‹ GenevièveChapitre 14 sur 44 · GEM.WI.W I7S · texte numérisé non relu

GEM.WI.W I7S

sur la côte de Fourvières. Je demandai au ooiicierge de me laisser parler à la sage-femme de Voiron, disant que je lui apportais des nouvelles de ses petites et un peu de linge ri d'argent. Le concierge cl sa femme me regardèrent bien entre les deux \eux, refusèrent; puis, quand il> virent que je restais là tout humiliée, à la porte, et que je pleurais à chaudes larmes, mon mouchoir SUT les yeux, devant les soldais, ils prirent pitié de moi, ils me rappelèrent, et m'ayant l'ail entrer dans un guichet à côté de leur loge, où il y avait une grille de ter et des bancs de bois, ils tirent venir la sage-femme et me laissèrent seule avec elle autant que je voulus.

Ça me lit bien honte de la revoir, vou> pou\ez Je croire, monsieur ; mais surtout de la revoir là à cause de nous.

LXXHI

Elle me dit, sans me faire aucun reproche, qu'au moment où elle portait reniant au tour elle avait élé es] ionnée par des surveillants cachés aux abords de l'hospice ; que ces surveillants l'avaient dénoncée au commissaire de police, que le commissaire de police, d'après les ordres qu'il avait reçus de ses chefs, l'avait dénuée comme une femme qui portait, par iutérêt ou par complaisance, des enfants trouvés dans le tour, au préjudice du département, obligé de les nourrir; que les gendarmes étaient venus la prendre; qu'on l'avait menée interroger d'abord à Grenoble, pour qu'elle justifiât d'où venait l'enfant qu'elle avait déposé et qu'elle avouât la mère; qu'elle s'y était refusée pour ne pas nous faire de la

peine; qu'elle mourrait plutôt dans un cachot que de lia liir la confiance que déjeunes lilles dans l'embarras mettaient dans sa probité; que, là-dessus, le juge lui avait dit : « Eli bien, vous resterez en prison jusqu'à ce que o voua ayea dit où vous avez pris cet enfant, » et qu'on l'avait envoyée à Lyon, dans cette maison de correction! pour y rester tant qu'il plairai! à Dieu, eu prévention d'avoir exposé des enfants légitimes ou illégitimes, pour mettre leur entretien aux frais de l'État, et pour les faire rendre ensuite à leurs mères sur les signes de reconnaissance qu'elle leur incitait au cou ou aux bras. Mais, soyez tranquille, ajouta-t-elle, allez, mam'selle Geneviève, je sais souffrir, mais je ne sais pas trahir. J'aime mieux que mes petits enfants mendient leur pain aux portes, j'aime mieux vieillir comme ces murs et sécher comme ce bois, que de dénoncer votre sœur. Pauvre chère petite! dites-lui qu'elle ne se fasse pas de chagrin !

Alors je lui appris, tout en larmes, la mort de ma sœur.

« Eh bien, donc, dit-elle, que craint-elle là-haut'.' Elle m est dans le paradis où le bon Dieu en pardonne bien « d'autres comme la Madeleine !

« — Oui, lui dis-je, mais les méchantes langues ne a pardonnent jamais ici, ni pendant leur vie, ni après « leur mort, au nom et à la mémoire des pauvres iunoe centes qui ont été trompées par un faux mariage et qui « ont fait une fonte involontaire. La mémoire et l'honneur « de ma sœur me son! aussi chers et plus sacrés que pen- « dant sa vie, voyez- vous; jurez-moi par votre salut « que VOUS ii<- direz jamais à personne qui viu\ eXOBptéâ

• votre confesseur, que Josette avait péché, a Elle ne le

jura.

r.KM. YIK \ K |"7

Alors je lui «lis adieu en l'embrassant, el je lui promis qu'elle serait délivrée le lendemain, et que je viendrais prendre sa place à la prison.

Elle me comprit, ci elle essaya de me détourner de mon

dessein. « Comment, manT selle Geneviève, me dit-elle,

« vous auriez bien le cœur de prendre le malheur su]

« vous et de laisser croire que la faute es! de vous, poui

'< délivrer une pauvre créature comme moi et pour

détourner les mauvaises paroles de la tombe d'une

mortel Mais vous ne savez donc pas comme le monde

esl cruel et comme il va vous prendre, toute votre vie,

« pour ce que vous allez dire que vous êtes? Ah! mam'selle,

i ne le laites pas; gardez votre honneur! on n'en a pas

H deux! vous êtes perdue!

