‹ Geneviève Galliot (volume 3)Chapitre 3 sur 5 · SUITE · texte numérisé non relu

SUITE

— J'allai d'abord à la chaumière de Suzanne (ialliot afin d'accomplir les promesses que j'avais faites à ma petite amie. — Je repris ensuite la route du château.

«Chemin faisant je rencontrai un de mes valets de chambre qui poussa à ma vue de grands cris de surprise et de joie.

»I1 me dit que pendant la nuit précédente mon gouverneur ayant voulu entrer dans mon appartement afin de s'informer si mon malaise était dissipé avait trouvé la porte fermée en dedans, et ne recevant de moi aucune réponse avait pris le parti de la faire enfoncer.

» Inquiet de ne me point trouver et supposant que j'avais dû m'échapper par la fenêtre restée ouverte il avait mis aussitôt à ma recherche les gens du château qui avaient battu jusqu'au matin le parc et la campagne.

» Les recherches n'ayant produit aucun résultat, mon gouverneur me croyait décidément perdu et s'arrachait les cheveux.

» Je me hâtai d'aller le rassurer et je me réjouis de l'absence de mon père dont les angoisses eussent été terribles.

«Interrogé sur les motifs de mon escapade, je refusaf positivement de répondre et mon gouverneur, fort peu satisfait de moi, m'entoura pendant quelque temps d'une surveillance beaucoup plus rigoureuse que par le passé.

» Cette surveillance se ralentit cependant peu à peu et je pus reprendre le cours de

mes excursions vagabondes qui n'avaient désormais plus d'autre but que le presbytère de Rouvres.

» A quoi bon, chère maman, entrer avec vous dans le détail des quelques années qui suivirent?

» Geneviève grandissait en grâce et en vertu. — Sa brillante intelligence se développait dans la même proportion que sa beauté, et les charmes de sa personne n'étaient égalés que par les trésors de son cœur.

» Ainsi que vous me le disiez il n'y a qu'un instant, mon affection enfantine était

GENEVIÈVE GAILIOT. 235

devenue un ardent amour de jeune homme, un de ces amours infinis et inébranlables, les seuls que puissent ressentir les cœurs faits comme le mien.

» De son côté, Geneviève m'aimait d'une chaste et profonde tendresse, j'en avais la certitude.

» Elle avait près de seize ans.

pj'en avais vingt-trois passés.

» Ii me sembla que le moment était venu d'accomplir le serment que j'avais fait à Suzanne Galiiot et de récolter ce bonheur que je semais depuis si longtemps.

»Je me rendis donc au presbytère de

Rouvres et je fis demander au vieux euré de m'accorder un instant d'audience.

» Il me reçut dans cette même pièce où, jadis, je lui avais recommandé l'éducation de Geneviève.

» Il n'avait point changé depuis cette époque.

» L'innocence d'une vie sainte avait conservé au vieux prêtre la force et la verdeur de ses dernières années et rien ne se pouvait voir de plus vénérable que son aspect.

» Il était assis dans un grand fauteuil de tapisserie, les deux mains jointes sur sa poitrine, — les boucles de ses cheveux,

aussi blancs que la neige, encadraient sa noble et calme figure.

» — Que voulez-vous de moi, monseigneur? — me demanda-t-il.

v — Monsieur le curé, — lui dis-je, — je vous en prie, appelez-moi votre enfant...

* — Eh bien , — reprit-il, — que voulez-vous de moi, mon enfant?

» — Deux choses.

» — Lesquelles ?

* — Vous prier de recevoir une confidence grave; — vous demander les secours de votre saint ministère...

» — Je suis prêt à l'un comme à l'autre.

» — Ce que j'ai à vous dire est grave, je vous le répète, monsieur le curé, — promettez-moi donc le secret...

» — Je vous le promets, comme s'il s'agissait de recevoir votre confession.

» — Alors, mon père, écoutez-moi...

«J'hésitai pendant un instant, puis je dis d'une voix ferme et d'un cœur résolu :

» J'aime Geneviève Galliot.

» — Vous l'aimez d'une affection sincère

et fraternelle, — répondit le vieux prêtre, — je n'en doute pas, mon enfant...

» Je secouai la tête, et j'ajoutai :

» — Vous vous trompez, mon père, je l'aime d'un amour qui a commencé avec les premiers battements de mon cœur et qui ne finira qu'avec ma vie...

