L'AMOUR D'UN PRINCE
PBESaÈBE PARTIE.
L'AIOUR D'UI PRIICL
HMame de Orêqay.
Dans le courant du mois de jain 4784, et vers les deux heures de raprès-midi, Victoire de Froulay, marquise de Créquy, — l'une des plus grandes dames et en même temps Tune des femmes les plus spiri* tuelles de son époque, — à demi couchée sur une chaise longue dans le petit salon de son h6tel de la rue de Grenelle, tenait entre ses mains effilées et fluettes un livre d'heures richement relié et blasonné.
8 eENBViÈVE CALUOT.
Mais ses doigts n'en tournaient point les feuillets, et ses lèvres iBurinurftienl ioiiibas des prières qu'évidemment elle savait par cœur.
. La marquise de Créquy, née en 1699, était alors âgée de quatre-vingt-cinq ans environ.
Elle avait élé autrefois. |iliit6t jolie que belle, et, malgré les nombreuses douleurs de sa longue carrière, on retrouvait encore sous ses rides la trace de ses charmes flétris.
Il y avait dans les traits de ce visage pâle une expression de bonté touchante, mêlée à un grand air de hauteur.
Le sourire de ses lèvres minces respirait tantôt la douce et facile indulgence, tantôt le dédain aristo* cratique et la piquante raillerie.
Le regard de ses grands yeux, d'un Weu pâle, semblait parfois caresser, et parfois lancer des éclairs.
Dans les changeants aspects de la figure que nous venons de décrire, la marquise de Créquy se retrouvait toute entière.
L' orgueil de caste se joignait en effet chez elle à une charité évangéltque et à une compassion profonde pour toutes lefi infortunes.
La bienveillance formait le fond de son caraeiëre, mais, quand on s'était attiré son avei^îon oo son mépris, elle était saos {ûtîé et fustigeait jusqu'au sang ses victimes avec les lanières impitoyables de ses épigrammes acérées. — Ses exécutions étaient célèbres.
Enfin, elle professait à Tendroit de ses amis une affection sans bornes et un dévouement à toute épreuve, tandis qu'elle n'oubliait pas et ne pardonnait guère une offense.
La marquise de Créquy, du reste, — rare exception parmi ces temps de corruption facile et de folles débauches, -* avait traversé le dix-huitième siècle tout entier sans souiller sa robe blanche dans les boues de ce monde aristocratique au milieu duquel elle vivait, et elle a emporté dans la tombe une réputation intacte que le souffle impur de la calomnie n'a pas même osé effleurer.
Madame de Créquy fut une des dernières véri* tables grandes dames qui aient existé en France. — Enfant encore et présentée à Louis XIV par madame de Maintenon, le roi lui prit la main et la lui baisa. — A quatre vingt-cinq ans de distance, Napoléon, qui n'était alors que le général Bonaparte, appuya
40 GINEYlkrB GÀLLIOT.
ses lèvres sur cette même main oii Louis XIV avait mis un baiser.
Louis XIV avait appel6 madame de Créquy : Ma cousine, — Bonaparte l'appela : Ma mère.
Cette marquise douairière, la dernière du nom de Créquy qui allait s'éteindre avec elle, car elle devait voir mourir successivement son fils et son petitfils, était vêtue d'une ample douillette de soie d'un gris sombre.
Un nuage de poudre k la maréchale répandait sa teinte neigeuse sur des cheveux qui eussent pu rivaliser de blancheur avec elle, de même que ses mains luttaient sans désavantage contre les flots de dentelles qui les cachaient à demi.
Le petit salon dans lequel se trouvait la marquise, et qui attendit aux grands appartements de Thôtel, était tendu, avec un luxe vraiment royal, de drap d'or semé de rameaux de pourpre en velours cramoisi.
L'étoffe des meubles assortissait celle de la tenture.
Le tapis était en velours gris, garni de franges d'or.
Madame de Créquy, — nous le répétons^ — priait
menUriement, car son livre d'heures restait fermé sur ses genoax.
On frappa doucement à la porte.
La marquise releva la tête et dit :
— Entrez I
Un valet de chambre parot sur le seuil.
— Qa'y a-l-il, Daponlî — demanda madame de Créquy.
Le valet s'inclina et répondit que H. Greuze se présentait à F hôtel de la part de M. de Tessé et sollicitait rhonneur d'être reçu par madame la marquise.
— Je l'attendais, — fit cette dernière, — qu'il entre I
Au bout d'un instant, le valet de chambre introduisait le peintre célèbre dont nous venons d^écrire le nom.
Greuze, malgré son contact incessant avec les plus grands seigneurs de son époque, malgré la conscience de son talent incontestable et de sa juste renommée, n'avait jamais pu se défaire d'une tiùiidité presque enfantine.
Gette timidité, jointe à l'expression de bonhomie qu'on remarquait dans le visage, dans le langage et
âaatteiilies les aiHures du peintre émiatfii^ en faî^ saient une personnalité complétemeni à part et^ comme on dit aujourd'hui, nmifpe.
Au moment où Grcuze euti*a dans le salon, madame de Créquy se leva et répondit par un sourire et par une gracieuse incUnatioa de tête à son salut ua peu embarrassé ; — puis eLlç fit signe au valet de chambre de lui avancer un fauteuil.
— Monsieur Greuze, — dit-elle ensuite en entamant la première un entretien que Tartiste n'aurait osé commencer, — le marquis de Tessé, mon oncle, m*a fait espérer que vous voudriez bien me montrer quelques-uns de vos charmants tableaux...
— Madame la marquise, — répondit le peintre, — je ne sais comment témoigner ma reconnaissance k M. de Tessé, qui a eu la bienveillance de me recommander à vous... J'ai eu Fhonneur, du reste, de me conformer à vos ordres et aux siens.
— Vous vous êtes fait accompagner par quelques tableaux ?
— Oui, madame la marquise.
— Plusieurs?...
^ Cinq ou six.
— Où sont-ils ?
— Dans ranticbambre de madame la marquise.
— Konsieur Greose, vous êtes un bomme charw mant de ne m'avoir peint fait attendre, -— répondii madame de Créquy.
En même temps elle frappa snr nn timbre.
Dapent se montra aussitôt.
— Apportez ici les tableanx qne monsieur Grenze a laissés tout à l*heure dans mon antichambre, — lui dit la marquise.
Dupont sortit et revint au bout d^one minute, soutenant, avec Paide d'un valet de pied, une large caisse qui contenait cinq ou si toiles de grandeurs différentes.
Le domestique de Greuze les accompagnait.
D'après les ordres de son m'attre il s'était muni d*un chevalet, afin qu'il fût possible de bien mettre dans leur jour les peintures qu'on allait examiner.
Greuze ouvrit la caisse et dit :
— Quand il plaira à madame la marquise.
— Tout de suite, — répondit celte dernière.
L'artiste déposa son chevalet à cAté de Tune des
croisées du salon, — il fit tomber les rideaux des deux autres fenêtres, afin d'empêcher les faux jours de se croiser et de se combattre ; — ensuite il installa
une de ses toUes sur le chevalet et il se recala de quelques pas, pour que madame de Créquy pût s'approcher et regarder à sou aise.
Celle loile représenlaît une scène champêtre : le Retour des moissonneurg à la ferme.
Celait charmant, comme tout ce qui s'est échappé du pinceau si facile et si bien inspiré de Greuze.
11 n'y manquait aucun des éléments qui constU tuent le talent doux et original de Fauteur.
On y trouvait de bonnes et franches figures villageoises, — un air de fête et de bonheur, — un parfum de joie et d'innocence.
Un l'onde de jeunes garçons et de jeunes filles entourait le chariot rustique qui ramenait à la ferme les dernières gerbes de la moisson , couronnées de fleurs et de rubans. — 11 y avait de Tamour et du plaisir dans, les yeux de toute cette jeunesse, gambadant aux accords douteux d'une flûte et d'un tambourin ; — mais cet amour était naïf, mais ce plaisir était honnête.
Sur le premier plan, aa touchant épisode attirait les regards.
Deux petites filles, blondes et fraîches, aussi blanches et aussi fraîches que des am<^rs mytholo-
giques, parlageaieat leur pain et uae partie de leurs vêtepents avec les pauvres eafauls d'une famille de Bohèmes aveaiuriers.
Nous ne saurions dire assez quel charme inGni et en quelque sorte rustique Greuze avait su répandre dans cette composition si simple.
Madame de Créquy admira fort, loua beaucoup, et étonna le peintre par la parfaite justesse de toutes ses observations.
Les éloges qu'elle donnait étaient judicieusement moUvéSi •— aucune de ses petites critiques de détail ne portait à faux.
La marquise n'avait cependant pas le moins du monde la prétention d'être connaisseuse, mais elle jugeait avec son esprit» avec son coeur, et surtout avec ce tact parfait que chacun se plaisait h, reconnaître et à applaudir en elle.
Au grand tableau succédèrent quatre têtes d'étude, — une Bacchante, une Vestale, Psyché, et une jeune fille italienne, avec le costume et la coiffure si pittoresques des femmes de son pays.
Chacune de ces tètes était un petit chef-d'œuvre qui résumait les qualités principales de la manière du grand artiste.
46 GKNBTlIyB GALLIOT.
Quand madame de Créquy eut accordé à ces études Qû tribut suffisant d*admiratiott et d^éloges, %reuze alla prendre dans la large caisse une sixième toile et se disposa à la placer sur son chevalet.
Hais à peine y eut- il jeté les yeux, qu'il parut surpris et troublé, et qu*au lieu d*étaler son œuvre a!i grand jour, comme il avait fait des précédentes, il se hâta de la faire disparaître dans le profondeurs de la caisse.
— Eh bieni — demanda la douairière, — qu'y a-t-il donc, monsieur Greuzo, et ne puisrje votr cette étude que vous cachez ainsi?
— Mon Dieul madame la marquise, •— répondit le peintre, — dans la précipitatioa que j'ai mise à obéir aux ordres de monsieur de Tessé et aux vôtres, j'ai pris dans mon atelier une toile au lien d'une autre...
— Qu'importe?... — fit madame de Créquy, — je ne veux pas que votre distraction me prive d'un plaisir. — Montrez-moi cette toile, je vous en prie...
— Mais, madame la marquise , j'aurai l'honneur de vous faire observer que ce n'est qu'une ébauche.
— Tant mieux I l'ébauche d'un peintre de génie a
GENETlàVE GALLIOT. 47
plus de mérite à mes yeux que rœavre achevée d*un artiste médiocre.
— Cependant... — hasarda Greuze.
— Encore une fois, — interrompit la marquise, — vous me désobligeriez en refusant.
— Je cède donc ! — fil Greuze avec un air de résignation, mais sans pouvoir cacher complètement la contrariété qu'il éprouvait.
io pwrênM «t OMote.
Il tira leateme&t de la caisse le tabteao qoi venait d^étre Tobjet de ce petit débat, et il le posa sar te chevalet.
^ Madame de Créqay le regarda; — elle éprouva une sensation pareille à un éblooissement, et elle poussa un cri de stupeur et d'enthousiasme.
La toile qu*elle avait sous les yeux n'était point une ébauche — - tant s>n faut!
Jamais, au contraire, Greuze n* avait produit quelque ohose de plus complet et de plus merveilleux.
Une tête déjeune fille, qu*on aurait attribuée volontiers au magique pinceau de Raphaël, tant il y avait dans tous ses traits de noblesse naïve et de
20 GEIfBYlàYB GALLIOT.
candeur angélique, paraissait sortir de cette toile.
Ses grands yeux, d'un bleu sombre et profond, se levaient vers le ciel et semblaient envoyer à. Dieu une pensée d'amour et de prière.
Un sourire d'une expression vraiment divine enir'ouvrait à demi les lèvres, et dévoilait sous leur corail humide la blancheur nacrée des dents.
Cette tête adorable, couronnée d'épais cheveux de ce blond cendré dont la nuance est si rare et si douce, se détachait vivement sur l'azur pâle d'un ciel sans nuages, et répandait autour d'elle une atmosphère si .chaste, et en quelque sorte si religieuse, qu'on eût dit le portrait de la vierge Marie à dix-huit ans.
— Que c'est beau I — mon Dieu, que c'est beau I . . -^ s*écria la douairière.
— Madame la marquise me traite avec trop d'in* dulgence! — répondit Greuze en s'inclinant.
— Il est impossible, -— poursuivit madame de Gréquy, — il est impossible que la nature ait jamais enfanté une créature aussi parfaite! — Cette tète est fille de votre imagination, n'est-ce pas?
Greuze ne répondit point, mais il s'inclina d'une manière tout à fait affirmative, — du moins la douai-
GBRBVlJnrE 6ALLI0T. ti
riëre interpréla de cette façon son geste et son silence.
— Monsieur Greaze — continua*t-elle — je vous achète cette étude, quel que soit le prix que tous y mettiez vous-même.
Le peintre continua à se taire. — Il était trësrouge et son embarras semblait acquérir des pra-* portions gigantesques.
A coup sûr, il ne savait plus quelle contenance garder.
— Madame la marquise, — balbutia-t*il enfin, — je serais heureux.... très-'heureux sans contredit.... on ne peut pas plus heureux... d'accéder à votre désir... Quant au prix du tableau, il serait ce que vous jugeriez convenable de fixer... mais ..
Greuze s'interrompit.
Madame de Créquy attendit pendant un instant, puis, voyant que le peintre ne reprenait point le fil interrompu de son discours, elle répéta :
— Mais?...
— Mais, — continua Greuze avec une résolution désespérée, — c'est impossible..,
— Impossible, dites-vous?.-. .
— Mon Dieu, oui.
— Vous ne pouvez me vendre ce tableau?
— Noa, Madame... par maihear !..
— Pourquoi donc?
— Parce que ce tableau est un portrait, et que ce portrait appartient à celui pour lequel iï a été fait ...
— ' Ce tableau est un portraiil.... -^ répéta la douairière d'un, air étoané.
— Oui, madame la marquise, — bélasi oui...
— Mais vous m'affirmiez tout à l'heure que cette toile reproduisait une Icte de fantaisie.
-^ Ai-jè donc affirmé cela?
. — Non pas d'une façon positive, mais votre silence a dû me le laisser croire.
— C'est qu'alors — sans le vouloir — je me serai trompé...
— Monsieur Greozé, il y a dans votre trouble et dans vos réponses embarrassées je ne sais quoi de mystérieux I... — Vous me cachez quelque chose. ...
— Je supplie madame la marquise de ne pas douter de mon dévouement...
— Eh! je ne doute pas de votre dévouement I — Je doute de votre franchise, ce qui ne revient point au même I
Greuze soupira à deux on trois reprises et appuya mélancoliquement la main sur son cœur, ainsi que
GBlfBVlkvB GALLIOT. S3
le ferait un hoonète homme soupçonné injustement de quelque tnécTiânte action, et auquel, malgré tout, le respect pour l'accusateur Termerait la bouche. La douairière reprit:
— Enfin, monsieur Greuze, vos secrets vous appartienneni et je n'insiste point pour les pénétrer; — seulement je vous répèle une fois encore que vous me rendriez fort heureuse en consentant à me céder ce tableau ..
De rouge qu'il était d*abord, le peintre était devenu très-pâle.
— Demandez-moi ma vie, — balbulia-t-îl, — mais ne me demandez pas cela I...
— Soit I — dit madame de Créquy, — et, puisqu'il le faut, n'en parlons pas davantage et n'y pensons plus!...
Greuze, en entendant ces mots> sembla soulagé d'un grand poids.
La marquise, au contraire, paraissait triste et pensive.
C'est qu'elle éprouvait un chagrin véritable à la pensée qu'elle ne reverrait jamais cette tête angélique qui l'avait, dès l'abord, si fortement frappée et si tendrement émue.
i^ GBIlBTlivÈ CALLIOT.
Ellesentail qg'elle serait longtemps poursuivie par «ette vision charmante au regard si profond et au sourire si doux.
Greuze, qui devina sans doute ce qui^se passait dans rame de la marquise» se hâta de faire disparaître le portrait tentateur et se promit bien de ne plus avoir, à l'avenir, de distractions du même genre.
Cependant madame de Créquy s'absorbait toujours daas une sorte de rêverie pénible et mélancolique, à peu près semblable au sentiment qu'éprouverait une jeune Glle romanesque qui verrait pour la première et dernière fois un jeune homme d'une beauté merveilletse, sans savoir son nom, sans même avoir eu la joie d'en être remarquée.
En ce moment le valet de chambre Dupont rouvrit la porte du salon et annonça :
— Son altesse sérénissime monseigneur le duc de Penthièvre!
Le duc, après avoir présenté ses hommages à madame de Créquy, sa meilleure et sa plus ancienne amie, vint à Greuze avec une familiarité d'autant plus charmante qu'elle n'avait rien de hautain ni de protecteur.
CENSVikvB GALLIOr tlî
— Eb bien, cher peintre, ne puis je voir à mon tour les cbefs-d*œuvre que cette large caisse de bois blanc doit, si je ne me trompe, receler dans son seinî...
— Âhl — 6l madame deCréqay en intervenant,
— votre altesse a bien dit le mot, ce sont, en effet, des chefs-d œuvre!...
Greuze devenait pourpre de confusion modeste sous le feu croisé de ces louanges.
Il hésitait avant de faire une seconde exhibition de ses tableaux devant la marquise.
Cette dernière s'aperçut de son embarras et le rassura aussitôt.
— J'aurai plus de plaisir encore, — lui dit-elle,
— à voir vos œuvres pour la seconde fois que je n'en ai eu la première : — toutes les choses vraiment belles produisent cet effet sur moi...
Greuze, on le comprend, ne balança plus.
Il plaça sur le chevalet sa grande scène villageoise du Retour des moissonneurs.
— Mon cher Greuze, — dit le duc de Penthièvre après avoir regardé pendant un instant, — ce tableau est-il vendu ?
— Non, Monseigneur, — répondit le peintre.
26 GENEVIÈVE CULLIOT.
— Alors je Tachèle. — Sa place est loule marquée dans ma galerie de Sceaux.
— A partir de ce moment, il appartient à voire altesse.
— Cinq cents louis vous paraissent-ils an prix raisonnable?...
— C'est trop, Monseigneur, c'est beaucoup trop! Le duc écrivit quelques lignes sur une page de
son portefeuille, puis déchira cette page et la tendit à Greuze en disant :
— Faite* présentef ceci à mon trésorier, je vous prie. — J'enverrai prendre demain chez vous ma nouvelle acquisition, dont je suis plus enchanté que je ne saurais le dire... . — Maintenant, voyons le reste...
Greuze montra à M. de Penthièvre les quatre têtes d'études dont nous avons déjà parlé.
Le duc en acheta deux, qu'il paya avec la même libéralité que la scène champêtre.
— Est-ce tout? — demanda-t-il ensuite ..*
— Oui, Monseigneur,— répondit l'artiste en jetant à madame de Créquy un regard suppliant.
La marquise comprit à merveille le sens de ce regard, mais elle n'en tint compte.
CSNriVlàTB OAILLOT. tl
Elle volilait revoir udc fois encore ce visage idéal qui l'avait tant émue.
— Monsieur Greuze ne dit pas la vérité, — fit-elle en souriant, — et c'est d'autant plus mal àlui que ce qu'il cache à votre altesse surpasse encore, je crois, ce qu'il lui â fait voir...
— Que veut dire cela? — demanda le duc.
— Cela veut dire qu'il y a une sixième toile, — continua madame de Crcqny. — Allons, monsieur Greuze, exécutez- vous de bonne grâce I...
Ainsi poussé dans ses retranchements, l'artiste fit eoritre mauvaise fortune bon cœur et apporta sur le chevalet le porti ait mystérieux.
Leduc, en regardant cette toile, éprouva à peu près ce que la marquise elle-même avait ressenti quelques instants auparavant.
Un trouble profond et involontaire s*emparade lui.
Il regarda longtemps, en silence, et avec une sorte de recueillement.
— C'est étrange ! — dit-il ensuite, — il me semble que j'ai déjà vu, autrefois, cette ravissante figure; mais j'ai beau fouiller dans mes souvenirs, je ne puis préciser si cette vision divine m'est apparue dans un songe ou dans la réalité...
28 GENBVlkTB «ALLIOT.
— Cherchez I... — Cherchez et souvenez- vous I... — murmura avidement madame de Créquy.
— J*ai beau chercher, — poursuivit le duc, — plus j'interroge le passé, plus mes souvenirs deviennent indistincts... — Il me semble pourtant (si toutefois j'ai vu et non pas rêvé) que la jeune fille ou plut6t range dont voilà le portrait était alors une enfant...
— N'est-ce pas, Monseigneur, n'est-ce pas qae c'est beau?. .. — s'écria la marquise avec exaltation.
— C'est plus que beau! — répondit monsieur de Penthièvre, — produire une œuvre pareille, c'est presque égaler la puissance créatrice de Dieul..
Il y eut un instant de silence, puis le duc ajouta en se tournant vers l'artiste :
— Je vous offre mille louis de cette toile, mon cher peintre...
— Ah ! — dit madame de Créquy, — monsieur Greuze a déjà refusé de me vendre ce tableau dont j'avais la plus folle envie!..
— Est-ce possible?.. — demanda monsieur de Penthièvre.
