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Voilà tous nos historiens. Pas un pour le peuple depuis les chroniqueurs. Montesquieu, hop haut ; Rollin, excellent, mais trop servile traducteur de l'antiquité et trop long pour des lecteurs qui comptent le temps!
Voilà nos romanciers. Tous prenant leurs personnages dans les rangs élevés de la société, et donnant au sentiment le jargon do salon au lieu de la langue de la nature illettrée! Rien, ou presque rien !
Voilà nos philosophes. Descartes, Malebranche, Condillac, et tous les modernes; vous pouvez le> réimprimer tant (pie vous voudrez, je vous délie de les l'aire lire au peuple, parce que la philosophie du peuple ne raisonne pas, elle sent. Sa dialectique, c'est un instinct; sa logique, c'est une impression ; sa conclusion, c'est une larme! Il n"\ en a point là pour lui. 11 ne connaît de J.-J. Rousseau que les cent premières pages du Vicaire savoyard et quelques chapitres des Confessions, où il voit un horloger de génie aux prises avec ses misères et des sentiments qu'il reconnaît en lui-même. De Chateaubriand il ne lit que llené et Atala, où la philosophie est délayée de larmes, et où la piété est fondue dans l'amour. Rien!
Voilà nos théâtres. Ils ont été écrits pour les cours ou pour les classes exclusivement lettrées. La preuve que le peuple ne les sent pas assez laits pour lui , c'est qu'il les laisse aux scènes académiques et qu'il a inventé pour lui les mélodrames, parce que son vrai drame n'a pas encore été inventé pour hri. Rien!
Voilà nos savants. Ils sont écrits en algèbre et voilés d'une terminologie gallo-grecque qui laisse les sciences naturelles t\ l'état de mvstères pour tout ce qui n'est pas initié. Celui qui mettra la science usuelle en langue vu!-
a» prëfac
gaire et sensible aux ignorants n'esl pas encore venu. Je me trompe, il commence à poindre en Angleterre dans le fils d'HerscheU. Rien encore ici!
Ainsi, de tout ce qui compose une bibliothèque com plète pour un homme du monde ou [tour une académie, à peine pourrait-on extraire cinq ou six volumes français à l'usage et à l'intelligence des familles illettrées, à la ville ou à la campagne, et cet extrait même n'esl pas t'ait avec le senset dans les mœurs de eelte partie négligée de la population. On lui apprend à lire cependant, niais sans lui donner après la possibilité de lire autre chose, si ce n'esl les livres faits pour d'autres lecteurs, ou les feuilles rougies de vices et de cynisme qu'on lui jette en pâture, connue on ne donnerait à un enfanl des armes que pour se
Ces réflexions m'attristèrent profondément en regardant
la ligure noble et souffrante de la pauvre Reine, âme altérée cherchant en vain les sources où elle pût étancher cette soif naturelle à tous de connaître et d'aimer. Je lui dis :
— Mais, selon vous, Reine, quelle serait la bibliothèque qu'il faudrail composer pour les familles de votre condition? Voilà un catalogue? voyons, essayez de la choisir vous-même. — .Nous essayâmes ensemble el nous ne puni* jamai an i lei qu'à t in j ou si\ ouvra j <■-• que j'ai déjà ci'»''-.
— U faudrait les inventer, monsieur, car décidément ils n'existent pas dans la tangue. 11 y a des centaines, des
milliers de livres pour vous: pour nous autres ii n'\ a que des pagi -
— Peut-être bien, lui répondisse, que le moment de les écrire est venu en effet, car voilà que tout le monde
sait lire; voilà que tout le monde, par une moralité évidemment croissante dans les masses, va donner au loisir intellectuel le temps enlevé aux vices et aux débauches d'autrefois ; voilà nue l'aisance générale augmente au— i nar l'augmentation du travail et des industries ; voilà que le gouvernement va être contraint de s'élargir et d'appeler chacun à exercer une petite part de droit, de choix, de volonté, d'intelligence appliquée au service du pays; tout cela suppose et nécessite aussi une part de temps infiniment plusimportanteconsacréeà la lecture, cet enseignement solitaire dans l'intérieur de chaque famille. La pensée et l'aine vont travailler double dans toutes les classes de la société. Les livres s-ont les outils de ce travail moral. Il VOUS faul des outils adaptés à voire main.
— C'est encore vrai, dit-elle.
Or, pendant que le besoin de lire s'accroît par tant de motifs chez le peuple, le besoin et la faculté d'écrire s'accroissent aussi dans une égide proportion dans les classes lettrées. Pour un écrivain qu'il y avait autrefois, il y en a cent ou mille aujourd'hui.
— Pourquoi donc? me demanda-i-elle avec un air d'élonnement.
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— Par la raison qui vous a fait écrire vous-même vos vers au chardonnerel el vos autres petites compositions ; parce qu'il y a plus de pensée, [dus de sentiment, plus d'inspiration, plus d'instruction, plus de loisir, plus de nécessité de produire dans lu masse lettrée du pays, qu'il n'y in avait il \ a un siècle. La révolution a défriché plus de parties incultes du sol de l'humanité. Ce qui ne végétait pas végète; ce qui ne produisait pas produit. On a semé des idées, il a poussé des intelligences.
Et puis, comme l'éducation classique s'est immensément multipliée, il est sorti d'année en année des études une élite déjeunes hommes de talent, de pensée, de style, qui ne savent que faire de tous ces dons, à moins d'en faire de la réputation, de la fortune, de la gloire. L'Eglise, qui les absorbait en grande quantité dans l'ancien régime, qui les enrichissait par ses bénéfices et ses fonctions lucratives de toute espèce, ne les absorbe plus; l'Empire, qui les dévorait dans ses armées, ne les fauche plus en coupes réglées. Ils n'ont plus que deux carrières : les fonctions publiques ou la littérature. Ils font des journaux, des articles, des romans, des poésies, des livres. La grande multitude de ces écrivains qui se pressent ainsi aux portes de la renommée empêche île remarquer combien il y a de talents de toute espèce noyés dans cette foule, et combien ce siècle, nu ou accuse de stérilité, comme on a BCCUsé
ainsi tous les siècles, estplem de sèves nouvelles, de vigueur de variété, d'originalité et de génie. Il se dépense chaque malin aujourd'hui en France et en Europe plus de travail el
plus de talent littéraire dans les fragments qui jonchent, le
soir. Le pavé d'un café on d'un cabinet littéraire, qu'il n'en faudrait pourftireun excellent livre ci (mur fonder la re-
l'KKÏ .
Dominée d'un gfand écrivain. Moi (|in vous parle, je reçois par semaine plus de poésie, plus de politique ou plus de philosophie confidentielles par la poste, qu'un gn s volume n'en contiendrait dans ses pages. La tête humaine el le cœur humain sont deux ateliers en activité et en formation phis grandes qu'ils ne l'ont été peut-être à aucune époque de l'humanité. Eli bien, tout ce travail intellectuel cherche naturellement son emploi. Il ne l'a pas trouvé encore, et voilà pourquoi souvent il remué, il inquiète, il menace d'explosion le pays; niais il le trouvera, car il y a une providence de. esprits comme il y a une providence des saisons, ne l'oublies pas : Dieu ne l'ait pas naître plus de bouches qu'il n'y a d'épis, ni plus d'épis qu'il n'y a de bouches. Tout se correspond daws la nature intellectuelle comme dans la nature physique. Quand vous voyez apparaître un grand besoin, soyez certaine que vous allez voir apparaître une grande force pour le satisfaire ; et quand vous voyez naître une grande force >an> emploi, soyez sure aussi que vous allez voir naître un grand besoin pour l'employer.
Les livres pour le peuple, aussitôt qu'on aura compris que le peuple a besoin de lire, vont être, sous toutes les formes, l'emploi utile, honorable et sain de cette multitude de talents qui ont besoin d'écrire. De même que lt !S droits politiques prendront leur niveau par les institutions libérales, électorales, constitutionnelles, républicaines, de même les intelligences prendront aussi leur niveau par l'éducation, l'instruction, la littérature populaires.
— Tiens! c'est juste, dit Heine, je n'y avais jamais pensé. Pourquoi donc, en effet, à présent que nous savons tous lire, n'écrirait on que pour les salons et pour les aca-
démies? Est-ce que le peuple des villes et des campagnes n'est |»;is un plus grand public que l'autre, puisqu'on dit «[ne nous sommes tant de millions de laboureurs, d'artisans, d'ouvriers, de domestiques, de femmes et d'enfants dans le pays?
— Oui, Reine, n'en doutez pas, repris-je, l'ère de la littérature populaire approche; et quand je dis populaire, vous m'entendez bien, je veux dire la plus saine et la plus épurée des littératures, car j'entends par peuple ce que Dieu, l'Évangile, la philosophie, et non pas les démagogues, entendent par ce mot : la partie la plus nombreuse et la plus importante, par conséquent, de l'humanité. Avant dix ans, si les institutions nouvelles n'ont pas d'éclipse qui les stérilise et qui les change eu tyrannie momentanée, vous aurez une librairie du peuple, une science du peuple, un journalisme du peuple, une philosophie, une poésie, une histoire, des romans du peuple, une bibliothèque appropriée aux esprit*, aux cœurs, aux loisirs, aux fortunes du peuple à tous ses degrésl
— Mais qui est-ce qui nous fera cela? dit-elle avee une expression mêlée de joie el d'incrédulité.
— Qui est-ee qui vous fera cela? répondis-je, les plus grands parmi ceux qui savent, qui pensent, qui chantent, qui écrivent. De même que e'é!, ni un honneur, il y a quelques siècle-, d'instruire les cours, de parler aux rois, de plaire aux sommités seules alors éclairées du monde; de même ce sera un honneur, el une vertu bientôt, d'instruire les petits, de parler aux masses, de plaire au peuple hou-
PRÉFACE ai
nête; <>ù le ^oùf du bon et du beau se propagera avec l'instruction el par la lecture. La gloire se retournera avec l'auditoire, voilà tout. Elle était en haut ; elle sera en bas. Le génie se tourne aussi toujours par sa nature du côté où est la gloire. La gloire, ce sera alors le nom d'un écrivain sur k-s lèvres de vos femmes, de vos enfants, de \os vieillards, dans vos chaumières, dans vos mansardes, dans vos métiers! Pourquoi veut-on être lu? C'est pour être admiré quelquefois; mais plus souvent c'est pour être compris senti et . limé de ceux qui nous lisent. Eli bien, ne sera-t-il pas plus doux pour un poète d'avoir ses vers dans la mémoire de trente ou quarante millions d'hommes, que dans les rayons de luxe de cinq ou six mille bibliothèques? Ne sera-t-il pas plus doux pour un écrivain d'être de la famille de ces quarante millions d'hommes, sur leur table, sur leur métier, sur leur ebarrue, à leur foyer, que d'avoir un siège dans une Académie tle quarante écrivains comme lui, et une pension d'une cour ou sur le budget d'un ministre? Qu'en pensez-vous pour vous-même? Voyons, interrogez-vous! Qu'aimeriez -vous mieux, de savoir vos vers dans la bouche d'un million de petits enfants, récitant vos strophes à la fin de leurs prières, ou devant les genoux de leurs mères, ou de les savoir imprimés sur beau papier et reliés de beau maroquin sur les rayons de quelques amateurs de poésie?
— Oh ! j'aime mieux la mémoire des enfants et de pauvres gens! s'écria-t-elle; c'est une édition vivante!
— Ajoutez : el aimante, repris-je.
— Oui, au bout du compte, il n'y a que cela, madame, n'est-ce pas? répondit-elle en se tournant vers ma femme. Toute gloire qui ne se convertit pas en amitié, c'est du
grain qui ne germe pas, c'est de la lumière qui ne chauffe pas; monsieur a raison.
Je voulus aller plus loin, et tâter le vrai goût et le vrai sentiment littéraires du peuple, dans le cœur même de cette excellente femme, née parmi les domestiques et vivant parmi les artisans.
— Comment, lui demandai-je , mademoiselle Reine, concevriez-vous la nature d'ouvrages qui conviennent aux mœurs, aux sentiments, à l'esprit des personnes de votre condition? Quels seraient les premiers et les meilleurs livres qu'il faudrait, si on en avait le talent, composer en commençant, pour les paysans, les domestiques, les artisans, les ouvriers, leurs femmes, leurs enfants, enfin pour tous ceux qui ont peu à lire et qui ont peu lu jusqu'à présent ?
— Ali! monsieur, je ne sais pas trop; c'est bien difficile à dire. Ou n'a pas de goûl quand on ne l'a pas encore exercé.
— Mais enfin, jugez par vous-même et répondez-moi quel es! l'ouvrage qui enlèverait, qui attacherait, qui impressionnerait vivement et puissamment votre âme telle
qu'elle est eu telle qu'elle était avant d'avoir lu ce qu'on vous a prêté?
