‹ Geneviève Galliot (volume 3)Chapitre 1 sur 5 · MADAME DE CRÉQUY · texte numérisé non relu

MADAME DE CRÉQUY

Dans le courant du mois de juin 1784 et vers les deux heures de l'après-midi, Victoire de Froulay, marquise de Gréquy, l'une des plus grandes dames et en même

temps l'une des femmes les plus spirituelles de son épuque, — à demi-couchée sur une chaise longue dans le petit salon de son hôtel de la rue de Grenelle tenait entre ses mains effilées et fluettes un livre d'heures richement relié et splendidement hlasonné. 1

Mais ses doigts n'en tournaient point les feuillets et ses lèvres murmuraient tout bas des prières qu'évidemment elle savait par cœur.

La marquise de Gréquy, née en 1699, était alors âgée de quatre-vingt-cinq ans, environ.

Elle avait été, autrefois, plutôt jolie

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que belle, et, maître les nombreuses douleurs de sa longue carrière, on retrouvait encore sous ses rides la trace de ses charmes flétris.

II y avait dans les traits de ce visage pâle une expression de bonté touchante, mêlée à un grand air de hauteur.

Le sourire de ses lèvres minces respi-

rait tantôt la douce et facile indulgence, tantôt le dédain aristocratique et la piquante raillerie.

Le regard de ses grands yeux, d'un bleu pâle, semblait parfois ôaresser et parfois lancer des éclairs.

Dans les changeants aspects de la figure

que nous venons de décrire, la marquise de Gréquy se retrouvait toute entière.

L'orgueil de caste se joignait e* effet, chez elle, à une charité évangélique et à une compassion profonde pour toutes les infortunes.

La bienveillance formait le fond de son caractère, mais, quand on s'était attiré son aversion ou son mépris, elle était sans pitié et fustigeait jusqu'au sang ses victimes avec les lanières impitoyables de ses épigrammes acérées. — Ses exécutions étaient célèbres.

Enfin elle professait à l'endroit de ses amis une affection sans bbrnes et un dé-

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vouement à toute épreuve, tandisqu'elie n'oubliait pas et ne pardonnait guère une offense.

La marquise de Gréquy, du reste, — rare exception parmi ces temps de corrup- , tion facile et de folles débauches, — avait traversé le dix-huitième -iccle tout entier sans souiller sa robe blanche dans les bouc-, dç ce ristonaiique au mi-

lieu duquel elle vivait et c?He a emporté dans la tombe une réputation intacte que. le souille impur- de la calomnie n'a pas même osé effleurer. *£:

Madame de Créquy est une des der-

es véritables grandes dames qui ayent

existé en France. — Enfant encore et pré-

sentée à Louis XIV par madame de Maintenon, ie roi lui prit la main et la lui baisa. — A quatre-vingt-cinq ans de distance, Napoléon, qui n'était alors que le général Bonaparte, appuya ses lèvres sur cette même main où Louis XIV avait mis un baiser.

Louis XIV avait appelé madame de Créquy : Ma cousine. — Bonaparte l'appela : Ma mère.

Cette marquise douairière, la dernière du nom de Créquy qui allait s'éteindre avec elle, car elle devait voir mourir successivement son fils el son petit-fils, était vêtue d'une ample douillette de soie d'un g lis sombre.

Un nuage de poudre à la maréchale répandait sa teinte neigeuse sur des cheveux qui eussent pu rivaliser de blancheur avec elle, de même que ses mains luttaient sans désavantage contre les flots de dentelles qui les cachaient à demi.

Le petit salon dans lequel se trouvait la marquise et qui attenait aux grands appartements de l'hôtel était tendu, avec un luxe vraiment royal, de drap d'or semé de rameaux de pourpre en velours cramoisi.

L'étoffe des meubles assortissait celle de la tenture.

Le tapis était eu velours gris, garni de franges d'or.

Madame de Créquy, — nous le répétons, — priait mentalement, car son livre d'heures était fermé sur ses genoux.

On frappa doucement à la porte.

La marquise releva la tête et dit :

— Entrez !

Un valet de chambre parut sur le seuil.

— Qu'y a-t-il, Dupont ? — demanda madame de Créquy.

Le valet s'inclina et répondit que M. Greuze se présentait à l'hôtel de la part de M. de Tessé et sollicitait l'honneur d'être reçu par madame la marquise.

- Je l'attendais, — fit cette dernière, — qu'i J entre !

Au bout d'un instant le valet de chambre introduisait le peintre célèbre dont nous venons d'écrire le nom.

Greuze, malgré son contact incessant avec les plus grands seigneurs de son époque, malgré la conscience de son talent incontestable et de sa juste renommée, n'avait jamai. pu se défaire d'une timidité presque enfantine.

Cette timidité, jointe à l'expression de bonhomie qu'on remarquait dans le visage, dans le langage et dans toutes les allures du peintre t îminent, en faisaient une

personnalité complètement à part et, comme on dit aujourd'hui, un type.

Au moment où Greuze entra dans le salon, madame de Créquy se leva et répondit par un sourire et par une gracieuse inclination de tête à son salut un peu embarrassé; — puis elle fit signe au valet de chambre de lui avancer un fauteuil. .

— Monsieur Greur.e, — dit-elle ensuite en entamant la première un entretien que l'artiste n'aurait osé commencer, — le marquis de Tessé, mon oncle, m'a fait espérer que vous voudriez bien me montrer quelques-uns de vos charmants tableaux...

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— Madame la marquise, — répondit le peintre, — je ne sais comment témoigner ma reconnaissance à M. de Tessé, qui a eu la bienveillance de me recommander à vous... J'ai eu l'honneur, du reste, de me conformer à vos ordres et aux siens.

— \ous vous êtes fait accompagner par quelques tableaux?

— Oui, madame la marquise.

— Plusieurs?...

— Cinq ou six.

— Où sont-ils?

— Dans l'antichambre de madame la marquise.

<L l i ■ III II ■— *

— Monsieur Greuze, vous êtes un homme charmant de ne m'a voir point fait attendre, — répondit madame de Gré-

En même temps elle frappa sur un timbre.

Dupont se montra aussitôt.

— Apportez ici les tableaux que M. Greuze a laissé tout-à-Pheure dans mon antichambre, — lui dit la marquise.

Dupont sortit et retint au bout d'une minute, soutenant, avec l'aide d'un valet de pied, une large caisse qui contenait

cinq ou six toiles de grandeurs différentes.

Le domestique de Greuze les accompagnait.

D'après les ordres de son maître il s'était muni d'un chevalet, afin qu'il tut possible de bien mettre dans leur jour les peintures qu'on allait examiner.

Greuze ouvrit la caisse et dit :

— Quand il plaira à madame la marquise.

— Tout de suite, — répondit cette dernière.

.1/artisle déposa son chevalet à côté de

l'une des croisées du salon, — il fît tomber les rideaux des deux autres fenêtres, afin d'empêcher les faux jours de se croiser et de se combattre ; — ensuite il installa une de ses toiles sur le chevalet et il se recula de quelques pas, pour que madame de Créquy put s'approcher et regarder à son aise.

Cette toile représentait une scène champêtre : Le Retour des moissonneurs à la ferme.

C'était charmant, comme tout ce qui s'est échappé du pinceau si facile et si bien inspiré de Greuze.

Il n'y manquait aucun des éléments

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qui constituent le talent doux et original de l'auteur.

