LES PIGEONS DE SAINT-PAUL
Il était une heure, la chaleur du commencement de juin accablait; à peine si au souffle de l'air ou au passage des voitures, la poussière se soulevait de l'épais tapis jaunâtre qu'elle formait malgré les fréquents arrosages
Une mélancolique promenade que celle qui entoure l'église de Saint-Paul, faite d'un ancien cimetière, dont elle gardait le nom de church yard, et où se trouvaient encore quelques pierres tombales cachées sous les bosquets et les lierres ! Le calme y était étrange; beaucoup de monde sur les bancs, sur les chaises; des ouvriers, des employés subalternes, des misérables y prenaient leur repas, tous gens tranquilles, alourdis par
Tair brûlant, écrasés par leur travail; des épaules glissant sur les dossiers, des torses penchés languissamment par le sommeil dans les postures les plus incommodes, des chapeaux l'aile baissée jusqu'au nez, des mains elles-mêmes mal assurées, soutenant des têtes clochantes de fatigue, et les plus accablés dormant profondément, la bouche béante, le visage en plein soleil, les jambes étendues au travers des allées. Si peu de bruit autour de ces repos bien gagnés que l'orgue tout voisin y planait en sons graves; toujours quelque service en musique ou des répétitions de chant en prévision des fêtes, de lents accords accompagnant les chœurs; et ces calmes mélodies religieuses, traversant les vieux murs, surprenaient, entendues là, tandis que tout autour, immédiatement au delà de la grille du jardin, la City fourmillante retentissait d'agitation, les camions fracassant les pavés, les attelages pressés entre les véhicules piétinant sur place en masses confuses et tapageuses.
De vieux arbres, des buissons fleuris, d'étroites pelouses bordées d'arceaux de fer, des platesbandes de jacinthes tardives, une véritable oasis dans le bruit, cet enclos de Saint-Paul, où une troupe de pigeons se promenaient tranquilles, enflant leur gorge rose, dressant leur huppe, traînant leur queue sur le sable ratissé, et picorant les miettes des dîners entre les jambes des dormeurs.
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Ces familiers volatiles circulaient avec un calme imperturbable, sans effarement pour le vacarme d'alentour, se sentant en sûreté, bien chez eux. Et de fait, n'y sont-ils pas par droit d'ancienneté depuis des siècles et des siècles qu'ils nichent autour de la vaste coupole, dans les clochetons découpés, dans les recoins de la toiture, sous les fouillures des ornements? On ignore l'époque où ils élurent si singulièrement domicile au milieu même du tumulte, mais leur présence en cet endroit est déjà consacrée dans les archives de la cathédrale, par un édit de Ralph de Baldock, évêque de Londres, vers 1295, qui défend qu'on abatte les pigeons, soit à l'arc, soit à la fronde, dans tout le voisinage de la basilique. Aussi, usant de ce vieux privilège, qui, par extraordinaire, ne semble pas avoir été aboli depuis lors, il faut voir cette sécurité, cette hardiesse des oiseaux, becquetant dans les mains, se perchant sur les épaules; puis, soudain, sans raison apparente, dans un tourbillon d'ailes qui s'ouvrent, de plumes qui s'ébouriff'ent, toute la troupe qui prend son vol ensemble, décrit la même courbe et paraît se coller contre la muraille, la pénétrer peu à peu en se cachant derrière les sculptures, en se glissant entre les feuillages découpés dans la pierre, en se réfugiant tout en haut du fronton, jusque dans la barbe des trois apôtres aux gestes solennels, qui découpent en plein ciel leur silhouette grise de fumée. A peine si un œil vif.
si une huppe retroussée se laisse voir alors entre les chapitaux des colonnes, dans l'enchevêtrement des guirlandes; parfois un roucoulement, une poursuite effarée, puis attirés par quelques graines répandues, de nouveau les volatiles s'abattent d'un seul coup au milieu du jardin, se perchent sur la fontaine de marbre rouge, se baignent dans ses deux bassins superposés en s'éclaboussant les uns les autres.
(Le plus beau temps de la vie.)
Louis Guéry.