— Monseigneur I — murmura l'artiste, — j'ai eu l'honneur de répondre à madame la marquise que le
GE?«BYlkVE GALLIOT. 29
portrait dont il s'agit ne m'appartenait point et que, par conséquent, je n'en pouvais disposer...
— Je n'insiste plus, — fit le duc, —et je suis bien certain que ce refus forcé vous peine aussi vivement que madame la marquise elle-même.-
La conversation continua quelque temps encore, puis Greuze se retira, pi us enchanté de pouvoir enfin soustraire à tous les regards le portrait malencontreux qu'il avait apporté par mégarde, que d'avoir vendu pour un millier de louis de tableaux.
Trois semaines environ après la scène à laquelle nous venons de faire assister nos lecteurs, — le huit juillet, c'est-à-dire la veille de la fête de sainte Victoire sa patrone, — madame de Créquy trouva dans son oratoire un largfcofiFret d'ébène au milieu duquel ses armes se détachaient en haut relief sur un écusson de vermeil .
Une clef d'or, du plus beau travail de ciselure, était attachée à ce coffret par un ruban de velours blanc.
La marquise fil tourner précipitamment la clef dans la serrure.
Le coffret s'ouvrit et madame de Créquy poussa un cri de surprise et de joie.
30 CBUEVliVB GALLIOT.
Elle venait d*apercevoir une admirable copie, faite par Greuze lui-même, de la têle déjeune fille.
A côlé de la toile, sur un petft carré de papier, étaient tracés ces mots :
« A madame la marquise de Créquy, de la paré de $on vieil ami. »
Il n*y avait pas de signature, mais madame de Créquy reconnut Técrilure à l'instant même.
Celait celle du duc de Pentbîèvre.
L^excellent vieillard avait insisté auprès de Greuze avec tant de bonne grâce, de persistance et de cour« toisie, qu^il ei^ avait obtenu une copie du tableau que désirait la marquise, et le peinlre, vQuIaot s'associer k la galanterie princiërc, s^était arrangé de façop à ce que renvoi pût être fait la veille de la sainte Victoire.
' Madame de Crcquy, après avoir contemplé longtemps son tableau chéri avec une muette adoration, le fît exposer à côté d'elle, sur un chevalet d*ébène
et de velours, dans le petit salon oii elle se tenait habituellement.
Loatt de Lamballe.
Le lendemain du jour de sa fête, la marquise de Créquy, vers les deux heures de l'après-midi, écrivait dans SQU oratoire quand on vint lui annoncer la vitesse du prince de Lamballe.
— Priez n^onsieur le prince de m'allendrc, — répondit la marquise, — et dites-lui que j'irai le rejoindre dans un instant.
Au bout d'un quart d'heure h peu près, madame deCréquy eut a<5hevé sa correspondance et elle se mit en route pour aller trouver le visiteur, sans avoir préalablement sonné afin qu'un de ses gens vint ouvrir les portes devant elle.
Ceci, qui peut et doit paraître tout simple à nos lecteurs, était au dix-huitième siècle un oubli corn-
32 GENEVIÈVE CÂLIIOT.
plel de cette étiquette qui ne permettait point à une grande dame de se rendre le moindre service à ellemême.
Il y a apparence, du resle, que la marquise était coutumière du fait, car Madame de Maurepas disait un jour à la reine à son sujet :
— La douairière de Gréquy, madame! elle est courageuse et résolue comme un dragon I — Si les sonnettes étaient dérangées chez elle, elle serait capable de m*ouvrir les deux battants de sa porte h elle toute seule, et je suis sûre que les ampoules ne lui seraient de rien!..
La porte du salon dans lequel se trouvait M. de Lamballe était enlre-baillée et madame de Créquy arriva jusque-là sans avoir fait le moindre bruit, ce qu*jl est d'autant plus facile de s'expliquer, qu'elle 'avait rhabitude de ne jamais faire 6ter les tapis de son hôtel.
Elle aperçut le prince de Lamballe presque agenouillé et dans une attitude extatique, en face du portrait de Greuze.
Le prince était un jeune homme de vingt-cinq ou vingt-six ans, grand et robuste et de proportions irréprochables.
GlIfBVI&yB 6ÀLLI0T« 33
SoQ visage exprimait fidèlement les passions vives et généreuses de son cœur agité et sincère.
Ses yeax, parfe^tement semblables pour la coupe et la grandeur, étaient de couleur différente, ce qui donnait quelque chose de bizarre et d'inexplicable à sa physionomie.
11 avait des cheveux très-fins et très-abondanls» mais d'une nuance blonde trop ardente, qui s'accor^ dait bien du reste avec un teint d'une blancheur presque féminine et marqué d'imperceptibles taches de rousseur.
Sur cette figure caractérisée se reflétaient comme dans un miroir toutes les émotions, toutes les impressions du caractère du jeune prince, caractère à la fois mobile et déterminé, mais toujours bienveillant et généreux.
Au moment od M. de Lamballe venait d'être surpris par la marquise de Créquy, ses yeux, nous le répétons, s'attachaient avec une ardeur qui tenait da délire sur le noble et beau visage reproduit par le pinceau de Greuze.
Ses mains se joignaient comme pour une prière,
et une expression de divine ivresse rayonnait sur son
front attendri.
3i GEIfEVlèVB GALLIOT.
Madame de Créquy respecta pendant un instant ce qu'elle prenait pour un touchant hommage rendu au talent d'un grand peintre; mais, comme cette extase semblait devoir se prolonger indéfiniment, elle toussa à deux reprises, afin d'avertir M. de Lamballe de sa présence.
Le prince se retourna aussit6t et l'expression de ses traits changea comme par enchantement.
Il vint droit à madame de Créquy, qu'il était habitué depuis son enrauce à traiter avec la tendre et r^pectueuse familiarité d'un fils envers sa mère; — il lui prit les mains, qu'il serra et qu'il porta à ses lèvres, et les premières paroles qu'il prononça furent celles-ci :
— Ma chère maman, qui vous a donné ce portrait, et comment se trouve-t-il ici ?
— Monseigneur, — répondit la marquise, — c'est monsieur le duc de Penthièvre qui me l'a donné.
— Mon père!.. — C'est mon père!.. — s'écria monsieur de Lamballe.
Puis, -— sans avoir pâli, — sans avoir chancelé,—» il tomba sur le tapis comme un homme frappé de la foudre.
Madame de Créquy, prodigieusement émue et in-
GBRBYlkTE 6UU0T. 35
quiète de cet iDexplicable.évéqement, Gt défendre sa porte à rinstant même et ne voulut souffrir auprès du prince pour lui donner des soins que Dupont, son premier valet de chambre, et la femme de ce domestique, qui, tous les deux, étaient àson service depuis plus de vingt ans.
Elle soupçonnait un mystère qn*elle ne pouvait pénétrer, et elle craignait que M. de Lamballe, en revenant à lui-même, ne parlât plus qu'il ne le voudrait, — plus qu'il ne le faudrait peut-être.
L'évanouissement fut long.
^ Le visage du prince était pâle et son cœur battait si faiblement qu'à chaque minute on eût dit que le mouvement de la vie allait s'arrêter en lui.
Enfin, cet évanouissement se termina par une hémorrhagie tellement violente que le sang jaillit sur tous les vêtements de M. de Lamballe, et que sa veste de satin gris perle et sa cravate de dentelles en furent entièrement couvertes.
Dès que madame de Créquy s'aperçut que le prince rouvrait les yeux, elle renvoya tout le monde. /
— Mon Dieu I.. mon Dieu !.. —murmura le jeune homme d'une voix à peine distincte, quand ses lè^
36 GEHEYIIVE 6ALLI0T.
purent articaler uq son,— mon Dieu I comment cela est il possible?..
Et k ces paroles succéda une violente crise nerveuse.
M. de Lamballe se tordait les mains, et de grosses larmes ruisselaient sur ses joues décolorées.
11 semblait une vivante image de Teffroi et du dé^ sespoir.
— Qu'avez-vous, Monseigneur? — répondait madame de Créquy avec une tendre insistance. — Au nom du ciel, mon cher prince, dites-moi ce que vous avez...
Le prince ne semblait ni entendre ni comprendre les paroles de la marquise, — il ne répondait pas, — ses larmes coulaient toujours et il murmurait encore : — Mon Dieu I.. comment cela peut-il se faire?..
Enfin, à cette scène de désolation parut succéder un instant de calme.
Madame de Créquy en profita pour serrer doucement entre les siennes les deux mains de M. de Lamballe, et pour lui dire avec un accent de tendresse vraiment maternelle :
— Cher prince... pauvre enfant... vous dont je pourrais être la mère par mtfn âge.... vous dont Je
GENIVlfcYB OÀLLIOT. 37
suis la mère par mon cœar.. . vous que f aime comme mon propre fils... vous avez un secret... vous avez un chagrin.,.
Le prince fit un signe de triste assentiment. La marquise poursuivit :
— Mon enfant, mon cher enfant, — murmura-t- . elle, — rien ne console, rien ne soulage comme de verser dans le sein d'une mère le secret de ses douleurs... Ayez confiance... dites-moi le vôtre...
— Oui, —répondit le prince, —oui, chère mtman, vous saurez tout...
Il s'interrompit pendant une minute, puis il ajouta :
— Mais, d'abord, je vous en supplie... expliquezmoi ce que je ne puis comprendre... ce qui égare ma raison... ce qui me rendrait fou si vous n'en détourniez ma pensée.. .
— Quoi donc?., quoi donc?.. — depaanda vivement la marquise.
— Vous m'avez dit, n'est-ce pas, que celte lête de femme*, ce portrait... car c'est un portrait... vous avait été donné par mon père?..
— Sans doute, — et je vous le répèa
39 GBRBYlkYB 6ALLI0T.
— Mais, commeni. .. oui, comment ce portrait a-t-îl pu arriver en sa possession ?. .
— De la façon da monde la plus simple.
— Oh 1 diles !.. dites, cbère maman I — IÇoos voyez bien que j'écoote... vous voyez bien que j'attends avec impatience!..
^ Madame de Créquy raconta k M. de Lamballe la visite de Gréuze.
En entendant prononcer le non de Tartiste, le priaœ tressaillit.
La marquise entra dans les détaHs relatifs à l'entrevue fortuite de M. de Penthièvre et du peintre, dans ce même salon de rh6tel de Créquy; — elle dit le trouble, l'embarras, les rélicences de Greuze à l'endroit du mystérieux portrait, et elle termina par le récit de la princière galanterie du père de M. de Lamballe.
Ce dernier, après avoir écoulé la marquise, sem* bla un peu rassuré et consolé.
Mais la commotion avait été trop forte pour qu*elle ne laissât pas après elle' des suites durables
Pendant plus d*une heure une sorte de tressaillement nerveux agita les mains du jeune prince.
— Cbère maman, — demanda-t-il enfin à la mar-
6BNEY1ÈVI 6ÀLLI0T. ^9
qaise, — consacrez -moi, je vous ea prie, tovte votre journée d'aujourd'hui... —Ne sortez pas... — ne recevez personne... — Je vous ai promis une confidence et cette confidence est longue.. .—Dites, ferezvous ce que je désire?.. .
— Oui, certes! je le ferai, et de tout mon cœur encore! — répondit la marquise.
— Eh bien! — continua monsieur de Lambalie, — poussez la bonté jusqu'à me laisser seul pendant quelques instants; — j'ai besoin de prendre un peu de repos... — J'ai besoin de commander à mon cœur... —j'ai besoin de dominer cette émotion qui me tue!!..— BientAt je serai plus calme, je le sens... et je pourrai vous laisser lire à livre ouvert dans mon âme et dans mes souvenirs...
Madame de Créquy accéda aux souhaits du prince et sortit aussitôt du salon.
Son absence dura à peu près une heure.
Quand elle revint, elle trouva, comme la première fois, monsieur de Lamballe presque agenouillé devant le tableau de Greuze.
Sa figure avait repris son expression habituelle, et un sourire doux et triste effleurait de temps à autre ses lèvres.
40 GBHBTlàYI GALLTOT,
— Vous avez fait défendre voire porte, n'est ce pas, chère maman?... — demanda-t-il.
— Oui,— répondit la marquise.
— Ainsi, personne ne pourra ni nous entendre, nî nous interrompre ?
— Personne au monde.
Le prince reprit après un instant de silence :
— Vous avez conservé pour moi celte tendresse si bienveillante que vous ressentiez autrefois?...
— Comment pouvez-vous m'adresser une semblable question, cher enfant?... — Est-ce que vous doutez de moi?
— Dieu m'en garde I mais c'est que, voyez- vous, j'ai besoin plus que jamais de toute votre affection, de toute votre indulgence I • ..
— Elles vous sont acquises d'avance.
— Vous m'écoutez ?.• .
— Avec mes oreilles qui sont encore bonnes, quoique bien vieilles, et avec mon cœur, qui est toujours ce cœur que vous connaissez.
— Oh I oui, je le connais ! — murmura le prince en portant à ses lèvres la main de la marquise.
— J'attends, — fit celle-ci.
Monsieur de Lamballe fit asseoir dans un haut
eBVETIÈVB 6ÀLL10T. 41
faatenil à dossier blasonné, celle qa'il appelait : sa bonne mère.
Lui-même prit à côté d'elle un siège un peu plus bas. — Il attacha ses regards chargés de tendresse sur le portrait de Greuze qui se trouvait en face de lui et il commença.
La Tliymérale.
— Vous savez, chère maman, — dît-il — que j'ai passé loulemonenfance au château d*Anet, dont mon père est possesseur à titre de prince d'Ânet et comte du Véxin.
-- Oui, je sais cela, — répondit madame de Cré* quy.
— Êtes- vous allé à Ânet, chère marnant...
— Jamais.
— Alors,— reprit le prince,— je ne saurais vous faire comprendre rien qu'avec des paroles la splendide beauté de ce pays, Tun des plus pittoresques et des plus délicieux qu'il y ait au monde. — Ce sont des forêts immenses, — des arbres dix fois séculaires qui forment des voûtes de verdure impénétrables
44 ^ GENEyièvE GALLIOT.
aux rayons du soleil; — ce sont des roches abruptes, des eaux bondissantes, un ensemble, enfin, tantôt gracieux» tantôt sauvage, mais toujours grandiose et magique.
« Je ne sais si c'est à Taspect de cette nature si remplie d'une sève vigoureuse que je dois attribuer Tardente soif de mouvement et de liberté qui me dominait pendant mon enfance; •— mais il est certain que je n'avais point de plaisir plus vif, de bon* heur plus complet, que quand j'avais pu me dérober à la surveillance de mon gouverneur, m'échapper du château et m'enfoncer, tout seul, dans les bois et dans les campagnes.
» Ces escapades n'avaient pas de but, — pas d'autre du moins que de porter au hasard mes pas indépendants... — Je me sentais isolé, —je me sentais libre, — le caprice et la fantaisie guidaient ma course errante ; — le jour me semblait plus pur, — le soleil plus radieux, ma poitrine se gonflait d'orgueil en aspirant un air d'une fraîcheur exquise et chargé du délicieux parfum des fleurs des gazons, et des résines des bois.
» Je suivais, pendant des heures entières, les fantasques sinuosités d'un ruisseau.
GBNBYIBVI GALLIÛf. 45
» Je pourchassais les biches et les chevreuils que, bien entendu, je n'atteignais jamais.
> J'entrais dans une cabane de bûcheron, — j*y mangeais du pain bis trempé dans du lait frais, et ce simple repas me plaisait mille fois plus que toutes les inventions gastronomiques ^es maîtres d'hôtel et des cuisiniers d'Anet.
» Parfois je suivais jusqu'au cimetière Tenterrement de quelque pauvre paysan.
» Je marchais le dernier de tous, la tête baissée et les mains jointes, et je m'enfuyais effarouché aussitôt que je m'apercevais que j'étais reconnu et qu'on me regardait avec respect et étonnement.
» Ces absences fréquentes 'et prolongées plongeaient mon malheureux gouverneur dans des accès de désolation et de désespoir dont, à vrai dire, je ne m'inquiétais pas beaucoup .
» Mon père, — lui, — mon père, la douceur, l'indulgence, la tendresse, la bonté mêmes, semblait comprendre ces irrésistibles aspirations de ma nature. — Il ne s'en étonnait pas, — il ne s'en irritait point.
» Un jour, — j'avais, ce me semble, douze ou treize ans, —je l'entendis qui .disait ii l'abbé de Flo-
46 eSNEVIEVE GAtLlOt.
rian, avec celte voix que vous lui coQuaissez, cette voix qui part du cœur pour aller droit au cœur :
«^ — Laissons-le faire. . . — si nous le tourmealojas il s'en ira peut-être si loin que nous aurons peiue à le retrouver! — 11 est agile par un esprit et par un besoin d'indépendance dont il ne sait que faire., et dont il ne] fait pourtant pas mauvais usage; — et, par exemple, hier il est allé dire ses prières du soir avec Termite de la Chesnaye. — Surveillez-le bien, mais ne le punissez pas^ — je le défends. »
« Ces paroles produisirent sur moi une impression bien autrement profonde que ne l'auraient fait des menaces et des reproches.
» Je me dis et je me répétai qu'il était mal et impardonnable de causer même Tombre d'une inquiétude et d'un chagrin à un si bon père, et, à partir de ce moment, mes excursions vagabondes devinrent infiniment plus rares.
» Cependant, à de certains jours, mes velléités errantes me reprenaient avec une force si grande que je ne pouvais leur résister et que je m'échappais comme autrefois.
» Mais alors ma joie n'était ni pure ni complète.
GBKBVlivB GAILIOT. 47
— Il s'y mêlait une tristesse vague et en quelque sorte du remords... >
> Je vous dis tout cela, chère maman, j'entre dans de pareils détails, afin de bien vous faire comprendre ce que j'étais pendant ma première jeanesse... D'ailleurs, ce que je viens de vous raconter est rindispengable préface de ce qui me reste à vous dire...
— Continuez, mon cher enfant, — répondit ma« dame de Créquy, — rien de ce qui vous concerne ne peut manquer d'avoir pour moi un intérêt profond...
Monsieur de Lamballe reprit :
— A un quart de lieue, environ , du château d'Anet, se trouve un lieu singulièrement accidenté et tellement sauvage, qu'il en peut paraître effrayant.
1 Figurez-vous, sur la lisière d'une forêt de grands chênes et de châtaigniers gigantesques, un amoncellement d'énormes rochers noirs, jetés les uns sur les autres, entremêlés de cavités béantes et dominés par une pyramide granitique d'un seul jet et d'une prodigieuse hauteur, que les paysans, je ne sais pourquoi, ont nommée l'Aiguille du Diable.
» Tout à l'entour le terrain est nu et stérile, semé de rodhes à Qeur de terre et ne produisant que des
iS GBNEVlàvE GALLIOT.
herbes bien vite desséchées et des touffes de buis rabougris.
» Cet endroit s'appelle dans le pays la Thymérale^ et semble devoir être le produit de quelque convulsion terrible du globe.
» Il est assez facile de gravir la colline rocheuse jusqu'au pied de l'Aiguille duj)iable, et de là on domine un immense et magnifique paysage.
> Un soir, — je revenais de Tune de ces excursions dont je vous parlais tout à Theure et auxquelles je n'avais pas eu la force de renoncer entièrement.
» J'escaladai la Thymérale, je m'assis sur un bloc de granit et je regardai à Thorizon.
» Le spectacle qui s'offrit à mes yeux était grandiose et ne s*effacera jamais de ma mémoire.
» La journée avait été belle, mais à cette journée
succédait une soirée orageuse.
» De grands nuages sombres couraient dans le ciel et prenaient des aspects bizarres et changeants en se rencontrant et en se heurtant.
» Le soleil noyait son disque éclatant dans le sein de ces nuages dont il métamorphosait une partie en une fournaise ardente, tandis qu'il frangeait les autres de pourpre» d^argent et d'or.
» Céuit on de oes spedades sablimestMUMe Dieu ea donne au monde qui, trop souvett, ne les isegit^e pas.
» Moi, j'abattdonnais mon âme an reli^ieni en* thoustadnie qoi s*emparait d'elle toale entière.
» Un bruit soudain qui gç fit au-dessous de moi m'arracha à celle conlemplalion.
• Je regardai, et je vis une petite fille de huit à neuf ans qui conduisait une chèvre an bout d'une corde et ne oouvaitvenir àhout deTanimal caprîcieux et rebelle.
» La petite fitle «efforçait d'avancer.
> La chèvre, au contraire, attirée sans doute invinciblement par quelque belle touffe de serpolet ou de romarin, reculait avec obstination.
» De là, une lutte entre elle et Tenfant.
• Au bout d'une ou deux minutes, cette lutte eut un dénoûment auquel je ne m'attendais guère et qui m'effraya outre-mesure.
» La chèvre fît un brusque écart et, après deux ou trois gambades, essaya de s'enfuir.
» L'enfant ne voulut pas lâcher la corde, et, comme la chèvre était la plus forte, elle entraîna la petite fille qui tomba.
SO «niBViBVE «ALUOT.
» Dattssa draie son front porta sarfaftgle d'un ftiartier de roche;
». le vis le sang couler, — je poussai on cri» -*-*
je m'élançai k travers les buissons d'épines et les
pierres roulantes, sans souci de m'y briser cent fois.
