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belle pour être ainsi admirée; c'était naturel. C'était comme le petit paon qui regarde traîner et briller sec plumes sur l'herbe ;m soleil; mais elle avait m bon cœur, si bon cœur, qu'elle ne nous méprisait pas pour cela : au contraire, elle nous embrassait, ma mère et moi, pendant des heures entières; elle disait qu'elle était bien heureuse, bien heureuse, parce que les autres petites tilles, nos voisines, n'avaient qu'une mère et qu'elle enavail deux! Ah! je l'aimais bien ! je l'aimais lant, monsieur! c'était comme ma fille; elle couchait avec moi depuis qu'elle était sevrée. J'étais comme noire père, je lui passais tout. )>
Ici, Geneviève s'attendrit visiblement, sa voix se brisa dans sa gorge, ses yeux brillèrent d'une légère humidité où le rayon de la lampe se trempa un pou comme une étoile dans l'eau. Moi-même je soupirai involontairement, car je pressentais quelque malheur.
Iléla^! monsieur, continua Geneviève, noire pauvre mère avait bien raison d'avoir du souci pour Josette, car elle se sentait dépérir tous les jours. Son infirmité n'était pas douloureuse; mais l'ennui la tuait ; et puis, elle voyait vieillir mon père et venir la misère depuis que mon frère ne gagnait plus que sa paye de soldat. Quelquefois elle m'appelait la nuit , pendant que le père et la petite dormaient, sous prétexte de me demander à boire, ou de rallumer la lampe , ou de retourner son oreiller sous sa tète, ou de lui lire une prière dans son livre d'Heures. Mais je voyais bien que ce n'était pas pour cela : c'était
pour parler avec moi , cl [tour ne pas pleurer seule , monsieur. Elle me disait : « Pardonne-moi , ma pauvre Geneviève, de troubler ton sommeil, que la misère fait déjà si oouii ; je n'ai que toi à qui ouvrir mon cœur, je le sens éclater comme cela dans la nuit. Est-ce qu'il ne l'ail pas bientôt jour,?... » El puis elle me parlait comme quelqu'un qui a la lièvre, les yeux brillants, les joues rouges, les lèvres sèches , la parole précipitée; elle me parlai! (le mon frère, des inquiétudes qu'elle avait de mourir avant qu'il eùi sou congé et qu'il put suffire à notre existence par son étal ; de mon père , qui devenait moins actif, moins adroit à son ouvrage, dont la vue baissait, qui tailladait cl perdait les vitres, et que ses pratiques de la campagne abandonnaient; mais surloul , surtout de la petite, qui était plus de la moitié de sa pensée. .le cherchais à la consoler, en lui disant que j'étais jeune, que j'étais forte, bien que je n'en eusse pas l'air ; que j'étais accoutumée à la peine; que je me mettrais en condition ou à la journée che/ les blanchisseuses de toiles; que peut-être je me marierais avec un honnête garçon du pays ; que aous prendrions la petite chez bons; el que nous en aurions soin comme de notre propre enfant.
— Ohl oui, me disait-elle, Geneviève, promets-moi bien, juré-moi , par la croix de Ion chapelet, que tu lui serviras de mère, et que lu feras pour elle tons les sierilire qu'une mère ferai! à s;i tille.
El je n'avais pas de peine ;\ le lui jurer, monsieur, car je ne mentais pas ; c'était hum: idée , c'étail mon cœur ! Cette petite, royez-vous, c'était notre folie à toutes; deux.
Ensuite, ma mère m'embrassait , et j'allais me recoui lui phis contente auprès de ma sœur, qui ne se doutait
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seulement pas que nous venions de parier d'eUe el de pleurer.
