UN MARIAGE SECRET
La Police da Palati-R«yai.
Un an environ après Fentretien da prince de Lamballe et de la marquise de Créquy que nous avons rapporté dans le cours des précédents chapitres, raidi sonnait à l'horloge du Palais-Royal et un personnage d*assez haute taille et de robuste apparence achevait sa toilette dans une grande chambre à coucher du Palais.
Cette chambre, — quoiqu'il fût midi et quoique les tiëdes rayons d'un beau soleil de printemps étince* lassent sur les arbres du jardin, — était éclairée par la lueur de vingt bougies parfumées qui combattaient victorieusement la nuit factice que créaient des contrevents toujours fermés.
47i GBIfBTièVB G&LLIOT.
Nous ne tfécr.Tons point le luxe vraiment royal de la pièce dans laquelle nous introduisons nos lecteurs» nous dirons seulement que sur les boiseries d'un blanc mat, rehaussées de Giets en or bruni, se voyait une étrange collection de clhifs-d'œuvrc impudiques,
— statuettes scandaleuses, médaillons éroti(|ues et tableaux obscènes — C'était, en petit, un véritable musée pareil à celui que le roi deNaples a réalisé plus tard sur une gfaiuleécbeHe.
L'habitant de cette chambre était déjà à moitié chauve, malgré sa jeunesse et sa force.
Sos cheveux p^lats et poudrés se collaient sur ses joues blafardes, marbrées par endroits de taches vi« nenses ; — des pustules de Vaspect le plus révoltanl formaient sur son front déprimé une couronne de sinistre augure.
Il achevait sa toilette, avons-nous dit plus haut.
Cette toilette consistait en un frac écbancré, — un pantalon de peau blanche, collant, — un gilet de piqué et des bottes à retroussis jaunes, — prétentieux costume indiquant clairement que celui qui le portait était un anglomane^ — un engoué de Londres,
— un homme de clubs et de jockeys, de cheval et de pari.
Dans rexprcs6i4D de ses yeax tcroes et fa^es on pouvaii détuôler au même degré rimpuissance, Tenvie, la haine, toutes les passions basses et hon* teuses, et, quant à ses regarJs qui fuyaient toujours obiiqueiBCQt et ne pouvaient pas plus soutenir uu coup d'œil ferme et scrutateur que ceux du hibou ne supportent l'éclat du soleil, ce alétaient, en vérité, ni des yeux ni des regards humains.
Cet homme, ou plutôt ce démon, — le beau-frère et le mauvais génie du malheureux prince de Laraballe. — s'appelait Philippe d'Orléans.
Le duc frappa sur un timbre.
Un valet de pied à ses livrées se présenta aussitôt.
— Je déjeunerai ici, 7- lui dit Philippe, — faites servir.
Au bout de trois ou quatre minutes un mattre d'hôtel parut, suivi de deux laquais chargés de plateaux couverts.
Le déjeuner de monseigneur Tut placé sur un guéridon d'orfèvrerie, à côté duquel on roula un large et profond fauteuil.
Sept ou huit bouteilles de formes différentes étaient plongées dans un vaste rafratchissoir en argent à noitié rempli de glace.
476 o«irav:lTB ciuier.
Sar le guéridon, aB|Hrè8 des mets que le mature d'hôtel venait d'y placer, se voyak on verre de cristal, un seul, mais d*uné dimension peu commune.
Ce verre était si grand, que le contenu d'une bouteille pouvait s'y déver^r sans le remplir entièrement.
Philippe d'Orléans prit place à cette table et se mil à savourer avec lenteur un repas délicat et copieux.
Un page, placé derrière lui, lui versait de successives et larges rasades des vins de Porto, de Madère, de Chambertin et de Champagne.
A mesure que les plats et les bouteilles se succédaient devant monseigneur, les taches vineuses de son visage s'élargissaient de plus en plus, finissaient par se rejoindre, et noyaient le front, le nez et les joues dans une teinte uniformément violette et pourprée.
En même temps ses yeux fauves brillaient d'un éclat qui ne se pouvait attribuer qu'à la fièvre de l'ivresse se communiquant au sang.
Le duc acheva son déjeuner.
A la place des friandises et des sucreries du dessert, on plaça sur le guéridon une cafetière japonaise -
oimmln oalliot. 477
remplie de café brûlaat, -i- une tasse, — un sucrier, — UQ flacon en verre de Bohême rempli de vieille eau-de- vie et une petite lampe à esprit de vin, à cAté de laquelle se trouvaient sur une assiette d'argent des allumettes en papier toutes préparées.
Monseigneur versa d'abord du café dans sa tasse jusqu'à moitié de la hauteur, à peu .près, — ensuite il remplit d'eau-de-vie le reste de la tasse en ayant bien soin de ne point mêler le café et Facool. — Il sucra méthodiquement cette préparation et il y mit le feu.
Ceci fait, il se renversa en arrière, — les mains croisées sur son abdomen satisfait, — suivant des yeux les flammes bleuâtres qui s'élevaient de l'eaude-vie enflammée, — savourant enfin, dans le silence et le recueillement, le souvenir présent encore des voluptés gastronomiques qu'il venait de goûter.
L'eau-de-vie s'éteignit.
Monseigneur remua doucement le mélange qu'il avait obtenu et l'avala par petites gorgées.
Ensuite il appuya de nouveau sa tête au dossier de son fauteuil, — ses paupières tuméfiées s'abaissèrent sur ses regards louches et il s'endormit pro*
fondement.
• Il
478 «BlfBTlftTI CALIIOT.
Pagos Cl valets de pied sortirent de la chambre avec précaution, et le silence le plus profond régna dans cette partie reculée des appartements du Palais- Royal .
Au bout de deux heures environ , monseigneur se réveilla, lourd encore des Tumées du vin qu'il venait de cuver.
Il quitta son fauteuil, — fit deux ou trois tours dans sa chambre, — s'approcha d'une glace, — sourit à la reproduction de son image et enfin frappa de nouveau sur le timbre qui servait d'appel.
On accourut.
— Lapiano est-il au Palais? — demanda le duc au vaS^t qui se présenta le premier.
Le valet n'en savait rien.
— Qu'on le cherche, — qu'on le trouve et qu'on l'amène I — dit monseigneur.
Le domestique s'inclina et sortit.
Cinq minutes ne s'étaient point écoulées que déjà on frappait discrètement à la porte.
— Qui est là? -^ demanda le duc.
— C'est moi, Monseigneur, — moi, Lupiano, — répondit du dehors une voix caressante et mielleuse.
«ENEVlEyB 6ALU0T. 479
— Allons, mauvais drfttc, entre vite I — ditmoftseigoeur^je t'attends.
La porte s'ouvrit, puis se referma après avoir donné passage à un individu que nous connaissons déjà et qui a'était autre que l'agent mystérieux dont le duc d'Orléans s'était servi pour mener à bonne fin le mariage du prince de Lamballe avec Geneviève Gdlliot:
Lupiano avait plus que jamais sa mine sournoise et hypocrite, ses manières basses et flagorneuses.
Quoiqu'il comptât parmi les domestiques du Palais-Royal, il ne portait point la livrée et son costume était celui d'un bourgeois dans l'aisance.
Lupiano jouissait d'une foule de privilèges qu'il devait à la nature toute particulière de ces attributions.
Son poste était un poste de confiance, et une large rémunération payait ses services quotidiens.
Lupiano faisait de l'espionnage pour le compte de monseigneur; — il était à la tête de la police secrète du Palais-Royal et il cumulait ces nobles fonctions avec celles non moins honorables de fournisseur en chef des plaisirs galants de Philippe.
Avons-nous besoin d'ajouter qu il eût fallu fouil-
Mo GBNBYliTB GATXiOt.
ier longtemps dans les boaes de P^ris et remaer les sentines les plus impures de la grande ville avant de trouver un être aussi vil, — un dr61e aussi abject, — un aussi lâche coquin que ce Lupiano, — Napolitain
échappé des galères de son pays.
Il ne manquait d'ailleurs ni d'intelligence ni d'asttfce ; — il ne reculait devant aucune mauvaise action, si infâme fût-elle, et, malgré sa couardise, il aurait risqué dix fois la potence ella roue pour quelques louis de quarante-huit livres.
' On xoit que Lupiano était pour Philippe d'Orléans un être précieux et indispensable.
— Monseigneur m'a fait Tbonneur de me demander?... — dit-il, après s'être incliné à trois reprises d'une façon qui faisait le plus grand honneur à la flexibilité de son épine dorsale.
— Oui, je t'ai fait demander, — répondit le duc, — et toi, maraud, tu m'as fait attendre I...
Il n'y avait aucune colère dans la façon dont ces paroles étaient prononcées, mais bien, au contraire, une sorte d'enjouement cynique.
Lupiano le comprit ainsi, car il se permit un sourire. — U se sentait d'ailleurs le favori du maître.
GKNEVtàVB 6ALLI0T. 48l
-— ^attends les ordres de Monseigneur, — reprit Lupiano.
— Noos avons à causer, dit le prince, — je te permets de t'asseoir.
L'espion indiqua par un gesle qu^il comprenait tout ce qu*il y avait de précieux dans la Taveur que le duc d'Orléans voulait bien lui accorder, puis il attira un pliant à quelque^ pas du fauteuil de monseigneur, et prit place dans une attitude attentive et respectueuse.
Avant de mettre sous les yeux de nos lecteurs Ten-^ tretien confidentiel du prince et de Tespion, nous devons leur apprendre comment il se fait que Lupiano ait joué jusqu'à présent dans celte histoire un râle beaucoup plus fmportant qu'ils ne le supposent eux-mêmes.
Le duc d'Orléans faisait toujours, partout, pour toutes choses et en toute occasion, emploi de Tespionïiage, — mais c'était surtout contre l'hôtel de Penthièvre et contre les deux princes de cette maison que se dirigeaient ses batteries.
Nous savons déjà que depuis son mariage avec la sœur de M. de Lamballe il avait un intérêt direct, — le plus puissant des intérêts selon son ccêur cupide,
482 «BlfBVlàVB 6ALL10T.
— à se tenir au coarant de toutes les actions de son beau-père et surtout de son beau-frère.
Comme il se délectait dans ta dépravation, il avait souvent fait diriger contre Louis de Lamballe toutes les tentatives de corruption les plus perversives; — mais le prince avait été sauvegardé par le sentiment d'amour passionné, solide et pur, qu'il éprouvait pour Geneviève Galliot, alArs pensionnaire du curé de Rouvres.
Le duc d'Orléans, qui ne croyait ni à la moralité gi à la vertu, voulut savoir quels pouvaient être les motifs de la résistance opposée par un homme jeune et qui devait être ardent à des séductions dont quelques-unes lui semblaient irrésistibles.
Une foule d'agents à Tœil de lynx épièrent à Paris toutes les actions et toutes les démarches du prince.
Celte surveillance occulte n'amena aucun résultat.
M. de Lamballe n'avait même pas de maîtresse;' — - sa vie était à jour et il ne semblait aspirer qu'à quitter les bruyantes splendeurs de l'hôtel de Penthièvrepour retourner dans le Yéxin, au milieu des calmes solitudes d'Ânel.
Cet enthousiasme pour la campagne, ces goûts bu*
GBNSVliV^ 6ALU0T. 4!B3
coliques et champêtres, ne parurent point naturels au duc d'Orléans.
Il soupçonna un mystère et il envoya Lupiano dans les environs d*Anet avec ordre de redoubler de vigilance.
Lltalien était seul, afin de ne point éveiller de défiance.
Il se surpassa, — disons-le hautement.
Véritable Protée, il sut prendre toutes les formes,
— tous les aspects, — .tous les visages.
Il déploya dix fois plusd^astuce et de talent qu*il n*en fallait pour tromper des gens simples qui ne se méfiaient point, et qui croyaient n'avoir rien à cacher.
Tantôt marchand forain, — tantôt moine mendiant,
— quelquefois voyageur égaré ou pèlerin porteur du bourdon et des coquilles, il pénétra partout, —s'assit à tous les foyers, — interrogea tout le monde et finit par arriver à la découverte deTamour du prince de Lamballe et de Geneviève Galliot.
A peine informé de cette romanesque aventure, Philippe d'Oiléans sourit de son plus mauvais sourire.
Le plan infernal, — si bien deviné par la mar-
484 «llIBTliVB 6ALLI0T*
quise de Créquy, — venait de se présenter tout entier à son esprit qui n'était lacide que pour le mal.
Nous savons déjà comment il s'y prit pour amener l'entière réalisation de ce plan.
Mais ce que nous ignorons, c'est que ce jour même ob le mariage de Geneviève et du prince de Lamballe avait été célébré par ses soins, dans sa chapelle et par son aumônier, il s'était senti ébloui par la divine et rayonnante beauté de la jeune femme, et cette beauté avail* allumé en lui une passion aussi vive que son cœur corrompu était capable d'en ressentir, c'est-à-dire une passion toute sensuelle, loiita bestiale, et qui ne ressemblait pas plus à l'amour épuré et délicat de Louis de Lamballe, que le cuivre ne ressemble à l'or.
Le duc d'Orléans n'avait pas même cherché à combattre cette passion, seulement, comme il n'espérait point entrer en lutte victorieuse avec son béau-frëre, quant à présent du moins, et qu'il lui fallait, pour avoir quelques chances de succès, laisser s'écouler la lune de miel du couple amoureux, il résolut de temporiser.
Seulement il espérait que le prince de Lamballe loi ouvrirait la maison de sa femme, pour prix de la
GBNBYlkVB 6ALL10T. 485
Gcunptaisance avec laquelle il avait prêté les mains aa mariage secret.
Il en fut autrement.
Le prince ne se souciait en aucune façon d'introduire dans rintimité de la douce et chaste Geneviève un homme dont les débauches jouissaient d'une hon* teuse célébrité , — un homme dont la seule présence auprès d'une femme était une souillure.
La convenance qu'il convenait de garder dans toutes ses démarches, servit de {)rétextë à M. de Lamballe pour ne point recevoir son beau-frère dans la petite maison de Clamart.
— Vos visites donneraient l'éveil et nous compromettraient tous les deux, — lui dit-il poliment.
Et la porte resta fermée.
Philippe d'Orléans s'irrita profondément de ces défaites dont il devina sans peine le vrai sens.
En outre, le prince, éclairé par la marquise de Créquy sur les véritables mobiles qui avaient poussé son beau-rrère à lui rendre un apparent service, rompit de nouveau avec lui toutes relations, à la grande joie du duc de Penthièvre et à la grande colère du duc d'Orléans qui s'en irritait et s'en inquiétait, non- seulement à cause du motif que nous ve-
486 GSMIVlàvjS GALLIOT.
nons de dire un peu plas haut, oon-sealement^à raison des propos du monde, majs à cause de Taltention du roi, et, sur toute chose, à raison de ce que M. dé Pentbièvre avait refusé d'employer sa médiation pour ménager entre son fils et son gendre un raccommodement qu'il aurait tout au plus toléré.