— Je m'agenouillai auprès de l'enfant et je la relevai dans mes bras.
« La blessure n'était rien, et, aussitôt que mon inquiétude se fut dissipée, je restai plonj;é dans une admiration profonde en face du délicieux visage de cette petite fille.
» Jamais je n'avais vu, jamais je n'avais rêvé rien d'auasi beau, d'aussi parfait !
» L'enfant me sourit au travers de ses larmes, et
de ma vie je n'oublierai Texpression adorable de ce
divin sourire.
» — Ce n'est rien du tout... rien du toutl. .. — me
dit la petite, d'une voix qui avait une douceurinfinie.
» Je pris mon mouchoir et j'essuyai les quelques gouttes roses qui coulaient de la blessure de son joli front.
» Elle me souriait toujours, elle me regardait^ et ce regard et ce sourire me remuaient Tâme, me troublaient le cœun
eiNEYlivE GÂLLIOt. 51
» Je n'avais plus pear, ef cependant je me sentais tellement ému que mes mains tremblaient malgré moi et que mes lèvres tremblaient aussi.
» La petite fille avait cessé de pleurer; — elle -^l^t tout à fait consolée de sa chute et elle s'inquié^ i^iit de sa chèvre.
» Je la lui montrai à quelques pas de là, broutant cette toufie de serpolet qui avait été la cause de tout le mal.
« — Je vais la chercher, — dit-elle.
» — Pour qu'elle vous renverse encore une foisl
— m'écriai- je.
» — Oh! peut-être ne sera-t-elle pas si méchante!
— fit l'enfant avec un sourire. — Et puis, d'ailleurs, il faut bien que nous retournions au Fresnoy.
> — C'est donc au Fresnoy que vous demeurez?
» — Oui, avec ma mère.
» — Alors, je vais vous y conduire, et je réponds bien que la chèvre ne me résistera pas, à moi...
» Je courus aussitôt après le rétif animal.
» Je le rattrapai sans peine; mais il ne se souciait pas plus d'obéir à moi qu'à sa jeune conductrice» et d'autres tiges de serpolet exerçaient sur lui leur puissante attraction.
52 QjsnBvmvB cAuia%.
? Cependant je ne eédai pas et j'ailaûs avoir le dernier qaand la corde se rompit*
» J'étais piqué au jeu. — Je pris mon écharpe, je rattachai aux coraes de la chèvre^ et je la traînai triomphalement derdère moi au m^yen de ce liea improvisé.
» Nous nous dirigeâmes da côlé du Fresnoy, qui était un bameaû que je connai^s à merveille.
» L'enrant marchait à côlé de moi en frappani joyeusement dans ses petites mains et en s' arrêtant de temps à aulre pour cueillir des brins d'herbe qu'elle présentait ensuite à la chèvre, sans doute pour lui prouver qu'elle n'avait pas de rancune et pour lui faire trouver sa captivité plus douce.
» — Gomment vous nommez-vous? — lui demandai-le chemin faisant.
• — Geneviève quoi?...
9 — Geneviève Galliot. — Et vous?,..
Il — Moi,*je m'appelle Louis, — répondis-je.
*» Puis j'ajoutai :
» — Dites-moi, Geneviève, votre mère, que faitelle?...
» «-» Elle file du lin avec son rouet ; mais dans ce
GBNBTIBVB GAttlOT. 53
moment-ci elle est malade et ne peut rien faire, ma pauvre maman...
3 Et, tandis q<ie Geneviève Galliot me répondait
ainsi, je voyais une larme ou plut6t une perle se suspendre aui longs cils de ses grands yeux.
» — Et votre père? — demandai-je après un instant de silence.
» — 11 est mort. .. — * murmura la petite fille d'une voix tremblante.
» — MortI — répétaî-je avec une émotion si grande» qu'oneûldil qu'il s'agissait deTundesmieds.
» -*-Oui, — continua Geneviève d'une voix à peine distincte, — il a été tué d'un coup de .corne, par un taureau, dans la ferme de la Yicomterie où il servait, et qui est à Monseigneur.*.
» Geneviève pleurait.
> Je ne cherchais même pas à la consoler; car, moi aussi, je me sentais le cœur gros, et il me semblait que si je disais un seul mot mes larmes allaient déborder.
» Je me tus et nous continuâmes silencieusement notre chemin.
» Nous marchions l'un près de l'autre ; — je tenais sa main et je la serrais doucement, voulant
64 GUIEYIBVB GALLIOT.
ainsi lui faire comprendre que je partageais sa dou* leur.
» Tout d*Qn coup, et en tournant Tangle de la Vénerie» je me trouvai face à face avec mon père.
» Il allait faire une promenade; il était entouré de ses gentilshommes et d'une suite assez nombreuse.
» Je fus étonné d'abord et interdit; mais je me rassurai en réfléchissant que je n'avais rien fait de mal.
» Mon père me fit signe d'approcher^ '
» J'obéis. *- il m'interrogea, et je lui racontai rapidement et sincèrement ce qui venait de se passer.
SoMoiie «alllot.
» — Tandis qae je parlais à mon père, — ooniinua M. de Lamballe, — je regardais altentivemeot son YJsage, sur lequel ne venaient se peindre ni mécontentement ni surprise.
» Quand j*eus achevé, il me prit la main, cet excellent père, et me dit avec un sourire :
» —Allez, mon fils; — nou-seulemenl je ne vous blâmerai pas de ce que vous avez fait, mais je vous en approuve de toute mon âme. — Certes, M. de Fénelon valait mieux que vous, et on Ta vu reconduire an bercail ( en habit d'évéque ) une pièce de gros bétail qui s était écliappée de Tétable d*une panvre femme. -* Allez donc, je vous le répète, et
56 CIllETIÈyi GALUOT.
continaez jusqu'au bout votre œuvre de charité.
t Ensuite mon père s'adressa à un de ses gentilshommes et lui dit :
t. — Monsieur de Baudesson, accompagnez, s*il vous platt, mon fils.
» Geneviève, quand ellef avait vu tant de monde, n'avait point osé s'approcher, si bien qu'elle n'entendit aucune des paroles que mon père venait de prononcer.
» Nous nous remîmes en marche et, au bout d'un peu moins d'une demi-heure, nous arrivâmes au Fresnoy.
» La maison de ia mère de Geneviève était une chaumière bftiie avee des troncs d'arbres et recouverte de chaume.
» Un vieux marronnier en ombrageait la porte. — Un petit jardin, planté d'arbres fruitiers, s'étendait à l'entour.
» A ce jardin attenait un arpent de terre environ, ensemencé de seigle et d'orge.
» Quelques ruches d'abeilles et le revenu de ce champ composaient toute la fortune de Suzanne Galliot, la mère de Geneviève.*
» Au moment de franchir la porte de la chau-
GBWYlàYB filLLIOT. 57
mière , un seatimeDi dont je ne me rendais pas compte à moi-même me fit désirer qu'un étranger n'y pénétrât pas en mêmt temps que moi.
» Je me retournai donc et je dis au geotilhomme qui me suivait à une distance de cinq ou six pas :
» —Je me sens un peu fatigué, monsieur de Baudesson, je vous saurais gré d'aller me chercher mon carrosse, que j'irai rejoindre au bout de Tavenue de la Yicomterie.
» Monsieur de Baudesson s'éloigna aussitôt.
» J'entrai avec Geneviève.
» En franchissant le seuil, mon cœur battait violemment.
» Si l'on m'avait demandé pourquoi, je n'aurais pu répondre, car, en vérité, je ne le savais pas.
» L'intérieur de la chaumière était pauvre, mais de la plus irréprochable propreté. I
» Le lit, en bois de chêne noirci par le temps et verni par la fumée, avec ses quatre colonnes autour desquelles se drapaient des rideaux de serge à larges raies blanches et rouges, — un vieux fauteuil recouvert d'une tapisserie toute fanée, — quelques chaises de bois, — une table k pieds contournés, — une haute armoire de chêne, — un dressoir, dont
S8 GBRBVIÈVB GALLIOTv
les rayons supportaient des assiettes de faïence ornées de grossières enluminures, — et, enfin, un berceau d'enfant placé près du lit, — tout cela était aussi brillant et aussi bien tenu que le plus splendide mobilier.
9 Cet intérieur respirait une vertu simple, une piété douce et profonde.
» Sur le manteau de la cheminée se voyait une petite statue en plâtre de la Vierge Marie; — quelques images de dévotion étaient attachées aux murailles avec des épingles, et, entre les rideaux du lit, on voyait un bénitier en terre commune orné de rameaux de buis béni.
» Au moment où nous entrâmes dans la chau* mière, Suzanne Galliot filait.
» Les mouvements de son rouet étaient lents et inégaux, car la pauvre femme était faible et se mourait d'une maladie de poitrine.
* Elle paraissait jeune encore, et on distinguait sur son visage les restes d'une grande beauté que les souffrances et les chagrins n'avaient pu flétrir entièrement.
» Son histoire était bien courte et bien triste.
. GIHBVIÈYE GÀLLIOT. 60
» Les réponses de Geneviève à mes qoesiions me Tâvâient déjà apprise en partie.
» Dix ans auparavant, Suzanne avait épousé par amour Remy Galliot, qui passait dans le pays pour un honnête jeune homme et pour le plus beau garçon de la principauté d*Ânet.
» Dieu avait béni d'abord et fécondé leur union, — Une fille leur était née : — Geneviève.
» Mais soudain la foudre avait grondé dans le ciel calme et souriant de ce ménage jeune, honnête et amoureux.
» Un taureau, quasi-«auvage et tout à fait indomptable, s'était échappé un matiu de la ferme de la Yicomterie pour aller répandre dans la contrée Teffroi et la désolation.
» Remy Galliot s'était offert pour essayer de soumettre ce taureau, et il avait péri victime de son courage et de son dévouement.
» Suzanne était laborieuse et bonne mère, et elle aurait gagné facilement avec son rouet la vie de Geneviève et la sienne.
» Maïs la maladie arriva et Suzanne ne put guère filer.
60 GEIfEViÈTB GALLIOT.
» Excusez tous ces détails, cbère mamaD, et ne vous en étonnez pas ..
— Dites, raon enfant, dites toujours... — répondit madame de Créquy, d'une voix dQnt elle ne cherchait point à dissimuler Témotion : — vous voyez bien que votre récit met des larmes dans mes yeux...
M. de Lamballe continua :
€ — Suzanne Gaillot,— dit-il, — ne s'attendait point à voir Geneviève rentrer au logis accompagnée d'un enfant un peu plus âgé qu'elle. -— Elle parut d'abord étonnée de ma présence, puis elle me remercia avec effusion aussitôt que Geneviève lui eut raconté ce que j'avais fait.
» — Ah I — murmura-t-elle, — si nous n'avions pas été si pauvres, je ne laisserais pas ma chère Geneviève aller ainsi seule, au risque de ce qui peut lui arriver de malheurcuit!... Mais il le faut!... il le faut!...
» Cette pensée qui se présenta à moi que, faute d'un peu d'argent, Geneviève s'exposait à des périls, remua douloureusement toutes les fibres de mon cœur.
» Je n'avais dans ma poche qu'un louis d or de
«mbvibVi «aluot. 61
quaraote-taoU livres, je mis ce louis dans la main de Suzanne, et, afin que mon offrande n*e6t pas Tair d*une aumAne, afin surtout de ce blesser aucune susceptibilité délicate, je murmurai ces quelques mots, qui renfermaient un mensonge que, devant Dieu, je crois innocent :
» -*Cest nota mère. Madame, qui vous envoie ceci et qui m'a chargé de vous dire que désormais elle ne vous laisserait manquer de rien«..
» — Oh 1 — s'écria Suzanne, — que le bon Dieu vous bénisse, vous et votre mère, mon enfant I — ma reconnaissance priera jour et nuit pour vous deux, car vous éloignez la misère et la faim de ma pauvre enfant... de ma Geneviève...
• Et elle prit Geneviève dans ses bras et elle la serra sur^son cœur en versant de douces larmes.
» -^ Comment s'appelle voire mère î — me demanda-t-elle ensuite ; «-dites^moi son nom, afin que je ne l'oublie jamais...
• Je restai muet pendant un instant.
> La question si simple qui venait de m'êlre adressée me troublait profondément et me désolait.
» II me semblait que ma réponse allait changer
62 eBHBTlÈYB €ALLIOt.
complètement ma position vis à vis de Geneviève et de sa mère.
» li me semblait que mon nom allait creuser un infranchissable abtme entre cette humble famille et moi.
» 11 me semblait en6n qu'aussitôt que ce nom aurait été prononcé, je ne serais plus Tami de Geneviève, mais son seigneur et son suzerain.
» J'hésitai donc, je baissai les yeux, puis je répondis en balbutiant :
» — Le nom de ma mère est Modène.
» Et je ne mentais pas, car ma mère se nommait, comme vous le savez, chère maman, Marie-Thérèse d'Esté de Modène.
» — Modène! — répéta Suzanne en ayant Tair de chercher dans sa mémoire.
» Puis elle regarda Geneviève et elle reprit t
D — Il y a tant de bourgeois par ici que nous ne connaissons point I...
» Et Geneviève ajouta, dun air d'affection et de
reconnaissance qui me remplit d'une joie surhumaine :
» — Nous demeurons tant loin du bourg I . . .
CSNBY kvE GAtLIOT. 63
» Je fie Toulus pas rester plus longtemps ce joar-là.
» Je craignais qae mon carrosse ne fût arrivé déjà an bout de l'avenue de la Yicomterie, ainsi que je Tavais demandé, et que monsieur de Baudesson n'eût ridée de me venir chercher dans la chaumière.
•-Geneviève avait ramené la chèvre à son étable. -^ EBe rapporta mon écharpe et voulut me la rendre.
n Je refusai de la recevoir.
». — Gardez-la, — lui dis-je, — ce sera plus solide qu'une corde pour conduire votre chèvre aux rochers delà Thymérale...
» Geneviève mourait d'envie d'accepter, — je le voyais bien, — - mais elle n'osait pas.
» Elle regarda sa mère.
» — Prends, ma Geneviève, — lui dit celle dernière, — puisque ce cher enfant t'offre de si bon cœur. — Seulement , cette belle écharpe de soie blanche ne peut pas servir k mener une chèvre aux champs I... Je vais la joindre, comme une relique, à mon cierge de mariage.
» Suzanne ouvrit l'armoire de chêne, *- elle y prit
64 enwviàTB calliot.
un cierge toat j^uoi, et autour de ce cierge elle aoua mon écharpe.
» Qae se passa-tnl alors en moi? -— Je ne le sais. -* Sealement }e pris la main de Suzanne Galliot et j*y appuyai mes lèvres avec un aussi grand respect que si cette main avait été celle de la reine de France.
» — Que Dieu bénisse votre mère ! — répéta Suzanne, — et je suis bien sûre qu'il le fera, car c'est déjà une bénédiction qu'un enfant' comme vous!...
» Puis de ses bras défaillants elle me souleva à demi et elle m'embrassa sur le front.
» Mon cœur était trop plein, — il allait déborder.
» Je sortis de la chaumière et je me dirigeai lentement vers l'avenue de la Vicomterie.
» D'instant en instant je me retournais.
» Geneviève était debout sur le seuil, — elle me souriait, — elle étendaft vers mot ses deuT petites mains, — elle attachait sur moi des regards... quels regards ! mon Dieu I . . .
» Vingt fois je fus au moment de retourner sur mes pas, de courir à elle et de la serrer dans mes bras avec transport.
» Mais j'entendais bennir. et piaffer mesebevaux,
eEÏIBViÈVB GALLIOT. 65
et j'apercevais dans le lointaia la grave figare de monsieur de Baudesson qui se dirigeait du côté du Fresnoy.
» Je m'armai de courage et je poursuivis ma route... »
Le prince de LambaHe s'interrompit.
— Vous sentez- vous fatigué, mon enfant? — lui demanda madame de Créquy avec une tendre sollicitude.
— Non, chfère maman, — répondit le jeune homme; — mais si vous saviez ce que sont pour moi ces souvenirs!... —Si vous saviez ce qui se passe
* en moi quand je me reporte à ce temps où, pour la première fois, je sentis le cœur d'un homme battre dans la poitrine d'un enfant!... — Oh! mes souvenirs, mes beaux souvenirs!... Le bonheur de ma vieillesse (si Dieu me donne une longue vie] sera de ne vous avoir point profanés!...
— Mon enfant, — dit madame de Créquy, — il n'y a pas de cœur en ce monde qui vous comprenne mieux que le mien.
Un regard du prince remercia la marquise.
Il y eut encore un moment de silence, p«is M. de
Lamballe reprit :
— Nous ne nous étions point dit, Geneviève et moi, que nous dussions nous revoir, et pourtant le lendemain, aussitôt qu'il me fut possible de m'échapper du château, je courus aux rochers de la Thymérale.
» Je savais bien que Geneviève y viendrait.
» Elle y vint en effet.
» Elle s'attendait à m*y trouver comme je m'attendais à Ty voir.
» Elle avait besoin de moi autant que j*avais besoin d'elle. — Aucun de nous deux, désormais, ne pouvait se passer de Tautre.
B Dites, chère maman, dites, n'y avait-il pas quelque chose d'adorablement doux et touchant, quelque chose de presque angélique dans cette mutuelle, naïve et profonde tendresse qui commençait entre deux enfants, l'innocence, la pureté mêmes?... — dans cette affection naissante qui devait être unique, infinie, indissoluble?...
Madame de Créquy ne répondit point à ces paroles prononcées avec un enthousiasme exalté.
— Continuez ! — dit-elle seulement.
Geneviève et Louis.
— Geneviève revint le lendemain comme elle était revenue la veille, — reprit M. de Lamballe; — elle levint ainsi lous les jours.
» Aussitôt qu'était passée l'heure du travail avec mon gouverneur, je m'enfuyais par une petite porte du parc et je courais à perdre haleine, afin d'arriver le premier aux rochers de laThymérale.
» Geneviève ne tardait pas à m'y rejoindre.
» Là nous passions ensemble de longues heures qui nous semblaient plus courtes que des minutes.
» Nous cherchions des cailloux brillants et de petits fragments de cristal de roche que nous faisions scintiller au soleil.
€8 GEREVlèYB GALL10T.
• Nous caeillions de l'herbe poar la chèvre dont rincartade passée avait été la cause de ce bonheur présent (ce dontutus lui étions reconnaissants, naïvement et de bonne foi, comme si elle avait agi avec connaissance de cause et en prévision de l'avenir )•
— Le soir, elle s*en retournait k Têtable, les mamelles lourdes et pendantes.
n Nous faisions des chapelles et des cabanes avec des branchages desséchés.
» Nous, faisions des bouquets et des guirlandes avec des fleurs des champs.
» L'intimité la plus douce, la plus tendre, la plus confiante, régnait entre nous; mais» cependant, une certaine réserve se mêlait, de la part de Geneviève, à cette intimité.
» Âinsi^ je la tutoyais et je n'avais jamais pu obtenir d'elle qu'elle m'appelât autrement que : Monsieur Louis.
» — Pourquoi donc, — lui demandais-je souvent,
— pourquoi donc ne pa& me dire tu , ma Geneviève?...
» — Parce que cela ne se peut pas, — me répondait-elle.
GENBVIBVB CALLIOT. 60
» *- Mais, encorfi uno fois, pourqaoi?... — ne suis-je pas ton ami... ton frère?...
9 — Bien sûr qae oui...
» — Ehbien?. .
> — Daml monsieur Louis, qu*est-ce que vous voulez que je vous dise?... —Vous savez bien que vous êtes un bourgeois et que, moi, je suis une petite paysanne...
» — Mon Dieu, Geneviève, que fait cela?...
» — Cela fait que c'est plus fort que moi et que je ne peux pas vous dire tu comme vous le voulez...
» Cette involontaire obstination de Geneviève me désolait, mais comme au fond j'étais bien certain qu'elle ne m'aimait pas moins que je ne la chérissais moi- même, mes chagrins à ce sujet duraient peu.
» — Geneviève, — lui disais-je, — voilà de l'argent pour ta mère... comment va*t-elle aujourd'hui, ta mère? ..
» ^ Elle est faible, faible, faible, et il me semble que sa pauvre figure devient plus blanche et plus maigre tous les jours... elle sera bien contente de ce que vous lui envoyez, monsieur Louis ..
» Et, comme je voyais que tandis que Geneviève me faisait cette réponse son cœur grc^issait
70 6E«EV1ÈVB GàLLIOT.
et que des larmes montaient à ses yeux, je me hâtais d'ajouter, pour l'arracher à ses pensées tristes :
» — Je le donnerai; à toi, pour tes étrennes, une belle croix d'or...
» Le regard de l'enfant devenait radieux.
» — Avec un ruban de velours noir? — me demandait-elle curieusement.
» — Oui, Geneviève, avec un ruban de velours noir.
f —- Et un cœur d'argent?...
n — Avec un cœur d'or, comme la croix, — répondais-je tout haut, — et, comme le tien.. . — ajoutais-je tout bas.
» Geneviève bondissait de joie et je m'écriais avec transport :
» •— Je t'aime tant, ma Geneviève, je t'aime tant, vois-tu, que je voudrais pouvoir te donner tout ce que je possède et tout ce que je posséderai jamais !...
» —Oh! moi aussi, monsieur Louis... — disaitelle vivçment.
