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pur, plus limpide, d'une transparence incomparable ; la neige révèle plus entièrement le dessin intime des corps, elle accentue sur le flanc des rochers une foule de détails charmants qui demeurent inaperçus pendant l'été, elle leur donne une expression plus sévère, mais délicieuse quand même.
Et puis, on voit mieux les objets, le soleil semble gagner en intensité lumineuse ce qu'il perd en chaleur et en durée. Le regard, moins accoutumé à cette blancheur neigeuse qu'aux mille nuances estivales, s'arrête avec plus de complaisance à toutes les singularités du spectacle, il s'étonne des moindres contrastes, et, plus minutieux dans son observation, parce qu'il en est moins distrait, il analyse avec plus de précision la physionomie vraie de la nature.
Elle est sans vie, la nature, en ce jour de lumière froide! Et sous les reflets lustrés du vaste tapis de neige dorment les créatures. Elles sont là dessous, invisibles, immobiles, attendant, engourdies dans une lourde torpeur, le joyeux réveil du printemps. Aussi un morne silence domine-t-il toute la scène. On n'entend aucun chant, aucun appel sortir des forêts voisines. La voix grêle et frissonnante du ruisseau qui descend par saccades à travers les multiples détours du chemin, retentit seule dans les airs avec le souffle qui passe entre les rameaux desséchés. Et dans l'universel silence, ces murmures prennent des
tonalités étranges, très douces, perceptibles seulement à cause de la grande aptitude à entendre que nous laisse le repos des êtres. On dirait qu'un dernier soupir de vie s'exhale de ce silence de néant.
Comme il nous paraît joli et transfiguré ce petit ruisseau, lorsque tout à coup, au dernier tournant de la route, à travers une échancrure de rocher, un rayon de soleil se fraye un passage et nous envoie, réfracté par mille cristaux de glace, un long cône de lumière spectrale, dans lequel se dissipent les flocons neigeux soulevés par le vent! Et comme sa voix s'accentue et prend plus de puissance! Il paraît y puiser des forces nouvelles, le petit ruisseau, pour lutter contre le froid qui le paralyse; il bondit avec des transports de gaîté dans ce faisceau de lumière, mais ses goutelettes jaillissantes retombent encore congelées, et grandissent les stalactites de glace qui font sur ses bords un décor de féerie; puis il plonge de nouveau dans l'ombre, reprenant son allure lente et mélancolique.
Un peu plus loin le froid meurtrier nous ménage une scène déchirante, vulgaire sans doute par ces temps de disette et de climat glacé ; mais dans sa simplicité même, au milieu de ces montagnes immenses, au sein de toute cette nature inanimée, elle prend à nos yeux un grand air de désolation. Au bord du ruisseau, une masse à contours indécis palpite sur la neige, et nous re-
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connaissons un oiseau, un pauvre petit oiseau transi, tombé de je ne sais où, un oiseau comme on n'en voit nulle part dans notre pays, avec un plumage tricolore, une collerette blanche sur un fond noir et une tache blanche sur les ailes. Il s'agite dans un tressaillement de douleur, il s'efforce de ce redresser sur ses jambes, trop faibles pour le soutenir, et d'étendre ses pauvres ailes gelées; puis, subitement il retombe sur le dos, immobile, les yeux troublés, inertes, et les pattes raidies, dans un geste de misère infinie.
Nous tentons vainement de réchauffer cette malheureuse petite bête, apportée là de régions lointaines, poussée en plein hiver, bien loin de sa patrie, par quelque force ironique et mystérieuse, pour mourir ainsi tristement de froid dans un rayon de soleil.
Enfin, nous atteignons le sommet de la gorge, saisis par de nouvelles explosions de lumière; les rayons rebondissent de tous côtés sur les champs de neige immaculée qui étale par milliards ses fragiles cristaux de formes géométriques si variées. Au sortir de l'ombre des rochers du Trient, c'est comme la naissance d'un jour nouveau, d'un éclat dont on n'a pas d'idée dans la plaine. La température s'élève rapidement, la chaleur se concentre, nous sommes au foyer du miroir parabolique formé par la vallée et la neige commence à fondre. Vaincue, elle s'affaisse sur elle-même, et tous ses chefs d'oeuvre d'une archi-
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tecture merveilleuse se résolvent en gouttelettes irisées. Alors apparaît Salvan, tout petit, diminué, à moitié enseveli sous la neige dans un aspect de paysage polaire ; ses rues sont désertes, ses maisons semblent abandonnées. Pourtant les chemins d'alentour sont frayés, on y voit la trace des pas des habitants venus, le jour de Tan, pour entendre la messe dans la petite église, et, au bord des tombes dans le cimetière voisin, des genoux sont marqués sur la neige.