Madame la duchesse d'Orléans n'avait jamais pu triompher de la résistance de son père, et elle avait l'innocente bonté de s'en afQiger immodérément, ce qui faisait plus l'éloge de Texcellence de son cœur que celui de la rectitude de son esprit.
On comprend que tout ceci avait mis un véritable levain de haine contre le prince de Lamballe au fond de l'âme du duc d'Orléans qui, dans le succès de l'infâme entreprise qu'il voulait tenter à l'endroit de Geneviève, entrevoyait la double joie de ses passions assouvies et de sa vengeance satisfaite.
Aussi ne manquait-il point de faire espionner plus que jamais son beau-frère, et la consigne de Lupiano et de ses subordonnés était de ne perdre de vue ni Thôtel de Penlhièvre, ni surtout la petite maison de Clamart sous Meudon.
Kt, maintenant que nous croyons avoir éclairci
GBETBVlàVB 61LLI0T. 4 87
suffisamment la situation, rejoignons, s'ilvous platt, le duc d'Orléans et son espion.
L'Italien attendit dans un respectueux silence que son matlre lui adressât de nouveau la parole.
— Eh bien ! — lui demanda le duc, — y a-t-il du nouveau?
— 11 y en a, Monseigneur.
— Bon, ou mauvais?
— Excellent.
— Qu'est-ce que c'est?...
— Que Monseigneur veuille bien prendre la peine de m'inlerroger. — Ses questions, en guidant mes réponses, mettront plus d'ordre dans mes souvenirs.
— Suit. — L'intéressant pour moi c'est le ménage de Clamarl. — Comment va-t-il?...
— Il est à moitié disloqué.
— Ainsi, l'amour?
— Ne bat plus que d'une aile, — d'un côté du moins.
— Lequel?
— Celui du mari.
— Ahl ah! il paraît que mon cher beau-frère se refroidit décidément.
^^^ GBRBVIÈYB GÂLLIOT.
-— Dites, Monseignear, qu'il est frappé de glace, comme une bouteille de vin de Champagne.
— Cette comparaison me platt, Lupiano !
— Je la crois juste, Monseigneur.
— Elle est d'autant plus que Famour ressemble beaucoup au vin de Champagne, plus il pétille, plus vite il s*évapore...
— Et le mariage active Tévaporation, n'est-ce pas Monseigneur?
— Tu es observateur, Lupiano! — s'écria le duc en frappant joyeusement sur Tépaule de l'espion.
— C'est mon état, ■— répondit ce dernier.
— Revenons à nos moulons, — reprit Philippe, tu dis que le petit Lamballe se dérange?...
— Prodigieusement.
— Et, comment cela?...
— 11 y a aujourd'hui sept jours qu'il n'a paru à Clamart.
— Ahl... ah!...
— Il écrit des billets de trois lignes, et, depuis avant-hier, on n'a pas eu de ses nouvelles.
— Voilk qui va bien ! — fil le duc, — et la belle Geneviève?...
— Elle pleure.
OBinsVl&Vt 6ALLI0T. 4S9
— Souvent?
— Toujours.
— Elle aime donc encore?...
— Du moins elle se le figure. — Mais cela ne durera pas longtemps.
— Tu crois?...
— J*ensuis sûr. — J'ai beaucoup étudié le cœur féminin, Monseigneur.
— Et, qu*est*il résulté de les observations, matcoquin?...
— Ceci, que quand une femme a suffisamment pleuré elle se fatigue des larmes, — qu'à l'amour succède la haine et qu'en même temps que la haine vient le désir de la vengeance. — Or vous savez. Monseigneur, ce ({ue c'est qu'une vengeance de femme...
— Ainsi, selon toi, la charmante madame de Saint-Pa^r en est à la prériode de lassitude?. . .
— Comment en serait-il autrement?... — 11 a fallu déjà que sa tendresse fût bien robuste pour avoir résisté si longtemps! — Voici, en peu de mots, sa vie depuis son mariage. —Dès les premiers jours et par la force des choses, un apparent abandon, — Tennui d'abord, —-l'inquiétude aprè3. — Songez
49D ancnsfK €â£ttDT.
donc. Monseigneur, un beau jeune hiMMie^ — on prince I — un père irrité, — une famille toute puissante et peut-être vindicative ! — Pour le prince, des séductions! — Pour la jeune femme, des rigueurs et puis Toubli sans doute I... — Enfin, je vous le répète, la malheureuse enfant gémit et pleure, sans relâche et sans terme. — Pendant Tabsence de son mari, c'est parce qu'il n'est pas là ; — quand il est arrivé, c'est parce qu'il va repartir; — lorsqu'elle ne reçoit pas de leltres de lui, c'est parce qu'il est prisonnier, parce qu'il est malade ou parce'qu*il ne l'aime plus!... — Franchement, Monseigneur, n'y a-t-il pas de quoi devenir folle ou se prendre de prodigieuse aversion pour celui qui, volontairement ou non, vous fait souffrir tout cela?...*
— Oui, — dit le duc, — je crois que tu as raison, Lupiano, et qu'en effet le moment approche oii Geneviève aura besoin d'un consolateur pour ses chagrins, et d'un complice pour sa vengeance...
— Vous serez l'un et l'autre, n est-ce pas, Monseigneur?. .
Philippe d Orléans ne répondit point, mais l'expression libidineusede ses traits etson regard allumé parlèrent assez pour lui.
— Ta es certain, — reprit-il au bout d'an hiot ment, — lu es certain de la parfaite exactitude des renseignements que lu viens de me donner !..
— Oui, Monseigneur.
— D'où le viennent-ils ?
— De la femme de chambre de madame de Saint- Paer.
— Tu as acheté sa discrétion ?...
— Non, Monseigneur, — répondit Lupiano d'un air fat.
— Comment cela?
— La donzelle était incorruptible et repoussait Tor, comme Hippocrate fit des présents d*Artaxercës; mais je me suis fait aimer de cette créature, et elle m'a livré à la fois son cœur et les secrets de sa mattresse.
' T- Diable ! — s'écria le duc en ricanant, — nous faisons comme cela des conquêtes I
-— Pour le service de Monseigneur il n'est rien que je n'entreprenne ..
— Sais-tu, Lupiano, que cette caraériste est une fille de goût? — Tu es un drôle fort séduisant, mon cher!
L'espion sourit à ce compliment qui, bien que
499 CtRBnkri «ÀLLIOT.
quelque peu ironique, le chatouillait dans les fibreit les plus sensibles tle son amoor^ropre.
Le duc poursuivit au bout d*un instant :
— Lupiano, cette belle Geneyiève me préoccupe en vérité beaucoup plus que je ce le voudrais. «^ Son image me poursuit comme une vision diabolique ou céleste I — Quand je me mets à penser à elle en soupant (ce qui m'arrive presque tous les jours], je ne peux plus m*enivrer, et c'est fort triste !... — Enfin, mademoiselle Duthé elles autres nymphes et bacchantes ses compagnes me paraissent les créatures du monde les plus fades et les plus insignifiantes!... — Tu vois que cela ne peut point durer ainsi et qu'il faut absolument en finir I
— C'est aussi mon avis, Monseigneur.
— Que me conseilles-tu ?
— Il me semble que le plus sûr et le plus infaillible de tous les moyens, c'est de vous présenter et de déclarer vos sentiments... — Vous n'êtes point habitué, ce me semble, à rencontrer des cruelles...
— Me présenter?... — répéta Philippe, — oit diable veux-tu que je me présente?...
-^ A Clamart.
— I sunges-ttt ?.. . — Madame de Saint-Pa^r n'aa-
GBRSTIÈVE OALLIOT. 493
rait qu'à prendre la mouche et à faire, fort mal à propos, une esclandre; ou bien encore monsieur mon beau -frère n'aurait qu'à arriver au moment où on l'allendrail le moins!... — Sais lu bien qu'il est brutal en diable, ce petit prince de Lamballel...
— C'est parfaitement juste, et Monseigneur aura grandement raison de ne point s'exposer I
— Je songe à autre chose.. •
— A quoi donc?
— Je veux laisser mûrir mon plan et ensuite je l'en ferai part ; mais d'abord dis-moi quel est le personnel de la maison de Clamart?.,.
— Ce personnel est fort peu nombreux et se compose, en outre de la femme de chambre dont je vous parlais tout à l'heure, d'un vieux jardinier, d'un cuisinier et d'un valet de chambre.
— Est-il possible de mettre ce valet de chambre dans nos intérêts?...
— Non, Monseigneur.
— Même en lui offrant une somme considérable?..
— Vous le couvririez de billets de caisse, que vous n'obtiendriez absolument rien de lui !...
— Voilà qui e3t élrangel — fi'éom le duc. — J^
494 GBIlBYlÈtE 6ALL10T.
n*ai pas, moi qai te parle, un seul domestique de ce genre ! . . .
— Si j'osais me citer, — dit Lupiano en courbant de nouveau i'échine, — - si j'osais parler d'un inaltérable et incorruptible dévouement..;
— Toi, — interrompit Philippe avec son rire sinistre, — tu me vendrais pour dix louis, si je ne te payais plus et si lu trouvais un acheteur!...
Lupiano baissa la tête et prit une mine pensive et résignée, comme s'il eût été affecté douloureusement de l'opinion que son maître venait d'émettre à son égard.
Le duc reprit :
— La maison est-elle grande ?
— Non, Monseigneur, très -petite.
— Est-elle au milieu du village?
— Non. — Du village à la maison, il y a pour cinq minutes de chemin. — ^ D'ailleurs, un parc très- vaste l'entoure et l'isole entièrement.
•— Connais-tu la distribution intérieure?
— Parfaitement, — Au rez-de-chaussée, un vestibule, — deux salonS; — une salle à manger, — un
emiITlivi «ALLIOT. 495
boadoir, — une salle de bain et une serre. — L'apparlement de madame de Saint-Pa^r occupe le pr^« mier étage.
— Oii logent les domestiques?...
— La camérisle couche dans un petit cabinet, à côté de la chambre de sa matiresse. — Le valet de chambre loge au dessus, dans les mansardes. — Quant au jardinier et au cuisinier, ils habitent un bâtiment isolé où se trouvent les écuries et tes remises.
— Quand le prince vient à Clamart, est-il seul?..
— Son domestique de conGance, Champagne, raccompagne toujours.
— Comment s*introduit-il dans la maison?...
— Il a une clef de là petite porte du parc.
— Â quelle heure arrive-t-il habituellement?..
— Il n'a pas d'heures fixes. — Il vient tantôt dans la matinée, tantôt le soir, mais jamais au milieu de la nuit.
— Est-on prévenu quand il doit venir?...
— Rarement.
— Lupiano, encore une question : — Connais-tu
496 GSNIflfcTB OAliiet.
assez, bien le parc el Tiiitérieitr de la maison pour pouvoir t'y reirouterau milieu des téDèbres?...
— MôDseigDeor,— répondit Tespion en re^'ardant le duc d'Orléans bien en face,— j'irais, les yeux bandés, sans hésiter et sans me heurter, depuis, l'enlrée du vestibule jusqu'à la porte de madame de Saint-» Paer, — si profonde que soit la nuit...
— C'est bien 1 — fit monseigneur, — * je vois q^e ta m'ascomprisl..»
Là MalMMi de claniArt.
L'espion n^avail exagéré aucun des faits matériels relatifs k Geneviève dans son rapport à Philippe d*Orléans.
Geneviève Gallioî, ou plutôt madame de Saint- Paër, princesse de Lambatle [sinon de fait du moins de droit), n'était, en effet, point heureuse.
Elle éprouvait àlafois^les douloureux ennuis de risoleme.it, les cuisantes tortures de la jalousie.
Mais Lupiano avait menti en disant que la lassitude et la haine allaient bientôt succéder à Tamour.
Lupiano avait encore /nenti en disant que Gène* viève ne tarderait point à rêver une vangeance.
Januis, au contraire^ jamais la douce enfant Q*a-
4^ GBNEflÈTB 6ÂLLI0T.
vait aimé son mari d'une alfeclion plus absolue et plus dévouée. — - Jamais elle n'avait mieux senti qu'en lui seul était toute sa vie, en lui tout son bon* beur.
Elle subissait ses chagrins sans cesse renaissants avec une résignation profonde, avec une patience angélique.
Elle ne se plaignait point, et elle acceptait sans murmure, sinon sans chagrin, la destinée que son
amour lui avait faite.
Le prince voyait bien que Geneviève souflFrait. — Il en était désolé pour elle et pour lui, et il comprenait plus douloureusement chaque jour combien la marquise de Créquy était dans le vrai lorsqu'elle lui affirmait que s'il avait aimé parfaitement Geneviève il l'aurait évitée avec soin, au lieu de lui donner son cœur, dont elle ne jouissait g^ère, et son nom qu'elle ne pouvait pas porter.
Mais le mal était sans remède.
Les deux jeunes gens devaient subir jusqu'au bout les fatales conséquences de la mésalliance accomplie.
Ceci posé, transportons-nous, s'il vous platt, dans
CBRBVIÈYB 6ALU0T. 499
la petite maison de Glamart, où nous allons retrou*"^^" ver Geneviève.
Le lieu de la scène était un salon que M. Botiret de Vairoche (le premier propriétaire de la villa achetée par Louis de Lamballe] avait fait décorer dans le slyle Pompadour le plus gracieux et le plus coquet.
Boucher et Watteau s'étaient surpassés dans la peinture des panneaux de la boiserie et dans celle des dessus de portes, lesquelles représentaient toutes sortes de bergerades maniérées et de fantaisies mythologiques.
Le plafond, merveilleusement peint k fresque, figurait un ciel d*azur tout rempli de petits amours qui jouaient entre eux et se jetaient des fleurs.
Le tapis, en véritable hermine, valait au moins quatre-vingt mille livres. (Et qu'on ne nous taxe point d'exagératioif, nous prenons ce chiffre dans les mémoires du temps) (1).
(1 ) 1.6 tapis de milieu de la salle du dais dans Thôtel Lesdiguièros était en hermine mouchetée, et, pour en évaluer le prix d'après <!e que coûtait un manteau ducal, on estima qu*il valait environ quatre-vingt-dix mille livres. — Un manteau d*hermines, moucheté do leurs queues, ne coûtait pas moins de cinq à six cents louis. — La bête étant
200 GBKEVlàVB CALLIOT.
Tous les meubles étaient de bois de rose, ftâssi bien que deux larges jardinières remplies des fleurs les plus rares, qui embaumaient Tatmosphère de leu& parfum doux et pénétrant.
Trois portes-fenêtres, formées par de larges glaces sans tain, ouvraient sur le jardin, où des pelouses vertes et touffues, de grands arbres et des eaux limpides, attiraient et charmaient les regards.
Geneviève, entourée de toutes ces merveilles comme d'un cadre qui était dft à sa beauté et qui la réhaussait encore, était assise sur une chaise longue, à côté de Tune des portes-fenêtres.
