‹ Geneviève de BrabChapitre 15 sur 24 · XIII. — iîlalabic bt ^mmcm · texte numérisé non relu

XIII. — iîlalabic bt ^mmcm

V^yA comtesse et son fils passèrent encore drans

y*ff\J) If'ur grotte plusieurs hivers. Le septième

•^j/«{|^ fut plus terrible que tous ceux qui l'avaient

2*Y*i[l((* précédé. Une épaisse couche de neige couvrit

^*- les montagnes et les vallées, et inclinait sous

son poids les branches des plus gros arbres. Malgré tout ce que pouvait faire Geneviève pour fermer l'entrée de la grotte, les vents furieux y apportaient toujours beaucoup de neige. Vainement elle s'enfonçait dans son épais lit de mousse, l'humidité et le froid pénétraient partout et la faisaient cruellement souffrir. Les branches de sapins qui servaient de porte à la caverne, et ses parois étaient chargées de givre et de glaçons La chaleur naturelle de la biche ne suffisait plus pour adoucir la rigueur du froid, La vallée retentissait durant toute la nuit du hurlement des loups et du glapissement des renards. Geneviève passait les nuits entières sans dormir, tant à cause du froid que par la crainte d'être dévorée avec son fils par les bêtes féroces.

Bénoni, accoutumé dès son enfance à une nourriture sauvage, et à la vie rude qu'il menait dans la forêt, ne souffrait presque pas du froid. Mais Geneviève, élevée dans la délicatesse au château de ses parents, habituée à toutes les commodités du luxe, ne pouvait résister à la rigueur des éléments.

— Ah ! s'écriait-elle en versant d'abondantes larmes qui se glaçaient sur ses joues, si j'avais seulement une étincelle de feu ! Quel trésor ce serait pour moi ! Je vais peut-être mourir de froid au milieu d'une immense quantité de bois! Cependant, ô mon Dieu, que votre volonté soit faite! Je me soumets à vos décrets!

Sa noble et belle figure était toute changée; l'incarnat de ses joues avait disparu pour faire place à une pâleur mortelle : ses yeux, naguère si vifs, avaient perdu tout leur éclat, et s'étaient creusés : sa maigreur était extrême.

— Chère mère, lui disait Bénoni, les larmes aux yeux, qu'as-tu donc? A peine si je puis te reconnaître.

— Cher enfant, je suis bien malade, et je crois que je vais mourir.

— Mc»urir! qu'est-ce donc que mourir? Je n'ai jamais entendu parler de cela.

— Je m'endormirai, répondit Geneviève d'une voix faible, et je ne me réveillerai plus. Alors mes yeux ne verront plus le soleil ; mes oreilles n'entendront plus ta voix; mon corps sera étendu sur la terre sans chaleur et sans mouvement; enfin, ma chair se décomposera et tombera en poussière.

Bénoni se jeta en pleurant dans les bras de Geneviève.

— Ne meurs pas, chère mère; oh! je t'en prie, ne meurs pas !

— Calme-toi, cher enfant, reprit Geneviève; il ne dépend pas de moi de mourir ou de ne pas mourir : c'est Dieu qui le veut ainsi.

— Dieu! s'écria l'enfant tout étonné; mais tu m'as toujours dit qu'il était bon : comment peut-il vouloir un si grand malheur? Moi, je ne tuerais pas le plus petit* oiseau, bien loin de te faire mourir.

— Tu as raison, mon enfant, de penser que Dieu, dans sa bonté, ne peut pas vouloir ma mort. Mais, comme il

vit éteruellement, il nous donne aussi une vie éternelle. Il faut d'abord que je te fasse comprendre cela. Tu te souviens de m'avoir vu quitter mou ancien vêtement, parce

Les traces empreiotes sur la neige le conduisirent à la caverne. (P. 94.)

qu'il ne valait plus rien, et que Dieu m'en avait donné un meilleur... Eh bien! il eu sera de même de mon corps, qui est usé comme un vêtement; je m'en séparerai, je laisserai cette dépouille à la terre, et je m'en irai vers

OEN. DE BR.

iQ MALADIE DE GENEVIEVE.

Dieu, qui me donnera un corps plus beau et plus durable. Oh! cher enfant, je serai bien heureuse dans le ciel! je n'aurai plus froid, je ne serai plus malade, je ne verserai plus de pleurs; une joie inaltérable et infinie me dédommagera de toutes les peines, de toutes les angoisses que j'ai souffertes ici-bas. C'est un bonheur dont tu ne peux te faire d'idée. Figure-toi seulement que la douce et pure lumière du printemps n'est qu'une ombre épaisse auprès de la sérénité de ce beau jour, dont jouissent les âmes justes et pieuses.

