VT
— Geneviève revint le lendemain comme elle était revenue la veille, — reprit monsieur de Lamballe, — elle revint ainsi tous les jours.
» Aussitôt qu'était passée l'heure du travail avec mon gouverneur, je m'enfuyais par une petite porte du parc et je courais à perdre haleine, afin d'arriver le premier aux rochers de la Thymérale.
» Geneviève ne tardait pas à m'y rejoindre.
» Là nous passions ensemble de longues heures qui nous semblaient plus courtes que des minutes.
» Nous cherchions des cailloux brillants et de petits fragments de cristal de roche que nous faisions étinceler et scintiller au soleil.
» Nous cueillions de l'herbe pour la chè-
GENEVIÈVE GAILIOT. 131
vre dont l'incartade passée avait été (a cause de tout ce bonheur présent, (ce dont nous lui étions reconnaissants , naïvement et de bonne foi, comme si elle avait agi avec connaissance de cause et en prévision de l'avenir). — Le soir elle s'en retournait à l'étable les mamelles lourdes et pendantes.
» Nous faisions des chapelles et des cabanes avec des branchages desséchés.
» Nous faisions des bouquets et des guirlandes avec des fleurs des champs.
» L'intimité la plus douce, la plus tendre, la plus confiante, régnait entre nous, mais, cependant, une certaine réserve se
mêlait, de la part de Geneviève, à cette intimité,
» Ainsi, je la tutoyais et je n'avais jamais pu obtenir d'elle qu'elle m'appelât autrement que : Monsieur Louis.
» — Pourquoi donc, — lui demandaisje souvent, — pourquoi donc ne point me dire tu, ma Geneviève?...
> — Parceque cela ne se peut pas, — me répondait-elle.
» — Mais, encore une fois, pourquoi?..
— ne suis-je pas ton ami... ton frère?...
» — Bien sûr que oui...
» — Eh bien ?...
» — Dam! monsieur Louis, qu'est-ce que vous voulez que je vous dise?... — Vous savez bien que vous êtes un bourgeois et que, moi, je suis une petite paysanne. . .
> — Mon Dieu, Geneviève, que fait cela ?. . .
» — Cela fait que c'est plus fort que moi et que je ne peux pas vous dire tu comme vous le voulez...
» Cette involontaire obstination de Geneviève me désolait, mais comme au fond j'étais bien certain qu'elle ne m'aimait pas moins que je ue la chérissais moimême, mes chagrins à ce sujet duraient peu.
13/l GENEVIÈVE GALLIOT.
» — Geneviève, — lui disais-je, — voilà de l'argent pour ta mère... comment va-t-elle aujourd'hui, ta mère?...
» — Elle est faible, faible, faible, et il me semble que sa pauvre figure devient plus blanche et plus maigre tous les jours... elle sera bien contente de ce que vous lui envoyez, monsieur Louis...
» Et, comme je voyais bien que tandis que Geneviève me faisait cette réponse son cœur grossissait et que des larmes montaient à ses yeux, je me hâtais d'ajouter pour l'arracher à ses pensées tristes :
» — Je te donnerai, à toi, pour tes étrennes, une belle croix d'oi\ . .
»Le regard de l'enfant devenait radieux.
» — Avec un ruban de velours noir? — me demandait-elle curieusement.
^ — Oui, Geneviève, avec un ruban de velours noir.
» — Et un cœur d'argent?...
»■— Avec un cœur d'or, comme la croix, — répondais-je tout haut, — et, comme le tien... — ajoutais-je tout bas.
» Geneviève bondissait de joie et je m'écriais avec transport :
x> — Je t'aime tant, ma Geneviève, je t'aime tant, vois-tu, que je voudrais pou-
te donner tout ce que je possède et tout ce que je posséderai jamais!...
» — Oh! moi aussi, monsieur Louis... disait-elle vivement.
» Puis elle ajoutait, en baissant les yeux et avec un air de tristesse et de résignation douce et confiante :
• —Mais, c'est que je n'ai rien pour vous. . .
t Un matin, elle était arrivée sur la Thymérale avant moi.
«Quand je la rejoignis, il y avait dans son tendre sourire je ne sais quoi de mystérieux et de satisfait.
GENEVIÈTE GALLIOT. 137
» Elle cachait sa main derrière elle.
» — Je vous apporte quelque chose, — me dit-elle...
» — Quoi donc, ma Geneviève ?
» — Devinez.
* — Un papillon, — une pétrification, — un petit oiseau?...
» — Oh ! vous ne devinez pas bien et j'aime mieux vous montrer tout de suite...
» Elle avança sa main et elle me fit voir un bouquet de primevères des bois.
• C'étaient de petites fleurs d'un jaune pâle.
v — Je les ai cueillies pour vous tout le long du chemin, — ajouta-t-elle, — et j'ai eu bien de la peine à les apporter jusqu'ici, car la chèvre sautait continuellement après moi pour les brouter. .. — Cependant je les ai défendues et les voilà...
» J'embrassai Geneviève, je pris les primevères et je les serrai avec attendrissement contre mon cœur.
* Je l'ai toujours gardé, ce bouquet, ce pauvre petit bouquet de fleurs des bois... — Je ne m'en séparerai jamais...
»I1 est dans une cassette où j'ai serré tout ce que je possède au monde de plus précieux et de plus sacré : — une prière
écrite par Saint-Louis, — une relique de la vraie croix, — une lettre de notre aïeul Henri IVf — - un bracelet de peries avec un portrait de ma mère, — des cheveux de ma sœur, — l'anneau de mariage de Suzanne Galliot et les primevères de ma jeune amie, ma première, ma seule amie, ma chère Geneviève !...
«Cependant nous touchions à la fin d'octobre.
«J'avais cueilli pour Geneviève dans le parc d'Anet des grappes de petits fruits rouges sur un arbre dont j'ignore le nom et je savourais d'avance la joie de ma Geneviève qui ne manquerait point de se faire
un collier et des boucles d'oreilles avec ce corail improvisé.
» Quand j'atteignis les rocher de la Thymérale il n'y avait personne encore.
»Je m'assis sur la mousse et j'attendis.
» Le soleil montait à l'horizon sous une couche de vapeurs grises et froides.
— L'heure habituelle de nos rendez vous était passée et Geneviève n'arrivait pas.
