CHAPITRE XXi
LES ALPES VAUDOISES ET LA VALLÉE DU RîïONE
La Gruyère, son aspect pastoral, ses légendes. — Le Ranz des Vaches. — La dent de Jaman et la Chaux- de Naïe. — Château dOex. — La vallée dis Ormonts. — Les Diablerets et le grand Mu^eiau. — Ai^îe et Bex.— Saint- Maurice et son abbaye. — Topographie du Valais. — Fonctions des hautes Alpes. — La destinée du peuple vaîaisau. — Le val d'Illiez.
Les Alpes vaudoises, qui dominent si fièrement la rive du Lac au-dessus de Montreux et de Chiilon, et donnent au paysage une grandeur sévère, sont un prolongement des Alpes bernoises détachées du Saint-Gothard. Cette montagne est le point de partage des eaux de l'Europe et le nœud du système alpestre. La grande chaîne valaisane (les Alpes pennines) s'en détache, elle court parallèlement aux Alpes bernoises et vaudoises et aboutit vers le Lac aux dents d'Oehe. Entre ces deux chaînes, le Rhône a creusé une longue et profonde vallée, Les Alpes valaisanes et vaudoises sont le point d'appui du pays romand, le lien qui le rattache à l'Helvetie ; leurs populations ont été les premières à se joindre à la Confédération suisse, et elles marchèrent à l'avant-garde, lorsque les confédérés portèrent leurs armes dans la vallée du Léman et l'arrachèrent à la Savoie.
Vers le nord, les Alpes vaudoises s'abaissent et se confondent avec les monts fnbourgeois. Rien de plus ogreste que ces vallées, tout adonnées à l'éducation des troupeaux. Au moyen âge, la maison de Gruyère les
gouvernait avec douceur. Cette petite dynastie subsista jusqu'au milieu du xvie siècle. Mais alors, Berne etFribourg, créanciers du dernier comte déclaré insolvable, se partagèrent ses États ; Fribourg s'adjugea les vallées septentrionales, connues aujourd'hui encore sous le nom de Gruyère; les autres passèrent aux mains de Berne. Elles comprenaient quelques districts allemands et une population welche. Lors de la constitution du canton deVaud? celle-ci lui fut annexée.
La Gruyère fribourgeoise est dominée par les hautes et vertes croupes de Moleson. C'est une suite de pâturages ; partout des chalets, des troupeaux épars dans les prairies, des ruisseaux murmurants ; le tintement des clochettes résonne de vallon en vallon, ici, doux et mélancolique, ailleurs, grave et sourd. Les chalets sont très-simples ; la pièce principale renferme la chaudière à cuire le fromage. Chaque chalet a sa petite source, amenée par un chéneau de mélèze dans un tronc d'arbre creusé; deux fois le jour, les vaches arrivent gravement à la file pour être déchargées de leur lait. La population de la Gruyère touche à la race vaudoise, mais en inclinant vers le type allemand ; elle a le teint plus blanc, plus laiteux. Ses mœurs sont frustes, mais très-cordiales. Elle aime la poésie rustique et a un vif attachement aux mœurs pastorales ; son patois, comme celui des campagnes vaudoises, se rapproche de la langue d'oc. Le ranz des vaches appartient à la Gruyère : c'est un petit drame, xésumant en quelques touches , vraies et fortes la vie pastorale, vie simple, uniforme constamment la même, et qui mieux qu'aucune autr ! nous peint les âges primitifs de l'humanité.
Le peuple de la Gruyère est resté très-catholique; l'égiir le domine comme au moyen âge et l'enveloppe d'une af; rnoopiiere d'immobilité et de routine, Les naïves superstf
tions s'y perpétuent. Au Pas du Moine, on rapporte que les pâtres appelèrent un religieux du couvent de Haute-Rive pour exorciser les serpents, nombreux en cette région. Par ses conjurations, le saint homme sut les contraindre à se jeter dans le lac Domêne, et comme monument de sa victoire, il laissa la trace de son pied sur le roc du haut duquel il opérait.
