XIV. - £c lit bc mort
CEPENDANT le terrible hiver touchait à sa ,* fin. Un vent doux et tiède commençait à souffler. Le ciel était sans nuages, le soleil ■^ avait déjà de la force, et ses rayons, pénétrant dans la caverne, y répandait une chaleur bienfaisante. Les glaçons qui pendaient à l'entrée de la grotte, ou/|ui en tapissaient les parois, se fondirent et coulèrent en gouttes brillantes. Mais Geneviève déclinait de jour en jour, et sentait approcher sa fin. Elle prit dans ses mains la croix de bois suspendue au mur de la grotte et se prépara à mourir.
— Hélas ! disait-elle, que n'ai-je un prêtre à mon lit de mort!... il fortifierait mon courage à cette heure dernière, et me donnerait le pain de vie pour Uio servir de viatique dans le grand voyage de lotcrnité! Mois vous, Seigneur, qui êtes partout présent, vous êtes près de moi. Daignez m'assister vous-même : vous aimez les cœurs contrits et humiliés. Tout homme qui souffre et qui soupire après vous est sûr que vous le visiterez pour l'assister et le fortifier. Je suis privée de toutes les consolations des mourants. Mais vous avez dit : « Voici que je suis à la porte, et je'frappe; si quelqu'un entend ma voix, et m'ouvre, j'entrerai et je ferai uja demeure en lui! >. Ensuite Geneviève pria longtemps, les mains jointes, et dans le plus profond recueillement.
Bénoni resta jour et nuit auprès de sa mère; il avait toujours les yeux fixés sur elle, et prévenait ses moindres désirs. Il prenait de la mousse dans ses petites mains, et essuyait la muraille humide, afin d'empêcher que l'eau, en filtrant, ne tombât sur sa mère. Il allait dans la forêt recueillir sur les rochers et les arbres une mousse bien sèche, pour faire un meilleur lit à la pauvre malade. Tantôt il lui apportait une tasse d'eau bien fraîche, qu'il venait de puiser à la source, et lui disait :
— Ne veux- tu pas boire, chère mère? Tu es brûlante, et tes lèvres sont desséchées.
Tantôt il lui offrait une courge pleine de lait, en lui disant :
— Bois donc, mère, il est excellent, je viens de le traire à l'instant même.
Puis, il se jetait à son cou, et s'écriait en versant des larmes :
— Oh! mère, chère mère! je voudrais être malade à ta place, je voudrais mourir pour toi!
Un matin, après avoir dormi plusieurs heures d'un sommeil doux et tranquille, Geneviève s'éveilla ; elle se sentait un peu mieux. Son premier soin fut de chercher la croix de bois qu'elle avait laissé tomber en dormant. Bénoni comprit ce qu'elle désirait, et la lui remit aussitôt.
— Voici, chère mère. Mais, demanda-t-il, apprendsmoi donc ce que tu fais de ce morceau de bois que tu tiens toujours à la main?
— Cher enfant, répondit-elle, je croyais vivre plus longtemps, sans cela, je te l'aurais déjà expliqué. Mais je vois bien aujourd'hui qu'il ne faut jamais différer ce qui est utile. Je t'ai déjà dit que notre Père céleste a un fils semblable à lui. Mais je n'ai pu encore t'apprendre ce que ce fils a fait pour nous. La vie solitaire que tu as menée depuis ta naissance, t'aurait empêché de compren-
dre la plupart des choses que j'avais à te dire. Maintenant que tu n'ignores plus qu'il y a d'autres hommes sur la terre, que je t'ai fait connaître comment ils vivent entre
Ces bonnes ge.is la saluaient avec des larmes et des cris d'allégresse. (P. 106.)
eux, et que tu as appris ce que c'est de mourir, je puis t'expliquer d'une manière intelligible ce qu'il y a de plus important dans l'histoire du Fils de Dieu. Alors, tu com-
prendras ce que signifie cette croix que je tiens à la main.
« Notre Père céleste, en donnant la vie aux hommes, les avait créés pour lo connaître, pour l'aimer et le servir; mais ces créatures ingrates et rebelles ne tardèrent pas à se révolter contre lui. Les hommes devinrent méchants, et, par suite, sujets à toute sorte de misères, aux maladies, à la mort, à la privation du ciel. Alors le bon Dieu, dont la miséricorde est infinie, eut pitié de ses misérables créatures, et leur envoya Jésus-Christ, son Fils unique, pour les ramener au bien, et leur rouvrir le ciel.
» Ce fils bien-aimé de Dieu, Dieu lui-même et égal à son père en puissance et en amour, voulut naître pauvre, dans une caverne semblable à la nôtre, qui servait aussi à abriter divers animaux, Lorsqu'il fut plus grand, il resta encore quelque temps dans un désert plus horrible que celui où nous sommes, passant les jours et les nuits dans la prière et dans le jeûne, et priant continuellerricnt son Père de le seconder dans l'œuvre qu'il voulait accomplir.
» A trente ans, il alla parmi les hommes, et leur dit qu'il était envoyé par le Père céleste; il leur parla de sa bonté, de son amour, de son infinie miséricorde. Il leur apprit qu'ils étaient tous les enfants de son Père, qu'ils devaient l'aimer, et s'aimer entre eux comme des frères. « Celui qui écoute le Fils, ajouta-t-il, et qui se repent de ses fautes, sera reçu dans le ciel après cette vie, pour y jouir d'un bonheur sans fin et sans mélange. Mais celui qui n'écoutera pas ma voix, ne me suivra point ; il ira un jour non dans le ciel, mais dans un lieu terrible où il aura mille tourments à soufi'rir. »
» Mais les hommes no voulurent point écouter Jésus, ni le reconnaître pourlo Fils de Dieu. Alors il eut recours aux miracles pour leur montrer que la puissance de son Père était en lui.