Serait-ce une belle philosophie, à la fois religieuse el rationnelle, établissant en maximes courtes, sublimes, claires comme des rayons de soleil, les grands principes de la sagesse humaine h de la vertu perfectionnée de siècle en
siècle dans L'intelligence et dans la conscience du genre bumain; on catéchisme de la pensée des hommes?
— Oui, dit-elle sans enthousiasme, cela ne ferail pasde mal. Mais les maximes... ces! un peu froid, monsieur,
pour nous ; ce sont des morceaux de pensées qu'on toui ne et retourne bien un moment dans ses mains pour les voir
briller, mais ce ne sont pas des personnes. Nous autres, nous ne nous attachons qu'aux personnes, parce qu'on peut les aimer ou les haïr ; mais des pensées... ça n'aime ni ça ne liait; c'est mort! Nous aimerions mieux autre chose.
— Une belle histoire universelle, lui dis-je, bien claire, bien déduite, bien raconter, ramifiée comme les branches dere platane devant vous, où les racines sortiraient de terre, le tronc des racines, le- branches du tronc, les rameaux des branches, et qui vous ferait suivre de l'œil toutes les grandes familles de L'espèce humaine, depuis [es temps primitifs jusqu'à aujourd'hui, avec les progrès, les décadences, les morts et les renaissances des races d'hommes, des idées, des religions, des institutions, des arts, des métiers? Cela vous irait-il ?
— Pas à tous, monsieur ; ça ferait bien tout de même pour les jeunes gens un peu instruits et pour les vieillards curieux du temps passé ; mais la masse, les femmes, les filles, les enfants, ne liraient pas beaucoup ce livre. C'est trop loin de nous, cela ne nous regarde pas, cela passe devant l'œil comme un torrent qui éblouit et qui noie notre esprit; nous aimerions mieux une plaine main d'eau puisée dans une plus petite source à notre portée. Ce qui est giand est grand, mais c'est comme le ciel, c'est confus; et, comme on dit, on n'y voit que des étoile>.
— Un abrégé de toutes les Bciences et de tous les arts, expliqués simplement et nettement, de manière à vous faire connaître tout ce que l'homme a découvert, inventé, imaginé, perfectionné en tout genre d'art et d'industrie, cela serait bon. Cela vous donnerait une idée de vousmême, un respect pour vos facultés, une espérance et un désir d'arriver toujours à mieux, une émulation de siècle à siècle ; et puis cola détruirait beaucoup d'idées fausses que vous avez sur quantité de phénomènes naturels ou artificiels que vous prenez pour sortilèges?
— Oui, encore; mais cela ne plairait qu'aux studieux parmi nous, et nous n'avons guère le temps d'étudier pour étudier. Et puis, quand nous aurions lu cela, mie nous resterait-il dans l'âme? Un nuage de mots, de lignes, de choses, de faits et de machines qui s'embrouilleraient dans l'esprit. Nous avons assez de notre métier, nous n'avons pas besoin de savoir les métiers de chacun.
— De beaux poèmes comme ceux de Virgile, d'Homère, du Tasse, qui racontent en vers les batailles des héros, les assauts, les incendies de villes, les destructions d'armées, les conquêtes d< - peuples?
— Nous ne lirions pas cela du tout, monsieur. C'était bon du temps des Grecs ou des Romains, où les aatioite ne pensaient qu'à se battre et où les peuples croyaient à toutes sortes de fables, de dieux, de déesses; de gens descendus du ciel pour se battre avec ceux-ci contre ceux-là. Maintenant le peuple ne croit pas à ces imaginations de poètes; il veul que ses poètes lui chantenl du vrai et du bon, ou bien il n'écoule pas.
— El de beaux romans où l'on voit des messieurs ei des dame- qui s'aiment, qui se parlent, qui s'écrivent des let -
des d'amour, qui se trompent, qui se brouillent, qui se raccommodent, e4 qui finissent, après quatre volumes de malentendus el d'aventures, par se marier el par vivre riches e4 heureux dans un magnifique hôtel à Paris ou à Londres 1
— C'est comme si on nous parlait la langue de la Chine ou du Japon, monsieur; nous n'y comprenons absolument rien. Les romans de femmes de chambre ou de couturières, oui, non- lc> lirions bien avec plaisir, ceux-là. 11 y a bien des écrivains qui nous en fout plus que nous n'en voulons, de ceux-là : niais plut à Dieu qu'ils ne nous en lissent pas ou qu'ils en fissent d'autres ! car c'est là, monsieur, la peste des pauvres mères de famille honnêtes; elles sont toujours à chercher dansles poches de leurs lils ou de leurs tilles pour y surprendre ces vilains petits livres et pour les jeter au feu. Est-il possible qu'il y ait des écrivains d'esprit qui s'amusent à jeter comme ca du poison dans des jeune- cœurs, comme on sèmerait de l'arsenic dans les boutons d'un bouquet pour faire respirer la mort en croyant s'embaumer la bouche*? Oh ! non. Justement voilà le malheur, c'est qu'on nous fait bien des livres, mais ce sont d< s livres contre nous ! Et puis ces messieurs parlent après de pauvres gens qui vendent leurs entants ! mais la monnaie avec laquelle on les achète, qui est-ce donc qui l'a faite, h ce n'est pas eux, avec leurs romans à deux sous?
— liais de simples histoires vraies el pourtant intéressantes, prises dans les foyers, dans les mœurs, dans les habitudes, dans les professions, dans les familles, dans les misères, dans les bonheurs, el presque dans la langue du peuple lui-même ; espèce de miroir sons bordure de sa propre existence, où il se venait lui-même dans toute sa
naïveté et dans (unie sa candeur; in;iis qui, au lieu de réfléchir ses grossièretés <i ses vices, réfléchirait de préférence ses lions sentiments, ses travaux, ses dévouements cl ses vertus, pour lui donner davantage l'estime de luimême et l'aspiration à sou perfectionnement moral et liltéraire. Qu'en pensez-vous'?
— Ah! monsieur, s'écria-l-elle, je pense que ce sont véritablement là les livres qui attacheraient les artisans, surtout les femmes et les lilles des artisans. Et comme \oiis savez bien que c'est la femme qui est le sentiment (h1 toute la famille, par conr équent, lorsque la femme ou la jeune lille de la maison lit un livre , c'est connue si son père et ses frères l'avaient lu. Tâjus sommes le cœur du logis, monsieur; ce que nous aimons, les murailles l'aiment. L'instituteur de l'esprit est à l'école, mais l'instituteur de l'âme es! au coin du lover. C'est la mère, la femme, la fille ou la sœur de l'ouvrier honnête qui sont ses véritables muses, comme on appelle ces inspirations intérieures à l'Académie de Marseille. Ce qu'elles soufflent est respiré par tous les paient» et par tou> leurs amis par-dessus tout. Ce sont elles, connue je l'ai vu tanl de ibis dans les soirées de familles d'ouvriers, cesonl elles qui choisissent le livre, qui allument la lampe le dimanche, et qui disent : « Je «. vais vous lire une histoire; écoutez-moi bien! »
— Il faudrait, n'est-ce pas, que ces lùstoires hissent prises dans la condition même de ceux qui les lisent?
— Oui, monsieur, sans cela |>a> d'attention ; on dit : « Cela est |»in> haut «pie non», n'v regardons pasl »
— Il faudrait qu'elles fussenl vraies?
— Oui, monsieur. N<»u> n'aimons pas beaucoup les imaginations, parce que nous n'eu avons pas beaucoup non»-
l'ii i: i vc i; 41
mêmes. Nous ue nous intéressons qu'au vrai, parce que nous vivons dans les réaliiés, et que la vérité c'est notre
poésie à noi 18.
— Il faudrail qu'elles fussent très-simples et très-naturelles, ce- histoires ; qu'il n'y eût quasi point d'événements ni d'aventures pour ressembler au courant ordinaire des choses ?
— Uni, monsieur, parce qu'il n'y a quasi pas d'événements ni d'aventures dans notre vie, et que tout consiste en deux ou trois sentiments qui forment toute notre exislence.
— 11 faudrait qu'elles lussent en prose, n'est-ce pa:>, encore ?
— Uni, monsieur, c!esl plus simple pour nous ; nous aimons qu'on nous [tarie comme nous parlons. Les auteurs devraient garder les vers pour les cantiques, pour les prières, ou bien comme je fais, moi, pour pleurer les morts, pour regretter les absents, pour rappeler les vieux souvenirs pour gémir sur les séparations éternelles ; parce que les vers, sivez-vous, ça ne parle pas, ça ne raconte pas bien, mais ça pleure, et ça chante, et ça prie eu nous comme une voix qui ne sort pas tous les jours du cœur, mais qui n'en sort que quand il est extraordinairement frappé ou ému.
— Il faudrait que ces livres ne coûtassent presque rien à acheter, n'est-ce [tas, encore, afin qu'une semaine de lecture ne coûtât pas à l'artisan ou au laboureur autant qu'une soirée au cabaret ?
— 01 1 î oui, surtout, dit Heine, en approuvant d'un geste de tète, il faudrait qu'un livre comme ceux dont nous parlons ne fût pas plu- cher qu'une Ixniteille de vin,
un jeu de cartes, une Insse de calé ou une pipe à fumer. Alors le père ou le frère dirait ? « Voilà une bouteille <j 1 1* * <r je vais boire ou une pipe que je vais fumer tout seul, et i il ne restera rien dans le verre ou dans la (cire cuite t quand ça sera 6m ; et voilà à côté, pour le même prix, « un volume à lire qui fera passer le temps à ma femme, « à mes enfants, à moi, et qui restera à la maison après, « avec du plaisir dans la mémoire, de douces larmes dans « les yeux, de bons sentiments dans le cœur. Voyons, le- « cpicl faut-il acheter ? » Et il achètera le volume, monsieur, à moins qu'il ne soit un égoïste, un homme dur ou un débauché. Et puis encore, il fera un calcul tout simple, s'il calcule bien. Il dira : « Si je vnis passer ma soirée hors « de chez moi, dans les lieux publics, il m'en coûtera peut- « èlrc une journée ou deux de mon salaire, et si je la « passe à la maison avec mes enfants et mes voisins à « écouter lire un bon livre, il ne m'en coûtera rien que la « chandelle, et j'aurai économisé sur mon pécule en enri- « chissant mon intelligence et en polissant mes mœurs. » N'est-ce pas vrai, cela ?
— Parfaitement vrai, et cette réflexion ne pouvait venir que de vous, qui savez le prix du temps de l'ouvrier, aussi il faudrait que ces livres fussent courts, n'est-ce pas '.'
— Uni, monsieur, longs comme la durer d'une chandelle, à peu près, pas davantage, parce que les hommes de travail n'ont guère d'autre temps à consacrer aui livres que le dimanche, el que si l'histoire n'était pas Gaie avant qu'on Be couche, la semaine, en passanl dessus, la ferai! oublier. On œsaurait plus où on en est, on ne se rappellerait pins, le dimanche suivtut, le nom <i les choses. Il
n\ a que les gens de loisir qui peuvent lire dix livres en beaucoup de volumes; ils prennent leur plaisir en gros comme leurs provisions chez l'épicier. Pour nous, nous ne pouvons le prendre qu'en détail : une once de sel, une page de sentiment, une goutte de larmes! Sou par sou, voilà le peuple : il tant le prendre comme Dieu l'a fait !
Cette conversation me tit venir la pensée d'essayer de remplir bien imparfaitement le programme de celte intéressante Bile par quelques récits en prose et par quelques liants populaires eu vers, pour les dimanches du peuple affamé de lecture et qui n'a pas encore d'écrivains à lui. J'ai beaucoup vécu avec les paysans, avec les matelots, avec les ouvriers, avec les lions et fidèles domestiques qui font partie de nos familles , j'ai passé bien des heures dans les chaumières, dans les casernes, sur le pont des bâtiments, sur le bord des routes, sur les montagnes avec les bergers, derrière la charrue avec le laboureur, dans les sentiers de la vigne avec les vignerons le long des fossés sur les grande^ routes, à causer intimement avec toutes ces intelligences naïves, simples et bonnes, dont la langue, tes mœurs, les sentiments, me sont plus familiers que ceux des salons. J'ai été témoin ou confident de sept ou huit vies obscures, mais pleines d'intérêt, de douleurs ou de bonheurs cachés qui, s'ils étaient racontés comme ils ont été sentie, seraient de véritables petits poèmes vrais du cœur humain. J'en connais les sites, les événements, tes acteurs. Je vais tenter de les écrire aussi simplement qu'ils m'ont été racontés. Je les publierai un à un en \o-
îi PREFACE
lûmes détachés, à bas prix, sans luxe de panier ni d'impression, pour les rendre accessibles aux plus pauvres familles d'artisans. Je n'y mettrai ni prétention de style, ni effort de talent, ni esprit de système ; la nature, la nature, et encore la nature : voilà tout le génie pour ees sortes de productions. Le peuple s'en inspire de pins près encore que nous. S'il la retrouve dans ces tableaux sans art, il s'y plaira et il en désirera d'autres. Des mains plus libres et plus fraîches les lui prodigueront. La littérature populaire sera ébauchée; elle ne peut commencer et finir que par dc< ouvrages de sentiment, car les classes lettrées de la population sont intelligence ; mais les classes illettrées ne sont que cœur ! C'est donc par le cœur qu'il faut élever le peuple au goût et à la culture des lettres. L'évangile du sentiment est comme l'évangile de la sainteté : il doit être prêché d'abord aux simples et dans un langage au>>i >imple que le cœur d'un enfant !
