CROQUIS ATHÉNIEN
N dimanche, au mois de mai. Nous sommes dans la basse ville, non loin de l'ancienne Agora. Représentezvous une grande place, % inondée de soleil, ce soleil printanier qui jette tout le monde dehors, qui met comme une auréole au front des vieux monuments et donne l'illusion d'une féerie, en revêtant de jeunesse et d'éclat toutes les choses vieilles et sales. Là, les ruines d'une palestre nous parlent de l'antiquité morte, tandis qu'une mosquée turque qui y est adossée reste, seul survivant d'une récente domination ; et puis, là-haut, l'Acropole, toujours belle dans son délabrement.
découpe sur Tazur d'un ciel sans nuage ses pans de murs croulants, ses colonnes tronquées, ses architraves disloquées.
La place est envahie par les tables et les chaises des cafés voisins : les groupes assis font comme des taches sombres sur la blancheur du sol poudreux ; tout le monde pérore et s'agite, et des politiciens, effrayants de verve, avec des gestes abondants, démolissent le ministère et refont la carte de la Turquie, tout en buvant des verres d'eau, tandis que de très vieux pallikares à barbe de neige, perdus dans des extases, fument lentement leur narghilé.
A partir de cette place, le terrain s'élève en pente douce du côté de l'Acropole, et l'on voit une foule pressée de petites masures blanches s'étager sur les flancs de la colline : c'est le quartier de la Plaka, refuge d'une population vague et interlope, composée d'Albanais et de Grecs de la pire espèce, lieux célèbres par leur saleté, sorte de cour des Miracles où la voirie est faite par les chiens errants et la police par les assassins.
Quand par aventure le voyageur s'égare dans ces lieux où rien ne lui rappelle la Grèce rêvée, il s'éloigne, craignant que la réalité ne chasse l'idéal. Mais j'aime le contraste qui se dégage de cette vie populacière et grouillante, à deux pas du repos éternel où dorment les ruines du passé ; aussi, lorsque je veux les revoir, je prends le chemin
CH. BALLY
de l'école, qui passe par la Plaka, et je vais, notant tous les détails de cette misère qui s'étale, jusqu'à ce que soudain ces images s'effacent devant les gradins croulants du théâtre de Bacchus ; et de ce tableau d'une modernité repoussante, l'antiquité ressort, en quelque façon, plus sublime
et plus pure.
Les maisons, assez espacées du côté de la basse ville, vont se resserrant et se rapetissant, à mesure qu'elles s'approchent de l'Acropole. On dirait, à voir cela de loin, des soldats montant pêle-mêle à l'assaut d'une place, et se serrant les uns les autres pour se donner du courage ; et les rues, sans trottoir, n'ayant pour pavé que le tapis de poussière que charrie le vent, percent au hasard la masse des murailles délabrées, tantôt zigzaguant sur la pente en lacets capricieux, tantôt montant dans une poussée brusque, ici étranglées entre deux maisons dont les balcons se touchent, pour s'élargir plus loin en un carrefour, semblables à ces torrents qui n'ont pas encore trouvé leur lit.
Les maisons, aux formes tourmentées, ont, en guise de toits, des terrasses où sèchent des lessives multicolores; et les murs, couverts jadis d'un enduit rose ou bleu de ciel, devaient avoir des airs pimpants et jeunes, avant que le temps et la saleté n'eussent revêtu de leur teinte uniforme tout ce bariolage. Plus haut, ce sont des cabanes
minuscules et titubantes, où bêtes et gens vivent dans une promiscuité familiale : sur le pas des portes des femmes très vieilles sont accroupies dans des poses résignées, ou bien de jeunes mères, la chevelure épandue, le visage labouré par la fièvre, allaitent leurs nourrissons et glapissent des injures aux mioches .qui barbottent dans le ruisseau voisin.
