XXIV
— Oi'i pendant que le besoin de lire s'accroît par tant de motifs chez le peuple , le besoin et la faculté d'écrire s'accroissent aussi dans une égale proportion dans les classes lettrées. Pour un écrivain qu'il y avait autrefois, il y en a cent ou mille aujourd'hui.
— Pourquoi donc? me demanda-t-elle avec un air d'étonnement.
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— Par la raison qui vous a fait écrire vous-même vos vere au chardonneret et vos autres petites compositions ; parce qu'il y a plus de pensée, plus de sentiment, plus d'inspiration , plus d'instruction, plus de loisir, plus de nécessité de produire dans la masse lettrée du pays , qu'il n'y en avait il y u un siècle. La Révolution a défriché plus de parties incultes du sol de l'humanité. Ce qui ne végétait pas végète; ce qui ne produisait pas produit. On a semé des idées , il a poussé des intelligences.
Et puis, comme l'éducation classique s'est immensément multipliée, il est sorti d'année en année des études uue élite de jeunes hommes de talent, de pensée, de style , qui ne savent que faire de tous ces dons , à moins d'en faire de la réputation , de la fortune, de la gloire. L'Église , qui les absorbait en grande quantité dans l'ancien régime , qui les enrichissait par ses bénéfices et ses fonctions lucratives de toute espèce, ne les absorbe plus; l'Empire, qui les dévorait dans ses armées, ne les fauche plus en coupes réglées. Ils n'ont plus que deux carrières : les fonctions publiques ou la littérature, ils font des journaux, des articles, des romans, des poésies, des livres. La grande multitude de ces écrivains qui se pressent ainsi aux portes de la renAiinée empêche de remarquer combien il y a de talents de toute espèce noyés dans cette foule, et combien ce siècle, qu'on accuse de stérilité, comme on a accusé ainsi tous les siècles, est plein deséves nouvelles, de vigueur, de variété, d'originalité et de génie. Il se dépense chaque matin aujourd'hui en France et en Europe plus de travail et plusde talent^ittérairedans les fragments qui jonchent, le soir, le pavé d'un caféou d'un c^inct littéraire, qu'il n'en faudrait pour faire un excelli^t livre et pour fonder la re-
nommée d*un grand écrivain. Moi qui vous parle, je reçois par semaine plus de poésie, plus de politique ou plus d(f philosophie confidentielles par la poste, qu'un gros volume n'en contiendrait dans ses pages. La tête humaine et le coBiy: humain sont deux ateliers en activité et en formation plus grands qu'ils ne Tont été peut-êlre à aucune époque de Thumanité. Eh bien, tout ce travail intellectuel cherche naturellement son emploi. 11 ne Ta pas trouvé encore, et voilà pourquoi souvent il remue, il inquiète, il menace d'explosion le pays; mais il le trouvera, car il y a une providence des esprits comme il y a une providence . des saisons» ne Toubliez pas : Dieu ne fait pas naître plus de bouches qu'il n'y a d'épis, ni plus d'épis qu'il n'y a de bouches. Tout se correspond dans la nature intellectuelle comme dans la nature physique. Quand vous voyez appa. rattre un grand besoin, soyez certaine que vous allez voir apparaître une grande force pour le satisfaire ; et, quand ^^ons voyez naître une grande force sans emploi, soyez sûre aussi quevous allez voir naître un grand besoin pour l'employer.
Les livres pour le peuple, aussitôt qu'on aura compris que le peuple a besoin de lire, vont être^ sous toutes les formes, l'emploi utile, honorable et sain de ceite multitude de talents qui ont besoin d'écrire. De même que les droits politiques prendront leur niveau par les institutions libérales, électorales, constitutionnelles, républicaines, do même les intelligences prendront aussi leur niveau p»r l'é- .ducatioui l'instruction, la littérature populaires;
— Tiens! c'est juste, dit Reine, je n'y avais jamais pensé. Pourquoi donc, en effet, à présent que nous savons tous lire; n'écrirait-on que pour les salons et pour les aca-
U PKKFACE
demies? Est-ce que ie peuple des villes et des campagnes ^ n'est pas un plus grand public que Tautre, puisqu'on dit que nous sommes tant de millions de laboureurs, d'artisans, d'ouvriers, de domestiques, de feiVtnes et d'enfants dans le pays ? ,
— Oui, Reine, n'en doutez pas, repris-je, l'ère de la littérature populaire approche; et, quand je dis populaire, vous m'entendez bien, je veux dire la plus saine et la plus épurée des littératures, car j'entends par peuple ce que Dieu, l'Évangile, la philosophie, et non pas les démagogues, entendent par ce mot : la partie la plus nombreuse et la plus importante, par conséquent, de rhumanité. Avant dix ans, si les institutions nouvelles n'ont pas d'éclipse qui les stérilise et qui les change en tyrannie momentanée, vous aurez une librairie du peuple, une sciente du peuple, un journalisme du peuple, une philosophie, une poésie, une histoire, des romans du peuple, une bibliothèque appropriée aux esprits, aux cœurs, aux loisirs, aux fortunes du peuple à tous ses degiés!
— Mais qui estrcc qui nous fera cela? dit-elle avec une expression mêlée de joie et d'incrédulité.
— Qui est-ce qui vous fera cela ? répondis-je, les plus grands parmi ceux qui savent, qui pensent, qui chantent, qui jcrivent. De même que c'était un honneur, il y a ([uelques siècles, d'instruire les cours, de parler aux rois, de plaire aux sommités seules alors éclairées du monde ; dé même ce sera un honneur, et une vertu bientôt, d'instruire les petits, de parler aux masses, de plaire au peuple bon-
nêle, où le goût du bon et du beau se propagera avec Tinslruclion et par la lecture. La gloire se retournera avec l'auditoire, voilà tout. Elle était en haut; elle sera en bas. Le génie se tourne aussi toujours par sa nature du côté où est la gloire. La gloire, ce sera alors le nom d'un écrivain sur les lèvres de vos femmes, de vos enfants, de vos vieillards, dans vos chaumières, dans vos mansardes, dans vos métiers ! Pourquoi veut-on être lu ? C'est pour être admiré quelquefois; mais plus souvent cest pour être compris, senti et aimé de ceux qui nous lisent. Eh bien, ne sera-t-il pas plus doux pour un poète d'avoir ses vers dans la mémoire de trente ou quarante millions d'hommes que dans les rayons de luxe de cinq ou six mille bibliothèques? Kc sera-t-il pas plus doux pour un écrivain d'être de la faniillc de ces quarante millions d'hommes, sur leur table, sur leur métier, sur leur charrue, à leur foyer, que d'avoir un siège dans une Académie de quarante écrivains comme lui, et une pension d'une cour, ou sur le budget d'un ministre? Qu'en pensez-vous pour vous-même ? Voyons, interrogez-vous î Qu'aimeriez- vous mieux, de savoir vos vers dans la bouche d'un million de petits enfants récitant vos strophes à la fin de leurs prières ou devant les genoux de leurs mères, ou de les savoir imprimés sur beau papier et reliés de beau maroquin sur les rayons de quelques amateurs de poésie?