Ces idées, ({ne je pensais tout haut devant la couturière d'Aix, me rappelèrent quelques pages que j'avais écrites quelques années avant, comme par pressentiment sur la manière de concevoir et d'écrire l'histoire pour le peuple. Je cherchai ces pages dans mon portefeuille et je les lui lus. Les voici :
Jusqu'à présent on a beaucoup flatté le peuple. C'était montrer qu'on ne l'estimait pas encore assez, car on ne llatte (pie ceux qu'on veut séduire. Pourquoi la-t-on Ûatté ?Cesl qu'on faisait du peuple un instrument et non un but. Un se disait : La force <'^l là; nous en avons be-
soin pour soulever des gouvernements oui nous gênent, ou jK)ur absorber des nationalités «pir nous convoitons; appelons le |it'ii|>li' à nous, enivrons-le de lui-même; disons-lui que le droit est dans le nombre ; que- sa volonté lient lieu de justice; que Dieu est avec les gros bataillons; que la gloire esl l'amnistie de l'histoire; que tous les moyens sont bons pour faire triompher les causes populaires, et que les crimes mêmes s'effacent devant la grandeur et la sainteté des résultats; il nous croira, il nous suivra, il nous prêtera sa force matérielle ; et quand, à l'aide de ses liras, de son sang, et même de ses crimes, nous aurons déplacé la tyrannie et bouleversé l'Europe, nous licencierons le peuple et nous lui dirons à notre tour : Tais-toi, travaille et obéis!... Voilà comment jusqu'à présent on lui a parlé ; voilà comment on a transporté dans la rue les vices des cours, et donné au peuple un tel goût d'adulation et un tel besoin de complaisance et de caresses, qu'à l'exemple de certains souverains du Bas- Empire, il n'a plus voulu qu'on lui parlât qu'à genoux. Ce n'est pas cela ; il faut lui parler debout, il faut lui parler de niveau, il faut lui parler en face. 11 ne vaut ni plus ni moins que les autres éléments de la nation. Le nombre n'y fait rien. Prenez un à un chacun des individus qui composent une foule, que trouvez-vous ? Mêmes ignorances, mêmes erreurs, mêmes passions, souvent mêmes vices qu'ailleurs? Y a-t-il de quoi s'agenouiller? Non. Multipliez tant que vous voudrez toutes ces ignorances, tous ces vices, toutes ces misères par millions d'hommes, vous n'aurez pas changé leur nature ; vous n'aurez jamais qu'une multitude. Laissons donc le nombre et ne respec tons que la vérité.
Kl PRÉFACE
C'est devant la vérité seule qu'il faut vous placer en écrivant l'histoire à L'usage du peuple; et ne croyez pas que vous serez moins lu, moins écoulé et moins populaire-pour cela. Le peuple a deux goûts dépravés : l'adulation et le mensonge ; mais il a deux goûts naturels : la vérité et le courage. Il respecte ceux qui osenl le braver ; ceux qui le craignent, il les méprise. Il y a des animaux féroces qui ne dévorent que ceux qui fuient ou qui tombent devant, eux. Le peuple est comme le lion, qu'il ne faut pas aborder de côté, mais en face, les yeux dans ses veux, la main dans sa crinière, avec cette familiarité ferme et confiante qui prouve qu'on se livre, mais qu'on s'estime, et qui dit aux multitudes : Comptez-vous tant que vous voudrez ; moi je me sens.
Cela dit, quel point de vue choisirez-vous pour écrire cette histoire populaire? Il y en a trois principaux auxquels vous pouvez vous placer : le point de vue de la gloire, le point de vue du patriotisme, le point de vue de la civilisation ou de la moralité des actes que vous allez raconter. Si vous écrivez au point de vue de la gloire, vous plairez beaucoup à une nation guerrière, qui a été éblouie bien avant d'être éclairée, et que cet éblouissement a aveuglée si soment sur la valeur des hommes et Ac^ choses qui brillaient dans son horizon. Si vous vous placez au point de vue exclusif de son patriotisme, vous passionnerez beaucoup un peuple qui a pour sou sublime égOÏsme l'exeu-e même de son salut et de sa grandeur, et qui, en se sent ml si grand et si fort, a pu croire qu'il était seul et que l'Europe se résumait eu lui. .Mais ni l'un ni l'autre de ces points de vue ne VOUS donneront la vérité vraie, c'est-àdire la vérité générale, il ne vous donneront que la vérité
française; or la vérité française n'esl qu'à Paris ; passes la frontière, c'esl un mensonge. Ce n'est pasâ cette réVité bornée par les limites d'une nation que vous voulez consacrer voire enseignement, ni réduire l'intelligence du peuple. Que vous reste-t-il donc à choisir? Le poinl de vue universel et permanent, c'est-à-dire le poinl de vue de la moralité des actes individuels ou nationaux que vous avez à décrire. Tous les autres sont éclairés par un jour taux et conventionnel ; celui-là seul est éclairé par un jour complet el divin: celui-là seul peut guider l'incertitude des jugements humains à travers le dédale des préjugés, des opinions, des passions, des égoïsmes personnels et nationaux, et faire dire au peuple : Ceci est bien, ceci est mal, ceci esl beau. En un mot, si vous voulez former le jugement des masses, les arracher à l'immorale théorie du succès, faites quelque chose qui n'a pas encore été fait jusqu'ici : donnez une conscience à l'histoire. Voilà le mot du temps, voilà l'œuvre digne du peuple et l'entreprise digne de vous ! Avec un tel procédé historique, vous plairez moins immédiatement peut-être à l'imagination passionnée des masses ; mais vous servirez mille fois plus leur cause, leurs intérêts et leur raison. Vous trouverez partout ces trois aspects : l'aspect purement individuel, la gloire; l'aspect exclusivement national, le patriotisme ; enfin l'aspect moral, la civilisation. Et, en pressant le sens de chacun de ces événements dans la main d'une logique rigoureuse, vous arriverez partout et toujours à ce résultat : que la gloire et le patriotisme même, séparés delà moralité générale de l'acte, sont stériles pour la nation et pour le progrès réel du genre humain, et qu'en un mot il n'y a point de gloire contre l'honnête; point de patrie-
lisme contre l'humanité, point de succès contre la justice. Quel beau commentaire de la Providence qu'une histoire ainsi écrite à l'usage des musses! et j'ajoute : quel bienfait pour le peuple, et] quel gage de sa future puissance mis ainsi dans sa main avec un pareil livre! Apprendre au peuple par les faits, par les dévouements, par le sens caché de ces grands drames historiques, où les hommes ne voient que les décorations et les acteurs; mais dont une main invisible combine le plan, lui apprendre, dis-je, à se connaître, à se juger, à se modérer lui-même; le rendre capable de discerner ceux qui le servent deeeux qui F égarent, ceux qui l'éblouissent de ceux qui l'éclairent; lui mettre la main sur chaque homme, sur chaque grand événement de sa propre histoire, et lui dire : Pèsetoi toi-même, non pas au faux poids de tes passions du jour, de tes préjugés, de tes colères, de la vanité nationale, de ton étroit patriotisme, mais au poids juste et vrai de la conscience universelle du genre humain et de l'utilité de l'acte pour la civilisation; le convaincre (pie l'histoire n'est point un hasard, une mêlée confuse d'hommes et de choses, mais une marche en avant à travers les siècles,'où chaque nationalité a son poste, son rôle, son action divine assignée, où chaque classe sociale elle-même a son importance aux yeux de Dieu ; enseigner par là au peuple
à se respecter lui-même pour ainsi dire religieusement, avec conscience de ce qu'il fait, à l'accomplissement propressif i\v> grands desseins providentiels ; en un mot, lui
créer un sens moral et exercer ce sens moral sur tous ces règnes, sur ton*- ces grands hommes et sur lui-même : j'ose dire que c'est là donner au peuple bien plus que l'empire, bien plus que |r pouvoir, bien plus que le gou-
PRÉFAl I
vernemeni : c'est lui donner la conscienoe, le jugement el la souveraineté de lui-même; c'esl le mettre au-dessus de tous les gouvernements. Le jour où il sera eu effel digne de régner, il régnera. Les gouvernements ne sonl que !•• moule où se jette la statue «lu peuple el où elle prend la forme que comporte sa nature phis ou moins perfectionnée. Tel peuple, tel gouvernement, soyez-en mît ; et quand un peuple se plaint du sien, c'est qu'il n'est pas digne d'en avoir un antre. Voilà l'arrêt que Tacite portait déjà de son temps, il est encore vrai de nos jours.
Mai-* une tentative pour populariser l'histoire a réveillé en moi une pensée qui dort depuis dix ans dans mon âme, p> osée que j'ai présentée à réaliser tour à tour aux grands partis el au gouvernement de mon pays, el qu'ils ont laissée tombera terre avec indifférence, parce que ce n'était pas une arme de guerre pour se combattre, niais un instrument d'amélioration et de paix pour façonner la nation. Cette pensée, la voici :
Je me «mis dit : Notre liberté de la presse, notre gouvernement de discussion et de publicité, notre mouvement industriel, notre enseignement primaire surtout, institué dans nos quarante mille communes, répandent, avec une profusion croissante, l'enseignement élémentaire dans les îé-ions inférieures de la population ; c'est-à-dire que tout cela donne la faculté, l'habitude et le besoin de lire à des masses considérables du peuple; mais, après leur avoir créé ce besoin, que leur donne-t-on pour le satisfaire? qu'écrit-on pour elles? Rien. Notre éducation à non-, fils du riche, privilégiés du loisir, se continue sans lacune tonte nuire jeuiie^se et même toute notre vie. Apre- l'enseiiieiit élémentaire que nous suçons sur les genoux de
50 rnii-w !•:
noire mère, les coHéges noos reçoh ml; no is passons de là aux grandi cours des universités; nous entendons les maîtres célèbres que l'Étal sa' ai i • \ our nous dans les capitales; sciences, philosophie, lettres humaines, politique, tout nous est versé à pleines coupes; et, si ce n'es! pas assez, des bibliothèques intarissables s'ouvreiil pour nous; des revues, des journaux sans nombre, auxquels notre aisance nous permel de nous abonner, travaillent pour non-, loutc la semaine ou ioul*- la nuit, pour venir nourrir notre intelligence chaque malin tic 'a Ri ur de toutes l< s connaissances humaines, el provoquer no'.ic espril à \\\\ travail insensible et à une Lerpluclle réflexion: A un pareil régime, i! ne meurl que ce qui ne peul vivre : l'incapable ou l'indifférent. La vie est une élude jusqu'à !a mort. Pour les enfants du peuple, au contraire, rien de (oui cela. Ce- |.< ndajil ils ont leur part de loisir aussi. Les jours de fête cl de repos, les veillées d'hiver, les Lemps de maladie, les l.eun s perdues; il n'y a | as do profession où une \ art quelque de la journée ou de la vie ne puisse être consacrée à la lecture, l'ombieu d'heures oisives pour vos cinq cent mille soldalsdaus leurs garnisons, pour vos soixante mille marins sur le pont de leurs navires, quand la mer est belle, lèvent régulier! combien pour vos innombrables ouvriers qui se reposent ou se. fa liguent d'oisi vêlé habituel» lemcnl quaraute-huil h.cures parsemaine! combien pour les fcmiui , les vieillards, les enfants à- la maison, les gardicus des troupeaux dans les champ ! El où es! la nourriture intellectuelle de loute celle foule? Où est ce paiu moral el quotidien des massi S'ulle part. Un catéchisme ou des m ons, voilà leur régime. Quel ji es 1 1 imes ministres racontés en vers atroces, représentés i n traits liideux (,i : fli
l'Ill.l M.i. |
cités avec un clou sui les murs de la chaumière ou de la mansarde, \"ilà leur bibliothèque, leur art, leur mua eux! Kl pour les plus éclairés, qnelqu< - journaux exclusivement politiques qui se glissent de temps en temps dans l'atelier ou dans le cabarel du village, et qui leur portent le contre-coup de Doscombats parlementaires; quelques noms d'hommes à haïr et quelques popularités à dépecer, comme on jette aux cliiens des lambeaux à déchirer, voilà leur éducation civique! Quel peuple voulez-vous qu'il sorte de là ?
