‹ GenevièveChapitre 10 sur 44 · MA · texte numérisé non relu

MA

In samedi, monsieur, un samedi matin, de la dernière semaine «lu mois de novembre, que j'étais seule à la maison à finir une robe pour Josette, qui devait danser le lendemain aux noies d'une de ses amies, voilà que je vuis entrer une jeune tille de la montagne, si belle, si belle, qu'excepté Josette je n'en avais jamais vu de si avenante. Deux vieilles femmes avec un garçon de quinze an-, qui paraissaient sa mère, sa tante el son frère, étaient restes dehors mit le pas de la porte ou assis sur le banc, pendant que la jeune fille marchandait ceci et cela. Ils avaient deux mulets avec des paniers, d'où le garçon avait tiré du pain, du \in. dis châtaignes, que les paysannes et lui mangeaient dans la rue.

La jeune tille regardait, touchait, essayait tout dans lu boutique : bagues, pendants d'oreilles, chaînes de cuivre . doré, dentelles, fichus, soierie, souliers de peau de chèvre, il n'y avait rien de trop beau pour elle, qu'on aurait dit. Combien ceci? combien cela? Je prends tant d'aunes de " l'une, tant d'aunes de l'autre; et puis ces joyaux! et « puis ces boucles ! et puis ces rubans! et encore ceci, et « encore cela ! » Et la bourse sur le comptoir, pleine de pièces de trois francs et de trente sous; je croyais qu'elle allait acheter tous les cartons!

El le frère venait, et il emportait et rangeait tout à mesure, bien proprement, dans le pallier d'un de ses mulets.

« Ce n'est pas tout, me dit en rougissant gracieusement la belle paysanne, mam'selle Geneviève: on nous

lii <.K.\KVIK\ i-;

« ;i di( que vous clicz tailleuse pour femme, il faul encore « <|iie vous me preniez mesure de trois robes, de six col- « lerettes, de deux coiffes en dentelle, d'un tablier, d'une « demi-douzaine de ceintures, et que vous m'essayiez mes « boucles d'oreilles et mes colliers.

« — Bien volontiers, que je lui dis, mam'selle; venez « avec moi dans la chambre, pour que le monde ne vous a voie pas déshabiller à travers la vitre. » Et elle vint avec moi dans la chambre, où je la déchaussai pour lui essayer ses souliers, et où je la déshabillai pour lui approprier ses collerettes, ses tieluis et ses robes neuves. Ah! monsieur, la belle créature que ça faisait! Comme elle avait de beaux pieds, de belles mains, de belles épaules, un cou comme du satin blanc, des cheveux qui lui tombaient jusqu'aux genoux ! un visage plein, rouge, velouté comme la pèche; des yeux, une bouche, des dents... et avec cela un air si doux, si modeste, un son de voix qui remuait tout le cœur! Je ne me lassais pas de la regarder pendant qu'elle baissait les yeux, et je disais en moimême : « En voilà un d'heureux! Elle doit en avoir eu « des prétendants, celle-là! M;iis qui sait? C'est peut-être 11 un vieux qui est riche, un veuf qui regrettera sa pre- « mière femme avec elle; ou bien un parent, un cousin, " jeune, mais laid et indifférent, qui ne l'aime p;is. Le t monde est si hasard, que l'envers el l'endroit, ça ne se « rencontre jamais bien ! C'est dommage tout do mêm< '

Puis, pendant que j'étais à genoux pour hù attacher ses boucles d'argent sur le cou-de-pied : * Vous allez " donc vous marier, mam'selle, sans être trop curieuse! " que je lui di^. — Oui, me répondit-elle avec un son Ac

voix fier el empressé, comme m elle avait attendu ma

i;i:m:\ ikvî

question, impatiente d\ répondit; je suis fiancée du

printemps dernier, cl je me marie la semaine qui

vient.

i — Ali ! repris-je en continuant cl en la flattant <lc la

• \oi\, comme vraiment je la flattais dnoœur en moimême, tant je la trouvais prévenante; ah! et en êtes-

i vous contente de vous marier?