— Oh! j'aime mieux la mémoire des enfants et des pauvres gens! s'écria -l-elle; c'est une édition vivante !
— Ajoutez : et aimante, repris-je :
— Oui, au bout du compte, il n'y a que cela, madame, n'est-ce pas? répondit-elle en se lournant vers ma femme. Toute gloire qui ne se convertit pas en amitié, c'est du
grain qui ne germe pas, c*esi de la lumière qui ne ehaufle
pas; monsieur a raison.
Je voulus aller plus loin, et tàter le vrai goùiet le vrai sentiment littéraires du peuple, dans le cœur même de cette excellente femme, née parmi les domestiques et vivant parmi les artisans.
— Comment, lui demaudai-je, mademoiselle Reine, concevriez-vous la nature d'ouvrages qui conviennent aux mœurs, aux sentiments, à Tesprit des personnes de votre condition? Quels seraient les premiers et les meilleurs livres qu'il faudrait, si on en avait le talent, composer en commençant, pour les paysans, les domestiques, les artisans, les ouvriers, leurs femmes, leurs enfants, en6n pour tous ceux qui ont peu à lire et qui ont peu lu jusqu'à présent ?
— Ah! monsieur, je ne sais pas tropî c'est Lien diffi* cile à dire. On n'a pas de goût quand on ne l'a pas encore exercé.
— Mais enfin, jugez par vous-même et répondez-moi quel est Touvrage qui enlèverait^ qui attacherait, qui impressionnerait vivement et puissamment votre âme telle qu'elle est ou telle qu'elle était avant d'avoir lu ce qu'on vous à prêté?
Serait-ce une belle philosophie, à la fois religieuse el . rationnelle, établissant en maximes courtes, sublimes, l claires comme des rayons de soleil, les grands principes de I la sagesse humaine et de la vertu perfectionnée de siècle eu
siècle dans Tintelligence et dans la conscience du genre humain ; un catéchisme de la pensée des hommes?
— Oui, dit*elle sans enthousiasme, cela ne ferait pas de mal. Mais les maximes... c'est un peu froid, monsieur, pour nous ; ce sont des morceaux de pensées qu*on tourne et retourne bien un moment dans ses mains pour les voir briller, mais ce ne sont pas des personnes. Nous autres, nous ne nous attachons qu'aux personnes, parce qu'on peut les aimer ou les haïr; mais des pensées... ça n'aime ni ça ne hait; c'est mort! Nous aimerions mieux autre chose.
.JT- Une belle histoire universelle, lui dis-je, bien claire, bien déduite, bien racontée, ramifiée comme les branches de ce platane devant vous, où les racines sortiraient de terre, le trdns des racines, les branches du tronc, les rameaux des branches, et qui vous ferait suivre de l'œil toutes les grandes familles de l'espèce humaine, depuis les temps primitifs jusqu'à aujourd'hui, avec les progrès, les décadencesj le^morls et les renaissances des races d'hommes, des idées, des religions, des institutions, des arts, des métiers? Cela vous irait-il? "
— Pas à tous, monsieur; ça ferait bien tout de môme pour les jeunes gens un peu instruits et pour les vieillards curieux du temps passé ; mais la masse, les femmes, les filles, les enfants, ne liraient pas beaucoup ce livre. C'est trop loin de nous, cela ne nous regarde pas, cela passo devant l'œil comme un torrent qui éblouit et qui noie notre esprit ; nous aimerions mieux une pleine main d'eau puisée dans une plus petite source à notre portée. Ce qui est grand est grand, mais c'est comme le ciel, c'est confus; et, comme on dit, on n'y voit que des étoiles.
— Un abrégé de toutes leS sciences et de tous les arts, expliqué simplement et nettement, de manière à vous faire connaître tout ce (me Thomme a découvert, inventé» imaginé, perfectionné en tout genre d'art et d'industrie, cela serait bon. Cela vous donnerait une idée de vousmême, un respect pour vos facultés, une espérance et un désir d'arriver toujours à mieux, une émulation de siècîe à siècle; et puis cela détruirait beaucoup d'idées fausses que vous avez sur quantité de phénomènes naturels ou artificiels que vous prenez pour sortilèges?
— Oui, encore ; mais cela ne plairait qu'aux studieux parmi nous, et nous n'avons guère le temps d'étudier pour étudier. Et puis, quand nous aurions lu cela, que nous resterait-il dans lame? Un nua^e de mots, de lignes, de choses, de faits et de machines qui s'embrouilleraient dans Tesprit. Nous avons assez de notre métier, nous n'avons pas besoin de savoir les métiers de chacun.
— Dp beaux poèmes comme ceux de Virgile, d'Ilomère, du Tasse, qui racontent en vers les batailles des héros, les assauts, les incendies de villes, les destructions d'armées, les conquêtes des peuples?
— Nous ne lirions pas cela du tout, monsieur. C'était bon du temps des Grecs ou des Romains, où les nations ne pensaient qu'à se battre et où les peuples croyaient à toutes sortes de fables, de dieux, de déesses, de gens descendus du ciel pour se battre avec ceux-ci contre ceux-là. Maintenant le peuple ne croit pas à ces imaginations de poètes ; il veut que ses poètes lui chantent du vrai et du bon, ou bien il n'écoute pas.
