et lui servit de modèle, se composait de quarante membres. Elle donnait des cours, proposait des sujets de discours et soccu*.. paît de V étude des beautés de la langue. Vaugelas, le second fils du président Favre, élève de cette académie, alla chercher fortune à Paris. C'était un cavalier aimable et doux, bienséant, s'exprimant avec élégance, passionné du beau langage. Il réussit, devint un hôte assidu de Rambouillet, et se lia avec la fleur des beaux esprits. Dans leurs cercles, on désirait constituer le langage de la bonne compagnie, par une épuration qui rejetât les trivialités, les incorrections, et aussi les expressions fortes, pittoresques, accentuées. La France se constituait alors sur le moule autoritaire. Dans l'État, tout partait d'une volonté unique, il était naturel que la langue suivit cette évolution. L'Académie française se constitua sous le patronage de Richelieu. Vaugelas était son homme. Il fut désigné pour écrire les remarques sur la

langue1 et eut la grande part au travail du dictionnaire; commençant cette œuvre de lime et de polissoir qui a ennobli la langue en l'appauvrissant.

Le Savoyard a le sens de l'harmonie et de l'élégance du langage; beau diseur, conteur ingénieux e; fin, il aime le style fleuri, la pompe du discours, les grâces académiques, l'enluminure. Au xvi° siècle, ce pays produisit des orateurs féconds en panégyriques et en oraisons funèbres. Le père Fenouillet d'Annecy sut cacher des idées sous ses allégories pompeuses; son oraison d'Henri IV fut très-remarquéé. Le père Monod de Bonneville avait l'étoffe d'un historien. Saint Réal, d'un caractère chagrin, d'un esprit caustique, mais narrateur ingénieux et porté vers les côtés dramatiques et mystérieux de l'histoire, donna des premiers l'exemple d'en fouiller les replis. Il préluda à la rhétorique classique de Mably et de J.-J. Rousseau.

En 1792, l'invasion de Montesquiou entraîna la Savoie dans l'orbite de la Révolution. Incorporée à la république, elle eut sa terreur au petit pied, son émigration, ses confiscations, ses ventes de biens nationaux. La petite propriété prit de l'extension. Sous l'influence d'une législation égalitaire, le progrès du tiers état était manifeste. Mais ce progrès, imposé par une domination étrangère, niveleuse, méprisante pour les traditions et les gloires locales, froissait bien des susceptibilités. La Savoie avait repoussé la Réforme, elle rejeta les principes de la Révolution. Joseph de Maistre fut l'organe des colères de la vieille Savoie, Avec sa dure logique et son éloquence

I. Au xve siècle, Guill. Fichet, natif du Petit-Bornand, près d'Annecy, recteur de l'Université de Paris sous Louis XI, enseigna vingt ans à la Sorbonne la philosophie et les humanités. Avec un Suisse, il introduisit l'imprimerie en France. Son Traité de rhétorique est le premier livre qui y ait été imprimé.

cassante, il brava la Révolution et lui opposa des réhabilitations monstrueuses1.

A la restauration de 1814, la cour mit en action ces principes ; elle refoula l'esprit moderne et travailla à extirper du sol savoyard toute semence libérale. La noblesse et le clergé applaudissaient à cette politique et rivalisaient de zèle royaliste. Mais en 1848, la nouvelle politique libérale de la dynastie excita toutes les colères de la Savoie. Sa députation, au parlement italien, se distingua par l'acrimonie de>on opposition. Le différend s'aggrava. La fidélité cédait à la passion réactionnaire. En haine de la liberté, la noblesse savoyarde, depuis des siècles le pivot de la monarchie, le lien qui retenait la Savoie au Piémont, se rejetait vers la France. En 1860, ce fut elle qui, de concert avec le clergé, poussa fortement à l'annexion à l'empire français, par un revirement étrange et digne d'être médité.