»Je gravis l'éminence, jusqu'à moitié de sa hauteur à peu près, et je regardai du côté du Fresnov.
» Le chemin déroulait ses sinuosités au
GENEVIÈVE GALL10T. lftl
milieu des touffes de verdure rougies et jaunies par l'automne , — un bûcheron passait en chantant et Geneviève n'arrivait pas!...
» Je montai plus haut. — J'atteignis le pied de l'Aiguille du Diable.
» De là je dominais la contrée, — je voyais distinctement le toit de chaume de Suzanne Galliot.
» Un filet de fumée bleuâtre s'élevait au dessus de cette maisonnette et ne tardait pas à se confondre avec les teintes grises du ciel.
» Geneviève ne venait toujours pas. — Dans toute la longueur du sentier on ne
voyait ni sa jupe de laine rayée, ni son bonnet de velours, ni sa chèvre blanche et noire.
iJe descendis du haut des roches et je me mis à marcher rapidement dans la direction du Fresnoy.
d Mais, à peine avais-je fait quelques pas, que je m'arrêtai tout-à-coup.
»Une pensée m'était venue.
» — Si Geneviève allait arriver par un autre chemin, — m'étais-je dit, — que supposerait-elle en ne me trouvant point?. .
»Je revins aussitôt en arrière, et je regagnai la Thymérale.
GENEVIÈVE GALLIUT. U3
» Hélas ! Geneviève n'était pas venue!
» Depuis le jour de notre première rencontre, elle n'avait jamais manqué à ce rendez-vous quotidien.
» — A demain ! — m'avait-elle dit en me quittant la veille.
»Que se passait-il donc? — qu'allait-il arriver ?
» Par instant il me semblait entendre le bruit d'un pas léger qui froissait les feuilles sèches. . .
»Mon cœur bondissait de joie, et je m'écriais :
lhU GENEVIÈVE GALLIOT.
» — -La voici !...
» Ce n'était pas elle !...— Ce n'était personne!... — Le pied d'aucun être vivant n'avait touché, près de moi, le sol aride de la Thymérale.
»Mon imagination, troublée par l'inquiétude, enfantait ces bruits décevants !
«Toute la journée se passa ainsi.
» Cette journée fut horrible pour moi.
■ — Une fièvre brûlante faisait battre mes tempes et mes artères. — La sueur me coulait sur le front : — la raison vacillait dans mon cerveau trop ébranlé.
»La nuit vint. — J'attendais encore.
» J'aurais attendu ainsi jusqu'au lendemain, si je ne m'étais souvenu que mon gouverneur, en ne me voyant pas rentrer, allait s'inquiéter et se mettre à ma recherche avec tous les domestiques du château.
» Or, je tenais par dessus tout à ce que personne ne connût le but de mes excursions. — Je me dirigeai donc vers Anet.
» On me servit à souper, je ne mangeai pas et je donnai pour prétexte de ce manque d'appétit inusité que je me trouvais un peu souffrant.
» Mon visage pâle et mes yeux rougis confirmaient éloquemment mes paroles.
» Aussitôt après le repas je dis à mon
166 ■ GENEVIÈVE GALLTOT.
gouverneur que j'avais besoin de repos, — je montai dans mon appartement et je laissai mes valets de chambre procéder à mon coucher comme d'habitude.
» Mon père se trouvait à Rambouillet avec sa cour, — il n'était par conséquent resté à Anet que les gens nécessaires à mon service et , au bout d'une heure, tout le monde était endormi dans le château, excepté mon gouverneur qui jouait au trictrac avec l'abbé de Florian dans un grand cabinet attenant à mon appartement.
» Il était onze heures du soir.
t Je sautai en bas de mon lit et je cou-
GENEVIÈVE GALLIOT. iUl
rus pousser sans bruit les verroux intérieurs de ma chambre à coucher.
» Je me mis ensuite à m'habiller et jamais toilette ne fut achevée plus rapidement.
» Mon partie tait pris. — Je voulais aller au Fresnoy, afin desavoir ce qui avait empêché Geneviève de venir à la Thymérale.
» Je comptais bien sortir de mon appartement avec assez de précautions pour ne point donner l'éveil, mais, dans le cas contraire, je sentais à merveille que personne n'aurait assez d'autorité sur moi pour me retenir.
» Jamais on ne me voyait faire un acte de puérilité dangereuse ou déraisonnable, — tous les domestiques de la maison de mon père m'affectionnaient beaucoup et me craignaient un peu.
> Enfin je serais mort cent fois, plutôt que de rester davantage dans la dévorante inquiétude où je me trouvais plongé.
» Je vous ai dit que pendant toute la journée le temps avait été sombre et pluvieux.
» Au moment où je rentrais au château la pluie commençait à tomber et , depuis lors, un véritable ouragan s'était déchaîné dans les airs.
» J'entendis de grosses gouttes de pluie, chassées par une bise impétueuse, fouetter mes Titres ébranlées, — j'entendis le vent tourmenter les girouettes et gémir dans les longs corridors.
» Mais, que m'importait cela ?
» J'ouvris la fenêtre de ma chambre à coucher.
» Une des rafïales de la tourmente s'y engouffra aussitôt avec violence, éteignit ma lumière et me plongea dans l'obscurité.
» Je ne m'en préoccupai guère.
» Mon appartement se trouvait au premier étage et il n'était point possible de
se3 précipiter de cette hauteur sans se briser dans la chute.
» Je le savais et je ne l'essayai pas.
» Je descendis en me cramponnant avec les mains, les pieds et les dents aux figures en relief sculptées sur les murailles.
» Cette périlleuse entreprise eut une issue heureuse.
» Mon pied toucha le sol.
» Je bondis comme un daim jusqu'à la petite porte du parc, je l'ouvri* et je m'élançai sur le chemin du Fresnoy.
» La nuit était tellement noire que le
GENEVIÈVE GALEIOT. 151
ciel se confondait avec la terre et qu'aucune lueur, si faible fût-elle, ne permettait de distinguer les objets.
» La tempête grondait avec plus de force que jamais. — Là pluie me fouettait au visage et changeait les ravines en autant de torrents.
» Bien des gens, et des plus hardis, eussent hésité, même en plein jour, à se met' tre en route par un temps pareil.
