‹ Geneviève: Histoire d'une servanteChapitre 13 sur 16 · GLI · texte numérisé non relu

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Un soir, Jean, presque convalescent, dormait d'un somnieil paisible sur son traversin, éclairé d'un rayon du soleil couchant. Je félicitais Geneviève et Luce du miracle obtenu de Dieu et de la nature par leurs prières et par leurs soins. Geneviève ne perdait pas un instant de vue la pensée d'éclairer le mystère déjà à demi découvert de l'enfant. Elle «'assit sur le rebord d'un des lits éloignés du malade, à côté de Luce.

Je m'assis moi-même sur-le rebord du troisième grabat, en face des deux femmes. Les yeux de Geneviève me sollicitaient de parler à Luce. Je les compris. J'amenai l'entretien à ce ton grave et attendri d'intimité produite par un

bonheur senti en commun. Le bonheuv ouvre Tame, et tout s'échappe par les fentes du cœur avec les larmes douces de la joie.

— Vous n'avez dit qu'un mot l'autre jour devant les témoins, dis-je à Luce, un mot qui vous a bien coûté, nous l'avons vu, pour avouer à votre mari que vous Taviez trompé huit ans, en lui faisant accroire que cet enfant que vous paraissiez tant aimer était le vôtre; mais aujourd'hui que Jean est sauvé et que vous aurez à lui dire tout, à loisir et sans crainte, raconteo'-nous, à Geneviève et à moi, par quel concours de circonstail/^s et de sentiments, vous qui paraissez si franche et si consciencieuse, vous avez pu être amenée à mentir et à tromper ainsi celui que vous aimez tant.

— Je le veux bien, dit-elle; je ferai pénitence, par la honte que j'en aurai devant Geneviève, de la fai?.* (lue j'ai commise.

Geneviève, tous les traits tendus et recueillis par l'attention, écoutait d'avance de toutes ses oreilles, espérant trouver dans le récit la confirmation de ses pressentiments sur Tenfant et quelques preuves de plus de son origine.

Quand j'ai épousé Jean, j'avais seize ans, dit Luce; nous ne savons pas ni l'un ni l'autre quand nous avons commencé à nous courtiser, nous avons été élevés ensemble dans la chaumière de sa mère. Nous étions deux agneaux de la même étable. Son père était magnien aussi, il avait

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gagné sou par soa ^n petit domaine défriché sur la montagne. Sa mère gagnait sa vie en prenant à Thospice des nourrissons et en ]es allaitant pour quatre francs par mois; après quoi, quand ils avaient Tâge d'aller en champ, elle les mettait en maîtres et recevait un petit loyer pour leur travail. Je suis moi-même un de ces pauvres enfants abandonnés, nourris et élevés par elle. C'est sans doute ce qui m*a plus lard inspiré ma faute. On aime ceux qui portent le même nom méprisé du monde que nous. Cependant, quand je fus grande, la mère de Jean, qui s'était attachée à moi plus qu'aux autres rparce que j'étais plus fine de peau et plus délicate de tempérament, et que je lui avais donné plus de peine, ne voulut pas se séparer de moi. Elle , me traita tout comme si j'avais ét(' sa propre fille et m'éleva avec Jean, qui avait seulement quatre ans d âge en ^ avant de moi. On disait aussi que j'étais l'enfant d'une '. grande dame de Genève ou de Chambéry qui ne pouvait pas me reconnaître, mais qui faisait passer secrètement, tous les ans, de petits cadeaux de beau linge et d'habits à ma mère nourrice pour l'engager à avoir un soin ^lusten* dre de moi. Mais je n'en ai jamais su autre chose, si ce n'est que la mère de Jean disait quelque temps avant sa mort à une voisine qui lui reprochait de m'avoir laissé épouser à son fils : « Dites ce que vous voudrez de Luce, allez; si « elle n'a pas d'extrait de naissance du maire, elle en a un « fameux du bon Dieu, allez! S'il y a de la honte dans ce < mariage, elle n'est pas pour mon garçon. •

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Doue j'aimais Jean sans le savoir, et Jean m'aimait sans s'en douter, et la mère le voyait bien, elle; et voilà qu'un jour elle nous dit : « Vous vous aimez? — Tiens, que nous dîmes tous deux en rougissant, c'est donc vrai pourtant? — Eh bien, dit la mère, il faut vous épou^r. b Nous fûmes bien aises, bien aises, car nous nous aimions véritablement depuis Tâge de douic ans, sans connattre comment ça s appelait, et nous nous mariâmes pour rester, lui et moi, tout 'seuls et toute la vie avec la mère de Jean, qui n'avait plus ni mari ni enfants à la maison.

Jean s'en allait l'hiver et revenait Tété. Je soignais sa mère et les vaches en son absence. Nous étions bien heureuses quand il remontait des plaines. Nous fûmes» long* temps sans avoir d'enfants. Enfin, au bout de trois ans et demi, et un an seulement après la mort de sa mère, je devins enceinte. Jean fit venir et me laissa à la maison une sage*femme de bien loin pour me délivrer en son absence. J'accouchai pendant que mon mari était à faire son tour de Savoie. Ah ! le bel enfant que je nourrissais toute seule à la maison quand la sage-femme fut partie, et comme je me faisais fête de le montrer à Jean, qui désirait tant uu J garçon pour l'aider dans son état, et pour aller rapiécera sa place quand il voudrait ne plus mequitter au domaine!