On y trouvait de bonnes et franches figures villageoises, — un air de fête et de bonheur, — un parfum de joie et d'innocence.

Un ronde déjeunes garçons et de jeunes filles entourait le chariot rustique qui ramenait à la ferme les dernières gerbes de la moisson, couronnées de fleurs et de rubans. — Il y avait de l'amour et du plaisir dans les yeux de toute cette jeunesse, gambadant aux accords douteux d'une flûte et d'une tambourin;— mais cet amour était naïf, mais ce plaisir était honnête.

Sur le premier plan, un touchant épisode attirait les regards.

Deux petites filles, blondes et fraîches, aussi blanches et aussi fraîches que des amours mythologiques, partageaient leur pain et une partie de leurs vêtements avec les pauvres enfants d'une famille de bohèmes aventuriers.

Nous ne saurions dire assez quel charme infini et en quelque sorte rustique Greuze avait su répandre dans cette composition si simple.

Madame de Créquy admira fort, loua beaucoup, et étonna le peinîre par la parfaite justesse de toutes ses observations.

Les éloges qu'elle donnait étaient judicieusement motivés, — aucune de ses petites critiques de détail ne portait à faux.

La marquise n'avait cependant pas le moins du monde la prétention d'être connaisseuse, mais elle jugeait avec son esprit, avec son cœur et surtout avec ce tact parfait que chacun se plaisait à reconnaître et à applaudir en elle.

Au grand tableau succédèrent quatre têtes d'étude, - — une Bacchante, — une Vestale, — Psyché, et une jeune fille italienne, avec le costume et la coiffure si pittoresques des*femmes de son pays.

Chacune de ces têtes était un petit chef-

d'oeuvre qui résumait les qualités principales delà manière du grand artiste.

Quand madame de Créquy eut accordé à ces études un tribut suffisant d'admiration et d'éloges, Greuze alla prendre dan la large caisse une sixième toile et se disposa à la placer sur son chevalet.

Mais, à peine y eut-il jeté les yeux, qu'il parut surpris et troublé et qu'au lieu d'étaler son œuvre au grand jour, comme il avait fait des précédentes, il se hâta de la

faire disparaître dans les profondeurs de la

caisse.

— Eh bien ! — demanda la douairière, — qu'y a-t-il donc, monsieur Greuze, et

ne puis-je voir cette ctudj que vous cachez, ainsi?

— Mou Dieu ! madame la marquise, — répondit le peintre, — dans la précipitation que j'ai misé à obéir aux ordres de M. de Tessé et aux vôtres, j'ai pris dans mon atelier une ^toile^au lieu d'une autre...

— Qu'importe?... — fit madame de Créquy, — je ne veux pas que votredistraction me prive d'un plaisir. — Montrezmoi cette toile, je vous^prie...

— Mais, madame la marquise, — j'aurai l'honneur de vous faire observer que ce n'est qu'une ébauche.

I iL.

— Tant mieux ! l'ébauche d'un peintre de génie a plus de mérite à mes yeux que l'œuvre achevée d'un artiste médiocre.

— Cependant. . . — hasarda Greuze.

— Encore une fois, — interrompit la marquise, — vous me désobligeriez en refusant !

— Je cède donc ! — fit Greuze avec un air de résignation, mais sans pouvoir cacher complètement la contrariété qu'il éprouvait.

m portrait de (ireuzc

Il tira lentement de la caisse le tableau qui venait d'être l'objet de ce petit débat et il le posa sur le chevalet.

Madame de Créquy le regarda, — elle éprouva une sensation pareille à un éblouis-

sèment et elle poussa un cri de stupeur et d'enthousiasme.

La toile qu'elle avait sous les yeux n'était point une ébauche : — tant s'en faut!

Jamais, au contraire, Greuze n'avait produit quelque chose de plus complet et de plus merveilleux.

Une tête déjeune fille, qu'on aurait attribuée volontiers au magique pinceau de Raphaël tant il y avait dans tous ses traits de noblesse naïve et de candeur angélique, paraissait sortir de cette toile.

Ses grands yeux, d'un bleu sombre et profond, se levaient vers le ciel et sem-

blaient envoyer à Dieu une pensée d'amour

et de prière.

Un sourire d'une expression vraiment divine entrouvrait à demi les lèvres et dévoilait sous leur corail humide la blancheur nacrée des dents.

Cette tête adorable, couronnée d'épais cheveux de ce blond cendré dont la nuance est si rare et si douce, se détachait vivement sur l'azur pâle d'un ciel sans nuages et répandait autour d'elle une atmosphère si chaste et, en quelque sorte, si religieuse, qu'on eût dit le portrait de la vierge Marie à dix-huit ans.

— Que c'est beau ! — - mon Dieu, que c'est beau !... — s'écria la douairière.

T-t Madame la marquise me traite avec trop d'indulgence !— répondit Greuze en s'inclinant.

— Il est impossible, — poursuivit madame de Créquy, — il est impossible que la nature ait jamais enfanté une créature aussi parfaite! — Cette tête est fille de votre imagination, n'est-ce pas ?

Greuze ne répondit point, mais il s'inclina d'une manière tout-à-fait affirmative, — du moins la douairière interpréta ainsi son geste et son silence.

—Monsieur Greuze, — eontinua-t-elle, —je vous achète cette étude, quel que soit le prix que vous y mettiez vous-même.

Le peintre continua à se taire. — Il était très-rouge et son embarras semblait acquérir des proportions gigantesques.

A coup sûr, il ne savait plus quelle contenance garder.

— Madame la marquise, — balbutiat-il enfin, — je serais heureux. .. très-heureux, sans contredit... on ne peut pas plus

heureux.... d'accéder à votre désir

Quant au prix du tableau,il serait ce que

vous jugeriez convenable de fixer

mais...

Greuze s'interrompit.

Madame de Créquy attendit pendant instant, puis voyant que le peintre ne

un

Sl* GENEVIÈVE GALLTOT.

reprenait point Je fil interrompu de son discours elle répéta :

— Mais?...

— Mais, — continua Greuze avec une résolution désespérée, — c'est impossible...

— Impossible, dites-vous?..

— ■ Mon Dieu, oui.

— Vous ne pouvez me vendre ce tableau?..

— Non, madame... par malheur!.

—Pourquoi donc?

—Parce que ce tableau est un portrait,

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et que ce portrait appartient à celui pour lequel il a été fait...

— Ce tableau est un portrait !... — répéta la douairière d'un air étonné.

— Oui, madame la marquise, — hélas!

oui...

— Mais vous m'affirmiez tout-à-l'heure que cette toile reproduisait une tête de fantaisie. . .

— Ai-je donc affirmé cela ?

— Non pas d'une façon positive, mais votre silence a dû me le laisser croire.

— C'est qu'alors, — sans le vouloir, — je me serai trompé. . .

— Monsieur Greuze, il y a dans votre trouble et dans vos réponses embarrassées je ne sais quoi de mystérieux!... — Vous me cachez quelque chose...

— Je supplie madame la marquise de ne pas douter de mon dévouement...

— Eh ! je ne doute pas de votre dévouement ! — Je doute de votre franchise, ce qui ne revient point au même !

Greuze soupira à deux ou trois reprises et appuya mélancoliquement la main sur son cœur, ainsi que le ferait un honnête homme soupçonné injustement de quelque méchante action et auquel, malgré tout, le respect pour l'accusateur fermerait la

bouche.