La tentation de Louïsette
ouiSETTE aimait beaucoup ses grandsparents. Un de ses bonheurs était de passer les vacances avec eux, dans leur petite campagne au bord du lac. «.
Ce jour-là, Louisette venait d'avoir un grand chagrin. Son père lui avait dit, le matin, pendant le déjeuner :
— Petite, tu n'iras pas à Morges, cette année; grand'maman est malade, et fait dire qu'elle ne peut pas te recevoir à présent.
Ne pas aller à Morges ! L'enfant resta atterrée. Depuis de longs mois, luisait à ses yeux la vision radieuse de ce bienheureux temps de paix et de liberté; et puis, elle n'oubliait pas non plus les
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tendres caresses du grand-père, pour qui sa Lison était ce qu'il avait de plus précieux au monde.
Il faut dire qu'à la maison la fillette vivait dans une atmosphère bien différente.
Ici, elle pleurait souvent à l'ouïe de scènes de violence, suivies d'accès de larmes de sa pauvre mère, tandis que, là-bas, ses oreilles ne percevaient que des paroles de bienveillance et d'amour. Aussi aurait-elle voulu retenir ces radieuses journées de vacances qui s'enfuyaient si vite.
Le soir du même jour où son père lui avait transmis la fâcheuse nouvelle, Louisette se hâta de revenir de l'école. Qu'avait-elle donc de si pressé à faire ? La voilà, sortant d'une jolie papeterie une feuille de papier à lettres bleu de ciel, ornée d'une marguerite si naturelle, qu'on aurait voulu la cueillir. De sa grosse écriture bien ronde, bien appuyée, la fillette commença:
« Cher, cher grand-papa, »
Et chaque fois que la porte s'ouvrait, elle tressaillait, et cachait sous un cahier la belle feuille bleue, au grand risque de la couvrir de taches d'encre. Heureusement que son petit frère seul pénétrait ainsi dans la chambre; occupé de son merveilleux cerf-volant aux couleurs fédérales, auquel il ne manquait que la queue, il avait autre chose en tête, vraiment, que les occupations de sa grande sœur.
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La lettre achevée, il fallut songer à l'adresse. Ce n'était pas une petite affaire. Louisette craignait tant de perdre de la place sur l'enveloppe, qu'elle commença trop haut, et que le mot « Morges» se trouva au beau milieu.
Maintenant, le timbre ! car, sans ce petit morceau de papier rose, la lettre n'arriverait pas à sa destination. Après tant de peine, quel malheur si le projet allait échouer!
Serait-ce mal de prendre, pour acheter ce timbre, deux sous dans sa tirelire ? La tendre petite conscience se le demandait avec angoisse dans le silence de la nuit. Cet argent était bien à elle, pourtant; économisé sou par sou, depuis des mois, pour acheter des étrennes à toute la famille. Dix centimes de moins ne ferait pas une grande différence, et puis le nouvel-an était encore si loin!
A l'école du dimanche, la semaine précédente, Louisette avait entendu le pasteur déclarer que les enfants ne devaient jamais rien cacher à leurs parents. Mais c'était si difficile ! Le pasteur ne savait pas, sans doute, comme Louisette tremblait, quand le père prenait sa grosse voix. Et sa mère, si fatiguée, si usée par la vie, lui répondait toujours, au moment des confidences :
— Bien, bien, enfant, je n'ai pas le temps de t'écouter.
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Quand le sommeil vint enfin fermer les paupières de la petite fille, elle était tout à fait décidée.
Combien les jours lui parurent longs qui suivirent le grand événement! Depuis l'instant où, respirant à peine, elle s'était dressée sur la pointe des pieds, et avait laissé tomber l'enveloppe dans la grande boîte noire, il semblait à Louisette que des mois s'étaient écoulés. Que de lettres il v avait dans cette boîte ! Pourvu que le facteur n'aille pas oublier la sienne!
Enfin, un soir, pendant le souper, l'enfant aperçut, dans la main de son père, une enveloppe portant le timbre bien connu. Le cœur lui battait bien fort, pauvre petite coupable ! lorsqu'elle entendit ces mots:
— Il paraît que ton grand-père a changé d'idée. Il m'écrit pour t'inviter à passer, comme à l'ordinaire, tes congés chez lui. Peut-être grand' maman va-t-elle mieux? C'est singulier tout de même !
