LA POLICE DU PALAIS-ROYAL
Un an environ après l'entretien du prince de Lamballe et de la marquise de Créquy que nous avons rapporté dans le cours des précédents chapitres, midi son-
naît à l'horîoge du Paîais-Royal, et un personnage d'assez haute taille et de robuste apparence achevait sa toilette dans une grande chambre à coucher du Palais.
Cette chambre,— quoiqu'il fût midi et quoique les tièdes rayons d'un beau soleil de printemps étincelassent sur les arbres du jardin,— était éclairée par la lueur de vingt bougies parfumées qui combattaient victorieusement la nuit factice que créaient des contrevents toujours fermés.
Nous ne décrirons point le luxe vraiment royal de la pièce dans laquelle nous introduisons nos lecteurs, nous dirons
seulement que sur les boiseries d'un blanc mat, rehaussées de filets en or bruni, se voyait une étrange collection de chefsd'œuvre impudiques, — statuettes scandaleuses, médaillons erotiques et tableaux obscènes. — C'était, en petit, un véritable musée, pareil à celui que le roi de Naples a réalisé plus tard sur une grande échelle.
L'habitant de cette chambre était déjà à moitié chauve, malgré sa jeunesse et sa force.
Ses cheveux plats et poudrés se collaient sur ses joues blafardes, marbrées par endroits de taches vineuses ; — des pus-
Iules de l'aspect le plus révoltant formaient sur son front déprimé une couronne de sinistre augure.
Il achevait sa toilette , avons-nous dit plus haut.
Cette toilette consistait en un frac échancré , — un pantalon de peau blanche, collant , — un gilet de piqué et des bottes à retroussis jaunes , — prétentieux costume indiquant clairement que celui qui le portait était un Anglomane , •— un engoué de Londres, — un homme de clubs et de jockeys, — de cheval et de pari.
Quant à l'expression de ses yeux ternes
et fauves, on y pouvait démêler au même degré l'impuissance , l'envie, la haine, toutes les passions basses et honteuses, et, quant à ses regards qui fuyaient toujours obliquement et ne pouvaient pas plus soutenir un coup d'œil ferme et scrutateur que ceux du hibou ne supportent l'éclat du soleil, ce n'étaient, en vérité, ni des yeux ni des regards humains.
Cet homme, ou plutôt ce démon, — le beau-frère et le mauvais génie du malheureux prince de Lamballe, — s'appelait Philippe d'Orléans.
Le duc frappa sur un timbre.
Un valet de pied, à ses livrées, se présenta aussitôt.
— Je déjuencrai ici, — lui dit Philippe, — ■ faites servir.
Au bout de trois ou quatre minutes un maître d'hôtel parut, suivi de deux laquais chargés de plateaux couverts.
Le déjeuner de monseigneur fut placé sur un guéridon d'orfèvrerie , à côté duquel on roula un large et profond fauteuil.
Sept ou huit bouteilles de formes différentes étaient plongées dans un vaste rafraîchissoir en argent, à moitié rempli de glace.
Sur le guéridon, auprès des mets que
le maître d'hôtel venait d j placer , se Toyait un verre de cristal , un seul, mais d'une dimension peu commune.
Ce verre était si grand que le contenu d'une bouteille pouvait s> déverser sans le remplir entièrement.
Philippe d'Orléans prit place à cette table et se mit à savourer avec lenteur un repas délicat et copieux.
Un page, placé derrière lui, lui versait de successives et larges rasades des vins de Porto, de Madère, de Ghambertin et de Champagne.
A mesure que les plats et les bouteilles
se succédaient devant monseignenr, les taches vineuses de son visage s'élargissaient de plus en plus, finissaient par se rejoindre,et noyaient le front, le nez et les joues dans une teinte uniformément violette et pourprée.
En même temps ses yeux fauves brillaient d'un éclat qui ne se pouvait attribuer qu'à la fièvre de l'ivresse se communiquant au sang.
Le duc acheva son déjeuner.
A la place des friandises et des sucreries du dessert, on plaça sur le guéridon une cafetière japonaise remplie de café brû-
lant, — une tasse, — un sucrier, — un flacon en verre de Bohême rempli de vieille eau-de-vie et une petite lampe à esprit de vin, à côté de laquelle se trouvaient sur une assiette d'argent des allumettes en papier toutes préparées.
Monseigneur versa d'abord du café dans sa tasse jusqu'à moitié de la hauteur, à peu près, — ensuite il remplit d'eau-devie le reste de la tasse en ayant bien soin de ne point mêler le café et l'alcool. — Il sucra méthodiquement cette préparation et il y mit le teu.
Ceci fait, il se renversa en arrière, — les mains croisées sur son abdomen satis-