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Quand l'automne lui venu, à la chute des feuilles, aux premières neiges qui tombèrenl -mi- les loiles dans le>> prés, ma mère m'appela, une mût, d'une voix que je ne reconnaissais pas, cl qui me lil toute tressaillir. Je courus K s pieds nus vers son lit. — i Geneviève , me dit-elle , va chercher le vicaire quand il fera jour; éloigne Ion père el Josette bous un prétexte quelconque; je ne veux pas qu'ils voient mou agonie; je sens là, ajoula-t-elle en prenant ma iii.nii el en l'approchant de son cœur, que je vais mourir dans la journée ! Ne crie pas, ne pleure pas, mon enfant , lu 1rs réveillerais: ferme mes rideaux, et dis-leur, quand ils se lèveront, que je vais dormir ! »
Je descendis dans la cour pour sangloter contre le mur sans qu'on m'entendit Je lis ensuite comme elle avait dit. J emmenai Josette chez une voisine qui lui enseignait à taire la dentelle sur un coussinet de soie verte; je dis à mon père que ses pratiques de là-haut t'avaient ï;iit demander, parce que la dernière grêle devait avoir cassé bien dis croisées : il prit son étui de vitres derrière son dos, et il b' achemina vers les montagnes. Le vicaire vint, il confessa et communia ma mère; elle n'eut point d'agonie, sa Vie en était une depuis h longtemps! elle s'éteignit tranquillement, seule avec moi dans la chambre , en me recommandant encore Josette. » J'aurais bien* voulu la voir, me dit-elle, mais Lu l'embrasseras pour moi. » Puis, je lui mis le crucifix sur les lèvres; en l'embrassant-, elle
m'embrassa les doigts. Quand je ne sentis plus de souille sur ma main, je tombai à terre au pied du lit : elle était morte ! je veillai et je l'ensevelis seule aussi dans la maison.
[.es voisins retinrent Josette et mon père jusqu'après l'enterrement. Je remis toul en ordre dans la maison, comme nous faisons à présent. Puis ils rentrèrent. Ah! que ee fut triste de voir toujours là ce lil «le serge verte , avec <es rideaux rennes, et de ne plus entendre sortir cette douée voix qui disait à tout moment : « Geneviève! >» Je ne l'aurais pas dit à d'autres, monsieur ; mais je vous le dis. En vérité, bien des fois, pendant les premiers mois, quand j'étais seule dans la chambre, j*al]ais entrouvrir ces rideaux et crier tout bas : « Me voilà , ma mère, que dé- .sirez-vous? »
La pauvre Geneviève, à ces mois, n'y put plus'Vnir, elle sanglota un moment : puis elle s'essuya les yeux avec le bas de laine qu'elle tricotait. Je sentis moi-même une larme rouler de mes yeux sur le canon de mon fusil, que j'essuyais au feu entre mes jambe-.
Mon père, reprit la servante, ne résista pas à eet isole ment, lia mère était sa conscience, son intelligence et si volonté. Quand elle ne lui plus là, ee ne lut plus qu'un corps suis âme. Il ne 8e tint phis à la maison, li' soir, pour veiller auprès de ce lit vide. Il sortit après xiii travail pom aller se distraire ailleurs, Il lu
de mauvaises connaissances; il lut entraîné, le pauvre homme! dans les calés et chez les marchand^ de \ i 1 1 ; il
s*adouna au jeu ; il se livra à la boisson : il nuirait tard : il n'avait plus de coeur au métier : il mangea <>u il perdit les quatorze cents francs que nous avions épargnés dans le temps, pour racheter mon frère ou pour marier plus lard moi et Josette; il ne tarda pas i s'abrutir par L'eau-devie» Quand je lui Taisais quelque représentation respectueusement à sou réveil : « Dali ! me disait-il, tu as raii sou; mais c'esl plus fort que moi. Depuis que je n'ai l plus ton frère avec moi à l'établi, et ta mère dans li chambre, l'atelier et la maison me pèsent; je ne suis couleul que quand je ne me sens plus ; j'ai mou âme dans le verre I Allons, laisse-moi boire la lie, ça ne sera l pas long : va, le tonneau baÎM et tant mieux ! la vie si amère ! » Quelquefois il nous embrassait cependant, ma sœur et moi, avant de partir, et il nous disait : « Soyez bien sages, je vais prier aujourd'hui au cimetière, l à la croix de votre mère; je reviendrai de bonne lie ire, et je travaillerai demain. » Et il sortait. 11 était souvent trois ou quatre jours sans rentrer, lue fois, il resta huit jours sans reparaître. Nous apprîmes qu'il avait été trouvé mort sous la neige, dans le ravin de Sainl-Laurenl qui mène au couvent, *on étui de vitres encore saule dos, et ses sou** dans sa poche. On ne savait pas s'il était tombé endormi sur la roule, en sortant de l'auberge des colporteurs, ;\ Saint-Laurent, ou s'il avait été surpris par la mu! et enseveli par l'avalanche. Nous restâmes -cul.-. Josel'.e e moi. Les voisines nous appelaient, en ri. ml, la mère et la Mil •.