La fillette était bien rouge; le remords paralysait dans son cœur la joie du succès. Que dirait papa s'il apprenait, un jour, la vraie raison de ce changement si extraordinaire ?
Le soleil de juillet brillait gaîment sur le
lac; il faisait étinceler les petites vagues bleues. De temps en temps, un poisson argenté donnait un coup de nageoire, arrivait à la surface, et Louisette, penchée sur le rebord du bateau à vapeur, était persuadée qu'il montait pour la regarder.
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« Morges ! Morges! » crie une voix forte.
L'enfant oublie les poissons, et ses regards cherchent sur le débarcadère une forme bien connue.
Voilà le vieux grand-père, vêtu de son paletot gris, le même, hiver et été ; elle le reconnaîtrait entre mille. D'un bond, elle franchit la planche et s'élance dans les bras du vieillard.
— Alors! tu ne pouvais pas te passer de Morges, cette année, ma chérie?
L'aïeul caresse doucement la joue de l'enfant et s'étonna de la sentir couverte de larmes.
— Comment! des larmes? lorsqu'on vient passer six semaines avec moi !
— Ce n'est pas pour cela ; c'est à cause de la lettre, sanglote la petite fille.
— Oui ! oui ! je comprends. N'en parlons plus ; je suis trop content d'avoir ma chérie pour moi tout seul. Je ne veux pas la retrouver changée en fontaine. Vite, allons à la maison.
Grand'maman, étendue sur le sofa, se déclare beaucoup mieux, en pleine convalescence. Si Louisette est raisonnable et sait se tirer d'affaire, tout marchera comme sur des roulettes.
— Viens-tu avec moi, petite? demande le vieillard, après le repas.
Depuis trente ans, au moins, il fait sa « coiistitutionnelle » à la même heure, le long du même chemin. C'est un si joli chemin, suivant le bord du lac, et ombragé de vieux arbres dont les ra-
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cines plongent dans Teau ! De temps en temps, la fillette franchit une flaque laissée par les vagues, qui montent haut, bien haut, quand souffle la bise. Voici le bois charmant, tapissé de mousse, sous laquelle se cachent modestement les fraises, rougies par le soleil de juillet.
— Est-ce que je pourrai inviter Julia, grandpère?
— Ah! ah! je m'attendais à cette question. Ton amie de cœur te manque, naturellement. Ce n'est pas le pauvre grand-père qui pourrait la remplacer.
— Oh! grand-père! tu sais bien que...
— Oui, je sais, ma Lison. Tu peux dire à ton inséparable de venir te trouver demain aprèsmidi. Grand'maman découvrira bien dans ses armoires quelques friandises pour la dînette.
Julia et Louisette s'aimaient tendrement, en efl'et. Quels transports de joie, quelles chaudes caresses, lorsqu'elles se retrouvaient enfin après une longue, longue année de séparation !
Le soir même, l'mvitation fut faite, et, naturellement, acceptée avec bonheur.
Tout près de la maison s'élevait un joli pavillon s'ouvrant sur l'eau. Trois ou quatre marches conduisaient à la surface, marches moussues, verdâtres, usées par les flots et si glissantes, que défense était faite aux petites filles de s'y aventurer.
Sur la table du pavillon elles avaient arrangé
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les tasses du ménage, des tasses blanches à filet or, les mêmes qui servaient autrefois à grand' maman lorsqu'elle était toute petite. Du pain et du lait sucré, mijotant dans une casserole, sur un fourneau microscopique, composaient le plat de résistance du festin. Les enfants préféraient cette panade à toute autre friandise.
— Ote la casserole avant qu'il y ait de la peau sur le lait, supplia Julia. Tu sais que je la déteste !
— Moi, j'adore la peau, s'écria son amie.
— On n'adore pas la peau, on adore Dieu! déclara Julia d'un ton d'oracle.
Le festin achevé :
— Lavons les assiettes et les tasses dans le lac, proposa une des enfants. En les frottant bien, nous les rendrons propres !
Aussitôt dit, aussitôt fait. L'ouvrage était fatigant; il fallait tant se baisser pour atteindre l'eau et rester si longtemps dans cette posture que Louisette prétendit avoir le dos tout courbaturé.