<r — C'est plus fort (pie moi) mère Bélan, lui dis-je, « c'est plus fort que moi. Je ne peux pas me faire à l'idée l de vous savoir ici entre quatre murs pour nous avoir a voulu rendre service; je ne puis pas me faire à l'idée ds l voir le nom de la pauvre Josette, de mon enfant à moi, de mon ange à présent au ciel, mêlé avec un sourire de a mépris sur les lèvres de tout Voiron, d'entendre chu- « choter, toute ma vie, quand on parlera d'elle, des demi- « mots qui feront rougir sa pauvre chère àme dans le paradis, et puis de voir les paroissiens et les paroissiennes, • dimanche prochain, quand ils sauront la vérité, arracher « en passant les rubans blancs, les couronnes virginales i les branches de sa croix au cimetière, et balayer du pied « les bouquets de fleurs blanches que les jeunes filles de « son âge viennent renouveler tous les jours de fête sur sa « fos^e ! Oh! non, non, jamais je ne pourrais supporter a cela, de voir ma sœur méprisée dans son cercueil, de-

178 GKNKVIKVI.

k vaut moi, et sa terre devenue une place nue et un signe a de mépris parmi les jeunes (llles, dans le cimetière où a nous passons tous les jours pour entrer à l'église! Unie « semble que son âme n'aurait jamais de repos, malgré » toutes les messes que je ferais dire, et que son fantôme s viendrait toutes les. nuits me tirer par les pieds el « me reprocher de l'avoir laissé humilier dans sa terre! i Non ! non ! jamais! j'aime mieux tout prendre sur moi. « Eh bien, je puis supporter les soupçons et le mépris pour « elle, moi, parce que j'ai ma conscience qui ne me repro-

0 cl h; rien! »

Elle eut beau faire et beau dire, monsieur, mon parti êtail pris; je suis obstinée, c'est mon défaut, comme me disait quelquefois en riant M. le curé; je ne voulais rien entendre, et je sortis de la prison avec plus de hardiesse que je n'y étais entrée.

Le lendemain, à midi, je me lis conduire chez le juge; ou me lit entrer dans son cabinet. C'était un monsieur qui avait l'air sévère et soupçonneux, en vous regardant. Je perdis un moment la parole devant lui. Il écrivait.

(( — Que me voulez-vous, mon enfant? me dit-il d'une u voix rude en relevant la tôle.

u — Monsieur le juge, lui dis-je en balbutiant et en

1 tremblant malgré moi comme quelqu'un qui aurait fait u un crime, il v a dans votre prison une femme de Yoiroii I- qu'on appelle la mère Bélan. C'est la sage-femme du « faubourg de l'endroit ; chacun l'estime et l'aime dans

le quartier et dans la campagne. On l'a accusée d'avoii

porté un enfant légitime au tour, pour épargner la dépeusede son entretien à un père el à une mère maries,

« qui voudraient ainsi voler la charité. On lui a dit qu'on

« la retiendrait eu prison jusqu'à ce qu'elle eût ai '•

« d'où vient le nourrisson.

i — Eli bien? qu'il me dit en se levant et en me regardant avec des sourcils plus froncés qu'auparavant. u — Eh bien, monsieur, puisqu'il faut vous le dire, le nourrisson n'a ni père ni mère légitime ; la sage-femme

<k est innocente, elle est punie pour la faute d'autrui!

« L'enfant vient...

« — De chez qui?

« — De chez moi, répondis-je bien bas en baissant la

i tête et en rougissant jusqu'au blanc des veux. n — Si jeune, dit-il après un moment de silence, et déjà mère dénaturée! Comment! vous avez eu la barbarie d'exposer votre enfant pour vous éviter un moment de juste boute, et de violer la nature plutôt que de supporter le respect humain? » Et ceci et cela. Enfin,

il me lit un discours aussi long et aussi menaçant qu'un

curé dans sa chaire quand il parle au nom de la justice

de Dieu aux pécheurs !

.le ne répondais rien et je regardais toujours la pointe

de mes souliers. Bien que je me sentisse humiliée jusqu'au

bout des ongles, j'étais contente, en moi-même, qu'il me

crût si bien coupable et qu'il se tachât si fort contre moi. Il me demanda ma condition, mon état, mes moyens

d 'existence. Je ne me lis ni plus riche, ni plus pauvre que

j'étais.

u — Voulez- vous le reprendre, si on le retrouve,

g ajoula-t-il. votre enfant?