Qu'adviendra-t-il de la Savoie sous le régime nouveau? Trouvera-t-elle dans le gouvernement impérial plus de respect pour ses droits et ses traditions ? Ses intérêts seront-ils mieux sauvegardés? L'agriculture, le commerce, l'industrie, prendront-ils un nouvel essor? La Savoie, au lieu de s'épuiser par l'émigration, se créerat-elle des ressources locales, propres à fixer sa population et à lui donner l'aisance? Il serait prématuré de répondre à ces questions.

Les deux provinces du nord, le Chablais et le Faucigny, dont les vallées aboutissent à Genève, depuis longtemps liées d'intérêts commerciaux avec la Suisse ro-

I . Joseph de Maistre n'a pas élé le seul publiciste que la Savoie ait donné de notre temps à la cause catholique; on peut encore citer Michaud, l'historien des croisades; Genoude, né à Grenoble d'un père savoyard, tacticien adroit, le fauteur du radicalisme ultramontain; Mgr Dupanloup est né près d'Annecy.

mande, unies à la Confédération par des clauses militaires distinctes, désiraient se joindre à la Suisse. Un gouvernement issu du peuple, économe, d'un mécanisme simple, aurait assurément convenu à une région montagneuse et pauvre, qui ne saurait sans s'épuiser payer les fortes impositions des grandes monarchies. Mais le cri de la Savoie et de hautes influences ne l'ont pas permis.

Les campagnes qui entourent Thonon sont moins bocagères que celles d'Evian1, mais en se rapprochant du haut coteau des Aliinges, on rentre dans une région agreste et plantureuse. A mesure qu'on monte, la pointe d'Yvoire dessine son promontoire sur la nappe azurée du Lac. Une vieille bourgade en occupe l'extrémité ; elle est encore ceinte d'une muraille béante, et flanquée de deux tours carrées qui lui servent de portes et regardent Douvaine et Thonon. De sales ruelles, bordées de masures sordides, descendent vers le Lac. Un vieux château féodal domine le bourg; c'est un puissant cube de maçonnerie qui couronne un rocher battu par les vagues. Le château d'Yvoire avait rang de baronnie. Ce repaire paraît posté tout exprès pour intercepter !a navigation du Lac, et telle fut longtemps l'industrie des barons d'Yvoire, enrichis par les péages et les tailles qu'ils levaient sur d'inofïe nsifs mariniers.

Les Aliinges forment un petit plateau allongé et découpé en festons, dominé par le Bois-la-Comte et PÀrmonnaz. On y monte par un sentier sinueux, à travers les châtaigniers ; une niche à madone indique le chemin qui conduit au faîte. Le sommet principal était occupé par

1. Sur le Chablais on peut consulter La Haute Savoie, de Wey, Êvian et ses environs, d'Alfred de Bougy; le même auteur a écrit lu Uurdu Lac de Genève. L'ouvrage de M. Georges Mallet, portant Je même titre, renferme d'intéressants détails sur la côte de Savoie, ainsi que le Guide autour du Lac de Genève , par J.-L. Manget.

un vaste château. La vue est ravissante. Qa sont d'abord les vallons deFessy,de Draillens, d'Orcier; puis les plans ondulés du Pays de Gavot, adossés aux rocs puissants des dents d'Ochc. Cette succession de coteaux, de bois, de prairies, de hameaux, de vieux castels, forme une vue paisible, sereine, verdoyante, qui repose comme une idylle. Au sud, les pentes du Bois-la-Comte masquent les grandes Alpes ; au nord, on embrasse le Lac sur une vaste étendue; les campagnes vaudoises montent s'appuyer aux flancs de l'austère Jura. Les bourgs, les châteaux, les villages sont jetés à toutes les hauteurs dans ces campagnes opulentes. Parfois les lointains se voilent d'une brume nacrée. Elle flotte sur l'onde comme une fumée légère ; l'eau se confond avec la terre, et l'enveloppe d'une étreinte molle et silencieuse.