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La douairière reprit :

— Enfin, monsieur Greuze, vos secrets vous appartiennent et je n'insiste point pour les pénétrer, — seulement je vous répète une fois encore que vous me rendriez fort heureuse en consentant à me céder ce tableau...

De rouge qu'il était d'abord, le peintre était devenu très-pâle.

— Demandez-moi ma vie, — balbutiat-il, — mais ne me demandez pas cela !,..

— Soit ! — dit madame de Créquy,— - -et, puisqu'il le faut, n'en parlons pas davantage et n'y pensons plus !..

Greuze, en entendant ces mots, sembla soulagé d'un grand poids.

La marquise , au contraire , paraissait triste et pensive.

C'est qu'elle éprouvait un chagrin véritable à la pensée qu'elle ne reverrait jamais, cette tête angélique qui l'avait, dès l'abord, si fortement frappée et si tendrement émue.

Elle sentait qu'elle serait longtemps poursuivie par cette vision charmante au regard si profond et au sourire si doux.

Greuze qui devina sans doute ce qui se passait dans l'âme de la marquise se hâta de faire disparaître îe portrait tentateur et

se promit bien de ne plus avoir, à l'avenir, de distractions du môme genre.

Cependant madame deCréquy s'absor- ^V

bait toujours dans nne sorte de rêverie pénible et mélancolique, à peu près semblable au sentiment qu'éprouverait une jeune fille romanesque qui verrait pour la première et dernière fois un jeune homme d'une beauté merveilleuse, sans savoir son nom, sans même avoir eu la joie d'en être remarquée.

En ce moment le valet de chambre Dupont rouvrit la porte du salon et annonça :

— Son altesse sérénissime, monseigneur le duc de Penthièvre.

Le duc , après avoir présenté ses hommages à madame de Créquy sa meilleure etsa plus ancienne amie, vint à Greuze et lui dit avec une familiarité d'autant plus charmante qu'elle n'avait rien de hautain ni de protecteur :

— Eh bien, cher peintre, ne puis-je voir à mon tour les chefs - d'oeuvre que cette large caisse de bois blanc doit , si je ne me trompe, receler dans son sein?..

— Ah ! — fit madame de Créquy en intervenant, — votre altesse a bien dit le mot, ce sont, en effet, des chefs-d'œuvre!..

Greuze devenait pourpre de confusion

modeste sous le feu croisé de ces louanges.

Il hésitait avant de faire une seconde exhibition de ses tableaux devant la marquise.

Cette dernière s'aperçut de son embarras et le rassura aussitôt.

— J'aurai plus de plaisir encore — lui dit-elle — à voir vos œuvres pour la seconde fois que je n'en ai eu la première, — toutes les choses vraiment belles me produisent cet effet.

Greuze, on le comprend , ne balança plus.

Il plaça sur le chevalet sa grande scène villageoise du Retour des Moissonneurs.

— Mon cher Greuze, — dit le duc de Penthièvre après avoir regardé pendant un instant, — ce tableau est-il vendu ?

— Non , monseigneur , — répondit le peintre.

— Alors , je l'achète. — Sa place est toute marquée dans ma galerie de Sceaux.

— A partir de ce moment il appartient à votre altesse.

— Cinq cents louis vous paraissent-ils un prix raisonnable ?..

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— C'est trop, monseigneur, c'est beaucoup trop !

Le duc écrivit quelques lignes sur une page de son portefeuille, puis déchira cette page et la tendit à Greuze en disant :

Faites présenter ceci à mon trésorier,

je vous prie. — j'enverrai prendre demain chez vous ma nouvelle acquisition , dont je suis plus enchanté que je ne saurais le dire... — Maintenant, voyons le reste...

Greuze montra à monsieur dePenthièvre les quatre têtes d'étude dont nous avons déjà parlé.

Le duc en acheta deux, qu'il paya avec

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la même libéralité que la schie champêtre.

— ■ Est-ce tout? — demanda -t- il ensuite...

— Oui, monseigneur, — répondit l'artiste en jetant à madame de Créquy un regard suppliant.

La marquise comprit à merveille le seus de ce regard , mais elle n'en tint compte.

Elle voulait revoir une lois encore ce visage idéal qui l'avait tant émue.

— Monsieur Greuze ne dit pas la vérité, — fit - elle en souriant , — et c'est

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d'autant plus mal à lui que ce qu'il cache à votre altesse surpasse encore, je crois, ce qu'il lui a fait voir....

— Que veut dire cela? — demanda le duc.

1 Cela veut dire qu'il s a une sixième toile, — continua madame deCréquy, — allons, monsieur Greuze, exécutez-vous de bonne grâce!..

Ainsi poussé dans ses retranchements, l'artiste fit contre fortune bon cœur et apporta sur le chevalet le portrait mystérieux.

Le duc en regardant cette toile éprouva à peu près ce que la marquise elle-même

h6 GENEVIÈVE GALL10T.

avait ressenti quelques instants auparavant.

Un trouble profond et involontaire s'empara de lui.

Il regarda longtemps, en silence, et avec une sorte de recueillement.

• — C'est étrange ! — dit-il ensuite, — il me semble que j'ai déjà vu , autrefois, cette ravissante figure, mais j'ai beau fouiller dans mes souvenirs, je ne puis préciser

si cette vision divine m'est apparue dans un songe ou dans la réalité...

— Cherchez !.. — Cherchez et souvenezvous!.. — murmura avidement madame de Créquy.

GENEVIÈVE GALLIÔT. hl

J'ai beau chercher, — poursuivit le duc, — plus j'interroge le passé, plus mes souvenirs deviennent indistincts... il me semble pourtant, (si toutefois j'ai vu et non pas rêvé), que la jeune fille ou plutôt l'ange dont voilà le portrait était alors une enfant...

— N'est-ce pas, monseigneur, n'est-ce pas que c'est beau?... — s'écria la marquise avec exaltation.

— C'est plus que beau! — répondit monsieur de Penthièvre, — produire une œuvre pareille c'est presque égaler la puissance créatrice de Dieu!...

11 y eut un instant de silence, puis le duc ajouta en se tournant vers l'artiste :

^8 GENEVIÈVE GALLIOÏ.

— Je vous offre mille louis de cette toile, mon cher peintre...

— Ah î — dit madame de Créquy, — monsieur Greuze a déjà refusé de me vendre ce tableau dont j'avais la plus folle envie!...

— Est-ce possible?... —demanda monsieur de Penthièvre.

— Hélas î -— murmura l'artiste, — j'ai eu l'honneur de répondre à madame la marquise que le portrait dont il s'agit ne m'appartenait point et que, par conséquent, je n'en pouvais disposer...

— Je n'insiste plus, — fit le duc, —et je suis bien certain que ce refus forcé

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vous peine aussi vivement que madame la marquise elle-même. . .

La conversation continua quelque temps encore, puis Creuse se retira, plus enchanté de pouvoir enfin soustraire à tous les regards le portrait malencontreux qu'il avait apporté par mégarde, que d'avoir vendu pour un millier de louis de tableaux.

Trois semaines environ après la scène à laquelle nous venons de faire assister nos lecteurs, -le huit juillet, c'est-à-dire la

veille de la fête de sainte Victoire sa patrone, madame de Gréquy trouva dans so„ oratoire un large coffret d'ébène au

milieu duquel ses armes se détachaient en haut relief sur un écusson de vermeil.

Une clé d'or, du plus beau travail de ciselure, était attachée à ce coffret par un ruban de velours blanc.