Ce peuple est misérable, mais il ne pense guère à ses guenilles, il ne connaît pas les détresses affolées des pauvres d'Occident, et Ton dirait que le soleil fond de sa bienfaisante chaleur toutes les haines, tous les fantômes de la faim. Ainsi, je connaissais une vieille femme nommée Cocona, qui blanchissait mon linge. Un jour, je la rencontre dans la rue : elle m'arrête, et, avec des gestes de mélodrame, me raconte que sa fille Ta mise à la porte, lasse de la nourrir, et que maintenant elle mange ce qu'on lui donne et va coucher, le soir, sous l'auvent des portes. Je lui demande ce que je peux faire pour elle ; elle réfléchit, puis : « Donne-moi, dit-elle, une décara pour mon tabac à priser. » Le socialisme, évidemment, perdrait ici sa peine.
...Maintenant, les rues, toujours plus raides, ont des tournants brusques, des surprises. Ici c'est une troupe de bambins aux cheveux bouclés, beaux comme des anges, et d'une uniforme
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saleté, qui dégringolent dans un nuage de poussière, avec des cris d'oiseaux de proie, et, par derrière, des caniches tiraillent leurs chemises, mal retenues dans des culottes trouées. Plus loin, un baudet, chargé de légumes, vient à notre rencontre, courbant une échine résignée, et trottant de son amble toujours égal. L'ânier, un Valaque hirsute et vêtu de peaux de chèvre, à califourchon sur l'extrême croupe de sa bête, derrière les bâts, laisse prendre ses jambes, et, par une sorte de gloussement continu, excite l'allure, de l'animal. Ou bien encore, c'est un pappas, en retard pour la messe, qui traverse la rue, voûté sous sa tunique rapiécée, et les femmes, en le voyant passer, invoquent la Panagia. Tout à côté, sur la porte de sa boutique, un bakali, les bras croisés, attend la pratique ; autour de lui, dans des corbeilles trop pleines, les oranges et les figues mêlent leurs fraîches senteurs ; mais, à l'arrière-plan, dans de grands plats où s'abattent les mouches par nuées, le caviar étale ses teintes livides ou sanguinolentes, et le fromage de Thessalie, blanc comme la neige, s'effrite dans des outres éventrées ; de l'intérieur arrive jusqu'à nous, avec le parfum des huiles rances, le bruit des fritures qui crépitent dans les poêles.
Maintenant, la ruelle, étranglée entre deux murailles, monte par un escalier scabreux, aux dalles disjointes: le soleM jette sur les murs des ombres brusques; la chaleur est suffocante. Des
mendiants à barbe blanche, beaux comme des modèles, affalés contre des bornes, tendent machinalement leurs mains tremblantes avec des gestes assoupis... Et tout à coup, au sommet de la rampe, nous nous trouvons en face d'une église grecque, noyée dans la cohue de ces constructions informes ; des cyprès l'abritent de leurs ombres grêles et s'élèvent d'un seul jet vers le ciel, comme pour suppléer au manque d'aspira^ tion des formes byzantines. Les murs de l'église, striés de jaune et de rouge, sont percés de petites fenêtres, et, à travers la porte entrebâillée, une odeur d'encens nous pénètre, laissant à peine distinguer au fond, sur l'autel, l'éclat pâle des bougies qui se reflète sur l'or des icônes. La psalmodie nasillarde des liturgies se mêle, dans l'air pur, au piaillement de la populace endimanchée, et des femmes, dessinant sous leur fichu noir des profils de sorcières, passent en marmottant des bouts de prières incomprises.