» Puis elle ajoutait, en baissant les yeux et avec un air de tristesse et de résignation douce et confiante :
» — Mais, c'est que je n'ai rien pour vous...
GEIfETlBVB eALLIOT, 7i
» Un matin, elle était arrivée sur la Ihymérale avant moi.
» Quand je la rejoignis, il y avait dans son tendre sourire je ne sais quoi de mystérieux et de satisfait.
» Elle cachait sa main derrière elle.
» — Je vous apporte quelque chose, — me ditelle...
» — Quoi donc, ma Geneviève?
» — Devinez.
» -^ Un papillon, — une pétrification, — un petit oiseau?...
> — Oh I vous ne devinez pas bien , et j'aime mieux TOUS montrer tout de suite. ..
» Elle avança sa main et elle me fit voir un bouquet de primevères des bois.
n C'étaient de petites fleurs d'un jaune pâle.
» — Je les ai cueillies pour vous tout le long du chemin, — ajouta-t-elle , — et j'ai eu bien de la peine à les apporter jusqu'ici, car la chèvre sautait continuellement après moi pour les brouter.. . — Cependant je les ai défendues et les voilà...
» J'embrassai Geneviève, je pris les primevères et je les serrai avec attendrissement contre mon cœur.
72 CER6V1ÈYB CALLIOT.
» Je Tai toujours gardé, ce bouqoet, ce pauvre petit bouqoet de fleurs des bois... —Je ne m*en se* parerai jamais . .
» Il est dans une cassette où j*ai serré tout ce que je possède au monde de plus précieux et de pins sa* cré : -— une prière écrite par saint Lonis, -^ une relique de la vraie croii, — une lettre de notre aïeul Henri IV, — un bracelet de perles avec un portrait de ma mère, — des cheveux de ma sœur,-- Tanneau de mariage de Suzanne Galliot, et les primevères de ma jeune amie, ma première, ma seule amie, ma chère Geneviève!...
» Cependant nous touchions ^ la fin d'octobre.
» J*avais cueilli pour Geneviève, dans le parc d'Anet, des grappes de petits fruits rouges sur un arbre dont j'igpore le joom, et je savourais d'avance la joie de ma Geneviève qui ne manquerait point de se faire un collier et des boucles d'oreilles avec ce corail improvisé.
V Quaod j'atteignis les rochers de la Tbymérale il n'y avait personne encore*
» Je m'assis sur la mousse et j'attendis.
» Le soleil montait à Thorizon sous une couche de vapeurs grises et froides. — - L'heure habituelle
GSNEVièvB fiALLlOt 73
de nos fenéei-¥aas éiaii passée, et Geneviève u'arrivait pas,
» Je gravis réminence, jusqu'à moitié de sa hauieùr h peu près, et je regardai du c6té du Fresnoy.
9 Le chemin déroulait ses sinuosités au milieu des touffes de verdure rougies et jaunies par l'automne, — ua bûcheron passait eo chantant, et Geneviève n'arrivait pas I...
» Je montai plus haut. ^ J'atteignis le pied de rAiguille du Diable.
• Pe là je dominais la contrée, — je voyais distinctement le toit de chaume de Suzanne Galliot.
• Un filet de fumée bleu&tre s'élevait au-dessus de cette maisonnette et ne tardait pas à se confondre avec les teintes grises du ciel.
» Geneviève ne venait toujours pas. -- Dans toute la longueur du sentier on ne voyait ni sa jupe de laine rayée, ni son bonnet de velours, ni sa chèvre blanche et noire.
» Je descendis du haut des roches et je me mis à marcher rapidement dans la direction du Fresnoy.
• Mais à peine avais-je fait quelques pas, que je m'arrêtai tout à coup.
9 Une pensée m'était venue.
74 CENEVIÈVB GALLIOT.
» — Si Geneviève aliait arriver par un autre chemin, — m'élais-jedit, — que supposerait-elle en ne me trouvant point?.,.
» Je revins aussitôt en arrière, et je regagnai la Thymérale.
» Hélas I Geneviève n'était pas venue!
» Depuis le jour de notre première rencontre, elle n'avait jamais manqué à ce rendez-vous quotidien.
» — A demain! — m'avait^elle dit en me quittant la veille.
» Que se passait-il donc? — qu'allait-il arriver?
D Par instant il me semblait entendre le bruit d'un pas léger qui froissait les feuilles sèches... .
> Mon cœur bondissait de joie, et je m'écriais :
* — La voici!,..
» Ce n'était pas elle!... —Ce n'était personne!... — Le pied d'aucun être vivant n'avait touché, près de moi, le sol aride de la Thymérale.
• Mon imagination, troublée par l'inquiétude, enfantait des bruits décevants!
n Toute la journée se passa ainsi.
» Cette journée fut horrible pour moi. — Une fièvre brûlante faisait battre mes tempes et mes artères. — La sueur me coulait sur le front : — la
CENEVlfevE GALLIOt. 75
raison vacillait dans mon cerveau trop ébranlé.
» La nuit vint. — J'attendais encore.
» J'aurais attendu ainsi jusqu'au lendemain, si je ne m'étais souvenu que mon gouverneur, en ne me voyant pas rentrer, allait s'inquiéter et se mettre à ma recherche avec tous les domestiques du château.
» Or, je tenais par-dessus tout à ce que personne ne connût le but de mes excursions. — Je me dirigeai donc vers Anet.
» On me servit à souper, je ne mangeai pas ei je donnai pour prétexte de ce manque d'appétit inusité que je me trouvais un peu souffrant.
» Mon visage pâle et mes yeux rougis confirmaient éloquemment mes paroles.
» Aussitôt après le repas, je dis à mon gouverneur que j'avais besoin de repos, — je montai dans mon appartement et je laissai mes valets de chambre procéder à mon coucher comme d'habitude.
1 Mon père se trouvait à Rambouillet avec sa cour; — il n'était, par conséquent, resté à Anei que les gens nécessaires à mon service, et, au bout d'une heure, tout le monde était endormi dans le château, excepté mon gouverneur qui jouait au tric-trac avec
76 GBRBV'BVE GALLIOT.
Tabbé de Florian dans un gi^nd cabinet attenant à mon appartement.
» Il était onze heures du soir.
» Je sautai en bas de mon lit et je courus pousser sans bruit les verroux intérieurs de ma chambre à coucher.
» Je me mis ensuite à m*habiller» et jamais toilette ne fut achevée plus rapidement.
» Mon parti était pris. — Je voulais aller au Fresnoy, afin de savoir ce qui avait empêché Geneviève de venir à la Thymérale.
» Je comptais bien sortir de mon appartement avec assez de précautions pour ne point donner Téveil, mais, dans le cas contraire, je sentais k merveille que personne n'aurait assez d'autorité sur moi pour me retenir.
» Jamais on ne me voyait faire an acte de puérilité dangereuse ou déraisonnable ; — tous les domestiques de la maison de mon père m'affectionnaient beaucoup et me craignaient un peu.
» Enfin, je serais mort cent fois plutôt que de rester dans la dévorante inquiétude où je me trouvais plongé.
GBNEtlivB GALLIOT. 77
» Je VOUS ai dit que, pendant toute la journée, le temps avait été sombre et pluvieux.
» Au moment où je rentrais au château, la pluie commençait à tomber, et depuis lors un véritable ouragan s'était déohatné dans les airs.
» J'entendis de grosses gouttes de pluie, chassées par une bise impétueuse, fouetter mes vitres ébranlées, — 'f etitendis le vent tonrmeriter les girouettes et gémir dans les longs corridors.
• Mais, que mMmportait cela?
» J'ouvris la fenêtre de ma chambre à coucher.
» Une des raSales de la tourmente s*y engouffra aussitôt avec violence, éteignit ma lumière et me plongea dans l'obscurité.
» Je ne m*en préoccupai guère.
» Mon appartement se trouvait au premier étage et il n'était point possible de se précipiter de cette hauteur sans se briser dans la chute.
» Je le savais et je ne l'essayai pas.
» Je descendis en me cramponnant avec les mains, les pieds et les dents, aux figures en relief sculptées sur les murailles.
» Cette périlleuse entreprise eut une issue heureuse.
7% GENEVIEVE GALUOT.
» Mon pied toucha le sol.
» Je bondis comme un daim jusqu'à la petite porte du parc, je l'ouvris et je m'élançai sur le chemin du Fresnoy.
» La nuit était tellement noire que le ciel se confondait avec la terre et qu'aucune lueur, si faible fût-elle, ne permettait de distinguer les objets.
» La tempête grondait avec plus de force que jamais. — La pluie me fouettait au visage et changeait les ravines en autant de torrents.
D Bien des gens, et des plus hardis, eussent hésité, même en plein jour, à se mettre en roule par un temps pareil.
» Moi, je courais d'une course insensée, — ne m'arrêtant pas pour reprendre haleine, — franchissant les obstacles que je ne voyais point, — guidé enfin et soutenu par la main de Dieu, car un miracle de sa bonté pouvait seul permettre que j'arrivasse vivant en face de la maisonnette du Fresnoy.
t Je m'arrêtai près du grand marronnier qui en ombrageait le seuil.
» Mon cœur se soulevait impétueusement et il me semblait, à chacune de ses pulsations, qu'il allait briser ma poitrine devenue trop étroite.
« Des ps^illettes de feu passaient devant mes regards.
» De vagues bruissements emplissaient mesoreilles.
» J'allais m'évanouir.
» 11 y avait un banc sous le marronnier, — je me laissai tomber sur ce banc.
L'blf tolre û'UAt naît*
Le prince de Lamballe interrompit pendant un moment son récit. .
— Mon pauvre enfant, — loi dit madame de Créquy, — vous avez commencé bien jeune à savoir ce que c'était que le chagrin... —je prie le ciel de ne pas vous réserver pour l'avenir une expérience plus pénible encore!
— Chère maman, — demanda le prince, — ne croyez-vous pas, comme moi, que les grandes douleurs doivent précéder ou suivre les grandes joies?
— Je n'en sais rien, — répondit la marquise, —
évidemment la vie humaine est semée de bons et
de mauvais jours... — quelquefois toutes les joies
81 CINEV:ÈVE GALLIOT.
se suivent, — quelquefois ce soûl lous les chagrins, — la volonté de Dieu en décide. — Mais pourquoi cette question, mon enfant?..,
— Vous le comprendrez bientôt, bonne mère, — dit M. de Lamballe, et il reprit :
— Cet état d'anéantissement dont je vous parlais tout à rheure ne fut pas de longue durée.
» Les battements de mon cœur s'apaisèrent, les feux follets qui éblouissaient cpes yeux s'éteignirent.
» Je regardai la chaumière de Suzanne Galliot.
)» Une clarté faible et vacillante brillait derrière lescarreiaux dépolis de sa petite fenêtre.
» Je ne sais comn^ent la vue de cette lumière ne me plongea pas dans un étonnement profond.
» Au village, — à cette heure, — dans cette saison, — Geneviève et sa mère auraient dû, depuis longtemps, être couchées et endormies dans l'obscurité.
» Mais de ce que Geneviève n'était pas venue aux rochers de la Thymérale, il résultait pour moi que tout devait être bouleversé dans l'ordre naturel des choses.
» Je rapportais tout à Geneviève, — je ne pen-
CEMiViBVîi CALLIOT. 83
Sais f^'h elle, et, quaAi aa reste, je ne in*ea préoccupais point, je ne m'en apercevais métne pas.
» Combien reslai-je de temps à regarder celte paavre chaamière et cette lueur presque indistincte, -^ je ne saurais le dire.
» Il me semble cependant que celte contemplation fui longue.
» Je ft'osais point m*approcher davantage, mais (dussé'je rester jusqu'au lendemain matin là où j*étais) j*avais la certitude de voir Geneviève un peu plus tût un peu plus tard. — Elle me dirait la cause de son absence, — elle m'expliquerait les obstacles insurmontables qui Tavaient retenue, — ^ elle me répéterait que sa tristesse, en ne pouvant me rejoindre, avait été aussi vive que la mienne en ne la voyant pas venir. ..
» Elle était là, — j'étais ici, — - près d'elle, — -
tout près d'elle, et je seBtais à cette pensée que le
calme rentrait en moi...
» Il me semblait que je n'avais plus rien à désirer,
— plus rien à craindre» — et qu'il me suffisait, pour
éprouver un bonheur parfait, de me tenir tranquille
et de rester là jusqu'au point du jour.
» Je ne sentais pas la pluie, -— je n'entendais ni
le veot ni l'orage, — mon âme vivait seule et j'avais oublié mon corps.
» Tout à coup je tressaillis.
» À dix pas de moi, la porte de la chaumière venait de s'ouvrir, — une vieille femme parut et elle s'avança en dehors.
V De la main gauche elle tenait une lampe qu'elle s'efforçait de protéger avec sa main droite contre le vent et contre la pluie.
» Au bout d'une seconde elle comprit sans doute qu'elle entreprenait là une tâche impossible, car elle rentra, posa sa lampe dans l'intérieur et ressortit en ayant soin de laisser la porte ouverte derrière elle.
■ Cette femme était petite et courbée, la clarté qui venait de la chaumière ne me permettait point de distinguer ses traits, — je vis seulement qu'elle était coiffée d'une sorte de mouchoir rouge tourné autour de sa tête.
» A peine avait-elle fait quelques pas, que le vent détacha ce mouchoir et que ses longs cheveux gris s'éparpillèrent autour d'elle, ce qui lui donna, à mes yeux du moins, un aspect lugubre et sinistre.
» Elle passa à côté de moi, sans me voir, et se
GB?(EVIÈVB CALLIOT. 8^
dirigea du cAlé de la petite haie qui entourait le jardin.
» Elle se pencha, elle coupa une branche d'arbuste et elle reprit le chemin de. la chaumière.
• Par cette nuit terrible et par cet ouragan, qui mugissait dans le ciel, cette vieille femme aux cheveux épars avait toute l'apparence d'une sorcière recueillant des herbes magiques pour en composer ses maléfices.
» Une idée sombre et que je ne pus définir traversa mon esprit.
> J'entrai dans la chaumière à la suite de cette femme.
» Mon lugubre pressentiment ne me trompait point, — la mort était en efilet dans la maison de Suzanne Galliot.
» Je cherchai des yeux Geneviève... — Geneviève que je voulais voir avant tout !..
n Elle était agenouillée au chevet de sa mère agonisante.
» Le vieux curé de Rouvres, debout auprès du lit, administrait à Suzanne le sacrement de l'extrême-* onction*.
â<) GESIBVIÈVE CALLIOT.
» Je vins me meltre à geooax à cMé de Gène*
viève.
.» Le regard qu'elle laissa tomber sur moi fut égaré, presque indifférent.
» Ses yeux, ses beaux yeux noyés de pleurs, étaient fixés sans cesse sur le visage de plus en plus livide de sa mère.
» La pauvre enfant s'absorbait dans une contemplation déchirante, dans une désolation suprême en face de cet immense malheur qui venait Taccabler, et qu'elle n*avait jamais prévu.
» Suzanne ne respirait presque plus.
» Ses lèvres entr'ouvertes étaient déjk pâles, et on voyait cependant, à l'expression de ses yeux tournés vers le ciel, que Tâme habitait encore son enveloppe terrestre, et que la mourante s'unissait d'intention aux prières que l'on murmurait autour d'elle.
» Alors le vieux prêtre se mit à réciter à demi^ voix les psaumes des agonisants.
» En ce moment, j'avais tout oublié, — tout, même Geneviève, dont les vêtements touchaient presque les miens.
I» J'étais absorbé et comme anéanti dans cette
GbREVlàVB 6ALLI0T. 87
grande vision de la mort, et d'une mort chrétienne, qui m apparaissait pour la première fois.
» Aussi, que! tableau, ma bonne mère, quel tableau que celui qui frappait à la fois mes yeux et mon âme!..
» Figurez-vous l'intérieur de cette cabane isolée que je vous ai décrite.
^ » On entendait mugir au dehors Taquilon qui venait raffaler jusque dans les flammes de Tâtre.
» La porte de bois et le vitrail rustique à petits compartiments garnis de plomb, s'agitaient comme si des mains invisibles les eussent secoués depuis le dehors, et l'on eût dit en même temps que des voix plaintives imploraient et gémissaient.
» Une villageoise se mourait sur son lit de serge rayée, — un prêtre de campagne bénissait son dernier soupir, — V une vieille paysanne posait un rameau de buis entre ses mains défaillantes, et deux enfants agenouillés pleuraient et priaient tout bas.
n La lumière douteuse d'une petite lampe de cuivre éclairait celte scène.
» Un léger tressaillement courut soudain dans les membres déjà roidis de Suzanne.
Ôt 6BNEV1EVB GALLlOT.
» Elle fît un mouvement pour se soulever et pour étendre les mains vers Geneviève...
» Elle essaya de prononcer quelques mots...
«Mais ses lèvres ne purent articuler aucun son; — elle retomba en arrière; — sa respiration s'arrêta tout à fait.;.
>» Elle était mortel..
» Alors le vieux prêtre étendit la main sur elle et di.t d'une voix solennelle et avec une expression d'autorité surhumaine :
» — Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je vous absous de tout ce que vous avez pu faire de mal ou d'imparfait dans ce monde !.. — Partez, âme chrétienne!., allez rejoindre votre Créateur!..
n II me sembla qu'en effet je voyais l'âme s'envoler et que les cieux s'ouvraient devant moi.
» Je ne pus contenir mon émotion et mon religieux enthousiasme,, et je m'écriai :
» — Amen 1
» Le curé de Rouvres ne m'avait pas encore aperçu.
» En entendant une voix d'homme dans cette chaumière où, ci^oyait-il, il n'y avait que des femmes, il tressaillit et se retourna.
» tl me reconnut aussitôt et me dit avec élonnement :
» — Quoi, Monseigneur !.. c'est vousl..
» — Oui, mon bon monsieur, — lui répondis-je, — c'est moi, et j'ai une grâce à vous demander...
» — Parlez, Monseigneur, — dit-il.
» — Vous voyez celle pauvre enfant , — conlinuai-je, — la fîlle de celle morte qui est au ciel... Geneviève... Geneviève Gallîol... — Prenez-la chez vous, je vous en prie, monsieur le curé! — Je vous paierai la pension de Geneviève... Mais, prenez-la... emmenez-la!.. Vous l'emmènerez tout à l'heure, n'est-ce pas, afin qu'elle ne couche pas seule ici? .
« Geneviève, en entendant dire que sa mère était morte, s'était jetée à corps perdu sur le lit, et elle élreignait dans ses deux bras le cadavre de Suzanne en criant à travers ses sanglots qu'elle allait réchauffer et ranimer sa mère I . .
» C'était un spectacle déchirant.
» Le curé de Rouvres, qui est aujourd'hui prieur d'Anet, a toujours été l'homme le meilleur et le plus charitable qu'il y ait au monde, et cela avec une simplicité parfaite et sans la. moindre ostentation.
90 CENEV EVB GALLtOT.
» — Ce que vous me demandez, Monseigneur, — me 9it-il, — je le ferai de grand cœur et je le ferai pour rien. — Oui, j'accepte la charge d'élever cette pauvre orpheline et je vous remercie de m'avoir suggéré cette pensée, qui peut-être ne me serait pas venue sans vous; mais la Providence a ses volontés cachées, ses intentions secrètes qui nous dirigent à notre insu ; je n'en avais jamais douté, Monseigneur, et j'en doute bien moins encore en voyant comment la main du bon Dieu vous a amené ici, tout juste pour me recommander Geneviève, au moment dt la mort de sa mère et à côté des reliques de cette sainte femme, car son âme est devant le bon Dieu et c'était un ange de vertu!..
» Malgré la douleur que je ressentais, je fus frappé de la réponse du vieux prêtre comme d'une chose belle et grande.
» Il me sembla que cet homme, m'attribuant la plus grande partie du mérite de l'action charitable qu'il allait faire et m'en remerciant si simplement, était bien l'auguste et vénérable représentant de la vertu évangélique.
» Je balbutiai quelques paroles d'actions de grâces, puis je me tournai vers Geneviève.
GtlTEVlETE eALlIOt. 91
» Elle était toujoars étendae, immobile et presque anéantie, sur le corps de sa mère.
» — Mon enfant, — lui dis- je, — d'un accent presque paternel, — vous avez entendu que monsieur le curé de Rouvres veut bien se charger de vous et vous emmener dans sa maison... — Vons allez raccompagner, n*est ce pas?...
r^ Geneviève, en entendant ma voix, avait relevé la tète.
» — Je ferai ce que vons voudrez... — murmurat-elle.
» — Alors, — dit le prêtre, — venez, ma chère fille.
» Geneviève dénoua lentement ses bras qui avaient enlacé le cadavre, — elle se leva et vint h nous.
» Elle était très-pâle, — ses longs cheveux blonds ruisselaient de chaque côté de son visage, — ses yeux brillaient d'un éclat fiévreux.
» Elle semblait marcher d'une façon machinale et sans avoir la conscience distincte de ce qu'elle faisait.
» Le curé lui prit la main et Tcmmena du côté de la porte. ;
» Elle le suivit docilement d'abord, mais, au mo-
91 GBNfelVlÈVB GALLIOT.
ment de franchir le seuil, elle s'arrêta et se retourna.