La marquise fit tourner précipitamment la clé dans la serrure.

Le coffret s'ouvrit et madame de Créquy poussa un cri de surprise et de joie.

Elle venait d'apercevoir une admirable copie, faite par Greuze lui-même, de la tête de jeune fille.

A côté de la toile, sur un petit carré de papier, étaient tracés ces mots :

a A madame la marquise de Créquy, de la part de son vieil ami. »

Il n'y avait pas de signature, mais madame de Créquy reconnut l'écriture à l'instant même.

C'était celle du duc de Penthièvre.

L'excellent vieillard avait insisté auprès de Greuze avec tant de bonne grâce, de persistance et de courtoisie, qu'il en avait obtenu une copie du tableau que désirait la marquise,* le peintre, voulant s'associera la galanterie princière, s'était arrangé pour son travail de façon à ce que l'envoi put être fait la veille de la sainte Victoire.

Madame de Créquy, après avoir con-

temple longtemps son tableau chéri avec une muette adoration, le fit exposer à côté d'elle, sur un chevalet d'ébène et de velours, dans le petit salon où elle se tenait habituellement.

Louis de Lamhailc.

Le lendemain du jour de sa fête la marquise de Créquy, vers les deux heures de l'après-midi, écrivait dans son oratoire quand on vint lui annoncer la visite du prince de Lambaîle.

Priez monsieur le prince de m'at-

tendre, — répondit la marquise,— et dites-lui que j'irai le rejoindre dans un instant.

Au bout d'un quart d'heure, à peu près, madame de Gréquy eut achevé sa correspondance et elle se mit en route pour aller trouver le visiteur, sans avoir préalablement sonné afin qu'un de ses gens vînt ouvrir les portes devant elle.

Ceci, qui peut et doit paraître tout simple à nos lecteurs,était au dix-huitième siècle un oubli complet de cette étiquette qui ne permettait point à une grande dame de se rendre le moindre service à elle-même.

Il y a apparence, du reste, que la mai-

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quîse était coutumière du fait, car madame de Maurepas disait un jour à la reine à son sujet :

— La douairière de Créquy, madame !

elle est courageuse et résolue comme un dragon ! — si les sonnettes étaient dérangées chez elle elle est capable de m'ouvrir les deux battants de sa porte, à elle toute seule, et je suis sûre que les ampoules ne lui seraient de rien !...

La porte du salon dans lequel se trouvait M. de Lamballe était entrebâillée et madame de Gréquy arriva jusque-là sans avoir fait le moindre bruit , ce qu'il est d'autant plus facile de s'expliquer, qu'elle avait l'ha-

5& GENEVIÈVE GA.LLIOT.

bitude de ne jamais faire ôter les tapis de son hôtel.

Elle aperçut le prince de Lamballe, presque agenouillé et dans une attitude extatique, en face du portrait de Greuze.

Le prince était un jeune homme de vingtcinq ou vingt-six ans, grand et robuste et de proportions irréprochables.

Son visage exprimait fidèlement les passions vives et généreuses de son cœur agité et sincère.

Ses yeux, parfaitement semblables pour la coupe et la grandeur, étaient de couleur différente , ce qui donnait quelque chose

de bizarre et d'inexplicable à sa physionomie.

Il avait des cheveux très fins et trèsabondants, mais d'une nuance blonde trop ardente qui s'accordait bien du reste avec un teint d'une blancheur presque féminine et marqué d'imperceptibles taches de rousseur.

Sur cette figure caractérisée se reflétaient comme dans un miroir toutes les émotions, toutes les impressions du caractère du jeune prince, caractère à la foi» mobile et déterminé, mais toujours bienveillant et généreux.

Au moment où M. de Lamballe venait

d'être surpris par la marquise de Créquy, ses yeux, nous le répétons, s'attachaient avec une ardeur qui tenait du délire sur le noble et beau visage reproduit par le pinceau de Greuze.

Ses mains se joignaient comme pour une prière et une expression de divine ivresse rayonnait sur son front attendri.

Madame de Gréquy respecta pendant un instant ce qu'elle prenait pour un touchant hommage rendu au talent d'un grand peintre ; mais comme cette extase semblait devoir se prolonger indéfiniment, elle toussa à deux reprises afin d'avertir M. de Lamballe de sa présence.

Le prince se retourna aussitôt et l'ex-

pression de ses traits changea comme par enchantement.

Il vint droit à madame de Créquy, qu'il était habitué depuis son enfance à traiter avec la tendre et respectueuse familiarité d'un fils envers sa mère — ; il lui prit les mains qu'il serra et qu'il porta à ses lèvres, et les premières paroles qu'il prononça furent celles-ci :

— Ma chère maman, qui vous a donné ce portrait, et comment se trouve-t-il ici?

— Monseigneur, — répendit la marquise, — c'est M. le duc de Penthièvre qui me l'a donné.

— Mon père î . . . — C'est mon père !. . . — s'écria M. de Lamballe.

Puis, — sans avoir pâli, — sans avoir chancelé, — il tomba sur le tapis comme un homme frappé de la foudre.

Madame de Créquy, prodigieusement émue et inquiète de cet inexplicable événement, fit défendre sa porte à l'instant même et ne voulut souifrir auprès du prince pour lui donner des soins que Dupont, son premier valet de chambre et la femme de ce domestique qui, tous les deux, étaient à son service depuis plus de vingt ans.

Elle soupçonnait un mystère qu'elle ne pouvait pénétrer et elle craignait que M. de Lamballe, en revenant à lui-même,

ne parlât plus qu'il ne le voudrait, — plus qu'il ne le faudrait peut-être.

L'évanouissement fut long.

Le visage du prince était pâle et son cœur battait si faiblement qu'à chaque minute on eût dit que le mouvement de la vie allait s'arrêter en lui.

Enfin cet évanouissement se termina par une hémorrhagie tellement violente que le sang jaillit sur tous les vêtements de M. de Lamballe, et que sa veste de satin gris perle et sa cravate de dentelles en furent entièrement couvertes.

Dès que madame de Grequy s'aperçut

que le prince rouvrait les yeux, elle renvoya tout le monde.

— Mon Dieu !... mon Dieu !... — murmura le jeune homme d'une voix à peine distincte, quand ses lèvres purent articuler un son, — mon Dieu, comment cela est-il possible?...

Et, à ces paroles, succéda une violente crise nerveuse.

M. de Lamballe se tordait les mains et de grosses larmes ruisselaient sur ses joues décolorées.

Il semblait une vivante image de l'effroi et du désespoir.

— Qu'avez-vous, monseigneur? — répétait madame de Gréquy avec une tendre insistance; — au nom du ciel, mon cher prince, dites-moi ce que vous avez ?. . .

Le prince ne semblait ni entendre ni comprendre les paroles de la marquise, — il ne répondait pas, — ses larmes coulaient toujours et il murmurait encore : — Mon Dieu ï. .. — Comment cela peut-il se faire?...

Enfin, à cette scène de désolation parut succéder un instant de calme.

Madame de Gréquy en profita pour serrer doucement entre les siennes les deux mains de M. de Lamballe, et pour lui dire

avec un accent de tendresse vraiment maternelle :

— Cher prince. . . pauvre enfant... vous dont je pourrais être la mère par mon âge... vous, dont je suis la mère par mon cœur... vous que j'aime comme mon propre fils... vous avez un secret... vous avez un chagrin...

Le prince fit un signe de triste assentiment.

