SUITE
» Je pris cette enveloppe et je parcourus précipitamment la lettre qu'elle contenait.
» Je ne me souviens pas des expressions
de cette lettre, mais en voici le sens littéral : — Le duc d'Orléans, dans les termes de la plus bienveillante affection , me témoignait tous les regrets qu'il éprouvait de voir qu'un nuage passager s'était interposé entre nous. — Il venait de trouver une occasion de m'être agréable et il la saisissait avec empressement, espérant me faire ainsi revenir sur des préventions aussi injustes que désolantes. — Le hasard lui avait appris ma profonde tendresse pour une jeune paysanne — un ange ! — disaitil, — qui s'appelait Geneviève Galliot, — ii n'ignorait ni ce que j'avais fait déjà pour cette jeune fille, ni mes projets à son égard. — Il savait que le curé de Rouvres avait refusé de prêter les mains à un mariage
secret, — il savait que je ne pouvais plus voir Geneviève et que la maladie qui avait failli me tuer provenait du chagrin de cette séparation. — Il ajoutait que si je voulais bien le venir voir au Palais - Royal , il se faisait fort de mettre un terme à mes soucis et à mes chagrins d'une façon qui me satisferait entièrement. — Il terminait, enfin, par de nouvelles et véhémentes protestations d'attachement.
» Je dis à l'envoyé de mon beau - frère qu'il me fallait le temps de réfléchir avant de répondre à la lettre qu'il venait de m'apporter, mais que cette réponse ne se ferait pas attendre.
» Une fois seul, je m'enfonçai en effet
dans une méditation sérieuse et profonde.
» Mon irrésolution était extrême.
» D'une part, un rapprochement avec le duc d'Orléans ne me plaisait guère et il me répugnait de voir ce prince , le héros cynique de tant d'orgies crapuleuses , de tant de bacchanales inouïes, s'entremettre dans mes chastes amours.
» Je me disais cela et je me décidais presque à repousser des offres qui , sous leur bienveillance apparente, pouvaient cacher un piège.
* Mais , d'un autre côté , si je n'agissais pas sans retard Geneviève était perdue
pour moi. —Il fallait donc, atout prix, en obtenir la possession immédiate. — Or, le duc d'Orléans pouvait être disposé sérieusement et de bonne foi à me venir en aide et dans tous les cas il lui était impossible, quoi qu'il fît, d'empirer la situation des choses. — D'ailleurs, un amant désespéré est comme un nageur qui se noyé, il se raccroche à tout ce qui (à tort ou à raison) peut lui paraître une planche de salut.
» Je résolus de tenter la fortune.
» En conséquence je répondis au prince que je me rendrais au Palais-Royal aussitôt que le rétablissement de ma santé me le permettrait.
» Cela ne tarda pas.
t<î88 GENEVIÈVE GALLIOT.
» Je m'étais repris à une espérance ; — ma vie avait un but ; — les forces me revinrent rapidement.
» Au bout de quelques jours j'arrivais à Paris et je me faisais conduire au Palais- Royal.
j> Le duc d'Orléans me reçut avec une tendresse si expansive que j'en fus touché, je l'avoue, et que je me demandai si mes préventions à son endroit n'étaient pas complètement injustes ou, tout au moins, exagérées.
» Il ne me fit point languir, et sachant combien je devais avoir hâte de lui voir aborder le sujet à propos duquel il m'avait écrit, il me parla de Geneviève et
il le fit dans les termes d'une délicatesse infinie.
» Il me dit que je devais m'estimer heureux d'avoir rencontré sur le chemin de ma vie le plus précieux des biens de ce monde, — le diamant sans tache et presque introuvable, — l'amour d'une femme comme Geneviève.
» I! blâma énergiquement le rigorisme outré du vieux curé de Rouvres, il déclama contre les préjugés du vulgaire et l'inégalité des conditions sociales et il termina en m' offrant de faire consacrer mon mariage dans ia chapelle du Palais-Royal par son aumônier l'abbé Maguire.
s Cette proposition me combla d'une
joie si vive que je me jetai dans les bras de mon beau -frère et que je l'embrassai en le remerciant et en lui demandant pardon d'avoir douté jusqu'alors des véritables sentiments qui l'animaient à mon égard.
j> — Voulez - vous me prouver , — me dit-il, — que vous êtes entièrement revenu sur mon compte et que vous m'avez rendu toute cette affection que je souhaite vous inspirer ..