— Et de beaux romans où Ton voit des messieurs et des dames qui s'aiment, qui se parlent, qui s'écrivent des let-
très d'amour, qui se trompent, qui se brouîHent, qui se raccommodent, et qui finissent, après quatre volumes de malentendus et d'aventures, par. se marier et par vivre riches^t heureux dans un magnifique hôtel à Paris ou à Londres ?
— C'est comme si on nous {ukt la langue de la Chine ou du Japon, monsieur ; nous if^Comprenons absolument rien. Les romans de femmes de chambre ou de couturières, oui, nous les lirions bien avec plaisir, ceux-là. Il y a bien des écrivains qui nous en font plus que nous n'en voulons, de ceux-là ; mais plût à Dieu qu'ils ne nous en fissent pas ou qu'ils en fissent d'autres ! car c'est là, monsieur, la peste des pauvres mères de famille honnêtes ; elles sont toujours à chercher dans les poches de leurs fils ou de leurs filles poi^r y surprendre ces vHftins petits livres et pour les jeter au feu. Est-il possible qu'il y ait des écrivains d'esprit qui s'amusent à jeter comme ça du poison dans des jeunes cœurs, comme on sèmerait de l'arsenic dans les boulons d'un bouquet pour faire respirer la mort en croyant s'embaumer la bouche? Oh! non. Justement voilà le malheur, c'est qu'on nous fait bien des livres, mais ce sont d|i livres contre nous! Et puis ces messieurs parlent après de pauvres gens qui vendent leurs enfants! mais la monnaie avec laquelle on les achète, qui est-ce donc qui l'a faite, si ce n'est pas eux, avec leurs romans à deux sous?
— Mais de simples histoires vraies et pourtant intéressantes, prises dans les foyers, dans les mœurs, dans les habitudes, dans les professions, dans les familles, dans les misères, dans les bonheur^, et presque dans la langue du peuple lui-même ; espèce de miroir sans bordure de sii propre existence, où il $e verrait lui-même dans toute sa
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naïveté et dans toute sa candeur ; mais qui, au Heu de réfléchir ses grossièretés et ses vices, réfléchirait de préférence ses bons sentiments, ses travaux, ses dévouements et ses vertus, pour lui donner davantage l'estime de lui* môme et l'aspiration à son perfectionnement moraftt littéraire; qu'en pensez-vous ?
— Ah! monsieur, s'écria-t-elje, je pense que ce sont véritablement là les livres qui^ttacheraîent les artisans, surtout les femmes et les filles des artisan^. Et cx^mnie vous savez bien que c'est la femme qui est le sentiment de toute la famille, par conséquent, lorsque la femme ou la jeune fille de la maison lit un livre, c'est comme si son père et ses frères l'avaient lu. Nous sommes le cœur du logis, monsieur: ce que nous aimons, les murailles l'aiment. L- instituteur de l'esprit est à l'école, mais l'instituteur de l'âme est au coin du foyer. C'est la mère, la femme, la fille ou la sœur de l'ouvrier honnête qui sont ses véritables wm5«s, comme on appelle ces inspirations intérieures à l'Académie de Marseille. Ce qu'elles soufflent e5t respiré par tous les parents et par tous leurs amis par-dessus tout. Cft sont elles, comme je l'ai vu tant de fois dans les soirées de familles d'ouvriers, ce sont elles qui chai^ssent le livre, qui allument la lampe le dimanche, et qui disent : « Je « vais vous lire une histoire; écoutez-moi bien! »
— Il faudrait, n'est-ce pas, que ces histoires fussent prises dans la condition même de ceux qui les lisent?
— Oui, monsieur, sans cela pas d'attention; on dit; a Cela est plus haut que nous, n'y regardons pas ! »
— Il faudrait qu'elles fussent vraies ?
— Oui, monsieur. Nous n'aimons pas beaucoup les imaginations, parce que nous n'en avQps pas beaucoup nous^
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mêmes. Nous ne nous intéressons qu'au vrai, parce que nous vivons dans les réalités, et que la vérité, c'est notre poésie à nous.
— Il faudrait qu'elles fussent très-simples et très-naturelles, ce» histoires ; qu'il n'y eût quasi point d'événements ni d'aventures pour ressembler au courant ordinaire des choses ?
— Oui, monsieur, parce qu'il n'y a quasi pas d'événements ni d'aventures dans notre vie , et que tout consiste en deux ou trois sentiments qui forment toute notre existence.
— 11 faudrait qu'elles fussent en prose, n'est-ce pas, encore ?
— Oui, monsieur, c'est plus simple pour nous ; nous aimons qu'on nous parle cortime nous parlons. Les auteurs devraient garder les vers pour les cantiques, pour les prières, ou bien comme je fais, moi, pour pleurer les morts, pour regretter les absents, pour rappeler les vieux souvenirs, pour gémir sur les séparations éternelles ; parce que les vers, savez-vous, ça ne parle pas, Qa ne raconte pas bien, mais ça pleure, et ç.a chante, et ça prie en nous comme une voix qui ne sort pas tous les jours du cœur, mais qui n'en sort que quand il est extraordinairement frappé ou ému.
— 11 faudrait que ces livres ne coûtassent presque rien à acheter, n'est-ce pas, encore , afin qu'une semaine de lecture ne coûtât pas à l'artisan ou au laboureur autant qu'une soirée au cabaret?'
— Oh ! oui, surtout, dit Reine en approuvant d'un geste de tête, il faudrait qu'un livre comme ceux dont nous parlons ne fût pas plus cher qu'une bouteille de vin
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un jeu de cartes, une tasse de café ou une pipe à fumer. Alors le père ou le frère dirait: « Voilà une bouteille que « je vais boire ou une pipe que je vais fumer tout seul, et « il ne restera rien dans le verre ou dans la terre cuite « quand ça sera fini ; et voilà à côté, pour le même prix, « un volume à lire qui fera passer le temps à ma femme, « à mes enfants, à moi, et qui restera à la maison après. (( avec du plaisir dans la mémoire, de douces larmes dans « les yeux, de bons sentiments dans le cœur. Voyons, le- « quel faut-il acheter? » Et il achètera le volume, monsieur, à moins qu'il ne soit un égoïste, un homme dur ou un débauché. Et puis encore, il fera un calcul tout simple, s'il calcule bien. 11 dira : « Si je vais passer ma soirée « hors de chez moi, dans les lieux publics, il m'en coûtera « peut-être une journée ou deu5c de mon salaire, et, si je « la passe à la maison avec mes enfants pt mes voisins à « écouter lire un bon livre, il ne m'en coûtera rien que la « chandelle, et j'aurai économisé sur mon pécule en enri- « chissant mon intelligence et en polissant mes mœurs. » iN'est-ce pas vrai, cela?