» Ses lèvres décolorées tremblaient , — sa poitrine se soulevait avec violence, — un tressaillement convulsif secouait tout son corps.
» Cette effrayante agitation dura à peu près une minute, ensuite Geneviève quittant la main du prêtre s'élança de nouveau vers le lit, couvrit de baisers dévorants le visage livide et les lèvres glacées de Suzanne, puis revint à moi, se jeta dans mes bras et éclata sur ma poitrine en sanglots et en an déluge de larmes.
» En ce moment un pas rapide retentit auprès de la.chaumière, et un jeune paysan entra en se décoiffant respectueusement de son bonnet de coton bariolé.
» H venait chercher le curé de Rouvres.
» Le vieux prêtre n'en avait point fini avec la mort cette nuit-là. ^ Une autre agonie réclamait le secours de son saint ministère.
n L'excellent curé ne se fit point attendre.
1 II sortit en recommandant à la vieille villageoise d'emmener Geneviève le plus tôt possible au presbytère de Rouvres.
» La pauvre enfant avait été un peu soulagée et
CEIfBViÈVB GÀLLIOT 93
un peu calmée par les larmes si abondantes qu'elle venait de répandre.
» Elle aurait voulu demeurer auprès du corps de sa mère.
» — Monsieur Louis, — me dit-elle d'une voix suppliante, — voulez-vous permettre que je reste ici?..
» — Chère Geneviè\e, — répondis-je, — tu sais bien que c'est impossible...
» — Pourquoi?...
» — Qui te nourrirait?... —Qui prendrait soin de loi?...
» — C'est vrai !. .. et cependant, m'en aller quand elle est encore là I...
1 Et Geneviève désignait la couche funèbre sur laquelle reposait Suzanne. — Son cœur se gonOait de nouveau, la crise de désespoir nerveux allait recommencer.
» Je compris que de pareilles émotions tuaient la pauvre enfant, et que ces émotions subsisteraient tant que Geneviève n'aurait pas quitté la chaumière.
» Je dis à la vieille femme de l'emmener.
9i GENBVIEVtS GJklXIOT.
» — Non I... Non I... -^ s'écria reafaôl, — je ne veux pas sortir!...
» — ûeneviève... ua Geneviève... — macnnjK*ajje, je t'en supplie...
» — Non!... non!... — répélaii-elle.
» — An nom du ciel...
» — Je ne veux pas!...
» Je compris que les prières n'obtiendraient rien dans la disposition de corps et d'esprit oii se trouvait la chère petite...
» Je pris un ton d'une gravité ferme et je dis :
» — Je le veux !
» C'était la première fois que Geneviève m'entendait parler ainsi, — elle en resta saisie. — Tou-lc velléité de résistance s'éteignit en elle et elle obéit t rinstant même.
» D'où me venait cette autorité subite? — Où avais-je pris la force de commander à Geneviève? — C'est qu'il était survenu dans mon âme une révolution complète, — je me trouvais chargé de ma jeune compagne^ — J'éC is devenu subitement un homme, un être puissant par la volonté, et je pais assurer qu'à partir de ce moment-là, je n'ai pas eu, depuis l'âge de quatorze ans, une seule pensée d'enfance.
GBKBVIÈVË GALLIOT. 9j
» Quand je me trouvai seul dans k cbaunaièr^ avec celle qui n'était plus, mes regards fureot attirés par le berceau qui servait a Geneviève lorsqu'elle était tout à fait petite et qai se trouvait à côté du Ut de sa mère.
» Je m'approchai de ce berceau et je vis qu'il contenait tous les présents enfantins que j'avais faits à Geneviève et qu'elle avait pris l'habitude d'y arranger chaque soir avec un ordre parfait.
» Cette vue me mit dans les yeux des larmes d'attendrissement.
» Pardonnez-moi, chère maman, la puérilité de ces observations,'mais vous savez combieq les moindres détails deviennent précieux quand ils se rapportent à ceux qu'on aime parfaitement...
» — Oui, mon enfant, — répondit madame de Créquy, — je le sais et je l'ai éprouvé plus d'une fois, dans le cours de ma longue vie...
f — Vous, chère maman, — poursuivit M. de Lamballe, — vous, âme d'élite ; vous, cœur généreux, vous devez avoir au plus haut point le culte des souvenirs...
» — Mon enfant, — interrompit la marquise, — continuez-moi votre récit et ne venez pas me dis-
90 GERBTIÈVE GALLIOT.
traire de vos peines par la pensée de mes propres afflictions !
Le prince continua :
— Je voulus aller me mettre à genoux et en prières auprès du corps de Suzanne, mais il me sem^ bla que j'avais à remplir, avant toute chose, une autre sorte d'obligation, plus urgente encore et plus sacrée.
» Je m'approchai de cette femme endormie d'un sommeil éternel, — de cette femme dont la chair était inanimée, la figure morte, le cœur inerte et les entrailles muettes, et je lui dis, tout haut et comme si elle avait pu m'entendre :
» — Oh! soyez en paix! j'aime votre fille, — je l'aime, votre enfant!.. . — je la respecterai, je l'aimerai comme on aime les anges du ciel avec qui votre esprit veillera sur nous deux!... — Je Tépouserai! (ajoulais-je avec l'accent d'une voix si profonde et si mâle que j'en fus surpris moi-même et que ma propre voix me fit tressaillir comme si j'avais entendu parler un autre que moi). — J'épouserai Geneviève, Geneviève Galliot, votre fille I... je le jure sur la sainte image du Christ que je fais toucher k vos lèvres!...
GENETIÈYB GALLIOT. 97
■ Je pris sur la poitrine delà morle le crucifix grossier que le curé de Rouvres y avait platîé et je Tappuyai en effet contre ses lèvres.
» Je sentis alors mon cœur inondé par un allendrissemenl si grand, domnaé par un tel respect, que malgré moi mes larmes coulèrent.
» Je m'agenouillai au bord de la couche mortuaire, — je pris la main rude et gercée de la<léfunte et, sur celte main, j'appliquai respectueusement un baiser 6 liai.
» Pauvre paysanne humble et ignorée, pauvre Suzanne, veuve Galliot, je vous ai tenu cette parole donnée, — je vous ai tenu ce serment solennel et le nom du mari de votre fille est Louis de Bourbon, prince de Lamballel...
Monsieur de Lamballe s*interrompit.
La marquise écoutait toujours — en silence et les yeux baissés.
— Chère maman, — fit le prince au bout d'un instant, — ce que je viens de vous dire là, vous étonne profondément, n'est-ce pas?...
— Mon enfant — répondit madame de Créquy, — ce que vous venez de me dire m'afflige, mais ne m'étonne point. . .
98 6B1VSVIBVE GALtiOT.
— Comment? *— demanda le jeune prince.
— * Croyez-voQS donc — continua la marqaise -que je n'aie pas va et deviné depuis longtemps que votre affeotton enfantine pour Geneviève Galiiot allait se changer bientâl en un ardent amour de jeune homme?...
-— Sans doute... ^ murmura le prince.
— Croyez- vous donc — reprit madame de Créqay
— que je n'aie pas reconnu dans Geneviève Galiiot l'original de ce portrait de Greuze qui m'a élé donné par le duc votre père?...
— Eh bien? — demanda H. de Lamballe.
— Eh bien I — ajouta la marquise avec une dignité remplie tout à la fois de douceur et de noblesse,
— croyez-vous donc que j'aie pu supposer unseul instant qiie vous alliez me prendre, moi la vieille amie de voire fëre, moi la marquise de Créquy, pour confidente d'une séduction? — Non, mon enfant, il est impossible que vous ayez cru cela I ...
— Vous avez raison, chère maman, — répondit le prince, — raison, comme toujours !...
11 y eut de nouveau un instant de silence, puis M. de Lamballe reprit :
fiBirBVIEVB GklU6f. 99
— Mais pourquoi vous affliger de ce que vous veues d'apprendre?
— Pourquoi? — ^ répéta la marquise, m. Oui.
— Pour des raisons uombreuscs cl graves que je vous dirai plus tard, et pour une, surtout, que je vais vous dire tout de suite...
— Laquelle, chère maman?...
— Celle ci : Louis, mon enfant, vous n'êtes pas heureq?^ !
Le prince hésita avant dé répondre.
La marquise reprit :
-^ Vous n'êtes pas heureux, et, si vous voulez être franc, vous en conviendrez avec moi.
Après une nouvelle hésitutioa, le prince murmura : -^ C'est vrai.
— J'en étais sûre, — fit madame de Créquy, — et un mensonge de vous ne m*aurait pas trompée... — Maintenant, mon pauvre enfant, continuez, je vous en prie. . .
-** Je passai tonte la nuit dans la chaumière du Fresnoy, -— dit M. de Lamballe, — - tantôt priant, tantôt me laissant aller malgré moi à une sorte de somfU)kfifie douloureuse et inquiète...
100 GBNBVIETE GALLtOf.
» Pendant les longues heures de cette nuit, *^ dans cette maison isolée, —auprès de ce cadavre, — je n'eus pas, je vous l'assure, une seule de ces terreurs superstitieuses qui viennent assaillir Tenrance.
» C'est que ce corps inanimé sur lequel je veillais était celui de Suzanne Galliot, — une amie, — une mère!...
» Le matin arriva.
» Avec lui commencèrent les apprêts funèbres.
» Ce furent d'abord des femmes qui enveloppèrent le corps dans un grand drap de toile blanche, et qui attachèrent ce linceul.
n Puis on apporta une bière de bois blanc dans laquelle fut couché ce pauvre corps.
n A mesure qu'on enfonçait, un k un, les clous de celle J)ièrc, il me semblait sentir mon cœur bondir et se déchirer sous les coups du marteau.
» Enfin le curé de Rouvres revint.
» Il ne s'attendait guère à me retrouver encore là, et je vis clairement qu'il ne savail à quel motif altribuer uoe dévotion si grande chez un enfant si jeune.
» Je lui demandai des nouvoiies de ma chère Geneviève.
» Il me répondit qu'elle avait passé tout le reste
GENEVIEVE GALLIOT. 40t
de la nuit à pleurer et à se désespérer ; mais, vers Taube dq^jour, la fatigue avait fini par la plonger dans un sommeil lourd et profond.
» Je fus bien aise de savoir que la pauvre petite dormait, et ma liberté d'esprit en devint plus grande*
» Dans le lointain, les cloches de Véglise de Rouvres tintaient renterrement.
» Le modeste convoi sortit de la chaumière.
» 11 ne se composait que de cinq ou six personnes tout au plus; mais, chemin faisant, des paysans en assez grand nombre se joignirent au cortège.
» Ce fut une joie pour moi de penser que Suzanne
marchait vers sa dernière demeure entourée de gens
qui lavaient connue, qui l'avaient aimée et qui parlaient de ses vertus.
» Je vous ai déjà dit, ma bonne mère, qu'il m'était arrivé bien souvent de suivre à l'église et jusqu'au cimetière le tîonvoi de villageois qui m'étaient inconnus. ^ . * . "
» Personne nefsongea donc à s'étonner de ma présence, d'aulant^\lus*que, comme de coutume, je marchais le dernier et la tête baissée.
» Il y avait loin^du Fresnoyà Rouvres, et, ce jour- 1^^ le trajet semblaiâ d'autil^nt plus long que les cbe^
409 GEREVièvi CAI.I.IOT
mios avaient été défoncés p«r reffrayànl orage de ia suit préoédente. «
» Nous arrivâmes cependant.
» 11 y avait beaucoup de monde dans Téglise. — Les cérémonies religieuses s'accomplirent ; ensuite, on porta te cercueil dans le cimetière.
» La fosse était prête. — Quelques minutes s'écoulèrent encore, puis les premières pelletées de terre commencèrent k tomber sur la bière qu'elles cachèrent à demi.
» Je me jetai à genoux, -*- je me prosternai sur le sol.
» Jamais, oh 1 non, jamais plus ardente prière ne fut prononcée sur une tombe!*..
V Quand tout fut fini, quand un petit monticule s'éleva sur la place où la sépulture avait été creusée, le vieux prêtre prononça quelques paroles bien simples et bien dignes. ^
» En peu de mots, il fit le juste éffige de celle qui venait de quitter ce monde, et il dit que sa mort avait été calme parce que sa vie avait été pure.
» Tous les fronts s'inclinèrent Jandis qu*il parlait ainsi, et je vis des mains rudes essuyer des larmes furtives. /
GENBVISVB 6ALLI0T. 403
k Comme j'aurais embrassé de bon cœar ees bons paysans qui avaient sa comprendre, qui savaient regretter Suzanne I
» Cependant tout le monde s'était dispersé et le curé de Rouvres se dépouillait des ornements sacerdotaux dans la sacristie de son église.
» J'allai le rejoindre.
» Je désirais revoir Geneviève ; — il me semblait qu*un mot de moi serait puissant, sinon pour effacer, du moins pour calmer sa douleur.
» — Monsieur le curé, — - dis-je au vieux prêtre,
— je voudrais causer pendant un instant avec vous ;
— voulez-vous me permettre de vous accompagner?...
» — Venez, Monseigneur, — me répondit il.
Le Garé de Rouvres.
— Le curé de Rouvres me conduisit au presbytère — continua le prince de Lamballe.
» Ce presbytère touchait à l'église.
9 Celait une gracieuse petite maison, bien bâtie et presque coquette, abritée par des massifs de grands arbres qui la couvraient de verdure et d'ombre,
» Au-devant s'étendait un quinconce de tilleuls sous lesquels le vieux prêtre venait chaque aprèsmidi réciter son bréviaire, pendant les chaleurs de l'été.
» Derrière la maison se trouvait un petit potager rempli de légumes, d'arbres fruitiers et de belles fleurs qui, le plus souvent, ne quittaient leurs plates-
bandes que poar aller orner I aatel de la Vierge.
» Au-dessus de la porte d'entrée, en guise d'écusson seigneurial) une croix sculptée dans la pierre semblait dire à tout venant :
» — Ici est la maisou de Dieu, — Entrez^ vous serez bien reçu,
» Du premier coup d'œil je remarquai tous ces détails.
» Rien de ce qui concernait le presbyttre ne m'était indifférent, maintenant que Geneviève allait rhabiter.
» Nous fiimes accueillis par une femme âgée, de Textérieur le plus respectable.
»» C'était la sœur du curé de Rouvres. — Le vieux prêtre n'était pas riche et sa sœur vaquait h tous lessoins de son humble ménage.
» 11 lui demanda, en entrant, comme s*il eût deviné ce qui m'occupâit%si vivement :
» — Comment va la petite Geneviève?...
» — Elle dort toujours — répondit la sœur.
» — Tant mieux! — fit le prêtre; — puisqu'elle dortj elle ne souffre pas...
. » -- Vous vous trompez, mon frère!...
» — Gomment, je me trompe?
GBRfitlisrB 6ALL10T. 407
» — Oui, — la fatigue et !e chagrin ont à fe vérité endormi le corps de la pauvre enfant, mais non pas son âme ; *— ses yeox sont fermés, mais de longs soupirs s'exhalent de sa poitrine et de grosses larmes s'échappent de ses paupières closes.».
» — Trop de cœur 1 — s'écria le curél — la chère petite ne sera pas heureuse en ce monde I . •.
» J'aurais voulu m'écrier :
» — Son cœur lui servira pour m*aimer» et cet amour fera son bonheur! — mais je n'osai pas.
» — Voulez-vous me suivre, Monseigneur?... — sgouta le prêtre
» Il me tit monter à sa suite au premier étage de la maison, et nous entrâmes dans une grande pièce qui était tout à la fois sa chambre à coucher, son cabinet de travail et sa bibliothèque.
9 Tout à l'en tour, de compactes in-folios et de pe* tits in-dix-huit, rangés symétriquement sur des tablettes de bois, exhalaient une senteur de parchemin.
» Ui)e statuette de la Sainte-Vierge, en pierre grossièrement sculptée, un crucifix et deux vases de grès, remplis de belles fleurs, formaient les seuls ornements de cette pièce.
401 GENEVIÈVE OALLIOT.
» Un lit» une table ea bois noir et quelques chaises foncées de paille en composaient le mobilier.
» Le curé m'avança une des chaises, en prit une autre pour lui-même et me dit :
» — Vous avez désiré me parler, Monseigneur, — j'attends et j'écoute.
» Je ne sais pas mentir, — je ne sais pas même altérer la vérité de cette façon qu'on est convenu d'appeler innocente — bien à tort selon moi.
» Aussi mon embarras fut grand, en face de la question si nette et si précise du prêtre.
» Ma réponse ne pouvait être franche, — j'allais entrer dans des détours et dans des voies tortueuses, aussi je-répondis avec un involontaire tremblement dans la voix :
» — Vous avez bien voulu, monsieur le curé, vous charger de Geneviève Galliot. . . '
n -— Oui, Monseigneur, et j'ai déjà eu l'honneur de vous remercier, ainsi que je le devais, de m'avoir suggéré la pensée d'en agir ainsi.
» — Permettez-moi, monsieur le curé, de vous dire quelles sont mes intentions à l'égard de Geneviève,
ÔENEVIEVE GÀLltOt. 4 09
» — Vos intentions?.. Monseigneur I... — répéta le prêtre avec étonneraent.
» — Oui, — je pense à son avenir, et c'est de cet avenir que je veux vous parler...
B —Vous vous intéressez donc beaucoup à elle, Monseigneur?..
» — D'une façon toute particulière.
» — Je l'ignorais — répondit le curé.
» — C'est bien simple...- — ajoutai-je vivement, — le père de Geneviève a péri au service de ma famille de la façon la plus malheureuse, — la pauvre petite a été la compagne de mes jeux, — j'aimais sa mère d'une affection presque filiate, et, d'ailleurs, je ne suis que l'interprète des volontés de mon père da1is ce que je vais vous dire...
» Tandis que je prononçais ce dernier mensonge, le rouge de la honte me monta violemment au visage.
» Mais le bon prêtre avait trop de simplicité dans l'âme pour s'apercevoir de ma confusion et pour se douter que je cherchais aie tromper, et, de plus, qui pouvait soupçonner un enfant de mon âge d'un attachement qui n'avait rien d'enfantin?
» — J'attends que Monseigneur s'explique — me ditnU
> le ponrsiiivig :
» — Geneviève est pauvre, — sa mère n'avatlmn, et, (Uns Tordre naturel de$ choses, la misère allend celte chère enfant...
» — Le travail sait toujours éloigner là misère — répondit le curé.
».— Sans doutei mais j^ ne veux pas que Geneviève travaille,
» ^ Que voulez- vous donc, alors?
» -—Je veux la.faire riche, — je veux, quand elle aura seize ans, fui donner une doi et lui trouver un bon mari...
» te vieux prêtre s* inclina en signe d*assenlimcnL
» il me sembla que les paroles que je venais de prononcer me brûlaient les lèvres.
j» Je venais, moi, Louis de Lamballe, je venais de parler de Geneviève Gallioi comme si j'acceptais ridée de la jeter entre les bras d* un antre!.. •<— C'était à n'y pas croire!,.
9 Je me tus, épouvanté de ce que jlavais dit.
» Au bout dé quelques secondes, le curé de Houvres rompit le sileoce.
» — Monseigneur, — me dit-il , — si Bien we laisse vivre assez longtemps pour cela, je marierai
GB5BVliVB ÛÀLtlOT. 4^
Geneviève quand le joar en sera venu ; mais vous ne m*avez pas expliqué ce que vous attendiez de moi jusque-là.
» Il fallait achever ce que j'avais commencé, -^ je m'armai de courage et je continuai :
» >— La naissance de Geneviève est obscure» mais honorable, — la dot que je lui donnerai sera suffisante pour qu'il lui soit permis d'aspirer à plus haut qu'elle ; -^ il faut doiic que l'éducation qu'elle rece'^ vra ne puisse être un obstacle aux destixiées que le ciel lui garde peut être.. .
» — Soit! — répoTKlit le vieux prêtre, — le mari de Geneviève, -*" quand bien même il serait gentilhomme, — quand bien mente il lui metlrail au front une couronne de comtesse^ ^ n'aura point» je vous l'assure, à rougir de sa femme. ^ Mais, en vérité, je ne sais pas, Monseigneur, si vous travaillez au bonheur de la pauvre enfant!..
• — Pourquoi donc? — demandai-je avec un serrement de cœur, car il me semblait que j^allais entendre une funeste prophétie.
• — Dieu avait fait naître Geneviève dans une classe humble et laborieuse, continua le curé de Rouvres ; — peu de besoins et peu de désirs, voilà
412 GENBVIÈVB CALLIOT.
quel devait êire son son. — ^PIhs la vie est simple et plus le bonheur est facile, je vous le dis du haut de l'expérience de mes quatre-vingts ans! — L'éducation — celle du moins que vous souhaitez pour elle — donnera à Geneviève des besoins factices, des désirs agrandis, et, j'en ai peur, d*inévitables chagrins. -— Mais, après tout, je puis me tromper, et votre volonté sera faite, Monseigneur...
» En ce moment, la sœur du curé entra dans la pièce où nous nous trouvions.
» Elle venait dire à son frère que Geneviève était réveillée, et qu'ayant appris ma présence au presbytère, elle avait voulu se lever afin que je ne m'éloignasse point sans l'avoir vue.
» Nous descendîmes aussitôt.
• Geneviève nous attendait dans le jardin.