» Moi, je courais d'une course insensée, — ■ ne m'arrêtant pas pour reprendre haleine, — franchissant les obstacles que je ne voyais point, — guidé enfin et soutenu par la main de Dieu, car un miracle de sa
bonté pouvait seul permettre que j'arrivasse vivant en face de la maisonnette du Fresnoy.
> Je m'arrêtai près du grand marronnier qui en ombrageait le seuil.
» Mon cœur se soulevait impétueusement et il me semblait, à chacune de ses pulsations , qu'il allait briser ma poitrine devenue trop élroite.
» -Des paillettes de feu passaient devant mes regards.
» De vagues bruissements emplissaient mes oreilles.
» J'allais m'évanouir.
GENEVIÈ\E GALLIOT. 153
» II y avait un banc sous le marronnier 9 — je me laissai tomber sur ce
banc.
L'histoire d'une liait.
th.
Le prince de Lamballe interrompit pendant un moment son récit.
— Mon pauvre enfant, — lui dit madame de Créquy, — vous avez commencé
bien jeune à savoir ce que c'était que le chagrin... — je prie le ciel de ne pas vous réserver pour l'avenir une expérience plus pénible encore !
— Chère maman, — demanda le prince, — ne croyez-vous pas, comme moi, que les grandes douleurs doivent précéder ou suivre les grandes joies ?
— Je n'en sais rien, — répondit la marquise, — évidemment la vie humaine est semée de bons et de mauvais jours... — quelquefois toutes les joies se suivent, — quelquefois ce sont tous les chagrins, — la volonté de Dieu en décide, — mais pourquoi cette question, mon enfant?...
— Vous le comprendrez bientôt, bonne mère, — dit M. de Laniballe et il reprit:
— Cet état d'anéantissement dont je vous parlais tout-à-1'heure, ne fut pas de longue durée.
» Les battements de mon cœur s'apaisèrent, les feux follets qui éblouissaient mes yeux s'éteignirent.
» Je regardai la chaumière de Suzanne Galliot.
» Une clarté faible et vacillante brillait derrière les carreaux dépolis de sa petite fenêtre.
«Je nesais comment la vue de cette lu-
rnière ne me plongea pas dans un étonneraient profond.
» Au village, — à cette heure, — dans cette saison, — Geneviève et sa mère auraient dû, depuis longtemps, être couchées et endormies dans l'obscurité.
» Mais, de ce que Geneviève n'était pas venue aux rochers de la Thymérale,il résultait pour moi que tout devait être bouleversé dans l'ordre naturel des choses.
» Je rapportais tout à Geneviève, — je ne pensais qu'à elle et, quant au reste, je ne m'en préoccupais point, je ne m'en apercevais même pas.
» Combien restai-je de temps à regarder
cette pauvre chaumière et cette lueur presqu'indistincte ? — je ne saurais le dire.
>I1 me semble, cependant, que cette contemplation fut longue.
» Je n'osais point m'approcher davantage, mais, (dussé-je rester jusqu'au lendemain matin là où j'étais), j'avais la certitude de voir Geneviève un peu plus tôt un peu plus tard. — Elle me dirait la cause de son absence, — elle m'expliquerait les obstacles insurmontables qui l'avaient retenue, — elle me répéterait que sa tristese, en ne pouvant me rejoindre, avait été aussi vive que la mienne en ne la voyant pas venir. . .
«Elle était là, — j'étais ici, — près
162 GENEVIEVE GAELTOT.
d'elle, — tout pi èsd'elle et je sentais, à cette pensée, que le calme rentrait en moi...
» Il me sembla que je n'avais plus rien à désirer, — plus rien à craindre, et qu'il me suffisait, pour éprouver un bonheur parfait, de me tenir tranquille et de rester là jusqu'au point du jour.
»Je ne sentais pas la pluie, — je n'entendais ni le vent ni l'orage, — mon âme vivait seule et j'avais oublié mon corps.
»Tout--à-coupje tressaillis.
» A dix pas de moi, la porte de la chaumière venait de s'ouvrir, — une vieille femme parut et elle s'avança en dehors.
«De la main gauche elle tenait une lam-
pe qu'elle s'efforçait de protéger avec sa main droite contre le vent et contre la pluie.
» Au bout d'une seconde elle comprit sans doute qu'elle entreprenait là une tâche impossible, car elle rentra, posa sa lampe dans l'intérieur et ressortit en ayant soin de laisser la porte ouverte derrière elle.
» Cette femme était petite et courbée, la clarté qui venait de la chaumière ne me permettait point de distinguer ses traits, — je vis seulement qu'elle était coiffée d'une sorte de mouchoir rouge, tourné autour de sa tête.
» A peine avait-elle fait quelques pas que
le vent détacha ce mouchoir et que ses longs cheveux gris s'éparpillèrent autour d'elle, ce qui lui donna, à mes yeux du moins, un aspect lugubre et sinistre.
» Elle passa à côté de moi, sans me voir, et se dirigea du côté de la petite haie qui entourait le jardin.
v Elle se pencha, elle coupa une branche d'arbuste et elle reprit le chemin de la chaumière.
• Par cette nuit terrible et par cet ouragan qui mugissait dans le ciel, cette vieille femme aux cheveux épars avait toute l'apparence d'une sorcière recueillant des herbes magiques pour en composer ses maléfices.
»Une idée sombre et que je ne pus définir traversa mon esprit.
» J'entrai dans la chaumière à la suite de cette femme.
>Mon lugubre pressentiment ne me trompait point, — la mort était en effet dans la maison de Suzanne Galliot.
»Je cherchai des yeux Geneviève...
— Geneviève que je voulais voir avant tout!...
» Elle était agenouillée au chevet de sa mère agonisante.
» Le vieux curé de Rouvres, debout auprès du lit, administrait à Suzanne le sacrement de l'extrêrae-onciion.
ï Je vins aie mettre à genoux à côté de Geneviève.
» Le regard qu'elle laissa tomber sur moi fut égaré, presqu'indifïérent.
» Ses jeux, ses beaux yeux noyés de pleurs, étaient fixés sans cesse sur le visage de plus en plus livide de sa mère.
» La pauvre enfant s'absorbait dans une contemplation déchirante, dans une désolation suprême en face de cet immense malheur qui venait l'accabler, et qu'elle n'avait jamais prévu.
» Suzanne ne respirait presque plus.