La montagne des Pléiades est le premier anneau de la chaîne vaudoise; elle domine Vevey; ses pentes sont couvertes d'une herbe épaisse et parfumée. Le Cubli dresse ses croupes festonnées de hauts sapins au-dessus du Châtelard. A son point culminant, on voit un reste de tour d'une construction inconnue. Le beau village de Brent s'abrite entre les noyers, dans un repli inférieur de la montagne; de belles eaux y tombent en cascade. De Brent, les prairies montent par de gais ressauts vers Charnex. Ce village, formé d'une rue tortueuse et étroite, s'échelonne sur un gradin du Cubli, qui l'abrite du nord; de grands noyers l'enveloppent d'ombre et de fraîcheur. En face de Charnex, de l'autre côté de la baie de Montreux, qui creuse entre eux un précipice, se dresse, sur un replat du mont de Cau, Glion, appelé le Righi vaudois. Ce site, recherché des touristes, plane à une grande hauteur sur le Lac, au-dessus de Montreux.
Un chemin de montagne longe les flancs du Cubli, en remontant la baie de Montreux; c'est le passage le plus direct pour pénétrer dans le Pays d'En Haut. Au delà des A vents, on laisse sur la gauche le sauvage vallon des Verreaux; ses flancs sont si escarpés que les troupeaux n'y peuvent paître; les bergers en fauchent l'herbe armés de crampons ; la crête supérieure est bordée de rochers acérés, taillés en dents de scie. L'horreur des lieux a inspiré de sombres récits. On raconte que dans un chalet isolé, un riche banneret de Montreux avait en-
voyé ses deux fils, pour les soustraire à la peste qui désolait la contrée; ils y moururent tous deux. Aux heures nocturnes, le malheureux père erre aux alentours, monté sur un cheval bianc, et en poussant des cris affreux. La dent de Jaman est un petit massif triangulaire, détaché en avant des Alpes vaudoises; à ses pieds, dort un petit lac; sa coupe reflète les pentes gazonnées et parées d'une riche flore qui montent vers le sommet de la dent. Du sommet de Jaman, on a une percée sur les verdoyantes et placides vallées de la Gruyère et sur le cours sinueux de la Sarine. Les hauts rochers de Na'ïe dominent la dent de Jaman et toute cette partie des Alpes vaudoises; c'est une longue arête de rocs ruineux, constamment battus des vents, corrodés par les brouillards, disjoints par l'infiltration des neiges qui y séjournent durant six mois ; des pans entiers de roc s'en détachent et encombrent les pentes inférieures. De ce belvédère, on saisit nettement le contraste entre la douce et commode région baignée par le Léman et le monde tourmenté des Alpes. Sur la gauche, celles-ci s'étagent, sur cinq plans successifs, de plus en plus élevés et sourcilleux.
L'arête de Naïe se prolonge au-dessus du Lac jusqu'aux rochers précipiteux de l'ArveL Un peu en arrière de l'Arvel, est le haut pâturage des Agittes, couvert l'été de nombreux troupeaux, parsemé de chalets ; Talpe monte vers d'autres alpes, qui s'appuient aux hautes tours d'Aï et de Mayen. Ces deux pitons, visibles de toute la plaine vaudoise, sont appelés tour à tour les Jumelles, les Cheminées, les Têtes, les Colonnes. Leur front, chenu et noirâtre, déforme conique, est l'ouvrage avancé des hautes Alpes vaudoises.
Château d'Oex est le chef-lieu du Pays d'En Haut; c'est un gros bourg situé au point le plus spacieux de la longue vallée de la Sarine. La sévérité du climat ne permet
que de rares cultures; quelques champs d'orge et d'avoine entrecoupent les pâturages, qui sont la richesse du pays. Le bétail est de haute taille. Cette contrée fut peuplée parles comtes de Gruyères, verslexesiècle; ils lui octroyèrent de grands privilèges. Si les Gruyerans sont de chauds catholiques, les montagnards du Pays d'En Haut se distinguent par l'ardeur de leurs convictions cvangéliques. Dans ces hautes et sévères vallées, la vie est solitaire, uniforme, repliée sur soi, la pensée a de longs loisirs et peut creuser les problèmes moraux; on y rencontre de belles âmes, saines et recueillies, méditatives, tournées vers la vie intérieure. L'hiver, les longs loisirs sont employés à l'instruction; chaque village a sa bibliothèque, et les livres circulent de chalet en chalet.