La forte position du plateau des Allinges attira de bonne heure l'attention. Les ducs de Savoie en firent une place de guerre, destinée à contenir le Chablais. Ce lieu est plein des souvenirs de François de Sales. En 1836, le clergé a rétabli l'oratoire où l'apôtre du Chablais célébrait la messe. On y montre le chapeau du saint. Le plateau inférieur des Allinges, placé en retrait, avait un autre château. Divers récits légendaires se rattachent à ce lieu poétique. On raconte que deux frères y vivaient dans les temps anciens et s'y firent une guerre impie; châteaux et frères ont disparu; mais, vers minuit, par les nuits obscures, on aperçoit une forme de femme vêtue de blanc; elle glisse à travers les décombres et apparaît au pied de la tour. Là, assise sur le rebord du précipice, elle gesticule en regardant la plaine, tandis que le vent s'engouffre dans sa chevelure.

Le village des Allinges est bâti à mi-hauteur, entre des châtaigniers; comme tous les hameaux de l'indolent Chablais, il est fort délabré. Le sol de ces campagnes est

substantiel et profond ; les arbres fruitiers rompent sous le poids des fruits, le blé donne dix pour un, mais l'homme ne sait pas coopérer avec la nature ; il ignore l'art de varier et d'assortir les cultures, il végète dans la misère sur la motte qui l'a vu naître. Au lieu de poursuivre le bien-être par la diligence et l'économie, il cherche des trésors ou recourt à la chicane. Pas de Savoyard qui n'ait deux ou trois procillons. Cette maladie est ancienne et enracinée, elle sévit chez le gentilhomme comme chez le petit paysan. Pour un fossé, une haie, les voisins entament des litiges qui les ruinent et engraissent les corbeaux de justice. Cette plaie, l'insouciance, le vin, la bonne chère, ont détruit les fortunes nobles; les champs ont été aliénés, les futaies abattues ; puis le manoir a été saisi et vendu à un bourgeois qui l'a livré à de pauvres métayers. Le Savoyard cependant est loin d'être un sot; il a le parler discret et net; il 'sait agréer aux puissants, mais il accorde trop à la finesse : plus madré que vraiment habile. Ades dons d'insinuation et de souplesse, il unit des côtés déraisonnables; aveugle dans ses affections et ses antipathies, contentieux, obstiné, porté à se heurter aux obstacles. L'émigration est la ressource des individus laborieux et la ruine du pays ; elle le draine incessamment de ses meilleurs travailleurs. Il en est de ces migrations comme des rivières des Alpes qui décomposent les rocs et entraînent au loin leurs parties fertilisantes.

De Thonon, deux routes ramènent à Genève; Tune large, poudreuse, régulière, court en droite ligne au travers de campagnes plates et médiocrement boisées; elle passe par Douvaine; l'autre, plus longue, sinueuse, semée de détails heureux, part du pied des Allinges et ; se rapproche de Genève, en longeant le pied des Voirons; ^ c'est celle des amateurs du pittoresque, celle qu'aimait

Tôpffer. On ne saurait parcourir ces campagnes sans songer à ce charmant conteur, à ce peintre si pénétré et si ému des beautés de la Savoie. C'est ici que son père ramenait jeune enfant et que son imagination s'ouvrit au beau, qu'elle apprit à tirer de poétiques jouissances des objets les plus familiers. Les pittoresques détails des hameaux savoyards, transfigurés par sa fantaisie, lui apparaissaient comme autant de signes d'une viepaisible et satisfaite; comme les poètes de tous les temps,il rêvait le bonheur sous le chaume : illusion de civilisé! mirage d'un esprit délicat et solitaire harassé par la tension affairée des villes!

A peu de distance des Allinges surgissent les belles ruines de la Rochette. La tour de Langin couronne mélancoliquement un monticule revêtu de châtaigniers qui forme la première assise des Voirons et domine des campagnes plantureuses, semées de nombreux villages; leurs clochers percent l'épaisseur du feuillage. On se sent encore en pleine Savoie. Partout règne un insouciant désordre; les clôtures sont effondrées, les chemins sont sillonnés d'ornières ou bossués et rocailleux, la roue du char de campagne s'y heurte à de gros cailloux : telle ornière n'a pas été comblée depuis le jour où François de Sales, trottant sur sa maie, parcourait ces hameaux pour ramener les manants sous la houlette de Rome. Vers le nord, la vue étendue et vaporeuse rase un fuyant horizon de coteaux et va se perdre sur les plages miroitantes du grand Lac. En face, le petit Lac succède au grand; ses rives se rapprochent, dominées par le Jura altier et sourcilleux. La vallée du Léman s'arrondit vers le sud, où le Salève la termine brusquement. Genève occupe le foyer de ce bassin; les gorges des monts, les routes , les eaux convergent vers cette métropole de la contrée du Léman.