Eh bien! j'ayais pensé à combler cette immense lacune dans la vie morale et intellectuelle des masses, non pas s ulemenl par des livres qu'où prend, qu'on lit une fois el qu'on ne relit plu-, mais par le seul livre qui ne finît jamais, i|ui recommence tous les jours, qu'on lit malgré soi, pour ainsi dire, et par cet instinct insatiable de curios el de nouveauté, qui es! un des appétits naturels de l'homme ; c'est-à-dire par le livre quotidien, | ai le journalisme populaire : car le journalisme, ce n'est pas un caprice, c'est la succession même du temps marquée, heure par heure, sur le cadran de l'esprit humain.
Créer un journal des masses, quotidien, à grand format, à un prix d'abonnement qui ne dépasse pas cinq journées de travail: convier tous les hommes qui, en France ou en Europe, marchent à la tète de la pensée, de la philosophie, delà science, de la littérature, des arts et même des métiers; demander à chacun d'eux un certain nombre d'articles sur chacune des hautes spécialité- où il- régnent : à celui-ci, la philosophie morale; à celui-là, L'histoire; à l'un, la science; à l'autre, la poésie; à un autre, la politique, mais la politique générale seulement et dans sesprinc
les plus unanimes, sans aucune polémique vive el actuelle contre les hommes et les gouvernements ; les engagera faire descendre toutes ces hautes pensées de L'intelligence jusqu'à la portée des esprits les moins abstraits, en termes clairs, précis, substantiels; à se traduire, à se monnayer pour ainsi dire eux-mêmes de la langue savante clans [a langue vulgaire; associer à cet enseignement élémentaire, successif et varié, le récit des principaux faits nationaux ou européens, le procès-verbal complet de la journée dans l'univers entier; faire pénétrer ainsi la clarté générale par toutes les portes, par toutes les fenêtres, par toutes les fissures des loils du peuple, cl faire participer ces masses d'hommes, dans leur proportion et sans frais, à l'activité delà vie religieuse, philosophique, scientifique, littéraire cl politique, comme elles participent a la vie physique par des aliments moins chers, mais aussi nourrissants : voilà celle pensée. Je n'ai pas le temps de vous la développer ici; mais qu'il vous suffise «le savoir que, pour la réaliser, il ne faudrail qu'un million par an. Oui, il suffirait qu'un million de citoyens bien intentionnés souscrivissent à ce subside <\r< nusscs pour un liane par an seulement, pour une de ces petites pièces de monnaie qui glissent entre les doiuls sans qu'on les retienne, ou que la distraction jette mille fois par an à la moindre fantaisie du jour: et cette pensée se réaliserait, et la civilisation descendrait connue le nuage sur les lieux inférieurs pour verser partout sa pluie cl -;i rosée. Quelle révolution morale n'opérerait pas en dix ans sur l'intelligence, sur les idées, sur les mœurs, sur le bien-être des masses, cette infiltration quotidienne et universelle de la lumière dan- les lénèbresde la pensée, dans leur assoupissement !
Elles sont à l'ombre, el vous les mettriez au soleil; tout fermenterail , toul gerraerail , tout fructifierait. Je ne crains pas d'affirmer qu'en peu d'années votre peuple politique sérail changé. .M;iis, me direz-vous, pourquoi ne l'exécutez-veus pas'.' Parce (|u<' je n'ai pas le million à moi (oui seul, parce qu'il n'y a pas eu ce temps-ci, en France, une idée qui pèse contre un écu. Que les bons citoyens trouvent un million, moi je me charge de trouver les hommes.
Ces liommes seraient, au fond, le véritable pouvoir moral de la nation, les administrateurs de la pensée publique, le concile permanent de la civilisation moderne : n'ya-t-il pas là dequoi tenter les nobles el ambitieux dévouements? Oui, il \ a aujourd'hui partout deux espèces de gouvernements : celui qui administre et celui qui règne. Celui qui règue, c'est celui qui pense : il est au-dessus du premier: mai> ce gouvernement de la pensée publique a lu-soin, comme l'autre, d'unité d'action et d'organes. Le journal populaire, ainsi conçu, serait le code de ce gouvernement par la pensée; l'association en serait le budget et l'armée ; les premiers écrivains du siècle en seraient les ministres. Réfléchissez-y; il y a en ce temps-ci quelque chose de plus beau que d'être ministre de la chambre ou de la couronne, c'esl d'être ministre de l'opinion.
— FJi bien! dis-je à Reine, voilà les idées que je me faisais de la littérature, histoire , poésie, philosophie, Science, théâtre, pour le peuple, bien avant l'époque où je
?OU8 parle. 11 faut en arriver là. Rien n'est trop haut, rien
n'es1 trop beau pour les masses. Ce sonl les écrivains qui manquer)! au peuple, ce ne sonl pas les lecteurs qui manquenl ;»ii\ écrivains. Ali! si j'avais le Lalenl de tels et tels écrivains de nos jours, et leur jeunesse, el leurs loisirs, el leur plume, que ne ferais-je pas dans cet ordre d'idées! Il y a un monde nouveau à découvrir, sans aller, comme Christophe Colomb, traverser l'Atlantique. Ce monde nonveau, c'est la sensibilité el la raison îles unisses.' la géographie de l'univers moral ne sera complète .que quand ce continenl populaire sera découvert, conquis el peuplé d'idées par les navigateurs de la pensée. On l'entrevoit déjà: il ne reste qu'à l'aborder.
— C'est bien poétique, sav.ez-vous pourtant, ce que vous me dites là, monsieur! repartit en soupirant la couturière, et cependant je le comprends.
— Pardonnez-moi, lui dis-je; je n'aurais pas parlé ainsi devant une autre femme de votre étal; mais vous êtes poëte aussi : vos vers m'onl fait oublier vos ciseaux \ D'ailleurs, il u'\ a pas besoin d'être toujours plat pour être populaire; le peuple est un grand poëte au>si, car il esi reniant pas encore sevré de la nature, et la nature ne parle qu'en images comme Dieu !
Cependant la luise de mer tombait inscnsiblcnienl sni les Unis pflur faire place à la brise de terre, qui commençai! à respirer à travers les pins maritimes de la cote; les
vannes devenaient roses à leur SOUimel connue les neiges
quand le dernier rayon de soleil les effleure en se retirant La nui! tombait sans que nous nous en fussions aperçus,
rui I 1:1: :,-,
Lui! hoi s nous [ron\ io:is à notre aise avec celti fille de village. La diligence d'Aix allait | arlir . ma I' min embrassa Reine comme une ancienne connaissance. Elle nous remercia de noire accueil sans façon et partit contente de si journée, en n<>u> assura i! bien qu'elle n'en dirait rien à ses voisines le lendemain, de peur qu'on ne la crùl une intrigante. Bêlas! ii suffisait de voir sa timide cl candide physionomie pour qu'il fût impossible de voir on elle autre chose que ce qu'elle était : une jeune fille simple, (louée (l'une imagination sensible sur un imm us i fond de bonté.
\u moment où elle passait le seuil de la porte du jardin pour monter dans la dilig< n< . j • la rappelai et je lui dis : u Reine ! >i jamais j'écris v.w nu deux de ces récits populaires dont vous m'avez donné l'idée, vous me permettrez i!e vous délie)' le premier, n'est-ce pas? Votre nom lui portera bonheur, h
c;eine\iè\e
L'imagination es! le miroir de la nature, miroir que ikmin portons m nous et dans lequel elle se peint. La plus belle imagination es! lé* miroir le plusclair et le plus vrai. celui que nous ternissons le moins par le souffle de nos propres inventions, celui que nous colorons le moins par les teintes artificielles et trop souvent fausses de notre propre fantaisie, que nous appelons notre génie. Le génie ne cive pas, il retrace: Dieu s'es! réservé eu tout la création. Homère, la pins vaste et la plus pathétique imagination qui ait jamais décrit la nature et fait palpiter le cœur linmain, n'est qu'un copiste parlai!. Ces couleurs qu'il delave avec r,o larmes sur sa palette ne son! que les couleurs lions voyons tous et les larmes que nous versons tous. Il les a mieux vues ■•! mieux sennes, voilà ^>w génie Les poètes, qu'on accuse d'être des assembleurs de fictions et des récitateurs de mensonges, -ont les pins vrais de tous les hommes, li observent , ils sentent cl il- écrivenl : ilchaupenl los nom- de leurs |K»i*sonnasres : voilà lonte leur
m GENEVIEVE
invention; mais si ces personnages n'étaient pas réels dans la nature, ils ne 1rs auraient p;is conçus, et, s'ils ne les avaienl pas conçus réellement dans leur imagination, ils ne les enfanteraient p;is, ou ils n'enfanteraient que des monstres ou des fantômes. Tout poëme o si donc une vérité.
J'ai raconté, dans les Confidences, quelle éfall l'aventure vraie que j'avais récitée ou chantée à demi-voix dans le poëme domestique de Joçelyn. Les lecteurs tics Confidences connaissent le pauvre et intéressant vicaire de village à qui j'ai donne'', dans mes vers, le nom de Jocelyn ; ils connaissent la belle et touchante enfant du château de ***, à qui j'ai donné le nom de Laurence. Je ne me suis guère permis d'autre altération de la vérité dans ce petit drame, tableau de cheminée qu'on suspend à un clou de laiton dans sa chambre ou dans sm mansarde, et qu'on regarde par distraction quand on a envie de se rappeler sa jeunesse, de rêver, de pleurer ou dé prier.
Beaucoup d'oisifs, de jeunes hommes, de jeunes Biles, m'ont écrit, de lous 1rs coins du monde, à l'occasion de ce poëme, qui ;i eu le seul succès qu'il pouvait avoir, un succès de cœurs malades, une gloire d'intimité, une immortalité de coin du feu, musa pedestris ! Tous ces cœurs touchés, toutes ces voix émues, toutes ces plumes tremblantes, me demandaient a ce drame était vrai, si Jocelyn ;i\,iii vécu, ^i Laurence avait aimé et était morte ainsi, >i je le> ;i\;iis connus, si j'avais eu en moi ou autour de moi les tristes et saintes confidences de leurs amours et de leurs malheurs ; s'il fallait s'y intéresser seulement comme m des personnifications imaginaires de sentiments nés (limes rêves, ou s'il fallait véritablement pleurer et prier
GENEVIÈVE i,i
sur leurs deux tombeaux, el s'j attacher comme à deux êtres qui avaient réellement vécu parmi nous, »'( qu'on pouvait espérer relrouver un jour aimants, aimés, heureux, dans une autre vie. 0 sainte naïveté des coeurs seu-
sibles ! Ils ne veulent pas perdre leur sensibilité sur uni' fiction, et ils oui raison. Les larmes sont Irop précieuses pour qu'on les répande ainsi sur des chimères, el sans qu'une ombre réelle au moins les entende tomber el les
recueille là-haul. Tromper et'S cœurs-là, c'ol le péché contre le Saint-Esprit, le crimç sans rémission des poètes, car c'esl le crime contre la nature; c'est tendre un piège à la mélancolie pour lui rire au visage ensuite; quand elle pleure, c'est taire pleuvoir des larmes sur le sable pour arroser une illusion. C'est mal, et cela l'ait souvent un mal réel aux imaginations tendres que vous trompez ainsi. Car les âmes neuves el simples, et ce sont lis |>lus belles, prennent souvent à cœur et au sérieux les sentiments avec lesquels le poêle joue ainsi. On connaît les sept ou huit suicides que Werther, celle ironie deGœthe, lit accomplir en Allemagne après l'apparition de ce beau livre.
On sait que Bernardin de Saint-Pierre fut obsédé toute sa vie par des interrogations épistolaires sur Paul et Virginie, et que les pèlerinages ont tracé un sentier à leur tombeau imaginaire sous les lataniers. Moi-même, dont les écrits sont bien loin d'avoir sur l'imagination de l'Europe cette contagion, j'ai eu cependant ma part de celte correspondance avec les âmes désœuvrées el méditatives de mou temps. J'ai reconnu à des signes certains que j'avais louché quelquefois juste el fort. Le contre-coup a été souvent jusqu'à la passion ••! à la colère. C'esl ainsi qu'après avoir
publié, l'année deriût re, l'épisode de Giazielia} histoire véritable, où je me peins avec rimparliale sévérité «le l;i distance et du temps, j'ai reçu une foule de lettres signées pu anonymes, pleines de reproches sanglants, «le malédictions et d'imprécations contre la dureté, [a sécheresse et la légèreté de cœur dont je m'accuse moi-même dans ce récit envers cette belle el malheureuse enfant.