Le Pays d'En Haut est séparé de la vallée des Ormonts par des cols élevés et difficiles. Aujourd'hui, une route carrossable franchit ces défilés; elle longe le pied du pic Chaussy et aboutit à la Comballaz, point central de la vallée. Celle-ci se divise en Ormonts-Dessous et Ormonts-Dessus. C'est une région froide et dure, imposante par la grandeur des masses. Entre d'immenses parois rocheuses nues et désolées, de médiocres pâturages, revêtus d'un gazon court et mince, font vivre une population clair-semée. Les domaines sont très-morcelés ; chaque famille en possède plusieurs; durant l'été, elles les occupent successivement ; fréquemment, on rencontre des familles en migration ; ie troupeau précède, conduit par les pâtres; puis viennent la mère de famille et les enfants. Les hommes sont vêtus de drap bleu; les femmes portent sur la tête un feutre noir. Les chalets, en bois noirci, sont de petites dimensions, mais bien dessinés ; sur le porche, se lisent des passages tirés des saintes Écritures. La vie de ces pâtres est très-dure. Ils ont à surveiller les troupeaux, à écarter
des pentes rapides les vaches imprudentes, à sauveter celles qui se sont mises à mal ; ils trouvent cependant du temps pour lire ; ils ont des notions de géologie et de botanique; avides d'instruction, à l'affût des nouvelles, d'un esprit éveillé, ils recherchent le commerce des étrangers.
Ils sont d'un autre sang que les habitants du Pays d'En Haut. Ceux-ci, de taille élancée, ont la peau blanche, les cheveux blonds, et se rapprochent de la race germanique; leurs mœurs sont douces et religieuses; ils étendent leur sympathie au bétail, qui fait partie de la famille ; dans leurs prières, ils demandent à Dieu de proléger la famille et le troupeau. Le montagnard des Ormonts a le teint brun, les formes ramassées ; sanguin, colérique, passionné, il est plus délié, plus spirituel, mais violent, emporté, vindicatif. Les deux populations eurent longtemps de graves démêlés à propos de pâturages limitrophes ; chaque année, au 1er août, elles se rencontraient en armes et le sang rougissait les prairies.
Au pied du pic Chaussy, sur un massif rocailleux qui domine le plateau herbeux des Voettes, se dressent les ruines mélancoliques du château d'Aigremont, manoir féodal, longtemps en possession d'une branche de la maison de Gruyère, souveraine de la contrée. Les pâtres, irrités des exactions du seigneur, finirent par le détruire. Aujourd'hui, il n'en reste que quelques pans de murailles et des souterrains. D'après de vieilles croyances populaires, le dernier des sires d'Aigremont y est renfermé, occupé à compter et recompter ses trésors ; un bouc veille auprès de lui; tandis que des fées, sorties de la région des ombres, chantent des airs mélancoliques sur la brèche, qu'elles n'abandonnent que chassées par les rayons du jour; le corbeau et le grillon
s'en emparent alors et sèment l'air de cris discordants.
La vallée des Ormonts-Dessus est un long et tortueux couloir, enterré au pied de monts, aux flancs grisâtres et croulants, sillonnés par les avalanches. Au Plan des Iles, la vallée s'élargit et forme un beau pâturage ; J Taveyannaz compte cent soixante-cinq chalets, rangés sur sept lignes ; c'est une oasis de fraîcheur, entourée d'affreux déserts. Au plus haut des cimes rocheuses qui s'entassent confusément, surgissent les Diahlerets. Ils méritent ce nom ; leur aspect a quelque chose de satanique; leurs pyramides informes sont sillonnées de crevasses hideuses; des parois de glaces, longues de plusieurs lieues, s'étendent entre leurs pentes et l'Audon; des cascatelles tombent en fusée à toutes les hauteurs. Aux abords de cette région maudite, la nature est comme stupéfiée. Les Diablerets tendent à rouler sur le Valais. Le plus redoutable de ces éboulements eut lieu en 1714; les détonations durèrent vingt-quatre heures. Une masse énorme de rocher s'écroula et ensevelit beaucoup d'hommes et de bétail. Parmi les hommes disparus, on comptait un berger valaisan; sa femme fut déclarée veuve et ses enfants orphelins; lorsque tout à coup, trois- mois après la catastrophe, il reparut pâle, défait, les cheveux hérissés, les vêtements en lambeaux. Les villageois furent si effrayés qu'ils appelèrent le curé pour l'exorciser. Son chalet, adossé à un haut rocher, avait été recouvert par l'éboulemeni sans être effondré; à force de courage et de patience, il réussit à be frayer un passage au travers des débris; la provision de fromages lui servit de nourriture. Le col de Cheville, par lequel on descend dans le Valais, est le centre des éboulements 4. Ses pentes}
1. Ces éboulements paraissent dus à l'alternance de bancs de rocs et de couches d'argile, disjoints par l'infiltration des eaux.
sont encombrées de débris de toute grandeur et de toute forme, isolés, ou entassés; tel bloc perché sur une aspérité n'attend qu'un léger choc pour rouler en bas. Au milieu de ces débris, dort l'eau noire du petit lac de Derborence; il est trop froid pour nourrir du poisson; de loin en loin, un oiseau de montagne passe dessus en sifflant.