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Ma mère ne m'avait point fait apprendre d'état, el pourtant il fallait vivre et faire vivre et élever Josette, .!<• nris nue boutique de mercerie, je m'y installai avec ma sœur, qui tenait le comptoir à côté de moi en apprenant à faire des dentelles noires pour les paysannes du llaut- Dauphiné et du Valais. On m'avança à crédit une petite quantité de marchandises que je vendais aux colporteurs des montagnes ; des boutons d'os, des boucles de souliers el des jarretières, des guêtres, de grosse laine blanche qui montent jusque par-dessus les genoux, comme vous les voyez ici ; du papier, de l'encre, des plumes, des sabots et quelques aunes de grosses étoiles rouges, blanches et bleues dont les montagnardes se l'ont leurs robes, Comme j'étais prévenante et que la petite était jolie, nous ne manquions pas tout à fait de pratiques. Les villageois d'en haut, qui connaissaient anciennement mon père, venaient s'approvisionner de préférence «liez nous pour les aeig Une fois l'hiver venu, par exemple, nous ne vendions presque plus rien. Nous avions peine à vivre : mais pour gagner quelque petite chose, je faisais le ménage de pauvres voisines absentes, malades ou en couches, pour la nourriture et trois ou quatre sous par jour, ce qu'on voulait me donner. On aimait mou service, parce que j'avais si bien appris autour du lit de ma mère comment on
désennuie une malade el oon ail on la retourne dans son
lit! Je rentrais plusieurs fois par jour, pour voir ce que Josette faisait toute seule à la maison, el pour la faire sou-
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lier et l'ouehci' ; puis, je retournais veiller toute la nuit mes malades, assise sur une chaise.
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Cela dura deux ans ainsi, et toul allait bieu; mais je couuiu mais à me sentir triste sans savoir pourquoi. C'est que j'avais vingt an*, monsieur, et que je voyais toutes les lilles de mon âge courtisées j ar de jeunes garçons du pays, puis fiancées, mariées avec celui qu'elles avaient préféré parmi tous les autres. J'étais souvent appelée dans les maisons pour babiller l'épousée ou pour préparer le repas des noces; pendant que les autres jeunes tilles de mon âge allaient à l'église, jasaient' à table avec leurs connaissances, ou dansaient dans les granges, je raccommodais les robes, je cuisais les galettes, ou j'étendais la nappe, seule avec les vieilles femmes à la maison. Cela me faisait rêver pourtant de voir le bonheur sur les visages de ce- jolies tilles toutes rouges du bal, qui s'en allaient chuchoter avec leurs fiancés auprès du puits de la cour ou contre le buisson en Heurs du jardin. Je me disais : Elles auront bien du mal dans la vie, c'est vrai ; mais elles ne seront pas seules à la maison, seules à l'ouvrage, seules dans leur jeunesse, seules sur leurs vieux jours, comme moi, quand j'aurai élevé et marié Josette ; elles auront autour d'elles de jolis enfants comme ma petite sœur, qui chaufferont leurs mains l'hiver à la cendre du foyer, qui se pendronl à leurs tabliers, qui les appelleront vers leur berceau le soir cl le matin pour les embrasser!... Mais moi! je n'aurai rien, quand Josette sera partie, que les quaiiv murs blancs d< la chambre, !<• bruil du tison, l'Iii-
ver, se consumant dans Taire, et le bourdonuement des mouches, l'été, contre les vitres! Cela me faisait respirer quelquefois plus fort que pour avoir mou souffle ; la petite, qui me voyait rêver et qui m'entendait soupirer, me disait : « Qu'est-ce que lu as donc, Geneviève? Est-ce que « je t'ai fail du chagrin? — Non, que je lui disais en l'em- « brassant, ma petite ; bien au contraire, tu me fais trop « de plaisir, je t'aime trop; mais c'est que je pense au « temps où tu ne seras plus là. — El pourquoi plus là? « me répondait-elle ; est-ce qu'il y aura un temps où lu ne « m'aimeras plus? — 01)! non, répondais-je ; mais c'est « qu'il viendra un temps où tu en aimeras d'autres. » Elle ne comprenait pas, la pauvre innocente, et nous reprenions notre ouvrage, elle en regardant par la fenêtre et en folâtrant, moi en regardant mon aiguille et mon lil, et en cachant un peu d'eau sous mes cils baissés.