» Un jour, jl rencontra une mère comme moi, mais plus âç^ée, qui était malade et consumée comme moi par une fièvre brûlante. Aucun secours humain ne pouvait la guérir. Le Fils de Dieu n'eut qu'à lui prendre la main, comme je prends maintenant la tienne, et, à l'instant même, elle recouvra la santé.
>» Une autre fois, un enfant un peu plus âgé que toi vint à mourir. Sa pauvre mère était inconsolable, car elle n'avait que ce seul fils, comme tu es aussi mon unique enfant. Tu comprends combien la mère pleurait! Touché de sa douleur : «« Ne pleurez pas, » lui dit le Fils de Dieu ; puis il dit au mort : « Lève-toi ! » A l'instant même, le mort se leva, et le divin Suiveur, le prenant par la main, le rendit à sa mère, dont la joie fut immense.
» Cependant, les hommes refusaient toujours de croire qu'il fût le Fils .de Dieu, et que son Père céleste l'eût envoyé dans le mcmde. Ses paroles, d'ailleurs, leur étaient insupportables, parce qu'il leur disait sans cesse qu'ils étaient méchants, et qu'ils devaient devenir meilleurs. Alors, ils firent une croix comme celle-ci, mais beaucoup plus grande, et ils y attachèrent le Fils de Dieu, en enfonçant dans ses pieds et dans ses mains des clous qui avaient à peu près la forme de ces épines, mais qui étaient beaucoup plus forts et plus durs. Son sang coula, et il mourut. Mais eux, à ce moment mènne, se moquèrent de lui et l'insultèrent... Et pourtant, il n'avait jamais fait le moindre mal à personne; au contraire, il n'avait fait que du bien à tous ceux qui avaient imploré son secours, et n'était venu surla terreque pour sauverions les hommes. »
— Oh! les méchants! s'écria Bénoni. Mais comrnent le Père céleste a-t-il souffert cela? Comment n'a-t-il point lancé sur eux ses tonnerres et ses éclairs? A sa place, je les aurais exterminés à l'instant même.
— Cher enfent, répondit Geneviève, Jésus lui-même
pria pour eux. Etendu sur la croix, et près de rendre le dernier soupir, il implorait encore pour eux son Père : « Mon Père, disait-il, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font. » Bien plus, il mourut par amour pour tous les hommes sans exception, et même pour les barbares. Cela était nécessaire, cher enfant, car san^ ce sacrifice aucune créature humaine n'aurait pu entrer dans le ciel, ni toi ni moi non plus. Ce fut donc anssi pour l'amour de nous qu'il a daigné subir la mort.
Bénoni écoutait attentivement les paroles de sa mère, et de grosses larmes coulaient de ses yeux. C'était la première fois qu'il entendait parler de la vie de Notre- Seigneur Jésus-Christ, et ce récit touchant produisait en lui la plus vive émotion.
— 0 le bon Jésus! s'écriait-il, en essuyant ses larmes. Mais, ma mère, est-il aussi maintenant dans le ciel?
— Oui, cher enfant, répondit Geneviève : lorsqu'il eut rendu le dernier soupir, son corps, détaché de la croix, fut déposé dans un caveau à peu près semblable à la grotte où nous demeurons, et on en ferma l'ouverlure avec une grosse pierre. Mais avant la fin du troisième jour, il sortit vivant de son tombeau, et alla se montrer à quelqurs hommes qui, moins méchants que les autres, avaient cru à sa parole, et beaucoup pleuré sa mort. Ce fut une grande joie pour eux de le revoir. Il leur dit alors qu'il allait retourner vers son Père dans le ciel. Et comme cette parole les attristait, il ajouta : « Ne pleurez pas, car dans le royaume de mon Père il y a aussi une place pour vous; j'y vais maintenant pour vous la préparer; faites ce que je vous ai dit, et un jour vous y viendrez tout près de moi. Je vous reverrai, et alors votre joie sera parfaite, et personne ne pourra vous la ravir. Cependant je ne vous abandonnerai point sur la terre. Quoique invisible, je resterai au milieu de vous, et j'y serai jus-
qu'à la fin du inonde. » A ces mots, il les bénit et s'éleva vers le ciel, en leur présence, jusqu'à ce qu'un nuage d'or vint le dérober à leurs yeux.
— Oh ! que cela devait être beau ! s'écria l'enfant ; mais dis-moi, chère mère, sait-il que nous sommes au monde? Sait-il que nous vivons dans ce désert, et le verrons-nous aussi un jour dans le ciel ?
— Oui, sans doute; il nous voit à toute heure, et partout; il est auprès de nous dans ce désert, il nous aime, il nous inspire de bonnes pensées et nous aide à devenir vertueux et sages. Toi, par exemple, tu es un bon petit garçon et tu m'as déjà bien causé de la joie, mais il s'en faut bien que tu sois parfait; tu le deviendras, si tu veux suivre exactement tous les préceptes du Seigneur Jésus. Par exemple, tù n'aurais pas prié comme lui pour les hommes, s'ils t'avaient mis à mort, car tu viens de dire tout à l'heure que tu les aurais tous exterminés, si tu en avais eu le pouvoir. C'est une preuve quj tu n'es pas aussi bon que le Fils de Dieu, et que tu n'as pas, à beaucoup près, autant d'amour pour les hommes. Cependant il faut que nous devenions bons et aimants comme lui, si nous voulons lui être agréables, et entrer dans son royaume. C'est pour nous rendre bons et charitables comme lui, que le Fils de Dieu veut nous aider ; c'est pour cela qu'il est venu dans le monde, et qu'il est mort pour nous sur la croix.
