‹ Genève litteraire contemporaineChapitre 60 sur 61 · EMILE YUNG · texte numérisé non relu

EMILE YUNG

soleil brillait avec un éclat inaccoutumé, une splendeur blonde qu'on ne lui voit pas en été; C'étaient de puissantes chutes de rayons, un ruissellement de lumière, venant se briser sur les pans de rochers, miroitant sur les aiguilles de glace, s'étalant en grandes nappes étincelantes sur la neige qui recouvre toutes choses.

L'atmosphère chargée de vapeurs indécises, se dilatant sous ces effluves éthérés, entraînait vers le ciel des groupements bizarres d'atomes, des masses légères, insaisissables et transparentes, sans formes et sans couleurs, visibles cependant à cause de leurs mouvements, des sortes d'ondulations cadencées sur un rythme éternel qui n'a jamais été écrit. Parvenues très haut, ces nébulosités s'évanouissaient dans un océan d'azur pâle, mais de nouvelles émanations informes et tremblotantes sortaient du sol très froid, des sapins dénudés, des arêtes de la montagne, s'élevant de toutes parts, des profondeurs de la vallée comme des sommets radieux des dents de Morcle et du Midi, tourbillonnant quelques instants dans les airs, puis s'évanouissant encore, toujours, là-haut, très haut dans l'azur.

Durant les premières heures du jour, aussi loin qu'on pût voir, on n'apercevait que du blanc sur la terre, du blanc mat à l'ombre, et flamboyant au soleil ; partout des couches énormes de neige, de la vieille neige et de la neige plus fraîche, entassées dans les sinuosités du chemin

et suspendues aux flancs des ravins; il y en avait vraiment partout de cette neige, jusque dans le creux des vieux troncs, et dans les anfractuosités des pierres, et sur tous les chalets des villages. De telle sorte que, vue à vol d'oiseau, depuis le sentier rapide qui conduit à Salvan, la vallée du Rhône ressemblait à une mer de lait, très calme, comme figée dans un bassin de cristal, sur laquelle les arbres figuraient des îlots dentelés, et le fleuve un large ruban noir.

Nous marchions très vite sur le chemin de Salvan, par un besoin de réaction, pour lutter contre le froid et le vent du Nord, souflîant d'en bas et chassant devant lui des giboulées de neige, des nuages d'une blanche poussière ténue qui bruissait en heurtant les troncs des châtaigniers. Mais à chaque pas, quelque aspect nouveau de la montagne, des effets inattendus de lumière nous arrêtaient extasiés. On eût dit que le froid exprimait du ciel et de la terre tout ce qu'ils recèlent de splendeurs cachées, et, contractant toutes choses, en faisait sortir des trésors de beautés inconnues. Décidément les paysages d'hiver, moins accessibles, moins enchanteurs que ceux de la saison chaude, émotionnent davantage.

D'abord ils sont plus simples. Vous n'y rencontrez pas cette multitude d'objets voltigeant dans les airs ou courant sur le sol, toutes ces colorations, ces bruits, ces parfums qui ébranlent à la fois et fatiguent tous les sens. L'air est plus

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