»Le curé leva les yeux et les mains vers le ciel.

»— - Que me dites-vous là?... — s'écria-il.

» — La vérité, mon père.

» — Mais, du moins, ma chère ûlle Geneviève ne partage point, je l'espère, cet amour insensé ?

» — Geneviève m'aime d'une tendresse égale à celle qu'elle m'inspire.

» — Malheureux enfants!... — malheureux enfants!... — murmura le prêtre.

» — Voilà, — repris-je, — voilà la confidence que j'avais à vous faire. — Maintenant, mon père, voici quel est le service que j'attends de vous...

» Le regard du curé de Rouvres exprima clairement qu'il s'effrayait d'avance de ce que j'allais lui demander.

» Je poursuivis :

» ■ — Je viens vous supplier, mon père,

de bénir le plus tôt possible mon union avec Geneviève.

» — Un mariage secret !. . . — dit-il.

» — Un mariage secret, oui, mon père.

— Je voudrais, vous le comprenez bien, je voudrais pouvoir entourer ce mariage de pompe et de solennité, car jamais fille de sang royal ne me rendrait aussi fier de son alliance que je le serai de celle de Geneviève, mais, par malheur, c'est impossible!... Ainsi donc, je vous le demande avec instance, mon bon père, fixez le jour de notre union...

— Non ! — répondit lentement le prêtre, — non, je ne fixerai pas ce jour.

242 Geneviève r.Ar.r.iOT.

— Pourquoi donc ?. . . — demandai-je avec stupeur.

— Parce que, — dit-il, — je ne célébrerai point ce mariage.

» — Et qui vous en empêchera?...

» — Ma conscience, — mon devoir, — le respect que je dois à votre famille, — » l'intérêt que je vous porte, — l'affection que j'ai vouée à Geneviève...

— Quoi ! — m'éeriai-je, — l'intérêt que vous me portez, l'affection que vous avez vouée à Geneviève vous empêchent de consentir à notre bonheur cor) -

mun !...

» — Oui, — dit le vieillard, — et je vais vous le prouver...

» Mais je ne lui laissai pas le temps de parler.

» — Comment, — poursuivis-je, — votre conscience peut-elle vous empêcher de bénir une union légitime?... Je ne peux pas, je ne veux pas comprendre cela et, sans mon respect pour vos cheveux blancs et pour le caractère sacré dont vous êtes revêtu, je dirais que vous cherchez à me tromper , dans quelque but que j'ignore !...

p J'avais prononcé ces dernières paroles avec amertume et avec colère.

Ihk GENEVIÈVE GALLIOT.

»Le curé de Rouvres sourit tristement.

p — Voilà donc, — dit-il, — voilà par quel chemin fatal les passions conduisent à l'aveuglement et à l'injustice !...

» Ce peu de mots me rappela à moimême.

» — Mon père , — murmurai-je , — pardonnez-moi !... — je regrette vivement les paroles qui viennent de m'échapper...

v — Je ne m'en souviens plus, — répondit le prêtre, — et je vous prie, mon enfant, de m'écouter pendant un instant avec attention...

» — Je tous écoute, mon père,

» — Ma conscience, vous ai-je dit, — reprit le curé, — m'empêche de consentir à ce que vous demandez de moi. — La raison en est bien simple. •— Dieu luimême a prescrit aux enfants le respect et la soumission envers leurs parents, — or, le mariage étant un des actes les plus graves et les plus importants de la vie est celui auquel ne doit, dans aucun cas, manquer la sanction paternelle! — Comment voulez-vous donc que je puisse bénir consciencieusement une union qui, j'en suis certain, serait loin d'être approuvée par votre père ?. . .

» Je ne répondis pas,

2/t6 GERÈVÎÈVi GAT.LÏOT.

» Le vieux prêtre reprit :

» — J'en arrive au respect que je dois à votre famille : — Songez-donc mon enfant, au nom que vous portez ! — Songez donc que le sang de Henri IV coule dans vos veines ! — Songez donc que vous êtes cousin du roi, et pensez à la colère et surtout au chagrin de tous les vôtres en apprenant une mésalliance...