Des hauts pâturages d'Anzeindaz où la jeunesse de la plaine se réunit à la mi-août pour célébrer la féte des montagnes, la grande chaîne vaudoise se prolonge dans la direction de la dent de Morcles. Son point culminant est le grand Muveran. Ce géant dresse à une hauteur immense une cime compacte et informe. De ses flancs, sillonnés de crevasses et de dentelures, tombent les glaciers de Plannevé et de Paneyrossaz ; la dent de Morcles laisse couler vers le nord le glacier des Martinets. Elle termine brusquement la chaîne vaudoise.
Le travail de destruction est très-actif dans cette chaîne, et fatal à l'industrie pastorale ; chaque hiver, des masses de calcaires désagrégés par les eaux se détachent des hauts pics et roulent dans les basses vallées, recouvrant les prairies, dévastant les forêts. Tel pâturage qui suffisait à cent vaches au siècle passé n'en nourrit plus que cinquante. L'homme est bien faible pour lutter contre de telles puissances.
La vallée du Rhône, de Villeneuve à Saint-Maurice, est dominée par les Alpes vaudoises et valaisanes qui surplombent à une grande hauteur; la lumière est assourdie, le sol partout aplani est humide et la végétation plantureuse. Le sol se compose d'alluvions, déposés par le Rhône et par les torrents qui descendent des gorges latérales ; il est cultivé en prairies coupées par des rangées d'arbres; dans les fossés, croissent le roseau et le nénuphar ; vers le soir, un rideau de
brume rampe sur le sol. Les villages ont un air rustique et négligé; sous le porche des maisons, les femmes et les filles se rassemblent, cousent, filent, teillent, entourées de bandes de canards et d'oisillons. Les habitudes sont paisibles, les caractères assoupis; la fibre détendue par une atmosphère lourde diminue l'activité. A peu de distance de Villeneuve, à droite de la grande route, Noville, village entouré de marécages, a une vieille église romane, couronnée par une flèche massive, campée sur une large tour. C'est dans cette plaine herbeuse que l'an 107 avant Jésus-Christ, les Helvétiens, commandes par Divicon, firent subir à une armée romaine une sanglante défaite ; le consul Cassius et son neveu Pison y périrent. Les restes de l'armée vaincue passèrent sous le joug.
Aigle, la capitale de cette petite contrée, bâtie au débouché de la vallée des Ormonts, est baignée par la Grande eau. Le château, construit par les Bernois, domine la ville; il se compose d'une forte tour en marbre portant une fine tourelle et commande une vue paisible sur la plaine où serpente le Rhône et sur les plages fuyantes du Lac. Avant la guerre de Bourgogne, cette petite contrée reconnaissait la souveraineté de la maison de Savoie; le sol appartenait à des seigneurs dont les donjons commandaient l'entrée des vallées. Lors de la guerre de Bourgogne, Berne s'adjugea la possession d'Aigle et des dixains environnants. Ce fut ici que Farel prêcha d'abord la Réforme, en 1526, sous la protection de Leurs Excellences de Berne. Au delà d'Aigle apparaît Ollon, gros village bâti en terrasse au pied du Chamossaire, entre d'épais vergers.
En cet endroit, le niveau uniforme de la vallée est brusquement interrompu par une éminence dont les flancs sont taillés comme une île escarpée de 200 pieds de hau-
teur. Ce plateau est occupé par des champs, des prés, et bordé de chênes qui inclinent leur branchage sur 1-e pré-f cipice. Sur le point culminant, surgit une vieille tour ruinée; on l'aperçoit de fort loin et elle frappe par son apparence désolée; elle est entourée d'une double enceinte de murs croulants. Les Romains fortifièrent ce plateau et en firent un poste d'observation destiné à protéger la route du Saint-Bernard. Au moyen âge, cette position, recherchée par les seigneurs féodaux, compta jusqu'à trois châteaux forts.
Du plateau de Saint-Triphon le massif des Alpes vaudoises se présente admirablement. Les Diablerets fuient en profil d'un essor hardi. Le grand Muveran trône avec une lourde majesté ; à côté surgit - le petit Muveran, une corne bizarrement contournée, une sorte de caricature du grand; la dentFavre tend la main à la double pointe de la dent de Morcles, qui se dresse comme un fer de lance au-dessus de la vallée du Rhône.