— Je veux aller au ciel avec toi, chère mère, s'écria Bénoni. Je ne puis pas rester seul dans ce bois, parmi les bêtes sauvages, qui ne savent pas même me répondre quand je leur parle. Je veux mourir aussi et me dépouiller de ce corps.

— Cela n'est pas possible, mon fils, répondit Geneviève; il faut que tu demeures encore sur la terre; plus tard, si tu continues d'être bon et sage, tu viendras me rejoindre au ciel, car il te faudra aussi mourir un jour. Mais écoute bien ce que je vais te dire : quand je ne parlerai plus, quand je ne respirerai plus, quand tu verras mes yeux éteints, mes lèvres livides, mes mains rai-ies et glacées, tu resteras encore trois jours auprès de moi, pour t'assurer que je suis bien morte. Au bout de ce temps, tu quitteras ce désert, tu marcheras toujours droit devant toi, du côté où tu vois le soleil se lever en ce moment. Après un ou deux jours de marche, tu arriveras à l'extrémité de la forêt, et tu apercevras alors une belle et vaste campagne, habitée par des milliers d'hommes,

— Des milliers d'hommes ! s'écria Bénoni saisi d'étonneiiient. Ah! je croyais qu'il n'y avait que nous deux au monde. Poui'quoi ne m'as-tu j)as dit cela plus tôt? Oh! si tu pouvais marcher, nous irions les trouver à l'instant.

— Mon fils, dit la mère, ce sont eux précisément qui

nous ont forcés de vivre dans ce désert, avec les bêtes sauvages. Ils ont voulu nous tuer tous les deux.

— Alors, je n'irai pas chez eux, dii l'enfant ; je croyais qu'ils étaient bons comme toi. Mais dis-moi, mère, est-ce que ces hommes doivent aussi mourir ?

— Oui, cher enfant, tel est le sort de tous les hommes.

— Mais ils l'ignorent sans doute, comme je l'ignorais moi-même, il n'y a qu'un moment, reprit Bénoni. S'ils le bavaient, ils seraient tous pieux et bons, afin d'aller dans le ciel. Je veux aller leur dire : « Vous mourrez un jour! corrigez- vous ; autrement vous n'entrerez pas dans le ciel!... » Au moins, voudront-ils me croire?

— Non, reprit Geneviève : ils savent depuis longtemps qu'ils doivent mourir, mais cela ne les rend pas meilleurs. Ils vivent dans l'abondance ; la terre leur offre de beaux fruits, on n'en trouve pas de pareils dans ce désert; ils ont les aliments les plus exquis, les boissons les plus agréables ; l'éclat des fleurs brille sur leurs vêtements. Quant à leurs maisons, je ne saurais te dire comme elles sont belles et commodes ; ils y retrouvent le printemps au milieu des glaces de l'hiver, et la nuit pour eux n'a point de ténèbres. Mais la plupart sont ingrats et aveugles. Loin de remercier Dieu pour tous ses bienfaits, ils ne pensent même pas à lui. Ils se disputent entre eux, et se rendent malheureux les uns les autres. Chaque jour en voit mourir quelques-uns, mais les autres ne s'en mettent point en peine et continuent de mener une vie déréglée, comme s'ils devaient rester éternellement sur cette terre.

— Puisqu'il en est ainsi, je ne veux point aller vivre avec eux, s'écria Bénoui ; je vois bien que les hommes sont aussi méchants que le loup, et plus stupides que notre biche, qui ne comprend rien de ce que nuus disons. J'aime mieux demeurer avec les bêtes qu'avec eux, car

celles-ci, au moins, à l'exception du loup, vivent en paix les unes avec les autres, et ne se nourrissent que d'herbe et de feuillage. C'est décidé, je reste avec les bêtes, et ne vais point parmi les hommes.

— Il faut pourtant que tu ailles parmi eux, cher enfant; d'ailleurs, ils ne te feront aucun mal. Mais écoute ce que j'ai encore à te dire : jusqu'à ce moment, je ne t'avais parlé que du Père que tu as dans le ciel; mais tu as aussi un père sur la terre.

— Un père sur la terre! s'écria l'enfant ravi ; un père que l'on peut voir, que l'ont peut prendre par la main comme toi, et qui n'est pas invisible comme notre Père du ciel!

— Oui, cher enfant, répondit Geneviève, tu pourras le voir et lui parler.

— Le voir et lui parler! reprit l'enfant transporté de joie. Mais, continua-t-il d'un air de doute, pourquoi ne vient-il pas nous voir? pourquoi nous laisse-t-il seuls dans ce désert? Ne serait-il pas un de ces méchants hommes dont tu me parlais tout à l'heure ?