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Ces tristesses devenaient toujours plus fréquentes et plus longues vers la lin de l'automne, monsieur, au moment où les jeunes colporteurs de la montagne, qui venaient s'approvisionner l'hiver de petites marchandises à la maison, d'aiguilles, d'épingles, d'étuis, de dés, remontaient dans leurs villages, peur ne plus redescendre avant le printemps. Vous me demanderez pourquoi. Je \w le savais pas bien moi-même ;ui commencement; je l'ai bien su plu- tard, pour mon malheur; je vais vous !<• dire franchement .
Elle lil une courte pause; elle respira plus fort qu'à
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l'ordinaire , '1111111' elle respirai! à coté de Josette, el elle repril :
Voi<i, monsieur; je vais irons le dire comme à mou confesseur. Il n'y .1 pas de nuil, «lu reste; mais ça fait toujours de la peine de loucher au cœur, où il a saigné. Excusez-moi : mais si je ne vous avouais pas cela, vous ne comprendriez pas le reste, ni pourquoi je mù-* restée fille li mi \i M. le curé.
Eh bien! monsieur, poursuivit Geneviève, avec un certain effort, c'est qu'il y avait un jeune colporteur qui me p] lisait.
— El â qui vous plaisiez, lui dis-je eu souriant ; toute et toute frileuse, et toute vêtue de noir que vous
aujourd'hui, on voil bien à voire physionomie que vous avez dû avoir votre mois de mai aussi et votre floraison.
— Eh bien 1 oui, monsieur, je lui plaisais. Depuis la mort «le nia mère, que j'avais moins de peine, que je n'étais pas réveillée vingt lois par nuit, que je voyais le soleil, que j'allais et que je venais au grand air, j'étais de» venue comme les autres, j'avais repris des couleurs, j'avais un peu engraissé; il y avait des rayons de soleil dans mes yeux, qui jusque-là avaient toujours été à l'ombre. Cela ne dura pas, je le sais bien : mais ii y eut deux ou trois ans où je oe lus pas déplaisante. Les garçons de Voiron s'arrêtaient pour me regarder à travers la vitre île i.i devanture, le dimanche, ••: j'entendais qu'ils se disaient : «Tien.-, regarde donc Geneviève; on dirait qu'elle fleurit comme sou œillet vouui sur sa fenêtre, et qu'elle ose < n-
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lin être jolie. » Que voulez-vous que je vous dise, monsieur? ii y ;i un coup de soleil d'été pour huiles les plantes, même sur les Alpes, où l'été ne fail que passer. C'esl ce coup de soleil qui dore les orges pâles au momenl de la moisson. J'étais comme ces pailles d'orge, el j'avais eu, comme elles, mon court soleil de beauté. Mais il ne brilla pas plus de deux ou trois saisons sur mou visage^ el je ne le regrette pas, ajouta-t-elle bien vile, oh! non, je ne le regrette pas : j'ai trop souftert !