— Une mésalliance! — m'écriai-je, — quel mot déplorable et quelle idée absurde !... — Quoi, Geneviève, Geneviève qui possède la jeunesse et la beauté, toutes les grâces et toutes les vertus, Geneniève ne me vaudrait point parce qu'elle n'a pas comme moi cette longue suite

d'aïeux illustres que le hasard m'a donnés, et je m'abaisserais en la prenant pour femme!... — Allons donc!..» — • Vous* monsieur le curé, vous, ministre du Dieu fait homme et venu au monde dans une étable, ce n'est pas sérieusement que vous pouvez me parler ainsi !...

» — Mon cher enfant, — répondit le curé, — au point de vue évangéîique vous avez cent fois raison... — Un jour viendra (je l'espère du plus profond de mon cœur), un jour viendra où s'effaceront ces distinctions vaines de caste et de naissance et où la seule vertu sera la vraie noblesse ! — Mais ce jour-là n'est point encore arrivé et il ne nous appartient pas de nous

révolter contre les lois et contre les usages de la société au milieu de laquelle nous vivons ! — Je suis bon Français, monseigneur, et le respect que je dois à mon roi m'interdit de consacrer l'union du prince de Lamballe avec la paysanne Geneviève Galliot!

» Je baissai de nouveau la tête.

» Pour la seconde fois, je ne trouvais rien à répliquer à la logique inflexible du curé de Rouvres.

» Le vieillard continua :

, — Ce n'est pas tout ! — j'en arrive à mon intérêt pour votre bonheur personnel et à ma tendresse pour Geneviève qui

me défendent impérieusement de faire ce que vous me demandez... — En ce moment, cette passion juvénile qui cause tant de malheurs en ce monde et qu'on nomme l'amour, vous aveugle et vous éblouit, mais, croyez-moi mon enfant, ce mariage que vous souhaitez ne vous rendrait pas longtemps heureux... — Un jour (jour plus prochain que vous ne le pensez), une légitime ambition, l'orgueil de votre rang, reprendraient le dessus dans votre âme, vous gémiriez tout bas d'avoir placé devant vous un infranchissable obstacle, vous maudiriez cet obstacle, et la pauvre Geneviève, s'apercevant de vos tristesses et de vos chagrins, paierait de bien des larmes la position que vous auriez voulu lui faire,

position légitime sans doute , mais , à tout prendre , douteuse et équivoque...

— Voilà mes raisons, mon enfant, qu'avez-vous à répondre ?...

» Je ne cherchai même point à réfuter ce que le curé de Rouvres venait de me dire. — Je sentais trop bien qu'il aurait toujours le dessus dans une discussion sérieuse et raisonnée.

» J'essayai de le convaincre par l'attendrissement.

» — Mon père ! — m'écriai-je, — je ne m'appartiens plus ! — J'ai fait un serment, un serment sacré, et vous ne voudriez point me faire manquer à la parple jurée, à ma parole de gentilhomme!...

— Un serment... — répéta-t-il.

— Oui, mon père, et je vais vous dire dans quelle circonstance et vous verrez si ces circonstances ne le rendent pas plus inviolable encore. ...

» Alors, chère maman, je commençai au curé de Rouvres le long récit que je viens de vous faire et je le continuai jusqu'au bout.

» Plus d'une fois, tandis que je parlais, je vis les yeux du vieux prêtre devenir humides et son visage peindre les profondes émotions que ressentait son cœur.

»Pour la seconde fois il leva ses regards et ses mains vers le ciel quand je

parlai de la promesse solennelle faite à Suzanne Galliot, une heure après sa mort.

v — Eh bien ! — lui dis-je à mon tour quand j'eus achevé, —que me répondrezvous, mon père?...

» Le vieillard baissa la tête pendant un instant, puis il me dit :

» — Mon pauvre enfant, rien n'égale l'imprudence du serment que vous avez fait, mais je vous délierai de ce serment fatal, et si vous ne croyez point que mon autorité soit suffisante pour cela je m'adresserai à plus haut que moi et je monterai, s'il le faut, jusqu'au pape...

» — Ah ! — m'écria-je, — et me releverez-vous aussi des serments de mon cœur? me releverez-vous de ma tendresse? — Je veux Geneviève pour femme, j'aime mieux mourir que de ne la point avoir et je vous supplie, mon père, je vous supplie à deux genoux de me la donner î...

» — Je ne peux pas, — répondit le prêtre.

» — Ainsi, vous refusez?...

» — C'est mon devoir de le faire. . .

» — Adieu ! alors, adieu î vous qui brisez mon cœur et qui causez mon désespoir ! Adieu ! et ne vous en prenez qu'à

25/i GENEVIÈVE GALL10T.

vous de tous les malheurs qui vont arriver par votre faute!...