Bex est une aimable retraite, son climat est le plus doux de la Suisse romande; tout autour s'étendent de verdoyantes prairies, des vergers touffus dont les arbres rompent sous le poids des fruits; une belle châtaigneraie enveloppe le pied de la montagne ; les pentes hautes sont revêtues de hêtres et de sapins. Cet air est un vrai baume aux poitrines malades, une huile onctueuse qui coule dans les membres, et en rend le jeu facile et doux. Pour l'homme surmené par la vie des grandes villes ou usé par l'effort de la pensée, je ne sache pas de séjour préférable.
Les salines de Bex ont une certaine réputation. Les galeries s'enfoncent dans la montagne à une demi-lieue de profondeur et offrent un labyrinthe de couloirs, reliés par des passages et des rampes ; on y trouve un petit lac. Les mines de sel gemme, découvertes en 1823 par
Charpentier, donnent lieu à une extraction importante. Au siècle dernier, le grand Haller dirigea quelques années ces salines et fit de Bex une station pour les études géologiques et botaniques. De nos jours, Charpentier a continué cette tradition. Agassiz, de Buch, le médecin Lebert lui rendirent plus d'une visite. Ce fut Charpentier qui lança la théorie du transport des blocs erratiques par les glaciers; il y fut amené par les judicieuses remarques d'un montagnard. Cette vallée est une de celles où l'on peut le mieux constater la marche du glacier du Rhône, visible aux blocs erratiques semés dans la plaine et sur les premières pentes, aux moraines amassées en plusieurs lieux, aux surfaces de rochers polies, striées, moutonnées, là où le glacier dut faire effort. Sur l'autre rive du Rhône, près de Monthey, gifc une accumulation de blocs erratiques des plus curieux; des granits arrachés au Mont-Blanc ont été entraînés dans le Valais par un affluent du glacier du Rhône.
Du côté du Valais, la vallée est brusquement fermée par un renflement qui part du pied de la dent de Morcles. Sur un mamelon surgit la tour de Duin, débris d'un manoir féodal, renversé par les Bernois ; aujourd'hui, ces restes ont peine à se défendre contre les assauts que leur livrent de vigoureux châtaigniers. La gorge où coule l'Avençon est un bijou de nature alpestre. En suivant le torrent, qui bruit et écume, on arrive aux Plans. Ce vallon a la forme d'un cirque allongé; l'Avençon y serpente doucement au travers de pâturages émaillés de gentianes bleues, d'ombelles roses, d'œillets purpurins. Une trentaine de chalets essaiment sur la prairie. Ce vallon est un centre commode d'excursions alpestres, une station recherchée des botanistes, à portée de Javernaz et de Bovonnaz, lieux célèbres pour l'herborisation; Grion, placé sur l'autre rive de l'Aven-
çon, Villard et Chésière, ont un air à la fois vif et doux et commandent des vues splendides sur Morcles et la dent du Midi.
De Bex, en moins d'une heure, on arrive à Saint-Maurice; la route court on corniche au pied des contre-forts inférieurs de la dent de Morcles. Au fond d'une entaille profonde mugit le Rhône. Que de siècles il lui a fallu pour creuser ce gouffre. Un pont d'une seule arche enjambe le précipice et donne entrée dans le Valais; un haut donjon barre le passage; anciennement, il était fermé d'une porte que chaque soir on verrouillait. Jamais pays ne fut mieux claquemuré au physique et au moral. Saint-Maurice ne se compose guère que d'une longue rue qui rampe entre le Rhône et la dent du Midi. Le site est austère et d'un grand effet; le sourd grondement du Rhône, l'âpre nudité des rocs surplombants, jettent dans l'âme une tristesse amère. Lorsque de lourds entassements de nuages enveloppent les flancs des montagnes et obscurcissent l'horizon, le Rhône coule noir et sinistre comme un fleuve infernal.
Près de Saint-Maurice, s'élève la chapelle votive de Veroley, construite à l'endroit où eut lieu le massacre de la légion thébaine en 302. Cet événement a fait la destinée du pays. L'abbaye de Saint-Maurice couvre un es pace étendu ; ses bâtiments, endommagés à diverses reprises par les ébouiements, ont été rebâtis au siècle dernier; il en est de même de l'église, décorée dans un goût baroque. Le clocher a échappé à ces rajeunissements et date de l'époque carlovingienne. Le trésor de l'abbaye compte des objets de prix : la châsse renfermant les ossements de Saint-Maurice, un vase en sardoine monté en or donné par Charlemagne, une aiguière d'or donnée par le même. Les archives sont riches en chartes et en documents précieux.
