‹ Geneviève: Histoire d'une servanteChapitre 1 sur 16 · UB«K · texte numérisé non relu

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Avant d'ouvrir par Thisloirede Geneviève cette série de récits et de dialogues à Tusage du peuple des villes et des campagnes, nous devons dire dans quel esprit ils ont été conçus, à quelle occasion ils ont été composés, et pourquoi nous dédions ce premier récit à nlademwelIèheineGardt», couturière et servante à Aix,aMî •h:t)vence. Le' voici.

J'étais allé passer une partielle»; r/^é- 1840 dans cette Smymc de la France qu'on appelle Marseille, ville digne par son activité commerciale de servir dVc/ig//<? principale à la navigation marchande et de rendez-vous aux caravanes de feu de TOccident, nos chemins de fer; ville digne, par son goût attique pour toutes les cultures de Tesprit, de s'honorer, comme la Smyrne d'Asie, des souvenirs de grands poëtes. J'étais logé hors de la ville, trop bruyante pour des malades» dans une de ces villas, autrefois to-

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tideSf sorties de terre dans toute la circonférence de son sol pour donner, avec le loisir du dimanche, la vue de ses voiles et les brises de sa mer à cette population avide de plaisirs naturels, et qui boit la poésie de son beau climat par tous les sens.

Le jardin de la petite villa que j'habitais ouvrait par une petite porte sur la grève sablonneuse de la mer, à l'extrémité d^une longue avenuç de platanes, derrière la monta-, gne de Notre-Dame de la Garde, et tout près de la petite rivière voilée de lentisques qui sert de ceinture au beau parc et à la villa toscane ou génoise delà famille Borelli. On entendait de nos fenêtres les moindres mouvements de la vague'sur les bords de son lit et sur son oreiller de sable, et, quand on ouvrait la porte du jardin, on voyait les franges d'écume s'avancerpresque jusqu'au mur, et se retirer alternativement comme pour tenter et pour tromper dans un jeu éternel la main qui aurait voulu se tremper oL^t(ïrîde't/e ^afisais^d^j hopures et des heures assis sur tiiie^è^ pierré/*5Ôusjîiî-*éguier, à côté de cette porte, à cont^iti^erS^^fOîlieïiière et ce mouvement qu'on appelle la^ll«^»1Jfe4«îïîpi Wteoips, une voile de pêcheur, ou b fumVïSa|aikieCCÔffiriïi6 un panache sur la cheminée d'un batearu^*v«rpêu/,:#iisÈit55ur la corde de l'arc que formait le golfe, et interrompait la monotonie de l'horizon.

Les jours ouvriers, cette grève était à peu près déserte; mais, les dimanches, elle s'animait de groupes de marins, de portefaix riches et oisifs et de familles de négociants de

la ville, qui venaient se baigner ou s'asseoir entre Tombre du rivage et le flot. Un murmure d'hommes, de femmes el d'enfants, heureux du soleil et du repos, se mêlait aux babillages des vagues légères et minces comme des lames d'acier poli sur le sable De nombreux petits bateaux doublaient à la voile ou à la rame la pointe du cap de Notre- Dame de la Garde, ombragée de pins maritimes. Ils traversaient le golfe en rasant la terre, pour aller aborder sur la côte opposée. On entendait les palpitations de la voile, la cadence des huit rames, les conversations, les cbants, les rires des belles bouquetières ou des marchandes d'oranges de Marseille, filles de Phocée, amoureuses des golfes et qui aiment à jouer avec les écumes de leur élément natal.

A l'exception de la famille patriarcale des Rostand, ces grands armateurs qui unissent Smyrne, Athènes, la Syrie, rÉgypte à la France par leurs entreprises, et à qui j'avais dû tous les agréments de mon premier voj^age en Orient; à Texception de M. Miége, agent général de toute notre diplomatie maritime surla Méditerranée ; à l'exception de Joseph Autran, ce poète oriental qui ne veut pas quitter son horizon parce qu'il préfère son soleil à la gloire, je connaissais peu de monde à Marseille. Je ne cherchais pas à connaître, je cherchais l'isolement pour le loisir et le loisir pour l'étude ; j'écrivais l'histoire d'une révolution sans me douter qu'une autre révolution regardait déjà par dessus mon épaule pour m'àrracher lespagesà peine t"-

minées, et pour me mettre un autre drame de la France, non sous la plume, mais dans la main.