«' Maintenant, il te sera facile de comprendre pourquoi je tiens toujours à la main cette petite croix. C'est parce qu'elle nous rappelle le Dieu qui a voulu souffrir et mourir pour nous; elle nous rappelle que, nous aussi, nous devons souffrir et mourir pour mériter le royaume des cieux. Voilà pourquoi ce signe si simple a tant de valeur pour nous.
» 0 mon cher fils! continua-t-elle, en fixant sur lui
des yeux mouillés de larmes, je n'ai pas d'autre souvenir à le laisser que cette petite croix. Quand je ne vivrai plus, lu la prendras d'entre mes mains glacées, et tu la conserveras avec soin. Ne rougis pas, lorsque tu seras devenu riche et puissant, de placer cet humble héritage de ta mère dans la partie la plus honorable de ta somptueuse demeure. En le voyant, tu penseras à Dieu qui a voulu mourir pour toi sur la croix, et à ta mère qui est morte avec cette croix dans les mains. Qu'elle t'apprenne à être toujours pieux et juste, à vivre sans tache et sans péché, à aimer les hommes, à leur faire du bien, à donner ta vie pour eux, s'il ie faut, quand même tu prévoirais leur ingratitude. Si la vue de cette croix t'inspire ces pieuses pensées et te donne la force nécessaire pour les mettre en pratique, le modeste héritage de ta mère aura une plus haute valeur que toutes les richesses que ton père pourra te laisser un jour. «
Tout épuisée de ce long entretien, Geneviève fut forcée de jjrendre un instant de repos.
— Que Dieu te protège, cher enfant, reprit-elle enfin; qu'il le conduise heureusement auprès de ton père! Helas! tu es bien faible et la route est si longue! il te faudra traverser une immense forêt, franchir des précipices profonds et des rochers escarpes. Cependant, j'ai le ferme espoir que Dieu te conduira chez le père qu'il t'a donné ici-bas, comme il aide tous les hommes, dans le pèlerinage bien plus dangereux de ce monde à parvenir heureusement au séjour de leur Père céleste. N'oublie pas de remplir de lait quelques-unes de ces courges pour te soutenir en chemin, et prends ce bâton pour le défendre C'nire les animaux sauvages. Surtout, mets toute ta confiance en Dieu ; celui qui espère en lui n'a aucun péril à redouter.
Le suir elait venu. La faiblesse de Geneviève devint
extrême. A peine pouvait-elle respirer. Une sueur froide couvrait son visage. Elle rassembla encore une fois toutes ses forces, se souleva, et s'assit sur son lit de mousse. Elle abaissa un regard douloureux et grave sur Bénoni assis à côté d'elle, et lui dit d'une voix émue qui fit tressaillir l'enfant :
— Mon fils, voici bientôt ma dernière heure; mets-toi à genoux, je veux te bénir avant de te quitter, comme ma mère aussi m'a bénie quand je l'ai quittée pour suivre ton père.
Bénoni se mit à genoux, et baissa la tête en sanglotant. Geneviève po>a ses mains sur sa tête blonde, et dit d'une voix profondément altérée :
— Que Dieu veille sur toi, mon cher enfant! qu'il te bénisse et te garde de tout mal ! qu'il te fasse la grâce de retrouver ton père en ce monde, et de revoir un jour ta mère dans le ciel !
Alors elle fit sur lui le signe de la croix, puis elle le prit dans ses bras, et le serra contre son cœur :
— 0 mon fils, tu verras beaucoup de mauvais exemples parmi les hommes. Surtout, ne les imite pas. Que l'éclat des richesses et des honneurs ne te fasse jamais oublier ta pauvre mère! Ati! si tu devais devenir méchant... nous serions séparés ddns l'autre monde!... Ctier enfant, je t'en supplie, ne quitte jamais le sentier de la vertu!
Elle ne put en dire davantage, et se laissa retomber sur son lit comme pour mourir. Bénoni, voyant ses yeux fermés, ne savait pas si elle était déjà morte, ou si elle n'était qu'endormie. Il resta près d'elle à genoux, et ne cessa point de prier à travers ses larmes et ses sanglots :
— 0 sainte Mère de Dieu! disail-il, priez votre Fils de me rendre ma mère ! ô Jésus, ne la laissez pas mourir ou si elle est morte, ressuscitez-la !
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LUSIEURS années s'écoulèrent avant que Sigefroi voulût quitter l'enceinte du manoir. Les chevaliers, ses amis, et son fidèle Wolf furent même obligés de l'arracher à sa solitude. Ils mirent tout en œuvre pour le distraire. L'un donnait une grande fête, dans laquelle un excellent joueur de harpe faisait entendre des chants harmonieux afin de calmer ses douleurs; un autre l'invitait à un tournoi et à divers jeux militaires en usage dans ce temps-là; un troisième l'invitait à une partie de chasse. Ce dernier genre de plaisir que le comte avait toujours beaucoup aimé, parut plus propre que tous les autres à dissiper sa mélancolie. Les chevaliers, s'en étant aperçus, organisèrent presque chaque jour de grandes chasses, où les cerfs, les sangliers, les loups, les ours, fort nombreux en Allemagne, jetaient une agréable variété. Le comte fut obligé chaque fois d'y assister. Lui-même enfin, sur les instances de Wolf, invita ses amis à une grande partie de chasse. L'hiver louchait à sa fin. Une légère couche de neige, nouvellement tombée, permettait de suivre les bêtes à la trace. Le comte partit au lever du soleil accompagné de tous les chevaliers du voisinage, et d'une suite nombreuse. Tous étaient à cheval, suivis d'équipages, de mulets chargés de bagages, et de plusieurs meutes de chiens. Bientôt les cors firent entendre leurs
OEN. DE BR.
sons joyeux et la chasse commença. Un grand nombre de cerfs et de sangliers furent tués. Le comte fit lever bientôt une pièce de gibier qui le tenta, et la poursuivit de toute la vitesse de son cheval. L'animal se mit à fuir à travers les rochers et les précipices, et vint enfin se réfugier dans la grotte de Geneviève, car c'était la biche fidèle qui avait si longtemps nourri de son lait la comtesse et son enfant.
