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LE PORTRAIT DE GliEUZE.
Mps :
'■es alarmes sont oontiiiii...|le,s, - reprit monsieur de Lami«lle. - mon père est, après Geneviève. la personne que j'.ime le plus en .e monde, - je sais que «>n chagrin serait profond s'il apprenait
g GENEVIÈVE GATXIOT.
la vérité et je tremble toujours qu'une indiscrétion ou une imprudence ne «enne la lui faire connaître.
,11 y a deux mois environ, je conçus le désir d'avoir dans mes appartements de Paris un beau portrait de Geneviève afin que. quand je serais séparé de cette chère enfant, son image adorée restât du moins sous mes yeus.
.Greuze était le seul artiste dont le pinceau me parût digne de reproduire les traits charmants de ma temme.
.Mais je ne pouvais me mettre à la merci d'une indiscrétion du peintre.
,Je voulais que la personne dont il fe-
rait le portrait lui restât inconnue, et qu'il ignorât mêiue où demeurait cette personne.
» En conséquence j'envoyai chez Greuze mon valet Champagne auquel, bien entendu, je fis préalablement quitter ma livrée.
« Champagne avait ses instructions.
» — Moîiiieur Greuze, — dit-il, — voulez-vous vous charger de faire un portrait de femme, lequel portrait vous sera payé mille louis?
» — Sans doute, je le veux, — répondit l'artiste.
» — Il faudra seulement, -- poursuivit
10 GENEVlÈVli GALLIOT.
Champagne, — vous soumettre à deux petites formalités qui sont indispensables...
» — Lesquelles ?
» — Vous vous laisserez bander les yeux, — vous monterez dans une voiture qui vous conduira auprès de la personne que "VOUS devez peindre. — iJne fois arrivé dans la maison de cette dame vous n'en sortirez que quand le portrait sera complètement achevé et vous donnerez en outre votre parole d'honneur de ne chercher à découvrir ni le nom de l'endroit où vous vous trouverez, ni celui de la personne dont vous aurez reproduit l'i-
mage...
» Greuze réfléchit pendant un instant, puis il demanda :
» - Me conduira-t-on bien loin ?
ï— En moins de deux heures vous serez arrivé.
» — La femme dont il s'agit est-elle jéuùe ?. .
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» — Oui.
» — Et jolie ?, .
» — Oui.
»— Je vous demande cela, — poursuivit l'î^rtiste, — parce que mes pinceaux sont tout dépaysés quand il leqr faut
.ry?
peindre autre chose que la jeunesse et la beauté.
» Après une nouvelle hésitation d'un peu moins d'une minute, Greuze ajouta :
» — Je n'ai jamais fait de mal à personne , — je ne me connais pas d'ennemi,— ainsi votre proposition ne peut cacher un piège, — d'ailleurs vous m'avez l'air d'un honnête jeune homme...
» — Donc vous acceptez? — demanda Champagne.
> — J'accepte.
ï — Vous vous laisserez bander les yeux ?
» — Sans conteste.
, — Vous passerez tout le temps nécessaire dans la maison où on vous conduira?
V — Parfaitement.
p __ Vous donnez votre parole d'honneur de ne point chercher à pénétrer le mystère dont on veut s'entourer ?
» — Je la donne.
» — Monsieur Greuze, voilà vos mille louis.
» — Quand viendra-t-on me chercher?
— demanda l'artiste.
» — Êtes-vous libre ce soir?
ih GENEVIÈVE GALLIOT.
» — Oui.
» — Eh bien, donc , ce soir à dix heures !
V — C'est convenu, — fit Greuze.
» Champagne m'apprit le résultat de sa démarche et j'en fus enchanté.
» A l'heure dite, un carrosse s'arrêtait devant la maison du peintre , — je me trouvais dans ce carrosse que Champagne conduisait lui-même.
» Un commissionnaire se tint devant les chevaux, tandis que Champagne montait prévenir Greiuze.
GENEVlÈVli GALf.lOT. li>
t Tous les deux redescendirent au bout d'un instant.
» Je bandai les yeux de l'artiste, ce qui d'ailleurs était une précaution bien inutile attendu l'épaisseur des ténèbres. — Champagne regrimpa sur son siège et nous partîmes.
» Je ne prononçai pas un seul mot durant le trajet , de crainte que Greuze ne vînt un jour à me reconnaître à U voix, si le hasard le mettait en relation avec moi et s'il m'entendait parler.
» Nous arrivâmes
vS.
» J'introduisis Greuze dans la petite maison de Clamart et il trouva, dans l'ap-
partement qui lui avait été préparé , un bon souper et un bon lit.
v Geneviève s'amusa fort de la tournure mystérieuse et romanesque que j'avais donnée à cette espèce d'enlèvement du peintre. — D'ailleurs je m'étais arrangé de manière à pouvoir passer quelques jours auprès d'elle, elle se trouvait beureuse et tout lui semblait charmant.
» Le lendemain commencèrent les séances, auxquelles j'assistais caché par un grand paravant.
» J'avais voulu que Geneviève se revêtit d'un costume de paysanne, simple, frais et gracieux comme elle.
. Je vis à merveille que Greuxe était
ébloui de la beauté de son modèle , - son admiration se formula surla toile et il enfanta un véritable chef-d'œuvre. -chefd'oeuvre facile, du reste, car Greuze n'avait qu'à copier fidèlement pour produire le beau idéal.
, Au bout d'une semaine le portrait était terminé et je faisais reconduire le peintre à son logis avec les mêmes précau-
tions qui av^aientprésidéà son arrivée.