Mais Marseille est hospitalière comme sa mer, son port et son climat. Les belles natures ouvrent les cœurs. Là oïl sourit le ciel, l'homme est tenté de sourire aussi. A peine élais-je installé dans ce faubourg, que les hommes lettrés, les hommes politiques, les négociants à grandesyues, les jeunes gens qui avaient un écho de mes anciennes poésies dans Toreille, les ouvriers mêmes, dont un grand nombre lit, écrit, étudie, chante, versifie et travaille à la fois des mains, affluèrent dans ma retraite, mais avec cette ré> serve délicate qui est la pudeur et la grâce de Thospitalité. J'avais les plaisirs sans les gênes de cet empressement et de cet accueil; mes matinées à Tétude, mes journées à la solitude et à la mer, mes soirées à un petit nombre d*amis inconnus, venus de la ville pour s'entretenir de voyages, de littérature ou de commerce.

Ces questions de commerce, Marseille ne les rétrécit pas en questions de petit trafic, de mesquine épargne et de parcimonie de capital ; Marseille les voit en grand comme une dilatation et une expansion du travafl français et des matières premières de ce travail importées et exportées de l'Europe à l'Asie. Le commerce, pour les Marseillais, est une diplomatie lucrative, locale et nationale à la fois. Il y a du patriotisme dans leurs entreprises, de l'honneur

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sur leurs pavillons, de la politique dans leurs cargaisons. Leur commerce est une bataille éternelle qu'ils livrent à leurs risques et périls sur les flots, pour disputer l'Afrique et TAsie aux rivaux de la France, et étendre la patrie et le nom français sur les continents opposés de la Méditerranée.

Unô rencontre inattendue donnait en ce moment une fermentation morale de plus à ces entretiens sur le commerce à Marseille. Un grand économiste, dont le nom venait de surgir nouvellement en France, et qui promettait ce qu'il tient aujourd'hui, bon sens, courage et conscience, M. Frédéric Bastiat, était à Marseille. Il y avait été appelé pour y traiter, dans des réunions publiques, la question du libre échange, cette révolution du commerce, cette insurrection pacifique de l'intérêt général contre les monopoles partiels, cette liberté des dix doigts de la main contre l'arbitraire du travail. M. Bastiat, que je connaissais de nom et d'œuvre, vint me voir. 11 m'engagea â assister à ces réunions. Je connaissais ces questions. Je partageais en grande partie ses opinions sur le libre échange ; je ne différais que sur l'application plus ou moins rapide et plus ou moins révolutionnaire de ses théories. Je les voulais lentes, graduées et trapiformatrices, pour donner au travail protégé lui-même le temps de se transformer sans périr. J'assistai à de magnifiques séances où M. Bastiat, M. Reybaud, les députés, les académiciens, les grands négociants de Marseille, luttèrent de bon sens et d'éloquence. Je fus amené à y prendre la parole. On me traita

en hôte du pays; Marseille me nationalisa par son accueil. Cette belle ville devint une patrie de reconnaissance pour moi, comme elle était déjà une patrie de mes yeux. Ces séances accomplies, je repris ma solitude et mon travail dans mon faubourg.

Un dimanche, au retour d'une longue course en mer avec madame de Lamartine, on nous dit qu'une femme, d'un extérieur modeste et embarrassé, était arrivée par la diligence d'Aix à Marseille, et qu'elle nous attendait depuis quatre ou cinq heures dans une petite serre d'orangers qui faisait suite au salon de la villa sur le jardin. Je laissai madame de Lamartine entrer dans la maison, et j'entrai dans l'orangerie pour recevoir cette pauvre étrangère. Je ne connaissais personne à Aix, et j'ignorais complètement le motif qui- pouvait avoir amené cette voyageuse d*une patience si obstinée à nous attendre toute une demi-journée.