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Il faut donc vous dire, monsieur, que le domaine que nous appelons le Gros-Soyer (c'est un arbre qui a de la moelle dans le bois, et avec lequel les enfants font des sifflets), que le domaine du GroS'Soyer est situé bien baut, bien baut, et bien loin de toute paroisse. La maison est toute seule, sur le bord d'une large ravine au fond de la» quelle coule une gouttière qu'on voit briller çà et là,à tra* vers les feuillages qui la couvrent. Des sapins, des bêtres, des boux et des érables poussent sur les deux côtés de la ravine, et leurs tètes montent jusque debors, pour cbercber la respiration et le soleil. Notre toit de genêts est à demi cacbé par ces brancbes, excepté du côté du matin, où il y a uiie petite cour, avec une galerie en bois et un escalier en pierres brutes qui mène à la cbambre. De Ce r>ôté, on voit le soleil jusqu'à midi, pendant que les oiseaux ebantent, sifflent dans Tombre des arbres sur le derrière delà maison. C'est comme un nid, quoi! Aussi les voisins, quand j'étais petite, m'appelaient la bergeronnette.

Quand je dis les voisins, monsieur, je veux dire ceux qui dépendent des bameaux épars du Gros-Soyer, et qui habitent la même montagne. Tous ces hameaux ne se composent que de sept ou huit masures, bien loin les unes des autres et qui ressemblent plus à des huttes de bûcherons qu'à de vraies maisons. Elles sont habitées par de pauvres gens qui montent des paroisses d'en bas, quand ils n'ont aucun héritage, et qui viennent défricher un coin de sable et bâtir une grange et une maison avec les pierres grises non taillées qu'ils tirent des champs en les rompant de la

pioche. Les hommes vont les étés moissonner dans les plaines, l'automne vendanger pour les vignerons, Fhiver se louer>pour hattre le blé en g[range; quelques-uns savent ressemeler les souliers; d'autres sont conlrebandiers entre Savoie et France; d'autres, comme mon mari, vont étamer les cuillers de fer et rapiécer les assiettes cassées avec des brides de fil de fer. Les femmes restent quasi toute Tannée seules à la maison ou aux champs. Elles ont tout^ un nourrisson de Thospice, parce que ça les aide â vivre, et qu'on dit que Tair est sain dans les bruyères et dans les genêts.

Or nous n'avions pour plus près voisin qu'une femme, déjà sur l'âge, dont le mari pris en contrebande, après s'être battu contre les douaniers, était depuis cinq ans et encore pour sept ans aux galères sur mer. Elle s'appelait h mère Maraude, â cause de l'état de son mari, qu'elle suivait souvent dans ces rapines sur la frontière. Elle vivait seule avec deux chèvres et quelques brebis, qu'elle faisait teter à ses nourrissons, car elle se donnait impudemment â l'hospice pour avoir du lait, quoique ses enfants à elle eussent déjà mis la main au chapeau pour la conscription ; et quand on refusait de lui en donner, elle en achetait des autres et les nourrissait au rabais, pour trois francs par mois. Voilà comment elle gagnait son pain, et aussi en allant marauder, la nuit et le jour, dans les vergers pour voler des poires, des nofx ou des sorbes, qu'elle vendait en bas dans les paniers de son âne.

Ah ! c'était bien la plus dure et la plus inhumaine femme

que Ton ait jamais connue dans le pays. On disait qu'on ne voudrait pas être seulement son âne ou sa chèvre, car elle battait toutes les créatures du bon Dieu, et surtout les pauvres enfants, pour les empêcher de crier la faim.

Sa maison est basse et toute cachée sous un gros rocher qui la domine. On descend du rocher sur le toit, et du toit dans la cour. C'est la maison la pins proche de chez nous. Au bout de notre grande bruyère, où le père de mon mari a planté un verger, il y a un gros poirier de poires d'hiver à plein vent, qui laisse tomber ses feuilles la moitié dans notre verger et la moitié dans la cour de la mère Maraude. C'est un arbre qui a bien deux cents ans de vie, et qui porte les bonnes années plus de quatre paniers d'âne de bonnes poires rouges comme des feuilles de cerisier après la gelée d'automne. Mais, hélas! nous n'avions guère que le plaisir de les voir fleurir et rougir sur l'arbre ; dès qu'elles étaient mûres, la mère Maraude cueillait sa moitié; et, les nuits suivantes, le vent ou les corneilles faisaient

si bien, à son dire, qu'il ne restait pas grand fruit de notro côté. Mais nous voyions les feuilles sur le pré, par exemple, comme si le vent et les oiseaux avaient eu des frondes et des perches pour battre l'arbre ! 11 était bien visible pour nous que la mère Maraude en avait pour eux, et la dépouille de ce malheureux poirier, qui nous donnait toujours l'espérance et rarement un plein chapeau de ses fruits, était chaque année, entre la mère Maraude et nous, le sujet de querelles qui nous rendaient la vie dure et qui nous faisaient dire de mauvaises paroles à cette mauvaise voisine. J'avais toujours peur que Jean ne fintt par la battre, et Jean avait toujours peur qu'elle ne fintt par mettre le feu à notre pauvre toit de genêts.

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