* Je m'élançai hors de la chambre et je quittai le presbytère, la tête perdue et à moitié fou. »

Philippe d'Orléans.

— Mon enfant, — dit alors madame de Créquy, — n'admirez- vous pas combien les cœurs honnêtes et les esprits justes se rencontrent facilement? — Les paroles de ce bon curé de Rouvres lorsqu'il vous prédi-

258 GENEVIÈVE GÀIXIOT.

sait que votre union avec Geneviève ne vous rendrait heureux ni l'un ni l'autre sont presque celles dont je me suis servie tout-à-1'heure au même sujet, et ses pensées, à propos de tout le reste, sont entièrement et identiquement les miennes...

— Chère maman, — répondit le prince, — vous et le curé de Rouvres vous vous êtes trompés tous les deux.

— En quoi donc?

— En cela, que ce qui manque à notre bonheur vient uniquement, ainsi que vous le verrez bientôt, de ce que je ne puis pas me donner tout entier à mon amour. — J'aime Geneviève, — je l'aime comme ja-

GENEVIÈVE GÀLLïOÎ. 259

mais femme n'a été aimée, — je l'aimerai toujours et bien loin de la considérer comme un obstacle et de me lasser d'elle je la mets mille fois au-dessus de cette ambition, de cet orgueil de caste et de tous ces autres préjugés dont me parlait le curé de Rouvres et qui, selon moi, ne sont que de grands mots sonores et vides!... — Eh ! que m'importent, après tout, ma naissance et ma fortune?... — Que m'importent mon blason et mes apanages?... — ! Marquise de Créquy, vous connaissez la modestie de mon père , mais vous ne savez pas combien mon cœur a de simplicité!... — C'est à me faire douter quelquefois que je suis du sang royal !...

260 GENEVIÈVE GAXLIOT.

— Mon enfant , — répondit la marquise, — ne tombez pas dans des déclamations philosophiques et dans des amplifications d'écolier. — Ce n'est pas une dissertation que vous avez à me faire, c'estun récit que vous devez m'achever.

— Je continue, — fit monsieur de Lamballe.

Et il reprit :

■ — Vous jugez bien, chère maman, que pendant toute la journée et toute la nuit qui suivirent l'entretien que je viens de vous raconter, il me fut impossible de goûter un seul instant de calme. — Mes pensées bouillonnaient dans mon cerveau comme le contenu d'un creuset placé sur

une braise ardente, — je formais les projets les plus extravagants et j'y renonçais au bout d'une minute. — Je maudissais le curé de Rouvres et je me plaignais de la destinée qui m'avait fait, pour mon malheur, naître dans un rang si élevé !...

x» Le lendemain, je repris le chemin de Rouvres.

» Je voulais voir Geneviève, — lui raconter ce qui s'était passé la veille et chercher avec elle un moyen d'arriver à ce mariage qui devait combler tous nos vœux.

» En arrivant je trouvai fermée la porte du presbytère qui d'habitude était toujours ouverte.

ï Je sonnai.

»Ce ne fut pas la sœur du curé qui vint m'ouvrir. — Ce fut le vieux prêtre luimême.

»En le voyant, toute mon exaltation tomba.

» — Monseigneur, — me dit-il, — que demandez-vous ?. . .

» Je ne répondis pas. — Après ce qui s'était passé entre nous je pressentais bien qu'il ne me laisserait point parler à Geneviève.

» Au lieu de me faire entrer il sortit avec moi. — Il me prit la main et me condui-

sit, à travers le cimetière, jusque dans la sacristie de son église.

»Là il reprit, d'un ton grave et avec un visage sévère :

» — Mon enfant, votre âme est malade, je le sais. — Elle se complaît dans son mal et mes paroles, que Dieu dictait, ont été impuissantes pour la guérir. — Hier, en me quittant, vous m'avez menacé de malheurs qui devaient retomber sur ma tête. — Cette menace ne m'épouvante point, cependant je lâcherai d'en prévenir l'eflet, sinon pour moi, du moins pour une autre personne à laquelle je m'intéresse profondément... — Vous devinez de qui je veux parler. — Or, voici ma vo-

lonté suprême et mon irrévocable résolution : — je vous ai promis le secret relativement à votre démarche d'hier et je tiendrai ma promesse, mais je n'ai pas promis de ne point agir et j'agirai en effet. — Geneviève Galliot est orpheline, elle est ma pupille, elle est ma fille devant Dieu ! Je dois veiller , je veillerai sur elle. — Le presbytère vous est désormais fermé, vous ne verrez plus Geneviève, vous ne lui parlerez plus, et, si vous vous efforciez de tromper ma vigilance, si vous ne reculiez pas devant un éclat qui perdrait la pauvre enfant,je chercherais pour elle, dans un cloître, un tranquille refuge, un asile inviolable. — J'ai dit , — monseigneur, — n'essayez point

de m'ébranler car vous n'y parviendriez pas. . .