Un peignoir de mousseline blanche, noué à la taille par un ruban de soie bleu de ciel et laissant k découvert la naissance des épaules de la jeune femme et ses beaux bras de marbre rosé, formait toute sa parure, avec une rose blanche qu'elle avait
fort petite, il fallait avoir Tattention d'écrire à Tambassadeur de France à Constantinople, atîn qu'il fii des commandes en Arménie, plusieurs années avant celle où on devait procéder au sacre des rois — Le sacre de Louis XV a été retardé de trois ou quatre ans parce que monsieur le duc de Bourbon, son premier ministre, n'avait pas eu cette précaution. — Au sacre de Louis XVI > on a porté de la peau de chat.
GBRBVIEVB 6ALLI0T. 201
négligemment ptaicée parmi les touffes de ses cheveux blonds.
Un ouvrage de broderie, auquel elle avait eu sans doute rintention de travailler, était tombé de ses mains sur ses genoux et de ses genoux à terre
Ses mains se joignaient.
Ses yeux, tournés vers la profondeur du parc, Jetaient sur les cimes des grands arbres un regard vague et qui ne voyait point.
L'expression de ce regard indiquait une rêverie amère et désolée.
— Mon Dieu!... — se disait la jeune femme, — depuis huit jours il n*estpas vcduI... — Encore aujourd'hui, sans doute, il ne viendra pas!... — Que se passe-t-il donc?... — Pourquoi ces absences de plus en plus longues? .. ces visites de plus en plus courtes?. . — Ohl moa Louis, mon mari, mon prince, pourquoi donc m'abandonner ainsi, et que pouvez-voos me reprocJier, si ce n'est de vous aimer trop?...
» Les devoirs de votre rang... -^ la crainte de votre père et le respect du roi vous retiennent loin de moi, malgré vos vœux et vos désirs, qui seraient
SOS GBRtfVlèVB 6ALII0T.
de ne me quitter jamaisl... — G*est vous, du moins» qui parlez ainsi.
» Oh I Monseigneur, mon cher seigneur, puis-je croire ce que vous me dites?...
» Tous les cœurs ne se ressemblent-ils point quand ils aiment, et, si vous m'aimiez d'un amour égal au mien, si vous m'aimiez comme à ce temps où je n'étais que Geneviève Galliot, n'oublieriez-vous pas bien vite et votre rang, et votre roi, et tout le reste du monde, pour ne vous souvenir que de mon amour et de moi ?. ..
» Et cependant, mon Dieu ! si ce que vous noe dites est vrai... si ce monde qui vous entoure est injuste et tyrannique au point de ne pas même vous laisser la liberté d'être heureux, pourquoi ne point le quitter, cher prince, pourquoi ne point le fuir avec moi et nous en alter cacher bien loin notre bonheur?. . •
» Hélas ! folle, folle que je suisi où m'entratnent mes rêves?... — Est-ce que, quand on s'appelle le prince de Lamballe, quand on est le petit-GIs de Louis XIV et le cousin du roi, on peut fouler aux pieds le respect de ses aïeux et de son nom, on peut abandonner sa place auprès du trAne pour une
CBMBTJBVS GALLIOT. 203
pauvre femme qai n'est rien et qui n*a à vous offrir, en échange de tout cela, que $on cmiT, que vous avez déjà tout entier?...
» Si du moins, Monseigneur, vous m'aviez donné un autre vous-même I .. . Si vous m'aviez donné un petit enfant blond et rose, votre image vivante, il me semble que la présence de cet ange dans ma maison déserte m'aarait rendu la force et le courage, et que j'aurais reporté sur lui cette affection dont vous ne voulez plusl...
» Uais Dieu m'a refusé cette joie, et je suis seule» toujours seule, sans autre compagne que l'inquiétude, sans autre avenir que la douleur! ..
» Et tandis que je souffre et me désole ainsi, que faites-vous, Monseigneur?... -^ Peut-être une autre femme... — Mais, non, je n'y veux pas penser 1... — Oh! mon mari, mon maître et seigneur, si votre Geneviève a perdu votre tendresse à tout jamais, il ne lui reste plus qu'à mourir, et, soyez tranquille, elle aura ce dernier courage! ..
Tandis que ces lugubres et sinistres pensées se succédaient dans l'esprit de la jeune femme, ses mains s'étaient peu k peu serrées convulsivement l'une contre l'autre. — Sa poitrine se soulevait vio«
204 CEHBTlftyB «AtLIOT. ^
létament et de grosses larmes coûtaient» line à une, de sesyeuK atmissés vers la terre.
Certes, ainsi qu'elle venait de se le répéter mentalement, elle se croyait seule et bien seule.
Elle se trompait pourtant. — Cette scène muette avait un témom.
Depuis quelques instants, le prince de Lamballe était entré dans le salon, oii le tapis dliermine avait assourdi le bruit de ses pas.
Il se tenait debout, immobile, et ses regards fixés sur Geneviève suivaient avec tristesse les larmes qui roulaient sur les joues de la pauvre enrant.
Au bout de deux ou trois minutes, le prince fit un mouvement léger.
Geneviève releva brusquement la tète.
Elle vit son mari, elle poussa un cri de joie et, bondissant de son siège, elle courut à lui, se suspendit k son cou, Tenlaça de ses bras, Tembrassa avidement et murmura au milieu de ses baisers et de ses caresses .'
— Obi Monseigneur, mon prince et mon ami, enfin c'est vous I ... enfin 1 . . enfin I . . .
— Pourquoi pleurais-tu, ma Geneviève?... — demanda M. de Lamballe.
^ Pourquoi ne venais La pas? ^ répofldit la jeune remme, souriant à travers ses defⅈreâ larmes.
— Geneviève, tu m'avais juré de ne plus être
triste I...
— Louis, tu m'avais promis d*être moins longtemps sans me voir!...
— Crois-tu donc, ma bien-aimée, que je pouvais venir plus tôt?...
— Croyez- vous donc, 6 mon cher prince^ que je pouvais ne point pleurer?
— Enfin, puisque me voici près de toi, sèche tes pleurs, ma pauvre enfant!...
-^ Mon Louis, à peine Vavais-je vu, que j^étais déjà consolée...
En effet, le charmant visage un instant pâli de Geneviève reprenait ses fraîches couleurs, comme une fleur fanée par Torage et qui se ravive au retour du beau temps.
Madame de Saint- Pa^r et son mari s'assirent tous lesdcuxsur unecauseuse, etieprince dit à Geneviève, en pressant doucement ses deux petites mains qu'il avait réunies dans les siennes :
•«o J'ai nne nouvelle à t'apprendre.
206 GBNBVliYB CALLlOf .
— Une bonne nouvelle, j*en suis sAre .. — motmura Geneviève.
— Qui'le le fait deviner?...
— Ton regard qui semble joyeux.
— Tu ne le trompes pas, — la nouvelle que j'ai à. le donner esl bonne, — si bonne que je te dis : — ma Geneviève, toi qui as été forte contre le chagrin, sois forte contre la joie. ..
— Louis, — s'écria la jeuïie femme en appuyant sur sQji cœur une de ses mains qu'elle dégagea ; — Louis, parle vite!... j'espère trop, vois-tu, et ce bonheur que j'espère est si grand, qu'il me tuerait ! . ..
Geneviève; en effet, pâlissait d'une manière visible et ne se soutenait qu'à peine.
M. deLamballe effrayé, se mit à genoux devant elle, la serra dans ses bras, la supplia de revenir à elle-même et Finit par où il aurait dû commencer, c est-à-dire qu'il lui jeta quelques gouttes d'eau fraîche au visage.
Les symptômes inquiétants disparurent aussitôt.
— Mt)n ami, — dit Geneviève d'une voix encore mal assurée, tu peux parler maintenant, ^ Je suis calme, je serai forte., •
GBIfETIEVB GALLIOT. t07
— Chère enfant, — répondit le prince, — écoulemoi donc...
Puis, comme il se t&isait encore, Geneviève s*écria : .
— Mon Dieu !... lu vois bien que j'écoule!... lu vols tien que j'altends!
— Eh bien, — dit M. de Lamballe, — je crois... j^espère... je suis presque sûr que bientôt...
— Bientôt? — répéta Geneviève avec une anxiété fébrile.
— Bientôt nous ne nous quitterons plus, — ré« pondit le prince.
La jeune femme poussa un cri d*une joie délirante.
Mais elle éprouva aussitôt la crainte d'avoir mal entendu ou d'avoir mal compris, et elle demanda^ d'une voix qu'elle s'efforçait de rendre calme :
— Que dis-tu, cher Louis? — ne cherches-tu pas à me tromper?... ne te trompes-tu pas toi-même, et comment ce que tu me promets pourrait-il s'accomplir?...
— Je ne cherche pas à te tromper, — dit gravement M. de Lamballe, — je ne me trompe pas moimême, — seulement j'ai pris un^parti...
tOS GSlIBTlfcTB GALUOT
— Lequel?...
— J*ai réfléchi que, malgré la réunion de tons les éléments qui peuvent et doivent constituer le véritable bonheur, c'est-à-dire Tamour, la jeunesse et la fortune, nous traînions loin Tun de l'autre une triste existence, malheureuse pour tous les deux I... /-—J'ai réfléchi qu'il y avait folie à sacrifier ainsi nos joies et nos désirs aux préjugés absurdes de ce je ne sais quoi qu'on appelle le monde, et j'ai résolu de m'affrancbir de ces préjugés ..
— Sera-ce possible, mon Dieul... — murmura Geneviève.
— Oui, — ce sera possible et ce sera facile.
— Comment?...
— Mon père m'aime excloshemeat, par-dessus tout, et son vœu suprême est de me voir heureux !.. D'ici à très-peu de jours, la plus vieille amie de notre famille, une sainte et noble femme s'il en fut, lui confiera la touchante histoire de nos jeunes amours, la constance de notre tenflresse, et enfin le mariage qui nous unit, mariage secret mais inattaquable — Mon père sera ému, ihvoudra te connattre et, quand il t'aura vue, il mettra son bonheur et sa gloire à te nommer sa fiila,.*
GBNBmVE eiLLIOT. t09
— Ah! moucher prince, — dit Geneviève en soupirant et en secouant tristement la tète, — si cest là tout ce que vous espérez, j*ai bien peur...
— Non, ce n'est pas tout, — interrompit vivement Louis, — et si mon attente est déçue, si j'ai mal jugé mon père, alors nous quitterons cette France que j*aurai prise en haine, — une partie de ma fortune, réalisée à Tavance, nous attendra k l'étranger, et nous irons chercher dafas une autre patrie un asile pour notre amour...
Nf *
Cette fois, Geneviève ne chercha point k cacher la joie qu'elle éprouvait et qu'elle laissa librement éclater.
Toutes ses tristesses, tous ses chagrins s*effacèrnnt comme par enchantement, sans laisser pins de trace dans son âme que n'en laisse sur les eaux une barque qui passe.
Les teintes sombres du passé disparurent, et l'avenir se revêtit à ses yeux des plus riantes couleurs.
Quelques heures s'écoulèrent ainsi, pendant lesquelles les jeunes époux, toujours amants, étagèrent dans leur causerie les façades scintillantes de mille châteaux en Espagne ou plutôt de mille palais bâtis
1 1 3 CSTrCTiivB, 6ALLI0T.
par rimagination sur les bords du fleure de Tendre.
Puis arriva le moment dn départ, car il fallait qae M. de Lamballe assistât, le soir même, au coucher du roi, à Versailles, et, pour la première fois depuis le jour de leur union, Geneviève vit partir son mari, sinon sans regret, du moins sans une profonde tristesse.
• — Quand reviendras-tu? — lui demanda-t-elle au moment où il montait à cheval après avoir échangé avec elle une dernière étreinte.
— Bientôt, — repondit-il, — peut-être demain, ma Geneviève ?
— Ohl oui, demain... — répéta La jeune femme, — demain je t'attendrai I...
Puis, le prince sortit, comme de coutume, par la petite porte du parc qui donnait siir la campagne.
Tout à c6té de cette porte, un homme, un paysan, couché dans un champ de blé mûr et caché par les épis, semblait dormir d'un profond sommeil.
Aussitôt que le prince et Champagne eurent lancé leurs chevaux au galop sur le sentier qui rejoignait la route de Paris, il se leva et regarda les deux cavaliers s'éloigner à toute bride.
Ge paysan était Lapiana.
Il aUendil pendant quelques miautes daas Tendroit (ril il se Iroavait.
Ensuite, quand M. de Lambalie eut disparu derrière un massif de verdure qui le cachait aux regardSy l'espion prit à son tour le chemin du village.
Son costume était parfaitement composé de manière à lui donner l'apparence placide, débonnaire et même un peu bête, d'un villageois pur sang.
Il portait un sarreau de toile bise, tombant sur de longues guêtres en cuir écru, toutes souillées de boue et de poussière.
Un chapeau de feutre (jadis noir, mais maintenant rougi par la pluie et le soleil), rond de calotte et k larges bords, couvrait sa tête et s'ajustait sur une perruque d'un blond plus que douteux.
Lupiano tenait à la main un long bâton d*un bois noueux, rattaché au poignet par une petite lanière de cuir.
Il dirigea ses pas vers une auberge de modeste apparence, ou plutôt vers un cabaret borgne, situé au milieu du village et dans lequel les bons paysans venaient régulièrement s'enirrer tous les dimanches, après la messe, avec un horrible petit vin bleuâtre,
acide h faire danser les chèvres, et qui les rendait ÎDévîtableioent tantôt mélancoliques comme des amoureux écondolts.tantôt querelleurs comme des
portefaix en goguette.
En revanche, pendant toute la semaine, le cabaretier était réduit à consommer lui-même son vin, s*il tenait à vider sa cave.
Ce jour-là faisait exception à la règle générale.
Au moment où Lupiano pénétrait dans la salle commune, trois individus, revêtus d'habillements de tout point semblables au sien, jouaient aux cartes en trinquant entre eux.
Lupiano échangea un regard muet avec ces trois hommes. — Il souhaita le bonjour au cabaretier, qui Taccueillit comme un personnage de connaissance, puis il alla s'installer à une autre table et il demanda un broc de piquette.
— Ah I — fit-il au moment où on le servait, — vous me donnerez aussi une plume avec une feuille de papier —Il faut que j'écrive une lettre trèspressée, au sujet d'un cent de moutons qu on veut me vendre et que j*ai envie d'acheter...
— Du papier^ ... — dit le cabaretier ; — diable ! je
ne n^ pis trop s'il en resie dans la maison, enfin, on va Toir. . .
Il sortit et revint an bout d*an instant» apportant deux feuilles fort maculées et une écrîtoire de plomb. •
Il posa le tout devant Lu piano.
Une plume ébouriffée trempait dans Tencre coagulée et durcie sa pointe un peu tordue.
L'espion fit contre mauvaise fortune bon cœur. — Avec la plume dont il s'agit, il traça les lignes suivantes, en caractères fort incorrects et fort inégaux, mais cepen lant lisibles.
« Monseigneur,
» L'aigle vient de prendre son vol, *- la colombe » est seule au nid.