Tout de suite, nous poursuivons notre route jusqu'au Triège, où le soleil atteint son maximum d'intensité, un luxe inouï d'une lumière toujours la même, d'un blanc continu et permanent, éblouissante jusqu'à perte de vue, jusqu'au torrent qui mugit dans la profondeur et dans les fissures déchirées de la montagne.
Une telle prodigalité de lumière dure jusqu'à ce que le soleil se soit enfoncé, au détour de la vallée, derrière les montagnes de Chamonix. A ce moment même, une grande ombre violette plonge dans le gouffre du Trient, elle s'appuie sur les branches refroidies des ormeaux et des mélèzes, elle fait ployer leurs rameaux chargés de givre qui tombe en mouchets sur la neige pour entraîner de minuscules avalanches qui roulent dans l'abîme.
Le ciel d'azur pâle se marbre alors de traînées de couleur; l'inimitable artiste qui s'éloigne y étale à plaisir les somptuosités de sa palette, des
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gammes polychromes d'une divine harmonie. Ce sont d'abord des franges violacées qui ondulent et se confondent, pour se métamorphoser en larges rubans arqués d'un bleu verdâtre avec des reflets métalliques. Ensuite de petits nuages gris se condensent sur les cimes pointues, ils se rapprochent, jouant entre eux, s'associant les uns aux autres, semblables à des chapelets de perles fines sur un fond de pierreries.
Et lorsque nous redescendons, sur une luge de village, la route tortueuse de Salvan, le soleil couchant répand ses derniers feux sur les Tours d'Aï et toutes les Alpes vaudoises ; les premières étoiles s'allument au ciel pendant que s'éteint l'incendie de la terre. Le mirage de cette belle nuit d'hiver qui commence, enveloppe un instant encore d'une auréole fulgurante la cascade de Pissevache; puis, plus rien dans le brouillard de la plaine, que la radiation argentée de la neige, et le souvenir des éblouissements de làhaut, de cette fête de la lumière embrasant des champs de neige sans fin, et aussi, surtout peutêtre, à cause de sa fatalité navrante, de cette scène d'agonie d'un petit oiseau, tué par le froid au sein de hautes montagnes impassibles et silencieuses.
Emile Yung.
Feuilleton du Journal de Genève, (vendredi 28 janvier 1887).
GKNEVE LITTERAIRE
zMy cènes et Egine,
lu-DEssus du misérable hameau de Karvati, avec ses maisons de boue et ses pâles habitants, s'élèvent des collines nues et pierreuses, dominées par une montagne plus dénudée encore. C'est là, sur un rocher escarpé fermant l'entrée d'une gorge étroite, que se dressent les ruines de l'Acropole de Mycènes. Rien de plus sévère, mais rien de plus majestueux que ces vieilles murailles, et que cette porte des Lions, par laquelle on pénètre dans la résidence du roi des rois. Plus de trois mille ans depuis que ces blocs énormes sont entassés là comme par la main des géants, et que ces lionnes farouches gardent l'entrée de la forteresse des Atrides! A travers les décombres que recouvrent de délicates plantes sauvages, on s'élève jusqu'au palais. Par quels prodiges d'inductions ingénieuses les archéologues sont parvenus à reconstituer cet édifice dans tous ses détails, d'autres pourront le dire; quant au simple voyageur, il n'a qu'à s'incliner et à faire acte de foi. Et alors, quelle étrange réalité prennent pour lui les légendes grandioses et sinistres de
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cette race maudite! Ces marches dégradées, c'est Tescalier que foulait le pied d'Agamemnon, montant à la salle de festin où il fut lâchement égorgé ! Ces dalles, que recouvraient des peintures et des mosaïques précieuses, appartenaient à la chambre rovale où la malheureuse Clytemnestre vit entrer son fils le poignard à la main ! Tous ces drames sanglants, qui ont bercé notre jeunesse, sont merveilleusement d'accord avec Fâpreté du site, cadre naturel de ces actes féroces. Et tout les favorisait. La mer n'était pas loin ; là se trouvaient les galères sur lesquelles ces pirates partaient pour aller rançonner les îles de l'Archipel. Puis, de retour avec leurs trésors et leurs captives, ils jouissaient luxueusement du fruit de leurs pillages, et du haut de leur repaire
ils bravaient leurs ennemis, jusqu'au moment
où ils tombaient à leur tour sous les coups des assassins.