A l'époque barbare, l'abbaye, connue alors sous le nom de Saint-Maurice d'Àgaune, était la tête d'un petit État. Sigismond de Bourgogne lui octroya le Vieux Chaînais jusqu'à Yevey; l'abbaye possédait encore de grands .domaines dans le Pays de Vaud et en France. Elle abritait cinq cents religieux, divisés en cinq groupes, qui se succédaient au chœur; la psalmodie ne cessait pas jour et nuit. Cette prospérité dura trois siècles. En 825, Louis le Débonnaire, ayant substitué aux religieux réguliers des chanoines séculiers, gouvernés par des abbés commendataires, de grands seigneurs postulèrent cette dignité et s'en servirent à leurs fins particulières. L'abbaye perdit le Vieux Chablaiset ne conserva qu'Ollon, Grion et des domaines épars.Mais le Valais est une terre inféodée au catholicisme, et dans ces proportions réduites, l'abbaye garda une belle situation ; elle forma un des anneaux de la chaîne d'influences cléricales qui de Sion pesait sur la contrée. Son abbé, crossé et mitré, tenait le premier rang dans le pays, les chanoines se recrutaient parmi les familles nobles. L'abbaye conserva jusqu'à nos jours la pêche du Rhône et diverses redevances qui permettaient aux chanoines une grasse et commode existence.
Le Valais est une des régions les plus étranges de l'Europe. Le bas pays s'étend sur une longueur de trente-six lieues du Lac aux glaciers de la Furca ; en largeur, il dépasse rarement une lieue; cette plaine est très-chaude; la vigne et le figuier y donnent d'excellents fruits. Le Rhône parcourt cette basse région en maitre ou plutôt en tyran ; ses eaux troubles, irrégulières, sauvages, quelquefois donnent naissance à d'infects marécages, d'autres fois, rompent leurs digues, emportent les ponts, déracinent les arbres, ravagent les champs et les couvrent de gravier et de détritus. Ces dévastations rebutent le travail et perpétuent la pauvreté. A droite et
à gauche de la vallée centrale, s'élèvent de formidables pentes, coupées de longues vallées latérales; on en compte seize, ramifiées elles-mêmes en une multitude de vallons supérieurs. Pour échapper aux dévastations du Rhône et de ses affluents, les habitations ont été construites sur des tertres à mi-hauteur; plus de cinquante vieux châteaux suspendent leurs murailles noir- , cies et pantelantes, à l'entrée des vallées latérales.
Nulle part, on ne touche au doigt mieux que dans le Valais, le caractère formidable des hautes Alpes. Les plateaux supérieurs sont une ruine immense, vierge des pas de l'homme, qui n'en connaît que la moindre partie; ces déserts sont couverts par d'immenses couches de glace, ou encombrés par des amoncellements confus de rocs roulés des pics supérieurs. Ces lieux repoussent toute vie et leur morne silence n'est rompu que par le mugissement des vents et le fracas des éboulements. Plus bas, là où le végétal et l'animal trouvent à vivre, de sombres forêts de sapins et de hêtres et des pâturages donnent l'abri et la subsistance à une population clairsemée, mais au prix de quelles luttes! Chaque année, les érosions des eaux et la chute des avalanches ruinent des pâturages, emportent des pans de forêt !. Parfois les neiges, accumulées au printemps dans les gorges supérieures, arrêtent l'écoulement des eaux; elles forment des lacs artificiels qui se précipitent tout à coup sur les vallées inférieures et y causent d'affreux ravages. En 1818, cinquante montagnards périrent dans l'inondation de la Dranse.