...Et nous montons encore ; déjà arrivent jusqu'à nous les plaintes vagues d'une flûte, que ponctuent les battements d'un tambour de foire. Sous une sorte d'auvent en planches, dans un nuage de poussière flottante, des hommes sont attablés, d'autres se pressent autour d'un groupe de danseurs dont les têtes, tour à tour, s'élèvent et disparaissent dans la houle des curieux. Il se fait là un vacarme de damnés. Des bakali ornés de l'invariable tablier à carreaux, les cheveux lus-
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très à la moelle de bœuf, montrent des visages louches où se reflètent des races diverses ; sortes d'Italiens mâtinés de corsaires du Levant, chez qui tout souvenir du type national est perdu ; et des voyous, dans Thabit cosmopolite de leur race, chantent paresseusement des airs populaires, avec des balancements de tout leur corps. Mais à deux pas de là des fustanelles s'étalent, ce sont des soldats de la garde, des ev^ones : voilà la Grèce, voilà Tavenir. Ces hommes font tache au milieu de la crapule : ils viennent du Pinde ou des montagnes de TArcadie, et, dans leur œil d'aigle, dans les lignes franches de leur profil, dans cet air de fierté et de force natives que respire toute leur personne, il y a encore quelque chose de ces Klephtes qui attendaient le Turc dans les embuscades, le pistolet au poing, et qui mouraient souriants dans les supplices ; voilà ceux qui feront revivre la Grèce, si elle est destinée à revivre.
L'un d'eux conduit la danse. Le daoudi, au son aigrelet comme le vagissement d'un enfant, joue une mélodie orientale, écho afl'aibli des danses du sérail, air rempli de mollesse et d'aspirations découragées; et le syrto (c'est le nom de cette danse) se déroule en courbes capricieuses, les hommes se tenant par la main ou par les coins de leur mouchoir, pour être plus libres dans leurs mouvements. Le coryphée donne le signal, suivi de toute la troupe ; il tient le torse élevé, et il y a
dans son pas, qui tour à tour avance et recule, quelque chose de la prudence qui flaire un danger. Mais peu à peu il s'anime, son bras gauche s'élève au-dessus de sa tête dans un geste provocateur, et les tsaroukhia rouges de tous les danseurs s'agitent sur ses traces ; les visages s'empourprent, on voit rouler des yeux terribles, la musique accélère son mouvement, et bientôt, dans un nuage de poussière toujours plus dense, on ne distingue que des pirouettes, des corps qui se lancent et reculent, des bras qui s'élèvent en arc ; et des cris rauques, aigus, sortent de toutes les poitrines ; mais peu à peu l'agitation diminue, la mesure se ralentit et la file des fustanelles blanches ondoie de la même allure lente et majestueuse.
Cette danse n'est pas ici dans son cadre : il faut la voir se dérouler au sein même de la nature, dansles gorges du Parnès, autour des « khani » solitaires, ou bien à Mégare, sur la plage où se meurt le flot bleu, sous la splendeur du ciel
profond.
Tout à coup les maisons cessent : nous sommes en face des talus de l'Acropole, que le printemps recouvre d'une verdure éphémère. Les chèvres y broutent de rares brins d'herbe, grimpant jusqu'à la grotte de Pan, un trou sombre sur le flanc de la colline. Et, là-bas, l'Aréopage arrondit sa croupe dénudée, où quelques mégères
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tricotent en surveillant des haillons qui sèchent. C'est ici la limite de la ville moderne. En nous retournant, nous apercevons, dans la splendeur de ses marbres et la blancheur de ses terrasses, Athènes, étendue sous Tardente caresse du soleil ; la Plaka, semblable à une marée tumultueuse, monte vers nous, envahissant les flancs de TAcropole, et la rumeur de la vie arrive jusqu'à nous dans un écho aff"aibli. Mais la horde pressée de ces masures se dresse brusquement devant les ruines du théâtre de Bacchus, comme si ces vestiges d'un passé inviolable les arrêtaient dans leur course envahissante.
