‹ Genève litteraire contemporaineChapitre 3 sur 61 · J. BLANCHARD I · texte numérisé non relu

J. BLANCHARD I

il était le bienvenu des dames et des chevaliers ; il tenait en grand honneur les chansons et le vin, et il affronta sans couardise les tempêtes de la vie.

— Ensuite, la veuve de Kranchtal hérita le manoir; elle pleura son époux quarante années, semant la concorde, les aumônes et soulageant les maux dans toute la contrée ; nulle ombre n'obscurcit ses bonnes œuvres. Dame Anna, qui avait gloire acquis par ses richesses et sa charité, fut, en reconnaissance, nommée la Mère du pays.

— Et, quand l'on comptait l'an mil quatre cent et quarante, une petite cloche plaintive et sourde appelait ici, à l'autel, les pieux chartreux pour y dire messe et vêpres ; le « mémento » seul retentissait sur leurs lèvres blanches, mais leur esprit soupirait après le « requiem » céleste...

J^avais à f écouter tant de contentement discret, que je fus presque irrité de cette phrase soudain suspendue ; mais, ayant tourné ma vue du côté où si triste, tu te tenais, le visage entre les mains, j'entendis, hélas ! — comme toi — s'affaiblir par la campagne Técho d'une plainte passée...

Daniel Baud-Bovy.

Cessation de commerce,

Pendant ses études de médecine, le Docteur Paul Farnier s'est épris d'une de ses camarades, Lucy Wittington. Celleci, douée d'une persévérance américaine, travaille avec acharnement, sans prêter aucune attention aux langoureux états d'âme du jeune médecin, — jusqu'au jour où elle

l8 GENÈVE LITTÉRAIRE

découvre qu'il peut lui être très utile pour un Traité des Maladies de la peau, qu'elle doit publier. Désormais il sera son collaborateur.

^^-^ANS un hameau situé à quelque dis-

tance de la ville, Paul découvrit un jour une femme atteinte d'un énorme éléphantiasis de la jambe, — et proposa à Lucy de composer une planche d'après ce modèle. Par un bel après-midi d'août, ils se mirent en route pour aller étudier l'éléphantiasis, qui habitait une masure au bord d'une mare solitaire peuplée de canards. Ils entrèrent dans la cabane; la brusque transition de la lumière à l'obscurité leur permit à peine de distinguer un paquet de chiffons bariolés, qui exhalait une odeur d'eaude-vie frelatée : c'était la malade. Dès qu'elle connut le motif de cette visite, — surtout dès que Paul lui eut glissé dans la main une pièce de monnaie, elle se montra toute disposée à laisser faire le portrait de sa jambe. Elle s'installa sur le seuil, le corps dans l'ombre, la jambe nue bien éclairée; Farnier s'assit sur un bloc de pierre, à l'abri d'une vigne, qui grimpait sur des poteaux vermoulus et formait un rideau de verdure. Lucy, debout près de lui, protégée par son parasol, donnait son avis sur les caractères essentiels que le peintre aurait à souligner. Assurément, le phénomène était rare: il eût été difficile de rencontrer un contraste plus violent

J. BLANCHARD IQ

que celui de ce pied livide, monstrueux, et du corps amaigri, du visage blafard, profondément ravagé. Le nez seul avait un air de parenté avec le membre malade : saillant, envahissant, violacé, orné d'éminences rutilantes, il indiquait clairement les origines de cette misère.

Les canards avaient abandonné Tétang pour se réunir en un groupe attentif, non loin du peintre. Tandis qu'à demi-voix ils échangeaient leurs remarques, Taquarelle avançait rapidement; encore quelques touches par-ci, par-là, — et elle serait à point. Lucy procédait à un interrogatoire sévère en prenant des notes ; la vieille, somnolente, répondait d'une voix rauque, hésitante :

— Faut pas croire, ma bonne dame, que c'est par la boisson que ça m'est venu !

Son travail terminé, Paul leva les yeux vers sa compagne : au travers de la treille, quelques rayons de soleil filtraient sur la jeune fille impassible ; durant quelques minutes, il la contempla silencieusement, puis reprit son pmceau.

— Jamais de vin ! oh ! non — on est si pauvre chez nous !...

Les canards protestèrent par quelques exclamations narquoises. Lucy continuait, sans soupçonner que l'aquarelle fût achevée. Cependant le docteur peignait encore avec un entrain, un enthousiasme croissants.

— Quelques petits verres seulement, ma bonne dame... et pas bien souvent.

A cette affirmation, le chœur des canards se récria bruyamment, et se dispersa sur les eaux vertes de la mare.

Enfin, l'histoire de la malade était rédigée; Lucy regarda sa montre.

— Sept heures! dit-elle, je me suis oubliée. — Comment? vous aviez presque fini, et maintenant vous retouchez encore? — Prenez vos couleurs, et partons.

Ils s'en allèrent le long des grandes haies qui tamisaient les lueurs du soleil couchant. Lucy, les sourcils froncés, hâtait le pas ; le charme du paysage ne la distrayait certainement pas de ses préoccupations scientifiques. Le docteur cheminait lentement, rêvant, s'efïorçant de prolonger le moment présent.

— Montrez-moi donc votre aquarelle, je ne l'ai pas vue terminée.

Il lui donna la feuille, où s'étalait, fidèlement reproduite, la jambe hideuse; — mais, dans l'un des angles, il avait ébauché à la hâte le profil de la jeune fille se détachant lumineux sur le feuillage de la vigne. En quelques coups de pinceau, il avait su rendre la fierté, la grâce singulière qui caractérisaient sa physionomie.

— Pas mal! s'écria-t-elle,... réellement,... pas mal du tout,... frappant de vérité!...

— Vous trouvez?

— Oui,... cette peau tendue, ces marbrures rougeâtres, ces boursouflures de l'épiderme...

Page 1