i — Je crois bien, dit-elle, nue j'en suis contente! Dei mandez plutôt à toulc la montagne, si mon fiancé n'es! pas le |»lu< honnête garçon du payai » l'avais liui d'attacher les boucles, je me relevai tonte rouge et tout heureuse de servi: cette belle enfant; je la fis asseoir sur mou lit, je lui agrafai Bon collier, je lui relevai ses longs cheveux -nus sa coiffe, je lui passai ses boucles d'oreilles, je lui épinglai la plus fine de ses collerettes sur la poitrine, je pris le miroir à la fenêtre, je le lui mis dans la main el je lui dis : 8 Regardez-vous maintenant, cl voyez si votre fiancé sérail content. « — Oh! ce n'est pas pour lui, dit-elle, il m'aime tant ! « Il n'a pas besoin de touscesattiffements pour être bien

■ aise! C'est pour le monde à l'église, voyez-vous; c'est (i pour faire honneur au pays, c'est pour qu'on ne dise <• pas que les filles de Montagnol ne sont pas aussi relui-

* santés, le jour de leurs noces, que celles de Vameige. « — Vous êtes donc de Montagnol, lui demandai-je,

« sans vous offenser?

u — Oui, et j'épouse un garçon de Valneige; il est bien connu de tout Voiron, allez! je parie (pie vous le

h connaissez de vue et de nom, car c'est lui qui nous a dit

■ d'aller taire nos emplettes chez vous...

— Le fils du père Gvprien ! dis-je

Je tremblais tellement des doigts à ce nom, que je lui piquai sa belle poitrine jusqu'au sang avec la pointe de l'aiguille de la collerette, en essayant de la faufiler. Je devins plus rouge qu'elle, et puis plus pâle, aussitôt après, (pic mon drap.

« — Qu'avez-vous, mam'selle Gcneviè\e, que vous tremblez tant? » me dit-elle en essuyant sa goutte de sang, mais sans se fâcher.

« — llien, mam'selle, que je lui dis; mais c'est que, « voyez-vous, je suis si honteuse de vous avoir piquée « ainsi sans le vouloir! »

Oh! Dieu, disais-je en moi-même en continuant de l'attifer, mais d'une main maladroite et avec un brouillard sur les yeux, qui aurait dit jamais que pe serait moi qui parerais la fiancée de mon amant pour son jour de noces, et que, quand il déferait ses boucles d'oreilles et son agrafe de collier après la messe, ce serait l'ouvrage de ma main qu'il loucherait sur le cou de son épousée !

J'essayai bien de reparler encore nue fois ou l'autre ; je ne pus rien dire que oui et non; pourtant je pris plaisir et peine à garder longtemps, longtemps, cette belle enfant dans ma chambre, pour une raison ou pour une autre, et à la faire aussi belle que je pouvais pour Cyprièn. Tu souffres, que je pensais tout bas en moi-même; eli bien, tant mieux ! pourquoi l'as-tu trompé? Il est juste qu'il en aime à présent une plus belle que toi, et que tu

contribues de tes propres mains à le venger de loi !

Quand tout fut fini , elle partit en disant à son frère de revenir chercher les robes et les tabliers le samedi suivant, et je me mis à y travailler nuit et jour, en pensant, à chaque point de fil, que c'était pour Cvpi ien.

r.t;.\i;\ iKvi. ht

Pour le moment, monsieur, Je c'en >uv pas davantage de lui: mai* e'étail bien dur. Qu'en pensez-vous, n'est-ce pas, monsieur?