» Ses lèvres entr'ouvertes étaient déjà
pâles, et on voyait cependant à l'expression de ses yeux tournés vers le ciel, que l'âme habitait encore son enveloppe terrestre, et que la mourante s'unissait d'intention aux prières que l'on murmurait autour d'elle.
» Alors le vieux prêtre se mit à réciter à demi-voix les psaumes des agonisants.
»En ce moment, j'avais tout oublié, — tout, même Geneviève, dont les vêtements touchaient presque les miens.
» J'étais absorbé et comme anéanti dans cette grande vision de la mort, ef d'une mort chrétienne, qui réapparaissait pour la première fois.
168 CENEVIÈVE CALLIOT.
» Aussi, quel tableau, ma bonne mère, quel tableau que celui qui frappait à la fois mes yeux et mon âme!...
v Figurez-vous l'intérieur de cette cabane isolée que je vous ai décrite.
> On entendait mugir au dehors l'aquilon qui venait raffaler jusque dans les flammes de l'âtre.
» La porte de bois et le vitrail rustique à petits compartiments garnis de plomb s'agitaient comme si des mains invisibles les eussent secoués depuis le dehors, et l'on eût dit, en même temps, que des voix plaintives imploraient et gémissaient.
» Une villageoise se mourait sur son lit
de .serge rayée, — un prêtre de campagne bénissait son dernier soupir, — une vieille paysanne posait un rameau de buis entre ses mains défaillantes, et deux enfants agenouillés pleuraient et priaient tout bas.
» La lumière douteuse d'une petite lampe de cuivre éclairait cette scène.
» Un léger tressaillement courut soudain dans les r mbres déjà raidis de Suzanne.
» Elle fit un mouvement pour se soulever et pour étendre les mains vers Geneviève...
» Elle essaya de prononcer quelques mots...
» Mais ses lèvres ne purent articuler aucun son ; — elle retomba en arrière ; — sa respiration s'arrêta tout-à-fait...
» Elle était morte !...
r> Alors le vieux prêtre étendit la main sur elle et dit d'une voix solennelle et avec une expression d'autorité surhumaine :
» — Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je vous absous de tout ce que vous avez pu faire de mal ou d'imparfait dans ce monde!... — Partez, âme chrétienne !... allez rejoindre votre Créateur!...
» Il me sembla qu'en effet je voyais l'âme s'envoler et que les cieux s'ouvraient devant moi.
» Je ne pus contenir mon émotion et mon religieux enthousiasme, et je m'écriai :
v — Amen !
» Le curé de Rouvres ne m'avait pas encore aperçu.
» En entendant une voix d'homme dans cette chaumière où, croyait-il, il n'y avait que des femmes, il tressaillit et se retourna.
» Il me reconnut aussitôt et me dit avec étonneraent :
» — Quoi, monseigneur !... c'est vous!..: » — Oui, mon bon monsieur, — lui
répondis-je, — c'est moi, et j'ai une grâce à vous demander. . .
» — Parlez, monseigneur, — dit-il.
» — Vous voyez cette pauvre enfant, — continuais-je, — la fille de cette morte qui est au ciel... Geneviève... Geneviève Galliot... — Prenez-la chez vous, je vous en prie, monsieur le curé! — Je vous paierai ]a pension de Geneviève... Mais, prenez-la,., emmenez-la!... vous l'emmènerez tout-à-1'heure, n'est-ce pas, afin qu'elle ne couche pas seule ici?...
» Geneviève, en entendant dire que sa mère était morte, s'était jetée à corps perdu sur le lit et elle étreignait dans ses
deux bras le cadavre de Suzanne en criant à travers ses sanglots qu'elle allait réchauffer et ranimer sa mère!...
» C'était un spectacle déchirant.
» Le curé de Rouvres, qui est aujourd'hui prieur d'Anet, a toujours été l'homme le meilleur et le plus charitable qu'il y ait au monde, et cela avec une simplicité parfaite et sans la moindre ostentation.
» — Ce que vous me demandez, monseigneur, — me dit-il, — je le ferai de grand cœur et je le ferai pour rien. — Oui, j'accepte la charge d'élever cette pauvre orpheline et je vous remercie de m'avoir suggéré cette pensée, qui peut-être ne me
serait pas venue sans vous ; mais la Providence a ses volontés cachées, ses intentions secrètes qui nous dirigent à notre insu ; je n'en avais jamais douté, monseigneur, et j'en doute bien moins encore en voyant comment la main du bon Dieu vous a amené ici, tout juste pour me recommander Geneviève, au moment de la mort de sa mère et à côté des reliques de cette sainte femme, car son âme est devant le bon Dieu et c'était un ange de vertu !...
» Malgré la douleur que je ressentais, je fus frappé de la réponse du vieux prêtre comme d'une chose belle et grande.
» Il me sembla que cet homme , m'attribuant la plus grande partie du mérite
GENEVIÈVE GALLIOI. 175
de l'action charitable qu'il allait faire et m'en remerciant si simplement, était bien l'auguste et véritable représentant de la vertu évangélique.
p Je balbutiai quelques paroles d'actions de grâces, puis je me tournai vers Geneviève.
» Elle était toujours étendue, immobile et presqu'anéantie, sur le corps de sa mère.
»-— Mon enfant, — lui dis-je, — d'un accent presque paternel, — vous avez entendu que monsieur le curé de Rouvres veut bien se charger de vous et vous emmener dans sa maison... — Vous allez l'accompagner, n'est-ce pas?..
176 GENEVIÈVE (iALLIOT.
» Geneviève, en entendant ma voix, avait relevé la tête.
» — Je ferai ce que vous voudrez... — murmura-t-elle.
» — Alors, — dit le prêtre , — venez , ma chère fille.
» Geneviève dénoua lentement ses bras qui avaient enlacé le cadavre, — elle se leva et vint à nous.
» Elle était très -pâle, — ses longs cheveux blonds ruisselaient de chaque côté de son visage, — ses jeux brillaient d'un éclat fiévreux.
» Elle semblait marcher d'une façon ma-
ri
GEDEV1ÈVE GALLIOT. 177
chinale et sans avoir la conscience distincte de ce qu'elle faisait.
» Le curé lui prit la main et l'emmena du côté de la porte.
» Elle le suivit docilement d'abord, mais, au moment de franchir le seuil , elle s'arrêta et se retourna.
» Ses lèvres décolorées tremblaient , — sa poitrine se soulevait avec violence, — un tressaillement convulsif secouait tout son corps.