1. Malheureusement lès forces naturelles ne conspirent pas seules Contre le maintien des forets; l'incurie d'un peuple pauvre et avide d'un gain immédiat, hâte leur destruction par des coupes exagérées Voir sur ce sujet les belles pages de la Montagne, de Michclet;à propos de l'EngacUne*
Maiscemondesidur des hautes Alpes a son emploi dans l'économie générale ; ces masses colossales et en apparence inertes, ont la tâche éternelle d'attirer les nuages et décondenser les frimas; elles forment des réservoirs permanents d'où filtrent les eaux qui vont arroser les continents et servent de communication aux nations; leurs rocs décomposés, entraînés par les fleuves, portent au loin des éléments de fécondité et la démolition des Alpes fait la fertilité de la Lombardie et des Pays-Bas. Les Alpes servent encore à l'équilibre des vents et des saisons ; elles tracent les démarcations géographiques et assignent aux nations leur empire respectif. Leurs beautés exercent un attrait très-vif sur l'homme moderne. Chaque année, voit grossir le flot des touristes, qui viennent leur demander des émotions et des aventures. Les pics les plus inabordables, le Cervin, le Mont-Rose, sont l'objet de joutes témé-paires. Ainsi les Alpes deviennent une école de courage, une palestre ouverte à l'audace entreprenante , en attendant qu'elles soient utilisées comme la fontaine de Jouvence, comme le remède qui rendra la force et la virilité à des générations usées par la fièvre de la vie contemporaine.
L'histoire du peuple valaisan n'est pas moins étrange que la configuration de son sol. Depuis un temps immémorial, ce peuple a su rester libre; le besoin de l'indépendance est chez lui un instinct profond et indestructible; mais ce besoin en reste au germe et ne produit pas les fruits de civilisation que la liberté a donnés aux autres populations suisses. Le Valais appartient à deux races. LeHaut-Valaisan est de sang allemand et ne connaît que la vie pastorale ; c'est lui qui a en partage la solidité, la discipline, l'esprit de gouvernement ; sa nature est lente, son extérieur ingrat, son esprit lourd et pesant ; mais sa sourde énergie, sa vaillance indomptable
ont su déjouer toutes les tentatives d'asservissement. Le Bas-Valaisan, savoyard par le sang et les instincts, adonné à l'agriculture et aux métiers, a l'esprit plus éveillé, il parait mieux doué, et cependant il a été durant des siècles Je très-humble sujet du montagnard.
Dans l'ancienne confédération helvétique, le Valais occupait une place distincte. Il formait, ainsi que les Ligues grisonnes, une république fédérative, distincte et alliée. Le moyen âge fut la période héroïque de ce peuple. L'évêque de Sion, les maisons de Zsehringen et de Savoie, divers seigneurs, menaçaient ses libertés. Ces rudes pâtres surent déjouer leurs trames, ils abaissèrent la noblesse indigène et fondèrent une république fédérative, répartie en sept dizains, ayant chacun ses magistrats, ses tribunaux et son gibet, privilège souverain alors très-prisé. Lors de la guerre de Bourgogne, les Hauts-Valaisans s'allièrent à Berne. La basse vallée du Rhône resta dès lors dans leurs mains, et ils l'administrèrent par des baillis armés d'un pouvoir discrétionnaire.
Au xvie siècle, la réformation gagna la population des bourgs; mais les montagnards, dépositaires de l'antique esprit de la contrée, la repoussèrent. La réaction catholique reprit le dessus et courba le peuple valaisan sous une tyrannie cléricale plus étouffante que celle du moyen âge. L'évêque de Sion, en possession de privilèges politiques importants, forma le pivot d'un mécanisme constitutionnel compliqué et curieux. Par ses soins et ceux des jésuites, les couvents, les pèlerinages, les chapelles, les calvaires, les ermitages se multiplièrent. Le peuple valaisan se distingua par son assiduité à la messe et au rosaire. Partout s'élevèrent des églises richement décorées, la sonnerie lente, rapide, vive, gaie, renvoyée
m GENÈVE ET LES RIVES DU LÉMAN
par l'écho, ne s'arrêtait pas; aux églises repondaient d'humbles chapelles et des ermitages juchés sur de sauvages pics. Sion était une petite Jérusalem, un lieu de sanctuaires et de pèlerinages. Le clergé valaisan sut fonder sa domination sur l'ignorance des masses et le privilège de quelques familles et rester populaire. Il disposait de l'opinion. Qui rompait avec lui, voyait le vide se faire tout autour. Les institutions démocratiques subsistaient quant à la lettre; les dizains étaient les maitres; mais pauvres, ignorants, apathiques, leur autonomie n'était qu'un prétexte pour s'ensevelir dans un égoïsme inerte et pour résister à toute amélioration. Ce peuple a les qualités primaires de l'Helvetien, la fierté, l'amour du sol natal, la ténacité, l'élan patriotique. De nos jours encore, en 1844, à la suite de démêlés avec leBas-Valais, nous avons vu la population des montagnes se lever en masse et pulvériser ses adversaires par une attaque foudroyante. Mais ces accès d'héroïsme n'apportent aucun soulagement à ses conditions intérieures. Ce sont des éclairs dans une nuit d'orage.
