CONVERSATION AVEC GENEVIÈVE
Je passai quelques jours au presbytère de B..., après la mort et la sépulture de l'abbé D..., que j'ai nommé Jocelyn dans mes vers. J'avais à y remplir les devoirs bien tris-
tes, mais bien faciles, d'exécuteur testamentaire, et même d'héritier, car le mourant m'avait chargé de payer ses petites dettes sur la terre pendant qu'il irait en recevoir l'intérêt au ciel. Elles avaient toutes été contractées pendant l'année de l'épidémie et de la disette, pour acheter des médicaments chez les pharmaciens, et du riz et du sucre chez les épiciers de la petite ville voisine de G..., pour les malades. Mais il y. avait un inventaire à dresser,* des livres à trier, des papiers à parcourir, quelque pauvres meubles et un peu de linge à vendre ou à distribuer, la servante, le chien, l'oiseau à recueillir, la maison enfin, et le jardin à mettre en ordre et en culture, afin que tout présentât un air de décence, de soin et de propreté aux yeux du vicaire qui viendrait occuper sa place, et qu'aucune mauvaise herbe, aucun brin de paille ou aucune plume oubliée par la négligence ne souillassent le nid d'où le cygne des neiges s'était envolé.
Pendant ces journées employées à ces soins pieux pour la mémoire de mon ami, je n'avais d'autre compagnie que Geneviève. EHe allait et venait tout le jour, de la cour au jardin, du puits au bûcher, de la cave au grenier, de la cuisine à la salle, de la niche du chien au pigeonnier, à la cage des poules, des colombes et des oiseaux. Elle prenait la bêche et le râteau dans les carrés du jardin, pour sarcler les choux et les laitues, ou pour ni vêler un peu les allées, dont le sable s'était incrusté de mousse verdâtre pendant la maladie de Jocelyn; elle jetait bientôt ces outils de jardinage pour prendre le balai et pour nettoyer de la moindre poussière les recoins les plus reculés de Tescalier ou des corridors ; puis elle déposait le balai pour prendre Tépoussetoir et pour épousseter et frotter les meubles et les jam-
GENEVIÈVE m
bages de pierre des cheminées, jusqu'à ce que le noyer des armoires et Tépiderme ciré des tables de sapin devinssent des miroirs où son bras se réfléchissait; puis elle laissait encore les nftubles et reprenait le fil et Taiguille pour faire des reprises aux chasubles, aux nappes d'autel, aux petites serviettes fines avec lesquelles le prêtre essuie les bords du calice après qu'il a bu le vin mystique ; puis elle so relevait comme en sursaut de sa chaise, jetait sur lo bras le linge de la sacristie et allait rallumer le feu, écumer la mermite de terre du foyer, ouvrir la porte de la cour et regarder du côté de la sacristie pour voir si son maître ne revenait pas comme à l'ordinaire pour l'heure du repas. Le chien, qui sortait avec elle, allait en flairant jusqu'à la fosse fraîchement recouverte de terre. Il jetait deux ou trois hurlements au bord de la fosse pour éveiller son maître. Il revenait lentement, en s'arrêtant- et en se retournant souvent; la tète basse, l'œil consterné, les oreilles dressées, l'une en avant, l'autre en arrière, comme étonné de ne pas ramener derrière lui quelqu'un qu'on at' tendait toujours. Geneviève alors appelait le chien, d'un accent de triste impatience, le faisait rentrer dans la cour, et remontait elle-même, les yeux rouges, l'escalier extérieur.
Pendant quelques minutes on n'entendait plus son pas dans la maison. Elle pleurait seule dans la cuisine, puis elle ressortait pour aller faucher de l'herbe à la chèvre. On eût dit qu'un esprit inquiet la chassait d'une place à l'autre, comme pour chercher malgré elle quelque chose qu'elle ne trouvait plus nulle part. Oh ! Dieu seul connaît le vide que la disparition d'un solitaire creuse dans le cœur d'une pauvre femme, d'un seul ami, d'un chien,
d'une cage d'oiseau, d'un jardin el de la nature mènoe, vivants ou morls dans le petit cercle immédiat autour de lui! Pendant que personne ne se doute qu'il manque un souffle au monde, il manque Tair et la vîe à deux ou trois êtres qui vivaient de l'être évanoui. Tout se tient dans ce ciment de vieilles et chères habitudes ; ôtez un grain de sable, le mur s'écroule ; le mur écroulé, que devient la mousse qui le drapait, la mousse sécbée? que deviennent le nid de l'insecte et la fente du lézard? Autour du cœur de l'homme le plus isolé il y a un monde invisible qui vivait de lui. Quand ce cœur est froid, que devientil?... Ce que devenait la servante, une âme en peine, un regard sans voir, un pas éternel sans but, une activité sans repos, une vie machinale, une mort qui vit. Telle était Geneviève.