» S'il platt à Monseigneur de se trouver ici cette » nuit, à onze heures, je crois que la réalisation de
• ses projets ne rencontrera pas d'obstacles.
» Le carrosse qui amènera Monseigoeur devra » stationner, jusqu'à mon arrivée, sur la place de » l'église. — - J'aurai soin de ne point me faire at-
• tendre, v
Suivaient la formule, la signature et la date.
LupiaBo pKs ce biliei, ^ le eacheta^et l*«lr«Ma à Monteigneur le due d'Orléans^ — au Paltài^Ro^. -w Tris-presêé.
Ceci aoiie?é, *- l*eftpion fit an signe ^esqoc im« {perceptible.
Un des trois burears quitta aussîtAt ses de«x cempagiuMis, el s'approcha de Lapiaao avqoel il dit:
— Eb ! compère, TOttlez voua qae nous fassions à nous deax, one partie de piquet?..
--** VolonlierSy «^ répeadil Tespion .
— Que jouerons-nous?
— Une pièce de quinze sous, s'il vous platt.
— Ça va.
Les deux faux paysans s'attablèrent en face Tua de Tautre, et, tandis qu'ils faisaient le simulacre de mêler et de distribuer les cartes, le dialogue suivant s'établit entre eux à voix basse :
— Tu vois celte lettre?.. — - ditLupiano.
— Parfaitement.
— Tu vas la prendre.
— C'est facile.
— Tu monteras h cheval.
— - 1 l'instant.
— To courras à Eraoc étrter |usqo'à Paris.
— Je crèverai m©D cbeval s'il le faot.
— Tu «tescendras au Palais-Royal, — tu demanderas à parler à Mooseigaeiir de ma part, — tu lui reniettras cette lettre, et tu lui diras que j'attends^ ttie réponse.
— Tout cela sera fait.
— Maintenant , ayons Fair de continuer notre partie comme si de rien n'était...
— C'est convenu.
Les deux partenaires firent semblant de jouer pendant quelques minutes encore, puis Lupiano dit à l'autre :
— Décidément, mon compère, je ne suis pas de forc^. — Voici les quinze sous que je vous dois, et je ne continue point, vous auriez trop vite fait de volt* le fond de ma bourse. ..
— Un autre jour vous prendrez votre revanche, mon compère, — répondit l'espion en sous -ordre qui mit bravement les quinze sous dans sa poche et sortit du cabaret.
Cinq minutes après il entrait dans une maisonnette, inhabitée en apparence, et qui se trouvait sur le bord de la roule, un peu en dehors du village..
218 GBiriVllCTB GAUlOf.
A a bout de cinq antres minutes, il quittait cette maison, métamori^osé en piqneur de.gentilhemme, et monté sur un excellent cheval qu'il lançait k fond de train sur la route de Paris. -
Immédiatement après le départ de son subor* donné, Lupiano prit la seconde feuille de papier, sur laquelle il écrivit ce qui suit :
c Ma Norine, — mon idole, — il faut que tu » trouves le moyen de m*accorder, à Tinstant même, » un entretien de cinq minutes.
» Ce que j'ai à te dire, est pour toi de la plus » haute importance.
» Si tu peux me recevoir, fais le signal convenu ; » sinon, sors de la maison et viens me rejoindre où » tu sais.
* Ton adorateur toujours Gdèle et plus épris que » jamais,
, » Léonidas. »
Léonidas était, dans cette circonstance, le nom de guerre et d'intrigue de Lupiano.
Ceci fait, lltalien paya sa dépense, — sortit du cabaret, — se rapprocha du mur d'enceinte de la maj^n de madame de Saint-Paér, — s'arrêta auprès
de ce mor, k nn eadroit qa'une croix tracée à la craie rouge» rendait parfaitement reconnaissable, attacha an caillou au billet qu*il Tenait d'écrire, et jeta le tout dans Tinlérieur du parc.
Ensuite il tira dé sa poche un petit flageolet et se mit à jouer, très-vivement et à plusieurs reprises, Tair bien connu de la Monaco,
Après cet exercice musical, Lupiano gagna, h travers champs^ un tertre de gazon ombragé par un massif de coudriers.
De cet endroit il était caché à tous les regards et il voyait parfaitement les fenêtres de l'étage supérieur de la maison de Geneviève.
Rien ne parut à c:s fenêtres que Tespion ne per* dait pas de vue, mais, au bout de moins d'un quart d'heure, la petite porte du parc s'ouvrit et une jeune fille en sortit, regardant autour délie avec défiance et presque avec effroi.
Personne ne passait.
La jeune fille se dirigea rapidement vers le tertre de gazon.
C'était la camériste de madame de Saint-Paër. — C'était la trop faible Norine.
Elle avait vingt ans à peine, et plus d'une grande
ÎÎO «EimVlàw OALLIOT.
dame eùi envié ses beaux yeux , soa frais visage et sa taille de nymphe.
L'haKen s'était débarrassé à la hâte de sa perruque blonde et de son sarreau de toile, et avait rerpris sa figure naturelle.
— Mon Dieu, -— lui dit Norina^ d*une vois triste et chargée d'amertume, -^ mon Dieu, que me voulezvous encore?..
^ Encore I — répéta Lupiano, — le mot n^estpas des plus gracieux, ma belle et tendre amie, cependant je ne le relèverai point! — Tu me demandes ce que je veux?.. — J'attends un petit service de ton inépuisable obligeance...
— Vous venez, — dit la jeune fille, — vous venez exiger quelque nouvelle trahison, quelque nouvelle infamie?.. — vous venez m'ordonner de continner le honteux espionnage dont vous m'avez fait une loi, après m'avoir trompée indignement ..
— Qu'est-ce que c'est que tous ces grands motslà!.. — interrompit Lupiano, d'un ton railleur, — qu est-ce que c'est que ce honteux espionnage à propos duquel tu déclames comme une confidente de tragédie?. — Oh donc est le mal, mon enfant, de tenir ton plus intime ami au courant des faits et
GBflIViktE «ALLIOT. €2!
geBles de ia iM^tresse, et expliqoe-inoi si tu peux quelle espèce de tort font à cette chère dame tes petites communicationsf..
— Assez I — murmura la jeuM fille, — hâtez- Yws, il faut que je rentre...
Lupiano tira de sa poche un flacon de cristal à moitié rempli d'une liqueur aussi incolore et aussi transparente que de Teau de roche.
Il le tendit à Norine en lui disant :
— Je veux que ta maîtresse boive ceci.
Et, comme la jeune fille restait stupéfaite et silencieuse, il ajouta :
— Je veux que, ce soir, tu présentes k madame de Saint-PaBr un verre de limonade ou de toute ^utre boisson dans lequel tu auras versé le contenu de ce flacon.
Norine fit un geste d'horreur.
— Dans quel but — demanda-t-elle — me donnezvous cet ordre?..
— J*ai des ordres à le donner, — répondit Lupiano» — et non point des explications...
— Je n'obéirai pas! — dit résolument Norine.
— Bahl — et pourquoi donc, s'il te platt?...
— J'ai consenti à trahir. . je ne veux poi&t aissassîaerl...
Lopiano haussa les épaules.
— Voilà que nous jonoos la tragédie plus que jamais! — dit-il en ricanant. — Qui le parie d'assassiner et où diable vas- tu chercher ces idées-là?...
— Mais, il me semble... — murmura Norine.
^ 11 te semble mal, ma petite, — interrompit de nouveau l'espion, — et je veux bjen te dire, pour mettre ton faible esprit en repos, que c'est le sommeil et non pas la mort qui se trouve dans ce flacon...
— Le sommeil I... — répéta Norine.
— Oui.
— Votre projet est donc d'endormir ma mattresi^eî...
— Oui.
— Il y a là-dessous quelque abominable machination!... Encore une fois, je n'obéirai pas!
— C'est ton dernier mot, Norine?...
— C'est mon dernier mot. .
•— Tu ne changeras point d'avis?
— Non.
— Tu en es sûre ?
— Parfaitement sûre.
— Nous allons voir.
Lupiano fouilla de nouveau dans sa poche.
Il en retira un parchemin qu'il présenta k la femme de chambre en lui disant :
— Regarde on peu ceci, ma petite...
Norine jeta les yeux sur le parchemin, poussa un cri et devint très-pàle.
— Tu sais ce que c*est?... — demanda l'Italien.
— Une lettre de cachet!... — balbutia la jeune femme.
— On ne peut plus en règle, — poursuivit Lupiano : — voici le sceau royal, — voici la signature de M. le lieutenant de police; — seulement, tu vois, la place d'un nom a été laissée en blanc. — Si tu ne m'obéis.point avec zèle, intelligence et promptitude, c'est ton nom qui remplira ce blanc et tu rouleras demain matin sur le chemin de la Bastille, d'oti les coupables sortent quelquefois, mais d'où les innocents ne sortent jamais! — Or, tandis que tu chemineras ainsi, j'aurai soin de faire parvenir à la chère maîtresse deux ou trois lettres que tu m'as écrites et qui lui prouveront que ton dévouement pour elle allait jusqu'à livrer à un étranger tout ce que tu pouvais surprendre de ses secrets. — Allons, ma tendre
224 6«fl8Vlàv8 fiAUlOT.
idole, — pèse, — réfléchis, — examine le ponr el le contre, il s'agit de te décider et de preadre un parti...
— ]*obéiraT. — balbutia Norine qui se seutii anéantie el comme écrasée sous le poids des menaces de Lupiano.
, — A la bonne heure! — répondit Tegpion, — te voilà redevenue raisonnable et gentille I... — Seulement, n'essaye pas de me tromper, car, tu sais, cela tournerait mal...
Et, en pariant ainsi, Lupiano désignait de la main droite le parchemin qu'il avait repris de là main gauche.
La femme de chambre rentra dans le parc et l'Italien, après l'avoir vue en refermer la porte sur elle, reprit le chemin du vidage en se disant à lui-même :
— Voilà delà besogne bien faite, et monseigneur sera coulent!...
Philippe d'Orltem à l'œavre.
Il était dix heures du soir. — La journée avait été chaude, la nuit s*aQnoDçait comme devant être ora« geuse.
De grands nuages couraient sof la surface du ciel, tantôt voilant les clartés de la lune d*un crêpe -de vapeurs funèbres, tantôt laissant une lueur pâle et blafarde glisser entre leurs échancrures.
Des éclairs d'une blancheur éblouissante, — éclairs silencieux que n'accompagnaient point les gronde* menls de la foudre, — * sillonnaient par instants la surface des nuées.
Quand s'éteignaient ces rayonnements soudains la profondeur des ténèbres en paraissait plus opaque.
2!6 CERETlàTE CàLUOT
Une berline, attelée seulement de deux chevaux e| conduite par un cocher sans livrée, roulait sur la route de Paris dans la direction de Clamart.
Elle alleignit bientôt ce village et le cocher, ralentissant la marche de ses chevaux, les arrêta sur la place de Téglise.
4lors le personnage qui se trouvait dans la berline avança sa tête au dehors et regarda autour de lui.
Tout semblait mort, — tout était silencieux, — aucune lumière, ^ aucuo étr^ vivant.
^ Hom ( murnura rincomm ((fâ ôi'étAit aulfe que monseigneur Philippe d'Orléans), est-ce que ee drAie se permettrait de «e faire attendre?...
Puis il se rejeta dans le fond de soi carrosse, avee les irrécusables symptômes d on méGonteaiemeoi manifeste
Au bout de quelques miorutes, ua pas rapide retentit au milieu du silence de la nuit.
Ce pas s'avançait du c6té de la berline.
Le duc d'Orléans mit de nouveau la tète à la portière.
— Est-ce toi/ faquin? — demanda-i-il.
— Oui, Monseigneur, — répondit Lupiano.
-^ Pi)ttrquoî viens-iu isi tard» dr61e qde lu es?...
— Dam ! Monseigoeur, «^ jtépoodit respioa peu rcspcctueasejneDlt ^ j^ viens si lard parce qu'il m'a été impossible de yenir plus iôtl»..
Philippe s'aperçttJt à merveille de VoMï de tOQie éUq4iette «t même de loute oooveoaDce que valait de se permettre Tespioa^ maJ6 comme il avait besoia de loi, il feignit de n'afvoir rko remarqué.
-^ Eh bien 9— demanda* t-il,-- tout est-il prêt?. . .
— Oui, Monseigneur.
— Tout ira-t-il bien?...
— Je l'espère.
— Pais-ie descendre de mon carrosse?
— Quand il vous plaira, Monseigneur.
— Alors, ouvre la portière et tends-moi la main. Lupiano fit ce que lui demandait son maUre, et le
duc d'Orléans sauta lourdement «ur le pavé.
Il portait à peu près le même costume anglo-français que nous avons décrit précédemment, — seu*lement il s'enveloppait, malgré la chaleur, dans un large manteau, de celte teinte sombre qu'on appelait alors couleur de muraille, et qui était spécialement réservée aux séducteurs de profession, aux hommes à bonnes fortunes et aux coureurs d'aveniures.
228 CBlTETrlTB GALUOT.
Ce manteau cachait les vêtements et la plus grande partie de la figure de Philippe.
Le duc, qui ne marchait point très-facilement, grâce aux nombreux accès de goutte qu'il devait à son intempérance et à ses débauches de toutes sortes, s'appuya sur le bras de Lupiano et lui dit :
— Oii allons-nous, tout de ce pas?..
— Mais, — répondit l'italien, — nous allons, ce me semble, à la maison de madame de Saint- Paer... N'est-ce donc point votre intention , Monseigneur?..
— Sans doute... sans doute... — fit le duc, et il se remit à marcher, mais d'un pas incertain et irrésolu.
Au bout d'un instant, il s'arrêta de nouveau.
— Lupiano? — dit-il.
— Monseigneur?..
— Sais-tu bien que je ne me sens point trop rassuré...
— Pourquoi donc?..
— L'entreprise que je tente est périlleuse en diable!..
— Je ne vois pas trop en quoi, Monseigneur...
— Si, pendant que je serai là, le prince de Lam**
.^^.i c *,A f ---. . - ■-: — ^iq
balle allait venir à Timproviste et fort mal à propos?..
— C'est peu probable. — Songez donc que le prince a quitté Clamart, il y a quelques heures à peine...
— C'est juste, mais enfin tout est possible en ce mondel.. S'il revenait?..
— Eh bien! s'il revenait, il ne pourrait pas eptrer chez lui, ou, tout au moins, vous auriez trois fois plus de temps qu'il ne vous en faudrait pour dispa* rattre.
— Comment cela?..
— C'est bien simple. — Le prince arrive toujours par la petite porte du parc, dont il a une clef. — C est aussi par cette porte que nous entrerons. — Aussitôt introduits, nous pousserons les verroux intérieurs, et la porle se trouvera condamnée. — Quant à la grille de l'avenue, elle est fermée par une chaîne, une serrure, un cadenas. — Il faudrait une demiheure au moins pour se reconnaître au milieu de la nuit, et venir à bout de l'ouvrir. — D'ailleurs, s'il survenait quelque chose d'inattendu, des hommes à
^ moi, qui resteront en embuscade au dehors, m'en préviendraient aussitôt par un signal...