» — Oui,je le veux... — répondis -je, — et de grand cœur !...
» — Eh bien , accordez - moi la faveur d'être l'un des témoins de votre ma-
riage. . . .
» — Si vous ne me l'eussiez proposé , je vous l'aurais offert moi-même.
» — Merci ! mille fois merci ! — - s'écriat-il, — je ne saurais vous dire combien vous me rendez heureux !..
» Je m'absorbai pendant un instant dans le radieux délire qui s'emparait de moi, puis une pensée soudaine me vint et je dis :
» — Il y a un obstacle.
» — Lequel ?
» — Geneviève est à peu près prisonnière au presbytère de Rouvres.... Je ne puis ni la voir, ni lui parler...
292 GENEVIÈVE CALLIOT.
» — N'est - ce que cela ? — Vous vous tourmentez pour bien peu de chose !..
» — Mais, enfin, comment faire?..
» — Ceci me regarde. — Ne vous inquiétez de rien , —j'agirai pour vous et avec vous... — Mettez-vous l'esprit en rep0S) — dans huit jours, au plus tard, vous serez le tranquille et légitime possesseur de votre charmante bien-aimée...
» — Vous me répondez de tout ?
» — De tout, absolument.
» — Dois-je tenter une démarche ?..
» — Non , — du moins jusqu'à nouvel ordre. — Retournez au château d'Anet où
celui de mes gens que je vous ai déjà envoyé vous tiendra au courant de mes démarches et de leur résultat.
» — Je me tais, car des paroles seraient insuffisantes pour vous témoigner ma reconnaissance. . .
* — Vous ne m'en devez pas.... — Le bonheur de vous être utile est le seul auquel j'aspire.
» — Un mot encore, je vous prie...
» — Dites.
» — Gomment avez - vous appris mon amour pour Geneviève , amour que je
croyais inconnu au monde entier?
294 GENEVIÈVE C.ALLIOT.
» Il me sembla voir une légère nuance d'embarras sur le visage de mon beau* frère.
«Cependant il me répondit au bout d'une minute et d'un air de franchise :
» — Ne m'interrogez point à ce sujet, je vous en prie, — je serais obligé, pour vous répondre, de révéler un secret qui n'est pas le mien...
» Je n'insistai point, mais je m'étonnai, malgré moi, de la réponse du duc d'Orléans.
» L'entretien ne se prolongea pas plus longtemps.
>Le duc nie serra les mains et me dit :
» — A bientôt ! — et je repris la route d'Anet.
• Quatre jours se passèrent sans que j'entendisse parler de rien,ni de personne.
» Enfin le cinquième jour, dans la matinée, Champagne me prévint que Tinconnu — (c'est ainsi qu'il désignait l'émissaire du Palais-Royal) — était au château et demandait à me voir.
»Je le fis introduire sur-le-champ.
» — Qu'avez-vous à m'apprendre? — lui demandai -je.
> — Monseigneur, — me dit-il, — c'est pour ce soir.
> — Quoi?
» — L'enlèvement.
»Ce mot me fit tressaillir.
» J'éprouvai je ne sais quelle épouvante en songeant que j'allais préluder par un enlèvement à l'action si &ainte et si solennelle du mariage.
»Ce n'était pas ainsi que j'avais rêvé mon union avec ma douce et chaste Geneviève.
» Mais il n'y avait point à reculer et je repris :
» — Que dois-je faire?
» — Il faut, — répondit l'inconnu, — il faut que monseigneur veuille bien écrire à mademoiselle Galliot pour la prévenir que ce soir, à neuf heures, monsieur le curé de Rouvres s'absentera pour un temps assez long. — Aussitôt après son départ, monseigneur ouvrira la porte du presbytère à l'aide d'une clé que j'aurai l'honneur de lui remettre et mademoiselle Galliot gagnera avec monseigneur une chaise de poste qui stationnera à peu de distance et qui les emmènera tous les deux à Paris.
» — Mais, la lettre que je vais écrire, — demandai -je, — qui la fera parvenir?
298 GENEVIÈVE CALLIOT.
» — Je m'en charge.
» — Vous me répondez qu'il n'arrivera point de mal à monsieur le curé de Rouvres ?. . .
» — J'en réponds sur ma vie.
» — C'est bien. ~ Je vais préparer le billet que vous me demandez et je vous le remettrai dans un instant.
» L'agent de mon beau -frère s'inclina et sortit.