— parfaitement vrai, et cette réflexion ne pouvait venir que de vous, qui savez le prix du temps de l'ouvrier. Aussi il faudrait que ces livres fussent courts, n'est-ce pas?
— Oui, monsieur, longs comme la durée d'une chan* délie, à peu près, pas davantage, parce que les hommes de travail n'ont guère d'autre temps à consacrer aux livras que le dimanche, et que si Thist&ire n'était pas flnie avant qu'on se couche, la semaine, en passant dessus, la ferait oublier. On ne saurait plus où on en est, on ne se rappellerait plus, le dimanche suivant, le nom et les choses. U
n'y a que les gens de loisir qui peuvent lire des livres en beaucoup de volumes ; ils prennent leur plaisir en gros comme leurs provisions chez Tépicier. Pour nous, nous ne pouvons le prendre qu'en détail : une once de sel , une page de sentiment, une goutte de larmes ! Sou par sou, voilà le peuple : il faut le prendre comme Dieu Ta fait!
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Cette conversation me lit venir la pensée d'essayer de remplir bien imparfaitement le programme de cette intéressante fille par quelques récils en prose et par quelques chants populaires en vers, pour les dimanches du peuple affamé de lecture et qui n'a pas encore d'écrivains à lui. J'ai beaucx)up vécu avec les paysans, avec les matelots, avec les ouvriers, avec les bons et fidèles domestiques qui font partie de nos familles; j'ai passé bien des heures dans les chaumières, dans les casernes, sur le pont des bâtiments, sur le bord des* routes, sur les montagnes avec les bergers, derrière la charrue avec le laboureur, dans les sentiers de la vigne avec les vignerons, le long des fossés sur les grandes routes, à causer intimement avec toutes ces intelligences naïves, simples et bonnes, dofftla langue, les mœurs, les sentiments, me sont plus familiers que ceux des salons. J'ai été témoin ou confident de sept ou huit vies obscures, mais pleines d'intérêt, de douleurs ou de b^onheurs cachés, qui, ^Is étaient racontés comme ils ont été sentis, seraient de véritables petits poèmes vrais du cœur humain. J'en connais les sites, les événements, les acteurs. Je vais tenter de les écrire aussi simplement qu'ils m'ont éié racontés. Je les publierai un à un en vo-
lûmes détachés, à bas prix, sans luxe de papier ni d'impression, pour les rendre accessibles aux plus pauvres familles d'artisans. Je n'y mettrai ni prétention de style, ni effort de talent^ ni esprit de système; la nature, la nature, et encore la nature : voilà tout le génie pour ces sortes de productions. Le peuple s'en inspire de plus .près encore que nous. S'il la retrouve dans ces tableaux sans acL il s'y plaira et il en désirera d'autres. Des mains plus iwres et plus fraîches les lui prodigueront. La littérature populaire sera ébauchée ; elle ne peut commencer et finir que par des ouvrages de sentiment, car les classes lettrées de la population sont intelligence ; mais les classes illettrées ne sont que cœur ! C'est donc par le cœur qu'il faut élever le peuple au goût et à la culture des lettres. L'évangile du sentiment est comme l'évangile de la sainteté : il doit être prêché d'abord aux simples et dans un langage aussi simple que le cœur d'un enfant !
xxvin
Ces idées, que je pensais tout haut devant la couturièrt> d'Aix, me rappelèrent quelques pages que j'avais écrites quelques aihées avant, comme par' pressentiment, sur la manière de concevoir et d'écrire l'histoire pour le peuple. Je cherchai ces pages dans mon portefeuille et je les lui lus. Les voici :
Jusqu'à présent on a beaucoup fetté le peuple. C'était montrer qu'on ne Testimait pas encore assez, car on ne flatte que ceux qu'on veut séduire. Pourquoi l'a-t-on flatté? C'est qu'on faisait du peuple un instrument et non un but. On se disait : I^a force est là ; nous en avons be
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soin pour soulever 'des gouvernements qui nous gênent, ou pour absorber des nationalités que nous convoitons ; appelons le peuple à nous, enivrons-le de lui-niêuie ; disons-lui que le droit est dans le nombre ; que sa volonté tient lieu de justice ; que Dieu est avec les gros bataillons ; que la gloire est Famnistie de Thistoire ; que tous les moyens sont bons pour faire triompher les causes populaires, et que les crimes mêmes s'effacent devant la grandeur et la sainteté des résultats; il nous croira, il nous suivra, il nous prêtera sa force matérielle; et, quand, à laide de ses bras, de son sang, et même de ses crimes, nous aurons déplacé la tyrannie et boulevei-sé l'Europe , nous licencierons le peupleet nous lui dirons à notre tour : Tais-toi, travaille et obéis!... Voilà comment jusqu'à présent on lui a parlé ; voilà comment on a transporté dans la rue les vices des cours, et donné au peuple un tel goût d'adulation et un tel besoin de complaisance et de cuirasses, qu'à l'exemple de certains souverains du Bas- Empire, il n'a plus voulu qu'on lui parlât qu'à genoux. Ce n'est pas cela; il faut lui parler debout, il faut lui parler de niveau, il faut lui parler en face. Il ne vaut ni plus ni moins que les autres éléments de la nation. Le nombre n'y fait rien; Prenez un à un chacun des individus qui Composent une foule, que trouvez-vous? Mêmes ignorances, mêmes erreurs, mêmes passions^ souvent mêmes vices (|u'ailleurs. Y a-t-il de quoi s'agenouiller? Non. Multipliez tant que vous voudrez toutes ces ignorances, tous ces vices, toutes ces inisères par millions d'hommes, vous n'aurez pas changé leur nature ; vous n'aurez jamais qu'une multitude. Laissons donc le nombre et ne respectons que la vérité.
