GENEVIÈVE, LE PÈLERIN
Nous sommes seuls, parlez, mon père.
LE PÈLERIN
Madame, le premier appel que je doive faire à votre pitié est en faveur des pauvres soldats qui combattent en ce moment pour la délivrance du Saint-Sépulcre.
Nos frères de la Terre-Sainte ont droit à tout notre intérêt; vous ne m'aurez pas vainement implorée pour eux.
LE PÈLERIN
Puissé-jc accomplir aussi heureusement ma mission tout entière!
Je vous écoute, mon père.
LE PÈLERIN
11 y a quelques jours, je reçus l'hospitalité dans un vieux château du comté de Flandre; i peine avais-je pris place au foyer qu’on me pria d'aller offrir les secours de la religion & un pauvre mourant. J'entrai dans une salle où gisait un noble chevalier; je m’approchai de son lit; mais il me repoussa en me disant : « Vous ne pourrez rien non plus, mon père, laissez-ruoi mourir comme un maudit, » Je l’engageai doucement à prier avec moi. « Prier! non, mon père, Dieu sera sourd a ma voix, Dieu doit être sans pitié pour moi, cai j’ai été sans pitié pour elle! Pour me venger de son indifférence, je l’ai calomniée, elle, la plus belle et la plus pure des femmes! » Puis de scs deux mains il frappait son front que brûlait la fièvre, et de grosses larmes coulaient sur scs joues piles et flétries. « Mon frère, lui criai-je alors, repentez-vous, et Dieu pardonnera. — Pas avant elle 1 — Eh bien I continuai-je , nommez-moi celte femme, et j’irai, moi, pauvre religieux, j’irai demander grâce pour vous. » Un rayon d’espoir sembla luire alors dans l'amc du mourant, et d'une voix déjà presque éteinte, il me nomma la duchesse de Brabant.
Moi, mon père! Le nom, le nom de ce chevalier?
LE PÈLERIN
Laissez-moi vous dire auparavant les touchantes paroles que dans son délire il vous adressait :« Pitié, madame, pitié, disait-il, pour un malheureux qui croyait que de l'amour sc devait payer avec do l'amour! pitié pour celui qui n’a pu , sans des transports de rage, vous voir donner à un autre cette main qu’il aurait achetée au prix de tout son sang; vaincu, dépouillé par son heureux rival, il lui reste à peine un coin de terre pour mourir, un ami pour lui fermer les yeux; n’avez-vous pas été bien vengée? poursuivrez- vous jusqu’au-delà du tombeau celui qui a besoin de votre pardon pour trouver grâce devant Dieu.
Je vous ai déjà demandé, mon père, le nom do co chevalier.
LE PÈLERIN
Celui dont je prends ici la place, ce malheureux que j’ai laissé attendant de vous son salut ou sa
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damnation , était autrefois un noble et puissant chevalier, il s'appelait alors Arthur, comte de Hainault.
Kl c’est lui qui implore la pitié de Geneviève!
LE PÈLERIN
Il vous demande par ma voix un gage de pardon, un gage qu'il puisse mettre sur son cœur que la mort va glacer. O noble dame! si l'infortuné lutte encore contre l'agonie, c’est qu’il m'attend, c’est qu’il espère.,.
Assez, assez, mon père. (Elle passe â la gauche du pèlerin comme pour se retirer.) Attendez quelques instans, je vais vous faire remettre tout l’or dont je puis disposer en faveur de nos frères qui combattent en Terre-Sainte.
LE rÈLERIN.
Et pour l’infortuné comte de...
N’achevez pas : je ne pourrais entendre prononcer une seconde fois le nom de cet homme.
LE PÈLERIN
Quoi! pas un gage, pas un root de pitié T
Prière pour tous, voilà votre mission sur cette terre; priez donc pour le coupable, mon père, votre voix arrivera plus sûrement au trône de TÊternel ; priez, et Dieu pardonnera sans doute.
LE PÈLERIN
Mais Geneviève?
Geneviève ne pardonne pas!
Elle rentre