« — Ah ! monsieur le ju£e, que je lui dis m me jetant m à genoux devant lui, je ne demande pas autre chose. Au (i nom du ciell faites-le moi rendre! je l'ai marqué d'un « bracelet de cheveux. A présent que tout est découvert el « que je n'ai |>l us de honte à boire, je lui payerai de mon ii travail les mois de nourrice, et je l'élèverai comme s'il « c ait mou tils... » Je sentis que je me coupais : « Comme m s'il était mon fils légitime, » me hàtai-je de reprendre.

« — ■ Eli bien, me dit-il eu se radoucissant, vous n'avez'

pas l'air d'une fille perverse; je vais écrire à Grenoble » pour qu'on fasse des recherches pour retrouver votre « enfant; on vous le rendra, vous payerez l'amende. En « attendant, je vais ordonner qu'on mette en liberté la u sage-femme, et je vais vous faire conduire à sa place, h pour quelques jours, en prison. On aura égard à votre

repentir et à voire aveu. »

Il écrivit. Il sonna une sonnette qui était là, sur ses papiers, comme la sonnette du prêtre suf le coin du marchepied de l'autel. 11 entra un homme noir avec une chaîne d'argent sur son gilet. « Huissier, dit-il, conduisez celte fille « en prison; voilà son éerou. Attendez, dil-il encore, voici •i la mise en liberté de la sage-femme de Voiron. ■ Le monsieur noir prit les deux papiers, me lit monter dans une voiture qui était sur la place, et me conduisit poliment en prison.

La pauvre sage-femme, monsieur, pleura plus en en sortant que je ne pleurai en y entrant. Elle avait plus de compassion pour moi que d'elle-même.

GENEV1ÈVI ls|

Je restai environ six semaines eu prison. On m'avait mis, au commencement, dans le même dortoir et (huile même préau qu'un tas de mauvaises femmes et de filles perdues qui faisaient horreur à voir et à entendre. Ali! monsieur, le fumier de la cour est plus propre que ce préau de prison! j'en ai mal au cœur rien que d'y penser, quoi !

m — Qu'est-ce que lu as fait, toi? qu'elles se disaient h a i unes aux autres. — Moi. j'ai pris des enduits égarés et ( je les ai l'ail pâlir de faim, transir fie froid, et je le> ai -( torturés sous leurs habits pour les faire crier et pour exciter l'aumône des passants. — Moi, j'ai fait ceci. — Moi, j'ai fait cela. — Moi, j'en ferais bien davantage si j'étais dehors. » Toutes, à l'enchère les unes des autres, parlaient du libertinage et du crime. Puis, des éclats de rire qui auraient fait pleurer les anges dans le paradis. « Et toi, qu'as-tu fait pour mériter d'être en notre coni- « pagnie? me disaient-elles. — Moi, je n'ai rien fait. i grâce à Dieu ! — 01 1 ! la niaise ou l'hypocrite ! qu'elles « disaient en me montrant du doigt; va, tu en sais plus ■ long que nous toutes, avec ton air de sainte dans sa ni- « che ; ou bien, si tu es aussi innocente que lu le dis, nous t'aurons bientôt déniaisée' »

Je me mettais à pleurer, monsieur, de honte, et j'allais m'asseoir toute seule, sur les marches du cloître, qui descendaient dans le préau, sous les murs de la chapelle, priant dans mon cœur le bon Dieu, mais sans remuer les lèvres, de peur qu'elles ne médissent trop d'injures. Ali!

quelle écume, monsieur, il y a dans ces grandes villes !

Toute la boue ne va pas dans les égouts, allez !

Quand le concierge et sa femme virent cela, au boni »l» deux ou trois jours, cette brave femme, ayant besoin d'un aide pour tirer de Peau, pour balayer et faire les lit> dans les dortoirs, me prit ebez elle le jour, et nie lit coucher, la nuit, dans une soupente, au-dessus de -a loge. Ali ! (pie jefusoonténte et que je servis bien! J'avais l'habitude, ça ne nie coûtai! rien. Je soignais aussi ses enfants loi it petits : ça me taisait repenser à relui de ma sœur. Cette brave femme s'accoutuma si bien à mou servie».', qu'elle nie dit: «Quand vous sortirez de prison, si vous voulez <( rester, je vous donnerai des gages.