Mais quand du point le plus élevé de ce nid de vautours on jette les yeux du côté du sud, le regard se repose délicieusement sur la plaine d'Argos. Peut-être son caractère paisible et riant est-il rehaussé par le contraste avec les roches désolées et le ravin sauvage qui entourent les ruines de la citadelle d'Agamemnon. Bordée de trois côtés par des monts sévères, la vallée se déploie comme un tapis verdoyant jusqu'au golfe de Nauplie tout bleu à l'horizon.
La ville d'Argos n'a plus rien d'antique, sauf
son théâtre aux cent gradins, et quelques restes de murs surmontés d'une blanche église, et, de plus haut encore, par l'Acropole que couronnent les ruines d'une forteresse. L'Argos moderne n'est, à vrai dire, qu'un grand village, à l'aspect riant; ses maisons roses et blanches sont éparses dans la verdure; ses rues sont de larges chemins où fourmillent les enfants, pieds nus et mal vêtus, mais les yeux brillants de la joie de vivre. C'était le i^^ Mai, grand jour de la fête des fleurs. Tout le pays était en liesse. Devant les maisons, les familles étaient groupées, échangeant de joyeux propos; les femmes en robes claires, accroupies en rond dans la poussière, à la mode d'Orient. Les petits cafés regorgeaient de monde; mais chez ce peuple sobre on ne voyait pas un homme ivre. On joue, on se querelle, les couteaux sortent du fourreau,.... mais on ne se grise pas ! Les jeunes filles dans leurs plus jolies toilettes parcouraient les rues, offrant des bouquets aux passants. Le soleil à son déclin envoyait de grands rayons dorés sur cette foule bariolée, où la fustanelle blanche et les lourdes jupes brodées se mélangeaient aux maigres habits foncés et aux robes de mousseline à la française.
Le lendemain, au départ d'Egine, le temps était radieux. Celui qui n'a jamais navigué sur les mers riantes qui entourent la péninsule grecque, peut difficilement se faire une idée de leur
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charme. Une légère brise ridait à peine la surface deTeau d'un bleu profond, où les navires laissent derrière eux un sillon d'argent. L'air était d'une tiédeur voluptueuse ; la côte se teignait de tons grisâtres d'une infinie douceur. La petite barque éginète, maniée par trois gaillards à la peau bronzée et à la noire chevelure, filait comme un oiseau. Le vent était si léger qu'il fallait par moments recourir aux rames, et, s'encourageant par de grandes libations d'eau fraîche, les marins faisaient voler l'embarcation, puis s'arrêtaient pour respirer et rire.
Quelques heures de navigation amenèrent la barque au pied de la colline sur laquelle se découpe contre le bleu du ciel, la ruine célèbre connue dans le pays sous le nom des « Colonnes ». Une montée de trois quarts d'heure à travers les vignes et sous de beaux pins, amena les voyageurs au sommet d'un petit col d'où brusquement l'autre côté de l'île se dévoile: une baie couleur de turquoise; au delà, les îles de Poros et d'Hydra nageant dans une merveilleuse lumière d'un bleu très doux; à droite les plans successifs des montagnes d'Egine, entrecoupées de vertes vallées et couronnées par la cime du Mont Elias.
Encore quelques minutes d'ascension à travers les arbres, et, en atteignant les marches du temple d'Athéné, un nouvel éblouissement les saisit. Devant eux la mer d'un bleu beaucoup plus in-
tense que du côté opposé, mais également calme et comme assoupie, se déroulait jusqu'au continent, coupée par quelques îlots grisâtres semblables à des navires échoués. A gauche les rochers nus de Salamine, dorés par le soleil. En face, Athènes toute blanche au milieu des oliviers, et royalement dominée par son Acropole; puis THymette et la côte qui fuit en lignes harmonieuses jusqu'au cap Sunium, et, pour fond de tableau, le sommet triangulaire du Pentélique qui fait songer au majestueux fronton des temples. L'air était d'une transparence qui permettait de distinguer les objets les plus éloignés, et néanmoins tout cet ensemble semblait flotter dans une sorte d'éther lumineux qui adoucissait les contours, et fondait les couleurs en nuances exquises.
ViCTORiNE Gautier.
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TABLE DliS MATIERES
Pages.