Cependant, il faut être juste; la petite, qui voyait bien mon chagrin sans que je lui disse jamais un mot plus liant que l'autre sur Cyprieu, me reconsolait tous les jours davantage par sa gentillesse, par sa tendresse pour moi et par sa beauté. J'étais comme sa mère; elle était comme ma fille, si ce n'est qu'elle n'avait pas vis-à-vis de moi ce respect pour l'autorité d'une mère nui impose toujours à l'amitié. J'étais pour Josette comme une mère qu'elle aurait choisie volontairement, et vis-à-\is de laquelle elle n'aurait eu aucune réserve, aucune froideur de respect : sa mère, sa sœur et son amie tout à la fois : voilà. Vous jugez si c'était doux pour moi, monsieur, qui avais élevé cette enfant depuis le maillot; c'était mon nourrisson, c'était mon caprice, c'était ma vanité, c'était 'ma poupée, c'était mon idole, quoi! Et puis, si vous saviez, monsieur, combien on s'attache par les sacrifices que l'on a faits à quelqu'un! On s'y attache, monsieur, comme un avare s'attache à l'intérêt de son argent. On se dit : « J'ai mis « là mon trésor; il faut qu'il me rende tout ce qu'il m'a " coûté. » C'est comme ça que l'homme est fait, c'est comme ça que j'étais. Allons, il faut l'avouer, j'étais avare du cœur de Josette.

Quelle philosophie, me disais-je en moi-même, en écou-

14* ( ; I-; NE v i È v I-.

tanl Geneviève, il y a dans le cœur simple et même clans

|e> expressions de celle pauvre lillcî La Bruyère ou Pascal n'aurait pas senti plus juste et n'aurait pas dit mieux,

L'intervalle quelle laissa écouler entre la fin de son récit et le commencement du récit qu'elle allait reprendre me permit de faire cette réflexion, car elle s'arrêta longtemps comme incertaine si elle continuerait, et elle respira deux ou trois fois plus fortement qu'à l'ordinaire, comme si elle eût remué avec effort dans sa mémoire un poids qui retombait toujours sur son cœur.

A la \\n elle dit : « Bah ! je vous ai promis de tout dire ; je vous dirai tout, quand même ça me ferait pleurer. »

Le temps avait coulé : elle allait avoir seize ans à la Sainl-Martin. Elle était mûre pour son âge, comme une piaule qui n'a jamais souffert et qu'on a toujours tenue mi chaud sur une cheminée, avec de la mousse sur le pot de fleurs. Vous ne lui auriez donné guère moins de dixhuit ans. Son âme s'était développée comme son visage; elle savait lire, écrire, calculer, chanter, danser, coudre, broder, faire des dentelles, comme la première demoiselle du pavs ; elle se mettait comme une petite reine. Les bourg( oiseseu étaient jalouses; elles disaient: « Voyez donc cette

petite Josette! ça esl pimpant parce que ça se sait jolie;

ça a l'insolence de se coiffer en cheveux, d'avoir un « peigne d'écaillé, des boucles d'oreilles en perles fausses, « un collier de corail el des gants longs sur le^ bras! Ne « diriez-vous pas que c'est la fille d'un confiseur ou d'un

drapier pour le moins ? Vous savez ce que c'est, ce sont

liENEVIUVË I i'.t

« les Mlles d'une vitrière, ça a'a pas de pain loul sou soûl a la maison, et ça fait dos insolences au soleil en s'haliilhuit de jaune el de vert, cl en portant la lète droite comme un tournesol '. Qu'est^e donc que nous mettrons

« à nos lillcs, si les mercières portent leurs propres bou- « tiques sur leurs épaules \ i J'entendais redire tout cela, monsieur, par les voisines

qui me le rapportaient : et pourtant cela n'était pas juste, car ce n'étaient pas ses robes ni ses fichus qui la faisaient regarder, c'étaient ses agréments. Elle était bien habillée, mais sans luxe et sans effronterie. Mais elle avait tant d'éclat qu'elle éclairait vraiment toutes ses robes; vous l'auriez mise en noir que vous n'auriez pas pu éteindre la lumière qui sortait d'elle. C'était dans ses yeux, c'était sur sa bouche, c'était dans sa peau, c'était dans sa taille, dans >a démarche, dans sa pose, dans tout! C'était comme le ver luisant, tant plus vous mettiez ça à l'ombre, tant plus ça se voyait. Que voulez-vous? elle n'y pouvait rien, la pauvre entant, ni moi non plus. Quelquefois elle rentrait de la promenade dans les prés où elle allait avec ses cousines, toute confuse, et elle ne voulait plus ressortir de la soirée. Elle me disait eu boudant : « Ça m'ennuie. — Eli i quoi! que je lui disais, Josette? — Que tout le monde i me suit comme si j'étais une bête curieuse, et que tout le monde se retourne en chuchotant quand j'ai passé. » Moi, monsieur, ça ne me fâchait pas, et, au fond, j'en tirais vanité. Le bon Dieu m'a bien punie de celle complaisance que je mettais dans cette jolie enfant! Nous y voilà !