230 «B^^Efièrr galliot.
•^ AlfofiBl ^ dti PbrKppe (FOrlêftCis, -*- lii me rassures un peu, Lupiano ; maïs cependant...
— Quai donc encore, MonsergnettrT..
-^ Si madame de Saifil*Paer allait ne pas être endormie?..
-* Impossible} «— répondit Tespion eft dourrant.
— Tu es donc bien sûr dn rémiltat de la prépar»tloB qti*oft lui ft fait boire î.«
— - On ne peut pas plus sAr, Monseigneur. -* J'ai d'aitteors, plu» d*une fois déjà, expérfmefité cette préparation pour votre compte...
-— Cest juste I je m*en souviest.r «- Itors il y a encore quelque ebose qui m*inqaiè(e...
—r Quelque chose?.. — répéta Lupiano.
-— Ooi t — C^t incorruptible domestique deni tu m*as paH^é; est-ce que lu Tas aussi endormi cetoilà?...
-— Tat fait mieux ..
•*- Qu'aa-Ca donc fait?
-^ le Fat enTojfé à Pari».
— Toil.
— Moi-même.
-^ Et par quel moyen ?.«
— Un homme k ta Ufrée de Pealfaièvre est vena^
g y a ttoe heare, ke prévenir qae go» frère Cbamr pagne (le valet de conHance du prince de Lambaile) se mourait à Paris, des suiie» d*Qne cbi»le de cbeval foite en rcyeaaat de. Clamar t. -r* Cinq minutes après il partait) et, quellequesoitsadiligence, ilestimposr sible qu'H sait de relaur avai^t dernaia matin...
— DéçidéveoW tu^ es w ha|)ile bomme. Lu piano I --* s*écrîa le duc.
— Monseigneur est bien bon!
— Je te rends justice, el ta prudeace dissipe toutes ines craintes.,.
— C*est heu veux l.. — pensa Tespion...
Puis il ajouta tout haut : ^
— Nous voici arrivés, Monseigneur.
En effet, le duc et Titalien touchaient à la petite portQ da parc.
Lupiano approcha, deox doigts de sa bouche, et produisit un sifflement faible et prolongé qui fit tressaillir le duc d'Orléans.
A rin&tant même, deux ombres surgirent du milieu du cbamp de blé, à peu de distance de l'endroit où Lupiano s'était caché dans la journée pour épier la sortie du prince de Lamballe.
Ces deux OQbres s'avaiocèreut jusqu'^ Tltalien,
M GttHBVlàvi 6ALLI0T.
— Vous êtes à votre poste, — leur dît-il, — c*cst bien! ^^
Les ombres s'inclinèrent. ** ^
— Voas vous souvenez de la consigne? — ajouta» Lupîano.
-* Parfaitement, — répondirent les ombres.
— Allez, — reprit Fespion, — et faites votre devoir avec zèle, — vous aurez suj«*t de vous en applaudir...
Les ombres disparurent.
— Venez maintenant, Monseigneur, — continua Lupiano en s*adressant à Philippe d'Orléans.
Et en même t^mps il mit une clef dans la serrure, et ouvrit la porte du parc.
Le duc le suivit.
Dès qu'ils eurent franchi le seuil de cette porte Lupiano la referma, et, ainsi qu'il venait de le dire, il poussa les verrons intérieurs.
.Ensuite le prince etlltalien s'enfoncèrent sous une épaisse allée de charmille, et se dirigèrent vers la maiftfi de Geneviève.
Le leaips était de plus en plus lourd, — le ciel de plus en plus orageux.
Les éclairs se succédaient presque sans interrup-
€SllK?)kvB OALLIOT. 233
tioa, et il se faisait dans les nuages une sorte de bruissement sourd , précurseur de la foudre prochaine.
Tantôt répaisse feuiliée de la charmille dormait immobile dans une pesante atmosphère, que pas un souffle de brise ne venait traverser, — tantôt une raffale subite faisait s'entrechoquer, pendant une seconde^ les branches et les rameaux.
Les pas du duc d'Orléans se ralentissaient peu à peu, et sa poitrine s'oppressait à chaque instant davantage.
— Qu'avez-vous, Monseigneur, — lui demanda Lupiano qui le sentait s'appuyer lourdement sur son bras, — on dirait que vous souffrez?..
— Je souffre, en effet, — répondit le duc, — et il me semble que toute Téleciricité du ciel s'est communiquée à mes nerfs 1
Philippe d'Orléans avait peur de l'orage.
Peut-être se rendait-il justice, et craignait-il que Dieu, dans sa colère^ ne le frappât d'un coup de foudre.
— Voulez-vous retourner en arrière?.. — dit l'espion, — il en est temps encore.
Le duc hésita.
)3i «Elli?iktl 6HU9ff«
Mdft U se goovîDt m même temps, ei de la seavecaîoe beaMté ée Geneviève, et de sa propre haine contre le prince de Lamballe, et il dit résolameal :
— Allons 1
Au bout de qaeUioes miaules, tes deux honaoïes sortirent de la parlie baisée du parc, ei arrivtaeai sur une vasle pelouse qui séiendait jusqu'à U maison.
A Tune dea extrémités de cette pelouse se trou- vaH une pièce d*eaa large et profonde, sur laquelle se jouaient pendant le jour deux beaux cygnes aussi Mancs que la neige*
La surface de celte eau étincelait sous les reflets fulgurants des éclairs.
On eût dit uneiiappe de phosphore.
Le duc s'arrêta tout à coup, et dit à Lupiaao, d'une voix tremblante de terreur :
— Regarde!., regarde!*.
-^ Quoi donc?., —demanda Tespion.
— lià-bas... -*- répondit le duc en indiquant da geste Tendruit où lui apparaissait quelque chose d'effrayant.
Lu piano crut d'abord que son maître était le jouet de quelque hallucination produite par la peur.
6B!fBVlfevi GALLIOT. 335
Mais il ne pat s'empêcher de frissonDer à son toor en voyant courir ou plutôt glisser sur la pelouse une* forme blanche, légère et presque vaporeuse qui, . après être sortie de la maison, s*avançait rapidement da cAté'du bassin.
Cette forme en atteignit les bords, — elle prit son élan et le bruit de Peau fouettée par sa chute arriva jusqu*aux oreilles des deux témoins de cette scène.
Pendant un instant, la forme blanche se débattit dans le linceul humide qui Tenveloppait de ses plis mouvants.
Puis tout disparut, et les éclairs se reflétèrent de nouveau sur la surface du petit lac que ridait k peine un large cercle qui s'agrandissait toujours.
Un liftebe.
— MonDieuJ que veut dire cela?... —s'écria le duc.
— Ne vous inquiétez de rien, Monseigneur, je sais ce que c'est... — répondit Lupiano.
Et comme Philippe allait l'interroger il ajouta vivement :
— Monseigneur! Monseigneur! ce n'est ^^oint le moment des questions! — Si vous voulez en finir cette nuit, hâtons-nous...
Le duc n'insista point et^se laissa conduire où le menait l'Italien.
Ils atteignirent le péristyle de l'habitation.
Lupiano s'attendait à trouver fermée la porte du vestibule et il avait apporté avec lui tous les inslru-
t38 €BKBVtEVE CALLIOT.
iBCols nécessaires pour Touvrir sans peine, — îqstrameats qui lui étaient familiers et dont le trop
fréquent usage Pavait conduit jadis aux galères de son pays. ^
A sa grande surprise, cette porte était ouverte dans toute sa largeur. .
— La chance nous favorise, Monseigneur!...— sécria-t-il.
— N'est-ce point un piège?... — demanda le duc.
— Non, Monseigneur, — répondit Fespion, — c'est «n oubli, voilà loutl...
Les deux hommes entrèrent.
Aussitôt après le départ de monsieur de Laoïballe, Geneviève s'étaii enfoncée de nouveau dans «ne rêverie aussi profonde que celle ^ui avaii précédé Tarrivée de son mari.
Sealeme&l celte rêverie était mains triste.
Les paroles du prince et ses tendres promasses avaient oavert k la jeune Eemme les horizans magiques d*un avenir de félicité.
Vivre -aspcèsde son mari bien-aimé, -« ne plas«e
séparer de teS, *^ furter !p»bliq«e«eDt> fioii poiol ce litre de princesse Aotd elle se laoïrctaH fieo, nunn œ iiire si liean de m fenfoe, t^'étak an rèr« q«e la veille encore Cëûcviëvetttiniil à ^ne osé^arcsser^ fit voiei ique SMdaia ce rè<^« aUaii se réaiiser peut-étrel
Geneviève se jelft k genouK tl remertin Brea ardenymeni, sinon da 'bonheur qn'il ne lai avati pas encore donné, au moins de i'espéranee cfa*il lai pefr^mëllâil.
Le reste de la jôirrûée se passa arn^i.
Les repas de madame de Saint-Paer, presque toujours solitaires, n'étaient jamais bien longs. — Après son dtner, Geneviève alla, comme de coutume, se promener dans le parc.
Sa promenade fut courte : les symptômes précurseurs de lorage la décidèrent presque aussitôt à regagner la maison.
Elle se sentait oppressée et elle s'étendii sur un sopba, espérant que quelques instants de sommeil dissiperaient un peu son malaise, — mais elle jie.pouvait pas dormir.
Elle sonna sa femme de chambre.
S40 «IRBT'ivB GALLIOT.
-- Norine, mon enfant, — lui dit-elle^ — apportez-mat un verre d*eau glacée. . . "*
— Madame veut-elle de Teau pureT... — demanda le camériste d'une voix tremblante.
— Metlez-y un peu de jus de citron, sans sucre. . . — répondit Geneviève.
Norine sortit, sans que sa maîtresse eût remarqué à quel point elle était pâle et combien d*égarement exprimaient ses regards.
Elle revint au bout d'une minute, apportant sur un plateau de vermeil un verre en cristal de Bohême, rempli jusqu aux bords.
Un tressaillement visible agitait sa main, tandis qu'elle présentait ce plateau à Geneviève.
Madame de Saint-Pa^r prit le verre et l'approcha de ses lèvres.
Norine fit un geste brusque pour arrêter ce mou* vement.
Il était déjà trop lard, — Geneviève avait bu.
Norine se retira à pas lents et inégaux
Madame de Saint-Paër, se trouvant de nouveau seule, quitta le sopha sur lequel elle était assise et se dirigea vers une harpe placée dans un des angles du salon. .
CBlIBYlIvi GALLIOT. f 44
Elle laissa ses doigts gracieai et légers courir sar les cordes de Tinstrument et elle chercha le prélude d'un air que le prince aimait ; mais on eût dit que les cordes étaient mouillées et que les doigts rebelles de Geneviève refusaient d*obéir à la volonté qui les dirigeait.
Les sons que produisait la jeune femme n'avaient point de liaison entre eux et n'offraient aucun sens musical.
En même temps, un engourdissement progressif figeait le sang dans les veines de Geneviève, et une sorte de brouillard opaque s'étendait devant ses regards.
-- Mon Dieu ! — se demanda-t-^lle avec effroi,— qu'ai-je donc?... on dirait que je vais mourir I...
Épouvantée par cette pensée sinistre, brillant comme un point lumineux au milieu des brumes qui commençaient k obscurcir son intelligence, elle quitta le salon et se dirigea vers sa chambre à coucher.
Arrivée au bas de l'escalier, les forces lui man* quèrent tout à fait. — Elle voulut appeler au secours, mais sa voix était déjà si faible qu'elle ne fut point entendue.
Elle comprit qu'elle allait rouler sur les dalles et
242 cmvni^^è «.vi«MaT.
i^'.y txtiscH: p^ul-étrc, cl, faisaai qa sa|>cèiiie effiar t, ellQ parvial i^ gra;rir les. oaarcbes ei à armer jus^a'k sa chambre.
Là elle se jeta tout haibUlée suf son lit, et k peine ^ lélo av.ajt*ei)e loucbé Toreiller qqe déjà elle était CDdormie d'ao sommeil lourd et profond.
Vers les neufheurs da soir, ainsi que Liipiano Ta** vail annoncé au duc d'Orléans, un homme à la ii« Vrée de Pentbièvre et à la mmc e^rée^ était venu aauoncer au Ttlei de chambre deGeneviàve que soit tfèT& Chantpagoe se mourait, à Paris.
Ce domestique perdit la tête et partit à rinstanl même, sans eci demander fa permission et sans songer seulement à prévenir de son départ.
A neuf heures et quart, Norine entra au salon afin d*y prendre les ordres de sa maîtresse.
Le salon n'était point éclairé et Geneviève ne s'y trouvait pas.
Norine, le cœur serre par un presseatiment. fu* i^este, monta au premier étage où la jeune femme ^Msait sur son lit, plongée dans un sommeil scm* bUbleàlamort^
Noriaô ràppfta à ci&ux reprises» -^ G^aevièvai]^ répondit point.
Nori&e appuya sa. main sur le cœur de sa mal* tr<sse^ — il lui sembla que ce cœur ne battait plus, et que le corps fq refroidissait par degrés.
Une épouvante indicible se peignit alors dans les regards de la eamériste.
Klle frappa, sa poitrine de ses naaiiis contractées, ei elle s'écria :
-^ Cet. houKoe avait mentit t.. — va. maibresse est morte L. morte assassinée, et assassinée par moi t..
Ruis> elle $*enfiHit.de U chadttbne^ --^ foUe. die ter- DOW eLded^sespoii).
Nous avons laissé le duc d'Orléans pénétrant dans le. vestibule en.compagnie de Lupiano.
Certest, s il eût été possible de voir au milieu des ténèbres la mine inquiète et effarée du visiteur nocturne, on Taurait pris^ pour an voleur flairant sur ses talons les limiers de la police, bien plus que pour un prince en. quête d'une galâjnte aventure.
C'est que les amours de Philippe d'Orléans étaienl«
presque sans exceptions, monstraeux et criminels. '— C'est qu'ils procédaient par le rapt, par le viol, par toutes sortes de moyens infâmes, et que la peur, •^ la peur honteuse et couarde, — ne manquait jamais d'élre la compagne des entreprises de ce prince du âang royal.
En ce moment, le duc tremblait de tous ses membres, — Tétrange apparition du jardin, et les grondements de Torage qui s'approchait de plus en plus, avaient achevé d'ébranler son courage si chancelant déjà.
Il aurait donné beaucoup pour se retrouver en ce moment à Paris, joyeusement attablé avec les convives habituels de ses soupers du Palais-Royal et de Mousseaux.
S'il ne reculait pas absolument, et s'il ne disait point à Lupiano :
— Allons-nous-en d'ici ! — c'est qu'il était re^ tenu par la home d'avouer ainsi que la lâcheté l'emportait encore sur tous ses autres vices.