iCO GENÈVE ET LES RIVES DU LÉMAN

Par une pente assez douce, on monte au sommet des Voirons, les champs alternent avec les alpages et les fo- ] ets. Près de la sommité sont les ruines de Notre-Dame dés Voirons; le peuple de ces montagnes y a longtemps v neré/a Vierge noire. L'église occupait remplacement d'un sanctuaire plus ancien, consacré par les druides. Ici s'élevait la statue du dieu Jou; son culte se perpétua fort avant dans le moyen âge; et ce ne fut qu'au xme siècle que les évèquesde Genève réussirent à lui substituer celui de la Vierge. Les Voirons sont couronnés par une crête longue et tranchante, surbaissée vers la vallée du Léman, mais abrupte du côté des Alpes. Cette crête forme un belvédère superbe. La vue plonge dans les entrailles du haut Chablais. C'est un dédale confus de monts, de vallées, de gorges, de rochers, de pâturages, de forêts, de cha» lets, jetés dans toutes les directions, sans plan régulier, sans direction continue: derrière les premières montagnes en apparaissent d'autres, plus abruptes et non moins tourmentées. Trois vallées sillonnent cette région sauvage, presque vierge des pas des touristes; celles d'Abondance, deBiot et deBellevaux.

A peu de distance des Voirons, on rencontre Jussy, un premier village genevois, dominé par un petit casiel. construit au xvne siècle par Agrippa d'Aubigné. Enclavé au milieu de populations catholiques et savoyardes, Jussy a toujours été fidèle à Genève et à la Réforme. Au xvie siècle, il abrita les émigrés, échappés aux massacres de Cabrières et de Merindol. Le village a bonne mine. Au sortir du délabrement des hameaux savoyards, des traces de négligence, de saleté, d'abandon, visibles à chaque pas, c'est plaisir de retrouver ces bonnes maisons rustiques, amples et commodes, ceintes de vigne et de chèvrefeuille, entourées de jardinets où fleurit le jasmin et le laurier. La population, bien vêtue, propre, labo-

rieuse, ne vit pas seulement pour les besoins matériels, elle lit, s'informe, s'enquiert; et la bibliothèque fait concurrence au cabaret. Le cultivateur sait aménager la terre, et par une économie intelligente en tire une largv aisance. Les pulsations de la vie civilisée reprennent Le voisinage de Genève se fait sentir; à côté des maisons rustiques, s'échelonnent de belles villas, appartenant ailx familles notables.

Le château du Crest a gardé delà physionomie; ses petits remparts sont tapissés de belles fleurs. Ses possesseurs actuels, les Micheli, descendants d'une illustre famille italienne, réfugiée à Genève, pour cause de religion, appartiennent à cette élite sociale qui fait servir la richesse à la bienfaisance et étend à la ronde une influence bienveillante et moralisatrice. Chaque village genevois renferme quelqu'une de ces familles et souvent plusieurs. A Miolan ce sont les Butini, famille opulente, empressée à secourir l'indigence et à patronner les institutions charitables. A Bessinge, sur un petit plateau qui commande une belle vue sur le petit Lac et le pied des Alpes, les Tronchin possèdent une somptueuse villa; chacun connaît dans le pays la sollicitude de cette famille pour les œuvres de bienfaisance et d'évangelisation. Le dernier possesseur de Bessinge entretenait à: ses frais une cohorte de colporteurs et d'évangelistes, occupés à parcourir la France et à y semer les bibles et les traités religieux. Parmi ces familles de vieille souche, les habitudes sont ordonnées, les caractères sévères, l'activité soutenue; préoccupées des questions morales, à leurs yeux, la vie a un autre but que la jouissance* et la richesse est moins un moyen de luxe qu'une force dont elles usent avec mesure dans des buts relevés.