" — Ce n'est pas de refus, lui répondis-je ; on ne sait « pas ce qui peut arriver. »

LXXYI

Après deux nioi> ainsi passés dans la prison, mais prison adoucie par l'humanité de la geôlière, le magistrat me fil appeler dans son cabinet, où je fus conduite par le même homme noir qui m'avait consignée dans le guichet.

« — Vous êtes libre, que me dit sévèrement le juge, « allez où vous voudrez, et ne retombez plus dans de pa- " reils égarements. La loi sera inflexible contre ces expo- « skions. »

Je ne m'en allais toujours pas.

« — Qu'attendez-vous donc '. reprit-il avec un air d impatience et de rudesse.

" — Et Penlant, monsieur? lui demandai-je timidement, parée que je croyais qu'où allait me le rendre

G i;\k\ n. \ i: in

« — Votif enfant, malheureuse! s'écria- 1- il eu colère,

est-ce que vous croyez qu'on \ous le rendrai! si un l'a-

» vait, afin que toutes les mères coupables et dénaturées

<■ comme vous se donnassent le plaisir de faire nourrir les

fruits tle leurs vices par le pays, pour n'avoir que la peine

• le les reprendre après, bien élevés et bien portants :

.Non, non; la loi doit prévenir à tout prix de pareils

i ! mis, qui ruineraient le département D'ailleurs, ajoula-

« l-il, c'est inutile à discuter dans le cas présent, on n'a

( pas pu le retrouver, votre entant ! En les recevant dans

les hospices de Grenoble, les religieuses ont ordre de

l< ur enlever les marques de reconnaissance qu'on pour-

( tait leur avoir attachées au cou ou aux bras.

« — Ah ! est-il bien possible! m'écriai-je en levant les ( deux mains vers lui comme si je l'avais supplié ; on lui a tf oté le bracelet! reniant est perdu! 0 mon Dieu! (( qu'ai-je lait? * Et je fondis en larmes.

Mon geste, mon désespoir, mes larmes et mes cris ne servirent qu'à confirmer le magistrat dans la conviction que j'étais bien véritablement la mère.

«. — Oui, dit-il, perdu, perdu pour jamais! et c'est g votre punition. Celles qui exposent ne méritent pas qu'on « leur restitue leur crime! Allez, vous dis-je, et tâchez « d'être honnête ; la police aura les yeux sur votre con- « duite. »

Je sortis comme une malheureuse que la police vient de relâcher après sa peine accomplie, que les passants regardent sortir avec dégoût du tribunal, et que sa honte suit dans la rue.

184 gemsvikyl;

LXXVtl

Je pris machinalement le quai qui mène à la place où j'étais descendue de la carriole de Voiron. Je montai pour mes trente sous, avec mon paquet sous le bras, dans la même voilure, qui allait justement partir. Le conducteur,

qui avait été humain en m'amcnanl, me lit mauvaise mine en me ramonant. Il parla tout bas, tout le long de la roule, avec les gens du pays ou des environs qu'il avait sur son siège et dans sa voiture. On me regardait de mauvais œil avec des airs moqueurs; personne ne me parlait. J'entendis deux ou trois fois mon nom suivi d'éclat- de rire et d'expressions de lèvres méprisantes : « Elle vienl « d'une auberge où on loge et on nourrit gratis, disait le « conducteur ; demandez-lui voir si la table est aussi boum « que le lit. — On n'y reçoit pas les enfants de deux mois. <( disait un autre en ricanant. — Est-elle hypocrite ! disail « une vieille femme, qu'est-ce qui ne lui aurait pas donné « le bon Bien sans confession? » Et puis on riait, on riait tout autour de moi, comme si on avait parlé de quelqu'un qui n'était pas là. Moi , monsieur, je comprenais bien la malice ; je baissais les yeux, je faisais semblant de tricoter, je brouillais nies mailles ; la contusion m'aveuglait le> yeux et mêlait les doigts. J'aurais voulu être dans un - cachot pour le reste de ma vie, à vingt pieds SOUS terre. Les murs, voyez-vous, c'est moins froid, moins dur et moins offensant que les hommes ! Je me disais : a Que " vas-tu devenir dans la rue et sur la grande plaie de Voi- " ronl Les enfants vont te suivre comme un carnaval! « Tu n'oseras p.is seulement aller de joui' prier le bon Dieu

GEN BVIÈ1 l. 186

-.ur la fosse ilf ta sœur, et lui demander d'intercéder là i haut pour l'enfant! t Ah ! Seigneur Dieul que la journée l'ut longue! J'avais peur d'entendre ma propre respiration.

Page 1