— Monseigneur... — murmura l'Italien d'un voix très-basse, — suivez-moi, l'escalier est au fond...
Et, comme le duc restait immobile, l'espion ajouta :
6BNEVIEVB GÂLLIOT. IIS
— Prenez ma main, je vais ?oas guider...
Le duc abandonna passivement sa main, et suivit en chancelant celui qui l*entralnail.
Mais, tout à coup, Lupiano s'arrêta et prêta Foreille.
A travers les bruits de la tempête qui commençait à se déchatner, on entendait d'une façon distincte le cri lugubre et lointain dun hibou.
L'espion abandonna la main de Philippe, et courut ji la porte du vestibule.
Le même cri de mauvais augure, retentit à deux reprises différentes.
— Ohl oh!— fit ritalien presque intérieurement. — Per Bacco 1 voici qui va mal I .
Puis, il revint au duc, et lui dit :
— Monseigneur, tout est manqué pour cette nuitl... sauvons-nous donc, et hâtons-nous, car nous n'avons pas une minute à perdre!..
— Qu'y a-t-il?.. — qu'y a-t-il donc?.. — demanda Philippe d'une voix entrecoupée, et que la terreur rendait indistincte.
^ Il y a qu'une incompréhensible fatalité déjoue
246 GÉNK^Ir^ ^siMiLior.
toutes mes prévi^dDsI.. -^ le siguail de mes ngents •rae prévient que monsieur de Laml)aile se présente à la petite porte du parc. .
— NousBommes perdusJ.. — s'éaia le duc
— Non, Monseigneur, car votre beau-^fnère a .trouvé cette porte lermée, ei nous aurons quitté le parc avant qu'il ait eu le temps de. tourner le mur d'enceinte, et de se faire ouvrir la grille... — Seulement, je vou« le répète, dépêchons-nous...
— Courons !.. — balbutia Philippe, — il me tuerait, vois-tu, Lupiano. • il me tueraiti
Le duc parlait de courir, mais ses Jambes, paralysées par rémotion et par la peur, refusaient de lui prêter leur secours.
L'espion le soutint de son mieux, et l'entraîna hors de la maison. -
Tandis que Philippe opérait cette retraite précipitée, ses dents claquaient, et de grosses gouttes de sueur ruisselaient sur son front.
Enfin, les deux hommes atteignirent la charmille épaisse qui longeait le mur d'enceinte.
— Monseigneur... — dit alors Lupiano, vous êtes «auTél,,
— Croîs-lu?.. — demanda le *>ôc.
— J'cQ réj)0ûds.
— Tu m'as répondu de bien des choses aujour-. d'hui, — murmura Philippe, — et aucune de ces choses ne s*est réalisée...
L*cspioQ allait répliquer.
Mais le bruit de la cloche de la grille, agitée violemment, lui coupa la parole.
— Vous entendez, Monseigneur, — dil-il au bout d'un instant, — voici que le prince de Lamballe est àTautre bout du parc, ainsi que je Tavais prévu,
— vous voyez donc bien que tous n'avez plus rien à craindre...
Le duc comprit la justesse de ce raisonnement, — ' il respira mieux, et il put continuer plus allègrement son chemin.
— Voici la porte, Monseigneur, — fitLupiano;
— cachez-vous derrière ce tronc d*arbre, — je vais sortir le premier pour m'assurer si la route est
libre...
Philippe ne demandait pas mieux que dé se cacher, rilalien lira les verrous et ouvrit la porte.
8i8 «IRBTlfc?! CALUOT.
La route était déserte.
II revint chercher le duc qui, au bout d'une demi heure, remontait dans sa berline, en remerciant Dîea (auquel il ne croyait pas], de l'avoir sauvé d'un si grand jpéril.
Le lévell.
Il y a des gens qai ne croient t>as aux pressentiments.
Selon nous, ces gens-là ont tort.
Pourquoi ne veulent-ils pas que Tâme, cette étincelle intelligente émanée du flambeau divin, puisse, à certains moments solennels, avertir le corps qui lui sert d*enveloppe, des dangers et des malheurs qui le menacent ou qui menacent ceux qui lui sont chers.
Pour notre part nous ajoutons foi aux pressentiments, et nous pourrions citer cent exemples de ces avertissements mystérieux qui n'étaient point trompeurs.
En voici un de plus.
S50 GBNEYIÈVB 6ALL10T.
Nous savons que le prince de Lamballe avait quitté Geneviève pour retourner à Paris, et de là k Versailles, où il devait assister au souper et au coucher du roi.
Il alla revêtir à Thàtel de Penthièvre un costume de cérémonie et il monta daçs un magnifique vis-àvis, attelé de quatre chevaux noirs comme du jais. — Le cocher reçut Tordre de toucher à Versailles.
Déjà le carrosse avarft ffancbi à peu près la moitié de la distance, quand le prince, fatigué par la double course qu'il avait faite dans la journée pour aller àClamartet en lîeveiiir % frsfnc .ënrrer) s'assoupit à demi dans un des angles. — Il ne dormait pas précisément; — on peut dire, plotAl, que son esprit 'fiottaii entre le sommeil et (a veille.
En ce mometitil eut ufn rêve, — une vision, — un avertissement d'en 'haut.
H lai sembla qu'il voyait Geneviève, pâle, — expirante, — étendue snr un lit et les mains liées à Tune des colonnes de ce lit.
Un être monstrueux, moitié homme et moitié démon, — une sorte de vanrpire aux regards fiinveset aux doigts sanglants, s'avançait vers la jeune femme qui poussait des cris inarticulés et <!<i(Airan($,
Tbcfl JST tin coup, elte ôpcrçoHe prtnee.
RSiiritftéie aiissîlAt par ^a pirésebce, cttetoorufa ters lui ses yeux suppliants, & défaut de ses mains afta^ cbées, et elfe s'écria :
— t)hl mon prince... tnon cher sfeîgtienr. . sau* vez-moi I. . sauvez-moi I...
Sous la pression de eet'ëlft*oiya%lle-caucfaem^, rtïon- •sieur de Lam'b^We s'éveFIla tout à cc^up, m=ate, *« îieu de l'appel suprême de 'Geneviève, îl tfefllendîl que 'le irol "rapide et cadencé de ises cheiv«ffx.
Un soupir de soulagement 's*écbappa de 9a poi^trine.
— J'ai rêvé, — se dit-il, — et, à Theure qu'il esi, ma Getî^viève va s^enéormir en pensant k moi...
Et le prince «'efforça de chasser les sombres images qui s'obstinaient à venir assiéger son esprit; mais, quoi qu'il pût faire pour les éloigner, ces images revenaientsans cesse, et à dhaque instant le cri de Geneviève agonisante Tetentfssaft à ses 'OreiWes.
— Oh! -mon Dieu!,.. — pensa-t-it enfin, — si c'était un pressentiment î... si, en effet, un danger menaçait ma Geneviève!...
A petne celte idée venalt*elle âese prësefiier à lui.
852 GBRBVlkvB 6ALL10T,
qn*!! oublia Versailles et le souper du roi et qu'il donna brusquement Tordre de tourner bride et de brûler le pavé jusqu'à Paris.
£n mettant pied à terre à ThAtel de Penthièvre une circonstance imprévue vint encore augmenter ses alarmes.
II rencontra dans la c^ur le valet de chambre de madame de Saint-Paer, lequel arrivait de Glamart et se réjouissait d'avoir trouvé son frère sain et sauf, tout en maudissant l'auteur de la cruelle mystification dont il venait d'être victime.
Évidemment cette mystification n'était point sans but.
Évidemment on n'avait éloigné de Clamart le domestique dévoué de Geneviève que parce qu'on voulait entreprendre quelque chose contre la jeune femme
Le prince se sentit devenir fou I — il ne prit pas même le temps de changer de costume et, chaussant des bottes à l'écuyère par dessus ses bas de soie, il enfonça les molettes de ses éperons dans le ventre de sa monture et il partit avec une vitesse aussi grande que s'il eût été emporté par le feu du ciel.
Au bout de moins d'une heure les deux cavaliers,
CBNBVlk VB 6ALLI0T . * 253
roisselauts de sacur, s*arrêlaieul devaal la petile porlc du parc.
M. de Lamballe mit pied à terre et voulut ouvrir.
La porte résista.
— C*est étrange ! — murmura le prince.
Une seconde tentative fut infructueuse comme la première. — Le prince se retourna vers Champagne et lui dit :
— Les verrous sont poussés en dedans I... que dis-tu de cela?...
Champagne ne répondit point. — Comme son mattre il pressentait un malheur.
— Â cheval I — poursuivit El. de Lamballe— à cheval et à la grille I...
Au moment où les deux hommes se remettaient en selle, le cri d'un hibou, répété à trois reprises différentes, retentit tout auprès d'eux.
— Oiseau sinistre!... — dit le prince à haute voix, — que viens-tu m'annoncer?...
Puis^il éperonna de nouveau son cheval et disparut dans les ténèbres.
Cinq minutes après, il agitait avec une violence convulsive la cloche de la grande porte d*entrée. —
234 « C89JBTlivjC QàiAASKS*
li se passa quelques iaslants avant qjie le^lacdinierr arraché à son premier sommeil, vînt recoons^tlre le» \isiteurs. — Il fallut plus Longtemps encore pour trouver les clefs et ouvrir la grille.
Monsieur de Lamballe interrogeait avec une impatience et une inquiétude convulsiv^s, mais le jardinier ne savait rien et croyait que tout élait cal^e et en bon ordre dans la maison.
Enfin le prince put entrer.
caurut aU' vestibule et poussa un cri d'effiroi en s'apercevant que la porte en était ouverte.
Champagne raccompagnait avec la lanterne qu*il avait prise au jardinier. — te prince saisit cette lanterne et monta à la chambre de Geneviève.
Nous savons déjà dans quel état il trouva la jeune femme.
— Geneviève! . . Geneviève! . . — murmura-t-il d'une voix suppliante, en se jetant k genoux auprès du lit et en saisissant la main de sa femme, — au nom du ciel, ma Geneviève, réveille-toi et r^ondsmoi!..
Mais Geneviève ne pouvait ni se réveiller ni ré* pondre.
— Si elle était morlel... — pensa le prince. — doni ubn Trisson glacial effleura Tépiderme.
Il chercha la place du cœur, et, après l'avoir interrogé pendant une seconde, il se répondit :
— Elle n'est pas morte et elle dorll... mais quel sqmmeill... quel somnieiL étrange!...
— Monseigneur, — demanda Champagne à travers ta porte enlrebaillpe, -^ n'avcz-voqs donc aucun ordre à. me donner?
— Cours, auprès de, Norine, — répondit M. de Lamballe,— éveille-la et. amène-la ici; --sa ms^tr- Lresse a besoin de ses soins ..
Champagne se hâta.
— Monseigneur, — reprit-il en redescendant, — il n'y a persoojic dans la chambre de Norine, et vpici un papier que j'ai trouvé à cj&lé de soa l\U et qui est adressé à Monseigneur...
M. de Lamballe prit ce papier et le parcourut ra- (^[dément.
La malheureuscî Norine y disait comment, séduite par un étranger qui promettait de Tépouser et de la rendre riche et grande dame, elle s'était donnée à ce misérable qui avait abusé de son empire sur elle pour la contraindre à un honteux espionnage. —
Î56 GBNBTtfcn GÀLLIOT.
E!le racontait la scène qui s était passée le matin même, et elle ajoutait que, sûre d*avoir empoisonné et non point endormi sa maltresse, et ne pouvant plus vivre après une action aussi iniSime, elle allait faire justice d'elle-même en se donnant la mort. — Elle terminait en demandant pardon de son double crime à Dieu et à M. de Lamballe.
La lettre de Norine fut tout une révélation pour le prince. — 11 vit clair dans la trame ourdie avec une habileté infernale et il comprit que, sans son • arrivée inattendue et providentielle, la chaste Geneviève allait être profanée par un misérable qui ne reculait devant rien pour assouvir ses désirs criminels.
Seulement, quel était ce misérable?... —Voilà ce que M. de Lamballe ne devinait point. — L'idée que le coupable pouvait être Philippe d*Orléans ne se présentait même pas à son esprit, et il se serait reproché comme une mauvaise action de supposer son beau -frère capable d'une scélératesse aussi lâche.
— Il n'est qu'un moyen — se dit le prince — de mettre désormais ma Geneviève à Tabri de pareilles tentatives, et ce moyen, c'est de la proclamer
onmtrirrt «uliot. t57
ma femme devant les hommes comme elle l'est déjà devant Dieul ..—Mon parti est pris!... —quoi qiï'H en doive arriver, je n'hésiterai pas, Je ne tarderai pas, je ne tarderai plus!...
M. de Lamballe passa le reste de la nuit au chevet de Geneviève» que lui-même avait déshabillée et couchée avec les soins tendres et touchants que prend une mère pour son enfant.
Le visage de la jeune femme était calme, mais un peu pâle; — sa respiration égale et la douce chaleur de son corps indiquaient qu*elle ne souffrait point.
Le prince la regardait avec une adoration profonde, et, de minute en minute, il s'affermissait da« vantage dans la résolution qu'il avait formée.
Déjà le soleil oionlait à l'horizon quand oomineocèrent à se dissiper les effets du narcotique.
Geneviève entr'ouvrit les yenx ; «*- elle se souleva 8or son coude et regarda aatour d'elle. — En voyant le prince assis à o&lé de son lit, elie fit on geste de surprise accompagné aussitôt d'an cri de joie.
— Toi !... toi icil... — murmura-telle, — estH^ possible?...
f^ Ohl — répôndtt le prince avec un sourire, -*
1258 GBKBTlkvB GÂLLIOT.^
il y a déjà loogicmps que je suis là... --^ J'ai veillé sur toi toute la nuit...
. — El pourquoi donc, Monseigneur, ne m'avezvous pas réveillée? — demanda Geneviève d'un ion de doux reproche.
— - Je le le dirai dans un instant, — répondit M. de Lamballe; — mais d'abord, je t'en prie, ma bien-aimée, raconte-moi ta soirée d'hier...
— Ma soirée d'hier?.. — répéta Geneviève avec étonnement.
— Oui.
— Mais, mon ami, je n'ai rien à te raconter.
— Ittfin, dis-moi, après mon départ que s'est-il passé?..
— J'ai pensé à toi , — j'ai remercié Dieu des bonnes paroles que tu m'avais dites, — je me suis promenée pendant un instant dans le parc, d'où la crainte de l'orage m'a bientôt chassée; — j'ai essayé de faire de la musique, mais la chaleur m'accablait, je me sentais la tête lourde et j'étais, je crois, un peu souflrante; — alors je suis montée ici, je me suis couchée, et je viens de me réveiller. — En vérité, voilà tout! — Maintenant, à ton tour...
^ Tandis que Geneviève parlait ainsi, le prince
avait réfléchi que, puisqu'elle ne se cloutait nullement du péril qu'elle venait de courir, il élait au moins inutile de l'alarmer, et de lui créer de continuelles insomnies en lui faisant connaître ce péril.