De Cologny jusqu'à Genève, les parterres de fleurs, les bosquets, les pelouses se succèdent sans inter-

ruption; d'opulentes demeures, placées à tous les niveaux, se mirent dans le cristal des eaux. Vue des bords du Lac, Genève s'annonce comme une grande ville. Ses vastes quais étreignent les deux rives du Lac. La nouvelle Genève est hospitalière. Elle n'est pas seulement la ville du Léman, mais la cité du peuple suisse.

Au sortir des scènes paisibles que nous ont offertes les rives baignées par le Léman, de l'activité tout agricole du peuple vaudois, de i'immobilité primitive des populations pastorales, de l'inertie silencieuse de la côte chablaisienne, en rentrant à Genève on est frappé de l'animation qui règne dans les rues et les places, du concours des étrangers, du mouvement en tous sens. La vie urbaine vous ressaisit, avec ses préoccupations et ses soucis. Genève est bien le cœur de la contrée, le foyer de la richesse, le lieu d'initiative, le point de contact avec l'Europe. On a vu précédemment que l'activité morale répondait au mouvement extérieur; que Genève n'est pas seulement un lieu de passage pour les touristes, une ville de négoce et d'industrie, une place de banque, mais un centre de démocratie et de science, une chaire religieuse, une arène ouverte aux idées et aux systèmes.

Notre cité est le poste avancé de la Suisse. La position que Bâle occupe au nord dans la haute vallée du Rhin, Genève l'occupe au sud dans la vallée du Léman. Elle en est la clef et le boulevard. L'attraction qui a rattaché Genève à la Suisse est ancienne et a été toute spontanée. Après avoir été ville impériale, auxvi6 siècle, Genève sollicita l'alliance des confédérés et fonda la republique. Notre patriotisme repose sur des motifs élevés. Genève est suisse parce qu'elle a voulu l'être et qu'elle l'a voulu fortement et obstinément. En vertu de sa position territoriale, elle pouvait courir d'autres destinées et se

faire une existence commode et facile comme capitale de la Savoie du nord, mais notre peuple aimait passionnément la vie publique. Pour sauvegarder la liberté, durant deux siècles, il a accepté la situation d'une ville assiégée. D'autres peuplades suisses ont récolté plus de gloire sur les champs de bataille, aucune n'a fait plus de sacrifices à la liberté et n'a déployé un patriotisme plus résistant et plus dévoué.

Genève a dû à la vaillance de ses confédérés de subsister comme république, mais cet appui militaire elle Ta payé en concours moral. Elle a été l'intermédiaire du protestantisme suisse avec l'Angleterre et la Hollande; nos savants ont porté au loin le nom suisse; nospublicistes ont fait rayonner l'idée démocratique ; nos littérateurs et nos peintres ont su interpréter la nature alpestre par la plume et le pinceau. Durant sa longue carrière, Genève a traversé bien des crises; trop souvent les partis y ont dégénéré en factions; notre peuple n'a pas le flegme helvétique, il est absolu dans ses poursuites, les caractères sont raides et emportés, les ressentiments durables. Mais les luttes ont lieu pour des principes. Cité d'avant-garde et de pressentiments, toujours à la poursuite du mieux social, notre peuple place les intérêts moraux avant les biens matériels et combat pour des idées : l'élévation du but couvre les fautes de détail. Genève a rarement connu la sécurité; dans le passé son existence a été agitée et soucieuse, et telle elle s'annonce pour l'avenir. L'horizon n'est pas sans orages, des nuées, chargées d'une électricité dangereuse parcourent notre ciel et plus d'un écueil menace notre fragile nef; mais notre peuple a du patriotisme, et le Ciel qui l'a toujours protégé ne l'abandonnera pas.