La marquise poursuivit :

— Mon enfant, mon cher enfant, — murmura-t-elle, — rien ne console, rien ne soulage comme de verser dans !e sein

d'une mère le secret de ses douleurs... Ayez confiance. . . dites-moi le vôtre...

— Oui, — répondit le prince, — oui, chère maman, tous saurez tout...

Il s'interrompit pendant une minute, puis il ajouta :

— Mais, d'abord, je vous en supplie...

expliquez-moi ce que je ne puis comprendre... ce qui égare ma raison... ce qui me rendrait fou, si vous n'en détourniez ma pensée...

— Quoi donc ?. . . quoi donc ?. . . — demanda vivement la marquise.

— Vous m'avez dit, n'est-ce pas, que

cette tête de femme, ce portrait... car c'est un portrait. . . vous avait été donné par mon père ?. . .

— Sans doute, — et je vous le répète. . .

— Mais, comment... oui, comment ce portrait a-t-il pu arriver en sa possession?...

— De la façon du monde la plus simple.

— Oh! dites!... dites, chère maman !

— Vous voyez bien que j'écoute... vous voyez bien que j'attends avec impatience!.

Madame de Gréquy raconta à M. de Lamballe la visite de Greuze.

En entendant prononcer le nom de l'artiste, le prince tressaillit.

La marquise entra dans les détails relatifs à l'entrevue fortuite de M. de Penthièvre et du peintre, dans ce même salon de l'hôtel de Créquy; — elle dit le trouble, l'embarras, les réticences de Greuze à l'endroit du mystérieux portrait, et elle termina par le récit de la princière galanterie du père de M. de Lambaîle.

Ce dernier, après avoir écouté la marquise, sembla un peu rassuré et consolé.

Mais la commotion avait été trop forte

pour qu'elle ne laissât pas, après elle, de

suites durables.

Pendant plus d'une heure une sorte de tressaillement nerveux agita les mains du jeune prince.

— Chère maman, — demanda-t-il enfin à la marquise, — consacrez-moi , je vous en prie, toute votre journée d'aujourd'hui... — Ne sortez pas... — ne recevez personne — Je vous ai promis

une confidence et cette confidence est longue... — dites, ferez-vous ce que je désire?...

— Oui, certes! je le ferai, et de tout mon cœur encore ! — répondit la marquise.

— Eh bien ! — continua monsieur de

Lamballe, — poussez la bonté jusqu'à me laisser seul pendant quelques instants ; —

j'ai besoin de prendre un peu de repos

— J'ai besoin de commander à mon cœur. . — j'ai besoin de dominer cette émotion qui me tue!... — bientôt je serai plus calme, je le sens.,, et je pourrai vous laisser lire à livre ouvert dans mon âme et dans mes souvenirs. . .

Madame de Créquy accéda aux souhaits du prince et sortit aussitôt du salon.

Son absence dura à peu près une heure.

Quand elle revint elle trouva, comme la première fois, monsieur cle Lamballe

72 GENEVIÈVE GALI.IOT.

presqu agenouillé devant le tableau de Greuze.

Sa Cgure avait repris son expression habituelle et un sourie doux et triste effleurait de temps à autre ses lèvres.

— Vous avez fait défendre votre porte, n'est-ce pas, chère maman?.. — demanda-t-il.

— Oui, — répondit la marquise.

— Ainsi, personne ne pourra ni nous entendre, ni nous interrompre ?

— Personne au monde.

Le prince reprit après un instant de silence :

— Vous avez conservé pour moi cette tendresse si bienveillante que vous ressentiez autrefois?...

— Comment pouvez-vous m'adresser une semblable question, cher enfant ?.... — est-ce que vous doutez de moi ?

— Dieu m'en garde! mais c'est que, voyez- vous, j'ai besoin plus que jamais de toute votre affection, de toute votre indulgence?...

— Elles vous sont acquises d'avance.

— Vous m'écoutez ?. .

— Avec mes oreilles qui sont encore bonnes, quoique bien vieilles, et avec mon

l(l GENEVIÈVE GALLIOT.

cœur, qui est toujours ce cœur que vous connaissez.

— Oh ! oui, je le connais ! — murmura le prince en portant à ses lèvres la uiain de la marquise.

— J'attends, — fit celle-ci.

Monsieur de Lambalîe fit asseoir dans un haut fauteuil à dossier blasonné, celle qu'il appelait : sa bonne mère.

Lui-même prit à côté d'elle un siège un peu plus bas. — Il attacha ses regards chargés de tendresse sur le portrait de Greuze qui se trouvait en face de lui et il commença.

La Thymérale

— Vous savez,chère maman, — dit- il — que j'ai passé toute mon enfance au château d'Anet dont mon père était possesseur à titre de prince d'Anet et comte du Véxin.

— Oui, je sais cela, — répondit madame de Créquy.

— Etes vous allée à Anet, chère maman?..

— Jamais.

— Alors, — reprit le prince, — je ne saurais vous faire comprendre, rien qu'avec des paroles, la splendide beauté de ce pays, l'un des plus pittoresques et des plus délicieux qu'il y ait au monde. — Ce sont des forêts immenses, — des arbres dix fois séculaires qui forment des voûtes de verdure impénétrables aux rayons du soleil, — ce sont des roches abruptes, des eaux bondissantes, un ensemble, enfin,

tantôt gracieux, tantôt sauvage, mais toujours grandiose et magique.

» Je ne sais si c'est à l'aspect de cette nature si remplie d'une sève vigoureuse que je dois attribuer l'ardente soif de mouvement et de liberté qui me dominait pendant mon enfance; — mais il est certain que je n'avais point de plaisir plus vif, de bonheur plus complet que quand j'avais pu nie dérober à la surveillance de mon gouverneur, m'échapper du château et m' enfoncer, tout seul, dans les bois et dans les campagnes.

»Ces escapades n'avaient pas de but, — pas d'autre, du moins, que de porter au hasard mes pas indépendants... — - Je me

sentais isolé, — je me sentais libre, — le caprice et la fantaisie guidaient ma course errante, — le jour me semblait plus pur, — le soleil plus radieux, m a poitrine se gonflait d'orgueil en aspirant un air d'une fraîcheur exquise et chargé du délicieux parfum des fleurs, des gazons, et des résines des bois.

»Je suivais, pendant des heures entières, les fantasques sinuosités d'un ruisseau.

» Je pourchassais les biches et les chevreuils que, bien entendu, je n'atteignais jamais.

» J'entrais dans une cabane de bûche-

ron, — j'y mangeais du pain bis trempé dans du lait frais et ce simple repas me plaisait mille fois plus que toutes les inventions gastronomiques des maîtres d'hôtel et des cuisiniers d'Anet.

» Parfois je suivais jusqu'au cimetière l'enterrement de quelque pauvre paysan.

» Je marchais le dernier de tous, la tête baissée et les mains jointes, et je m'enfuyais effarouché aussitôt que je m'apercevais que j'étais reconnu et qu'on me regardait avec respect et étonnement.

» Ces absences fréquentes et prolongées plongeaient mon malheurenx gouverneur dans des accès de désolation et de déses-

poir dont, à vrai dire, je ne m'inquiétais pas beaucoup.

» Mon père, — lui, — mon père, la douceur, l'indulgence, la tendresse, la bonté mêmes, semblait comprendre ces irrésistibles aspirations de ma nature. — Il ne s'en étonnait pas, — il ne s'en irritait point.