En entrant sous l'orangerie, je vis une femme, jeune encore, d'environ trente-six ou quarante ans. Elle était vêtue en journalière de peu d'aisance ou de pende luxe : une robe d'indienne rayée, déteinte et fanée ; un fichu de coton blanc sur le cou ; ses cheveux noirs proprement lissés, mais un peu poudrés, comme ses souliers, de la poussière de la route en élé. Ses traits étaient beaux, gracieux, de cette molle et suave configuration asiatique qui exclut toute tension des muscles du visage, qui n'exprime que candeur et qui n'inspire qu'attrait; de grands yeux d'un bleu noirâtre, une bouche un peu affaissée aux coins par

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la langueur; un front pur de tout pli comme celui d'un enfant; les joues pleines vers le menton et se joignant par des ondulations toutes féminines à un cou large et un peu renflé au milieu comme le cou des statues grecques; un regard de clair de lune réfléchi dans une vague plutcH que du soleil de son pays ; une expression de timidité mêlée de confiance dans Tindulgence d'autrui, émanant deFabandon de sa propre nature: en tout, Timage de la bonté, qui la porte dans son attitude comme dans son c^ur, et qui espère la trouver dans les autres: On voyait que cette femme, encore agréable, avait dû être très-attrayante dans sa jeunesse. Elle avait encore, ce que le peuple, qui définit tout sans phrase, appelle le grain de beauté, ce prestige, ce rayon, cette étoile, cet aimant, ce je ne sais quoi qui fait qu'on attire, qu*on charme et qu'on retient. Son embarras et sa rougeur devant moi me donnèrent le temps de la bien regarder et de me sentir moimôme à Taise, en paix et en bien-être avec cette inconnue. Je la priai de s'asseoir sur une des caisses d'oranger recouvertes d'une natte d'Egypte, et, pour l'y encourager, je m'assis moi-môme sur une caisse en face. Elle rougissait de plus en plus, elle balbutiait, elle passait sa belle main potelée et un peu massive sur ses yeux. Elle ne savait évidemment quelle attitude prendre ni par où coininencer. Je la rassurai, et je l'aidai par quelques questions pour lui ouvrir la voie de l'entretien qu'elle paraissait à la fois désirer et craindre.

I\ — Madame... lui dis-je.-— Elle rougit davantageencore.

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— Je ne suis pas mariée, monsieur, me dit-elle, je suis fille.

— Eh bien, mademoiselle, voulez-vous me dire pour- (|iU>i vous êtes venue de si loin, et pourquoi vous avez attendu si longtemps notre retour pour m'entreteuir? Est-ce que je puis vous être utile à quelque chose? Est-ce que vous avez une lettre à me remettre de la part de quelqu'un de votre pays ?

— Oh! mon Dieu, non, monsieur, je n'ai rien à vous demander, et je me serais bien gardée de me procurer une lettre des messieurs de mon pays pour vous, ou de laisser connaître seulement que je venais à Marseille pour vous voir. On m'aurait prise pour une vaniteuse qui voulait se rendre plus grande qu elle n'est en allant s'approcher des hommes qui font du bruit. Oh! ce n'est pas cela.

— Eh bien, alors, que venez-vous me dire?

— Mais rien, monsieur !

— Comment, rien? Mais rien, cela ne vaut pas la peino de perdre deux jours pour venir d'Aix à Marseille, de m'attendre ici jusqu'au coucher du soleil, et de retourner domain d'où vous venez?

— C'est pourtant vrai, monsieur; vous devez me trouver bien simple. Eh bien, je n'ai rien à vous dire, et je ne voudrais pas pour un trésor que l'on sftt à .\ix que je suis venue ici !

-.- Mais enfin, quelque chose vous a poussée à venir; A ous n'êtes pas comme ces vagues que vous voyez qui vont et viennent sans savoir pourquoi. Vous avez une pensée; vous paraissez spirituelle et vive; voyons, cherchez bien, quelle a été votre idée en prenant une place dans la diligence d'Aix et en vous faisant conduire à ma porte ici?