LepassédeGenève lui trace son rôle dans l'avenir. Notre politique est de nous serrer au tronc helvétique, de mul-

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tiplier les points de contact avec nos confédérés, d'écarter les froissements de race, d'adoucir les susceptibilités cantonales, de patronner les institutions et les mœurs, propres à donner au patriotisme helvétique une signification plus haute et plus désintéressée.

Par le chiffre de sa population, la Suisse occupe en Europe une humble place, et notre Pays romand n'est qu'une fraction du corps helvétique; mais le nombre ne fait plus l'importance des nations, la force morale lui est supérieure. Le poids d'un peuple dans la balance de la civilisation se règle sur les idées qu'il représente, sur les institutions et les mœurs, sur les droits dont il jouit, sur l'essor qu'il donne aux sciences et aux arts.

La Suisse n'a pas en Europe un simple rôle de neutralité, son indépendance n'est pas seulement utile pour amortir les chocs entre les grandes puissances' elle représente un système de gouvernement: c'est l'asile des institutions populaires, le modèle unique en Europe d'un régime issu du peuple et appliqué dans son intérêt. L'évolution qui l'y a conduit est un fait autonome, né de l'épanouissement graduel des libertés communales. Au moyen âge, ces libertés ont été communes à toute l'Europe ; mais parto-ut elles ont fléchi levant les envahissements de la monarchie, et la centralisation a médiatisé les citojens et étouffe les libertés locales.

Résistant à cet entraînement, la Suisse ne s'est jamais départie des principes du gouvernement populaire. Elle a conservé à chaque pli de territoire sa petite autonomie, réservant aux municipalités la plus grande somme de fonctions. Le gouvernement cantonal n'est guère que la municipalité perfectionnée ; quant à l'autorité fédérale, elle ne possède qu'un minimum d'attributions. Mieux qu'aucun autre, ce régime répand la vie publique sur toute la superficie du pays. En faisant participer tous les

citoyens à la gestion des intérêts locaux, il les forme au maniement des affaires et les initie aux questions publiques. Ce petit tracas municipal développe un ferme bon sens, le peuple apprend à discerner le réalisable du chimérique et à se garder des sophismes des déclamateurs. La Suisse a toujours ignoré le fléau de la fiscalité, elle n'a jamais entretenu d'armée permanente, se confiant pour la défense du sol national dans la bravoure des milices citoyennes. Son mode d'administration presque familial, exercé gratuitement aux degrés inférieurs, soumis au contrôle des citoyens, ne prélevant que de légères taxes et les employant en œuvres utiles, assure aux citoyens la plus grande somme de bien-être et de liberté, Grâce à ce régime, notre sol a été fécondé, Tindustrie a pris de l'extension, les capitaux se sont accumulés et une contrée dénuée est devenue le siège d'une population aisée et florissante.

Ce n'est pas le hasard qui a constitué au cœur de l'Europe cette démocratie. Les institutions de la Suisse sont une pierre d'attente, un type préparé pour le jour où les grandes nations renonceront à des systèmes qui les épuisent et tourneront leur activité vers le bien du grand nombre. Placée au confluent des grandes nationalités, notre patrie tient de leurs divers génies, elle réunit pacifiquement des populations allemandes, françaises et italiennes par la communauté des institutions démocratiques. Elle fait voir que l'identité de race et de langue n'est pas toujours la meilleure base des États, mais que les droits lui sont supérieurs. Si jamais l'Europe arrive au système fédératif, la Confédération suisse en aura été les prémisses.

La propagande que notre patrie peut faire est celle de l'exemple. Son œuvre est de pratiquer loyalement la démocratie, d'en tirer les conséquences pour le bonheur et

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la dignité du grand nombre, d'en faire une réalitéde plus en plus vivante. Pour cela, il faut maintenir la grande place aux intérêts moraux et intellectuels, respecter la dignité individuelle et les droits de la conscience, identifier les droits et les devoirs, en un mot, équilibrer les forces sociales dans la justice.

Telle est la politique qui nous conservera l'estime des peuples. Ils reconnaîtront que notre patrie est une pièce essentielle de l'économie européenne, et cette bonne renommée nous sera une égide, si des guerres et des remaniements de territoire mettaient en danger l'existence des petits États.

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