» Dès qu'elle m'aperçut, elle courut à moi avec son effusion et sa tendresse habituelles.
» Geneviève avait à peine huit ans. — Rien au monde n'était plus pur et plus innocent que ses caresses, fraternelles, et cependant, pour la première fois, ces caresses me troublèrent profondément et produisirent en moi une vive et indéfinissable émotion.
GENEVIÈVE GAiLlOT. 113
» C'est que , depuis la scène de la nnil précédente, — depuis ce serment que j'avais fait à Suzanne morte de devenir le mari de sa fille, — je ne pouvais plus considérer Geneviève comme une sœur, mais comme une fiancée.
» La pauvre enfant n'avait pas encore revêtu des vêtements de deuil.
» Elle portait son costume de tous les jours, — son caraco de futaine brune, — sa jupe de laine blanche et noire, — son petit bonnet de velours.
> Sa*pâleur faisait mal à voir ; — ses joues étaient marbrées de teinles violettes, — ses yeux rougir et gonflés s'entouraient d'un cercle blenâlre, et cependant elle était adorable ainsi.
• On eût dit que la douloureuse expression de son visage Tembellissait encore,
» Elle savait qui j'étais, — elle ne s'em étonnait point, et ne s'en réjouissait pas davantage ; — elle n'avait jamais ignoré que j'étais un ^our^eoix [ainsi qu'elle disait elle-même], et le nom de Lamballe et la qualité de prince ne lui paraissaient rien de plus.
« Je me dégageai doucement de son étreinte et je lui dis :
» — Un grand malheur, un malheur irréparable
lU GENEVIÈVE CiLLIOT.
i*a frap|)ée, ma Geneviève ; mais songe que ta mère est là-haut et que ton désespoir, si tu ne le modérais pas, troublerait la joie dont elle jouit!
» Ces mots semblèrent produire upe vive impression sur Tenfant.
i Ses larmes se séchèrent peu à peu et elle balbutia :
» — Comme vous êtes bon... monsieur Louis I... sans vous, que serais-je devenue?..
» Je ne répondis pas à ces tristes paroles et j'a* joutai :
» — Monsieur le curé de Rouvres veut bien te garder auprès de lui, et se charger entièrement d^ toi... — J'espère, ma Geneviève, que tu le satisferas en toute chose...
» — Je lâcherai... — murmura l'enfant.
c Puis elle ajouta :
» — Mais vous, monsieur Louis, est-ce que je ne vous verrai plus?
» — Si, certainement, tu me verras encore.
» — Comme autrefois?..
> — Pas aussi souvent, ma Geneviève.
» — Pourquoi donc? vous m'aimez toujours, n'estce pas?..
GElVBVlkvB GALLIOT. 415
» — Et de toirle mon âme I — m*écrîai *je ; — mais, ici, tes occupations seront nombreuses, et mes visiles-le distrairaient si elles étaient trop fréquentes.
> — Allons, — répondit Geneviève tristement, — il en sera comme vous voudrez, monsieur Louis. . je ne me plaindrai jamais, seulement je mourrais de chagrin si vous alliez ne pas revenir...
» Elle secoua la têle comme pour chasser cette pensée, cl elle ajouta :
» — Dites-moi, monsieur Louis, que va-t-il arriver de cette pauvre maison où je suis née et où .. où elle est morte?..
n — Celte maison est à toi, ma Geneviève... — la porte en sera fermée et personne n'y mettra les pieds jusqu'à ce que lu y retournes...
» Un regard céleste de Fenfant me récompensa de ce que je venais de dire.
I — Et, — continua-t-elle , — ne pourrais-je avoir mon petit berceau dans lequel j'ai rangé tout ce que vous m'avez donné, monsieur Louis?..
» — Il sera ici dans une heure.
» — 11 y a aussi ma chèvre, — poursuivit Geneviève : — qui donc en prendra soin, maintenant que je ne suis plus là?..
^16 CENBVIBYB GALLIOt.
S ^ Je ¥ats te Caire aoiener ta chèvre, Geneviève, et lo la sdigoeras toi-même, ciunme autrefois.
» Les lèvres de Tenfant s^entr'ouvrirent dans on pâle sourire.
» — Merci I — murmura-l-elle.
» Quel^iues paroles furent encore échangées, — puis je pris congé du curé de Rouvres^ — je serrai la main de Geneviève que je a'j)sais plus embrasser, et je. m'éloignai du presbytère.
» J'allai d'abord à la chaumière de Suzanne Galliot afin d'accomplir les promesses que j'avais faites à ma petite amie. — Je repris ensuite la route du château.
» Chemin faisant je rencontrai un de mes valets de chambre qui poussa à ma vue de grands cris de surprise et de joie.
» Il me dit que pendant la nuit précédente mon gouverneur ayant voulu entrer dans mon appartement, afin des'jiormer si mon malaise était dissipé, avait trouvé la porte fermée en dedans, et, ne recevant de moi aucune réponse, avait pris le parti de la faire enfoncer.
» inquiet de ne me point trouver, et supposant que j'avais dû m'échapper par la fsnétre restée ou-
CKKBV1BV8 GALLOT. 417
verte, il avait mis aussitôt à ma recherche les gens du château, qui avaient battu jusqu'au matin le parc et la campagne.
» Les recherches n'ayant produit aucun résultat, mon gouverneur me croyait décidément perdu et s'arrachait les cheveux.
» Je me hâtai daller Je rassurer et je me réjouis de l'absence de mon f ère, dont les angoisses eussent été terribles.
» Interrogé sur les motifs de mon escapade, je refusai positivement de répondre, et mon gouverneur, Tort peu satisfait de moi, m'entoura pendant quelque temps d'une surveillance beaucoup plus rigoureuse que par le passé.
» Cette surveillance se ralentit cependant peu à peu, et je pus reprendre le cours de mes excursions vagabondes qui n'avaient désormais plus d'autre but que le presbytère de Rouvres.
» A quoi bon^ chère maman, entrer avec vous dans le détail des quelques années qui suivirent?
» Geneviève grandissait en grâce et en vertu. — Sa brillante intelligence se développait dans la même proportion que sa beauté, et les charmes de
411 GENEVIEVE tALLIOT.
sa personne n'étaient égalés que par les trésors de son cœur.
» Ainsi que vous me le disiez il n'y a qu'un instant, mon affection enfantine était devenue un ar* dent amour de jeune homme, un de ces amours infinis et inébranlables, les seuls que puissent ressentir les cœurs faits comme le mien.
» De son côté, Geneviève m'aimait d'une chaste et profonde tendresse, j'en avais la certitude.
» Elle avait près de seize ans.
» J'en avais vingt-trois passés.
» II me sembla que le moment était venu d'ac« complir le serment que j'avais fait à Suzanne Galliot, et de récolter ce bonheur que je semais déduis si longtemps.
» Je me rendis donc au presbytère de Rouvres, et
je fis demander aa vieux curé de m' accorder un instant d'audience.
» 11 me reçut dans celte même pièce où jadis je lui avais recommandé l'éducation de Geneviève.
» 11 n'avait point changé depuis celle époque.
n L'innocence d'une vie sai nie avait conservé au vieux prêtre la force et la verdeur de ses dernières
GSSEYièVB 6ALLI0T. Ht
années et rien ne se pouvait voir de plus vénérable que son aspect.
» Il était assis dans un grand Tautcuil de tapis* série, les deux mains jointes sur sa poitrine, — les boucles de ses cheveux, aussi blancs que la neige, encadraient sa noble et calme figure.
» —Que voulez-vous de moi, Monseigneur? — me demanda-t-il.
» — Monsieur le curé, — lui dis-je, — je vous en prie, appelez-rooi votre enfant...
» — r Eh bien, — reprit-il, — que voulez-vous de moi, mon enfant?
» — Deux choses.
» —Lesquelles?
» — Vous prier de recevoir une confidence grave ;
— vous demander les secours de votre saint ministère...
• — Je suis prêt à Tun comme k Tautre.
» — Ce que j'ai à vous dire est grave, je vous le répète, monsieur le curé, — promettez-moi donc le secret...
» —Je vous le promets, comme s*il s'agissait de recevoir votre confession.
tf — Alors, mon père, écoutcz-moi^.t
120 GENEVIEVE CALUOT.
» J'bé^itai pendaDl un iiiisUnl, ppis je dis d'une voix ferme et d'un cœur résolu :
» — J'aime Geneviève Galliol.
» — Vous Taimez d'une affeclion gincère et fralèrneUe, — répondit le vieux prêtre, — je n'en doute pas, mon enfant...
» Je secouai la tête^ et j'ajoutai :
T> — Vous vous trompez, mon père, je Taime d'un amour qui a commencé avec les premiers battements de mon cœur et qui ne finira qu^avec. ma vie...
» Le curé leva les yeux et les mains vers le ciel.
» — Que me ditez-vous là?... -:- s'écria-t-il.
» — La vérité, mon père.
9 — ^Mais, du moins, ma chère fille Geneviève ne partage point, je l'espère, cet amour insensé?
» — Geneviève m'aime d'une tendresse égale à celle qu'elle m'inspire.
» —Malheureux enfants!... — malheureux enfantsl... — murmura le prêtre.
» — Voilà, — repris-je, — voilà la confidence que j'avais à vous faire. — Maintenant, mon père, voici quel e^t le service que j'attends de vous...
» Le regard du curé de Rouvres exprima claire-
GENEVIÈVE GALLIOT. Hl
nient qu*il s*effrayait d'avance de ce que j*ailaîs loi demander.
» Je'poursuivis :
* — Je viens vous supplier, mon père, de bénir le plus tôt possible mon union avec Geneviève.
» — Un mariage secret!... — dit-il.
» — Un mariage secret, oui, mon père. —Je voudrais, vous le comprenez bien, pouvoir entourer ce mariage de pompe et de solennité, car jamais tille de sang royal ne me rendrait aussi fier de son alliance que je léserai de celle de Geneviève; mais, par malheur, c'est impossible!... Ainsi donc, je vous le demande avec instance, mon bon père, fixez le jour de notre union...
— Non! — répondit lentement le prêtre, — non, je ne fixerai pas ce jour.
— Pourquoi donc?... — dcipandai-je avec stupeur. -Parce que, —dit-il, — je ne célébrerai point
ce mariage.
» — Et qui vous en empêcherai...
» —Ma conscience, — mon devoir, — le respect que je dois à votre famille, — Tinlérôt que je vous perte, — Taffcclion que j*ai vouée à Geneviève ..
— Quoi ! — m'écriai-je, — l'intérêt que vous me
portez, raffection que vous avez vouée à Geueviève, vous empêchent de consentir à notre bonheur cornmuni...
» — Oui, — dit le vieillard, — et je vais vous le prouver...
» Mais je ne lui laissai pas le temps de parler.
» — Gomment, — poursuivis-je, — votre conscience peut-elle vous empêcher de bénir une union légitime?... — Je ne peux pas, je ne veux pas comprendre cela et, sans mon respect pour vos cheveux blancs et pour le caractère sacré dont vous êtes revêtu, je dirais que vous cherchez à me tromper, dans quelque but que j'ignore!...
» J'avais prononcé ces dernières paroles avec amertume et avec colère.
» Le curé de Rouvres sourit tristement.
» — Voilà donc, — ^it-il, — voilà par quel chemin fatal les passions conduisent à Taveuglement et à rinjusticel...
» Ce peu de mois me rappelèrent à moi-même.
» — Mon père, — murmurai-je, — pardonnezmoi!... —je regrette vivement les paroles qui viennent de m'échapper...
» — Je ne m'en souviens plus, — répondit le
GBIfBVIÈTE 6ALLI0T. 423
prêtre, — et je vous prie, mon enfant, de m'écouter
pendant un instant avec attention...
» — Je vous écoule, mon père.
» — Ma conscience, vous ai-je dit, — reprit le curé, — m'empêche de consentir à ce que vous deniandez de moi. — La raison en est bien simple. -^ Dieu lui-même a prescrit aux enfants le respect et la soumission envers leurs parents ; — or, le mariage étant un des actes les plus graves et les plus importants de la vie, est celui auquel ne doit, dans aucun cas, manquer la sanction paternelle! — Comment voulez- vous donc que je puisse bénir consciencieusement une union qui, j'en suis certain, serait loin d'être approuvée par votre père?...
f Je ne répondis pas.
ï) Le vieux prêtre reprit :
» — J'en arrive au respect que je dois à votre famille. -^ Songez donc, mon enfant, au nom que vous portez I — Songez donc que le sang de Henri IV coule dans vos veines! — Songez donc que vous êtes cousin du roi, et pensez à la colère et surtout au chagrin de tous les vôtres en apprenant une mésalliance...
» — Une mésalliance ! — m'écriai-je, — quel mot déplorable et (quelle idée absurde I... — Quoi ! Gencr
414 GBIf^VlèvE GALLIPT.
viève, Geneviève qui possède la jeunesse et la beauté^ toutes les grâces et toutes les vertus, Geneviève ne me vaudrait point, parce qu'elle n'a pas comme moi cette longue suite d'aïeux illustres que le hasard m'a donnés; et je m'abaisserais en la prenant pour femme!... — Allons donc!... ~ Vous, monsieur le curé, vous, ministre du Dieu fait homme et venu au monde dans une étable, ce n'est pas sérieusement que vous pouvez me parler ainsi !...
» — ' Mon cher enfant, — répondit le curé, — au point de vue évangélique vous avez cent fois raison... — Un jour viendra (je l'espère du plus profond de mon cœur), un jour viendra où s'effaceront ces dis* tinctions vaines de caste et de naissance, et où la seule vertu sera la vraie noblesse! — Mais ce jour-là n'est point encore arrivé, et il ne nous appartient pas de nous révolter contre les lois et contre les usages de la société au milieu de laquelle nous vivons! — Je suis bon Français, Monseigneur, et le respect que je dois k mon rai m'interdit de consacrer l'union du prince de Laraballe avec Geneviève Galliot !
» Je baissai de nouveau la tête.
» Pour la seconde fois, je ne trouvais rien à répliquer à la logique inflexible du curé de Rouvres.
GtNEVlàvB GALLlOt. 425
» Le vieillard continna :
» — Ce n'est pas tout! — j'en arrive k mon inlérêl pour votre bonheur personnel et à ma tendresse pour Geneviève, qui me défendent impérieusement de faire ce que vous me demandez... — En ce moment, cette passion juvénile qui cause tant de malheurs en ce monde et qu'on nomme tamour, voas aveugle et vous éblouit ; mais, croyez-moi, mon enfant, ce mariage que vous souhaitez ne vous rendrait pas longtemps heureux. «. — Un jour (jour plus prochain que vous ne le pensez], une légitime ambition, l'orgueil de votre rang, reprendraient le dessus dans votre âme, vous gémiriez tout bas d'avoir placé devant vous un infranchissable obstacle, vous maudiriez cet obstacle, et la pauvre Geneviève, s'apercevant de vos tristesses et de vos chagrins, paierait de bien des larmes la position que vous auriez voulu lui faire, position légitime sans doute, mais, à tout prendre, douteuse et équivoque... — Voilà mes raisons, mon enfant; — qu'avez-vous à répondre?...
> Je ne cherchai même point à réfuter ce que le curé de Rouvres venait de me dire. — Je sentais trop bien qu'il aurait toujours le dessus dans une discussion sérieuse et raisonnée.
i26 GENEVIEVE CALlIÔT.
» J'essayai de le convaincre par rallendrissement.
• — Mon père! — m'écriai-je, — je ne m'appartiens plus! — J'ai fait un serment, un serment sacré; et vous ne voudriez point me faire manquer à la parole jurée, à ma parole de gentilhomme!...
» — ^ Un serment... — répéta-t-il.
» — Oui, mon père; et je vais vous dire dans quelles circonstances, et vous verrez si ces circoa.slances ne le rendent pas plus inviolable encore...
» Alors, chère maman, je commençai au curé de Rouvres le long récit que je viens de vous faire, et je le continuai jusqu'au bout.
» Plus d'une fois, tandis que je parlais, je vis les yeux du vieux prêtre devenir humides, et son visage peindre les profondes émotions que ressentait son cœur.
• Pour la seconde fois il leva ses regards et ses mains vers le ciel, quand je parlai de la promesse solennelle faite à Suzanne Galliot, une heure après sa mort.
» — Eh bien! — lui dis-je à mon tour quand j'eus achevé, — que me répondrez-vous, mon père?... > Le vieillard baissa la tête pendant un instant, * puis il me dit :
eEî?EVÏEVE CALMOt. ^î1
» — Mon pauvre enfant, rien n'égale l'imprudence du serment que vous avez fait ; mais je vous délierai de ce serment fatal, et, si vous ne croyez point que mon autorité soit suffisante pour cela, je m'adresserai à plus haut que moi et je remonterai, s'il le faut, jusqu'au .pape...
» — Ah ! m'écriai-je , — et me relèverez-vous aussi des serments de mon cœur ? me relèverez-vous de ma tendresse? — Je j^eux Geneviève pour femme ; j'aime mieux mourir que de ne la point avoir, et je vous supplie, mon père, je vous supplie à deux genoux de me la donner I .. .
» — Je ne peux pas, — répondit le prêtre.
» —Ainsi, vous refusez I...
» — C'est mon devoir de le faire...
» — Adieu I alors, adieu! vous qui brisez mon cœur et qui causez mon désespoir I Adieu t et ne vous en prenez qu'à vous de tous les malheurs qui vont arriver par votre faute I...
> Je m'élançai hors de la chambre et je quittai le presbytère, la tête perdue et à moitié fou. »
^ Moû enrâDi, ^ dit alots madame de Gréqa]^, -^ tt'admire^-Toaif pas combien les cœurs hottûétes et les espritt Justes se reticoûtrent faciTemeiitr — Les pardies de œ bon ctïré de RdCrvres, lorsqu'il tous prédisait qcre YOlfe anioû atec Geneviève ne voas rendrait heureux ni Tun ni l'autre, Sont presque celles dont je me sois servie tout à Thenre au même sujet ; et ses petfsées, à propos de tout le reste, sont efitiërement et identiquement les miennes.
«^ Chère maman, répondit le prince, — vous et le
curé de Rouvres, vous vous êtes trompés tous les
deux.
— En quoi donc?
43Û aER^lftVB GAtLIOT.
*^ £d cela que ce qui mapqoe à notre bonheur vient uniquement, ainsi que vous le verrez bienlAt, de ce que je ne puis pas me donner tout entier à mou amour. — J'aime Geneviève, — je l'aime comme jamais femme n'a été aimée, — je Tainierai loujours"; et, bien loin de la considérer comme un obstacle et de me lasser d'elle, je la mets mille fois au-dessus de cette ambition, de cet orgueil de caste et de tous ces autres préjugés dont me parlait le curé de Rou* vres, et qui, selon moi, ne sont que de grands mots sonores et vides l... — Ehl que m'importent, après tout, ma naissance et ma fortune?^. — Que m'im*^ portent mon blason et mes apanages?... -* Marquise de Créquy, vous connaissez la modestie de mon* père, mais vous ne savez pas combien, mon cœur a de simplicité 1... — C'est à me faire douter quelquefois que je so is du saog royal I . . .
— Mon enfant, — répondit la marqnise, — ne tombez pas dans des déclamations philosophiques et dans des amplifications d'écolier. — Ce n'est pas une dissertation que vous avez à me faire, c'est un récit que vous devez m'achever.
— Je continue — fit M. de Lambaile.
Et il reprit ;
CtNfiviTB CAUMT. 434
— YoQS jugez bien, chère mamsin, que, pendant toute la journée et toute la nuit qui suivirent Tentre^ tien que. je viens de "vous raconter, il me fut impossible de goûter aucun calme.— Mes pensées bouillonnaient dans mon cerveau comme le oontenu d'un creuset placé sur une braise ardente; — je formafs les projets les plus extravagants, et j*y renonçais au
bo»t d'une minute. — Je maudissais le curé deRou-
vres, et je me plaignais de la destinée qui m'avait fait, pour mon malheur, naître dans un rang si élevé U..
» Le lendemain» je repris le chemin de Rouvres.
» fc voulais voir Geneviève, — lui raconter ce qui s^était passé la veille et chercher avec elle ua moyen d'arriver à ce mariage qui devait combler tous nos vœux.
» En arrivant, je ttouvaf fermée la porte du presbytère, qui d'habitude était toujours ouverte. » Je sonnai.
« Ce ne fut pas la sœur du curé qui vint m'oujrir, ce fut le vieux prêtre lui-même.
• En le voyant, toute mon exaltation tomba.
13$ onmkft «iiLuof.
* — Monsetgacur» — me dit- il ^ — que demandez-voo6?...
» Je se répondis pas. — Après ce qui s*élaît passé entre nous ]e pressentais bien qu'il ne^ me laisserait point parler ^ GenevièTe.
» An lien de me faire entrer il sortit avec moi. — 11 me prit la main et me conduisit, à travers le cimetière, jusque dans la sacristie de son église.
> Là il reprit, d'un ton grave et avec un visage sévère:
> — Mon enfant, votre âme est malade, je le sais.
— Elle se complaît dans son mal et mes paroles, que Dieu dictait, ont été impuissantes pour la guérir.