Le Valais n'a produit aucun savant ni aucun littérateur éminent. Son grand homme a été Schinner, le cardinal de Sion ; ce politique retors sut manier avec une habileté dangereuse les ressorts de la politique suisse et utiliser la bravoure aveugle de nos ancêtres en faveur des papes; il les engagea dans les interminables guerres d'Italie et implanta dans nos mœurs l'usage des capitulations, le fléau de notre patrie durant trois siècles.
De nos jours, la vieille constitution du "Valais a disparu ; le Bas-Valais a été affranchi et égalé en droits à ses anciens maitres. Une nouvelle ère a surgi. Les villes ont fait opposition à la tyrannie cléricale et se sont posées en parti libéral. Mais la tâche est écrasante, dans un pays
GENÈVE ET LES RIVES DU LÈMàN 3S9
pauvre, sans industrie, tenace dans ses routines, et où tout est à faire.
Près de Saint-Maurice, les touristes ont à visiter la belle cascade de Pissevache, les gorges de Trient et des grottes nouvellement découvertes. En prenant la route du Bouveret, pour rejoindre le Lac, on passe sous les puissantes assises de la dent du Midi; le vert, feuillage des hêtres et des châtaigniers suit les contours de la montagne. Ces solitudes sont riches en retraites sauvages, en recoins ignorés, en replis; le coq de bruyère niche au plus haut de la forêt, l'écureuil gambade d'arbre en arbre, le renard et le blaireau creusent leurs terriers au pied des rocs moussus. Cette solitude est celle que choisit Obermann, pour fuir le contact des hommes et savourer les tristesses d'une àme malade. Dans le Valais, ce n'est pas seulement la nature qui porte à la mélancolie : la misère du peuple, la vétusté délabrée des bourgs et des hameaux, l'abandon, le découragement rappellent partout des idées de caducité et de souffrances. L'humme est le vaincu; il n'est pas le maître de la contrée mais sa victime.
Monthey, un gros bourg placé sur la Viége, a des verreries, un hôpital, une église. Un pont en bois, couvert à la mode de la vieille Suisse, franchit le torrent. Ici s'ouvre le val d'Illiez, haute vallée qui monte autour de la dent du Midi, Elle fait face aux Ormonts. La vallée vaudoise a plus de sévérité," de froide et austère grandeur; le val d'Hliez est taillé également dans la grande manière alpestre; mais plus verdoyant, plus plantureux, il tourne à l'églogue. Au-dessus des vergers chargés de fruits, montent des prairies fortement aromatisées; de petits chalets en sapin bruni, à balcons découpés, perchent à toutes les hauteurs. Aux détours du chemin sont plantées des croix et des images de la bonne Vierge.
Des ponts hardiment jetés franchissent l'abîme où bouillonne la Viége. Dans ces vertes solitudes, le chant des bergers ne repose jamais, il résonne de vallon en vallon, mêlé au tintement des sonailles des vaches. Sur les hauts sommets le cor des chevriers jette dans ce concert ses notes stridentes. La population du val d'Illiez est exempte du goitre et du crétinisme qui flagellent le Valaisan des basses vallées ; c'est une robuste population d'un sang très-pur, vive, alerte. Pour vaquer à leur rude besogne les femmes s'affublent d'un grand pantalon bleu ; mais le dimanche elles reprennent le cotillon et la chemise à gorgerette d'un beau blanc, ornée de rubans de velours noir. Ce sont de saines et robustes bergères, au teint de lait, au regard à la fois sauvage et doux. Pour cette population de pasteairs, l'été se passe en migrations ; comme les femilles dont parle la Bible, elles vont de pâturage en pâturage avec leurs troupeaux.
En approchant du Lac, les marécages apparaissent et bordent le Rhône. La porte du Sex est un étroit défilé entre le Rhône et un contre-fort de la montagne. Ce passage est protégé par un haut donjon, ressemblant à celui de Saint-Maurice. Le Rhône traîne paresseusement ses eaux jaunâtres entre les joncs; l'horizon est bas, les campagnes à demi inondées; çà et là pâturer. t des troupeaux de vaches. Tout à coup le miroir scintillant du Lac apparaît et sa grande courbure harmonieuse se dessine au pied des Alpes vaudoises dont le cercle majestueux ferme la vallée au levant.