» Cette effrayante agitation dura à peu près une minuto, ensuite Geneviève quittant la main du prêtre s'élança de nouveau vers le lit, couvrit de baisers dévo-
rants le visage livide et les lèvres glacées de Suzanne, puis revint à moi, se jeta dans mes bras et éclata sur ma poitrine en sanglots et en un déluge de larmes.
» En ce moment un pas rapide retentit auprès de la chaumière et un jeune paysan entra en se décoiffant respectueusement de son bonnet de coton bariolé.
» ïl venait chercher le curé de Rouvres.
» Le vieux prêtre n'en avait point fini avec la mort cette nuit-là. — Une autre agonie réclamait le secours de son saint ministère.
GENEVIÈLE GALLIOT. 179
» L'excellent curé ne se fit point attendre.
» Il sortit en recommandant à la vieille villageoise d'amener Geneviève le plus tôt possible au presbytère de Rouvres.
L'histoire d'une nuit.
(suite.)
» La pauvre enfant avait été un peu soulagée et un peu calmée par les larmes si abondantes qu'elle venait de répandre.
» Elle aurait voulu demeurer auprès du corps de sa mère.
» — Monsieur.Louis, — me dit-elle d'une voix suppliante, — voulez-vous permettre que je reste ici?..
» — Chère Geneviève, — répondis -je , — tu sais bien que c'est impossible...
x> — Pourquoi ?. . .
» — Qui te nourrirait?... — Qui prendrait soin te toi?..
» — C'est vrai !.. et, cependant , m'en aller quand elle est encore là. ...
» Et Geneviève désignait la couche funèbre sur laquelle reposait Suzanne. - — Son cœur se gonflait de nouveau , la crise de désespoir nerveux allait recommencer.
» Je compris que de pareilles émotions tuaient la pauvre enfant et que ces émotions subsisteraient tant que Geneviève n'aurait pas quitté la chaumière.
» Je dis à la vieille femme de l'emmener.
»— Non!.. Non!.. — s'écria l'enfant, — je ne veux pas sortir!..
» — Geneviève... ma Geneviève... — murmurai-je, — je t'en supplie...
» — Non!., non!.. — répétait-elle.
» — Au nom du ciel...
» — Je ne veux pas !. . .
» Je compris que les prières n'obtien-
draient rien dans la disposition de corps et d'esprit où se trouvait la chère petite..
» Je pris un ton d'une gravité ferme et je dis :
» — Je le veux !
» C'était la première fois que Geneviève m'entendait parler ainsi, — elle en resta saisie. — Toute velléité de résistance s'éteignit en elle et elle obéit à l'instant même.
» D'où me venait cette autorité subite? — Où avais-jepris la force décommandera Geneviève? — C'est qu'il était survenu dans mon âme une révolution complète, — je me trouvais chargé de ma jeune com-
pagne. — J'étais devenu subitement un homme, un être puissant par la volonté , et je puis assurer qu'à partir de ce momentlà., je n'ai pas eu, depuis l'âge de quatorze ans, une seule pensée d'enfance.
» Quand je me trouvai seul dans la chaumière avec celle qui n'était plus, mes regards furent attirés par le berceau qui servait à Geneviève lorsqu'elle était tout-a-fail petite et qui se trouvait à côté du lit de sa mère.
» Je m'approchai de ce berceau et je vis qu'il contenait tous les présents enfantins que j'avais faits à Geneviève et qu'elle avait pris l'habitude d'y arranger chaque soir avec un ordre parfait.
» Cette vue me mit dans les yeux des larmes d'attendrissement.
» Pardonnez - moi , chère maman , la puérilité de ces observations , mais vous savez combien les moindres détails deviennent précieux quand ils se rapportent à ceux qu'on aime parfaitement. ..
» — Oui, mon enfant, — répondit madame de Gréquy, — je le sais et je l'ai éprouvé plus d'une fois, dans le cours de ma longue vie...
> — Vous, chère maman, — poursuivit monsieur de Lamballe, — vous, âme d'élite, vous, cœur généreux, vous devez avoir au plus haut point le culte des souvenirs...
GENEVIÈVE CALLIOT. 189
x» — Mon enfant, — interrompit la marquise, — continuez-moi votre récit et ne venez pas me distraire de vos peines par la pensée de mes propres afflictions !
Le prince continua :
— Je voulus aller me mettre à genoux et en prières auprès du corps de Suzanne, mais il me sembla que j'avais à remplir, avant toute chose, une autre sorte d'obligation, plus urgente encore et plus sacrée.
>Je m'approchai de cette femme endormie d'un sommeil éternel, — de cette femme dont la chair était inanimée , la figure morte, le cœur inerte et les entrail-
les muettes et je lui dis, tout haut et comme si elle avait pu m'entendre :
» — Oh! soyez en paix! j'aime votre fille, — je l'aime, votre enfant!... — je la respecterai, je l'aimerai comme on aime les anges du ciel avec qui votre esprit veillera sur nous deux!... — Je l'épouserai! (ajoutais-je avec l'accent d'une voix si profonde et si mâle que j'en fus surpris moi-même et que ma propre voix me fit tressaillir comme si j'avais entendu parler un autre que moi. ) — J'épouserai Geneviève, Geneviève Galliot, votre dllei... je le jure sur la sainte image du Christ que je fais toucher à vos lèvres !...
» Je pris sur la poitrine de la morte le
crucifix grossier que le curé de Rouvres y avait placé et je l'appuyai en effet contre ses lèvres.
» Je sentis alors mon cœur inondé par un attendrissement si grand, dominé par un tel respect que, malgré moi, mes larmes coulèrent
» Je m'agenouillai au bord de la couche mortuaire, — je pris la main rude et gercée de la défunte et, sur cette main, j'appliquai respectueusement un baiser filial.
s Pauvre paysanne humble et ignorée, pauvre Suzanne, veuve Galliot, je vous ai tenu cette parole donnée, — je vous ai tenu ce serment solennel et le nom du mari
de votre fille est Louis de Bourbon, prince de Lamballe!...
Monsieur de Lamballe s'interrompit.
La marquise écoutait toujours, — en silence et les yeux baissés.
— Chère maman, — fit le prince au bout d'un instant, — ce que je viens de vous dire là, vous étonne profondément, n'est-ce pas ?.