i Bu i , k .\ i ■; v i È v i :

Elle était bien sage et bien modeste cependant. Seul"ment elle aimait un peu la danse , et , quand ses cousines venaient la chercher les dimanches soir ou les jours de noces dans le voisinage, elle ne se contenait pas de joie. Elle n'y entendait pas de malice; mais le mouvement, la musique, la chaleur, la valse, le tourbillon, ça l'enivrait. Quand elle revenait de là, à minuit, ramenée à la porte par ses tantes ou par ses cousines, je ne pouvais pas l'endormir, elle valsait encore en rêve à côté de moi. Voilà tout son défaut ; je ne lui en ai jamais connu d'autre. C'était bien innocent, monsieur, n'est-ce pas? Car, enfin, quand le cœur est vide, les pieds sont légers, et, quand le vent soui'lle, la poussière s'élève.

Eh bien! monsieur, c'est pourtant ça qui l'a perdue!

— Comment! perdue? m'écriai-je.

— Hélas! oui, vous allez voir; et moi aussi, reprit-elle. J'écoutai plus attentivement.

LU

C'était au printemps de 18..., monsieur; un escadron de chasseurs était en cantonnemeiil à Voiron pour surveiller la frontière. Ah ! le beau corps que ça taisait donc! C'étaient tous des jeunes gens comme vous êtes à présent . monsieur, grands, élancés, bien pris dans leur taille, des couleurs fraîches, des moustaches noires, avec des ceintures de cuir \ ci ni , des chaînes de tel' SOUS le pied ; des

vestes vertes galonnées de noir, des casques lui- ml aiiso-

Jcil comme le coq du clocher de \ oiron ; des crinières qui leur pendaient sur le cou et que le veut faisait flotter eu Irv soutenant, quand ils couraient, comme les queues de leurs chevaux blancs.

C'était superbe de les voir manœuvrer les jours de revue dans les prés, allant, venant, courant, galopant le sabre à la main, au bruit des trompettes, à la voix de leur commandant. On aurait dit une rivière d'acier fondu qui aurait débordé dans les prés. Tout le monde y allait poulies voir. On les aimait dans la ville, parce que les militaire-, ces! hou pour l'habitant, quoique ça soit terrible contre l'ennemi ; ils étaient lo^é> chez les artisans et chez les bourgeois, qui ne s'en plaignaient pas; au contraire, chacun se disait : a Mon enfant est peut-être comme ça chez de pauvres gens d'une autre frontière. Il faut avoir bien soin de mon soldat) pour que les autres aient bien soin de mon tîls aussi. % C'est juste. Le logement, le feu, la chandelle et le vin blanc, et l'amitié par-dessus, on leur donnait tout de bonne grâce.

Nous, monsieur, on ne nous en avait pas donné, parce que, disait-on, nous n'étions que deux jeunes filles, et que nous n'avions qu'une chambre derrière la boutique. La mairie avait des égards, quoi !