Le comte mit pied à terre, et, après avoir attaché son cheval à un sapin, il suivit la bête, dont les traces empreintes sur la neige nouvellement tombée le conduisirent à la caverne. Il y jeta les yeux, et aperçut avec surprise une forme humaine, dont les traits décharnés étaient pâles comme la mort. C'était Geneviève; elle avait triomphé de sa maladie, mais elle était si faible et si épuisée, qu'elle n'aurait jamais pu se rétablir dans ce désert, où chaque jour elle s'attendait à mourir.
— Si tu es un être humain, cria le comte, sors de cette caverne, et viens à la clarté du jour.
Geneviève sortit à pas lents, enveloppée dans sa peau de brebis ; ses longs cheveux blonds tombaient sur ses épaules; ses bras et ses jambes étaient nus, son visage livide, et le froid la faisait trembler.
— Qui es-tu? s'écria le comte en reculant d'ofifroi ; et comment te trouves-tu dans ces lieux?
Il ne la reconnaissait pas; mais Geneviève l'avait reconnu au premier coup d'œil.
— Si<jjef/oi ! dit-elle d'une voix faible, je suis votre épouse Geneviève, que vous avez condamnée à mort; mais Dieu sait que j(; suis innocente.
Ces paroles frappèrent le comte comme un coup de foudre. Etait-ce un songe ou une réalité ? Comme la douleur avait affaibli ses facultés, et le jetait parfois dans une espèce d'hallucination, il eut peur et crut voir se
dresser, au milieu de cette immense forêt, le spectre de Geneviève.
— Ah ! s'écria-t-il d'une voix pleine de larmes, âme de mon épouse, es-tu revenue sur la terre pour me reprocher mon crime? Est-ce ici que ton sang innocent a été répandu? est-ce dans cette caverne qu'on a déposé ton corps? Oui, c'est bien ici ! Tes os à demi-consumés s'agitent dans la tombe, parce que je viens fouler cette terre que j'ai rougie de ton sang, et ton ombre se montre irritée de ce que ton meurtrier ose troubler ton sommeil. Oh ! va-t'en, va-t'en, âme bienlieureuse, ma conscience me tourmente assez! Retourne au séjour de la paix, et prie Dieu pour un infortuné qui n'a plus de repos sur la terre ; ou bien reste, mais alors prend un aspect moins désolant, montre-toi sous la figure d'un ange de lumière, et dis-moi que tu m'as pardonné !
— Sigefroi, cher époux! dit Geneviève en sanglotant, ce n'est point un esprit que vous voyez ; je suis réellement votre femme, votre Geneviève... Les deux hommes chargés de me mettre à mort, n'ont point exécuté l'ordre qu'ils avaient reçu de Golo... Ils ont eu pitié de moi...
Le comte était si troublé de surprise et d'effroi, qu'un nuage semblait obscurcir ses yeux ; il ne comprenait rien aux paroles de Geneviève. Il la regardait d'un œil hagard, et croyait toujours voir un spectre devant lui. Geneviève lui prit amicalement la main, mais il la retira avec vivacité, en s écriant d'une voix tremblante :
— Laisse-moi, laisse-moi, ta main est froide et glacée; ou plutôt, non, entraîne-moi dans la tombe où tu reposes, car la vie m'est insupportable, et la mort me sera douce.
— Sigefroi, cher époux! dit encore une fois Geneviève en le regardant avec tendresse, vous ne voulez donc pas me reconnaître? Regardez bien, c'est-moi, votre femme, votre Geneviève. Touchez ma main, l'anneau que vous
m'avez donné est encore à mon doigt. Revenez à vous!... 0 mon Dieu, délivrez-le de cette étrange illusion ..
Le comte revint enfin à lui-même, comme un homme qui sort d'un songe pénible.
— Oui, c'est vous! s'écria- t-il.
Et il se laissa tomber aux pieds de Geneviève. Il considéra longtemps cette figure pâle et décharnée, et pendant quelques instants il ne put prononcer aucune parole. Enfin, un torrent de larmes s'échappa de ses yeux.
— C'est donc vous! s'écrla-t-il ; vous! dans cet état misérable! Et c'eit moi qui vous y ai plongée! Oh! je ne suis pas digne de vivre, et je n'ose plus lever les yeux sur vous!... Pourrez-vous jamais me pardonner?
Geneviève répondit en pleurant :
— Je savais que vous étiez le jouet d'une actroce calomnie; relevez- vous, et venez dans les bras de votre épouse. iS'e voyez-vous pas les larmes que me fait répandre la joie de vous revoir?
Le comte osait à peine la regarder :
— Quoi! disait-il, vous ne me faites aucun reproche? Ame douce et céleste, comment ai-je pu vous haïr et vous condamner?
— Ne parlez plus de cela, cher époux, dit Geneviève; c'est Dieu qui l'a voulu. Sans doute, il a trouvé qu'il m'était avantageux de venir dans ce désert; les richesses et l'éclat du monde m'auraient peut-être perdue, tandis que, dans cette solitude, j'ai trouvé mon salut.
Comme elle disait ces mots, Bénoni parut. Il n'était couvert que de sa peau de chevreuil, et marchait les pieds nus dans la neige, qui, en certains endroits de la vallée, était encore très haute. Il portait sous son bras quelqu* s herbes fraîches qu'il venait de cueillir à la source, et dans la main il tenait une racine qu'il mangeait avec beaucoup d'appétit.