O'usl devant la vérité seule qu'il faul vous placer en écrivant l'histoire à l'usage du peuple; et ne croyex pas (juc vous se :ouli5 et nioiiis popu-
laire poHi'c [oùls dùpraviis: l'adu-
lallon et le mx gninn nuturels : la
vérité et le x q^i osenl 16 braver ;
ceux qui le «. 11 y a Afs auimaux
féroces qui ne tlëvorciit que ceux qui fuient ou qui tombent devant eux. Le peuple est comme le lion, qui) n» faut pas aborder de côté, mais en face, les jeux dans ses yeux, la main dans sa crinière, avec celte familiarilé ferme et confiante qui prouve qu'on se livre, mais qu'on s'estime, et qui dit aux multitudes : Comptez-vous tant que vous voudrez ; moi je me sens.
Cela (lit, quel point de vue choisi rez-vous pour i^rire cette histoire populaire? lly en a trois principaux auxquels vous pouvez vous placer : le point de vue de la gloire, le point de vue du patriotisme, le point de vue de la civilisation ou de la moralité des actes que vous allez raccnler. Si vous écrivez au point de vue de la gloire, vous plairez beaucoup à une nation guerrière, qui a été éblouie bien avant d'Ëli-o éclairée, et que cet éblouisscnient a aveuglée si souvent sur la valeur des hommes et des. cboses qui brillaieJit dans son horizon. Si vous vous placez un point de vue exclusif de sou pâtriotisine, vous passionnerez l>eaucoup un peuple qui a pour son sublime ëgo'Isme l'excuse même de son saUit et de sa grandeur, et qui, en se sentant si grand et si fort, a pu croire qu'il était seul et que l'Europe SB résumait en lui. Mais ni l'un ni l'autre de ces points de vue ne vous donneront la vérité vraie, c'est-àdire ta véritégénérale^'ilsnevous donneront que la vérité
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française; or la vérité française ji'est qu'à Paris; passez la frontière, c'est un mensonge. Ce n'est pas à cette vérité bornée par les limites d'une nation que vous voulez consacrer votre enseignement, ni réduire Tintelligence du peuple. Que vous resle-tril donc à choisir? Le point de vue uniVersel et permanent, c'est-à-dire le point de vue de la moralité des actes individuels ou nationaux que vous avez à décrire. Tous les autres sont éclairés par un jour faux et conventionnel; celui-là seul est éclairé par un jour complet et divin; c«lui-là seul peut guider l'incertitude des jugements humains à travers le dédale des préjugés, des opinions, des passions, des égoïsmes personnels et nationaux, et faire dire au peuple : Ceci est bien, ceci est mal, ceci est beau. En un mot, si vous voulez former le jugement des masses, les arracher à l'immorale théorie du succès, faites quelque chose qui n'a pas encore été fait jusqu'ici : donnez une conscience à Vhistoire. Voilà le mot du temps, voilà l'œuvre digne du peuple et l'entreprise digne de vous ! Avec un tel procédé historique vous plairez moins immédiatement peut-être à l'imagination passionnée des masses ; mais vous servirez mille fois plus leur cause, leurs intérêts et leur raison. Vous trouverez partout ces trois aspects : l'aspect purement individuel, la gloire; l'aspect exclusivement national, le patriotisme; enfin l'aspect moral, la civilisation. Et, en pressant le sens de chacun de ces événements dans la main d'une logique rigoureuse, vous arriverez partout et toujours à ce résultat: que la gloire et le patriotisme même, «é parés de la moralité générale de l'acte, sont stériles pour la nation et pour le progrès réel du genre humain, et qu'en un mot il n'y a point de gloire contre Thonnôle, point de patrio-
tisme contre rhumanité/ point de succès contre la justice. Quel beau commentaire de la Providence qu'une histoire ainsi écrite à Tusage des masses! et j'ajoute : quel bienfait pour le peuple, el quel gage de sa future puissance mis ainsi dans sa main avec un pareil livre! Apprendre au peuple par les faits, par les dévouements, par le sens caché de ces grands drames hjistoriques, où les hommes ne voient que les décorations et les acteurs, mais dont une main invisible combine le plan, lui appi-endre, dis-je, à se connaître, à se juger, à se modérer lui-même ; le rendre capable de discerner ceux qui le servent de ceux qui régarent, ceux qui réblouissent de ceux qui Téclairent ; lui mettre la main sur chaque homme, sur chaque grand événement de sa propre histoire, et lui dire : Pèsetoi loi-mème, non pas au faux poids de tes passions du jour, de tes préjugés, de tes colères, de ta vanité nationale, de ton étroit patriotisme, mais au poids juste et vrai de la conscience universelle du genre humain et de Tutilité de Tacle pour la civilisation ; le convaincre que Thistoire n'est point un hasard, une mêlée confuse d'hommes et de choses, mais une marche en avant à trayerà les siècles, où chaque nationalité a son poste, son rôle, son action divine assignée, çù chaque classe sociale elle-même a son importance aux yeux de Dieu: enseigner par là au peuple à se respecter lui-même pour ainsi dire religieusement, avec conscience de ce qu'il fait, à l'accomplissement progressif des grands desseins providentiels ; en un mot, lui créer un sens moral et exercer ce sens moral sur tous ces règnes, sur tous ces grands hommes et sur lui-même : j'ose dire que c'est là donner au peuple bien plus que l'empire, bien plus que le pouvoir, bien plus que le gou-
vernement: c'est lui donner la conscience, le jugement et la souveraineté de lui-même; c'est le mettre au-dessus de tous les gouvernements. Le jour où il sera en effet digne de régner, il régnera. Les. gouvernements ne sont que le moule où se jette la statue du peuple et où elle prend lu forme que comporte sa nature plus ou moins perfectionnée. Tel peuple, tel gouvernement, soyez-en sûr; et, quand un peuple se plaint du sien, c'est qu'il n'est pas digne d'en avoir un autre. Voilà l'arrêt que Tacite portait déjà de son temps, il est encore vrai de nos jours.