Après que les Confidences ont répondu sur Laurence et sur Jocclyn, on m'a interrogé sur les détails accessoires du drame, sur les pnysngcs, sur les personmgcs secondaires, sur le tisserand, sur l'évêque, sur l'ami, sur la servante, sur le chien enfin, et sur les oiseaux ; oua voulu savoir d'où venait celle pauvre Marthe, et où elle était allée après la mort du curé, et si Marthe était son vrai nom, et si sa bonté et son dévouement pour son maître n'étaient pas une invention aussi du poëte, une couleur grise et douce à l'œil dans le tableau, une harmonie calculée avec celle nature alpestre et cette vie sans espoir. J'ai répondu vingt fois en causant; voici l'occasion deréV pondre phis explicitement, et à un plus grand nombre de curieux de sentiments. Non, Marthe n'était pas le vrai nom de la servante de Jocclyn, pas pins que Jocclyn n'était |e vrai nom du curé de B..., pas plus que Valneige n'es! le nom du village. Elle s'appelait el s'appelle encore Geneviève, car elle n'a pa> >nivi son jeune maître au tombeau, et je la vois encore de temps en temps dans la < our, sous les tilleuls, les j'oins d'été, quand je passe devant la grille de l'hospice de G... Voici son histoire uniforme, courte cl pale comme une journée d'hiver qui n'a qu'une 1 i ntre deux l<>n^< crépuscules.
Je me souviens de l'entretien dans lequel elle me la
nia comme >i c'était hier. J'ai reçu du ciel une mémoire des lieux, des visages, des accenls de voix, pour laquelle le temps n'existe pas. Viugl ans pour moi, c'esl mit1 nui! . Cette mémoire esl celle i\v> choses extérieures. Mais, pour les impressions, pour les attachements, l< ssenlimeuts, les coups et les contre-coups reçus une fuis au cœur, je u'ai pas besoin de mémoire. Cela ue cesse pas de reïeutiren moi. Cela n'a pasété, cela est; cela n'est pas un temps de la langue pour nia nature, (uni y est présent. Une secousse donnée 5 ma faculté de sentir m1 perpétue, se répercute cl se renouvelle à (oui jamais sans s'affaiblir. Le balancier de mon souvenir, sans avoir besoin d'être remonté, a toujours la même oscillation. J'ai véritablement dans ma libre intérieure ce mystère du mouvement perpétuel que les mécaniciens cherchent si vainement hors de Dieu. C'esl cela qui m'a donné de lionne heure la conviction et comme la sensation de l'immatérialité de l'âme ol de l'infini, .le suis sur que je ne me tromperai pas d'une circonstance, pas d'un détail, pas d'un mot, pas d'un - >:i de voix, en me rappelant aujourd'hui pour vous ma conversation avec Geneviève. Mais, d'abord, faisons son portrait. Cela es! plus difficile, car les mots disent, mais le pinceau seul peint. Je n'ai qu'une langue et point de pinceau.
'•Wl-.l, A1ION \\ | C &ENKV8ÈVE.
Je passai quelques jours au presbytère de B..., après !.i
mort et la sépulture de l'abbé I)..., que j'ai nommé Jocelyn dans mes vers. J'avaisà y remplir les devoirs bien tri-
tes, mais bien faciles, d'exécuteur testamentaire, el même d'héritier, car le mourant m'avait chargé de payer ses petites dettes sur la terre pendant qu'il irait en recevoir l'intérêt au ciel. Elles avaient toutes été contractées pendant l'année de l'épidémie el de la disette, pour aduler des médicaments chez les pharmaciens, et <lu riz et du sucre chez les épiciers de la petite ville voisine de G..., pour les malades. Mais il y avait un inventaire à dresser, des livres à trier, des papiers à parcourir, quelques pauvres meubles et un peu de linge à vendre ou à distribuer, la servante, le chien, l'oiseau à recueillir, la maison enfin, et le jardin à mettre en ordre et en culture, afin que tout présentât un air de décence, de soin et de propreté aux veux du vicaire qui viendrait occuper sa place, et qu'aucune mauvaise herbe, aucun brin de paille ou aucune plume oubliée par la négligence ne souillassent le nid d'où le cygne des neiges s'était envolé.
Pendant ces journées employées à ces soins pieus pour la mémoire de mon ami, je n'avais d'autre compagnie que Geneviève. Elle allait et venait tout, le jour, delà cour au jardin, du puits au bûcher, de la cave au grenier, de la cuisine à la salle, delà niche du chien au pigeonnier, à la cage des poules, des colombes et des oiseau! . Elle prenait l,i bêche et le râteau dans les carrés du jardin, pour sarcler les choux et les laitues, ou pour niveler un peu les allées, dont le sable s'était incrusté de mousse verdâtre pendant la maladie de Jocelynj elle jetait bientôt ces outils de jardinage pour prendre le balai et pour nettoyer de la moindre poussière les recoins les plus reculés de l'escalier ou des corridors ; puis elle déposait le balai pour prendre L'épousseloir et pour épousseter el frotter les meubles et les jam-
i.i:ni:\ [EVE
bages de pierre des cheminées, jusqu'à ce que le noyer des armoires et l'épiderme ciré des tables de sapin devinssent des miroirs où son bras se réfléchissait : puis elle laissait encore les meubles et reprenait le lil el l'aiguille pour faire des reprises aux chasubles, aux nappes d'autel, aux petites serviettes fines avec lesquelles le prêtre essuie les bords du calice après qu'il a bu le vin mystique; puis elle se relevait comme en sursaut de sa chaise, jetait sur le bras le linge de la sacristie el allait rallumer le feu, écumer la marmite de terre du fi)yer, ouvrir la porte de la cour et regarder «lu côté de la sacristie pour voir si son maître ne revenait pas connue à l'ordinaire pour l'heure du repas. Le chien, qui sortait avec elle, allait en flairant jusqu'à la fosse fraîchement recouverte déterre. Il jetait deux ou trois hurlements au bord de la fosse pour éveiller son maître. Il revenait lentement, en s'arrèlant el en se retournant souvent, la tête basse, l'œil consterné, les oreilles dressées, l'une en avant, l'autre en arrière, comme étonné de ne pas ramener derrière lui quelqu'un qu'on attendait toujours. Geneviève alors appelait le chien, d'un accent de triste impatience, le faisait rentrer dans la cour, et remontait elle-même, les yeux rouges, l'escalier extérieur.
Pendant quelques minutes on n'entendait plu- son pas dans la maison. Elle pleurait seule dans la cuisine, puis elle ressortait pour aller faucher de l'herbe à la chèvre. On eût dit qu'un esprit inquiet la chassait d'une place A l'autre, comme pour chercher malgré elle quelque chose qu'elle ne trouvait plus nulle part. Oh! Dieu seul connaît le vide que la disparition d'un solitaire creuse dan- le cœur d'une pauvre femme, d'un seul ami, d'un chien.
IK5 GENE VI È> i:
d'une cage d'oiseau, d'un jardin cl de la nature même, vivants ou morts dans le petit cercle immédial autour de lui ! Pendant que personne ne se doute qu'il manque un
souffle au monde, il manque l'air et h vie à deux ou trois êtres qui vivaient de l'être évanoui. Tout se lient dans ce ciment de vieilles et. chères habitudes; otez un grain de sable, le mur s'écroule ; le mur écroulé, que devient la mousse qui le drapait, la inouïe séchée? que deviennent le nid de l'insecte et la fente du lézard ? Autour du cœur de l'homme le plus isolé il y a un monde invisible qui \i\ait de lui. Quand ce cœur est froid, que devientil?... Ce que devenait la servante, une âme en peine, un regard sans voir, un pas éternel sans but, une activité sans repos, une vie machinale, une mort qui vit. Telle était Geneviève.
J'ai toujours contemplé avec un pieux respect et svec un sourire d'attendrissement ce qu'on appelait l'esclave ou l'affranchi dans L'antiquité, la nourrice en Grèce, ou dans le moyen âge le domestique, c'est-à-dire la partie vivante de la maison, domus en France, la famille en Italie ci en Espagne, véritable nom de la domesticité, car !»• domestique n'est, au fond, que le complément, l'extension
di- celle (hère el Iriidre unité de l'association humaine qu'on appelle la famille; c'esl la famille moins le sang, c'esl [a famille d'adoption, c'esl la famille viagère, temporaire, annuelle, la famille à gages, -i \ous voulez : mais i .••>! la famille souvent aussi incorporée, aussi aimante, aussi désintéressée, aussi payée par un salaire de senti-
i,i;nk\ ii':\ i m
ments, aussi dévouée à la considération, à l'honneur, à l'intérêt, à il perpétuité de la maison, que la maison même; que dis-je? souvent bien plus. J'ai été frappé de bonne heurt' de cette phrase de l'historien des proscriptions sanglantes du triumviral romain d'Octave, d'Antoine cl de Lépide. Il raconte les spoliations, les massacres, les mites nocturnes, les refuges cherchés dans les antres, dans tes forêts, chez les amis; les ingratitudes, les lâchetés, les perfidies, les rentes des proscrits par ceux chez qui ils cherchaient l'hospitalité, le secret, le sahit; les victimes attirées aux pièges, marchandées, vendues, livrées par les délateurs aux glaives des bourreaux d'Octave, et il termine cette énumération de ces trois nu quatre mille assassinats parce résumé, qu'on n'a pasassez lu quand on apprécie la nature humaine, non au cœur, mais à la condition sociale:
Chose éternellement notable, dit Velleius Paterculus,
pendant ces proscriptions, la fidélité des mères et des « femmes fut complète et sublime : celle des affranchis,
douteuse et médiocre; celle des lils, nulle : beaucoup « trahirent par cupidité leurs pères ; celle des esclaves i domestiques, admirable et presque générale.
Ainsi fut-il pendant les proscriptions françaises de 1 793 et 1794; sur dix proscrits, neuf furent cachés par les dévouements domestiques. La famille fut sauvée par les serviteurs. L'humanité devrait un monument éternel à la domesticité. Elle cœur des familles, tics enfants, des vieillards, que ne lui doit-il pas? Et la politique elle-même, que ne lui devrait-elle pas, si elle savait considérer le domestique à sa vraie place dans la civilisation ?
Aussi, pendant le peu de jours que j'ai passés au pou-
voir, quand il a été question, dans les conseils de gouvernement, de donner ou de retirer le droil électoral aux domestiques, j'ai été bien loin d'imiter à leur égard lestupide rigorisme de la Convention, qui excluait du droit de citoyen et de suffrage les individus en étal de domesticité : législation brutale et aveugle, qui refaisait des esclaves là où la nature a l'ail plus que des hommes libres : des enfants, des tils, des frères, di'± amis d'adoption. J'ai dit : Honorez le domestique, vous fortifierez la famille, ce pivot de toute démocratie inorale ; car le domestique est à la famille ce que la cour intérieure est à la maison. Voulezvous donner des millions de voix à la sainte influence de la famille? voulez-vous que vos élections soient inspirées par F esprit de la famille? voulez-vous que les intérêts de conservation prévalent sur l'esprit de désordre? Voulezvous contre-balancer par un suffrage réfléchi, religieux, coïntéressé au sol et aux mœurs, les suffrages irréfléchis, turbulents, tumultueux de ces masses flottantes qui W'vmententou divaguent sur la surface de vos populations ? voulez-vous faire plus? voulez-vous mettre du cœur dans \ii^ institutions électorales, et donner au sentiment le rôle qu'il a dans la nature humaine et qu'il doit avoir dans une législation populaire? Donnez le suffrage aux domestiques, vous donnerez ainsi dix voix pour une au père île famille . vous donnerez une voix aux femmes, aux vieillards, aux
enfants, à la propriété, aux mœurs, aux habitudes; une
voix à la maison! Ces! le suffrage électoral donné aux habitués du foyer qui sera le salutaire correctif des abusel des égarements du suffrage universel dépaysé. Si l'aristocratie antique ne l'avait pas compris, c'est qu'elle n'avait
que des esclaves; si la féodalité ne l'avait pas compris,
GENEVIÈVE cm
c est qu'elle n'avait que des serfs, et que qous, uous avons uue domesticité libre, c'est-à-dire des serviteurs, des hommes »! ih'- femmes greffés sur le tronc de la famille feula cohabitation, par l'attachement mutuel, par la fidélité, égale souvent à celle des tillos ou des fils. <";ir s'il y a des liens dans le s:tnu , il y en a de presqu • aussi forts dans la flamme du même lover.