— Mon enfant — répondit madame de Créquy, — ce que vous venez de me dire m'afflige, mais ne m'étonne point...
— Gomment? — demanda le jeune prince.
— Croyez-vous donc — continua la marquise — que je n aie pas vu et deviné depuis longtemps que votre affection enfantine pour Geneviève Galliot allait se changer bientôt en un ardent amour de jeune homme?...
— Sans doute... — murmura le prince,
— Croyez- vous donc — reprit madame de Créquy — que je n'aie pas reconnu dans Geneviève Galliot l'original de ce portrait de Greuze qui ma été donné par le duc votre père?...
— Eh bien? — - demanda monsieur de Lamballe.
1% r.Ol-YIHYE GALLIOT.
— Eh bien , — ajouta la marquise avec une dignité remplie tout à la fois de douceur et de noblesse, — croyez- vous donc que j'aie pu supposer un seul instant que vous alliez me prendre, moi la vieille amie de votre père, moi la marquise de Créquy, pour confidente d'une séduction? — non, mon enfant, il est impossible que vous ayez cru cela !...
— Vous avez raison, chère maman, — répondit le prince, — raison, comme toujours !...
Il y eut de nouveau un instant de silence, puis monsieur de Lamballe reprit :
: — Mais, pourquoi vous affliger de ce que vous venez d'apprendre ?
GENEVIÈVE GALUOT. 105
— Pourquoi? — répéta la marquise.
— Oui.
— Pour des raisons nombreuses et graves que je vous dirai plus tard et pour une, sourtout, que je vais vous dire tout de suite...
— Laquelle, chère maman?..
— Celle-ci : Louis, mon enfant, vous n'êtes pas heureux !
Le prince hésita avant de répondre.
La marquise reprit :
— Vous n'êtes pas heureux et, si vous voulez être franc, vous en conviendrez avec moi.
Après une nouvelle hésitation le prince murmura :
— C'est vrai.
— J'en étais sûre, — fit madame de Créquy, ■ — et un mensonge de vous ne m'aurait pas trompée... — maintenant, mon pauvre enfant, continuez, je vous en prie. . .
— Je passai toute la nuit dans la chaumière du Fresnoy, — dit monsieur de Lamballe, — tantôt priant, tantôt me laissant aller malgré moi à une sorte de somnolence douloureuse et inquiète...
» Pendant les longues heures de cette nuit, — dans cette maison isolée, — au-
près de ce cadavre, — je n'eus pas, je vous l'assure, une seule de ces terreurs superstitieuses qui viennent assaillir l'enfance.
» C'est que ce corps inanimé sur lequel je veillais était celui de Suzanne Galliot, — une amie, — une mère !..
» Le matin arriva.
»Avec lui commencèrent les apprêts funèbres.
» Ce furent d'abord des femmes qui enveloppèrent le corps dans un grand drap de toile blanche et qui attachèrent ce linceul.
» Puis on apporta une bière de bois blanc dans laquelle fut couché ce pauvre corps.
»À mesure qu'on enfonçait, un à un, les clous de cette bière, il me semblait sentir mon cœur bondir et se déchirer sous les coups du marteau,.
» Enfin le curé de Rouvres revint.
»Il ne s'attendait guère à me retrouver encore là, et je vis clairement qu'il ne savait à quel motif attribuer une dévotion si grande chez un enfant si jeune.
«Je lui demandai des nouvelles de ma chère Geneviève.
t» II me répondit qu'elle avait passé tout le reste de la nuit à pleurer et à se désespérer, mais, vers l'aube du jour, la fatigue avait fini par la plonger dans un sommeil lourd et profond.
> Je fus bien aise de savoir que la pauvre petite dormait et ma liberté d'esprit en devint plus grande.
»Dans le lointain, les cloches de l'église de Rouvres tintaient l'enterrement.
»Le modeste convoi sortit de la chaumière.
» Il ne se composait d'abord que de cinq ou six pprsonne.s tout au plus ; mais, che-
min faisant, des paysans en assez grand nombre se joignirent au cortège.
» Ce fut une joie pour moi de penser que Suzanne marchait vers sa dernière demeure entourée de gens qui l'avaient connue, qui l'avaient aimée et qui parlaient de ses vertus.
»Je vous ai déjà dit, ma bonne mère, qu'il m'était arrivé bien souvent de suivre à l'église et jusqu'au cimetière le convoi de villageois qui m'étaient inconnus.
» Personne ne songea donc à s'étonner de ma présence, d'autant plus que, comme de coutume, je marchais le dernier et lu tête baissée.
» Il y avait loin d<i Fresnoy à Rouvres, et ce jour-là le trajet semblait d'autant plus long que les chemins avaient été défoncés par l'effrayant orage de la nuit précédente.
» Nous arrivâmes, cependant.
» Il y avait beaucoup de monde dans l'église. — Les cérémonies religieuses s'accomplirent, ensuite on porta le cercueil dans le cimetière.
v La fosse était prête. — Quelques minutes s'écoulèrent encore, puis les premières pelletées de terre commencèrent à tomber sur la bière qu'elles cachèrent à demi.
» Je me jetai à genoux, — je me prosternai sur le sol.
» Jamais, oh ! non, jamais, plus ardente prière ne fut prononcée sur une tombe!..
» Quand tout fut fini, quand un petit monticule s'éleva sur la place où la sépulture avait été creusée, le vieux prêtre prononça quelques paroles bien simples et bien dignes.
»En peu de mots il fit le juste éloge de celle qui venait de quitter ce monde, et il dit que sa mort avait été calme parce que sa vie avait été pure.
«Tous les fronts s'inclinèrent tandis qu'il parlait ainsi, et je vis des mains rudes essuyer des larmes furtives.
» Gomme j'aurais embrassé de grand cœur ces bons paysans qui avaient su comprendre, qui savaient regretter Suzanne.
• Cependant tout le monde s'était dispersé et le curé de Rouvres se dépouillait des ornements sacerdotaux dans la sacristie de son église.
» J'allai le rejoindre.
» Je désirais revoir Geneviève, — il me semblait qu'un mot de moi serait puissant, sinon pour effacer, du moins pour calmer sa douleur.
» — Monsieur le curé, — dis-je au vieux prêtre, — je voudrais causer pendant un
20Û GENEVIÈVE GÀLLIOT.
instant avec vous; — voulez- vous me permettre de vous accompagner?...