AvENNiER, Louis, Les décapités d'Amboise ... ii
Bally, Ch., La Plaka i
Baud-Bovy, Daniel, De la montagne i5
Blanchard, J., Cessation de commerce .... 17
Blondel, Auguste, La Nuit ' 23
BoGEY, Louis, Le Fantôme 26
Boissonnas, J.-L., Propos de touriste ..... 34
Bonifas, Charles, Soir joyeux 37
» Le chemin du désert .... 38
» Les yeux bleus 39
» L'Epouse 39
Brocher de la Fléchère, Henri, La Femme. . . 41
BuDÉ (de) Eugène, La Croix Rouge 43
Carrara, Jules, Prends ton vol 45
Chapuis, François, Droit au but 46
Chaponnière, Francis, Acte de foi 48
» Reste avec nous .... 40
Chenevière, Adolphe, En tramway 5o
Cherbuliez, Victor, La plaine d'Athènes .... 5o
CoppoNEx, J., Campo Santo 63
» Patinage 64
CouGNARD, Jules, Quand le carillon tinte. ... 65
» La coupe 69
» La grenade 71
SgS TABLE DES MATIERES.
Pages.
CuENDET, H., Ma gaîté 72
» Edelweiss 73
» Ne le dis pas 74
Debrit, Marc, Une ville morte 75
De Crue, Francis, Henri II et sa famille .... 91
Delphin, Em., Vers à chanter 99
Desroches, Jean, Mon village 100
DoRET, Marc^ Un terrible châtelain 107
Droz, Th., Comment un poète devint célèbre en
trente minutes iio
Du Bois-Melly, Charles, Cloches de Salvan. . . 119
» Fragment de «Majorie». 126
DucHOSAL^ Louis, Cœur de soleil 127
» Intermède maternel 129
» Paysage sentimental i3o
» A l'enseigne exquise i3i
DuFOUR, Théophile, Albert Rilliet i32
DuMUR, Louis, Petits aphorismes i34
DuNANT, Edouard, L'incendie du pont du Rhône . i35
Durand, M., Palais de deuil 140
» Demi-teintes 141
» Vers le bonheur 142
Duvillard, J., Colonos 143
» Zermatt 145
Egli, a.. Vieux amants 146
Estienne, h.. Amour d'artiste 149"
» Extrait de « La Suisse » i5i
Favon, Charité i52
» Aux riches i53
Fazy, Henry, Les Constitutions de la République
de Genève 154
François, Alexis, La complainte de la guitare . . i56
Gautier^ Victorine, Mycènes et Egine 392
Gladès, André, Au gré des choses ....... 167
Granger, Antoine, L'étoile filante 160
GuiLLOT, A., Légende de la petite ville 161
GuiLLAND, Antoine, Léopold de Ranke. . ... . 164
GuÉRY, Louis, Tableaux anglais 169
GuiLLERMET, F., La tentation de Louisette. . . . 176
JuLLiARD, Emile, Genève 184
Kaufmann, John, A la paix 18H
TABLE DES MATIERES. SqQ
Pages.
Lemaître, Al g., Pensées 189
» Berceuse d'une abandonnée. . . 190
Malan (M'"), Le Trésor 191
Maystre, h., Les deux Georges 196
Maystre, Louis, Voix de minuit 204
MoNNiER, Philippe, Au travail 204
» Gavotte 2o5
» Chez Albert Diirer 207
MoNTET, Edouard, Baie de Rio 208
MoRHARDT, Mathias, L'Auberge 211
MoRiAUD, D., Un salon Louis XVI 214
» Leçon de patinage 2i5
MussARD, Jeanne, Ma plume 216
» A Sultan, lion d'Afrique . . . 218
Naville, Adrien, La raison 219
» Beauté organique 221
Naville, Ernest, L'école chrétienne et l'école laïque. 224
» Discours sur la vie éternelle . . 226
» La réforme électorale en France . 227
» La logique de l'hypothèse . . . 229
Oltramare, André, Le hasard 23 1
Peter, J., San Gennaro délia Solfatara et ses reliques 235
Pittard, Eugène, Petite maison 245
Redard, Emile, Shelley à vingt-deux ans .... 247
» A Théophile Gautier, poète ... 25 1
Rémy, Claude, Aux femmes 252
Richard, Eugène, Fragment d'une allocution . . 259
RiTTER, Eugène, Etudes généalogiques à Genève . 267
RoEHRiCH, H., Chant national suisse 274
» Le pacte du i" août 1291 276
RoD, Edouard, Journal d'un voyageur 280
Roger, Noëlle, Larmes d'enfant 284
Rosier, W., Une ile bretonne 288
Rosselet, Charles, La légende de Rousseau à
Meillerie 294
RuDHARDT, Paul, Naples 3oi
ScHNÉEGANS, A., Les petits bonheurs 3o3
Seippel, Paul, Chez les hommes jaunes .... 3o6 Seitz, Charles, Fragment de l'œuvre politique de
César 3i3