» Je pris une plume et j'écrivis en effet.
Le mariage.
» — Geneviève, — disais-je dans cette lettre, — mon amie, ma fiancée, bientôt ma femme, — tous nos chagrins, toutes nos douleurs vont avoir un terme. — Ce soir nous serons réunis... — réunis pour
ne plus nous séparer, car ce soir tu quitteras avec moi le presbytère de Rouvres et, quelques heures après, un prêtre bénira les liens indissolubles qui nous attachent déjà l'un à l'autre...
«J'entrais ensuite dans tous les détails relatifs à ce qui devait se passer et je demandais à Geneviève de se tenir prête à la tombée de la nuit afin de pouvoir profiter sans retard de l'absence du vieux prêtre.
» J'étais certain d'avance que Geneviève ferait littéralement ce que j'attendais d'elle et qu'elle m'accompagnerait sans une arrière pensée et sans un scrupule.
«D'abord sa candeur était trop pro-
fonde et trop complète pour lui permettre de soupçonner le mal. — Ensuite sa confiance en moi était entière et elle savait bien que se remettre en mes mains, c'était remettre une sœur entre les mains de son frère.
» Je cachetai ma lettre et je la remis à l'agent du Palais-Royal qni me quitta en ajoutant qu'ii viendrait me chercher quand l'heure en serait arrivée.
» J'appris plus tard que, vers le milieu de la journée, un colporteur s'était présenté au presbytère avec une balle remplie de livres pieux et d'images de dévotion.
• Tandis que le curé et sa sœur faisaient
30Zi GENEVIÈVE GALLIOT.
leur choix parmi ce bagage édifiant, le prétendu colporteur avait laissé tomber ma lettre dans l'une des poches du tablier de Geneviève en murmurant à l'oreille de la jeune fille :
» — De la part du prince de Lamballe!...
» Les autres moyens employés par l'émissaire du duc d'Orléans étaient tout aussi simples et tout aussi peu compliqués que celui-là, et cependant jamais je ne me serais avisé de tels subteifuges, non pas, je crois, que mon esprit soit moins vif et moins ingénieux que celui d'un autre, mais, sans doute, à cause de cette horreur de toute fourberie qui est innée en moi.
»Un peu avant neuf heures du soir, Champagne me prévint que j'étais attendu au bout de l'avenue de la Vicomterie.
» Je me hâtai de me rendre à l'endroit
désigné.
» J'y trouvai un carrosse sans armoiries et de la plus modeste apparence, attelé de deux chevaux noirs qui semblaient remplis d'impatience et d'ardeur.
» Le postillon était en selle.
x> L'agent de mon beau-frère se tenait debout auprès de la portière, qu'il ouvrit aussitôt qu'il me vit arriver.
» — Montez , monseigneur , — me dit-il.
»Je pris place dans le fond de la voiture. — L'agent s'assit en face de moi.
» Les chevaux partirent au petit pas.
» — Pourquoi donc allons-nous si lentement? — demandai-je.
» — C'est que nous avons du temps devant nous, monseigneur.
v —Vous croyez?
» J'en suis sûr. — M. le curé de Rouvres n'est pas encore sorti de chez lui...
— Gomment le savez-vous?
* L'agent tira sa montre et il en regarda les aiguilles, à la pâle clarté de la lu no.
» — Il est neuf heures et un quart, — me dit-il ensuite, — à neuf heures et demie un enfant tout en pleurs sonnera à la porte du presbytère et réclamera pour sa mère mourante les secours du vieux prêtre, qui, vous le savez vous-même monseigneur, ne se fera point attendre et suivra l'enfant jusqu'à un hameau distant d'une demi-lieue environ...
b — Mais, — dis-je avec une simplicité qui dut faire sourire l'agent, — cette femme mourante, qui donc est-elle !...
» — Elle n'existe pas, monseigneur, — c'est un être fantastique inventé tout exprès pour la circonstance, et l'enfant dis-
paraîtra dans l'obscurité un peu avant d'arriver au hameau.
» Je ne me souciais pas de continuer plus longtemps cette conversation. — Je gardai le silence.
ïLa voiture ne tarda pas à s'arrêter.
» L'agent descendit le premier et m'abaissa le marchepied.
«Je m'élançai au-dehors, je regardai autour de moi et je reconnus parfaitement l'endroit dans lequel nous nous trouvions.
» Cet endroit était situé au milieu d'une
prairie, à quatre ou cinq cents pas du presbytère de Rouvres que nous cachait un bouquet de grands arbres.