La dernière cabane, plus modeste, plus chancelante que les autres, semble se pencher sur les ruines et y chercher un appui pour sa caducité. Je me souviens qu'un jour, errant dans le voisinage de cette masure, j'entendis en sortir un chant triste et doux : la voix était jeune et semblait s'accompagner de la cadence d'un métier de tisserand. Et, involontairement, je me souvins des vers d'Homère où Ulysse, arrivant à la maison de Circé, entend la magicienne chanter de sa voix harmonieuse, tandis que ses doigts parcourent une toile délicate semblable aux ouvrages des immortels. La porte était entr'ouverte, j'entrai. Au milieu de la pièce unique, une vieille, assise devant un métier rudimentaire, faisait couler la navette d'une main tremblante ; dans une encoignure, une grande fille brune.
aux cheveux bouclés comme ceux des bohémiennes, filait; au bruit de mes pas le métier et le fuseau s'arrêtèrent, et la voix de Circé s'évanouit. Je m'excusai, prétextant la fatigue et la chaleur du jour. Un quart d'heure après (c'est ainsi que cela se passe en Grèce), nous étions des amis inséparables, et la vieille me racontait son histoire. Elle venait de Crète ; les Turcs, là-bas, lui avaient tué son mari et ses fils dans les guérillas ; et alors, fuyant les ruines de sa patrie, seule, sans appui, elle s'était embarquée pour la Grèce, cette terre promise de tous les Hellènes asservis. Et maintenant dans ce coin perdu, à deux pas de ces ruines qui lui en rappelaient d'autres plus lugubres, elle travaillait solitairement, endormie par la cadence ininterrompue du métier et la triste musique des souvenirs.
Je me souviens aussi que parfois, très tard dans les nuits de mai, je gravissais les ruelles de la Plaka : le quartier était déjà assoupi, il y régnait un silence d'ombres ; seuls, les chiens errants passaient, cherchant leur proie, et là-haut une chouette, nichée dans quelque ruine, jetait son cri lugubre dans la nuit. Mais à la dernière maison, en face du théâtre en ruine, c'était comme une féerie. La lune, glissant entre les colonnes du Parthénon, épandait sa clarté laiteuse sur les gradins croulants, fondant toutes les cassures, tous les angles dans une mystérieuse harmonie. Puis, tout là-bas, entre deux collines, du
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côté de Phalère, elle agitait d'innombrables paillettes d'argent sur la mer endormie, tandis qu'à deux pas, dans les rosiers du jardin royal, un invisible rossignol chantait; et c'étaient des délires de trilles, des roulades folles, puis des extases amoureuses sur un seul trait, comme des pâmoisons. Alors, dans cette fête triomphante et douce de la nature, ces ruines m'apparaissaient comme une immense nécropole, sous laquelle l'antiquité dormait à jamais. Je me disais que nous ne l'avions jamais pu saisir dans sa vie mystérieuse, et que maintenant, emportés dans le tourbillon de notre hideuse vie moderne, sans foi, sans poésie, sans amour, nous l'avions perdue irrémissiblement, et que plus jamais nous n'irions rêver du vrai et du beau dans les bosquets de l'Académie ou sous les platanes de l'Ilissus. Et, le cœur serré, je revenais lentement par les ruelles du quartier endormi...
Ch. Bally.
Les TDécapités d'cAmboise.
Les rues étaient coulantes de sang et tapissées de corps morts.
R. DE LA Planche.
C'est l'an de grâce mil cinq cent soixante. Amboise Resplendit au soleil, et, comme une turquoise, Le ciel est bleu. La Loire à travers la cité Murmure. Des oiseaux tachent l'immensité :
D'autres volent autour du château qui domine L'amas des toits, et qui, paré de balsamine, Semble un panache sur le casque d'un soudard. La ville est en rumeur. Tout un peuple criard Pêle-mêle s'agite, envahit chaque rue; Carrefours, berges, ponts regorgent; on se rue. Heurtant, geignant, poussant, les yeux écarquillés, Estafiers et bourgeois, manants dépenaillés. Prévôts rogues, prélats à la trogne fleurie, Jésuites, catins sentant la goinfrerie.