La domesticité dans le moyen âge donna les mêmes preuves de parenté et de dévouement à la famille que le vieux serviteur Eumée ni donne, dans Homère, au !il> de la maison, Ulysse, visitant ses foyers usurpés. 11 y a dans la belle et pathétique histoire de Marie Smart, par .M. Dargaud, nu récit d'une servante ou nouirice, comme on les appelai! alors, que je n'ai jamais lu san> bénir et sans glorifier dans mon cœur la domesticité. Le voici :
Le due de Norfolk, parent et héritier du trône de la reine Elisabeth, se prend d'amour pour la Gléopâtre moderne, pour la captive d'IIolyrood, pour la belle et infortunée Marie Stuart, reine d'Leosse. Il conspire avec ses vassaux pour l'enlever de son cachot et pour lui rendre un trône avec -<>n cœur. Elisabeth découvre le mystère de ces amours, rompt la trame, arrête Norfolk et le tait condamner à avoir la tète tranchée sur un écliafaud di dans la Tour de Londres. Le duc, accompagné de ses amis, à qui il était permis alors de faire oortége au mourant, s'avance fièrement vers le lieu du supplice. Arrivé au pied <le l'échafaud, il a soif et demandé à boire, i Une femme « âgée et voilée qui l'avait suivi toute eu pleurs, dit l'historien, lui présente une coupe que le duc reconnut aussitôt. « C'était sa propre coupe, celle de >e> ancêtres; et celte • femme prévoyante et attentive jusqu'à la mort était sa
« nourrice1, la servante de ses châteaux. Elle versa de Talc « dans la coupe: le mourant y trempa ses lèvres. Lorsqu'il « tendit la coupe vide à l;t pauvre femme, elle saisit el baisa « eu pleurant la main de son maître. Que Dieu te bénisse ! « lui dit le duc, el que nos enfants te vénèreul à cause " de ce ([ne lu as l'ail '. Puis, comme il sentit qu'il s'atten- « drissait à l'heure où l'homme a besoin de sa force, il ti moula rapidement les degrés de l'échafaud, appuyé sur « le bras du doyen de Saint-Paul. »
L'antiquité n'a rien de plus naïf el rien de plus touchant que cette coupe reconnue à l'heure où on laisse tout sur la terre, el celle main de servante tendant au seigneur le coup de L'échafaud.
Geneviève paraissait avoir trente-cinq ou quarante ans à celle époque. L'âge n'était pas lisible sur ses traits osés par la fatigue. On sentait que la misère avait soufflé là de bonne heure, connue la bise qui gèle une piaule au printemps el qui la laisse plutôt languir que vivre le reste de la saison. Elle était grande, niais un peu voûtée, la poitrine très-enfoncée et très-creuse, par l'attitude habituelle d'une fille qui coud du matin au soir. Ses bras étaient maigres, ses doigts longs et effilés ; bien que ses mains fussent d'une blancheur el d'une propreté parfaites, Toupie du troisièiiK doigt de la main droite était cerné à l'extrémité par une tache bleuâtre; c'était la trace du dé de cuivre qu'elle portail presque toujours, cl qui avait déteint sur -a peau. Elle portail l<" costume i\r> paysannes d< ntagnes : une robe de grosse laine bleue galonnée sur
1rs coutures 4 1 h ii passe-poil de velours amarante. Une coiffe blauclic, bordée de dentelles très-larges qui battaient n - joues, laissait à peine apercevoir les racines de ses
cheveux, relevés sur les tempes el radiés sous si coiffe.
Sis traits délicats el maladifs n'avaienl aucune carnation. Son» sa peau fine et transparente, en ne voyait ni rougir
ni circuler aucun sang : les petites veines bleues qui se ranuliaient sur ses tempes élaienl aplaties comme des canaux que la sève, un peu tarie, n'a pas la force <le gonfler. Ses joues élaienl à peine revêtues d'un épiderme imperceptiblemenl ridé par le frisson habituel de la peau dans cet air des neiges. Ses yeux, frangés de très-longs cils nous, étaient largement fendus, quoique profondément encaissés sous les paupières, ils élaienl bordés au-dessous d'un ourlet noir, connue des yeux qui oui beaucoup veillé el beaucoup pleuré. Leur couleur était un bleu pâle sans aucun éclat : il> se laissaient regarder sans mouvements, connue de l'eau à l'ombre : on voyait jusqu'au tond el l'on n'y voyait qui' simplicité, sensibilité et langueur. Ces beaux jeunes yeux de femme de haute et fine race avaient l'air comme dépaysés dans le cadre d'un visage déjà vieilli el fané. Ses lèvres un peu -rosses et déprimées vers les coins étaient légèrement pli>sées quand elle les fermait. Mais, aussitôt qu'elles s'ouvraient, •-■•il pour parlera ses oiseaux, soit pour saluer le» pauvres femmes du village qui passaient en l'appelant sous sa fenêtre, ses lèvres détendues laissaient voir des dents blanches comme les cailloux de la fontaine, et un sourire ou la mélancolie se fondait dans la bonté.
Toute l'expression de ce visage était dans cette bouche par où son coeur semblait s'ouvrir el se répandre sur tous
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les traits. Le timbre de sa voix révélait ce tremblement intérieur d'une fibre brisée par une perpétuelle émotion du cœur. C'était une complainte d'accents qui semblait toujours chanter en parlant.
Colle voix reposait e( touchait à la fois. Je n'eu ai jamais entendu de pareille que dans les chalets du Valais, en demandant autrefois mon chemin ou du lait aux vieilles femmes des montagnes. Les passions el les continuels commérages des villes donnent quelque chose de dur et de rauque à la voix des femmes; la solitude el la sérénité des montagnes la rendent douce comme un soupir, accentuée comme un sentiment, sonore et timbrée comme une cloche dans le lointain à travers les bois. Telle était la voix de Geneviève. Pendant que je lis.iis dans le jardin, sans qu'elle me vit, je ne me lassais pas de l'entendre parler à ses poules, ou chauler à demi-voix en tricotant près de l,i fenêtre, pour distraire les oiseaux, qui lui répondaient.
Au hou) de huit ou dix jour>, elle s'était tellement accoutumée A m,-! présence dans la maison, que je ne lui inspirais plus aucun embarras. Elle savait que j'avais été Pami le plus cher de » îailre. Elle reportail tout naturellement sur moi l'attachement respectueux qu'elle avait pour lui D'ailleurs, elle avait besoin de servir quelqu'un et d'aimer celui qu'elle servait. Tout son service n'était qu'inclination naturelle el satisfaite à obliger. Elle se rendait heureuse elle même en prévenant les moindres désirs de ceux auxquels son état de servante la dévouait moins encore que son cœui . Ma jeune—' aussi I mléres-
sail ; elle était tière de remplacer autant qu'elle pouvait boa maître morl dans l'accueil qu'il aurait fait vivant à ce jeune homme pour qui ejle connaissait su tendresse. Elle tenait à l'honneur de la maison et à la grâce de L'hospilaKté, même après que la maison était vide cl que l'hôte était parti pour un autre séjour. Elle s'empressait à tout. File savait par son maître la simplicité de mes goûts. Jamais, (lie/ ma propre mère, ils n'avaient été si complètement et si gracieusement prévenus par les bonnes femmes du ménage et du jardin. Jamais les livres et les papiers n'avaient été plus religieusement retrouvés à leur pli ou à leur page marquée sur ma table de bois ; jamais le- tisons dormant le jour sous la cendre n'avaient été plu- soigneusement rapprochés li' soir, pour donner une douce tiédeur à la veillée ; jamais mes chiens n'avaient eu une natte de paille plus épaisse pour se coucher au pied de mou lit, ni une eau plus limpide pour boire dans leur jatte de terre venue; jamais je n avais trouvé plus exactement, au retour de mes longues chasses dans les bois, la farine de maïs bouillottant à petit feu dans la marmite sous sa croûte dorée, la pomme de terre sous la cendre, le chou, la rave, la courge du jardin cuits au four et le pain de seigle plus savoureux et plus frais sous la serviette de chanvre écru dans la huche; jamais le beurre ou le miel de la plaine n'avaient été si jaunes, si onctueux, si attentivement battus dans l'étable ou si proprement servis dans le rayon <lc cire. C'était le régime auquel j'avais été habitué à la campagne, pendant mon enfance, chez une mère sobre et tendre, le régime des chartreux assaisonné par la tendn et par la grâce de la femme.
Selon L'habitude de ces montagnes, nous prenions nos repas du soir dans la cuisine, sur la seule table de noyer massif longue et étroite qu'il \ eûl dans la maison. A ['extrémité de cette table, Geneviève, Comme du temps de son maître, étendait la nappe, mettait mon assiette, mon couver! d'étain, et posait l«'s plats, le pain et le vin. .le m'asseois sur un i\v> bancs de bois qui régnent des deux côtés <le la table. A l'autre bout, il n'y avait point de nappe, il n'y avait qu'une écuellc et une assiette de terre dans lesquelles la servante prenait sa soupe et sa portion de lard, de courge, de salade ou de eboux en même temps que moi; mais, selon les rites du pays, elle mangeait debout, son écuelle à la main, continuant à me servir, allant et venant, comme le reste du jour, dans la cuisine, attisant le lover, battant le beurre, grillant les châtaignes, jetant des morceaux de son pain au chien qui l'épiait, assis devant son tablier, et qui ne perdait passa main de l'œil. Je ne cherchais nullement à la contraindre dans ses habitudes respectueuses et familières à la fois de ménagère, je l'aurais plutôt embarrassée et humiliée eu la forçant de s'asseoir vis-à-vis de moi. Seulement, je causais avec elle, tout en
soupant lentement, les rondes SUT la table, à la lacon des
montagnards désœuvrés.
Après [e souper, je me rapprochais du foyer, <>ù elle jetait de moments en moments de- équan issures pétillantes il«' sapin. -If faisais sécher à la llamme le canon el les bassinets huilés de mon fusil entre mes jambes : je détachais lots guêtres de Cuir, je les ramollissais au lèu pour le
U l-.M-, \ tÈVJ ',;,
leiideiiiaiii. Geneviève levait le couvert, distribuail te fond des ]»lais à ses chiens <>u à ses poules, repliait la nappe, re mettait, soigneusemenl enveloppé, le pain dans la huche, allumait la lampe an becde fer suspendue à côté de l'âtre, au manteau de pierre noire de la haute dieminée, puiseDe s asseyail lui peu en arrière de moi |>our tricoter des bas (ic grosse laine blanche qu'elle avait filée dans l'autre saison.
Nous causions alors plus longuement et plus familièrement que le reste de la journée, au seul bruit de la cascade dehors et du feu qui pétillait dedans; nous parlions du mort, il«' ses vertus, de ses charités, de si pauvreté, de -a résignation dans ce désert où on l'avait relégué comme pour cacher son éclat naturel et ses talents enfouis à tout autre <eil qu'à l'œil de Dieu et des pauvres, de ses habitudes, de ses méditations, de ses prières, du mystère de sa jeunesse à demi révélé par les pèlerinages qu'il taisait de temps en temps au tombeau où à la grotte des Aigles; de sa dernière maladie, de ses suprêmes paroles, de sa joie quand il avait senti que Dieu consentait enfin à abréger si pénitence et à le rappeler à lui; puis, de la douleur inconsolable de ses paroissiens, des femmes et des vieillards qui Muaient déjà de loin s'agenouiller sur sa fosse comme sur celle d'un saint; de la nudité de son presbytère; de ce qu'allaient devenir les colombe-, le chien, les oiseaux, les arbres qu'il taillait, la source qu'il dirigeait, les pots de fleurs qu'il soignait, l'été, au jardin, et qu'il abritait, l'hiver, dans sa chambre; des hirondelles même, dont il respectait les nids sous les corniches du chœur, et qui ne les retrouveront plus au printemps prochain.
I»au- ces conversations, la pauvre lill«' ne me parlait ja-
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niais d'elle. Kilo paraissait s'inquiéter bien plus de ce <}uc deviendraient le chien, les oiseaux, les meubles, les plantes, que de ce qu'elle deviendrait elle-même. Peut-être pensait-elle que le nouveau cuté la prendrait à sou service, comme le sonneur ou l'enfant de chœur de Jocelyn, ou que quelqu'une dv< familles du village la recueillerait pour être sanieiisc. et lui donnerai! le pain et l'asile gratuits dans l'établc des vaches ou des moutons. Elle avait un petit mobilier à elle, consistant dans un coffre à tiroirs eu bois de noyer, que je la voyais ouvrir quelquefois, et qui contenait un peu de linge, ce trésor des servantes; >a îobe des dimanches et une petite écuelle de porcelaine cassée, pleine de petite monnaie d'argent, de gros sous, d'un collier de grains de jais enfilés par un (il de cuivre, de deux ou trois bagues d'or qui lui venaient de sa mère, et d'un beau chapelet de noyaux de cerises, sculptés à jour par un chartreux, que l'évêque lui avait donné en passant quelques jours dans la cure pendant sa visite pastorale. Le tout pouvait bien valoir six écus. C'était là toute sa richesse. Elle la regardait souvent avec une complaisance visible dans la physionomie. Mais, depuis que Jocelyn était mort, et qu'elle n'avait plus la bourse et le pain du prêtre à donner en sou nom, elle puisait assez souvent dans sa coupe, et les gros sous diminuaient sensiblement.