— Hier, en me quittant, vous m*avez menacé de malheurs qui devaient retomber sur ma tête. — Celte menace ne m'épouvante point, cependant je tâcherai d*en prévenir Teffet, sinon pour moi, du moins pour nne autre personne à laquelle je m'intéresse profondément... —'Vous devinez de qui je veux [wrler.
— Or, voici ma volonté suprême et mon irrévocable résolution : — je vous ai promis le secret relativement à votre démarche d'hier et je tiendrai ma promesse, mais je n'ai pas promis de ne point agir et j'agirai en effet; — Geneviève Galliot est orpbdine,
eite est ma piipîHe, e\h ^t ma ille devant Dieu I Je dois veiller, je veillerai sur elle. — Le presbytëTB vous est désormais fermé, vous ne verrez fins Geneviève, vous ne lui parlerez plus, et^ si vous vous efforciea de tromper ma vigilance, si vous ne reculiez pas devant un éclat qui perdrait la pauvre enfant, je cbereherais poor elle, dans un cl(4tre, un tranquille refuge, un asile inviolable. — J*ai dit, — Monseigneur, •— n'essayez point de m^ébranler car vous a*y parviendriez pas...
■ Le curé de Rouvres attendît pendant un instant ma réponse, — puis, voyant que je restais muet et anéanti, il s'inclina devant moi et me laissa seul.
» À partir de ce moment jusqu'à celui où je me r^rouvai dans mon appartement, au cbàteau d'Anet, Je n'eus ni la conscience de mes actes, ni celle de mes pensées.
» Mon apparence devait être celle d*un homme dont la raison vient de s'évaporer toutli coup.
» Enfin je revins k moi-même et ce fut pour éprouver dans toute son angoisse le sentiment de la plus amère douleur que l'âme humaine puisse ressentir.
434 «ifikvB «àLLio?.
» Ainsi donc, e'en était fait de tons mes r£ves, ~ de tontes mes espérances I...
» J'étais à jamais séparé de Geneviève I — Oai, à jamais, car je savais bien que le coré de Rouvres serait inflexible et je ne pouvais songer à on éclat dont Tonique résultat devait être de désespérer ma famille sans me rapprocher de celle qne j*aimais.
» D'un autre côté, je me représentais Geneviève, désolée comme moi et comme moi pleurant, et maudissant la tyrannie qui nous éloignait Ton de Vautre.
» Je ne trouvai pas en moi-même de forces suffisantes pour lutter contre mon ehagric. — Je m'abandonnai sans résistance au flot amer qui m'emportait, je souhaitai de mourir, et comme si le ciel avait entendu et avait exaucé mes vœux, je tombai dangereusement malade.
» Pendant quelques jours, je fus — dit^on — entre la vie et la mort, -* puis la vigueur de ma constitution, réunie à celle de ma jeunesse, m'arracha au péril. — J*appris que j'étais sauvé et je m'en affligeai dans toute la sincérité de mon âme.
« Ha convalescence touchait à son terme quand je
vis entrer dans ma chambre un domestique qui se nommait Champagne.
> Ce jeune homme, celui de tous mes geos que j'aimais le pfus, était mon filleul, et, toni à la fois, mon iaspeeleur du manège et mon^ homme de confiance — Il avait environ deux ans de moins que moi.
» 11 s'approcha doucement de mon lit.
9 Je ne dormais pas.
» — Que veux-tu? •— lui demandai-je.
» — Monseigneur, — me répondit-il, — il y a en bas un individu qui insiste poqr avoir Thonneur d*ètre admis auprès de Monseigneur...
» — Un individu .^..
• — Oui, — un jeune homme.
» — Comment s*appelle-l-il ?
» — Il refuse de décliner son nom.
» — De quelle part vient-il ?
» — il ne veut pas le dire et prétend ne pouvoir répondre qu'aux questions qui lui seront adressées par Monseigneur lui-même...
» — Quelle est l'apparence de cet homme?
f — Il me parait tenir le milieu entre le laquais et l'intendant. — Son visage est sournois et son regard ne nie smble pas franc,
» -^ le M ptis recevoir tout les ncMnias qii jugeront à propos de se présenter.*. -^ réptiqiiaî^'je.
» ^ Cm ppéetsémeat ee que je tfif ai dit, et j'hésflais- même avant de préfenir M^oseigoenr ; mais il a tant appvyé sor Teitrtme importanee de ses cemmanicalioBs qw je n'ai pas osé prendre sw moi de le congMier sans en ftvok feça T^re.
» — Il n'y a pour moi — pensais-je — qu'une seule chose au monde qui soit importante^ et ce ne peut être pour cela que vient cet homme I...
» Pais je donnai tout haut Tordre de le renvoyer. » Champagne sortit de ma chambre.
» Il y revint au jbovt de cinq minutes. — Sa physionomie semblait embarrassée et il tenait un carré de papier plié en forme de lettre et solgnensement cacheté.
» — Eh biçnJ — Inidi$-je, — qu'y a-t-il encore?...
— Monseigneur, — répondit^il, — cet homme n a pas voulu partir. — II m*a demandé du papier et une plnmei et il a écrit pour Monseigneur quelques lignes que voici..,
» Je pris avec impatienee le billnt qne ne pré-
wMUil dunipagoet je le Meadietai tt J'y jetti les yeai.
» Jages, dière mamtD, de le profonde stupeur a^ec Uuioelle je lus oe qaî suit :
» VooseigaeQr, *
» Le plus hamble de vos serviteurs prend la li- » -berté de solliciter de yoas nn momem d* audience. » — 11 doit TOUS remettre en main propre, ainsi ■ qu'il en a mission, une lettre venue de haut lieu » et dans laquelle il s'agit de M. le curé de Rou-
• VreS, BT ENCORB I)*mi AUTRE PERSONNE. > —
• Ces derniers mots étaieat deuK fois soulignés.
i ^ diampagae, — n'écriai-je, -^ amène«moi cet homme, amène-moi cet homme à Tinstant t.,.
» Au bout de quelques minutes, employées par moi à me torturer l'esprit pour chercher le sens des lignes mystérieuses que j*aTais sons les yeux, Champagne rentra avee l'inconnu.
» Ce dernier était bien le personnage que mon Talet m'avait dépeint un instant auparavant.
» Il était jeune encore, -^ de taille moyenne, *^ ▼Ata de brun de la tête aux pieds comme un mar-
ISS «KinTltt7B «ALUOT.
chaud ou comme nn bourgeois, et ses longs cheveui plats, sans poudre, tombaient ^e chaque côté de sa figure olivâtre, régulièrement belle, mais hypocrite et astucieuse et offrant le type italien le plus prononcé.
» Cet homme me déplut souverainement.
» Je fis signe, à Champagne de sortir.
» Nous restâmes seuls.
> — Vous avez désiré me parler et ne parler qu*à moi? '- dis-je alors.
* — Oui, Monseigneur, — me répondit-il.
> — Vous m'avez fait passer ces quelques lignes?...
» — Oui, Monseigneur.
» — Qui prétendez*vous désigner ^— demandai-je — - par ces mots que vous avez spulignés^ Et encore une autre personne?
» — Je prétends désigner — répliqua-t*il — mademoiselle Geneviève Galliot.
» En entendant ce nom prononcé par une telle bouche, je ressentis un petit frisson.
» — Qui êtes- vous? — m'écriai-je alors, — et de quelle part venez- vous à moi ?
* -^ Je suis^ rhooime do confiance 4^ monsei-
gnêar le due d'Orléass, et je viens de sa part.
» — De la part do dac d'Orléans I — répétai je avec stupear et ne pouvant croire ce qiiej*entendais.
• — Oui, — co&tiflua cet homme avec une netteté singaliëre et on aplomb prodigieux, — de la part du duc d'Orléans, le gendre cte son altesse sérénissime monseigneur le duc de Pentbièvre et le bean-frère de monseigneur le prince de Lamballe à qui j'ai Thonnear de parler.
» Vous savea^, chère maman, que depuis qne mon père, par déférence pour la volonté du rai, a donné la main de ma pauvrç sœur à Phlfippe d'Orléans, lequel est bien loin de la rendre heureuse, mon aversion naturelle pour ce prince n'avait fait qu'augmenter chaque jour, et j'avais cessé d'avoir avec lui d'autres rapports de famille que ceux que l'étiquette exigeait impérieusement.
» Rien au monde ne pouvait donc me surprendre davantage que de recevoir à l'improviste un message de mon beau*frère, et à quel sujet encore?... Au sujet de Geneviève Galliot 1
» Comment le duc d'Orléans avait-il pu surprendre le secret de mon amour, que je croyais enseveli dans une nuit profonde et cogna senlement de trois
4éO Mmmkn «àumok
personneSy fleneviève, lé ourétie RocrrrwetmDî? .«
» H y avait là quelque chose d*afaBoIomefâ iacompréhenaible.
» Je me toanui vers Téirittaire du Palaiis-RoyaU et je Ibî <]is fort sèchement :
9 ^ Qoe ne vetrlTetre naître T
» -*^ J'ai là Doe lettre qui répondra nûen qoe mes paroles à la question de llnnse^oear.
• — Donnez.
• Le messager de mon bean^ère portail, sous aon tous gauche, on large portefeuille de maroquin noir. ♦
» 11 rouvrit et il en tira une enveloppe fe grande dimension, sœllée de cîre rouge aux armes de la maison d'Orléans.
» Je pris cette enveloppe et je parcourus précipi* tamment la lettre qu'elle contenait.
• Je ne me souviens pas des expressiiws de cette lettre, mais en voici le sens littéral : •— Le duc d'Or* léans« dans les termes de la plus bienveillante affection, me témoignait tous les regrets qu'il éprouvait de voir qu'on nuag3 passager s'était interposé entre noos« -*- Il venait de trouver une occasion de m'être agréable et il la saisissait aveo empressement^ espé*
mut ttiè faire aissi reme&ir sor deBfrféteBtioiidaadsi* kiJQSles que désolafttes^— Le hasard lai Mtài appris na profonde teadresse pour q.to jeune paysaaae *^ un ange! — disait-il, — q«i g'appetart Geneviève GallioU -- Il B'ig;nerail ni ce que j*aTais fait déjà peur cetle jeue 6ite, ni nés projets à son ^ard. -^ Il savait que le euré de Rovtres avait reliisé de prê^ ter ks mak» à un mariage secret^ — il savait que je ne pouvais pins voir Geneviève et que la maladie qui avait faiUi me tuer provefiaitdu chagrin de celte séparation. ^ Il ajoatait que si je voulais bien le venir voir au Palaîs-Royai, il se foisaît fort de mettre un terme à mes soucis et à mes chagrins d'une façov qui me satisferait entièrement. ^ It terminait» enfin, par de nouvelles et véhémentes pretestatioas d'sAta* chemenU
» Je dis à renvoyé de mon beau4rère qu'il me fallait le temps de réfléchir avant de répondre à la lettre qu*il venait de m'apporter^ mais que celte réponse ne se ferait pas attendre.
» Une fois seul» je m'enfonçai en effet dans une méditation sérieuse et profonde.
» Mon irrésolution était extrême.
. > D'une part, un rapprochement avec le due d'Qiv
lit onmkfi «iuioT*
léaas ae me plawaH gaèret ^ il ^^ répvi^ti de voir ce prince, le béros cyniqQe de tant d'orgies erapa* leases, de tant de baechaaales iaonies, s'entremettre dans mes chastes amours.
» Je me disais cela et je me décidais presque h repousser des offres qui, sous leur btea?eiilance appa* rente, pouvaient cacher un piège.
» Hais, d'un autre côté, si je n'agissais pas sans -retard, Geneviève était perdue pour moi. — Il fallait donc, à tout prix, en obtenir la possession immé* diale. — Or, le duc d'Orléans pouvait ^tre disposé sérieusement et de bonne foi à me venir en aide et dans tous les cas il lui était impossiUe, quoi qu'il fil, d empirer la situation des choses. — D-ailieors, un amant désespéré est comme un nageur qui se noie, il se raccroche à tout ce qui (à tort ou à rai'* son) peut lui paraître une planche de salut.
» Je résolus de tenter la fortune.
» En conséquence je répondis au prince que je me rendrais au Palais -Royal aussitôt que le rétablissement de ma santé me le permettrait.
» Cela ne larda pas.
• Je m'étais reprig à une espérance; —ma yie avait un but ; — les forces me revinrent rapidement^
MiRf liras «èiuaf«< U3
» ÀQ boat de quelques jours, j*arri?ais à Paris et je me faisais coodaire ^u Palais^Royal.
» Le duc d'Orléans me reçut avec une tendresse si expaosive que j*en fus touché, je l'avoue, et que je me demandai si mes préventions à son endroit n'étaient pas complètement injustes on tout au moins exagérées.
» Il ne me fit point languir, et sachant combien je devais avoir hâte de lui voir aborder le sujet à pro» poa duquel il m'avait écrit, il me parla de Geneviève et il le fit d|ps les termes d'nne délicatesse infinie.
» 11 me dit que je devais m'estimer heureux d'avoir rencontré sur le chemin de ma vie leplus pré* cieux des biens de ce nmnde, — le diamant sans tache et presque introuvable, — l'amour d'une femme comme Geneviève.
> II blâma énergiquement le rigorisme outré du vieux curé de Rouvres, il déclama contre les préjugés du vulgaire et l'inégalité des conditions sociales, et il termina en m'offrant de faire consacrer mon mariage dans la chapelle du Palais-Royal par son aumônier l'abbé Maguire.
» Cette proposition me combla d'une joie si vive que je me jetai dans les bras de mon beau-frère et
(fne je reftbruwi en ieremerefaol et m hii doftaadant pardon d'avoir doeté josqa'aleri des réfitaUea samîBieatB qui i'aoimaieDt à men égard.
» -^ VMlezrYous me prêt w^ -^ me dit«*il| *^ que vous êtes ealièrement pevcmv sar oion eompte el que ?oiii m'avez renda lotie eeUe afacimi qœ je souhaite vous inspirer T. «•
> — Oqî, je le ?eax«.. -^ fépottdiHey -^ el de graftdeœttri...
» -*- Ëtl bieni accordez^iaoi la foreur d'être l'afi des léntoins de v(^re mariage* .« ^
« -^ Si veos ne me l'eussiez proposé, je tous l'aaraia offert moi-métte.
m ^ Mereil mille fois merci I *«** s'éorii^t-il» -^ je ne seerais irons dire combien tous me rendez heureux I...
» Je m'absorbai pendant un instant dans le radiei^x délire qui s'emparait de moi> pu» une pe»-^ sée soudaine me vint et je dis :
» — 11 y a un obstacle. ^
» — Lequel?
> — Geneviève est à peu près prisonnière an prei»' b]flèredeRoBvres.w Je ne puis ni la voir ni loi parler...
CCNIVIBVE 6AIJJ0T, (.15
» — N'est-ce que cela? ■— Yaus vous lourmenlez pour bien peu dechosel...
j» — Mais, e&lla, comment faire?...
» — Ceci me regarde. — Ne vous inquiétez de riea, — j'agirai pour vcws et avec vous... — MeMez vous l'esprit en repos, — dans huit jours, au plus tard, vous serez le tranquille et légitime possesseur dû votre charmante bien-aimee...
» — Vous me répondez de tout?
• — De tout absolument.
» — Dois-je tenter une démarche?
» — Non, — du moins jusqu'à nouvel ordre. — Retournez au château d'Anet» où celui de mes gens que je vous ai déjà envoyé vo>is tiendra au courant de mes démarches et de leur résultat.
• — Je me tais, car des paroles seraient insuffisantes pour vous témoigner ma reconnaissance...
» — Vous ne m'en devez pas... — Le bonkeur de vous être utile est le seul auquel j'aspire.
» ^-^ Un mot encore, je vous prie. .
» — Dites.
<» — Comment avez-vous appris mon amoiu* pour Geneviève, amour que je croyais inconnu di monde entier?
44^ GBIVEVIET£ CALLIOT.
» Il me sembla voir une légère nuance d embarras sur le visage de mon beau-frère.
» Cependant il me répondit au bout d*une minute et d'un air de franchise :
» — Ne m'interrogez point à ce sujet, je vous en prie, — je serais obligé, pour vous répondre, de révéler un secret qui n'est pas le mien...
» Je n'insistai point, mais je m'étonnai, malgré moi, de la réponse du duc d'Orléa:is.
» L'entretien ne se prolongea pas plus longtemps.
» Le duc me serra les mains et me dit :
» — A bientôtl — et je pris la roule d'Anel.
]» Quatre jours se passèrent sans que j'entendisse parler de rien ni de personne.
» Ën6n le cinquième jour, dans la matinée, Champagne me prévint que l'inconnu — (c'est ainsi qu'il désignail-rémissaire du Palais-Royal) — était au château et demandait à me voir.
» Je le fis introduire sur-le-champ.
» — Qu'avez-vous à m'apprendre? — lui de-
demandai-je.
» — Monseigneur, — me dit- il, — c'est pour ce
soir.
» — Quoi?
GBTEYIÈTE 6ALLI0T. i47
» — L'enlèvement.
» Ce mot me Gt tressaillir.
» réprouvai je ne sais quelle épouvante 4en songeant que j'allais préluder par un enlèvement à Taction si sainte et si solennelle du mariage.
» Ce n'était pas ainsi que j'avais rêvé mon union avec ma douce et chaste Geneviève.
» Mais il n'y avait point à reculer et je repris :
» — Que dois-je faire?
» — Il faut, — répondit l'inconnu, — il faut que Monseigneur veuille bien écrire h mademoiselle Galliot pour la prévenir que ce soir, à neuf heures, monsieur le curé de Rouvres s'absentera pour un temps assez long. — Aussitôt après son départ. Monseigneur ouvrira la porte du presbytère à l'aide d'une clef que j'aurai l'honneur de lui remettre, et mademoiselle Galliot gagnera avec Monseigneur une chaise de poste qui stationnera à peu de distance et qui les emmènera tous les deux à Paris.
» — Mais, la lettre que je vais écrire, — demandai-je, — qui la fera parvenir?
» — Je m'en charge.
» — Vous me répondez qu'il n'arrivera point de mal à monsieur le curé de Rouvres?...
448 GB.^EY^iiri «ALLYOT.
» — J'en réponds sur ma vie.
» — Ceslbien. — Je vais préparer le billel que vou« nH^demandez et je vous le renaettrai dans un instant.
» L'agent de ipou beau-fiëre s'inclina et sortit.
» Je pris uac plume et j'écrivis en cOet.
Le Harlate.
» — Geneviève, ■— disais-je dans celle lettre, .— mon amie, ma fiancée, bientôt ma femme, — tous nos chagrins, toutes nos douleurt^ vont avoir un terme. — Ce soir nous serons réunis... — réunis pour ne plus nous séparer, car ce soir tu quitteras avec moi le presbytère de Rouvres et, quelques heures après^ un prêtre bénira les liens indissolubles qui nous attachent déjà Tun à Tautre...
n J'entrais ensuite dans tous les détails relatifs à ce qui devait se passer et je demandais à Geneviève de se tenir prête à la tombée de la nuit afin de pouvoir profiter sans retard de Tabsence du vieux prêtre.
« J*étais certain d'avance que Geneviève forait
450 GBNBVifeVB CALLIOT.
littéralement ce que j^attendais d'elle et qu'elle m'accompagnerait sans ùue arrière-pensée et sans un scrupule.
» D*abord sa candeur était trop profonde et trop complète pour lui permettre de soupçonnerle mal. — Ensuite sa confiance en moi était entière et elle savait bien que se remettre en mes mains, c^était remettre une sœur entre les mains de son frère.
» Je cachetai ma lettre et je la donnai à Tagentdu Palais Royal qui me quitta en ajoutant qu'il viendrait me chercher quand Theure en serait arrivée.
> J'appris plus tard que, vers le milieu de la journée, un colporteur s'était présenté au presbytère avec une balle remplie de livres pieux et d'images *de dévotion.
» Tandis que le curé et sa sœur faisaient lear choix parmi ce bagage édifiant, le prétendu colporteur avait laissé tomber ma lettre dans l'une des poches du tablier de Geneviève en murmurant à Toreille de la jeune fille :
» — De la part du prince de Lamballe!...
» Les autres moyens employés par l'émissaire du duc d'Orléans étaient tout aussi simples et tout aussi peu compliqués que celui-là, et cependant jamais je
ne me serais avisé de tels sotHerfuges, non pas, je crois, qae mon esprit soit moins vif et moins ingénieux que celui d*un antre, mais, sans doute, à cause de cette horreur de toute fourberie qui est innée en moi.
» Un peu avant neuf heures du soir, Champag:ne me prévint que j'étais attendu au bout de Tavenue dala Vicomterie.
» Je me hâtai de me rendre à Tendroit désigné.
» J'y trouvai un carrosse sans armoiries et de la plus modeste apparence, attelé de deux chevaux noirs qui semblaient remplis d'impatience et d'ardeur.
» Le postillon était en selle.
• L'agent de mon beau-frère se tenait debout auprès de la portière, qu'il ouvrit aussitôt qu*il me vit arriver.
» — Montez, Monseigneur, — me dit-il.
» Je pris place dans le fond de la voilure. — L'agent s'assit en face de moi.
9 Les chevaux partirent au petit pas.
• -. Pourquoi donc allons-nous si lentement? — demandaioje.
» — C'est qore nous avons du temps devant nous, Monsefgneur.