A la vue du comte, dont le vêtement était magnifique, et sur le casque duquel ondoyait un panache blanc, l'enfant eut peur. Il demeura un instant immobile et s écria :
— Ma mère ! que vois je? serait-ce un de ces méchants liommes, et vient-il pour te tuer? Ne pleure pas, ajoutat-il en courant à elle, je saurai te défendre. Il faudra qu'il me tue à tes pieds avant de te faire aucun mal.
— Ne crains rien, mon enfant, lui répondit Geneviève ; regarde cet homme, et baise-lui la main ; il ne te fera pas de mal, c'est ton père! Vois, il pleure sur notre misère. Dieu l'a envoyé pour nous en délivrer, et nous ramener avec lui dans notre demeure.
L'enfant se retourna pour regarder le comte. Sigefroi le reconnut à l'instant même pour son fils : avec sa chevelure bouclée, son front élevé, ses yeux étincelants, son nez aquilin et sa bouche pleine de noblesse, il était la vivante image du comte. Mais en le voyant si beau, si jeune, et vêtu d'une manière si misérable, Sigefroi no put retenir ses larmes.
— 0 mon fils! s'écria-t-il en levant vers le ciel ses regards attendris.
Puis il prit Bénoni dans ses bras, et le pressa contre son cœur.
— Mon Dieu, continua-t-il, c'est trop de bonheur à la fois, que de retrouver, en même temps, une épouse adorée et un fils chéri, que je croyais perdus pour jamais !
Geneviève joignit les mains, et levant au ciel un pieux regard :
— Mon Dieu! dit-elle, vous êtes magnifique dans vos dons; vous savez, par la joie d'un moment, nous dédommager de longues années de souffrances. Soyez béni, Seigneur. Grâces vous soient rendues à jamais!
Bénoni, voyant son père et sa mère prier avec tant de
98 SIGEFROl RETROUVE GENEVIEVE.
ferveur, éleva aussi ses petites mains vers le ciel et répéta :
— Soyez béni, Seigneur. Grâces vous soient rendues à jamais!
Le comte, Geneviève et l'enfant restèrent quelque temps immobiles dans la même position ;■ ils ne prononçaient aucune parole, mais leur cœur disait ce que leur langage ne pouvait exprimer.
— Mes chers parents vivent-ils encore? demanda enfin Geneviève; comment se portent-ils? Savent-ils que je suis innocente? Hélas ! voilà sept ans qu'ils pleurent ma mort, voilà sept ans que je n'en ai eu aucune nouvelle,
— Ils vivent, reprit le comte, ils se portent bien, et connaissent votre innocence. Je vais sur l'heure même leur envoyer un messager, qui leur annoncera que vous êtes encore vivante, et réunie à votre époux.
Geneviève remercia le Ciel de cette nouvelle faveur.
— Louanges à vous. Seigneur! Vous avez exaucé ma prière, vous m'avez accordé ce qu'à peine j'aurais osé désirer... Vous avez ramené mon époux de la guerre, vous avez mis au jour mon innocence, vous m'avez délivrée de la prison et de la mort; vous m'avez permis de remettre ce cher enfant entre les bras de son père, et vous me permettez encore de revoir mes parents!... Oh! oui, vous êtes le Dieu d'amour!
Elle fit entrer son époux dans la grotte, car ayant les pieds nus sur la neige, elle pouvait à peine se soutenir. Le comte fut obligé de se courber pour entrer. Il vit la muraille nue, la petite croix couverte de mousse; la pierre devenue toute p^lie, tant Geneviève s'y était souvent mise à genoux, le lit misérable où elle reposait, le panier de jonc, et les courges qui lui servaient de vases. Ce triste séjour et le pauvre ameublement l'attendrirent jusqu'aux larmeà!
Il s'assit à côté de Geneviève, et prit l'enfant sur ses
genoux. Il regarda par l'ouverture de la caverne, et, ne voyant que des rochers affreux et de noirs sapins tout chargés de neige, il se mit à pleurer plus amèrement encore.
— 0 Geneviève, s'écria-t-il, par quel miracle de sa toute-puissance Dieu vous a-t-il conservés tous deux dans cet affreux déseri? A-t-il donc envoyé du ciel un ange pour vous nourrir? Ah! poursuivit-il avec une profonde émotion, pendant sept longues années, sans pain, sans feu en hiver, sans lit et sans vêlements! Marcher pieds nus dans la neige! Et c'est une princesse, accoutumée à manger dans l'or et dans l'argent, élevée dans la pourpre et dans la soie! Et elle me pardonne, elle m'aime! Ame fidèle et sublime, quel trésor qu'une femme telle que vous!
Geneviève se hâta de l'interrompre, et, souriant avec la sérénité d'un ange :
— Ne parlons plus de cela, cher époux! dit-elle. Dieu sait que j'ai eu aussi dans ce désert de nombreuses jouissances. Les palais somptueux sont-ils exempts de peines, et avez-vous souffert moins que moi? Ne pensez plus à cela et regardez votre fils; voyez les vives couleurs qui brillent sur ses joues ; une nourriture simple et un air pur lui ont donné la force et la santé. Peut-être qu'au château nous l'aurions gâté à force de soins, et qu'il serait aujourd'hui pâle et chétif, co;iime la plupart des enfants des grands. Ainsi, consolez-vous, et remerciez Dieu!
Elle lui raconta de quelle manière miraculeuse Dieu l'avait nourrie, elle et son enfant, depuis le jour où la biche était venue pour la première fois dans la caverne, jusqu'au moment où elle vint s'y réfugier pour échapper à la poursuite de Sigefroi. Le comte prêtait une oreille avide à ce récit, et se sentait profondément attendri.
— Que le Seigneur est admirable dans ses voies!