Le sort de cette pauvre fille m'inquiétait, car je n'étais pas riche alors, et je voyais bien qu'une fois le mobilier
vendu pour payer les dettes, la maladie, la sépulture; l'héritage se réduirait à deux charges : son chien et ses oiseaux. Mais Geneviève n \ pensail pas; elle était, au contraire, sans cesse occupée à rechercher bien loin dans sa mémoire si M. le cioé ne devait pas une mesure d'orge à
celui-là, un char de fagots à celui-ci, une poignée de foin pour la chèvre à 1 un, un disque * 1 * * pain de seigle emprunté le dernier hiver el non rendu ;\ l'autre. Elle ne voulait pas laisser un brin de paille ou un grain de >«l sur
la conscience ou sur la mémoire de son maître.
Mais moi, j'y pensais. Je l'avais toujours vue depuis mon enfance au presbytère, je ne m'étais jamais informé comment elle v était venue, encore moins comment elle en sortirait; le curé, la servante et la maison se confondaient à mes yeux en un seul être et en un seul tout indivisible qui me paraissait avoir existé ainsi toujours et devoir toujours de même exister. La mort venait de me poser un problème auquel je n'avais jamais réfléchi : D'où vient la servante, et que deviendra-t-t'llr .'
A la lin, il fallut bien lui en parler. Celait un soir après souper, à la clarté de la lampe, au pétillement du foyer; j'avais le coude encore appuyé sur la table, la tête sur la main; elle avait fini de ranger le pain et la nappe, elle était assise à l'ombre dans l'angle que forme le jambage noir de la cheminée avec le mur de la cuisine, place où les paysans mettent le coffre à sel. Elle remuait, en tricotant avec un léger cliquetis de fer, l'un contre l'autre, en relevant la maille, les deux bouts luisants de ses aiguilles de bas. Ce bruit vivant, paisible et monotone comme celui du balancier d'une pendule au coin du feu, me tira de ma rêverie et m'enbardit à lier une conversation sérieuse avec elle.
— Geneviève, lui dis-je, vous ne vous reposez donc jamais
— Uh ! monsieur, me dit-elle, je n'ai pas été faite pat le bon Dieu pour me reposer. J'ai commencé à travailler le jour oùj'ai pu me tenir sur mes jambes, el je travaillerai jusqu'au jour de ma mort. Nous avons bien le temps de i n>i is reposer là-bas, ajoula-t-elle en me faisant un geste de la lête cl du coude vers le cimetière pour ne pas perdre une des mailles de son tricot eu dérangeanl sa main.
— Comment ! repris-je, vous avez travaillé si jeune ! Vous n'avez doue jamais été enfant, jamais joué avec les autres, jamais perdu le temps dans la rue, à la fenêtre, le long des Im lissons? Voire mère était doue bien dure ou bien avare de badinage et de désœuvrement avec ses enfants? Mais, alors, comment avez-vous, vous-même, l'air si doux et enjoué avec les enfants du village, que vous laissez jouer tout le jour dans la cour, arracher vos fleurs et tirer vos aiguilles sans les gronder?
— Ah! monsieur, ceux-là, c'est différent, voyez-vous; ils ont leur père et leur mère qui leur cuisent le pain; mais moi, je n'étais pas comme eux. Je n'ai eu un peu de bon temps dans ma vie qu'ici cl depuis que M. le curé a consenti à me prendre à son service. Jusque-là, je ne savais pas ce ope c'était que de s'asseoir et de regarder le soleil, le
feu ou les (lassants.
— Gomment, réphquai-je, avez-vous mené si jeune une vie si rude?
— Oh! monsieur, elle n'était pas rude; elle était pénible el toujours debout, c'est \rai; mais elle était bien
douce, au contraire, et, si Dieu voulait ressusciter ma mère, je la recommencerais bien cette vie, et je serais bienheureuse encore de la recommencer.
— Contez-moi donc cela, puisque unis n'avez rien à
i, KM. VI i:\i-. lu
taire, que j'ai Qui de lire mon livre, el que nous avons une
longue veillée devaul is. Je voudrais savoir l'histoire « I •
loul le monde, lui dis-je en souriant; car voyez-vous, Geneviève, l'espril n'esl qu'une grande curiosité comme la science. Il y a un enseignement, peur cetai qui comprend, dans la vie de chacun.
— Mais je ne suis qu'une pauvre servante et je n'ai jamais été autre chose : que voulez-vous que je vous dise? Gela \ < M i— ennuierait comme te bruit de mes aiguilles de bas riiuuirni les enfants.
— Vous seriez la fourmi du plancher, le grillon de In cheminée, l'araignée de la poutre, que cela m'intéresserait, répondis-je, el que j'aimerais à connaître leur histoire, d'où ils sortent, ce qu'ils font, ce qu'ils pensent, ce qu'ils veulent, ce qu'ils deviendront. Il y a un commencement, une fin, un sens à toute eliose vivante. Si l'on connaissait tout, on ne serait indifférent à rien.
— Oui, on serait comme Dieu, me dit-elle en éclairant son sourire d'un rayon de claire et tendre intelligence. M. le curé le disait bien, quand il recommandait de ne pas maltraiter les animaux et de ne pas s'impatienter contn les mouches. « Vous n'avez pas le droit de rien méprise!
ri de dire : Ce n'est rien, puisque Dieu l'a fait, n qu'il disiit.
-— Précisément, ma pauvre Geneviève, repris-je, en retrouvant dans ces paroles toute l'àme de Jocelyn ; tout esf intéressant, tout est respectable dans les moindres destinées du plus obscur et du plus insignifiant de tous les êtres. Les orgueilleux sont des sots, le dédain n'est qu'une ignorance ; voilà pourquoi je serais reconnaissant si vous vouliez bien me raconter ce que je ne sais pas de
voire vie, où vous èles née, ce que vous avez f;iit, commen( vous êtes venue ici, et où vous comptez aller après.
— Je vous obéirai, monsieur, dit-elle en rougissant, si cela vous amuse. Vous vous moquerez peut-être de moi !
— Ah! Geneviève, répondis-je d'un accent fâché, est-ce ipie Jocelyn se moquait jamais de la plus naïve confidence dune vieille femme ou d'un enduit ? Est-ce que je ne sui^ pas son ami?
— Oui, c'est vrai, dit-elle on se repentant, j'ai tort, je vais tout dire.
Je me rapprochai du feu ; elle ne releva pas ses yeux de ses aiguilles, elle ne perdit pas une maille; elle me dit en continuant de travailler.
— Je suis de Voiron enDauphioé. Ces! une belle bourgade au pied des montagnes; les eaux y sont douces pour blanchir les toiles; le pain y est bon; les châtaignes n'y sont pas chères pour les pauvres gens; le peuple y es! gai, remuant, entendu au commerce el un peu rieur comme en Dauphiné; les tilles et garçons v oui de belles couleurs
sur les joues, couune si le froid d'> neiges voisines les pinçai! . On ne dirai! p;is que j'en suis, moi, quand ou voit comme je suis pâle ; mais c'est que, voyez-vous, je n'ai jamais élé à l'air, j'ai toujours vécu à la maison ; cela enlève les couleurs : c'es! comme ces plantes que M. le curé tenait à l'ombre sous l'escalier...
— Ses hortensia t achevai-je.
i.i-. m. \ ii:\ i. w
— Oui, dit-elh , c'es( comme les hortensia; cela resti \iolet comme une lune sur la neige; cela ne devient jamais ronge comme le soleil, parce que cela ne le voil pas.
— Mai»- pourquoi ne voyiez-vous pas le soleil comme les autres enfants de Voiront
— Vous allez voir, monsieur !
Et elle continua :
— Mou père était menuisier-vitrier; il allait en journées ici cl là pour raccommoder les tables, les croisées, les vitraux d'église. Il n'était pas riche; il avait cinq enfants, un garçon de douze ans, qui travaillait déjà à l'établi avec lui, qui l'accompagnait eu ville et dans les villages de la montagne, portant les outils légers, les vitres, le mastic, le petil couteau pour l'étendre. 11 avait quatre filles: deux d'une première femme, plus âgées que moi de quelques années, moi qui avais huit ans à l'époque dont je me souviens, et une petite sœur de trois ans qu'on appelait Josette. lia mère était blanchisseuse en gros, c'est-à-dire qu'elle blanchissait des toiles écrues pour les tisserands du pays avant de les mener aux foires. Nous avions pour cela, derrière la maison, le long de la rivière, un grand morceau de pré qu'on ne fauchait pas, mais qui était toujours eouvert de pièces de toile qu'on trempait pour que le soleil les séchât et que la rosée amollit le fil. C'était si joli au milieu du jour de voir de notre fenêtre toutes les jeunes filles, les pieds nus, dérouler ces longs rubans gris et blancs sur l'herbe humide, et y jeter des gouttes d'eau qui reluisaient au soleil, qui leur retombaient sur les cheveux et qui leur trempaient les pieds! àh! j'avais tant désiré de courir comme elles sur les toiles!
Kl G E N K \ I È V I'.
— Kl qui est-ce qui vous en empêchait '( lui ( 1 1 > -j c .
— Ah ! vous allez savoir, monsieur. Mais laissez-moi dire.
Ma pauvre mère, quoiqu'elle n'eût encore que trentedeux ans, ne quittai! pas le lit depuis la naissance de nia petite sœur. Elle n'avail poiul de maladie apparente, point de toux, jioiiil de fiè\ rë, poinl de mal d'estomac ou de mal de tête; elle avait le visage aussi Irais, l'œil aussi vil', la peau aussi blanche qu'une jeune fuie, mais clic ne pouvait plusse servir de ses jambes, même pour se retourner dans son lit. On disait que sou lait s'était tourné par quelque peur en nourrissant Josette, ou bien qu'elle était sortie trop tôt après son accouchement pour aller mouiller ses toiles, et que c'était l'humidité du pré qui avait fait cela. Si vous laviez vue assise sur son lit, au soleil, appuyée sur son oreiller, travaillant de ses mains librement tout le joui' à ourler, à plier, à raccommoder ses toiles ou à éplucher les herbes pour la soupe du père el dv> curants, vous auriez cru ipie c'était une jeune accouchée qui allait se lever dans deux jours, ou une femme paresseuse qui restait au lit jusqu'à midi. Ah ! monsieur, ce n'élail pas cela; elle n'était jamais sans nu ouvrage à la main, elle pensait à tout, elle veillait sur tout, elle travaillait encore cuire >es rideaux à la lueur du evésieu suspendu à la colonne du lil quand tout le monde dormait déjà dans la maison; elle ivv,i\;ij| chaque matin de se lever quand l<>ul le monde donnait encore, espérant toujours que les forces lui seraient peut-être revenues dans les jambes pendant la unit ; et puis, quand elle sentait que c'était comme la veille, elle pleurait un peu ; niais elle se reconsolait vile cl faisait semblant d'être gaie pour ne pus attrister mou père et mon frère sortanl pour l'ouvrage.
Mes deux grandes sœurs sortaieul aussi | <nu aller aux miles le matin el à la fabrique après. Ou ne !<■< revoj ûl qu'à midi pour dîner et le soir pour souper. Elles étaient mises comme des demoiselles ; elles aimaient bien ma mère, qui avait eu soin d'elles comme de ses trois enfants; mais elles avaient du bien <lu côté de leur mère, et elles uous méprisaient un peu parce que nous riions petits et que notre mère, à nous, n'avait rien eu que sa beauté, sa bonté el ses dix doigts. Je les entendais quelquefois, le dimanclie malin, dire dans 1«- cabinet où elles s'habillaient pour aller à l'église : a Je ne veux plus de ce ûcllU ; cette robe est trop usée . donnons cela pour la petite; c'est bien bon pour elle. n> Elles n'étaient pas méchantes pourtant, niais elles étaient un peu hères pour les filles d'un vitrier.