» Un jour, — j'avais, ce me semble, douze ou treize ans, — je l'entendis qui disait à l'abbé de Florian avec cette voix que vous lui connaissez, cette voix qui part du cœur pour aller droit au cœur :

» — Laissons-le faire... — si nous le tourmentons il s'en ira peut-être si loin

que nous aurons peine à le retrouver ! — il est agité par un esprit et par un besoin d'indépendance dont il ne sait que faire et dont il ne fait pourtant pas mauvais usage, et, par exemple, hier il est allé dire ses prières du soir avec Termite de la Chesnaye. — Surveillez-le bien, mais ne le punissez pas, — je le défends. »

» Ces paroles produisirent sur moi une impression bien autrement profonde que ne l'auraient fait des menaces et des reproches.

» Je me dis et je me répétai qu'il était mai et impardonnable de causer même l'ombre d'une inquiétude et d'un chagrin

84 GENEVIÈVE f-ALLIOT.

à un si bon père et, à partir de ce moment, mes excursions vagabondes devinrent infiniment plus rares.

> Cependant, à de certains jours, mes velléités errantes me reprenaient avec une force si grande que je ne pouvais leur résister et que je m'échappaiscomme autrefois.

» Mais, alors, ma joie n'était ni pure ni complète. — Il s'y mêlait un tristesse vague et en quelque sorte du remords...

» Je vous dis tout cela, chère maman, j'entre dans de pareils détails, afin de bien vous faire comprendre ce que j'étais pendant ma première jeunesse... d'ailleurs,

ce que je viens de vous raconter est l'indispensable préface de ce qui me reste à vous dire. . .

— Continuez, mon cher enfant, — répondit madame deCréquy, — rien de ce qui vous concerne ne peut manquer d'avoir pour moi un intérêt profond...

Monsieur de Lamballe reprit :

— A un quart de lieue, environ, du château d'Anet , se trouve un lieu singulièrement accidenté et tellement sauvage qu'il en peut paraître effrayant.

* Figurez-vous, sur la lisière d'une forêt de grands chênes et dechâtaigneirs gigantesques, un amoncellement d'énormes

rochers noirs, jetés les uns sur les autres, entremêlés de cavités béantes et dominés par une pyramide granitique, d'un seul jet et d'une prodigieuse hauteur, que les paysans, je ne sais pourquoi, ont nommée l'Aiguille du Diable.

» Tout à l'entour le terrain est nu et stérile, semé de roches à fleur de terre et ne produisant que des herbes bien vite desséchées et des toufles de buis rabougris.

> Cet endroit s'appelle dans le pays la Thymérale et semble devoir être le produit de quelque convulsion terrible du globe.

j> Il est assez facile de gravir la colline

rocheuse jusqu'au pied de l'Aiguille du Diable et, depuis là, on domine un immense et magnifique paysage.

»Un soir, — je revenais de l'une de ces excursions dont je vous parlais tout-àl'heure et auxquelles je n'avais pas eu la force de renoncer entièrement.

» J'escaladai la Thymérale, je m'assis sur un bloc de granit et je regardai à l'horizon.

» Le spectacle qui s'offrit à mes yeux était grandiose et ne s'effacera jamais de ma mémoire.

» La journée avait été belle, mais à cette journée succédait une soirée orageuse.

88 GENEVIÈVE CALLIOT.

»De grands nuages sombres couraient dans le ciel et prenaient des aspects bizarres et changeants en se rencontrant et en se heurtant.

» Le soleil noyait son disque éclatant dans le sein de ces nuages dont il métamorphosait une partie en une fournaise ardente, tandis qu'il frangeait les autres de pourpre, d'argent et d'or.

» C'était un de ces spectacles sublimes comme Dieu en donne au monde qui, trop sou vent, ne les regarde pas.

»Moi, j'abandonnais mon âme au religieux enthousiasme qui s'emparait d'elle tout entière.

»Un bruit soudain qui se fit au dessous de moi m'arracha à cette contemplation.

» Je regardai, et je vis une petite fillede huit à neuf ans qui conduisait une chèvre au bout d'une corde et ne pouvait venir à bout de l'amiral capricieux et rebelle.

» La petite fille s'efforçait d'avancer.

»La chèvre, au contraire, attirée sans doute invinciblement par quelque belle touffe de serpolet ou de romarin, reculait avec obstination.

»Delà, une lutte entre elle et l'enfant.

» Au bout d'une ou deux minutes cette lutte eut un dénoûment auquel je ne

m'attendais guère et qui m'effraya outre mesure.

» La chèvre fit un brusque écart et, après deux ou trois gambades, essaya de s'enfuir.

» L'enfant ne voulut pas lâcher la corde et, comme la chèvre était la plus forte, elle entraîna la petite fille qui tomba.

»Dans sa chute son front portarsur l'angle d'un quartier de roche.

» Je vis le sang couler, — je poussai un cri, — je m'élançai à travers les buissons d'épines et les pierres roulantes, sans souci de m'y briser cent fois. — Je m'agenouil-

lai auprès de l'enfant et je la relevai dans mes bras.

» La blessure n'était rien et, sitôt que mon inquiétude se fut dissipée, je restai plongé dans une admiration profonde en face du délicieux visage de cette petite fdie.

» Jamais je n'avais vu, jamais je n'avais rêvé rien d'aussi beau, d'aussi parfait!

* L'enfant me sourit au travers de ses larmes', et de ma vie je n'oublierai l'expression adorable de ce divin sourire.

j>— Ce n'est rien du tout... rien du tout!... — me dit la petite, d'une voix qui avait une douceur infinie.

» Je pris mon mouchoir et j'essuyai les quelques gouttes roses qui coulaient de la blessure de son joli front.

»Elle me souriait toujours, elle me regardait, et ce regard et ce sourire me remuaient l'âme, me troublaient le cœur.

»Je n'avais plus peur et, cependant, je me sentais tellement ému que mes mains tremblaient malgré moi et que mes lèvres tremblaient aussi.

» La petite fille avait cessé de pleurer ; — elle était tout-à-fait consolée de sa chute et elle s'inquiétait de sa chèvre.

» Je la lui montrai à quelques pas de là,

broutant cette touffe de serpolet qui avait été la cause de tout le mal.

» — Je vais la chercher, — dit-elle.

s — Pour qu'elle vous renverse encore une fois ! — m'écriai-je.

» — Oh ! peut-être ne sera-t-elle pas si méchante ! — fit l'enfant avec un sourire.— Et puis, d'ailleurs, il faut bien que nous retournions au Fresnoy.

» — C'est donc au Fresnoy que vous demeurez?

B — Oui, avec ma mère.

» — Alors, je vais vous y conduire, et

94 GENEVIÈVE GALLlOT.

je réponds bien que la chèvre ne me résistera pas, à moi...

«Je courus aussitôt après le rétif animal.

* Je le rattrapai sans peine ; mais il ne se souciait pas plus d'obéir à moi qu'à sa jeune conductrice, et d'autres tiges de serpolet exerçaient sur lui leur puissante attraction.

» Cependant je ne cédai pas et j'allais avoir le dernier quand la corde se rompit.

» J'étais piqué au jeu. — Je pris mon écharpe, je l'attachai aux cornes de la chèvre, et je la traînai triomphalement

derrière moi, au moyen de ce lien improvisé.

» Nous nous dirigeâmes du côté du Fresnoy, qui était un hameau que je connaissais à merveille.