Cependant , comme son silence pouvait laisser soupçonner à Geneviève qu'il lui cachait quelque chose, il taurna la difficulté en disant :
— Hier au soir, mon enfant, au moment où je me mettais en roule pour Versailles, ton valet de chambre est venu m'annoncer à Paris qu'il était arrivé ici un malheur...
— - Un malheur I... — - s'écria Geneviève avec épouvante.
— Oui. — Norine est tombée dans la pièce d'eau, où elle a péri.
— Ohl mon Dieul.. — murmura madame de St- Paer, dont les yeux se mouillèrent de larmes. — Pauvre Norine!.. si jeune, si dévouée, si fidèle !.. — Oui. certes! c'est un malheur!., un grand malheur!..
M. de Lamballe poursuivit :
— Comme je craignais que cette nouvelle ne te fût annoncée à l'improviste, et ne te causât une émotion funeste, je suis accouru aussitôt, et je t'ai trouvée
efldermie 4'on « douk et si cafane sDimnetl, qtte je ii*fti potnl Yoahi le troubler, et que J'ai passé te refle de fai D lit à te regarder donmr...
— SkiB ami, — reprit Geneviève, —cette mort est horrlMe!.. — N n'y a^vait donc aucm moyen de sauver la pauvre enfaDi?..
— Aucun, -^ répondil le prince; -^^quand on s'est aperçtt de ec qui venait d*arri<ver, îl était déjà Irop tard.
^ Je prierai Dîeo pour elle ! . . -^ iialbulia la jeuM femme.
vu
M. de Lamballe passa à Ciamart ceHe joarnée et la suivante.
Le surleAdematfi, il retoerna h Paris, afn d'y poursuivre la réalisation du projet qui était désormais le but de sa vie.
Noos voulons parler de son ardent désir de déclarer, et de faire reconnaître son marîage avec Geneviève Galliot.
Nous savons déjà* — pour le lui avoir entendu dire à lui-même, — que sa position avait deux issues.
La première, était de solliciter Tiatervention de la marquise de Créquy auprès du duc de Peotbièvre,
263 GENETièvB 6ALL10T.
afin de faire envisager k ce dernier, la mésalliance de son fils sons le jour le moins défavorable, et afin qu'elle arrachât en quelque sorte, un consentement à sa tendresse paternelle.
La seconde, était de jeter au vent les cendres de sa haute position, et de s'expatrier avec Geneviève et son amour.
Une seule chose causait à M. de Lamballe une inexprimable contrariété et presque du chagrin. — C'était la nécessité d'une démarche auprès de son beau-frère.
Pourquoi cette nécessité? — demandera-t-on.
Les motifs en sont bien simples.
Philippe d'Orléans, quel qu'eût été d'ailleurs le mobile de cet acte de complaisance, avait prêté àM. de Lamballe sa chapelle et son aumônier, et avait servi lui-même de témoin au mariage secret.
Si cette union était divulguée, le duc pouvait se trouver en butte à Tirritalion de M. de Penlhièvre, à la colère des autres princes, et enfin à la défaveur de leurs majestés, devant lesquelles il ne paraissait jamais alors que sous le masque du sujet le plus exactement fidèle, et du courtisan le plus soumis et le plus obséquieu](.
De hautes conveDances interdisaient donc au prince de Laraballe d*agir avant d^avoir prévenu le duc d'Orléans, et d*avoir en quelque sorte sollicité son autorisation.
S'il refusait cette autorisation, le prince était par*
faitement décidé à s'en passer, mais la démarche n'en
était pas moins obligatoire.
En conséquence, M. de Lamballe, le jour même de
son retour à Paris, écrivit à Philippe pour lui de*
mander une entrevue.
Sa lettre était conçue dans les termes d'une poli^
tesse froide et cérémonieuse. — Le prince ne is'expli-
quait point sur les raisons qui lui faisaient désirer ce rendez-vous avec son beau-frère.
Le duc d'Orléans se reprit k trembler.
Il se figura d'abord que M. de Lamballe savait tout
et qu'il se préparait à tirer de sa conduite honteuse et déloyale une vengeance éclatante.
Mais il réfléchit bien vite que personne n'avait en
intérêt à le trahir, et que d'ailleurs le prince, franc
et emporté comme il Tétait, lui aurait proposé une
rencontre sanglante au lieu d'une entrevue pacifique s'il avait eu quelque raison de se croire insulté.
Mm rassuré, il se h^ta de répondre qu'il était
ealito^meot au ordres de 3oa bea«*Irère et qn^'ù i*echercherait avec empresseineni une occasum de laî être agréable.
Il ajoutait quMI attendait H. de Lamballe chez Itts, le lendemain, toate la joaraée.
Le lendemain, en effet, le prince arriva au Palais^ Royal en grand équipage.
U fat introduit 8ur*le-champ et le duc accoorat au devaftt de lui jusqu'à la porte du salon de réoef»tion avec les formes de la plus cordiale et de la plus bieaveiliante hospitalité.
M. de Lamballe resta g^acé en face de ces cbaleoreoses démonstrations de son beau-frère, qui eom^ mençait à perdre contenance en voyait ses avances ainsi accueillies.
Enfin le prince en arriva au sujet de sa visite.
— Monseigneur, — dit-il, — dans une occasion solennelle vous avez bien voulu me rendre un service important...
— J'ai été heureux de le faire autrefois, — interrompit le duc d'Orléans ; — je serais plus heureux d*être à même de le faire encore...
— Il s'agissait, — poursuivit M. de Lambatle, — il s'agissait do mon mariage avec une jeune
fiile qae J*aiBMM6 et qiie je fie cesserai janiM d*aioier plus que ma vie...
Le duc interrompit M. de Lambaiie poar la seooode fois.
— Voire femme, — s'écria-t-îl, — voire femme est un ange qae l*on doit adorer toujoarsl..
Le prince continua :
— L'union qui a été célébrée dans la chapelle de votre palais» sous votre patronage, el à laquelle vous avez bien voulu servir de témoin, était un mariage secrel. — Je désire aujourd'hui faire reconnaître ce mariage.
— Ohl —s'écria le duc d'Orléans, slupéfait de cette auverture imprévue, — y songez-vous?. . voosl . . un prince du sangi*.
— Toutes mes réflexions sont faites 1 — répondit M. de Lambaiie, — ma résolution est prise. — Elle est irrévocable! — D'ailleurs ce ne sont point des conseils que je suis venu vous demander...
— Que voulez-vous donc de moi?.. — murmura le duc.
— Je veux vous prévenir que je vais tout avouer à monsieur de Penthiévre, mon père, et je viens
266 SENBTlif B 6ALLI0T.
VOUS prier de ne me point savoir mauvais gré de cette démarche...
Philippe d'Orléans était atterré.
Jamais il ne se serait attendu à la nouvelle qu'il
venait d'apprendre.
Si M. de Lamballe accomplissait son projet, il al-
lait en résulter un éclat terrible, et cet éclat pouvait entraîner une disgrâce, peut-être un exil.
Comment parer le coup ?
Le démon de Tastucc et de l'hypocrisie lui suggéra le plus infernal expédient dont l'idée ait jamais pris germe dans le bourbier d*un cerveau corrompu.
Il sembla réfléchir pendant un instant, puis il répondit :
— Ecoutez, cher prince, je veux être franc avec vous. — Ce que vous me demandez est grave...
— Je le sais, — fit M. de Lamballe.
Philippe continua :
— La position que vous allez me faire vis-à-vis de monsieur de Penthièvre mon beau-père, et visk vis du roi lui-même, est à la fois triste et dangereuse!.. Que va-t-on penser de moi?.. — Calculera-ton que mon amitié pour vous m'a entraîné à prêter le$ maîQs à unç action que les plus iindulgents traj*'
CKfBYlàTB 6ALLI0T. 267
teront de condamnable folie, et ne cherchera- t-on point à ma canduHe d'autres mobiles peut-être moius honorables?..
— Je n'ignore rien de tout cela, — dit le prince; — mais je ne vous ai point promis de garder à propos de mon mariage un éternel secret.
— Ne conviendrez-vous pas vous-même, — répondit Philippe, — que cette promesse était sousentendue?.. — Qui donc aurait pu supposer qne monseigneur Louis.de Bourbon, prince de Lamballe et de Corentin, songerait un jour à faire reconnaître son mariage avec Geneviève Galliot?
— Où voulez -vous en venir? — demanda le prince.
— J'en veux venir à ceci : — à l'époque où je vous ai tendu une main que vous trouviez alors secourable, je vous croyais mon ami comme j'étais le vôtre, du Tond du cœur. — Depuis ce temps, sans aucun motif que je sache, vous m'avez brusquement retiré votre affection, à moi qui vous laissais la mienne tout entière. — Je ne m'en suis pas plaint, cher prince, mais j'en ai profondément souffert! — Aujourd'hui vous venez me demander de ne point m*opposer à une démarche qui peut me perdre!..
-^G^A en noiiTMa servict, plus graiod %M le pienier. ~ Ehl bîea, je consens à tonl et j*y eonsens de grand cœur, si, en échange du dangor qne je vais courir |»ottr tous, vous œe rendez «n bien qui esl à mes yeux le plus précieux de tous, je veux dire votre amitié...
£e due dX>rléans sMnlerrompH*
Tandis qu*il avait prononcé les panrtes qne nons venons de rapporter, le masque blafard de son visage exprrmaît Pémotion la plus vraie, ^ sa vwx tremblait, et Ton eût dit que des larmes atiaient se suspendre aux cils étiolés de ses yenx fauves^
M. de Lambaile, qui croyait difficilement au mensonge, comme toutes les natures loyales, se sentît toucbé.
Il se dit qu'il restait, k coup sûr, de généreux sentiments chez son beau-frère, et que peut-être la marquise de Créquy Tavait bien sévèrement jugé.
Sou visage exprima ce qui se, passait dans son âme.
Philippe triomphait.
Il ne s'agissait plus pour lui que de ne pas laisser son œuvre incomplète, aussi se hftta-t-il de poursuivre :
— Oui, cher pnnoe, |»crmeilez-moi de craire que tond «fuirez de votre esj^rft les mîodteis préventtoas qui m*y Doircissenl et qui ont été MscHées conlre moi par des eonemis bien «eh^roés et bien dangereaxl — PermeiteE-moi d'espérer que tous redeviendrez mon ami, et je vous dirai d*agîr librement ainsi que vous penserez devoir le faire. -—Je vous dirai de disposer ée moi, de mm nmn, de mon m* fluence, — je vous remettrai votre acte de mariage rédigé par le chapelain quî l'a célébré, a<ie qm' esC la seule preove que votre union est légitime et au bas duquel j'apposerai ma signature, qui, mieux q«e toutes les paroles du monde, témoignera contre moi et me signalera à In colère de votre père et de mon roi...
M. de Lamballe quitta son siège et s'avança vers Phth'ppe d'Orléans.
— Voici ma main, — lui dit-il, — vous savez que je ne la tends qu'à ceux à qui je rends mon cœur...
Philippe osa presser avec effusion celte noble main enlre ses deux mains déloyales.
— Cher prince, — dit-il, •-^ j'ai oonsenti à œ que vous attendiez de moi. -^ Mon tour est venv de vous demander quelque chose. ,..
270 OMBTsiTB «Alliot.
— Quoi donc? — fit M. de Lamballe.
^ Promcltez-moi d'abord de ne poioi accueillir ma prière par un refus...
— Je vous le promets, — répoodit le prince.
— Eh bien! pour célébrer joyeusement notre réconciliation, venez souper ce soir à Mousseaux.
— Souper à Mousseaux ? — répéta M. de Lamballe d un ton de répugnance manifeste.
— Âtll — dit Philippe, — j'ai votre promesse, et Tons ne pouvez point vous dédire t.. .
— Mais, au moins, ce souper ne sera pas une orgie?..
— Avez- vous donc besoin de me le recommanderî., — dit Philippe avec un sourire, — et croyezvous que je ne connaisse point vos mœurs de Gaton?..
— Ehl bien, soitl — puisque vous le voulez, j^accepte.
— Merci, cher prince! mille fois merci I — s* écria le duc d'Orléans; ce jour est un des plus beaux de ma vie, puisqu'il me rend la confiance et Testime d-un parent tel que vous !..
Les deux beauxrfrères se séparèrent.
A peine Philippe se troava«t-il seul que Texpres-
GENEVIÈVE CALLtOT. 271
sion de ses traits changea, et de bienveillante qu'elle était devint haineuse et sinistre. *
Il montra son poing fermé à la porte par laquelle venait de sortir le prince de Lamballe, et il murmura entre ses dents :
— Je le tiens !
un Miaper an Jardin «e Moasseanx.
Le soir vint et M. de Lamballe, qui ne voulait point se compromettre devant ses gens, se rendit au souper de Mousscaux dans un carrosse de louage, et accompagné seulement de son fidèle Champagne.
Tout le monde a entendu parler des bacchanales de Mousseaux, et, pour en tracer un tableau exact, il faudrait tout à la Fois la plume cynique de Juvénal et le pinceau déhonnête de TArétin.
On comprend que nous n'essayerons pas même d'en crayoùner une esquisse affaiblie.
D'ailleurs, cette nuit-Tà, Philippe d'Orléans semblait disposé à tenir la promesse qu'il avait faite au ' prince, et l'on ne voyait que des hommes pîi^mi ses
i7i GENEVlàvB 6ALL10T.
convives, an nombre desquels se trouvait son secrétaire Intime et confidentiel, M. de Laclos, le trop célèbre auteur des Liaisons dangereuses.
M. deLamballe, très au fait de la profonde immoralité de son beaa frère, avait redouté qu'il n'en fût autrement, et il ressentit une joie véritable en voyant que, cette fois du moins, le duc auraitù fait honneur à sa parole.
M. de Lamballe fut placé entre Philippe d'Orléans et iM. de Laclos. — Derrière lui se tenait bebout un valet de pied, presque mulâtre, dont la figure grimaçait un singulier sourire.
Ce valet était Tespion Lupiano, qui, mis au fait des projets de son maître, avait, pour le mieux servir, endossé la livrée.
Le souper commença.
Tous les convives étaient joyeux, — quelques-uns étaient spirituels, — ce fut bient6t un feu roulant de mots piquants et lestes, — de vives et folles reparties.
M. de Lamballe, fort réservé d'abord et mis en défiance par un entourage qu'il connaissait peu et qu'il n'estimait pas, finit bientôt par s'animer comme les autres et par prendre sa part de l'entrain général.
Le duc d'Orléans applaudissait à chacune de ses
GBRBVliTB GALLIOT. 275
saillies et, sous prétexte de le faire répondre à des toasts, Texcitait sans cesse à boire.
Le prince, chez qui la sobriété était tout à la fois un goût et une habitude, ne pouvait refuser de faire raison aux santés que portait son hôle, mais, à chaque rasade que lui versait le valet de pied placé derrière lui, il ajoutait lui-même de l'eau d'une carafe qui se trouvait à portée de sa main.