— Eh bien , monsieur, dit-elle en passant ses deux inains sur ses joues comme pour en faire disparaître la rougeur et Tembarras, et en rejetant ses belles boucles de cheveux noirs humides de sueur derrière son cou, c'est vrai, j'avais une idée ; une idée qui ne rae laissait pasdorinir depuis huit jours. Je me suis dit : « Beine! il f§ut te « contenter ! tu ne diras ri^n'à personne, tu fermeras ta « boutique le samedi soir de bonne heure, tu prendras la <( diligence de nuit, tu passeras le dimanche à Marseille, « tu iras voir-ce monsieur, tu repartiras pour Aix le di- « manche soir, tu seras le lundi matin à ton ouvrage, et « tout sera fini ; tu le seras contentée une fois dans ta vie, « sans que tes voisins ou voisines se doutent seulement « que tu es sortie de la rue ou du cours. »

— Mais pourquoi leniez-vous tant à me voir, et comment saviez-vous seulement que j'étais ici ?

— Oh ! monsieur, répondit-elle, voilà : il y a un monsieur à Aix qui est bien bon pour moi, parce que je suis couturière de ses filles et que j'ai été autrefois servante à la campagne dans la maison de sa mère. La famille a toujours conservé de l'amitié et des égards pour moi, parce qu'en Provence les nobles et le pauvre peuple, ça ne se méprise pas, au contraire; les uns en haut, les autres eii bas, mais tous de bon cœur sur le môme pavé. Donc, ce monsieur et ses demoiselles, qui savent mon inclination pour la lecture et que je n'ai pas les moyens de me procurer des livres et les papiers, me prêtent quelquefois la gazette quand il y a quelque chose qu'ils pensent pouv^

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m'intéresser, comme des gravures de mode^, des mcxlèles de chapeaux de femme, des romans bien intéressants ou des vers comme ceux de Reboul, le boulanger de Ntmes, ou de Jasmin, le coiffeur d'Agen, ou des vôtres, monsieur, car ils savent que c'est tout mon plaisir de lire des vers, surtout des vers qui chantent bien dans Toreille ou qui pleurent bien dans les yeux !

— Ah ! j'y suis, dis-je en souriant ; vous êtes poète comme vos brises qui chantent dansvos oliviers, ou comme vos l'osées qui pleurent dans vos figues !

— Non, monsieur, je suis couturière, une pauvre couturière de la rue***, à Aix, et môme, je ne rougis pas de vous le dire, je ne me fais pas plus dame que ma mère ne m'a faite; j'ai commencé par être domestique, et j'ai été dix-huit ans servante et bonne d'enfants chez M. de"*. Ah! les braves gens! Demandez-leur. Ils me regardent toujours comme étant de la famille, et moi de môme. Ce n*est que ma santé qui m'a obligée d'en sortir et de prendre l'état de couturière en gros, seule dans ma chambre avec mon chardonneret. Mais ce n'est pas de cela qu*ii s'agit. Vous medemandiez pourquoi j'étais venue, et comment j'étais venue, et comment j'avais su que vous étiez ici. Voilà, monsieur.

— Il y a huit jours que je lus, dans le journal de Marseille, dci vers superbes de M. Joseph Autran adressés à M. de Lamartine. Ces vers m'inspirèrent le désir passionné de voir la personne qui avait inspiré de si belles choses au poète de notre province. Je demandai s'il était bien vrai

que vous fussiez en ce moment à Marseille ; on me dit que vous y étiez en effet. Je n'eus plus de cesse ni de repos que je n*eusse accompli mon désir. Je suis venue sans penser seulement que je n'avais ni une robe neuve, ni une coiffure décente, ni rien du costume qu'il m'aurait fallu pour Aie présenter chez des personnes d'une condition au-dessus de la mienne; et, maintenant que me voilà, je ne sais plus que dire, et je reste là devant vous comme une aventurière qui vient pour duper d'honnêtes gens. Je ne suis pas cela cependant, monsieur, soyez-en bien sûr, et la preuve, c'est qu'à présent que je vous ai vu et que vous m'avez reçue avec tant de politesse et de prévenance, je m'en vais contente sans rien vouloir de plus de vous que votre réception. -