, Il est évident pour moi, maintenant, que Greuze n'a pu résister au désir de conserverpour lui-même une copie de la tête de Geneviève. - H aura ébauché secrètement cette copie i Clamart et il y
aura mis la dernière main dans son atelier.
» Vous savez le reste, chère maman, et vous comprenez qiîelle a dû être mon émotion en voyant chez vous la reproduction fidèle d'un portrait que je croyais unique et surtout en apprenant que ce tableau, — chose étrange ! — vous avait été donné par mon père!...
B Je ne sais ce qui s'est passé en moi. -^ .le n'ai pas eu le temps de la réflexion. — • I! m'a semblé que tout était dé(!Ouvert et je suis tombé foudroyé.
» Maintenant, ce portrait de Geneviève, regardez-le, cbèie maman , et difcs - moi comment vous la trouvez?...
„ — Je ne répondrai pas à cette question, — dit madame de Créquy, — je ne saurais vous approuver et je ne veux pas vous adresser des paroles de blâme. — Laissez-moi seulement vous dire que l'on ne manque jamais impunément aux oblitrations de son état, comme vous le voyez par vous-même, monseigneur, — et, quant à Geneviève, innocente et faible créature, si vous l'aviez aimée parfaitement vous n auriez pas manqué de l'éloigner de vous et de l'éviter avec soin, au lieu de lui faire le fatal présent de votre cœur et de votre main î
» Sachez donc, mon pauvre enfant,sathéz que lorsqu'on est déplicé dans sa
iO GENEVIÈVE GALLIOT.
position sociale, on n'est jamais sans trouble ! — il en est des êtres sociaux comme des individus matériels , il ne leur est pas bon de sortir de leur condition î. . -— Joignez à cela les alarmes, et les frayeurs, et les angoisses mortelles qui doivent assaillir le cœur de votre pauvre femme !.. — Vous n*avez pensé qu'à vous , mon prince ! — Vous avez cru faire un généreux trait de véritable amour en épousant une paysanne et vous n'avez fait qu'un acte d'égoïsme !.. Au demeurant vous êtes un homme, tout ce qu'il y a de plus homme et, qui pis est, un amoureux des mieux conditionnés, un véritable amoureux de roman, mon cher ami ! — Vous n'avez songé qu'à vous et, n'en déplaise à ce que vous me disiez, il
n'y a pas longtemps, ce serait encore une preuve que vous êtes de sang royal !
^ Chère maman, -^ dit le prince de Lamballe, — dusse-je encourir de nouveau votre blâme, non-seulement je ne me repens point de ce que j'ai fait, mais, le cas échéant, je le ferais encore...
Oh ! nature humaine î — murmura
madame de Créquy, — aveuglement, égoïsme et folie!...
Puis elle ajouta tout haut :
~ -^ Enfin, vous savez qu'on doit compter sur ma discrétion dans tous les cas, et
surtout quand on a ma parole, mais vous, soyez prudent!— Gardez bien votre funeste secret, — songez à votre père !... ayez pitié de sa douleur !...— Et sile duc d'Orléans vous trahissait! Et si le roi, le chef de votre maison, allait faire sévir contre cette pauvre jeune femme que vous m'avez fait aimer sans la connaître !...
Le prince interrompit madame de Créquy.
— Je l'aime, — s'écria-t-il avec une sorte de délire, — je l'aime et je l'aimerai toujours de toutes les forces de mon cœur, de toutes les puissances de uion âme ! — J'aime toutes choses en elle, oui, toutes
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choses et jusqu'à rinfériorité de sa naissance ! — En pensant à la distance qui deirait nous séparer je Yen aîttië encore plus tendrement et plus fortement ! — II me semble que je me suis élevé moi-même en l'élevant jusqu'à moi! — Tout ce qui touche à sa famille est devenu pour moi cher et sacré et presque vénérable ! — Si je vous disais que j'ai fait exhumer son père et sa mère et qu'ils sont enseveHs, non plus dans l'humble cimetière de Rouvres, mais dans l'église d'Anet , entre le mausolée de la duchesse Diane et le cénotaphe d'Henri II....
ï Je vous avouerai pourtant que si les parents de Geneviève n'avaient pas été des
gens honorables et parfaitement honorés dans leur pays, c'est une chose qui m'aurait arrêté peut - être et qui , du moins , m'aurait torturé !..
» J'ai peine à croire, encore aujourd'hui, que j'eusse pu supporter cette sorte de chagrin!.,.
Le prince de Lamballe s'interrompit, puis il ajouta presqu'aussitôt,avec un désordre dans les idées qui provenait de son extrême exaltation :
— Le roi !... vous me parlez du roi !... — Ah ! si l'on osait s'attaquer à la feuime de mon choix.... à relie que je veux, que
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je dois défendre, je me raidirais contre les obstacles du rang et du sang et , appuyé sur mon amour,je serais le plus fort !.. — Mais le roi n'est pas un tyran. . .
» Quant au duc d'Orléans. . . — s'il me trahissait!... — disiez- vous... — Leduc d'Orléans n'oserait point !..
— Pourquoi donc cela, monseigneur?
— Le duc d'Orléans est un lâche.
— C'est vrai, mais il est un traître.
— Enfin , — poursuivit monsieur de Lamballe avec énergie,— .je vous connais et
je connais mon père. — Si l'orage grondait contre Geneviève et contre moi, — si la persécution nous atteignait, — c'est à vous, marquise de Gréquy, à vous et à lui que j'irai, confier ma femme !..
Ces mots terminèrent l'entretien du prince et de la marquise, et monsieur de Lau-»Lalîe quitta l'hôtel de la rue de Grenelle, après avOir baisé la main delà douairière et jeté un dernier regard au portrait de Geneviève Gulliot.