Italiens musqués, l'œil pervers, arrogants. Faisant la belle main et mordillant leurs gants, Dames à jupe raide, écoutant des fadaises. Seigneurs caracolant à l'entour de leurs chaises. Habillés de velours, de soie ou de draps d'or. Valets fiers, en rupture humble de corridor. Traînant les pieds, les bras ballants, hochant la tête, Prêts à jeter aux gueux une abjecte épithète : C'est un troupeau pareil à quelque tourbillon De possédés fuyant devant un goupillon.
Et ça va se parquer sur la place publique Qu'inonde le soleil de sa lumière oblique. Pour avoir, ô stupeur ! le spectacle brutal D'un chouquet de bourreau, sanglant comme un étal...
Dans les groupes compacts, tout à coup le bruit tombe. Plus de pas, plus de voix, un silence de tombe. Les seigneurs condamnés ont paru. Deux à deux. Calmes et le front haut, regardant devant eux Le bloc, le coutelas d'acier hors de sa gaine, Ils approchent sans peur, sans bravade ni haine. Et, fervents, pleins d'amour, à côté du billot. Entonnent à voix forte un psaume deMarot:
Dieu nous soit doux et favorable, Nous bénissant par sa bonté; Et de son visage adorable Nous fasse luire la clarté.
Le premier dit: « Je meurs innocent et victime Des ennemis du roi. Ma cause est légitime. Dieu m'ait en son giron ! »
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Le couperet massif Rapidement s'abat, et du tronc convulsif Sort un jet écarlate. Et la foule attroupée Se hausse pour mieux voir cette tête coupée. Un autre vient, un autre, encor d'autres; du sang, Encor du sang, du sang toujours, éclaboussant Le sol et les geôliers ; sur le pavé qui fume S'étale avec lenteur une effroyable écume. Le bourreau de son front éponge la sueur, Mais la hache toujours s'abat : une lueur. Un coup sourd, un cadavre. Une odeur de tuerie, Acre comme l'odeur d'une mare tarie.
Infecte l'air vernal, où bientôt un seul chant Glisse, frêle, suprême et lugubre, et touchant :
Dieu, tu nous as mis à l'épreuve Et tu nous as examinés; Comme l'argent que l'on épreuve Par le feu, nous as affinés.
Le greffier, un rigide et sinistre colosse.
Hurle : « Louis, baron de Castelnau-Chalosse,
Atteint et convaincu de lèse-majesté. »
Castelnau, l'œil au ciel, tout vêtu de clarté
Par la splendeur du jour, semble sortir d'un rêve.
Il marche, et sur le bloc met la main, puis la lève,
Sanglante, vers la cour et vers le dais royal,
Et la tristesse alors voile son front loyal.
Il regarde François environné d'épées,
Catherine au milieu de ses dames groupées.
Et Marie appuyée à de profonds coussins.
Les Guise — cardinal et duc — ses assassins.
Le pompeux apparat des tentures de soie.
Et le flot bigarré, qui frissonne et chatoie,
Des plumes, des pourpoints, des toques, des joyaux,
Et le nonce papal près des bouffons royaux.
Il regarde, et plus fier :
« J'ai haï l'imposture, Sire, et. n'ai sur le cœur ni dol ni forfaiture. Vous êtes maître ici, comme mon poing est poing; Vous l'avez oublié, nous ne l'oublions point.
Ecoutez : c'est votre oncle et celui de la reine,
Duc de Guise et d'Elbeuf, prince aîné de Lorraine,
Votre amé conseiller, et c'est son frère aussi,
Le rouge cardinal, que sans peur ni merci
Nous avons, mais en vain, menacés de l'épée.
Le sceptre est asservi, la puissance usurpée.
Et l'on voit suspendus au gibet des larrons.
Sire, vos vieux soldats, vos comtes, vos barons,
Qui vous voulaient pareil à l'arbre dont les branches,
Fières de leur verdure et de leurs vigueurs franches.
Etendent puissamment leur feuillage léger,
Où vient languir la brise et l'oiseau voltiger.
— Nous sommes de l'ivraie et nous étouffons l'orge! —
Qui l'ose soutenir a menti par la gorge.