» L'enfant marchait à côté de moi en frappant joyeusement dans ses petites mains et en s'arrêtant de temps à autre pour cueillir des brins d'herbe qu'elle présentait ensuite à la chèvre, sans doute pour lui prouver qu'elle n'avait pas de

rancune et pour lui faire trouver sa captivité plus d< uce. *

» — Gomment vous nommez-vous? — lui demandai-je chemin faisant.

» — Geneviève, quoi ?. . .

» — Geneviève Galliot.— Et vous?...

»- Moi, je m'appelle Louis, — répondis-je.

• Puis j'ajoutai :

» — Dites-moi, Geneviève, votre mère, que fait-elle?...

v — Elle file du lin avec son rouet ; mais dans ce moment-ci elle est malade et ne f>eut rien faire, ma pauvre maman...

» Et, tandis que Geneviève Galliot me répondait ainsi, je voyais une larme ou plu-

tôt une perle se suspendre aux longs cils de ses grands yeux.

»— Et votre père?— demandai-je après un instant de silence.

» — Il est mort... — murmura la petite fille d'une voix tremblante.

» — Mort ! — répétai-je avec une émotion si grande, qu'on eût dit qu'il s'agissait de l'un des miens.

» — Oui, — continua Geneviève d'une voix à peine distincte, — il a été tué d'un coup de corne, par un taureau, dans la ferme de la Vicomterie, où il servait, et qui est à Monseigneur...

» Geneviève pleurait.

» Je ne cherchais même pas à la consoler; car, moi aussi, je me sentais le cœur gros, et il me semblait que si je disais un seul mot mes larmes allaient déborder.

x>Je me tus et nous continuâmes silencieusement notre chemin.

» Nous marchions l'un près de l'autre; — je tenais sa main et je la serrais doucement, voulant ainsi lui faire comprendre que je partageais sa douleur.

«Tout d'un coup, et en tournant l'angle de la Vénerie, je me trouvai face à face avec mon père.

» 11 allait faire une promenade ; — il

était entouré de ses gentilshommes et d'une suite assez nombreuse.

»Je fus étonné, d'abord, et interdit ; mais je me rassurai en réfléchissant que je n'avais rien fait de mal.

» Mon père me lit signe d'approcher.

» J'obéis. — Il m'interrogea, et je lui racontai rapidement et sincèrement ce qui venait de se passer.

Suzanne Galliot.

» — Tandis que je parlais à mon père, -continua M. de Lamballe,— je regardais attentivement son visage, sur lequel ne venaienl se peindre ni mécontentement ni surprise.

* Quand j'eus achevé, il me prit la main, cet excellent père, et me dit avec un sourire :

» — Allez, mon fils ; — non-seulement je ne vous blâmerai pas de ce que vous avez fait, mais je vous en approuve de toute mon âme. — Certes, M. de Fénélon valait mieux que vous, et on l'a vu reconduire au bercail (en habit d'évêque) une pièce de gros bétail qui s'était échappée de l'étable d'une pauvre femme. — Allez donc,je vous le répète, et continuez jusqu'au bout votre œuvre de charité.

» Ensuite mon père s'adressa à un de ses gentilshommes et lui dit :

» — Monsieur de Baudesson, accompagnez, s'il vous plaît, mon fils.

» Geneviève, quand elle avait vu tant de monde, n'avait point osé s'approcher, si bien qu'elle n'entendit aucune des paroles que mon père venait de prononcer.

j> Nous nous remîmes en marche et, au bout d'un peu moins d'une demi -heure, nous arrivâmes au Fresnoy.

» La maison de la mère de Geneviève était une chaumière bâtie avec des troncs d'arbres et recouverte de chaume.

» Un vieux marronnier en ombrageait la porte. — En petit jardin, planté d'arbres fruitiers, s'étendait à l'entour.

» A ce jardin atlenait un arpent de terre environ, ensemencé de seigle et d'orge.

> Quelques ruches d'abeilles et le revenu de ce champ composaient toute la fortune de Suzanne Galliot, la mère de Geneviève.

» Au moment de franchir la porte de la chaumière, un sentiment dont je ne me rendais pas compte à moi-même me fit désirer qu'un étranger n'y pénétrât pas en même temps que moi.

» Je me retournai donc et je dis au gentilhomme qui me suivait à une distance de cinq ou six pas :

» — Je me sens un peu fatigué, monsieur

de Baudesson, je tous saurais gré d'aller nie chercher mon carrosse, que j'irai rejoindre au bout de l'avenue de la Vicomterie.

» Monsieur de Baudesson s'éloigna aussitôt.

«J'entrai avec Geneviève.

» En franchissant le seuil, mon cœur battait violemment.

»Si l'on m'avait demandé pourquoi, je n'aurais pu répondre, car, en vérité, je ne le savais pas.

» L'intérieur de la chaumière était pauvre, mais de la plus irréprochable propreté.

» Le lit, en bois de chêne noirci par le temps et verni, par la fumée, avec ses quatre colonnes, autour desquelles se drapaient des rideaux de serge à larges raies blanches et rouges , — un vieux fauteuil recouvert d'une tapisserie toute fanée, — quelques chaises de bois, — une table à pieds contournés, — j une haute armoire de chêne, — un dressoir, dont les rayons supportaient des assiettes de faïence ornées de grossières enluminures, — et,enfin, un berceau d'enfant placé près du lit, — tout cela était aussi brillant et aussi bien tenu que le plus splendide mobilier.

t Cet intérieur respirait une vertu simple, une piété douce et profonde.

>Sur le manteau de la cheminée se voyait une petite statue en plâtre de la Vierge Marie ; — quelques images de dévotion étaient attachées aux murailles avec des épingles et, entre les rideaux du lit, on voyait un bénitier en terre commune orné de rameaux de buis bénit.

» Au moment où nous entrâmes dans la chaumière, Suzanne Galliot filait.

» Les mouvements de son rouet étaient lents et inégaux, car la pauvre femme étaittfaible et se mourait d'une maladie de poitrine.

^ Elle paraissait jeune encore et on distinguait sur son visage les restes d'une

grande beauté, que les souffrances et les chagrins n'avaient pu flétrir entièrement.

» Son histoire était bien courte et bien triste.

» Les réponses de Geneviève à mes questions me l'avaient déjà apprise en partie.

»Dix ans auparavant, Suzanne avait épousé par amour Remy Galliot qui passait dans le pays pour un honnête jeune homme et pour le plus beau garçon de la principauté d'Anet.

» Dieu avait béni d'abord et fécondé leur

GENEVIÈVE GALLIOT. Hl

union. — Une fille leur était née: — Geneviève.

ïMais, soudain, la foudre avait grondé dans le ciel calme et souriant de ce ménage jeune, honnête et amoureux.

»Un taureau, quasi-sauvage et tout-àfait indomptable, s'était échappé un matin de la ferme de la Vicomterie pour aller répandre dans la contrée l'effroi et la désolation.

«Remy Gaiiiot s'était offert pour essayer de soumettre ce taureau, et il avait péri victime de son courage et de son dévouement.

«Suzanne était laborieuse et bonne

mère, et elle aurait gagné facilement avec son rouet la vie de Geneviève et la sienne.

— Mais la maladie arriva et Suzanne ne put guère filer.

v Excusez tous ces détails, chère maman, et ne vous en étonnez pas...

— Dites, mon enfant, dites toujours...

— répondit madame de Créquy d'une voix dont elle ne cherchait point à dissimuler l'émotion, — vous voyez bien que votre récit me met des larmes dans mes yeux...