Mais une tentative pour populariser l'histoire a réveillé en moi une pensée qui dort depuis dix ans dans mon âme, pensée que j'ai présentée à réaliser tour à tour aux grands partis et au gouvernement de mon pays, et qu'ils ont laissée tomber à terre avec indifférence, parce que ce n'était pas une arme de guerre pour se combattre, mais un instrument d'amélioration et de paix pour façonner la nation. Cette pensée la voici :
Je me suis dit: Notre liberté de la presse, notre gouvernement de discussion et de publicité, notre mouvement industriel, notre enseignement primaire surtout, institué dans nos quarante mille communes, répandent, avec une profusion croissante, l'enseignement élémentaire dans les régions inférieures de la population ; c'est-à-dire que tout cela donne la faculté, l'habitude et le besoin de lire à des niasses considérables du peuple; mais, après leur avoir créé ce besoin, que leur donne-l-on pour le satisfaire ? qu'écrit -on pour elles? hien. Notre éducation à nous, fils du riche, privilégiés du loisir, se continue sans lacune toute notre jeunesse et môme toute notre vie. AprèsTonseigjiement élémentaire que nous suçons sur les genrnx de
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notre mère, les collèges nous reçoivent ; nous passons de là aux grands cours des universités; nous entendons les maîtres célèbres que TÉtat salarie pour nous dans les capitales; science, philosophie, lettres humaines, politique, tout nous est versé à piétines coupes ; et, si ce n*est pas assez, des bibliothèques intarissables s'ouvrent pour nous; des revues, des journaux sans nombre, auxquels notre aisance nous permet de nous abonner, travaillent pour nous, toute la semaine ou toute la nuit, pour venir nourrir notre intelligence chaque matin delà fleur de toutes les connaissances humaines, et provoquer notre esprit à un travail insensible et à une perpétuelle réflexion. A un pareil régime, il ne meurt que ce qui ne peut vivre : Tincapableou rindifférent. La vie est une étude jusqu'à la mort. Pour les enfants du peuple, au contraire, rien de tout cela. Cependant ils ont leur part de loisir aussi. Les jours de fête et de repos, les veillées d'hiver, les temps de maladie, les heures perdues; il n'y a pasde profession où une part quelconque de la journée ou de la vie ne puisse être consacrée à la lecture. Combien d'heures oisives pour vos cinq cent mille soldats dans leurs garnisons, pour vos soixante mille marins sur le pont de leurs navires, quand la mer est belle, le vent régulier! combien pour vos innombrables ouvriers qui se reposent ou se fatiguent d'oisiveté habituellement quarante-huit heures par semaine ! combien pour les femmes, les vieillards, les enfants à la maison, les gardiens des troupeaux dans les champs! Et où est la nourritureintellectuelle de toute cette foule? Où est ce pain moral et quotidien des masses? Nulle part. Un catéchisme ou de*^ chansons, voilà leur régime. Quelques crimes sinistres racontés en vers atroces, représentés en traits hideux etaffi-
chés avec un clou sur les murs de Ja chaumière ou de la mansarde, voilà leur bibliothèque, leur art, leur musée à euxl Et, pour les plus éclairés, quelques journaux exclusivement politiques qui se glissent de temps en temps dans Tatelier ou dans le cabaret du village, et qui leur portent le contre-coup de nos combats parlementaires; quelques noms d'hommes à haïr et quelques popularités à dépecer, comme on jette aux chiens des lambeaux à déchirer, voilà leur éducation civique! Quel peuple voulezvous qu'il sorte de là ?
Eh bien, j'avais pensé à combler cette immense lacune dans la vie morale et intellectuelle des masses, non pas seulement par des livres qu'on prend, qu'on lit une fois et qu'on ne relit plus, mais par le seul livre qui ne finit jamais, qui recommence tous les jours, qu'on lit malgré soi, pour ainsi dire, et par cet instinct insatiable de curiosité et de nouveauté, qui est un des appétits naturels de l'homme, c'est-à-direpar le livre quotidien, par le journalisme populaire; car le journalisme, ce n'est pas un caprice, c'est la succession même du temps marquée, heure par heure, sur le cadran de l'esprit humain.
Gréer un journal des masses, quotidien, à grand format, à un prix d'abonnement qui ne dépasse pas cinq journées de travail ; convier tous les hommes qui, en France ou en Europe, marchent à la tète de la pensée, de la philosophie, de la science, de la littérature, des arts et même des métiers ; demander à chacun d'eux un certain nombre d'articles sur chacune des hautes spécialités où ils régnent : à celui-ci, la philosophie morale; à celui-là, Thistoire; à l'un, la science, à l'autre, la poésie ; à un autre, la politique, mais la politique générale seulement et dans "
principes les plus unanimes, sans aucune polémique vive et actuelle contre les hommes et les gouvernements; lesengager à faire descendre toutes ces hautes^ensées de Tintelligence jusqu'à la portée des esprits les moins abstraits, eu termes clairs, précis, substantiels; à se traduire, à se monnayer pour ainsi dire eux-mêmesde la langue savante dans la langue vulgaire ; associer à cet enseignement élémentaire, successif et varié, le récit des principaux faits nationaux ou européens, le procès-verbal complet de la journée dans Tunivers entier; faire pénétrer ainsi la clarté générale par toutes les portes, par toutes les fenêtres, par toutes les fissures des toits du peuple, et faire participer ces masses d'hommes, dans leur proportion et sans frais, à Tactivité de la vie religieuse, philosophique, scientifique, littéraire et politique comme elles participent à la vie physique par des aliments moins chers, mais aussi nourrissants : voilà cette pensée. Je n'ai pas le temps de vous la développer ici; mais qu'il vous suffise de savoir que, pour la réaliser, il ne faudrait qu'un million par an. Oui, il suffirait qu'un million de citoyens bien intentionnés souscrivissent à ce subside des masses pour un franc par an seulement, pour une de ces petites pièces de monnaie qui glissent entre les doigts sans qu'on les retienne, ou que la distraction jette mille fois par an à la moindre fantaisie du jour; et cette pensée se réaliserait, et la civilisation descendrait comme le nuage sur les lieux inférieurs pour verser partout sa pluie et sa rosée. Quelle révolution morale n'opérerait pas en dix ans sur l'intelligence, sur les idées, sur les mœurs, sur le bien-être des masses, cette infiltration quotidienne et universelle de la lumière dans ténèbres de la pensée, dans leur assoupiî^ment I
Elles sont à Tombre, et vous les mettriez au soleil ; tout fermenterait, tout germerait, tout fructifierait. Je ne crains pas d'affirmer qu'en peu d'années votre peuple politique serait changé. Mais, me direz-vous, pourquoi ne rexécutez-vous pas? Parce que je n'ai pas le million à moi tout seul, parce qn'il n'y a pas en ce temps-ci, en France, une idée qui pèse contre un écu. Que les bons citoyens trouvent un million, moi je me charge de trouver les hommes.