— Non, cher enfant, il est très bon, au contraire. Il ne sait pas que nous habitons ce désert : il ignore même que nous soyons encore en vie. Il est persuadé que nous avons été mis à mort. Il me croyait la plus coupable des femmes, parce que les hommes lui ont fait des mensonges contre moi.

— Des mensonges! que veut dire cela? demanda Bénoni.

— Faire un mensonge, reprit Geneviève, c'est dire ce qu'on sait no pas être vrai. Par exemple, deux hommes qui ne peuvent se souffrir, et qui cependant se disent qu'il s'aiment bien, font un mensonge.

— Mais cela se peut-il? s'écria l'enfant; je ne pourrais jamais dire le contraire de ce que je pense. Oh ! les

hommes, les hommes ! disait-il en secouant sa tête blonde; ce sont d'étranges créatures!...

— Ainsi donc, on a trompé ton père par un mensonge, poursuivit Geneviève.

Elle raconta à l'enfant tout ce qu'il pouvait comprendre de son histoire.

— Tu vois, continua-t-elle, celte bague d'or qui brille à mon doigt? Je l'avais reçue de ton père.

— De mon père ! s'écria l'enfant ; oh ! laisse-moi bien la regarder. J'ai déjà vu beaucoup de belles choses que nous tenons de notre Père qui est dans le ciel : le soleil, la lune, les étoiles, les fleurs; mais je n'ai encore rien vu de mon père qui est sur la terre.

Geneviève, ôiant l'anneau de son doigt, le remit à Bénoni.

— Qu'il est beau ! s'écria l'enfant ; mon père a-t-il beaucoup de belles choses comme cela? m'en donnera-t-il?

— Certainement, dit Geneviève en replaçant la bague à son doigt. Je la conserverai jusqu'à mon dernier soupir, comme un gage de l'amour et de la fidélité que j'ai \ romis à ton père. Mais, après ma mort, tu la prendras ; et quand tu seras arrivé parmi les hommes, tu t'informeras du comte Sigefroi. C'est le nom de ton père. Tu te feras conduire auprès de lui, mais sans dire qui tu es, d'où lu viens, ni ce que tu lui veux. Quand tu seras devant le comte, tu lui diras : « Mon père, voici un anneau que ma mère vous envoie, afin que vous reconnaissiez que je suis votre fils. Elle est morte depuis quelques jours. Elle m'a chargé de vous faire ses derniers adieux, et de vous dire qu'elle était innocente et qu'elle vous a pardonné. Elle espère vous revoir dans le ciel, puisqu'elle n'a pas eu ce bonheur sur la terre. Elle vous prie aussi de vous consoler do sa mort, et de ne point pleurer sur elle. -» Tu raconteras à ton père comment j'ai vécu dans ce

désert, et comment je suis morte. Dis-lui toujours que je n'ai pas cessé de l'aimer un seul instant, et que ma dernière pensée a été pour lui. Dis-lui enfin que je le prie d'envoyer chercher mon corps pour le faire inhumer dans le tombeau de mes ancêtres, car je ne suis point indigne d'eux.

« Il faut que je t'apprenne encore une chose que tu as ignorée jusqu'à présent. Comme toi j'ai aussi un père et une mère en ce monde. Hélas! j'ignore s'ils ont pu survivre au chagrin que je leur ai causé : s'ils sont encore sur la terre, tu prieras ton père de te conduire promptement vers eux. Ta vue réjouira leur vieillesse et leur fera oublier sept longues années passées dans les larmes.

r> Chers parents, vous avez bien souffert à cause de moi ! Si je pouvais du moins vous revoir avant de mourir ! . . . A^ous auriez le même désir, si vous me saviez encore vivante; mais vous crojez que, depuis longtemps, les vers ont dévoré mon corps dans un coin écarté de ces vastes forêts. Oh! sans l'espérance do revoir au ciel tant d'être chéris, il n'y aurait if^i-bas pour l'homme que douleur et désespoir. Tu pleures, cher enfant ! tu t'affliges delà perte prochaine de ta mère!... Console-toi; pour remplacer la mère que tu vas perdre. Dieu te rendra un bon père. Sèche donc tes larmes, ton père t'ai nera tendrement, il te comblera de caresses, il te prendra dans ses bras, il t'ajipellera son fils, il te parlera de moi; en te voyant, il pleurera de douleur et de joie. »

L'émotion de Geneviève ne lui permit pas d'en dire davantage. A force d(3 pleurer, elle retomba épuisée sur son lit de mousse, et sa faibles-e était telle qu'elle resta longtemps sans pouvoir proférer une seule parole.

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