— Venez, monseigneur, — me répondit-il. »
Le curé de Rouvres
— Le curé de Rouvres me conduisit au presbytère, — continua le prince de Lamballe.
» Ge presbytère touchait à l'église.
» C'était une gracieuse petite maison, bien bâtie et presque coquette, abritée par des massifs de grands arbres, qui la couvraient de verdure et d'ombre.
x» Au-devant s'étendait un quinconce de tilleuls, sous lesquels le vieux prêtre venait chaque après-midi réciter son bréviaire, pendant les chaleurs de l'été.
» Derrière la maison se trouvait un petit potager rempli de légumes, d'arbres fruitiers et de belles fleurs qui, le plus souvent, ne quittaient leurs plates-bandes que pour aller orner l'autel de la Vierge.
» Au-dessus de la porte d'entrée, en guise d'écusson seigneurial , une croix sculp-
tée dans la pierre semblait dire à tout venant :
» — Ici est la maison de Dieu. • — Eîitrez, vous serez bien reçus.
»Du premier coup d'œil je remarquai tout ces détails.
» Rien de ce qui concernait le presbytère ne m'était indifférent, maintenant que Geneviève allait l'habiter.
» Nous fûmes accueillis par une femme âgée, de l'extérieur le plus respectable.
«C'était la sœur du curé de Rouvres, — le vieux prêtre n'était pas riche et sa sœur vaquait à tous les soins de son humble mé-
nage.
x> II lui demanda, en entrant, comme s'il eût deviné ce qui m'occupait si vivement:
» — Gomment va la petite Geneviève ?. . .
» — Elle dort toujours, — répondit la sœur.
» — Tant mieux ! — fit le prêtre, — puisqu'elle dort elle ne souffre pas...
» — Vous vous trompez, mon frère!...
» — Gomment, je me trompe?
» — Oui, — la fatigue et le chagrin ont à la vérité endormi le corps de la pauvre enfant, mais non pas son âme, ■ — ses yeux sonrfrrmés, mais de longs soupirs s'exha-
lent de sa poitrine et de grosses larmet» s'échappent de ses paupières closes,..
v — Trop de cœur ! — s'écria le curé, — la chère petite ne sera pas heureuse en ce monde !...
» J'aurais voulu m'écrier :
» — ! Son cœur lui servira pour m'aimer, et cet amour fera son bonheur ! — mais je n'osai pas.
» — Voulez-vous me suivre, monseigneur?... — ajouta le prêtre.
» Il me fit monter à sa suite au premier étage de la maison et nous entrâmes dans une grande pièce qui était tout à la fois
sa chambre à coucher, son cabinet de travail et sa bibliothèque.
» Tout-à-1'entour, de compactes in-folios et de petits in-dix-huit, rangés symétriquement sur des tablettes de bois, exhalaient une senteur de parchemin.
» Une statuette de la sain te -Vierge, en pierre grossièrement sculptée, un crucifix et deux vases de grès, remplis de belles fleurs, formaient les seuls ornements de cette pièce,
»Un lit, une table en bois noir et quelques chaises foncées de paille en composaient le mobilier.
» Le curé m'avança une des chaises, en prit une autre pour lui-même et me dit :
» — Vous avez désiré me parler, monseigneur, — j'attends et j'écoute.
» Je ne sais pas mentir, — je ne sais pas même altérer la vérité de cette façon qu'on est convenu d'appeler innocente, — bien à tort selon moi.
» Aussi mon embarras futgrand, enface de la question si nette et si précise du prêtre.
«Ma réponse ne pouvait être franche, — j'allais entrer dans des détours et dans des voies tortueuses, aussi je répondis avec
un involontaire tremblement dans la voix:
21ft GENEVIÈVE GALL10T.
» — Vous avez bien voulu, monsieur le curé, vous charger de Geneviève Galliot...
» — Oui, monseigneur, et j'ai déjà eu l'honneur dé vous remercier ainsi que je le devais, de m'avoir suggéré la pensée d'en agir ainsi.
» — Permettez-moi, monsieur le curé, de vous dire quelles sont mes intentions à l'égard de Geneviève.
» — Vos intentions?. .. monseigneur!...
— répéta le prêtre avec étonnement.
» — Oui, — je pense à son avenir, et c'est de cet avenir que je veux vous parler...
» — Vous vous intéressez donc beau* coupa elle, monseigneur?...
t> — D'une façon toute particulière.
» — Je l'ignorais, — répondit le curé.
» — C'est bien simple... — ajoutai-je vivement,- — le père de Geneviève a péri au service de ma famille de la façon la plus malheureuse, — la pauvre petite a été la compagne de mes jeux, — j'aimais sa mère d'une afFectionpresque filiale, et, d'ailleurs,je ne suis que l'interprète des volontés de mon père dans ce que je vais vous dire...
» Tandis que je prononçais ce dernier
mensonge, le rouge de la honte me monta violemment au visage.
» Mais le bon prêtre avait trop de simplicité dans l'âme pour s'apercevoir de ma confusion et pour se douter que je cherchais à le tromper et, de plus, qui pouvait soupçonner un enfant de mon âge d'un attachement qui n'avait rien d'enfantin?
» — J'attends que monseigneur s'explique, — me dit-il.
» Je poursuivis :
» — Geneviève est pauvre, — sa mère n'avait rien et, dans l'ordre naturel des choses, la misère attend cette pauvre enfant...
GENEVÈVE GALLIOT. 217
» — Le travail sait toujours éloigner la misère, — répondit le curé.
» — Sans doute, mais j e ne veux pas que Geneviève travaille.
» — Que voulez-vous donc, alors?
» — Je veux la faire riche, — je veux, quand elle aura seize ans, lui donner une dot et lui trouver un bon mari...
» Le vieux prêtre s'inclina en signe d'assentiment.
» 11 me sembla que les paroles que je venais de prononcer me brûlaient les lèvres.
» Je venais, moi, Louis de Lamballe, je
venais de parler de Geneviève Galliot comme si j'acceptais l'idée de la jeter entre les bras d'un autre !... — c'était à n'y pas croire !..
» Je me tus, épouvanté de ce que j'avais dit.