» Le curé de Rouvres attendit pendant un instant ma réponse, — puis, voyant que je restais muet et anéanti, il s'inclina devant moi et me laissa seul.

» A partir de ce moment jusqu'à celui où je me retrouvai dans mon appartement, au château d'Anet, je n'eus ni la conscience de mes actes, ni celle de mes pensées.

» Mon apparence devait être celle d'un homme dont la raison vient de s'évaporer tout-à-coup.

» Enfin je revins à moi-même et ce fut

pour éprouver dans toute son angoisse le sentiment de la plus amère douleur que l'âme humaine puisse ressentir.

» Ainsi donc c'en était fait de tous mes rêves, — de toutes mes esoérances !...

» J'étais à jamais séparé de Geneviève ! — Oui, à jamais, car je savais bien que le curé de Rouvres serait inflexible et je ne pouvais songera un éclat dont l'unique résultat devait être de désespérer ma famille sans me rapprocher de celle que j'aimais.

» D'un autre côté je me représentais Geneviève, désolée comme moi et comme moi pleurant, et maudissant la tyrannie qui nous éloignait l'un de l'autre.

*>Je ne trouvai pas en moi-même de forces suffisantes pour lutter contre mon chagrin. — Je m'abandonnai sans résistance au flot amer qui m'emportait, je souhaitai de mourir et, comme si le ciel avait entendu et avait exaucé mes vœux, je tombai dangereusement malade.

» Pendant quelques jours je fus, — diton, — entre la vie et la mort, — puis la vigueur de ma constitution réunie à celle de ma jeunesse m'arrachèrent au péril.

— J'appris que j'étais sauvé et je m'en affligeai dans toute la sincérité de mon âme.

» Ma convalescence touchait à son terme quand je vis entrer dans ma chambre un

domestique qui se nommait Champagne.

»Ce jeune homme, celui de tous mes gens que j'aimais le plus, était mon filleul, et, tout à la fois, mon inspecteur du manège et mon homme de confiance. — Il avait environ deux ans de moins que moi.

» Il s'approcha doucement de mon lit.

y> Je ne dormais pas.

„ — Que veux - tu ? — lui demandai-je.

t> — Monseigneur, — me répondit-il, « — il y a en bas un individu qui insiste

pour avoir l'honneur d'être admis auprès de vous...

» — Un individu?...

» — Oui, — un jeune homme.

t> — Comment s*appelle-t-il?

» — Il refuse de décliner son nom.

v — De quelle part vient-il ?

» — Il ne veut pas le dire et prétend ne pouvoir répondre qu'aux questions qui lui seront adressées par monseigneur luimême...

» — Quelle est l'apparence de cet homme?

v — Il me paraît tenir le milieu entre le laquais et l'intendant. — Son visage est sournois et son regard ne me semble pas franc.

» — Je ne puis recevoir tous les inconnus qui jugeront à propos de se présenter... — répliquai-je.

» — C'est précisément ce que je lui ai dit, et j'hésitais même avant de prévenir monseigneur, mais il a tant appuyé sur l'extrême importance de ses communications que je n'ai pas osé prendre sur moi de le congédier sans en avoir reçu Tordre.

» — Il n'y a pour moi, — pensais-je, — qu'une seule chose au monde qui est

importante , et ce ne peut être pour cela que vient cet homme !... •

» Puis je donnai tout haut l'ordre de le renvoyer.

» Champagne sortit de ma chambre.

v II y revint au bout de cinq minutes. — Sa physionomie semblait embarrassée et il tenait un carré de papier plié en forme de lettre et soigneusement cacheté.

» — Eh bien ! — lui dis-je, — qu'y a- •■> t-il encore ?. . .