Il y avait doue un jeune colporteur d'ici, monsieur, de ce village, où je vous raconte si mal tout cela, parce que cela vous désennuie; il y avait un jeune colporteur, iils de l'instituteur du pays et de celle vieille femme qui demeure là-bas, dans le hameau des Trois-Mélèzes, et que vous voyez venir quelquefois causer avec moi à la porte de 1*6glise. Il s'appelait Cyprien ; il devait remplacer son père comme instituteur, pour apprendre à lire el à écrire aux enfants, ci, en attendant, il était enfoui de chœur et diantre à l'église, et il courail !• s montagnes el les chalets pendant la semaine pour vendre des almanachs, du fil, do aiguilles, de- miroirs «'1 des livres d'Heures aux villageois. Mon père lavai! connu loul petit en venant raccommoder les châssis et les \itraii\de l'église de Valorise ; il m' fournissait chez nous de tous les objets de son petil commerce, el quand il descendait de sa montagne, d s'arrêtail toujours àla maison, comme si nous avions élé ses parents. Mes fraudes soeurs riaicul do lui, parce qu'il
•** 1 : 1 1 1 simple L'Offimi mi loool.rjli.ud H ipi il nélail pas
vêhi à la mode de Voiron. Mais ma mère l'aimail bien, parce qu'il élail rangé el modeste comme une jeune fille, qu'il rougissail an moindre mot, el qu'an heu d'aller courir aux fêtes ou se déranger aux auberges avec les au- Ires, il restait tout le soir auprès de notre feu, à écouler lire ma mère quelques-unes de ses belles et honnêtes histoires, ou à m 'aider à tirer l'eau au puits, à pétrir le l>;tin, à | orter les grosses bûches au feu. Je m'étais accoutumée à le regarder comme un Brère | » 1 1 1 ■< âgé que le mien. Il était de deux ans plus vieux que moi, grand, élancé, un jn'ii mince, comme les sapins de ces montagnes maigres : il avait les yeux plus noirs que les miens, mais aussi doux que des yeux de femme; un visage plus long el plus délicat que ceux des enfants delà plaine, une bouche qui ne riail pas, des couleurs comme du velours rouge, des cheveux noirs qui lui tombaient carrément le long des joues et sur le cou; il était vêtu d'une longue veste de gros drap blanc qui descendait jusqu'à ses jarretières de cuir, d'une large ceinture à petites poches où il mettait sa monnaie, et de longues guêtres boutonnées au-dessus du genou. 11 avait aux pieds de gros souliers dont les clous luisaient devant le feu comme des diamants, el quand il marchait dans la chambre, on entendait sonner les dalles. Il mettait son bâton et son havresac derrière la porte. comme s'il eût été chez lui. 11 avait une voix douce et forte et un peu traînante, comme un orgue dans l'église de Grenoble.
A mesure que je grandissais, il venait plus souvent à la maison; je ne savais pas pourquoi, ni lui non plus, le pauvre garçon. Il ne me disait jamais plus liant que mou nom : je ne lui disais jamais plus haut que le sien ; seule-
m. ni, ça nie faisait plaisir à voir son ombre sur !•■ mur de 1;» chambre, à la lueur (le la flamme du fagot, quand j'allumais le feu pour préparer le souper delà famille Ce jour-là, il y avail toujours quelque chose de plus qu a l'ordinaire sur la table, commodes gaufres de froment ou des crêpes de sarrasin, et quand, le lendemain, je ne voyais plus son sac el son bâton derrière la porte, j êtau tachée sans savoir de quoi : voilà tout.
La mort de mou père et de ma mère n'avait pas interrompu ces voyages de Cyprien à Voironct ses relations avec moi. Au contraire, il y venait un peu plus souvent, et il v séjournait un peu plus de temps ; seulement, il ne logeail plus à la maison; il allait demander asile pour la nuit à un de ses pays qui sciait du bois les hivers, aux portes des messieurs, pour les maisons riches, et qui tenait chez lui des petits garçons de la montagne pour ramoner les cheminées.
.Mais les deux ou trois jours que Cyprien passait chaque voyage chez son pays, il ne faisait que passer ou repasser, sous un prétexte ou sons un autre, tout le jour, devant notre échoppe, el il trouvait toujours une raison pour y entrer, pour y revenir, pour y rester un on deux moments. Tantôt il avail oublié sa provision de boutons de manches, tautol des épingles, tantôt des écheveaux de fil ; d'autres fois, il avail une commission à me faire de la pari
de son père ou de s;i mère, qui lui avaient recommandé
de m.' rappeler les ornements d'église ou les almanachs qu'il fallait faire venir de Grenoble pour Noël prochain
tantôt il était fatigué d'avoir laul marché dans Voiron depuis le matin, pour marchander du chanvre oudcsétoupes, et il me demandait la permission de s'asseoir un momenl devant le comptoir, pendant que je causais ou que je pesais aux petits enfants pour deux liards de sel ou de pain d'épices dans mes balances de laiton poli. Ce moment dui ait des heures, et nous ne nous en apercevions ni lui, ni moi.