lui

Voilà qu'un jour, en revenant de la manœuvre (ou a bien raison de dire, cette l'ois, que taule d'un clou le monde serait boiteux)... voilà donc qu'un jour, en revenant de la manœuvre, passe un jeune maréchal des lo^is à la tète de son peloton au grand trot, le sabre à la main. Le clou d'un

des Irrs de devàul de son cheval s'en \a je ne sais commeiil, le 1er se tourne sens dessus dessous; le cheval, embarrassé par son 1er qui lui pend an pied, l'ail un faux pas sur le pavé; il s'abat, il jelle le eavalier à dix pas devant lui contre le banc de pierre de notre boutique, il lui roule sur le corps : nous jetons un cri. Le pclolon, lancé à grande course, ne peut pas s'arrêter court, les chevaux sautent par-dessus leur chef renversé ; on le relève , il était tout en sang , il ne donnait plus signe de vie, on le croit mort, ou l'étend sur le banc de pierre. Josette et moi, monsieur, nous en avions pitié, que nous en pleurions, bien que nous ne le connussions pas ; c'était un si beau jeune homme ! il ne paraissait pas avoir vingt ans; les yeux fermés, le front coupé en deux endroits par deux cicatrices d'où le sang coulait sur ses joues blanches , des cheveux noirs comme la crinière de son casque, mais plus lins ; des traits délicats comme une jeune tille, un enfant de famille, quoi ! qui servait pour son agrément et qu'on avait fait mare* liai des logis tout de suite pour le faire officier en quelques mois. Ah ! il fallait voir comme ses soldats l'aimaient. Ils pleuraient tous ! ils lui déboutonnaient sa veste, ils lui enlevaient son casque tout bossue, ils lui étaient sa cravate, ils lui ouvraient sa chemise sur la poitrine, du linge superbe! monsieur; ils lui jetaient de l'eau sur son visage paie, Us couraient chercher le chirurgien-major, que ça faisait la chair de poule à Josette et à moi. Le ehh urgieninajor accourut, il lui làla le pouls, il dit : « Ça n'est rien : <( portez le maréchal des logis, bien doucement, dans cette

maison, sur un lit ; je vais le panser. »

.le n'osais pas le dire de peur de faire affront aux s<»lilats ; mais j'en fus bien aise el Josette aussi; ç'aurail été

i, l-..Nh\ ll.\ l 155

notre h fit- (jiic iiuii> (l'aurions pas été |»lu> tristes de la chute, de l'évanouissement, de la pâleur cl du saug de ce beau jeune militaire. Nous ouvrîmes la porte de notre chambre, et deux cavaliers le portèrent sur le lit. Ça oc i sera qu'une paire de draps à changer, » dis-je à Josette. Nous non- retirâmes toutes tremblantes dans la boutique pendant le pansement. Nous écoutions pourtant à la porte', et quand nous l'entendîmes respirer et dire au chimrgien-major : n Où suis-je".' ■ nous entendîmes aussi le ehirurgien-major lui répondre : « Chez de bjraves femmes, i mon cher Septime! i\\ s'appelait Septimc de ***.) Rcsi Lez-y quelques jours; vous avez l'épaule démise et quel- 4 ques égratignures à la tête, avec un peu d'ébranlement « qu'il faut câliner par une immobilité complète. Il y aurait danger à vous transporter en ce moment; mais i dans quinze jours vous serez à cheval. Je vais faire mon i rapport. Adieu! »

Il vint me prier d'éviter tout bruit au malade et me défendre de lui donner autre chose que de l'eau avec quelques gouttes d'une liqueur qu'il me laissa. Je me sentais portée de cœur à soigner ce jeune homme que la Providence m'avait envoyé. Je dis à Josette : « Tu iras coucher « chez ta tante Mariette avec ta cousine ; moi. je resterai « à la maison à veiller avec la garde et le planton, i Ce lut fait comme j'avais dit. Je servis pendant huit jours avec plaisir de garde au pauvre blessé; il était si doux et ^i reconnaissant !