— Oh ! soyez bien tranquille, mademoiselle, lui dis-je, je ne vous ai pas prise une seule minute pour ce que vous n'êtes pas; votre physionomie est la meilleure des recommandations. Les oreilles se laissent duper quelquefois, c'est vrai, mais les yeux ne trompent jamais; votre visage est trop transparent de candeur et de bonté pour servir de masque à une intrigante. La nature ne fait pas de si gros mensonges sur les traits. Je me sens aussi confiant avec vous que si je vous connaissais depuis votre berceau. Mais je ne permettrai pas que vous vous en alliez a^nsi sans avoir causé un peu plus amicalement avec vous, et même sans vous avoir donné un petit moment d'hospitalité à notre table de campagne. Ma femme, qui s'habille pour dîner, sera aussi enchantée que moi de vous accueillir. Restez la soirée avec nous, et, en attendant l'heure du dîner, racontez-moi un peu comment est né en vous ce goût pour la lecture, ce sentiment pour la poé»

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cette passion de coimattre les hommes dont vous avez eutrelu les ouvrages.

— Je le veux bien, monsieur, dit «elle ; mais ça ne sera pas long. Ma vie se compose de deux mots : travailler et sentir.

— Je m'appelle Reine Garde; je suis née dans un village des environs d'Aix, en Provence. Je suis entrée toute jeune en condition chez madame de *^\ qui avait des jeunes demoiselle^. J'ai été bonne d*enfants dans le château ; j'ai grandi avec les jeunes personnes et je les ai vues grandir. Elles me traitaient plutôt comme leur sœur que comme leur servante; le père et la mère me traitaient presque aussi, à cause d'elles, comme un de leurs enfants. Je n'ai jamais voulu me marier pour ne pas quitter la famille. Pendant que les demoiselles faisaient leur éducation, en allant et venant dans la salle j'attrapais un bout de leurs leçons. Je lisais dans leurs livres; enfin j'étais comme la muraille qui entend tout et qui ne dit rien. Cela lit que j'appris de moi-même à lire, à écrire, à compter, à coudre, à broder, à blanchir, à couper des robes, enfin tout ce qu'une fille apprend dans un cher apprentissage. Je leur taillais moi-même leurs habits; je les coiffais, à Aix, pour les soirées ou pour les bals ; elles ne trouvaient rien de bien fait que ce que j'avais fait, et, en récompense, quand elles sortaient bien belles et bien parées pour le bal, et que j'étais obligée de les attendre souvent jusqu'à des deux ou trois heures du matin dans leurs chambres pour les déshabiller à leur retour, elles me disaient :

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« Reine, tiens, voilà un de nos livres qui f amusera pen- 4c dant que nous danserons. » Je le prenais, je m'asseyais loute seule au coin de leur feu et je lisais le livre toute la nuit, et puis, quand j'avais fini, je le relisais encore jusqu'à ce que je l'eusse bien compris ; et, quand je n'avais pas bien compris tout, à cause de ma simplicité et de mon i^tat, je leur demandais de m'expliquer la cbose, et elles se faisaient un plaisir de me satisfaire. C'est comme cela, monsieur, que j'ai lu l'histoire de la pauvre Laurence dans votre poëme de Jocelyn. M'a-t-il fait pleurer, une nuit que ces demoiselles l'avaient laissé tout ouvert sur leur table ! Ah ! je disais en moi-même : Je voudrais bien coniAttrMelui qui l'a écrit ! Vous savez, monsieur, comme dit la complainte :

Qui est-ce qui a fait «elle chanson ?

Un marin sous sa toile Pendant qu'il carguait la voile En revoyant sa maison. Etc., etc.

— Oui, lui dis-je, je connais cette complainte du matelot qui signe en action sa poésie, et qui met son nom dans son dernier vers, comme Phidias l'écrivait sous la plante du pied de sa statue, ou comme Van Dyck l'écrit au pinceau sur le collier du chien de tous ses tableaux, afin que le nom de l'artiste vive autant que Tœuvre, n'est-ce pas? Mais continuez; comment êtes- vous sortie de cette bonne maison, el que faites-vous maintenant?