Ces hommes seraient, au fond, le véritable pouvoir moral de la nation, les administrateurs de la pensée publique» le concile permanent de la civilisation moderne : n'y a-t-il pas là de quoi tenter les nobles et ambitieux dévouements? Oui, il y a aujourd'hui partout deux espèces de gouvernements : celui qui administre et celui qui règne. Celui qui règne, c'est celui qui pense : il est au-dessus du premier; mais ce gouvernement de la pensée publique a besoin, comme l'autre, d'unité d'action et d'organes. Le journal populaire, ainsi conçu, serait le code de ce gouvernement par.la pensée ; l'association en serait le budget et l'armée; les premiers écrivains du siècle en seraient les ministres. Réfléchissez-y; il y a en ce temps-ci quelque chose de plus beau que d'être ministre de la chambre ou de la couronne, c'est d'être ministre de l'opinion.
— Eh bien, dis-je à Reine, vojlà les idées que je me faisais de la littérature, histoire,' poésie, philosophie, science, théâtre, pour le peuple, bien avant l'époque où je vous parle. Il faut en arriver là. Rien n'est trop haut, rien
n'est trop beau pour les masses. Ce sont les écrivains qui manquent au peuple, ce ne sont pas les lecteurs qui manquent aux écrivains. Âh ! si j'avais le talent de tels et tels écrivains de nos jours, et* leur jeunesse, et leurs loisirs, et leur plume, que ne ferais-je pas dans cet ordre d'idées ! 11 y a un monde nouveau à découvrir, sans aller, comme Christophe Colomb, traverser F Atlantique. Ce monde nouveau, c'est la sensibilité et la raison des masses. La géographie de l'univers moral ne sera complète que quand ce continent populaire sera découvert, conquis et peuplé d'idées par les navigateurs de la pensée. On l'entrevoit déjà ; il ne reste qu'à l'aborder.
— C'est bien poétique, savez-vous pourtant ce que vous me dites là, monsieur! repartit en soupirant la couturière, et cependant je le comprends.
— Pardonnez-moi, lui dis-je; je n'aurais pas parlé ainsi devant une autre femme de votre état; mais vous êtes poëte aussi : vos vers m'ont fait oublier vos ciseaux! D'ailleurs, il n'y a pas besoin d'être toujours plat pour être populaire ; le peuple est un grand poëté aussi, car il est l'enfant pas encore sevré de la nature, et la nature *ne parle qu'en images comme Dieu !
Cependant la brise de mer tombait insensiblement sur les flots pour faire place à la brise de terre, qui commentait à respirer à travg's les pins maritimes de la côte; les vagues devenaient roses i leur sommet comme les neiges quand le dernier rayon de soleil les effleure en se retirant, nuit tombait sans que nous nous en fussions aperçus,
tant nous nous trouvions à notre aise avec cette simple fille de village. La diligence d'Aix allait partir; ma femme tHabrassa Reine comme une ancienne connaissance. Elle jious remercia de notre accueil sans façon et partit contente de sa journée, en nous assurant bien qu'elle n'en dirait rien à ses voisines le lendemain, de peur qu'on ne la crût une intrigante. Hélas! il suffisait de voir sa tiç[iide et candide physionomie pour qu'il fût impossible de voir en elle autre chose que ce qu'elle était : une jeune fille simple, douée d'une imagination sensible sur un immense fond de bonté.
Au moment où elle passait le seuil de la porte du jardin pour monter dans la diligence, je la rappelai et je lui dis : « Reine! si jamais j'écris un ou deux de ces récits populaires dont vous m'avez donné l'idée, vous me permettrez de vous dédier le premier, n'est-ce pas? Votre nom lui portera bonheur. »
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L'imagination est le miroir de la nature» miroir que nous portons en nous et dans lequel elle sb peint. La plus belle imaginstion^est le miroir le plus clair et le plus vrai, celui que nous ternissons le moins par le souffle de nos propres inventions, celui: que nous colorons le moins par les teintes artificielle^ et trop souvent fausses jie notre propre fantaisie, que nous appelons notre génie, te génie ne crée pas, il retrace; Dieu s'est réservé en tout la création. Homère, la plus vaste et la plus pathétique imagination qui ait jamais décrit la nature et fait palpiter le cœur hti-» main, n'est qu'un copiste parfait. Ces couleurs qu'il délaye avec nos larmes sur sa palette ne sont que les couleurs que nous voyons tous et les larmes que nous versons tous. Il lésa mieux vues et mieux senties, voilà son génie. Les poètes, qu'on accuse d'être des assembleurs de fictions et des récitateurs de mensonges, sont les plus vrais de tous les hommes. Ils observent, ils sentent' et ils écrivent : ils changent les noms de leurs personnages : voilà toute leui*
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invention; mais, si ces personnages n'étaient pas réels dans la nature, ils ne les auraient pas conçus, et, s'ils ne les avaient pas conçus réellement dans leur imagination, ils ne les enfanteraient pas, ou ils n'enfanteraient que des monstres ou des fantômes. Tout poëme est donc une vérité.
J'ai raconté, dans les Confidences^ quelle était l'aventure vraie que j'avais récitée ou chaulée à demi-voix dans le pcJiëme domestique de Jocelyn. Les lecteurs des Confi* dences connaissent le pauvre et intéressant vicaire de village à qui j'ai donné, dans mes vers, le nom de Jocelyn ; ils connaissent la helle et touchante enfant du château de***, à qui j'ai donné le nom de Laurence. Je lîe me suis guère permis d'autre altération de la vérité dans ce petit drame, tableau de cheminée qu'on suspend à un clou de laiton dans sa chambre ou dans sa mansarde, et qu'on regarde par distraction quand on a envie de se rappeler sa jeunesse, de rêver, de pleurer ou de prier.