L1V Josette revenait de grand matin, de chez salante, Ira-

J54 GENtitlÊVB

vailleraveemoià la maison et (cuir le comptoir. De temps en temps elle demandai! au maréchal des logis ta permission de traverser sa chambre pour aller prendre son linge, son fil, ses ciseaux, son dé, dans son armoire. Le jeune homme la regardait et lui demandait bien pardon de la déranger ainsi de son logement; elle baissait les yeux cl lui disait : « Du tout, monsieur, nons sommes trop court tentes <pie vous vous trouviez bien chez nous; guérissez- « vous tranquillement, à votre loisir; nous voudrions « seulement que la chambre fut pins propre et le lit meil- « leur! )) Puis elle ressortait toute rouge et toute tremblante, et elle me disait : « Il est bien, M. Seplime, il a « repris des couleurs. — Tu l'as donc regardé.' que je lui <( disais. — Non, répondait-elle; mais je l'ai vu. » Et à chaque instant elle avait oublié quelque chose qu'il fallait qu'elle allât de nouveau chercher dans l'armoire. C'était un sort, quoi! Je lui disais : h Que lu es donc étourdie, «Josette! lu vois bien que tu déranges pour rien le (( blessé! — Oh! non, disait-elle, ça n'a p;is l'air de lui « taire de la peine; il ne s'est pas plaint une seule fois; il « a l'air si bon même, qu'il m'a dit tout à l'heure : Ma- (< demoiselle, j'ai une sœur qui vous ressemble; quand « vous passez, ca me fait illusion, je me crois chez ma (( mère ! Pourtant, qu'il a ajouté, elle n'est pas encore si « belle «pie vous! »

Ça commençait à m'inquiéter, mais je me disais : Ça va finir, dans dix jours le malade sera guéri; le régiment va partir, elle u \ pensera plus. Un officier I ça n'est pas l'ail pour elle; l 'aiguille, c'est trop petit pour Cépée, ça ne va pas de pair. Tout de même j'aurais autant aimé que Je cheval se fût abattu devant une autre porte.

GKNEV1ÊVE 153

Le jeune homme guérit au bout de quelques semaines, pendant lesquelles ce manège d'aller et de venir, de se regarder, do se parler, avait toujours dure, entre la petite et le blessé. A la lin, il fut assez remis pour qu'on pût le transporter à l'hôpital. Nous le vîmes partir avec peine, nous nous étions habituées à lui comme i\c^ sœurs. Il nous remercia bien : il avait les larmes dans les yeux en nous disant adieu ; il nous promit de venir nous revoir de temps en temps, dès qu'il pourrait marcher. Je m'en doutais bien ; j'aurais bien autant voulu qu'il ne revînt pas, mais je n'osai pas le lui dire, ce n'est pas honnête, et puis j'aurais trop fait pleurer Josette.

Il ne fut pas plutôt sorti de la maison que je ne reconnus plus cette pauvre enfant. C'était comme un corps sans àme. On aurait dit que son visage était là et que sa pensée était ailleurs. Elle ne faisait qu'entrer et sortir, qu'aller chez sa cousine et en revenir, pour avoir l'occasion de passer vingt fois par jour devant le jardin de l'hôpital, où l'on voyait les malades assis sur des chaises au soleil, pardessus le mur. Quand elle était à la boutique, elle regardait plus souvent à la vitre qu'à son ouvrage, et elle devenait toute rouge et toute pâle quand elle entendait seulement les bottes éperonnéesd'un militaire sur le pavé. Elle rêvait, elle laissait à chaque instant effiler sa dentelle sur ses genoux ; elle oubliait d'épingler son coussinet ;

elle se levait comme pour aller chercher quelque chose dans notre chambre; elle rentrait sans rien rapporter. Elle ne mangeait guère, elle ne dormail pis, elle soupirait la iiuil. Je lui disais : « Qu'as-tu donc ? — Bien, « qu'elle nie répondait. — Je vois bien que si, peut-être! « Ah! que tu es hèle de penser à celui-là! Est-ce que « c'est fait pour des pauvres filles comme nous? Est-ce « que ce n'est pas un enfant de famille, qui n'épousera ja- 8 mais qu'une demoiselle de sa condition? Est-ce qui' « t'emportera de garnison en garnison et à la guerre du - « rière son cheval, dans son porte-manteau 1 Allons donc ! « sois doue raisonnable et pense à tes dentelles I — Est-ce « qu'on pense à ce qu'on veut? » me répondait-elle avec humeur. Je voyais bien que ces jeunesses, ça s'était parlé sans se rien dire, comme moi et Cyprien. M;iisjc pensais : « Bali ! c'est une idée folle, c'est une fleur d'avril ; ça gèle a sur pied, (ii partira avec le régiment! %