Notre père était trop pauvre pour donner une servante
à ma mère, et j'étais trop petite pour faire toute seule le ménage. Les voisines venaient bien de bon coeur, quand je le> priais, tirer pour nous le seau du puits, mettre la grosse bûche au feu et pendre la marmite à la crémaillère ; mais ma mère et moi nous faisions tout le reste. Aussitôt que j'avais pu marcher seule dans la chambre, j'avais été la servante-née de la maison, les pieds de ma mère, qui n'en avait plus d'autres que les miens. Avant sans cesse besoin de quelque chose qu'elle ne pouvait aller chercher au jardin, dans la cour, dans la chambre, au l'eu, sur l'évier, mu la table, sur un meuble, elle sY-lail accoutumée à se servir de moi avant l'âge, comme elle se sciait servie ri une troisième main; el moi j'étais lien-, loute iielitcquc
j'étais, de me sentir nécessaire, utile, serviable comme une grande personne à h maison. Cela m'avail rendue ; • 1 1 < • 1 1 — tive, mûre, sérieuse, raisonnable, avant l'âge de Imil ans. Elle me disait : « Geneviève, il me faut cela, il me faut « ceci ; apporte-moi Josette sur mou lit, que je lui donne. o à teter ; remporte-la dans sou berceau et berce-la du « bout de ton pied jusqu'à ce qu'elle donne ; va mecher- « elier mon bas, ramasse mou peloton; va couper unesa- « lade au jardin ; va au poulailler tâter ^ il y a des œufs « chauds dans le nid des poules; hache des choux pour u faire la soupe à ton père ; bals le beurre ; mets du bois a au feu; écume la marmite qui bout, jeltes-y le sel; « étends la nappe ; rince les verres ; descends à la cave, « ouvre le robinet, remplisau tonneau la bouteille de vin. » VA puis, quand j'avais fini, qu'on avait dîné et que tout allait bien, elle me disait : « Apporte-moi la robe que je te « pare, et tes beaux cheveux que je les peigné, u Elle m'habillait, elle me parait, elle me peignait, elle m'embrassait, elle me disait : « Va L'amuser maintenant sur la « porte avec les curants des voisines; qu'ils voient que tu « es aussi propre, aussi bien mise et aussi bien peignée o qu'eux. )) Et j'y allais un moment pour lui faire plaisir, mais je n'allais jamais plus loin qui le seuil de la cour, pour pouvoir entendre si ma mère me rappelait, et je n'y restais pas longtemps, parce «pie les enfants se moquaient de moi et disaient entre eux : I Tiens, la sérieuse, elle ne sait jouer à rien, laissons-la^ » J'aimais mieux rentrer et me tenir debout auprès du lit de ma mère, épiant dans -i- yeux ce qu'elle pouvait avoir à demander. Tous les juin s se passaienl ainsi ; je me levais la première, je me couchais la dernière, Je ne respirais l'air que par la leur--
Ire, je in' voyais le soleil que sur le seuil de la porte, ■ i voilà pourquoi, monsieur, j'avais le visage blanc. On disait à ma mère : Votre petite ;i donc les pâles couleurs? — Ou ! non, répondait-elle; mais c'est qu'elle a la pâle vie ! Je n'allais pas même à l'école.
Cette longue infirmitéde ma mère, en la retenant tant d'années ainsi immobile et désœuvrée du corps dans son
lit. l'avait rendue instruite comme une daine el dévole comme une sainte ; les tils de nos voisines, qui allaient en classe ou qui revenaienl en vacances chez leurs parents, prêtaient leurs vieux livres par charité à la pauvre vitrière infirme, par l'entremise de mon jeune frère, pour lui abréger le temps.
Le soir, à la veillée, quand mon père, mon frère, nus deux grandes sœurs étaient rentrés à la maison de leur ouvrage, elle nous rassemblait tous autour de son lit pour UOUS lire à liante voix les délies histoires qu'elle avait lues (ont l»as dans la journée, et qui étaient propres à instruire mou petit frère, à amuser mes sœurs et à consoler mon père. (Vêlaient des chapitres de la Bible où il était parlé de pauvres lions exerçant honnêtement des états pénibles, comme nous, et cependanl aimés et visités du Seigneur ; des paraboles de l'Evangile avec des réflexions par des gavants pour eu faire comprendre la beauté aux simples ; les histoires de l'enfant Jé>us étonnant sa mère, devant les docteurs, par si science ; lui obéissant ensuite humblement à la maison, et maniant les onlils et le bois autour de l'établi d'un charpentier : puis ses conversations et ses ami-
tiés avec les jardiniers el les pauvres femmes des faubourgs de Jérusalem ; c'étaient, d'autres fois, des livres en mots qui faisaient voir les choses comme des images ou des tableaux devant 1rs yeux, el qui chantaient dans l'oreille comme une musique.
Ces livres racontaient les histoires d'un fils, nommé Télémaque, qui cherchait son père d'ile eu île, et qui était toujours arrêté par des naufrages, des aventures, dv> tentations el des malheurs qui faisaient pleurer, el qui pour tant faisaient plaisir ; ou bien encore, c'était l'histoire d'un pauvre malheureux, appelé Robinson, qui était jeté par la tempête dans un désert, au milieu de la mer, seul avec un chien et un oiseau, et qui trouvait dans son esprit et dans la grâce de Dieu les moyens de se bâtir une maison, de se faire un jardin, de s'attacher des troupeaux apprivoises el de bénir la Providence dans sa solitude.
Ces histoires nous divertissaient, pendant que mon père aiguisait ses varlopes sur une pierre imbibée d'huile, et que mon frère coupait ses vitres, comme nous déchirions delà toile, avec son poinçon de diamant. Quand l'angélus sonnait dans le clocher, on fermait le livre et on allait se coucher pour se lever de grand matin, et on regrettait toujours que l'histoire ne fût pas finie.
Voilà comment nous passions les soirées d'hiver. Mais dans* le jour, quand tout !<■ monde était sorti, que la chambre et l'escalier étaient balayés et que la marmite bouillait
à petit l'eu dans les cendres ehaiiiles, ma mère me lisait, à moi toute seule, des p;iss;i-rs plus m'i ieux et plus saints, qui lui plaisaient bien davantage, puisqu'ils ne parlaient rien (pie de Dieu et rien qu'à Dieu. C'était l' Imitation de Jésus -Christ, des Méditations sur les maladies, sur les
afflictions, sur la mort, sur le ciel, el des livres de prières donl les panes étaient lâchées de ses larmes el usées bous ks doigts. Ces! dans ces pages qu'elle m'apprenait à lire <•! à prier. Toute petite que j'étais, j'aimais mieux ces livres que les autres, parce que ma mère prenait un visage bien plus recueilli el bien plus consolé quand elle les recevait de ma main, et que, dès que jela voyais s'attrister ou pleurer tout bas sur son état, un de ces livres ouvert séchait ses larmes et lui rendait son sourire. Cela me taisait faire mes prières avec bien plus de componction et bien plus de plaisir au pied de sou lit. Je m'imaginais toujours que Dieu était là, qui nous entendait, el qu'en relevant mon Iront appuyé sur ses couvertures, j'allais voir ma mère, soulaet guérie, me demander sa robe et marcher comme moi à travers la maison. Mais la volonté de I)ieu n'était pas ma volonté d'enfant. Ma mère continuait à languir el je grandissais.
Elle priait pointant avec une ferveur qui aurait l'ait envie aux anges. Elle jouissait surtout quand elle me voyait prier du bout des lèvres avec elle. Quelquefois elle me disait : « Geneviève, Dieu aime les enfants parce qu'ils n'ont pas encore péché. Je ne puis aller à l'église; je suis sûre que, si je pouvais y aller, je le toucherais el reviendrais guérie : vas-y pour moi ; demain, tu te lèveras de grand matin, lu iras entendre à ma place la première messe que le vieux prêtre dit avant le jour, pour les pauvres gens qui n'ont pas une demi-heure à perdre au pied des autels, celle qu'on appelle la messe des servantes; tu réciteras mon chapelet que voilà, comme si c'était moi. Le bon Dieu prendra peut-être la présence et la prière de l'enfant pour la pré. senceet la prière de la mère. Va, mou entant. »
El j'allais, monsieur, je me levais sans faire de bruit ; je prônais nios s;iliols à la main pour qu'on ne m'entendît |»;is jusqu'au bas des escaliers ; jouirais dans l'église, où il faisait encore nuit. Les servantes el 1rs vieilles thunes se disaient loul bas : « Voyez doue, rpic cette pelilc esl sage. — C'est la fille de la vitrière malade, disaient les autres; elle vient pour sa mère, pauvre enfant ! Elle apprend de bonne beure la misère ; elle ;i bien besoin de la grâce de Dieu! » Moi, je ne m'arrêtais pas pour les écouter; j'allais à la place que ma mère m'avait indiquée vers un pilier au coin île la grille du chœur, où il y avait une chapelle qu'on appelait la chapelle des guérisons ; j'entendais la messe dans l'église froide et sombre, éclairée seulement par les doux petits cierges de l'autel , je récitais sept ou huit fois le chapelet de ma mère, espérant toujours que ce sérail le dernier grain qui serait le bon ! Je pleurais dessus d'impatience et d'ardeur comme un enl'anl. Puis je reprenais mes sabots el je rentrais en courant à la maison. « Merci, Geneviève, me disait ma mère ; je ne suis pas guérie, niais je nie sens mieux; l'heure de Dieu n'est pas noire heure, vois-lu ; mais toutes les heures que nous lui consacrons nous sont comptées, on pour ceci, nu pour cela ! Attendons
patiemment sou moment. Celui, qui nous donne les jours ne nous les compte pas. Peut-être qu'il m'en garde un qui en vaudra mille contre celui qu'il n'a pas voulu me donner aujourd'hui. )> El UOUS reprenions toutes deux plus contentes |e petit trafic de la journée. C'est cela, je pense, monsieur, <pii m'a donné, tout enfant et plus tard, un grand goût pour les r-lisrs, une grande envie de servir les ministres de Dieu, et qui m'a Uni faire mon vœu, comme je \.iis vous le raconter. Mais je \ons ennuie, n'est-ce pas,
monsieur*? Dites-le-moi naturellement,, et je rais loul vous dire en un seul mot.
— Non, non, lui dis-je, rien ne m'ennuie de ce qui Borl avec vérité el simplicité du cœur; racontez-moi tout, comme cela vous revienl en mémoire ;vt vous-même; lei détails, ma pauvre Geneviève, ne sont que les morceaui dont Dieu fait l' ensemble. Qu'est-ce que serait voire vie -i vous en retranchiez les joues?
— Ali! c'est vrai, dit-elle. .M. le euréledisail bien. Un million de brins d'herbe, ça fail un pré : des millions et des millions de grains de sable, ça iiiit une montagne. L'Océan esl fait de gouttes d'eau ; la vie est Ente de minutes. Je vais tâcher de me souvenir. Kl elle réfléchi! un moment, en suspendanl !<• raouvemenl de ses aiguilles de bas el m fermant les yeux. Puis elle les rouvrit et reprit à l;i fois la conversation cl le tricot; mais son visage avait pris tout à coup nue expression pins grave et pins mélancolique. On voyait qu'elle allait rouvrir quelque coin fermé, et peut-être saignant, de sa mémoire.
Nous vécûmes ainsi, monsieur, environ dix ans sans qu'il -m vint aucun grand changement dans la maison de mon père. Mes deux demi-sœnrs s'étaient mariés avec des employé- de la fabrique; elles avaient emporté tonte l'aisance cl nue partie des meubles de la maison, qui leur appartenaient par leur mère. Elle- ne venaient quasi phis nous voir; elles étaienl honteuses de notre pauvreté, elles noiib méprisaient. Mon frère avait atteint l'âge du service militaire. C'était le seul ouvrier de mon père : un lion cl gentil
ouvrier qui travaillait comme deux, <|iù ne se dérangeait jamais, et qui servait sans gages. .Nous avions accumule
foules nos économies, vendu nos chaînes et nos croix d'or, depuis cinq ou six ans, pour lui acheter un remplaçant à l'armée s'il venait à tomber au sort; nous avions fait dire bien des messes à Yoiron et à la chapelle de la Grande- Chartreuse pour qu'il tirât un bon numéro et que notre seul soutien ne nous fut pas enlevé; mais il avait tiré un numéro parlant: Dieu voulait nous affliger; il est le maître, et il est phis sage que le sort. Les hommes, celle annéelà, coûtaient seize cents francs; nous ne pûmes jamais en réunir que quatorze cents : faute de ces deux cents francs, le pauvre garçon partit. Ce fut une désolation dans la maison; mon père en perdit le courage, ma mère en maigrit et en pâlit de tristesse, ma pauvre petite sœur Josette, qui n'avait que onze ans et demi, était sa seule consolation; mais c'était aussi son mortel souci.
Cette petite, monsieur, que manière avait un peu plus gâtée que nous, comme les mères gâtent toujours davantage leur dernier enfant, méritait bien celte préférence. Elle était jolie comme un ange, vive comme un oiseau, gaie et capricieuse comme un cabri. C'était bien la plus une enfant de tout Yoiron. Nous rhabillons, ma mère et moi, avec complaisance, comme une vraie demoiselle, du peu que nous avions : coiffe, robe, dentelles, souliers à boucles, bas blancs. Quand je la menais ainsi, le dimanche, à l'église, les dames s'arrêtaient et disaient :
« Yovez dune, quelle belle entant '. dirait-on que c'est la tille de la pauvre vilrière malade? » La petite entendail tout cela, elle en prenait un peu de vanité, elle le répétait
in rentrant à si mère, elle aimait à sortir et à se faire