XV
J'étais étonné et touché de ce que je lisais. C'était naïf, c'était gracieux, c'était senti, c'était la palpitation tran quille du cœur devenue harmonie dans l'oreille; cela ressemblait à son visage modeste, pieux, tendre et doux; vraie poésie de femme, dont l'âme cherche à tâtons, sur les cordes les plus suaves d'un instrument qu'elle ignore, l'cx* pression de ses sentiments. Cela n^'était ni déchirant ni métallique comme les vers de Reboul ; ni épique et étincelant tour à tour de «paillettes et de larmes comme Jas<. min; ni mignardé comme les strophes de quelques jeunes lîUes, prodiges gâtés en germe par l'imitation, ce Méphistophélès du génie naissant et avorté. C'était elle, c'était l'air monotone et plaintif qu'une pauvre ouvrière se chante à demi-voix à elle-même en travaillant des doigts auprès de sa fenêtre pour s'encourager à l'aiguille et au fil. 11 y avait des notes qui pinçaient le cœur et d'autres qui ne disaient que des airs vagues et inarticulés. L'haleine s'arrêtait à la moitié de l'aspiration, mais l'aspiration était forte, juste et pénétrante jusque dans l'âme et jusqu'au
ciel. On était plus ému encore qu'étonné. C'était la poésie à Tétat de premier instinct, la poésie populaire telle qu'elle est partout où eUe commence dans le peuple, même quand on ne lui prête pas encore la voix de Fart. Une monotonie triste, une romance à trois notes, sept ou huit images pour exprimer lïnfini.
Je remis les papiei*» à Reine, en lui disant la simple vérité pour toute flatterie; c'est-à-dîre qu'il y avait des choses charmantes dans ses vers, et qu'elle avait reçu véritablement de Dieu deux dons excellents : le don de sentit juste et d'exprimer gracieusement, et puis le don des dons, le don des larmes dans la voix , mais que j'étais bien loin de lui conseiller d'imprimer encore un recueil de ses poésies, qui n'étaient, comme certaines eaux, bonnes à boire qu'à la source.
— Ah! monsieur, s'écria-t-elle, que me dites-vous là? je n'y ai jamais pensé. Moi faire des livres! Mon bon auge lui-môrae se moquerait de moi. Je n'ai écrit cela que le dimanche pour me désennuyer, au lieu d'aller à la promenade. Ces messieurs d*Âix ne le savent seulement pas. (juand on vit toute seule comme niai dans sa chambre, on u quelquefois besoin de se parler tout haut pour se convaincre qu'on vit.Ëh bien, monsieur, ces vers, c'est mon parler tout haut à moi seule. Lorsque je suis trop triste, je me reconsole un moment ainsi.
— Vous êtes donc quelquefois triste? lui demandai -je avec un véritable intérêt.
— Pas souvent, monsieur, grâce à Dieu, je suis de bonne humeur; mais enfin tout le monde a ses peines, surtout quand on n'a ni parents, ni famille, ni mari, ni enfants, ni nièce autour de soi, et qu*on remonte le soir toute seule dans sa chambre pour se réveiller toute seule le matin, el n'entendre que les pattes de son oiseau sur les J^âtons do sa cage I
Encore s'ils ne mouraient pas, monsieur, s'ils étaient comme les perruches ou les perroquets qu'on voit sur !o quai du port à Marseille, et qui vivent, â ce qu'on dit, cent et un ans, on serait sûr de ne pas manquer de compagnie jusqu'à la fin de ses jours ! Mais vous vous y attachez, et puis cela meurt; un beau matin vous vous réveillez et vous n'entendez plus chanter votre ami près de la fenêtre; vous l'appelez des lèvres, il ne répond pas ; vous sortez du lit, vous courez pieds nus vers la cage, et qu'est ce que vous voyez? Une pauvre petite bête, la tête couchée sur la planche, le bec ouvert, les yeux fermés, les pattes roides et les airles étendues dans sa pauvre prison! Adieu! tout est fini! Plus de joie, plus de chanson, plus d'amitié dans la chambre ; plus personne qui vous fête quand vous rentrez ! Ah ! c'est bien triste, monsieur, croyez-moi !
Et elle refoula deux larmes qui se formaient sous sa paupière.
— Vous pensez à votre chardonneret, mademoiselle Reine? lui dis-jc.
— Hélas! oui, monsieur, dit-elle avec honte, j'y pense toujours depuis que je Tai perdu comme cela. Quand on n'a pas beaucoup d'amis, voyez-vous, on tient au peu que le bon Dieu nous en laisse ! celui-là m^aimait tant ! Nous nous parlions tant, nous nous fêtions tant tous les deux ! Ah ! on dit que les bêtes n'ont pas d'âme! Je ne veux pas offenser le bon Dieu ; mais, si mon pauvre oiseau n'avait pas d'âme, avec quoi donc qu'il m'aurait tant aimée? avec les plumes ou avec les pattes peut-être? Bah ! bah! laissons dire les savants; j'espère bien qu'il y aura des arbres et des oiitcaux en paradis, et je ne crois pas faire mal pour cela encore. Est-ce que le bon Dieu est un trompeur? Est- «•e qu'il nous ferait aimer ce qui ne serait que mort et illusion?
— Est-ce que vous n'avez rien écrit. Reine, sur ce chagrin qui paraît tant vous serrer le cœur ?
— Si, monsieur ; pas plus tard que dimanche dernier, en regardant sa cage vide et le mouron séché qui y pendait encore, et en me sentant pleurer, je me suis mise à lui écrire des vers, à mon pauvre chardonneret, comme s'il avait été là pour les entendre. Mais je n'ai pas pu les finir, cela me faisait trop de mal.
— Dites-moi ces versj ou du moins ceux dont vous vous souvenez, ici* là, peu importe, c'est le sentiment que j'en veux, ce ne sont pas les rimes.
Elle chercha un moment dons sa mémoire, puis elle dit d'une voix émue et caressante, comme si elle avait parlé à roiseau lui-même :
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