M. de Lamballe continua :

» — Suzanne Galliot, — dit-il,— ne s'attendait point à voir Geneviève rentrer au

logis accompagnée d'un enfant un peu plus âgé qu'elle. — Elle parut d'abord étonnée de ma présence, puis elle me remercia avec effusion aussitôt que Geneviève lui eut raconté ce que j'avais fait.

» — Ah ! — murmura-t-elle, — si nous n'avions pas été si pauvres, je ne laisserais pas ma chère Geneviève aller ainsi seule, au risque de ce qui peut lui arriver de malheureux!... Mais il le faut!... il le faut!...

» Cette pensée qui se présenta à moi que, faute d'un peu d'argent, Geneviève s'exposait à des périls, remua douloureusement toutes les fibres de mon cœur.

» Je n'avais dans ma poche qu'un louis d'or de quarante-huit livres, je mis ce louis dans la main de Suzanne, et, afin que mon offrande n'eût pas l'air d'une aumône, afin surtout de ne blesser aucune susceptibilité délicate, je murmurai ces quelques mots qui renfermaient un mensonge que devant Dieu je crois innocent :

» — C'est ma mère, madame, qui vous envoie ceci et qui m'a chargé de vous dire que désormais elle ne vous laisserait manquer de rien...

» — Oh ! — s'écria Suzanne, — que le bon Dieu vous bénisse, vous et votre mère, mon enfant ! — - ma reconnaissance priera

jour et nuit pour vous deux, car vous éloignez la misère et la faim de ma pauvre enfant... de ma Geneviève...

» Et elle prit Geneviève dans ses bras et elle la serra sur son cœur en versant de douces larmes.

» — Gomment s'appelle votre mère? — me demanda-t-elle ensuite; — dites-moi son nom, afin que je ne l'oublie jamais...

» Je restai muet pendant un instant.

» La question si simple qui venait de m'être adressée me troublait profondément et me désolait.

»ll me semblait que ma réponse allait

changer complètement ma position vis-àvis de Geneviève et de sa mère.

»Ilme semblait que mon nom allait creuser un infranchissable abîme entre cette humble famille et moi.

»I1 me semblait enfin qu'aussitôt que ce nom aurait été prononcé, je ne serais plus l'ami de Geneviève, mais son seigneur et suzerain.

» J'hésitai donc, je baissai les yeux, puis je répondis en balbutiant :

» — Le nom de ma mère est Modcne.

» Et je ne mentais pas, car ma mère se nommait , comme vous le savez, chère

maman , Marie - Thérèse d'Est de Modène.

» — Modene ! — répéta Suzanne en ayant l'air de chercher dans sa mémoire.

d Puis elle regarda Geneviève et elle reprit :

» — Il y a tant de bourgeois par ici que nous ne connaissons point !..

» Et Geneviève ajouta, d'un air d'affection et de reconnaissance qui me remplit d'une joie surhumaine :

» — Nous demeurons tant loin du bourg !.. .

118 GENEVIÈVE CALLIOT.

* Je ne voulus pas rester plus longtemps ce jour-là.

» Je craignais que mon carrosse ne fut arrivé déjà au bout de l'avenue de la Vicomterie, ainsi que je l'avais demandent que monsieur deBaudesson n'eût l'idée de venir me chercher dans la chaumière.

p Geneviève avait ramené la chèvre à son étab!e. — Elle rapporta mon écharpe et voulut me la rendre.

» Je refusai de la recevoir.

» — Gardez-la, — lui dis-je, — ce sera plus solide qu'une corde pour conduire votre chèvre aux rochers de la Thymérale. . .

GENEVIÈVE GALUOT. H 9

» Geneviève mourait d'envie d'accepter, — je le voyais bien , — mais elle n'osait pas.

» Elle regarda sa mère.

» — Prends, ma Geneviève, — lui dit cette dernière, — - puisque ce cher enfant t'offre de si bon cœur. —Seulement, cette belle écharpe de soie blanche ne peut pas servir à mener une chèvre aux champs !.. Je vais la joindre , comme une relique, à mon cierge de mariage.

» Suzanne ouvrit l'armoire de chêne, — elle y prit un cierge tout jauni et autour de ce cierge elle noua mon écharpe.

» Que se passa- t-il alors en moi? -^- Je

ne le sais. — Seulement je pris la main de Suzanne Galliot et j'y appuyai mes lèvres avec un aussi grand respect que si cette main avait été celle de la reine de France.

» — Que Dieu bénisse votre mère ! — répéta Suzanne , — et je suis bien sûre qu'il le fera, car c'est déjà une bénédiction qu'un enfant comme vous!...

» Puis de ses bras défaillants elle me souleva à demi et elle m'embrassa sur le front.

» Mon cœur était trop plein, — il allait déborder.

» Je sortis de la chaumière et je me

dirigeai lentement vers l'avenue de la Vicomterie.

f D'instant en instant je me retournais.

» Geneviève était debout sur le seuil, — elle me souriait, — elle étendait vers moi ses deux petites mains , — elle attachait sur moi des regards., quels regards ! mon Dieu !...

» Vingt fois je fus au moment de retourner sur mes pas , de courir à elle et de la serrer dans mes bras avec transport.

» Mais j'entendais hennir et piaffer mes chevaux et j'apercevais dans le lointain la

grave figure de monsieur deBaudesson qui se dirigeait du côté du Fresnoy.

» Je m'armai décourage et je poursuivis ma route....

Le prince de Lamballe s'interrompit.

— Vous sentez - vous fatigué, mon enfant? — lui demanda madame de Créquy avec une tendre sollicitude.

— Non, chère maman, — répondit le jeune homme, — mais si vous saviez ce que sont pour moi ces souvenirs?... — Si vous saviez ce qui se passe en moi quand je me reporte à ce temps où, pour la première fois , je sentis le cœur d'un homme battre dans la poitrine d'un enfant ?.. —

Oh ! mes souvenirs, mes beaux souvenirs !. . Le bonheur de ma vieillesse ( si Dieu me donne une longue vie ) sera de ne vous avoir point profanés !...

— Mon enfant, — dit madame deCréquy, — il n'y a pas de cœur en ce monde qui vous comprenne mieux que le mien.

Un regard du prince remercia la marquise.

Il y eut encore un moment de silence, puis monsieur de Lamballe reprit :

— Nous ne nous étions point dit, Geneviève et moi, que nous dussions nous revoiret pourtant le lendemain, aussitôt qu'il me fut possible de m'échapper du châ-

12ft GENEVIÈVE GALLLOT.

teau, je courus aux rochers de la Thyinérale.

» Je savais bien que Geneviève y viendrait.

» Elle y vint en effet.

» Elle s'attendait à m'y trouver comme je m'attendais à l'y voir.

» Elle avait besoin de moi autant que j'avais besoin d'elle. — Aucun de nous deux, désormais , ne pouvait se passer de l'autre.

» Dites, chère maman, dites, n'y avaitil pas quelque chose d'adorablementdoux et touchant, quelque chose de presque an-

gélique dans cette mutuelle, naïve, et profonde tendresse qui commençait entre deux enfants, l'innocence, la pureté mêmes?... — dans cette affection naissante qui devait être unique, infinie, indissoluble ?...

Madame de Créquy ne répondit point à ces paroles prononcées avec un enthousiasme exalté.

— Continuez ! — dit-elle seulement.

(ieneviève et Louis.

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