» — Venez, monseigneur, — me dit l'agent.
• Nous nous dirigeâmes du côté du village et nous atteignîmes le cimetière, qui faisait face à la maison curiale.
» Les ténèbres nous enveloppaient entièrement.
» Au bout d'une minute, j'entendis un bruit de voix, la porte du presbytère s'ouvrit et il en sortit deux personnes, le curé
et un enfant.
310 GENEVIÈVE GAl.LIOT.
«L'enfant portait une petite lanterne, ce qui nie permit de les distinguer.
, — Vous voyez, monseigneur,— me dit l'agent tout bas.
t Peu à peu la clarté du fallot qui guidait les pas du vieux prêtre s'affaiblit et disparut dans le lointain.
» Il était temps d'agir. .
» La clé ?... — demandai-je.
» — La voici.
» Je pris la clé que me tendait l'agent, îe traversai l'étroite rue qui séparait le cimetière de la cure et j'ouvris doucement la porte.
GENEVIÈVE GATXIOT. 311
»I1 se fit aussitôt un bruit d'étoffes adtées et j'entendis une voix douce, une voix bien connue, une voix qui me remua le cœur, demander avec un léger tremblement :
» — Est-ce vous, Louis ?
» — Oui, ma Geneviève, c'est moi, viens. . .
» La jeune fille sortit, et comme à mon gré elle ne marchait pas assez vite, je la pris dans mes bras et je l'emportai rapidement dans la direction du carrosse.
t L'agent nous y avait précédés.
»Je mis Geneviève en voiture. Je
312 GENEVIÈVE CALLIOT.
m'élançai à côté d'elle ; — l'agent referma la portière et monta sur le siège, —le postillon fouetta et éperonna ses chevaux qui partirent avec la rapidité de l'éclair, et nous roulâmes comme un tourbillon sur la route de Paris.
«Il me serait impossible, chère maman, de vous donner une idée, même imparfaite, de ce que j'éprouvais en ce moment.
* Avoir cru Geneviève perdue pour moi et la sentir à mes côtés, presque dans mes bras, — savoir que dans quelques heures elle serait ma femme devant Dieu et que tous les trésors de sa jeunesse, de sa grâce et de sa beauté, m'appartiendraient pour
toujours. — C'était trop de bonheur!...
» Geneviève partageait ma joie, mais il s'y mêlait une pensée pénible qui me fit voir combien cette chère enfant valait mieux que moi.
» Au milieu de l'ivresse de notre réunion, elle s'affligeait en songeant à la douleur qu'allait ressentir le vieux curé de Rouvres en ne la retrouvant plus.
» — Nous le consolerons, — lui répondisse, — et pour le récompenser de ce qu'il a fait pour toi, ma Geneviève, nous rendrons son église et ses pauvres plus riches qu'il n'aurait jamais osé le désirer ni le rêver....
» Geneviève souriait à mes paroles et me pressait la main.
» Notre voyage fut un long enchantement.
» Je ne veux point, chère maman, m'appesantir davantage sur ces détails. — D'ailleurs, je ne le pourrais pas. — On aime à raconter longuement les chagrins qu'on a soufferts, les douleurs qu'on a ressenties. — Le bonheur se peint en peu de mots.
» Nous arrivâmes à Paris.
» Le duc d'Orléans nous attendait. — La chapelle était illuminée, — le prêtre montait presque à l'autel.
»Une heure après avoir quitté le carrosse qui nous avait amenés, nous prononcions le oui solennel et Dieu sait avec quelle ivresse mutuelle et indicible !
»C'en était fait. — Geneviève Galliot était princesse de Lamballe ! ! ! »
Le prince se tut.
— Mon cher enfant, — lui dit alors madame de Créquy, — comment se fait-il qu'avec votre haute intelligence vous n'ayez pas deviné que le duc d'Orléans vous tendait un piège ?. ..
— Un piège!... — répéta M. de Lamballe.
— 'Sans doute !
— Je ne vous comprends pas...
— Je vais m* expliquer : — Le due n'at-il point épousé votre sœur?...
— Oui, mais je ne vois pas quel rapport...