Dans mon cœur sans remords, c'est un sang pur qui bout.
Et cet aveu, je crois, peut se faire debout.
Je vous aurais voulu seul justicier, seul maître.
Non pas serf des Lorrains, et de vous-même traître,
Roi qui fût vraiment roi, — j'eus cure de cela.
Sire, je n'ai voulu rien autre et me voilà! »
Et tandis qu'il parlait, comme une lame nue. L'occident flamboyait tout entier. Dans la nue, Plus élargi toujours, un flux incandescent Déferlait.
L'air paraît maintenant teint de sang.
Comme une plaine un jour de carnage terrible; Et le soleil, semblable à quelque tête horrible Que souillent des caillots encor chauds, tombe, ayant Avec sa face rouge un aspect effrayant. « Grâce pour le dernier! » clame la foule lasse Ou prise de pitié peut-être : « Grâce!... Grâce!... » Castelnau voit d'en haut cette houleuse mer De gens, de bras levés, et, le sourire amer, Triste mais résolu, devant le bloc infâme Il s'agenouille et choit, ayant rendu son âme.
Louis AVENNIER.
DANIEL BAUD-BOVY l5
T)e la montagne.
Aeschi.
^7^fS^<
ANDis que Torage s'apaisait, s'en allait vers rOuest, assombrissant la plaine et le lac, et la silhouette de la vieille ville illustrée par Straettlingen, le « minnesinger », nous nous sommes assis sur la galerie neuve, où Ton respire une gaie odeur de résine, et qui ombrage un poirier d'espalier; nous étions doucement heureux, souriants à demi, et câlinés, pour ainsi dire, par cette après-dînée d'été, si voilée encore de brume, d'un ensoleillement si muet qu'on l'aurait pu croire d'automne.
Bientôt nous entendîmes notre horloge à poids tinter, sans hâte et par cinq fois, dans sa gaîne enluminée, — et ses dernières vibrations s'éteignaient à peine que la pendule de la salle à manger, d'un son plus ténu, avec je ne sais quoi de plus aristocratique et de plus féminin, annonçait l'heure, elle aussi. Nous nous mîmes à sourire davantage, la pensée occupée d'auberges au plafond bas et noirci, dont la légende de Tell ou de Geneviève de Brabant endimanché les murs ; de pavillons « régence » tout dorés et satinés, tout pétillants d'un cristallin bruit de coupes...
l6 GENÈVE LITTÉRAIRE
Puis, à son tour, à coups distants et sonores, la cloche, la cloche enjolivée de figures saintes, se prit à sonner dans le clocher construit par Bertha, la bonne reine qui filait au trot de sa mule ; elle sonna d'abord — tu t'en souviens, n'est-ce pas, puisque ce fut si peu de jours avant ton départ? — les uns après les autres, en les répétant, tous les quarts de l'heure, ensuite l'heure elle-même, et, s'étant tue un assez long temps, à grandes volées solennelles, elle fêta, nous supposâmes, unbaptêmeou des fiançailles...
Comme si des ondes mystérieuses plissaient l'air et frôlaient les prés, les leviers d'or des graminées se courbèrent et se redressèrent tour à tour...
Des corbeaux effarouchés s'envolèrent du vieux noyer qui les abritait à l'accoutumée, et, jetant leur croassement, traversèrent procession nellement la bande de ciel qui nous était visible...
Et les mailles de la gaze humide qui recouvrait la clématite se rompirent de feuille en fleur, perle à perle...
Alors, tu me récitas, de ta voix pâlie et berceuse, la traduction que tu fis des strophes peintes sur les murailles du promenoir à colonnade de la Chartreuse fondée par le minnesinger ; alors, de ta voix lente et harmonieuse, tu me récitas ces strophes anciennes :
— Le chantre de Strasttligen a bâti cette demeure; ayant glorieusement fait ses preuves en amour comme en guerre,