Oubliant la défense si souvent répétée, elle descend une marche, puis deux, et, tout à coup, pousse un cri aigu en se sentant glisser sur les pierres moussues.
Julia crie aussi et cache son visage avec ses deux mains pour ne pas voir son amie disparaître au fond de l'eau. Puis, toujours criant, elle se précipite du côté de la maison.
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Quelques instants après, Louisette, pâle, ruisselante, se trouve dans les bras de son grandpère, aussi mouillé qu'elle et plus bouleversé encore. Lui, le plus fort nageur de son temps, n'a pas oublié, malgré son âge, ses prouesses d'antan. Saisir l'enfant, la ramener sur le bord, n'est qu'un jeu pour ses bras vigoureux.
— Il ne faut rien dire à grand'maman de cette aventure, cela pourrait l'agiter, remarquet-il en portant, avec précaution, Louisette dans sa chambre. Je vais te mettre au lit; ensuite tu boiras une tasse de thé bouillant pour te réchauffer.
Avec une tendresse touchante, les mains ridées bordent le petit lit blanc et arrangent le grand oreiller.
— Remercie le bon Dieu, ma chérie, tu as été bien près de la mort aujourd'hui, dit le vieillard d'une voix tremblante.
— Oui, grand-père; quelle peur j'ai eue quand j'ai senti l'eau se refermer sur ma tête! J'ai pensé à la lettre que je t'avais envoyée sans permission. Crois-tu que le bon Dieu voulait me punir?
— Je ne sais pas. Peut-être t'avertissait-Il par ce moyen, qu'il aime les lèvres franches et les cœurs droits, ma chérie.
— Et mon chapeau, grand-père? J'ai perdu mon chapeau!
Deux jours après, le chapeau en question fut
rapporté par un paysan, qui Tavait trouvé accroché aux branches d'un vieux saule. On le mit sécher sur un piquet, ce qui lui donna un faux air tyrolien des plus risibles. Louisette ne put jamais le remettre.
Bien des années après cette aventure, quand le bon grand-père fut couché, pour toujours, dans le paisible cimetière, la jeune fille revoyait encore, en frissonnant, ce moment terrible où les vagues bleues lui avaient caché le ciel. Alors, elle croyait entendre la voix grave du vieillard répéter comme autrefois :
« Dieu aime les lèvres franches et les cœurs droits, ma chérie. »
F. GUILLERMET.
Genève.
Stamboul où gîte
Ce dieu-chef Le Kief, Gros sybarite Que rien n'irrite, Rien n'excite;
Ton soleil
Sollicite
Le sommeil;
Il m'ennuie Plus que la pluie Et le ciel gris De mon pays.
EMILE JULLIARD l85
O Genève,
Où s'élève
Mon toit,
Je rêve
Sans trêve
A toi !
Mon âme
Réclame
Son nid
Béni;
Salève,
Qui lève
Son gros
Bon dos
De phoque,
Provoque
Mes désirs, Mes souvenirs Et mes soupirs.
Saint-Pierre, D'où monte aux cieux
La prière. S'éclaire A mes yeux
De feux
Radieux.
La lumière.
En flots joyeux.
Sur la pierre
Du Niton
Etincelle
Et ruisselle.
Le clocheton Du petit pont
Me montre.
Quand vient le tard,
Sa montre Au teint blafard.
Livide emblème.
Où se peint, blême,
La face même
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Du temps qui fuit.
Le lac luit Et sourit Dans sa coupe Au bord fleuri; Une troupe De canots Se découpe Sur ses flots.
Les cygnes, Le longs des quais, Me font des signes Coquets; Ma main leur jette Mainte miette De galette Et de croquets, Qu'ils attrapent Le bec en l'air.
Et qu'il happent Comme un éclair.
La tour de l'Ile, Tranquille Asile De bien des nids.
Dort sur ses lits
De pilotis ; Le Rhône agile Chante ses doux Glouglous Et file Au rendez-vous Qu'amoureuse De ses attraits, L'Arve houleuse Lui donne auprès De la Bâtie, Sans modestie Ni pruderie.