Philippe d'Orléans l'en raillait, mais le prince ne changeait rien à sa façon d'agir.
Et cependant le souper était loin encore de loucher à sa fin, que déjà une ivresse incompréhensible s'emparait de M. de Lamballe.
Ce n'était point une ivresse ordinaire, comme en recèlent les flacons du vieux chamberlin ou les bouteilles au casque goudronné du joyeux et pétillant vin d'Aï.
C'était plutôt une de ces hallucinations extatiques que les orientaux provoquent avec l'opium et le haschisb.
M. de Lamballe perdit à la fois la conscience de lui-même et celle de ses actes ; — il oublia qui il était et dans quel lieu il se trouvait.
S76 «nVBVlIvi «ALitOT
Il se sentit emporté en quelque sorte dans on inonde fantastique, et une ?ision vînt le visiter.
Pour rintelligence de ce qui va fiuivre, disons d^abord en quelques moi» queUe é(aA la disposition in^ térieure de la salle à manger de Moosseaox.
Tout à rentQur, dans les panneaux de la boiserie» se trouvaient enchâssés de grands tableaux de Goypel, représentant des scènes galantes empruntées à ia mythologie grecque et romaine.
Les amours fort peu chastes des déesses olyin« piennes s*y trouvaieut reproduits sous toutes les formes, et rien ne saurait donner une idée du décolleté (le ces peintures.
Précisément en Tace de M. de Lamballe, une Vénus d*une beauté et d*une ardeur singulières, enlaçait ses bras amoureux aux bras robustes du dieu Mars.
Les lumières vingt fois répétées des lustres du pT^r fond semblaient détacher de la toile les corps du couple palpitant.
M. de Lamballe regardait ce tableau et n*en pouvait détacher ses yeux.
Tout à coup, — disions-nous, — il eut une vision.
11 se crut transporté en plein Olympe ; — une musique douce et céleste, ^ molle et voluptaense, — ^
BBe musiqae dans laquelle oâ eût dit que se mêlaient des soupirs et que s'élouffaient des baisers, Tenveloppa lout entier dans ses flots harmonieux.
En même temps les figures des tendres et faibles déesses s* animèrent par degrés ei descendirent des cadres qui les retenaient captives.
La plus belle de toutes, — la Vénus, — vint à lui, et murmura à son oreille d'une voix brûlante et pas* siennée :
— Jeune prince, doAt les dieux eux-mêmes se«» raient jaloux, je t'aime, et si tu veux j'oublierai Mars pour toi...
Quatre jours après le souper de MouBseaux, on annonça le duc de Pentbièvre chez la marquise de Créquy.
Le duc était un vieillard de l'aspect le plus noble et de la plus vénérable apparence.
U y avait quelque chose de pairiarehal dans sa haute taille, que Tâge n'avait point courbée, et dans sa tête pâle et expressive cooroooée de beaux cheveux blancs.
ÎHS CB1IBV1BV$ GALUdT.
La fraochise, — la loyauté, — la générosité se peignaieiit dans ses traits.
Ce jour-là, il semblait profondé/nenl triste. •*- Ses yeux humides et la douloureuse amertume de son regard décelaient un chagrin cuisant.
— Mon Dieu ! — décria vivement la marquise, — qn'avez-vous, Monseigneur, et que vous est-il arrivé?...
— Mon amie, — répondit M. de Penthièvre, — un malheur... un grand malheur s'est appesanti sur moi...
— Un malheur !.. — répéta la marquise atterrée, — Un grand malheur !.. — lequel ?..
— Mon fils... murmura le vieillard.
Mais il ne put continuer. — L'émotion de son cœur montait à sa gorge et étouffait le son de ses paroles.
La marquise n'osait interroger et elle attendait avec une anxiété dévorante.
Enfin M. de Penthièvre reprit :
— Mon fils, mon pauvre fils a eu le malheur et la faiblesse de se réconcilier avec son beau-frère...
Madame de Créquy fit un geste de stupeur.
— 11 s'est laissé entraîner, — continua le duc, —
^ ^.. . y-..r^v-^^.:^— a^.z^.|:^^I ^^JT^ -^ ■ ^^ :.--
GENEVlàVB. CALLIOT. ^79
jusqu'à aller souper au jardin de Mousseaux.... Ou Ta enivré... on a fait venir des courlisanes... La marquise interrompit vivement le duc.
— C'est impossible!.. — s'écria-t-elle. —Oui, c'est impossible!., je suis sûre que c'est impossible !..
La marquise parlait avec <cette assurance parce qu'elle connaisn^t l'amour si profond du prince pour Geneviève, et parce qu'un tel amour lui semblait une égfde à l'épreuve de toute faiblesse.
Le duc secoua tristement la tête.
— Hélas ! mon amie, — murmura-t-il, — vous vous trompez !.. Rien n'est plus désolant, mais aussi rien n'est plus certain que ce que je viens de vous dire... — Le lendemain de ce souper infâme on a ramené mon malheureux tils a l'h6tel dans un état déplorable... Sa santé est perdue pour longtemps... peut-être pour toujours... Nos, premiers médecins, Bordeu, Bouvard, Lassussë-at Bitaume se soûl réunis en consultation, et leur inquiétude est grande. . — Le prince est plongé dans xys^ désespoir sombre et effrayant. — Les facteurs de la poste^* apportent à chaque instant pour lui des lettres et des billets au timbre de Sceaux ; — la lecture de ces lettres parait redoubler ses angoisses. — Ajoutez à cela que son
280 CSNITIBVI «iLueT.
r ''domestique de confiance es^t revena de HoQSseaux aussi malade que lui-même. — L'état de ce valet l'inquiète outre mesure et il envoie demander de ses nouvelles au moins dix fois par jour... — 11 y a dans tout ceci un mystère que je ne puis pénétrer, mais ce que je sais bien, c'est que quelque chose tue mon fils et me brise le cœur!..
Ce mystère dont s'effrayait le duc de Pentbièvre, madame de Créquy le connaissait.
Elle souffrait horriblement de ne pouvoir répondre k la confiance de son vieil ami, mais elie se sentait liée par la promesse qu'elle avait faite au prince de Lamballe de garder le secret.
Elle tremblait que ce secret ne finù par s'échapper ; — elle avait scrupule de le retenir avec un si boa père, et Tobsession qui résultait de ces sentiments contradictoires devint tellement visible, que M. de Penltèvre finit par lui dire avec un air de surprise et d'effroi :
— Csmme vous êtes contrainte avec votre meilleur ami!..
— C'est vrai... — répondit la marquise d'une voix étouffée,
— Vous me cachez quelque chose?...
eBMEVlèVE CALLIOT. 281
— Oui.
— Quelqu6 chose qui concerne mon 61s?
— C'est vrai, — répondit-elle pour la seconde fois et en sanglotant.
— Oh! mon amie... au nom du ciel!., au nom de mon fils lui-même!., parlez!., parlez!...
— - Eh I — s'écria madame de Créquy, — vous voyez bien que je ne dois pas, vous voyez que je ne peux pas parler! .. Ne me questionnez donc plus... ne m'en demandez pas davantage et dites à ce pauvre prince que j'irai le voir demain ..
— La porte de l'hôtel ne sera ouverte que pour vous et pour ma fille, — répondit M. de Pen* thiëvre.
Le leademain, la marqirise trouva le prince de Lamballe renfermé au fond de son appartement et aftéauti dans le plus amer, danf le plus ouïriel chagrin.
Sa figure était bouleversée et décomposée ; -^ en quelques jours il avait vieilli de dis ans. — On eût dit qu'il allait mourir.
Il se souleva sur son lit afin de prendre la main de madame de Créquy, et il U porta à sfs lèvres avec autant de respect que d'afiectîoA.
2H2 GBITEVlèVB GILLIOT.
— Chère maman, — murmura-t-il ensuite d*ane voix éteinte d'abord, mais qui se ranima par degrés, — chère maman, vous savez tout, n'est-ce pas?...
— Oui, mon pauvre enfant, — répondit la marquise, — et il Taut accepter ce qui vous arrive comme le châtiment cruel, mais mérité, d'une faute que je ne comprends guère.. .
— Une faute I — répéta M. de Lamballe avec étonnement.
— Hais... il me semble... — répondit la mar- (^uise en hésitaut.
— C'est juste! reprit vivement le prince, — vous ne pouvez savoir, en effet, que ce que les autres connaissent; mais attendez avant de me juger, car moi je vais tout vous^dirc...
M. de Lamballe raconta alors à la marquise les derniers événements de Clamart, ^ la résolution qu'il avait prise, — sa démarche auprès du duc d'Urléans, — le souper qui avait été la suite de leur raccommodement et la trahison dont^ il avait été la victime innocente. ~ Trahison inouïe, — infâme, — sans précédent et sans exemple dans les fastes du crime et de la débauche.
Quand il eut achevé, madame de Créquy Técoulail encore, — pétrifiée d^épouvante et d'horreur.
— Eh bien I — lui demanJa-l-il, qu'en diles- ..^ vous?. .
La marquisen e put que lever les mains au ciel en
s'écriant :
— Oh! ces d'Orléans I. . ces d'Orléans !... famille maudite!...
' Puis, au bout d'un moment, elle ajouta :
— El Geneviève?...
La lettre et «««jBvfttvf .
— Geneviève! .. — répéta le prince avec une déchirante amertume, — chère maman, vou6 mettez un fer rouge dans la plaie de mon cœur I... — Geneviève subit les tortures des alarmes et des tour*meets jaloux, et je ne puis ni la consoler, ni la ras* surer!... Et, si elle savaitl... si elle savait!...
— Mais, mon enfant, — dit madame de Créquy,
— en supposant que tout ce qui s*est passé arrivât à sa connaissance, vous pourries vous affranchir du blâme en faisant connaître Li véritable cause du malheur qui vous a frappé...
— Non, — répondit fermement M. de Lamballe,
— la personne H Ut famille de mon beau-frèr^ en
28<) GBNEViibTB GALLIOT.
seraient diffamés k jamais! — Je ne veux point déshonorer un prince français et les enfants de ma sœur... — Et cependant, savez-vous bien que ce roisérable a poussé son infernale astuce jusqu^à envelopper mon pauvre domestique Champagne dans la machination ourdie contre moi !. .
— Pourquoi donc unir tant de bassesse à tant d'infamie? — demanda madame de Gréquy.
— Afin d'interrompre forcément mes communications avec Clamart, répondit le prince.
La marqnise lit un geste d'horreur.
M. de Lamballe continua :
— r Eh bien ! — dit-elle, — cet homme, ce colosse de lâche fourberie, a envoyé la duchesse d'Orléans, ma sœur, me dire qu'il était ma/a(/e, dans l'intention de me faire croire qu'il avait été plus étourdi que méchant et plus imprudent que criminel...
» Il a même eu l'audace et l'impudeur de m'écrire k ce sujet une longue lettre que je n'ai pas voulu ouvrir et que je lui ai renvoyée, comme bien vous pensez, sans daigner y joindre un mot de reproche ou d'explication.
» Depuis le lendemain du souper de Mousseaux, il ne quitte pas le Palais-Royal, mais j'ai su, de source
CBNBTlàvB GÀLLIGT. Î87
cerlaîoe, que sa maladie prétendue ne l'empêchait point de donner dans son app^r^tement de joyeux soupers de quinze à vingt personnes , avec lesquelles il passe le reste des nuits autour d*une table de creps.
» La princesse de Conti disait à mon père que trois jours auparavant il avait gagné seize mille louis contre son fils, le comte de la Marche, ^ presque un enfant I..
» Ah ! chère maman, tout cela est bien honteux bien sale et bien déshonorant!...
— Mais Geneviève 1... Geneviève !... — repritde nouveau madame de Créquy, — qu'allezvous Taire à regard de Geneviève?
— Ëh I -- murmura le prince, — le sais *je moimême! ., -T Vois-je clair au milieu de tout ce qui m*arrive^ et n'y a-t-il pas de quoi devenir fou ou désespéré?...
— Calmez- vous, mon enfant!., je vous le demande au nom de Geneviève elle-même !..
— Tenez, — dit M. de Lamballe, en ouvrant une petite cassette placée auprès de son lit et en en tirant un papier qu'il présenta à madame de Créquy : — Lisez 1 Cest une lettre d'elle... — Je l'ai reçue il y a
$88 eBNBTtàTE 6ALLI0T.
deax heures... — C'est la qurnsifeme depeis dix
jours'..
La marquise prit la lettre que lui tendit le prioce,
et elle lut :
• Est ce possible, Louis?.. — Est-ce croyable?.. — Quoi, Ttius ue veaez pas .. — vous ne m'écrivez pas... — vous ne me répondez pas !.. — J'attends... -^ je me désespère... je me meurs... e rien! rien ! rien I toujours rien!..
» Est*ce que tu ne m*aimes plus, Louis?.. — est-ce que lu me trompes? --est-ce que tu m'abandonnes? — Que se passe-t il donc, et pourquoi me laisses-tu souffrir ainsi?..
» Mon Dieu, je ne l'ai rien fait pourtant!.. — je neraijamaisoffensé!.. jenaijamaiseQ unepensée qui no fût pour toi !.. — Je l'ai aimé, je faime, je t'aimerai toujours de toute mon âme, de toutes mes forces!..
» A l'heure qu'il est, je ne sais pas si tu es vivant ou si tu es mort ! . - Comprends tu, Louis, ce que doit être un pareil supplice ?..
» Âye donc pitié de moi, Louis, — mon ami, mon mari, aye pitié de ta pauvre Geneviève!.. — Viens!., il faut que je te voie!., —je veux le
» voir!.. ^ Je vais «mouiir si je ne te vms|)as!..
» Je ne sais pas ce que je t'écris... — je deviens » folle... je pleure... Mes larmes lacent les mots » que je trace... Ma tête ;est perdae. .. mon cœur est » brisé...
« Quand tu vas venir 4u ne me reconnaîtra plus, » tant y ai pleuré. .. UBt;}'ai soitiFert 1 . .
» Ce n'est pas là ce que tu m'avais promis, pour* I» taatl. . Tu m'avaistdtt que bientôt... —Tiens, je » ne veuiL pas rappeler ce que ta m'^avais dit, car en » y .pensant je me -tfouve eooore 4)lus loalheu* » reuse!. . — Ces promesses, mon Dieu, je ne te » les demandais point... je n'exilais rien... je n'att tendais rien... Tu «m'as montré Je ciel, et, en- » suite. . Louis, mon Louis, c'est bien cpuell...
» Il y:a des Temmes heureuses 1... «Iles aimentl.. » elles sont aimées I... — Leurs maris ne sont pas » princes! — Leurs maris i^e soiUpas forcés de ca- » cher leur amour comme si cet amour était une » honte!... — Ohl ont, il y a des femmes heu- » reosesl...
9 Que.nesfuis.je unçde ces femmes?... —Que > ne dQis-rje demander au tpavail mon pain de » chaquoiiour?... r*-i>Qae>n^s^tn, ftoi, un artisan,