» — VouBle croyez?
» — J çn suis sûr. -* M. le curé de Rouvres n'est pas encore sorti de chez lui...
— Comment le savez-vous?
n L'agent tira sa montre et il en regarda les aiguilles à la pâle clarté de la lune.
» — Il est neuf bearefi et un quart, — me dit-U ensuite, — à neuf heures et demie un enfant tout en pleurs s^cnnera à h porte du presbytère et réclamera pour sa mère mourante les secours du vieux prêtre, qui; vous le savez vous-même, Monseigneur, ne se fera point attendre et suivra Tenfant jusqu'à un ha* meau distant d'une demi-lieue environ...
» — Mais, — dis-je avec une simplicité qui dut faire sourire Tagent, — cette femme mourante, qui doncesl-elle?...
'» -7- Elle n'existe pas, Monseigneur, — c'est un être fantastique inventé tout exprès pour la circons* tance, %i l'enfant disparaîtra dans l'obscurité un peu avant éisfrriver au hameau.
» Je fie me souciais pas de continuer plus longtemps cette conversation. — Je gardai le silence
OBREVtBVB 6ALU0T. 1o3
» La voifure ne tarda pas à s'arrêter.
» L*agent descendit le premier et m'abaissa le marchepied.
» Je m'élançai au dehors, je regar(^i ^autour de moi et je reconnus parfaitement Tendroit dans lequel
nous nous trouvions.
» Cet endroit était situé au milieu d'une prairie, k {|ttatre ou cinq cents pas du presbytère de Rouvres, que nous cachait un bouquet de grands arbres.
» — Yenez, Monseigneur, — me dit l'agent.
» Nous nous dirigeâmes du côté du village et nous atteignîmes le cimetière, qui faisait face à la maison curiale.
» Les ténèbres nous enveloppaient entièrement.
> Au bout d'une minute, j'entendis un bruit de voix, la porte du presbytère s'ouvrit et il en sortit deux personnes, le curé et un enfant.
» L'enfant portait une petite lanterne, ce qui me. permit de les distinguer.
» — Vous voyez, Monseigneur, — me dit l'agent tout bas.
^ Peu k peu la clarté du-fallot qui guidait les pas du vieux prêtre s'affaiblit et disparut dans le lointain.
454 CBKETlàVB fiALUOT.
> li était temps d'agir. *
» — La clef?... — demandai-je.
■ — La voici.
» Je pris la def que me tendait Tagent, je traversai l'étroite ruequi séparait le cimetière de la cure et j'ouvris doucement la porte.
B II se A aussitôt un bruit d'étoffes agilées et j'entendis une voix douce, une voix bien connue, une . voix qui me remua le cœur, demander avec un léger tremblement :
» — Est-c€ vous, Louis?
» — Oui, ma Geneviève, c'est moi, viens...
» La jeune fille sortit, et comme à mon gré elle ne marchait pas assez vite, je la pris dans mes bras et je l'emportai rapidement dans la direction du carrosse.
» L'agent nous y avait précédés.
» Je mis Geneviève en voiture. Je m'élançai à côté d'elle; — l'agent referma la portière et monta l^ur le siège, -* le postillon fouetta et éperonna ses chevaux qui partirent avec la rapidité de l'éclair» et nous roulâmes comme un tourbillon sur la route de Paris.
» 11 me serait impossible, chère maman, de vous
GBMByiinrB calliot. » 455
donner une Idée» même imparfaite, de ce qae j'éproavais en ce momeal.
» Avoir cra Geneviève perdue pour moi et lasen*tir à mes côtés» presque dans mes bras, — savoir que dans quelques heures elle serait ma femme devant Dieu et que tous les trésors de sa jeunesse, de sa grâce et de sa beauté; m'appartiendraient pour toujours. — C'était trop de bonheurl...
» Geneviève partageait ma joie, mais il s'y mêlait une pensée pénible qui me (it voir combien cette chère enfant valait mieux que moi.
» Au milieu de Tivresse de notre réunion, elle s'af« fiigeait en songeant k la douleur qu'allait ressentir le vieux curé de Rouvres en ne la retrouvant plus.
» — Nous le consolerons, — lui répondis-je, —et pour le récompenser de ce qu'il a fait pour toi, ma Geneviève, nous rendrons son église et ses pauvres plus riches qu'il n'aurait jamais osé le désirer ni le rêver. . .
• Geneviève souriait à mes paroles et me pressait la main.
9 Notre voyage fut un long enchantement.
> Je ne veux point» chère maman, m'appesantir
156 ' CBNEVlèVB C ALLIAT.
davantage mr ces détails» — D'ailleurs, je ue le pourrais pas. — Oa aime à raconter longuement les chaj^rins qu'on a soufferts, les douleurs qu'on a ressenties. — Le bonheur se peint en peu de mots.
» Nous arrÎTâmes k Paris.
» Le doc d'Orléans nous attendait. — La chapelle étaiiilluminée, — le prêtre montait presque kraulel.
» Une heure après avoir quitté le carrosse qui nous avait amenés, nous prononcions le ouï solennel et Dieu sait avec quelle ivresse mutuelle et indicible !
» C'en était fait, — Geneviève Galliot était princesse de Lamballe !!! »
Le prince se tut.
— Mon cher enfant, — lui dit alors madame de Çréquy, — comment se fait-il qu'ave votre haute intelligence vous n'ayez pas deviné que le duc d'Or* léans vous tendait un piège?...
— Un piège!... — répéta M. de Lamballe.
— Sans doute?
— Je ne vous comprends pas...
— Je vaistn'expliquer : — Le duc n'a-t-il point épousé votre sœur?...
*- Oui» mais je ne vois pas quel rapporL..
— Attendez. — Le duc, soyez en sûr, a fort bien
68*fBVévS «ALLiOT. 457
calculé que les enfants proveausd^un mariage secret fie pourraient jamais être considérés comme apanagistes ai comme héritiers de votre immense fortune. — La duchesse d'Or léaus, votre sœur, deviendrait par conséquent et nécessairement Funique héritière de M. de Penlhièvre et de vous. — C'est poar cela, et pour cela seulement, croyez^le, qu*il a aplani avec une infernale hypocrisie les sentiers détournés qui pouvaient aboutir à une mésalliance. — C'est pour cela qu'il a fait consacrer votre mariage dans sa chapelle et qu'il a voulu être l'un des témoins d'une union qui n*était ni plus ni moins qu'un acte d'exilérédation...
— Âhl — s'écria le prince de Lamballe avec amertume, — esl-il bien possible, mon Dieu, que la perversité humaine pj^isse aller aussi loin?... — eslil bien possible qu'un gentilhomme, un prince, un parent, puisse concevoir un pareil plan et Texécuter?... — Non, chère maman, je ne le crois pas, — je ne veux pas le croire!...
— Mon enfant, — répondit la marquise*, — l'avenir nous apprendra si je m'étais trompée!...
l^ujs, comme le prince baissait la tête et s'absor-
45S csifBfiàrt GAUWT.
bail dans une préoccupation sombre et profonde, madame de Créquy reprit :
— Dites-moi maintenant, mon pauvre ami, corn* ment vous n avez pas trouvé dans votre union tout ce bonheur que vous rêviez...
— CeSl bien simple, — répondit M. 3e Lamballe. — Une fois marié, je me débattis au milieu d'inextricables embarras. •*- Les exigences de mon rang ne» me laissaient guère de liberté, sans compter la difficulté de me soustraire à Tattenlion et à la curiosité d'un nombreux domestique. *- J'avais en ou* tre une crainte extrême d'alarmer et d'affliger mon père et, par la même raison, je tremblais de provoquer la surveillance et la malignité d'une foule d'oisifs doDl les bavardages médisants pouvaient arriver aux oreilles de monsieur de Penlhièvre.
» D'un autre côté, je ne pouvais laisser Geneviève se montrer à Paris, ne fut-ce que dans une église, car sa merveilleuse beauté n'aurait point manqué d'attirer k l'instant mênie sur elle tous les regards. — Je ne pouvais pas non plus la cacher ^tous les yeux en la gardant en quelque sorte comme prisonnière et je me délerminai k l'établir très-modestement et sans train de maison dans une petite habitation de cam-
«BNSVTBTB 'GALLIOT. 469
pagne à Clamart-sous-Meudon, habitation que j'avais achetée à monsieur Bouret de Yalroche et qui se trouvait très-voisine du château de mon père à Sceaux-Penthîèvre, où je vais, comme bien vous pensez, le plus souvent possible.
» J'ai fait pour le mieux et tout cela a*empêche pas que les arrangements de mon père, une iodispensable prudence et les impérieux devoirs de ma position, exigent souvent que je sois à Paris ou à Versailles pendant septou huit jours de suite, sans pouvoir mettre les pieds k Clamart ou sans pouvoir y rester plus de dix minutes.
» Jugez de ce que doit souffrir ma dougs Geneviève, ma pauvre jeune femme bien-aimée, dans cet apparent abandon et traînant le plus souvent, solitaire et désolée, des journées interminables!
tt Geneviève, aujourd'hui madame de Saint-Pa^r ( c'est le nom de Fun des (iefs de la principauté de Lamballe), Geneviève m'écrit tous les malins et souvent deux fois par jour.
» Je n ai d'autre embarras que de recevoir ses lettres, attendu qu'elles arrivent par la petite poste ; mais, quand il s'agit de lui envoyer les miennes, j'ai tant de précautions à prendre et de ménagements a
460 GENfVlî-V£ GALUOT.
garder que les di(|BcuUés devienneot prodigieases.
» Une lellre Diise à la poste à Paris n'arrive dana la banlieue que le troisième jour, et dans toute ma livrée il n*y a qu'un seul domestique en qui j*aie assez de confiance pour oser l'envoyer à Clamart.
» Ce dooieslique est ce même Champagne» mon tilleul, dont j*ai déjà eu Toccasion de prononcer le nom, et son frère est valet de chambre de madame de Saint- Pa^r.
» Afin d'évité/ de leur part un jugement défavorable à l'honneur de ma chère Geneviève, j!ai cru devoir leur confier le secret de ma véritable position, comme aussi, dès le lendemain de notre mariage, Geneviève et moi nous le révélâmes par une lettre au vénérable curé de Rouvres...
— Cher prince, — interrompit la marquise do Crcquy, — ce fut peut être une imprudence, mais elle attestera du moins votre moralité charitable et la délicatesse de voire noble cœur.
Le Portrait de Greuiè*
— Mes alarmes sont coatiauelles, — reprit M. de Laraballe; — mon père est, après Geneviève, la personne que j*aime le plus en ce monde. — Je sais que son chagrin serait profond s'il apprenait la vérité, et je tremble toujours qu*une indiscrétion ou une imprudence ne viennent la lui faire connaître.
» Il y a deux mois environ, je conçus le désir d*avoir dans mes appartements de Paris un beau portrait de Geneviève, aGn que, quand je serais séparé de cette chère enfant, son image adorée restât du moins sous mes yeux.
» Greuze était le seul artiste dont le pinceau* me parût digne de reproduire les traits charmants de ma femme.
4''»2 GENEVIÈVE GALMOT.
• Mais je ne pouvais me melire à la merci d'une indiscrétion du peintre.
» Je voulais que la personne dont il ferait le portrait lui restât inconnue, et qu'il ignorât même où demeurait celte personne.
» En conséquence, j'envoyai cbezGrcuze mon valet Champagne, auquel, bien entendu, je fis préalablement quitter ma livrée.
» Champagne avait ses instructions.
I» — Monsieur Greuze , — dit-il , — voulez vous vous charger de Faire un portrait de femme, lequel portrait vous sera payé mille louis?
» — Sans doute, je le veux, — répondit Tartisle.
» — Il faudra seulement,— poursuivit Champagne, vous soumettre à deux petites formalités qui sont indispensables...
» — Lesquelles?
• -— Vous vous laisserez bander les yeux, — vous monterez dans une voilure qui vous conduira auprès de la personne que vous devuz peindre. — Une fois arrivé dans la maison de cette dame, vous n'en sor* tirez que quapd. le portrait sera complètement achevé, et vous donnerez en outre votre parole d'honneur de ne chercher à découvrir ni le nom de
GENBVièvR CALUQT. 463
l'endroil où vous vous irouverez, ni celui de la personne dont vous aurez reproduit Timage...
» Greuze réfléchil pendant un instant, puis il demanda :
» — Me conduira-t-ou bien loin?
• — En moins de deux heures vous serez arrivé.
» — La femme dont il s'agit est-elle jetine-? *.
» —Oui.
» — Et jolie?...
H — Oui.
» — Je vous demande cela,»— poursuivit Tartiste, — parce que mes pinceaux sont tout dépaysés quand il leur faut peindre autre chose que la jeunesse et la beauté.
» Après une nouvelle hésitation d'un peu moins d'une minute, Greuze ajouta :
>» — Je n'ai jamais fait de mal à personne, — je ne me connais pas d'ennemi, ainsi votre proposition ne peut cacher un piège. — D'ailleurs, vous m'avez l'air d'un honnête jeune homme...
» — Donc, vous acceptez? — demanda Champagne.
» — J'accepte.
» — Vous vous laisserez bander les yeux?
» — Sans conteste.
164 CBNBVIÈTB GALLIOT.
• — Vous passerez tout le temps nécessaire dans la maison où on tous conduira?
» — Parfaitement.
» — Vous donnez votre parole d'honneur de ne point chercher à pénétrer le mystère dont on veut s'entourer?
' » — JeMa donne.
» — Monsieur Greuze, voilà vos mille louis.
» — Quand viendra-t-on me chercher? — demanda Tartiste.
» — Êtes-vous libre ce soir?
» — Oui.
» — Ëhbien! donc, ce soir, à dix heures.
» — C'est convenu, — fit Greuze.
h Champagne m'apprit le résultat de sa démarche et j'en Tus enchanté.
» Â rheure dite, un carrosse s'arrêtait devant la maison du peintre; — je me trouvais dans ce carrosse que Champagne conduisait lui-même.
B Un commissionnaire se tint devant les chevaux, tandis que Champagne montait pour prévenir Greuze.
» Tous lesdeux redescendirent au bout d'un instant.
» Je bandai les yeux de l'artiste, ce qui d'ailleurs était une précaution bien inutile, attendu l'épais-
GENBVIÈVB 6ALLI0T. 465
sear des ténèbres. — Champagne regrimpa sur son siège et nous partîmes.
» Je ne prononçai pas un seul mot durant le trajet, de crainte que Greuze ne vint un jour à me re« connaître à la voix, si le hasard le mettait en relation avec moi et s'il m'entendait parler.
» Nous arrivâmes.
» J'introduisis Greuze dans la petite maison de Clamart et il trouva, dans Tappartement qui lui avait été préparé, un bon souper et un bon lit.
» Gevevilve s'amusa fort de la tournure mystérieuse et romanesque que j'avais donnée à cette espèce d'enlèvement du peintre. — D'ailleurs je m'étais arrangé de manière à pouvoir passer quelques jours auprès d'elle, elle se trouvait heureuse et tout lui semblait^charmant.
6 Le lendemain commencèrent les séances, auxq,uelles j'assistais caché par un grand paravent.
» J'avais voulu que Geneviève se revêtit d'un costume de paysanne, simple, frais et gracieuxcomme elle.
» Je vis à merveille que Greuze était ébloui de la beauté de son modèle, — son admiration se formula sur la toile et il enfanta un véritable chef-d'œuvre,
466 GEMBViàvE GALMOT.
— chcf-d'œovrc facile, du reste, car Greu^e n'avait qu'à copier fidèlement pour produire le beau idéal.
> Au bout d'une semaine le portrait était terminé et je faisais reconduire le peintre à son logis avec les mêmes précautions qui avaient présidé à son arrivée.
» Il est évident pour moi, maintenant, que Greuze n'a pu résister au désir de conserver pour lui même une copie de la tête de Geneviève. — Il aura ébauché seqrëtement cette copie à Clamart et il y aura mis la dernière main dans son^atelier.
» Vous savez le reste, chère maman, ^ vous comprenez quelle a dû être mon étnolion en voyant chez vous la reproduction fidèle d'un portrait que je croyais pnique, et surtout en apprenant que ce latâbleau, — chose étrange! — vous avait été Jonné par mon père!. .
n Je ne sais ce qui s'est passé en moi. — Je n'ai pas eu le temps de la réflexion. — H m'a semblé que tout était découvert et je suis tombé foudroyé.
» Maintenant, ce portrait de Geneviève, regardezle, chère maman, et dites-moi comment vous le trou-
» — Je ne répondrai pas h cette question, -^ dit madame deCréquy, je ne saurais vous approuver et
GENEVIÈVE GALUOT. 157
}e ne veux pas vous adresser des paroles de blâme. Laissezraoi seulemenl vous dire que Ton ne manque jamais imponément aux obligations de son élat, comme voqs le voyez par vous-même. Monseigneur.
— El quant à Geneviève, innocente et faible créature, si vous Taviez aimée parfailement, vous n auriez pas manqué de l'éloigner de vous el de Téviler avec soin, au lieu de lui Taire le fatal présent ,de votre cœur et de votre maini
» Sachez donc, moa pauvre enfant, sachez que lorsqu'on edtdéplacé dans sa position sociale, on n'est jamais sans trouble ! — Il en est des êtres sociaux comme des individus matériels, il ne leur est pas ^ bon de sortir de leur condition!... — Joignez à cela les alarmes, et les frayeurs, et les angoisses mortelles qui doiventassaillir le cœur de votre pauvre femme ! . . .
— Vousn avez pensé qu'à vous, mon prince! — Vous avez cru faire un généreux trait de véritable en épousant une paysanne et vous n'avez fait qu'un acte d'égolsme !... Au demeurant, vous êtes un komme, tout ce qu'il y a de plus homme et, qui pis est, un amoureux des mieux conditionnés, un véritable amoureux de roman, mon cher ami I — Tous m'avez songé qu'à vous, et, n'en déplaise à ce que voui
me disiez, il n'y a pas longieiqps, ce serait encore une preuve que vous êtes de sang royal I
— Chère maman, — dil le prince de I^amballe, — dussé'je encourir de nouveau votre blâme, non-seulemenl je ne me repens point de ce que j'ai fait, mais, le cas échéant, je le ferais encore...
— Oh! nature humaine I — murmura madame de Gréquy, — aveuglement, égoîsme et folie I...
Pois elle ajouta tout haut :
— Enfin, vous savez qu*on doit compter sur ma discrétion dans tous les cas, et surtout quand on a ma parole; mais vous, soyez prudent I — • Gardez bien votre funeste secret, — songez à votre père I... ayez pitié de sa douleur !... — Et si le duc d'Orléans vous trahissait I Et si le roi, le chef de votre maison, allait faire sévir contre cette pauvre jeune femme que vous m'avez fait aimer sans la connatlre I...
Le prince interrompit madame de Créquy.
— JeTaime! — s'écria- l-il avec une sorte de délire, — je l'aime et je l'aimerai toujours de toutes les puissances de mon âme I — J'aime toutes choses en elle, oui, toutes choses et jusqu'à l'infériorité de sa naissance ! — En pensant à la distance qui devrait nous nous séparer je l'en aime encore iplus tendre-
CBtlEYlBVt GÀLUOf. 169
ment et ptas fortement! — Il me semble que je me suis élevé moi-même en relevant jusqu'à moi I — Tout ce qui touche à sa famille est devenu pour moi cher et sacré et presque vénérable! — Si je vous disais que j'ai fait exhumer son père et sa mère et qu'ils sont enseveli^, non plus dans Thumble cimetière de Rouvres, mais dans l'église d'Ânet, entre le mausolée de la duchesse Diane et le cénotaphe d'Henri II?..
» Je vous avouerai pourtant que si les parents de Geneviève n'avaient pas été des gens honorables et parfaitement honorés dans leur pays, c'est une chose qui m'aurait arrêté peut-être et qui, du moins, m'aurait torturé I. .
• J'ai peine à croire, encore aujourd'hui, que j'eusse pu supporter cette sorte de chagrin I...
Le prince de Lamballe s'interrompit, puis il ajouta presque aussitôt, avec un désordre dans les idées qui provenait de son extrême exaltation :
— Le roi I... vous me parlez du roi!... — Ah! si l'on osait s'attaquer à la femme de mon choix... k celle que je veux, que je dois défendre, je me raidirais contre les obstacles du rang et du sang et, ap-
puyé sur mon amour, je serais le plus fortl... — Mais le roi n'est pas un tyran. ..
» Quant au duc d'Orléans.. — s'il me trahissait !... — disiez- vous... — Leduc d'Orléans n'oserait point!.,.
— Pourquoi donc cela, Monseigneur?
— Le duc d'Orléans est un i&che.
— C'est vrai, mais il est un traître.
— Fnfin, — poursuivit M. de Lamballe avec énergie, — je vous connais et je connais mon père. ^ Si l'orage grondait contre Geneviève el contre moi, — si la persécution nous atteignait, — c'est à vous, marquise de Créquy, à vous et à lui que j'irais confier ma femme!...
Ces mois terminèrent l'entretien du prince et de la marquise, et monsieur de Lamballe quitta l'hôlcl de la rue de Grenelle, après avoir baisé la main de la douairière et jeté un dernier regard au portrait de Geneviève Galliot.
DEUXIÈIE PARTIE.