— Monseigneur, — répondit-il, — cet homme n'a pas voulu partir. — Il m'a demandé du papier et une plume, et il a

écrit pour monseigneur quelques lignes que voici...

»Je pris avec impatience le billet que me présentait Champagne, je le décachetai et j'y jetai les yeux.

» Jugez, chère maman, de la profonde stupeur avec laquelle je lus ce qui suit :

» Monseigneur,

» i<e plus humble de vos serviteurs prend

» la liberté de solliciter de vous un moment

» d'audience. — Il doit vous remettre en

»maîn propre, ainsi qu'il en a mission,

^ une lettre venue de haut lieu et dans la-

» quelle il s'agit de M. le curé de Rouvres,

» ET ENCORE d'uNE AUTRE PERSONNE. »

* Ces derniers mots étaient deux fois soulignés.

» — Champagne, — - m'écriai-je, — amène-moi cet homme, amène-moi cet nommera l'instant!...

»Àu bout de quelques minutes, employées par moi à me torturer l'esprit pour chercher le sens des lignes mystérieuses que j'avais sous les yeux, Champagne rentra avec l'inconnu.

»Ce dernier était bien le personnage que mon valet m'avait dépeint un instant auparavant.

» Il était jeune encore , — de taille moyenne, — vêtu de brun de la tête aux pieds comme un marchand ou comme un bourgeois, et ses longs cheveux plats, sans poudre, tombaient de chaque côté de sa figure olivâtre, régulièrement belle mais hypocrite et astucieuse et offrant le type italien le plus prononcé.

»Cet homme me déplut souverainement.

» Il s'approcha de mon lit, avec toutes sortes de courbettes et de révérences, puis il se tint debout, immobile et les lèvres pincées.

»Je fis signe à Champagne de sortir.

GENEVIÈVE GALUOT. 275

» Nous restâmes seuls.

» — Vous avez désiré me parler et

ne parler qu'à moi? — dis - je

alors.

» — Oui, monseigneur, — me répondit-il.

» — Vous m'avez fait passer ces quelques lignes?...

» — Oui, monseigneur.

» — Qui prétendez-vous désigner, — demandai-je, — par ces mots que vous avez soulignés : Et encore une autre personnel

» — Je prétends désigner, — répliqua-til, — mademoiselle Geneviève Gaillot.

» En entendant ce nom prononcé par une telle bouche, je ressentis un petit frisson.

» — Qui êtes-vous ? — m'écriai-je alors, — et de quelle part venez-vous à moi ?

» — Je suis l'homme de confiance de monseigneur le duc d'Orléans , et je viens de sa part.

» — De la part du duc d'Orléans! — répétai-je avec stupeur et ne pouvant croire ce que j'entendais.

» — Oui, — continua cet homme avec une netteté singulière et un aplomb prodigieux, — de la part du duc d'Orléans, le gendre de son altesse sérénissime mon-

seigneur le duc de Penthièvre, et le beaufrère de M. le prince de Lamballe à qui j'ai l'honneur de parler.

• Vous savez, chère maman, que depuis que mon père, par déférence pour la volonté du roi, a donné la main de ma pauvre sœur à Philippe d'Orléans, lequel est bien loin de la rendre heureuse, mon aversion naturelle pour ce prince n'avait fait qu'augmenter chaque jour, et j'avais cessé d'avoir avec lui d'autres rapports de famille que ceux que l'étiquette exigeait impérieusement.

pPiien au monde ne pouvait donc me surprendre davantage que de recevoir à l'improvise un message de mon beau-

frère, et à quel sujet encore?. . Au sujet de Geneviève Galliot !

» Comment le duc d'Orléans avait-il pu surprendre ce secret de mon amour, que je croyais enseveli dans une nuit profonde et connu seulement de trois personnes, Geneviève, le curé de Rouvres et moi?...

» Il j avait là quelque chose d'absolument incompréhensible.

» Je me tournai vers l'émissaire du Palais-Royal, et je lui dis fort sèchement :

» __ Que me veut votre maître?

* — J'ai là une lettre qui répondra mieux

GENELIEVE GALLIOT. 279

que mes paroles à la question de monseigneur.

v — Donnez.

» Le messager de mon beau-frère portait, sous son bras gauche, un large portefeuille de maroquin noir.

» Il l'ouvrit et il en tira une enveloppe de grande dimension, scellée de cire rouge aux armes de la maison d'Orléans.

Philippe d'Orléans.

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