— Attendez. — Le duc , soyez en sûr, a fort bien calculé que les enfants provenus d'un mariage secret ne pourraient jamais être considérés comme apanagistes ni comme héritiers de votre immense fortune. — La duchesse d'Orléans, votre sœur, deviendrait par conséquent et nécessairement l'unique héritière de M. de Penthiève et de vous. — C'est pour cela, et pour cela seulement croyez-le, qu'il a aplani avec une infernale hypo-
crisie les sentiers détournés qui pouvaient aboutir à une mésalliance. — C'est pour cela qu'il a fait consacrer votre mariage dans sa chapelle et qu'il a voulu être l'un des témoins d'une union qui n'était ni plus ni moins qu'un acte d'exhérédation. . .
— Ah ! — s'écria le prince de Lamballe avec amertume, — est -il bien possible, mon Dieu, que la perversité humaine puisse aller aussi loin?... — est-il bien possible qu'un gentilhomme , un prince, un parent, puisse concevoir un pareil plan et l'exécuter?... —non, chère maman, je ne le crois pas, — je ne veux pas le croire !. .
— Mon enfant, — répondit la marquise, — l'avenir nous apprendra si je m'étais trompée !...
Puis, comme le prince baissait la tête et s'absorbait dans une préoccupation sombre et profonde, madame de Créquy reprit :
— Dites-moi maintenant, mon pauvre ami, comment vous n'avez pas trouvé dans votre union tout ce bonheur que vous rêviez
— C'est bien simple, — répondit monsieur de Lamballe, — une fois marié je me débattis au milieu d'inextricables embarras, — les exigences de mon rang ne
me laissaient guère de liberté, sans compter la difficulté de me soustraire à l'attention et à la curiosité d'un nombreux domestique. — J'avais en outre une crainte extrême d'alarmer et d'affliger mon père et, par la même raison, je tremblais de provoquer la surveillance et la malignité d'une foule d'oisifs dont les bavardages médisants pouvaient arriver aux oreilles de monsieur de Pentliièvre.
» D'un autre côté je ne pouvais laisser Geneviève se montrer à Paris, ne fût-ce que dans une église, car sa merveilleuse beauté n'aurait point manqué d'attirer à l'instant même sur elle tous les regards. — Je ne pouvais pas non plus la cacher à tous
les yeux en la gardant en quelque sorte comme prisonnière et je me déterminai à l'établir très-modestement et sans train de maison dans une petite habitation de campagne à Clamart-sous-Meudon, habitation que j'avais achetée à monsieur Bouret de Valroche et qui se trouvait trèsvoisine du château de mon père à Sceaux- Penthièvre, où je vais, comme bien vous pensez, le plus souvent possible.
»J'ai fait pour le mieux et tout cela n'empêche pas que les arrangements de mon père, une indispensable prudence et les impérieux devoirs de ma position, exigent souvent que je sois à Paris ou à Versailles pendant sept ou huit jours de suite,
sans pouvoir mettre les pieds à Clamart ou sans pouvoir y rester plus de dix minutes.
* Jugez de ce que doit souffrir ma douce Geneviève, ma pauvre jeune femme bien aimée, dans cet apparent abandon et traînant le plus souvent, solitaire et désolée, des journées interminables !
» Geneviève, aujourd'hui madame de Saint-Paër (c'est le nom de l'un des fiefs de la principauté de Lamballe), Geneviève m'écrit tous les matins et souvent deux fois par jour.
» Je n'ai d'autre embarras que de recevoir ses lettres, attendu qu'elles arrivent
322 GEM:vii:vr. caliiot.
par la petite po.<-te, niais, (juand il s'agit de lui envoyer les miennes, j'ai tant de préeautions à prendre et de ménagements à garder que les difficultés deviennent prodigieuses.
«Une lettre mise à la poste à Paris n'arrive dans la banlieue que le troisième jour et dans toute ma livrée il n'y a qu'un seul domestique en qui j'aie assez de confiance pour oser l'envoyer à Glamart.
»Ce domestique est ce même Champagne, mon filleul, dont j'ai déjà eu l'occasion de prononcer le nom et son frère est valet de chambre de madame de Saint- Paër.
» Afin d'éviter de leur part un juge-
ment défavorable à l'honneur de ma chère Geneviève, j'ai cru devoir leur confier le secret de ma véritable position, comme aussi, dès le lendemain de notre mariage, Geneviève et moi nous le révélâmes par une lettre au vénérable curé de Rouvres. . .
— Cher prince, — interrompit la marquise de Gréquy , — c'est peut-être une imprudence, mais elle attestera du moins votre moralité charitable et la délicatesse de votre noble cœur.