SIGEFROI RKTROUVE GENEVIEVE.
s'écria-t-il, et qu'il a de moyens pour venir au secours de ceux qu'il aime! N'oublie jamais, mon fils, que, dans ta plus tendre enfance, quand tu allais mourir de faim avec ta mère, Dieu vous a nourris tous deux du lait de cette biche; et quand ta mère allait succomber à ses maux, et que toi-même allais peut-être devenir la proie des bêtes féroces, ce même animal fut mon guide, et me conduisit dans votre demeure. Vois comme la puissance divine éclate dans la faiblesse même des moyens qu'elle emploie, et n'oublie jamais que c'est en elle seule que tu dois mettre toute ta confiance !
*Y^'E père, la mère et le fils sortirent enfin de la grotte; leurs yeux étaient encore humides de !^ larmes. Le- comte, pour appeler sa suite, ® prit alors le corde chasse en argent suspendu à sa ceinture, et en tira des sons éclatants, qui coururent d'échos en échos à travers les montagnes et les vallées. Bénoni, qui n'avait encore rien entendu de pareil, fut émerveillé de ce bruit. Il prit aussitôt le cor, et essaya d'imiter son père, ce qui fit sourire Geneviève. Au son du cor, les chevaliers et les serviteurs du comte accoururent de tous côtés, les uns à pieds, les autres à cheval. Tous furent frappés d'étonnement à l'aspect de la femme pâle et maigre qu'il tenait par la main, et du bel enfant qu'il portait sur son bras. Ils l'entourèrent en silence, dans une attitude respectueuse, car ils virent des larmes dans les yeux du comte, de la femme et de l'enfant. Alors, Sigefroi leur dit d'une voix émue :
— Nobles chevaliers! et vous, mes fidèles serviteurs, voici la comtesse Geneviève, mon épouse ; voici Bénoni, mon fils.
A ces mots, tous poussèrent un cri de surprise et de joie; mille exclamations diverses, mille questions se croisèrent.
— Quoi! c'est là notre chère comtesse! On ne l'a donc point mise à mort? Est-elle ressuscitée des morts?
OKN. DE BR. y
102 GENEVIÈVE REVIENT AU CHATEàU.
Oui, c'est bien elle!... Et le jeune comte, quel aimable enfant !
Le comte leur raconta les principales circonstances de l'histoire de Geneviève, et satisfit leur curiosité. Deux chevaliers reçurent l'ordre d'aller à l'instant même au château chercher des vêtements et une chaise à porteur pour Geneviève, et de faire disposer ses appartements pour son retour; d'autres amenèrent les bagages, coupèrent du bois dans la forêt, et allumèrent un grand feu sous un rocher en saillie, afin de préparer un repas. Le comte ouvrit lui-même les bagages et étendit près du feu des tapis, sur lesquels il fit asseoir Geneviève, après l'avoir enveloppée de son manteau d'écarlate, et avoir couvert sa tête d'un voile de lin. Tous les chevaliers, qu'elle connaissait déjà, vinrent l'un après l'autre la saluer respectueusement, et lui exprimer la joie qu'ils éprouvaient de la revoir. Le fidèle Wolf ne put attendre que les chevaliers se fussent retirés pour accourir auprès de Geneviève.
— Chère et bonne maîtresse, s'écriait-il en pleurant, c'est maintenant que je suis heureux d'avoir dérobé ma tète grise au fer des Sarrasins; maintenant que je vous ai revue, je puis mourir sans regret!
11 prit Bénoni dans ses bras, baisa ses joues fraîches, et lui dit :
— Sois le bienvenu, cher enfant, tu es la vivante image de ton père... Puisses-tu devenir brave et vaillant comme lui, doux et sensible comme ta mère, pieux et bon comme tous les deux!
Bénoni, d'abord timide et embarrassé au milieu de tant de monde, lui qui n'avait connu jusque-là que sa mère, devint insensiblement plus communicatif. Apercevant j)0ur la première fois une foule d'objets nouveaux pour lui, il avait continuellement des questions à faire
et tous les assistants, surtout le vieux "Wolf, admiraient le sens et la vivacité de ses remarques. Ce qui le frappa le plus, ce fut l'aspect des cavaliers. Comme les peuples anciens, qui voyaient pour la première fois des hommes à cheval, il s'imagina que l'homme et l'animal ne faisaient qu'un seul être.
— Mon père, s'écria-t-il, il y a donc aussi des hommes avec six pieds ?
Quand les chevaliers furent descendus, l'un d'eux lui amena son cheval. Il demanda :
— Père, où as-tu donc pris ces animaux? Je n'en ai pas vu de semblables dans la forêt.
Après avoir examiné le cheval de plus près, et apercevant leurs mors, enrichi d'or et d'argent, il s'écria :
— Est-ce que les chevaux mangent de l'or et de l'argent?
Mais quand il vit pétiller la flamme du foyer, sa surprise fut plus grande encore.
— Ma mère, demanda-t-il, est-ce que ces hommes ont pu recueillir les éclairs tombés du ciel, ou bien le bon Dieu les leur a-t-il donnés? Oh! continua-t-il en contemplant avec joie le vif éclat du feu dont il sentait la bienfaisante chaleur, quel beau présent il leur a fait! N'est-ce pas, ma mère, si nous avions su cela, nous aurions prié le bon Dieu de nous en donner aussi? cela nous aurait fait beaucoup de bien cet hiver.
Les beaux fruits qu'on servit pendant le repas attirèrent toute son attention : il porta aussitôt la main sur de belles pommes jaunes comme l'or et nuancées de pourpre, en s' écriant :
— Il n'y a donc point d'hiver dans votre pays, cher père, puisque tu apportes avec toi des fruits si beaux et si frais? Oh! je veux aller demeurer avec toi, pourvu que ma mère y vienne aussi.