l\ II

M. Seplime, le maréchal des logis, était guéri : il venait de temps en temps à la niiiison pour remercier ses hôtes-' ses, Il (allait voir alors comme. Josette était contente! Il semblait vraiment que le soleil était entré daus la boutique avec lui. Il s-'asseyail devant le comptoir ; il jouait avec la poignée de sou sabre ; il posait son casque sur la chaise ; elle peignait si crinière , elle raccommodait ses aiguillettes: il lui ramassait sesécheveaux de til à dentelles, il lui tenait su pelote d'épingles pendant qu'elle marquai! -"ii dessin sur le coussinet; et puis, M. Seplime par-ci, mademoiselle Josette ou mademoiselle Joséphine par-là,

r.KNKVIKVI I"

car L'Ile commençait à mieux aimer qu'on l'appelai Joséphine ; ci pu i- on riait, ri puis les demi-mots, les soupirs, les silences, et puis les conversations huit bas. .le ne pouvais p;is me fâcher, monsieur, parce que le maréchal des logis élail >i réservé, si honnête! et que Josette était m heureuse, -i tendre, et de plus en plus si affable et si obéissante pour moi! Mais quand est ce donc que lerégimenl partira? i disais-je an bon Dieu.

LVHI

Il ne partait toujours pas. Le monde n'entendait pas malice aux visites fréquentes du maréchal îles logis chez non- parce que, quoique pauvres, nous avions bonne réputation dans l'endroit, et puis, vous ne le diriez pas, monsieur, on croyait dans le quartier que c'était à moi que le maréchal des logis taisait la conr. On disait : a La « cadette est trop jeune, c'est un enfant, ça ne pense à « rien ; c'est Geneviève qui est en âge, et c'est une tille « avenante sans être l>L'lle, tout de même. Eh bien, tant « mieux, elle aura un gentil mari, ma toi! »

Voilà ce qui donnait lien à cette méprise : les amoureux c'est si fin, voyez-vous! Le maréchal des logis ne parlait jamais qu'à moi dans la rue ; il ne parlait jamais que de moi aux voisines et aux camarades; quand il frappait à la vitre, il n'appelait jamais que mam'selle Geneviève : quand il venait nous chercher, les jours de congé, pour nous mener ici ou là, il ne donnait jamais le bras qu'à moi ; il était plein d'égards, d'attentions et de respect pour moi, comme s'il avait voulu me flatter et me prendre par l'amouf-propre. Je me doutais bien pourquoi : pour que je

\m GENEVIÈVE

fusse mieux disposée eu sa faveur et plus indulgente pour

ses visites; ça ne me trompait pas; mais j'étais bien boue, monsieur; il n'y avait pas de mal, ça me taisait de la peine d'en faire à ces jeunesses ; je laissai> aller. Je pensais toujours : « Un bon coup de trompette, un soir ou « un matin, ça me délivrera de ces politesses! » Mais les voisines prenaient ça pour tout de bon.

I n soir, en effet, un soir du mois de mai, on dit dans Voiron : « Le régiment part demain! » Ah! la pauvre Josette, monsieur; ses bras lui tombèrent le long de sa chaise ; elle devint plus pâle (pie sa dentelle. J'aurais voulu que le régiment ne partît plus jamais.