Les voisins qui passaient et qui le voyaient a>sjx, son
coude sui mon ouvrage, ses cheveux luisants, comme l\c<
ailes de corneilles déroulées sur le comptoir, son bâton
ferré entre ses jambes, son sac sur ses genonx, disaient :
Voilà un beau montagnard qui s'apprivoise avec les filles
de la plaine. Regarde/ donc, on dirait toujours qu'il
va parler, et il ne fait rien que regarder le bout de ses
I souliers. »
C'est qu'en vérité, monsieur, il ne me disait quasi rien, ni moi non plus, ou bien il me parlait de clioses qui étaient à mille lieues de ses vraies pensées et des miennes : du temps qu'il faisait, de l'heure qu'il était, des vaches de sa mère qui avaient vêlé, du mulet de son père qui s'était égaré dans les sapins, des fromages qui ne ^'épaississaient pas bien dans les métairies cette année, des orges qui avaient verdi trop vite et qui avaient été mordues à la pointe par le- précoces gelées, enfin de tout, excepté de lui et de moi. Et moi, monsieur, je faisais tout de même; ou je ne dirais rien, ou je répondais oui et non, ou je lui disais des choses qui n'avaient aucun intérêt, ni pour moi, ni pour lui. Mais c'était égal, il suivait des yeux ma main, qui allai I de mes genoux à mon front, eu ourlant un mouchoir; je regardais ses cheveux roulés là à côté de moi
lui GENEVIÈVE
comme un écheveau de lin !il iioir sur le comptoir; il avait l'air d'être coûtent, cl moi je me sentais si bien, que j'aurais voulu passer des années dans ce silence ou dans entretiens insignifiants. Quand il se levail pour retourner aux montagnes, qu'il passait ses bras dans les bretelles de cuir de son sac, et qu'il dessinait à terre des zig/ags pensifs avec la pointe de fer de son bâton, nous nous disions simplement: « A revoir, à la saison prochaine! » Il se retournait deux ou trois fois avant de tourner la rue; je le suivais des yeux comme une sœur suit son frère qui part, et je rentrais seule à la maison. Seulement, je m'apercevais bien plus que j'étais seule, et jusqu'à ce que la petite fût revenue le soir de chez la voisine, où elle apprenait la dentelle, je ne faisais qu'aller et venir, je ne pouvais pas tenir sur ma ebaise, je n'avais pas de repos, mais je ne savais pas pourquoi.
Je ne pensais pas qu'il m'aimait, je ne pensais pas que je l'aimais moi-même; seulement je commençais à prendre un peu de vanité : je m'habillais à l'air de mon visage ; je me peignais devant un petit miroir où je ne m'étais jamais regardée auparavant ; je portais des bas blancs etdes souliers tins : je me voyais passer avec contentement les dimanches devant les devantures en vitres des magasins qui faisaient glace pour lis pauvres filles comme moi, et qui retraçaient depuis les pieds jusqu'à la tête leur taille, leur démarche et leur toilette des jours d'oisiveté. Ah! monsieur, nous avons été toutes pécheresses, plus ou moins, dans notre jeune temps, .le m'en suis bien confessée depuis. Pourtant je n'avais aucune envié de plaire à personne. Mais j'étais comme le serin de mo:i maître qui Be lisse les plumes, qui se lave dan? on
eau, >|iii se caresse le cou avec son bec e| qui se regarda dans le miroir, bien qu'il ^i»ii seul dans sa cage. Que vou lez vous ! le péché ;i rejailli sur toute la création . les bêles mêmes ont de !;i vanité! Hélas! oui, monsieur, j'en avais dans ce temps-là.
Le moment approchai! où j'avais l'habitude de voir descendre Cyprien à Voiron. Je m'étais fail à moi-même une belle robe : je m'étais acheté une chaîne de jais noir avec un ■ croix d'or que j'ai toujours là, ajouta-t-elle en me faisant un geste de la main gauche vers son armoire; je ne sais pas pourquoi je tenais plus qu'à l'ordinaire à être un peu belle; je les portais tous les jours, de peur que, par hasard, Cyprien n'arrivât un jour où je serais moins bien mise cl où je ne Qatlerrais pas tant ses veux. « Ma
sœur, médisait la petite, c'est donc tous les jours dii manche, celle semaine*? » Je ne savais pas que lui répondre, et ça me faisait rougir.