Il n'osait presque pas manger de ces fruits :
— Ce serait dommage de les manger, disait-il, ils sont si beaux!
Une coupe de cristal lui causa une nouvelle surprise : il la regarda longtemps avec attention, avant d'oser y toucher; il la prit enfin, et la tint longtemps dans sa maia.
— Eh ! dit-il, elle ne fond pas ! ce n'est donc pas de la glace? Oh! que de belles choses le Seigneur a faites, dont je n'avais pas l'idée!
Son plus grand plaisir, pendant le ropas, fut de regarder, à travers le cristal, toutes les personnes présentes. Les domestiques ayant jdacé devant lui une assiette polie comme une glace et brillante comme de l'argent, Bénoni y vit son image, et recula tout étonné; puis il glissa une main craintive par derrière, pour saisir l'enfant qu'il voyait. Cela lui semblait inconcevable; mais ce qui l'étonna davantage, ce fut de voir le petit garçon devenir sérieux ou gai, selon qu'il était lui-même grave ou riant. La gentillesse de Bénoni, sa vivacité, son ignorance naïve, et ses saillies faisaient rire et pleurer tour à tour ses parents et tous les convives.
Sur la fin du repas, on vit revenir à toute bride le cavalier qui était allé chercher au manoir les vêtements de la comtesse. Geneviève entra dans la grotte, où après avoir remercié Dieu de son heureuse délivrance, elle s'habilla. Elle prit sa petite croix de bois, comme un souvenir précieux de ses soufi'rauccs, et sortit de la caverne, vêtue d'une manière convenable à son haut rang. Comme on était obligé de faire un long détour pour apporter la chaise à porteur, les gens du comte avaient fait un brancard, avec de fortes branches de sapin recouvertes do tapis. Geneviève )• monta avec son fils, et le cortège prit la route du château.
A mi-chemin, ils rencontrèrent la chaise à porteur qui
était plus commode pour la comtesse. Geneviève y monta avec son fils. Sur la lisière de la forer, une foule nombreuse vint à leur rencontre. La nouvelle du retour de la bonne comtesse, avait mis sur pied tous les vassaux du comte, et même les habitants des villages voisins. Tous avaient quitté leurs travaux, et mis leurs habits de fête, pour venir au devant de Geneviève. Il ne resta dans les hameaux que les malades et ceux qui les soignaient. C'était une fête générale pour toute la contrée. Plus Geneviève approchait du château, plus nombreuse était la foule qui se pressait sur son chemin. Ces bonnes gens la saluaient avec des larmes et des cris d'allégresse.
Parmi les gens qui vinrent à sa rencontre, on remarqua deux pèlerins, avec de longues barbes, et des coquillages attachés à leur chapeau et au collet de leur manteau. Ils s'approchèrent de la chaise à porteur, et se jetèrent à genoux devant Geneviève. C'étaient les deux hommes qui, chargés de la faire mourir, lui avaient laissé la vie dans le désert. Tous deux pleuraient, surtout Conrad, et demandaient pardon à la comtesse de ce qu'au lieu de la conduire aupi^ès du duc de Brabant son père, la crainte de Golo les avaient forcés de l'abandonner en proie à toutes les horreurs de la misère. Ils racontèrent ensuite que, ne se croyant plus en siîreté au château, ils avaient entrepris le pèlerinage de Terre-Sainte; qu'ils n'étaient revenus que depuis quelques jours sur les terres du comte, où ils vivaient errants, n'osant se découvrir qu'à leurs parents. Ils dirent aussi qu'ayant appris que Geneviève était morte, ils avaient résolus de ne faire aucune révélation, pour ne point renouveler inutilement la douleur du comte.
— Hélas! madame, ajoutaient-ils, comment aurionsnous pu croire que vous eussiez échappé à la faim, au froid, à la dent des bètes féroces?
Geneviève les fit relever et leur tendit la main avec bonté.
— Braves gens, leur dit-elle, c'est à vous, après Dieu, que je dois ma vie et celle de mon enfant. Bénoni, regarde ces hommes, et remercie-les aussi. Ils devaient te tuer ainsi que moi, s'ils n'avaient pas craint Dieu plus que les hommes. N'est-ce pas, ajouta-t-elle, avec un doux sourire en se tournant vers les pèlerins, que vous ne vous repentez pas de nous avoir laissé la vie?
— Ah! mon Dieu, s'écrièrent-ils, nous croyions alors faire beaucoup en vous la laissant; mais aujourd'hui nous voyons que nous n'avons rien fait, et que nous devions braver la mort, et vous conduire au château de vos pères.
Ils se jetèrent alors aux genoux du comte, pour lui demander pardon, et le remercier des bienfaits qu'il avait répandus sur leurs femmes et sur leurs enfants, car ils avaient appris avec étonnement, que Geneviève, dans sa dernière lettre, les avait recommandés à son époux, qui avait exécuté fidèlement les pieuses volontés de son épouse.
— Je ne savais pas, dit le comte, que vous aviez épargné la comtesse et mon fils; de sorte qu'en faisant du bien à vos femmes et à vos enfants, j'accomplissais sans le savoir cette parole du Sauveur : «« Le miséricordieux trouvera miséricorde. »> Allez en paix, et comptez sur ma protection.
Les deux pèlerins s'étant relevés, suivirent la chaise à porteur, et Franz dit à Conrad :
— Vois-tu, maintenant, que j'avais raison de te dire : il ne faut jamais avoir peur de faire une bonne action, de quelque péril qu'elle paraisse environnée, car tôt ou tard elle portera de bons fruits.