Le malheur voulut qu'au même moment, monsieur, on vint me chercher vite, vite, pour aller veiller une voisine qui était en mal d'enfant, et qu'on disait qui ne passerait pis la nuit. Ses petits enfants criaient après moi et me tiraient par mon tablier pour me mener assister leur mère, J'v courus, monsieur; je recommandai bien à Josette de fermer la boutique de bonne heure et de se coucher, i Le « régiment ne part qu'à huit heures demain, lui dis-je ;

nons irons le voir partir et faire nos adieux à M. Sepa lime. Je ne veux pas que tu le roies sans moi, ce soir • « ça te ferait du chagrin , tu ne pourrai'- pas dormir. — «« Ah ! je n'ai pas envie de le voir, qu'elle me répondit ;je « ne l'ai que trop vu ; ça me déchirerait là, en montrant « son cœur ; j'aime mieux que tu me dises demain : Il e i I parti ; que veux-tu? c'est fini ! Je vais faire ma prière

GENEVIÈVE m

« pour qu'il la>sc un bon voyage el qu'il pense à moi jus- « qu'au retour.

« — Hien ! » que je lui dis, et je l'embrassai m m'en allant .

Le lendemain, monsieur, quand je rentrai, je trouvai

tte endormie, ou Taisant semblant de dormir encore.

Ça m'étonna. Je lui dis, pour tenir ma promcafC : i Allons

i voir partir le régiment. — Non, dit-elle, j'aime mieux

rester et me rendormir ; j'ai trop pleure, on verrait mes

yeux, ça me ferait bonté. Je m m»- -eus pas le cœur à

la promenade. — Eli bien! lui dis je en fermant la fe-

« nêtre, par laquelle le soleil donnait sur sa tète en feu,

reste au lit, dis ton chapelet, dors, reconsole-toi : je vais

'< travailler. »

Il n'y en eut ni plus ni moins entre nous deux à l'orra • sion du départ du régiment. Seulement, ça m'étonnai t que M. Septime ne fût pas venu nous dire adieu. Mais je pensai qu'il avait mieux aimé nous écrire de la première étape.

Ça alla bien pendant trois ou quatre mois, .losette était sage, raisonnable et rangée comme une religieuse ; elle ne sortait que pour aller à l'église ou pour aller à la po>te prendre une fois par semaine les lettres du maréchal des jogis. Ils s'étaient promis mariage, monsieur ; elle ne disait ni oui ni non, mais je m'en doutais bien. Elle écrivait aussi tous les dimanches de longues lettres dans la chambre; mais elle ne l'avouait pas. Je le reconnaissais au papier qui manquait à la rame, dont je comptais les feuilles

itwi ci; m:\ii: vi.

Je lie faisais pas semblant. « Il faut que l'amour se passe, « me disais je; il s'est bien passé pour moi et M. Cyprien, a il se passera bien pour la pauvre enfant. Quand elle ii no pensera pins à M. Septime, ou quand M. Septime

lama oubliée, eb bien, il ne manquera pas de braves « ouvriers dans le pays; elle fera une connaissance, je la « marierai, je resterai avec eux, je ferai le ménage et j'au- " rai soin des enfants. Voilà! 9

l'as du tout, monsieur! Voilà qu'un soir on apporte une lettre avec un cachet noir, pendant (pie Josette était chez sa tante. Je l'ouvre, et qu'est-ce que je lis?... Je l'ai encore là, monsieur, avec l'autre; tenez, lisez voir.

Je pris la lettre et je lus :

« Mademoiselle Geneviève,

« Le maréchal des logis Septime de *** a été Lue à la

ti première affaire que nous avons eue eu débarquant à ***. a En mourant il m'a dit : a Tu écriras à mademoiselle Ge- 6 neviève, à Voiron, que je lui fais mes adieux, ainsi qu'à

sa sœur. Je suis bien coupable; mais je sni^ pins mali heureux que coupable... Je la prie de me pardonner. Si u j'avais survécu, j'aurais réparé mon tort involontaire. Je

n'étais pas pervers; non ; l'adieu, la nuit et le-désesii poirde nous quitter nous mil enivrés... Je l'ai épousée seù crètemenl devanl un prêtre de Savoie... Fatale nuit!...

il faudra envoyer l'enfant à... j

l.a mort lui a coupé la parole Voici nue bonde de SOS

GENEVIEVE Ittl

■ cheveux que je nous envoie de sa part. Il m'avait dit Si je meurs, tu feras tenir cela à Voirou. »

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