Elle reprit :

-— Quand les demoiselles se marièrent et que leur mère

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vînt à mourir, il fallut bien me déplacer faute de place. Je ne Vbuluspas rentrer en condition; j'avais été trop heureuse dans celle-là» toutes les autres m'auraient paru dures : mon cœur n'y était plus. Le monsieur me fit une petite pension de cinquante écus en mémoire de sa femme; les jeunes dames me dirent : « Sois tranquille, nous ne « te laisserons pas mendier ton pain. » J'avais du courage, j'étais connue et je puis bien dire estimée dans toutes les bonnes Bfiaisons d'Aix; je louai une chambre avec une petite boutique au-dessous dans une petite rue écartée où les loyers ne sont pas chers, et je me fis couturière. Je gagne ma vie avec mon aiguille; on m'aime bien dans l'endroit ; on me donne autant d'ouvrage que j'en j^ux %\ve; je n'ai pas d'ambition ; je vis petitement ; je ne demande que ma nourriture et à épargner quelque petite chose pour le temps où mes yeux s'affaibliront et où je ne pourrai plus coudre aussi vite. J'ai mon oiseau qui me tient compagnie, ou pfutôt, reprit-elle, je l'avais, car il est mort ; mais on m'en a donné un autre que j'aimerai peutôtre aussi, pas tant que l'autre pourtant. Le dimanche et les jours de fête, je lis ; enfin, monsieur, le temps ne me dure pas. Et puis^on est très-bon pour moi à Aix. Croiriezvous que des messieurs comme vous, des messieurs du quartier d'en haut, des hommes instruits, des personnes de l'Académie même, qui savent que j'aime la lecture et que j'ai même écrit dans l'occasion quelques bêtises, quelques vers pour des fêtes, pour celle-ci pu celui-là, croiriozvous qu'ils ne rougissent pas de s'arrêter quelquefois en passant devant ma porte, d'entrer dans ma boutique, de m'apporter tantôt un livre qu'ils me prêtent, tantôt nu journal, et de causer familièrement avec moi comme si

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j'étais quelqu'un ? Ah ! c'est un bon pays pour le monde que noire pays (FAix ! Je ne crois pas qu'il y en ait deux comme celui-là.

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— Ah ! vous écrivez des vers, mademoiselle Reine, lui dis je en souriant ; je m'en serais douté rien qu'à vos beaux yeux rêveurs. 11 n*y a jamais de ciel sans nuages; les rêves et les vers sont les nuages colorés de ces beaux yeux. Eh bien, voyons; je n'en écris plus, Inoi, mais je les aime toujours, -les vers, c'est le bon temps de la pensée ; on aime toujours à y revenir. Vous souviendriez-vous par hîisard de quelques-uns de ceux que vous avez composés, et seriez-vous assez complaisante pour me les réciter en attendant le dîner? Voyez, la place est belle pour c^la : le soleil qui se couche, la mer qui résonne dans l'oreille en roulant et en remportant à chaque vague ses coquillages, bruissant comme une jeune fille qui chaule en s'accompagnant de ses castagnettes ; ces orangers qui laissent tomber sous la brise leurs gouttes de fleurs blanches sur vos cheveux noirs et un étranger qui fut autrefois poëte, seul avec vous et assis devant vous pour vous écouter, et qui aime d'avance votre voix ; cela ne vaut- il pas tout un auditoire d'académie à Aix ou à Marseille, ou même à Paris?

— Je n'oserai jamais, dit Reine en levant le globe de ses yeux vers les feuilles sombres de l'oranger, comme si elle eût cherché son oiseau dans les branches. Ahl non, jamais je n'oserai ! Mais tenez, monsieur, j'en ai là quelques-uns que j'ai écrits dans différents temps à mon loisir pour les montrera M. Autran, s'il m'en demande. J'aime

mieux que vous&l es lisiez vous-même que si je les disais de V i ve voix; cela me fera moins honte : le papier ne rougi t pas . Et elle tira de sa poche trois ou quatre petites pièces de vers alignés sur du gros papier et froissés par son étui,son dé et ses ciseaux dans le voyage. Pendant que je les lisais tout bas, elle s'essuyait le front avec son tablier et détournait la tête en regardant le fond de Vorangerie. de crainte de lire quelque impression défavorable sur ma ligure.

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