Lorsque, à la sortie d'un petit bois qui traversait la route, Geneviève put voir le château sur la hauteur de
Sifroibourg, toutes les cloches se firent entendre, et il y eut dans le cortège un redoublement d'émotion. C'était le peuple qui, sans avoir reçu aucun ordre, avait attendu le moment où Geneviève paraîtrait en vue du manoir, pour donner le signal de joie générale. Les environs du château étaient encombrés d'une foule qui s'étendait à perte de vue : les arbres mêmes étaient chargés de spectateurs, les fenêtres et les toits en étaient remplis. Tous les yeux étaient fixés sur la bonne comtesse, que si longtemps on avait cru morte ; tous voulaient la voir de près. Les assistants éclataient en cris d'allégresse si vifs et si prolongés qu'à peine on entendait le son des cloches.
Geneviève assise dans la litière, baissait modestement les yeux, presque confuse de recevoir tant d'honneurs. Elle portait entre les bras Bénoni vêtu de sa peau de chevreuil, et tenant à la main la petite croix de bois. D'un côté de la chaise marchait le comte à cheval, et de l'autre, son fidèle Wolf. Les deux pèlerins les accompagnaient, et la biche les suivait comme un chien fidèle. Les chevaliers et les gens du comte, partagés en deux groupes, ouvraient et fermaient la marche.
En arrivant au château, Geneviève trouva réunies toutes les dames et toutes les demoiselles du voisinage. Elles étaient accourues spontanément pour recevoir la comtesse; toutes étaient ravies de sa délivrance miraculeuse, et 'Surtout de ce que son innocence étiit reconnue. Ce jour fut comme le triomphe do la vertu sur le vice. A leur tête était une jeune fille vêtue de blanc, et qui portait au cou un riche collier de perles. Elle présenta à Geneviève une couronne de myrte en fleurs, emblème de l'innocence et de la fidélité.
— Recevez, noble comtesse, lui dit-elle, recevez cette couronne; elle est la figure d'une autre bien plus brillante que Dieu vous réserve dans le ciel.
Geneviève ne reconnaissait pas la jeune fille. On lui apprit que c'était Berlhe, la même qui l'avait visitée dans sa prison, et qui n'avait alors que quatorze ans.
— Elle seule, ajouta-t-on, eut le courage de s'intéresser à vous dans le malheur, il est juste qu'elle ait la première l'honneur de vous exprimer sa joie.
L'horreur de cette nuit terrible qu'elle avait crue être la dernière de sa vie, vint aussitôt se présenter vivement à l'esprit de Geneviève.
— 0 Dieu! s'écria-t-elle, en levant les yeux au ciel, qui aurait cru, lorsqu'on me conduisit hors de ces murs pour m'égorger, comme une criminelle, qu'un jour j'y rentrerais avec tant de pompe? Vous seul, ô mon Dieu! le prévoyiez, et me prépariez déjà ce bonheur. Si vous récompensez Tinnocence sur la terre avec tant d'éclat, que sera-ce dans le ciel?...
— Vous avez raison, noble comtesse, répliqua Wolf ; l'innocence n'est pas toujours honorée sur la terre, rarement elle est triomphante comme en ce jour. Cependant Dieu le veut quelquefois, pour nous donner un avant-goût de ce qu'il prépare dans le ciel à ses élus.
Le vieillard se tourna vers le comte, et lui dit :
— Monseigneur, il y a quatre-vingts ans que je suis sur la terre. Souvent je suis rentré victorieux dans ce château, en revenant de la guerre; mais jamais je n'ai vu un triomphe pareil à celui-ci.
— C'est vrai, mon brave, répondit Sigefroi, aussi est-ce le triomphe de l'innocence et de la vertu.
Tous les chevaliers, toutes les dames applaudirent. Les demoiselles déclarèrent que, dès ce moment, elles prendraient le myrte toujours vert, et ses petites fleurs blanches pour le symbole de l'innocence et de la fidélité. Et colle coutume s'est conservée jusqu'à ce jour, dans plusieurs contrées.
-L'émotion, les larmes, la fatigue avaient épuisé Geneviève. On la conduisit dans son appartement, où elle n'était pas entrée depuis tant d'années. Mais avant de goûter un repos qui lui était si nécessaire, elle voulut
Il regardait fixement les gens qui entraient. (P. i 1.^. i
encore voir la veuve et les enfants de Draco, pour leur faire des présents, et les assurer de sa protection. Elle prit aussi près d'elle Berihe, la fille du geôlier, et l'attacha à sa personne.
(Scncuiètje reuoit ses parents.
ENDANTqu'àSifroibourgtoutétaitdansl'allégregse, le deuil le plus profond régnait encore à la cour du duc de Brabant. Le vieux Wolf voulut, malgré son grand âge, * partir achevai, pour porter l'heureuse nouvelle aux parents de Geneviève. Vainement Sigefroi lui représenta les fatigues et les difficultés de ce long voyage, le fidèle écujer partit escorté de douze cavaliers. Il apprit que le saint évêque, qui avait béni le mariage de Geneviève, se trouvait en ce moment dans une ville, à quelques lieues sur la droite de la route, pour la consécration d'une église nouvellement bâtie. Wolf s'y rendit sur-le-champ. Il savait que ce prélat était un des intimes amis du duc de Brabant, et voulut se concerter avec lui pour apprendre l'heureuse nouvelle aux parents de Geneviève, avec tous les ménagements convenables. Le digne évêque fut transporté de joie, et, après avoir rendu grâces à Dieu, il dit à Wolf :
— Soyez tranquille, mon brave, je saurai leur annoncer avec prudence le terme de leurs souffrances. Mes fonctions m'appellent demain chez le duc ; nous pourrons partir ensemble.
Wolf était au comble de la joie, et se fit un plaisir
d'escorter, à la tète de ses cavaliers, le respectable évêque.
Depuis le jour où ils avaient appris la mort de leur