» Au bout de quelques secondes le curé de Rouvres rompit le silence.
v — Monseigneur, — me dit-il, — si Dieu
me laisse vivre assez longtemps pour cela, je
marierai Geneviève quand le jour en sera venu, mais vous ne m'avez pas expliqué
ce que vous attendiez de moi jusque-là.
» Il fallait acbever ce que j'avais commencé,— je m'armai de courage et je continuai :
ï — La naissance de Geneviève est obscure, mais honorable , — la dot que je lui donnerai sera suffisante pour qu'il lui soit permis d'aspirer à plus haut qu'elle, — il faut donc que l'éducation qu'elle recevra ne puisse être un obstacle aux destinées que le ciel lui garde peut-être...
» — Soit ! — répondit le vieux prêtre,— le mai i de Geneviève, — quand bien même il serait gentilhomme, — quand bieu même il lui mettrait au front une couronne de comtesse, — n'aura point,je vous l'assure à rougir de sa femme. — Mais en vérité je ne sais pas, monseigneur, si vous travaillez au bonheur de la pau vre enfant !...
»-~ Pourquoi donc? — demandai-je
220||p;'?g5fë£?; GENEVIÈVE GALLIOT.
— avec un serrement de cœur, car il me semblait que j'allais entendre une funeste prophétie.
» — Dieu avait fait naître Geneviève dans une classe humble et laborieuse, — continua lecuré de Rouvres, — peu de besoins et peu de désirs, voilà quel devait être son sort. — Plus la vie est simple et plus le honneur est facile, je vous le dis du haut de l'expérience de mes quatre-vingts ans ! — L'éducation, — celle du moins que vous souhaitez pour elle, — donnera à Geneviève des besoins factices des désirs agrandis et, j'en ai peur, d'inévitables chagrins. — Mais, après tout, je puis me tromper et votre volonté sera faite, monseigneur...
» En ce moment la sœur du curé en-
tra dans la pièce où nous nous trouvions.
» Elle venait dire à son frère que Geneviève était réveillée et qu'ayant appris ma présence au presbytère elle avait voulu se lever afin que je ne m'éloignasse point sans l'avoir vue.
» Nous descendîmes aussitôt.
» Geneviève nous attendait dans le jardin.
* Dès qu'elle m'aperçut elle courut à moi avec son effusion et sa tendresse habituelles.
» Geneviève avait à peine huit ans. —
Rien au monde n'était plus pur et plus innocent que ses caresses fraternelles et cependant, pour la première fois, ces caresses me troublèrent profondément et produisirent en moi une vive et indéfinissable émotion.
«C'est que, depuis la scène de la nuit précédente, — depuis ce serment que j'avais fait à Suzanne morte de devenir le mari de sa fille, — je ne pouvais plus considérer Geneviève comme une sœur, mais comme une fiancée.
» La pauvre enfant n'avait pas encore revêtu des vêtements de deuil.
» Elle portait son costume de tous les jours, — • son caraco de futaine brune, —
GENEVIÈVE GALLIOX. 223
sa jupe de laine blanche et nuire, — son petit bonnet de velours.
»Sa pâleur faisait mai à voir ; — ses joues étaient marbrées de teintes violettes, — ses yeux rougis et gonflés s'entouraient d'un cercle bleuâtre et cependant elle était adorable ainsi.
»On eût dit que la douloureuse expression de son visage l'embellissait encore.
» Elle savait qui j'étais, — elle ne s'en étonnait point et ne s'en réjouissait pas davantage, — elle n'avait jamais ignoré que j'étais un bourgeois (ainsi qu'elle disait elle-même) et le nom de Lamballe et la
22h GENEVIÈVE GALLIOT.
qualité de prince ne lui paraissaient rien de plus.
»Je me dégageai doucement de son étreinte et je lui dis :
» — Un grand malheur, un malheur irréparable t'a frappée , ma Geneviève , mais songe que ta mère est là haut et que ton désespoir, si tu ne le modérais pas, troublerait la joie dont elle jouit !
»Ces mots semblèrent produire une vive impression sur l'enfant.
» Ses larmes se séchèrent peu à peu et elle balbutia :
» — Comme vous êtes bon... monsieur
Louis!... sans tous, que serais-je devenue?...
» Je ne répondis pas à ces tristes paroles et j'ajoutai :
» — Monsieur le curé de Rouvres veut bien te garder auprès de lui et se charger entièrement de toi... — J'espère, ma Geneviève, que tu le satisferas en toute chose. . .
» — Je tâcherai...— murmura l'enfant
»Puis elle ajouta :
» — Mais vous, monsieur Louis, est-ce que je ne vous verrai plus?...
» — Si, certainement, tu me verra* encore.
» — Comme autrefois?...
» — Pas aussi souvent, ma Geneviève.
» — Pourquoi donc? vous m'aimez toujours, n'est-ce pas?...
» — Et de toute mon âme ! — m'écriaije, — mais, ici, tes occupations seront nombreuses et mes visites te distrairaient si elles étaient trop fréquentes...
» — Allons, — répondit Geneviève tristement, — il en sera comme vous voudrez, monsieur Louis... je ne me plaindrai jamais, seulement je mourrais de chagrin si vous alliez ne pas revenir..
» Elle secoua la tête comme pour chasser cette pensée et elle ajouta :
> — Dites-moi, monsieur Louis, quevat-il arriver de cette pauvre maison où je suis née et où... où elle est morte?...
» — Cette maison est à toi, ma Geneviève... — la porte en sera fermée et personne n'y mettra les pieds jusqu'à ce que tu y retournes...
» Un regard céleste de l'enfant me récompensa de ce que je venais de dire.
» — Et, — continua-t-elle, — ne pourrais-je avoir mon petit berceau dans lequel j'ai rangé tout ce que vous m'avez donné, monsieur Louis ?. . .
» — Il sera ici dans une heure.
» — H y a aussi ma chèvre, — poursui-
vit Geneviève, — qui donc en prendra soin, maintenant que je ne suis plus là?...
» — Je vais te faire amener ta chèvre, Geneviève, et tu la soigneras toi-même, comme autrefois.
» Les lèvres de l'enfant s'entr'ouvrirent dans un pâle sourire.
» — Merci ! — murmura-t-elle.
» Quelques paroles furent encore échangées, — puis je pris congé du curé de Rouvres, — je serrai la main de Geneviève que je n'osais plus embrasser et je m'éloignai du presbytère.
Le curé de Rouvres.