Beaucoup d'oisifs, de jeunes hommes, de jeunes iilles, m'ont écrit, de tous les coins du monde, à l'occasion de ce poëme, qui a eu le seul succès qu'il pouvait avoir, un succès de cœurs malades, une gloire d'intimité, une immortalité de coin du feu, musa pedestris î Tous ces cœurs touchés, toutes ces voix émues, toutes ces plumes tremblantes, me demandaient si ce drame était vrai, si Jocelyn avait vécu, si Laurence avait aimé et était morte ainsi, si je les avais connus, si j'avais eu en moi ou autour de moi les tristes et saintes confidences de leurs amours et de leui-s malheurs ; s'il fallait s'y intéresser seulement comme à des personnifications imaginaires de sentiments nés de mes rêves, ou s'il fallait véritablement pleurer et prier
sur leurs deux tombeaux, et s'y attacher comme à deux êtres qui avaient réellement vécu parmi nous, et qu'on pouvait espérer retrouver un jour aimants, aimés, heureux, dans une autre vie. sainte naïveté des cœurs sensibles ! Ils ne veulent pas perdre leur sensibilité sur une fiction, et ils ont raison. Les larmes sont trop précieuses pour qu'on les répande ainsi sur des chimères, et sans qu'une ombre réelle au moins les entende tomber «t les recueille là-haut. Tromper ces cœurs-là, c'est le péché contre le Saint-Esprit, le crime sans rémission des poëte?,' car c'est le crime contre la nature; c'est tendre un piège à la mélancolie pour lui rire au visage ensuite; quand elle pleure, c'est faire pleuvoir des larmes sur le sable pour arroser une illusion. C'est mal, et cela fait souvent un mal réel aux imaginations tendres que vous trompez ainsi. Car les âmes neuves et simples, et ce sont les plus belles, prennent souvent à cœur et au sérieux les sentiments avec lesquels le poëte joue ainsi. On connaît les sept on huit suicides que Werther, cette ironie de Gœth's fit accomplir en Allemagne après l'apparition de ce beau livre.
On sait que Bernardin de Saint- Pierre fut obsédé toute sa vie par des interrogations épistolaires sur Paul et Vir^ ginie, et que les pèlerinages ont tracé un sentier à leur tombeau imaginaire sous les lalaniers. Moi-même, dont les écrits sont bien loin d'avoir sur l'imagination de l'Europe cette contagion, j'ai eu cependant ma part de cette correspondance avec les âmes désœuvrées et méditatives de mon temps. J'ai reconnu à des signes certains que j'avais touché quelquefois juste et fort. Le contre-coup a été souvent jusqu'à la passion et à la colère? C'est ainsi qu'a-
prèB avoir publié, Tannée dernière, Tépisode de Graziella, histoire véritable, où je me peins avec Timpartiale sévérité de la distance et du temps, j'ai reçu une foule de lettres Mgnées ou anonymes, pleines de reproches sanglants, de malédictions et d'imprécations contre la dureté, la sécheresse et la légèreté de cœur dont je m'accuse moi- mémo dans ce récit envers cette belle et malheureuse enfant.
Aptes que les Confidences ont répondu sur Laurence et sur Jocelyn, on m'a interrogé sur les détails accessoires du drame, sur les paysages, sur les personnages secondaires, sur le tisserand, sur révoque, sur l'ami, sur la servante, sur le chien enfin, et sur les oiseaux ; on a voulu savoir d'où venait cette pauvre Marthe, et où elle était allée après la mort du curé, et si Marthe était son vrai nom, et si sa bonté et son dévouement pour son mattre n'étaient pas une invention aussi du poète, une couleur grise et douce à l'œil dans le tableau, une harmonie calculée avec cette nature alpestre et cette vie sans espoir. J'ai répondu vingt fois en causant; voici l'occasion de répondre plus explicitement, et à un plus grand nombre de curieux de sentiments. Non, Marthe n'était pas le vrai nom de la servante de Jocelyn, pas pTus que Jocelyn n'était le vrai nom du curé de B..., pas plus que Valneige n'est le nom du village. Elle s'appelait et s'appelle encore Geneviève, car elle n'a pas suivi son jeune maître au tombeau, et je la vois encore de temps en temps dans la cour, sous les tilleuls, les jours d'été, quand je passe devant la grille de l'hospice de C... Voici son histoire uniforme, courte et pâle comme une journée d'hiver qui n'a qu'une heure de soleil entre deux longs crépuscules.
Je me souviens de l'entretien dans lequel elle me la
raconta comme si c'était hier. J'ai reçu du ciel une mémoire des lieux, des visages, des accents de voix, pour laquelle le temps n'existe pas. Vingt ans pour moi, c'est une nuit. Cette mémoire est celle des choses extérieures. Mais, pour lés impressions, pour les attachements, les sentiments, les coups et les contre-coups reçus une fois au coeur, je n'ai pas besoin de mémoire. Cela ne cesse pas de retentir en moi. Cela n'a pas été, cela est; cela n'est pas un temps de la langue pour ma nature, tout y est présent. Une secousse donnée à ma faculté de sentir se perpétue, se répercute et se renouvelle à tout jamais sans s'affaiblir. Le balancier de mon souvenir, sans avoir besoin d'être remonté, a toujours la même oscillation. J'ai véritablement dans ma fibre intérieure ce mystère du mouvement perpétuel que les mécaniciens cherchent si vainement hors de Dieu. C'est cela qui m'a donné de bonne heure la conviction et comme la sensation de l'immatérialité de l'âme et de l'infini. Je suis sûr que je ne me tromperai pas d'une circonstance, pas d'un détail, pas d'un mot, pas ^'un son de voix, en me rappelant aujourd'hui pouf 'vous ma conversation avec Geneviève. Mais, d'abord, faisons son portrait.' Cela est plus difficile, car les mots disent, mais le pinceau seul peint. Je n'ai qu'une langue et point de pinceau.