Kl
J*ai toujours contemplé avec un pieux respect et avec un sourire d'attendrissement ce qu'on appelait l'esclave ou l'affranchi dans l'antiquité, la nourrice en Grèce, ou dans le moyen âge le domestique, c'est-à-dire là partie vivante de la maison, domus en France, la famille en Italie et en Espagne, véritable nom de la domesticité, carie domestique n'est, au fond, que le complément, l'extension de cette chère et tendre unité de l'association humaine qu'on appelle la famille ; c'est la famille moins le sang, c'est la famille d'adoption, c'est la famille viagère, temporaire, annuelle, la famille à gages, si vous voulez; mais c'est la famille souvent aussi incorporée, aussi aimante, aussi désintéressée, aussi payée par un salaire de senti-
ments, aussi dévouée à la considération, à Thonneur, à rhitérèt, à la perpétuité de la maison, que la maison même ; que dis-je? souvent bien plus. J'ai été frappé de bonne beure de cette phrase de Tbistorien des* proscriptions sanglantes du triumvirat romain d'Octave, d'Antoine et de Lépide. Il raconte les spoliations, les massacres, les fuites nocturnes, les refuges cbercbés daifs les antres, dans les forêts, cbez les amis»; les ingratitudes, les lâcbetés, les perfidies, les ventes des proscrits par ceux cbez qui ils cbercbaient l'bospitalité, le secret, le salut ; les victimes attirées aux pièges, marchandées, vendues, livrées par les délateurs aux glaivesdes bourreaux d'Octave, et il termine cette énumération de ces trois ou quatre mille assassinats par ce résumé, qu*on n'a pas assez lu quand on apprécie la nature humaine, non au cœur, mais à la condition sociale :
« Chose éternellement notable, dit Velleius Paterculus, « pendant ces proscriptions, la fidélité des mères et des « femmes fut complète et sublime; celle des affranchis,
;* « douteuse et médiocre; celle des fils, nulle: beaucoup « trahirent par cupidité leurs pères; celle des esclaves « domestiques, admirable et presque générale. »
^ ' Ainsi futril pendant les proscriptions françaises de 1 795 et 1794; sur dix proscrits, neuf furent cachés par les dévouements domestiques. La famille fut sauvée par les ser-
t viteurs. L'humanité devrait un monument éternel à la domesticité. Et le cœur des familles, des enfants, des vieillards, que ne lui doit-il pas? Et la politique elle-même,
^ que ne lui devrait-elle pas, si elle savait considérer le do-
; mestique à sa vraie place dans la civilisation ?
Aussi, pendant le peu de jours que j'ai passés au pou-
voir, quand il a été question, dans les conseils de gouvernement» dé donner ou de retirer le droit électoral aux domestiques, j*ai été bien loin d*i miter à leur égard le stupide rigorisme de la Convention, qui excluait du droit de citoyen et de suffrage les individus en état de domesticité : législation brutale et aveugle, qui refaisait des esclaves là où la nature a fait plus que des hommes libres : des enfants, des fils, des frères, des amis d'adoption. J'ai dit : Honorez le domestique, vous fortifierez la famille, ce pivot de toute démocratie morale ; car le domestique est à la famille ce que la cour intérieure est à la maison. Voulezvous donner des millions de voix à la sainte influence de la famille? voulez- vous que vos élections soient inspirées par Tesprit de la famille? voulez- vous que les intérêts de conservation prévalent sur l'esprit de désordre? Voulezvous contre-balancer par un suffrage réfléchi, religieux, co'intéressé au sol et aux mœurs, les suffrages irréfléchis, turbulents, tumultueux de ces fnasses flottantes qui fermentent ou divaguent sur la surface de vos populations? voulez-vous faire plus? voulez-vous mettre du cœur dans vos institutions électorales, et donner au senti ment le rôle qu'il a dans la nature humaine et qu'il doit avoir dans une législation populaire? Donnez le suffrage aux domestiques, vous donnerez ainsi dix voix pour une au père de famille, vous donnerez une voix aux femmes, aux vieillards, aux enfants, à la propriété, aux mœurs, aux habitudes; une voix à la maison î C'est le suffrage électoral donné aux habitués du foyer qui sera le salutaire correctif des abus et des égarements du suffrage universel dépaysé. Si l'aristocratie antique ne l'avait pas compris, c'est qu'elle n'avait que des esclaves ; si la féodalité ne l'avait pas compris,
c'est qu'elle n'avait que des serfs, et que nous, nous avons une domesticité libre, c'est-à-dire des serviteurs, des hommes et des femmes greffés sur le tronc de la famille par la cohabitation, par rattachement mutuel, par la fidélité, égale souvent à celle des filles ou des fils. Car, s'il y a des lie^s dans le sang, il y en a de presque aussi forts dans la iiamme du même foyer.
La domesticité dans le moyen âge donna les mêmes preuves de parenté et de dévouement à la famille que le vieux serviteur Eumée en donne, dans Homère, au fils de la maison, Ulysse, visitant ses foyers usurpés. 11 y a dans la belle et pathétique histoire de.Marie Stuart, par M. Dargaud, un récit, d'une servante ou nourrice, comme on les appelait alors, que je n'ai jamais lu sans bénir et sans glorifier dans mon cœur la domesticité. Le voici :
Le duc de Norfolk, parent et héritier du trône de la reine Elisabeth, se prend d'amour pour la Cléopâtre moderne, pour la captive d'flolyrood, pour la belle et infortunée Marie Stuart, reine d'Ecosse. Il conspire avec ses vassaux pour l'enlever de son cachot et pour lui rendre un trône avec son cœur. Elisabeth découvre le mystère de ces amours, rompt la trame, arrête Norfolk et le fait condamner à avoir la tête tranchée sur un échafaud dressé dans la tour de Londres. Le duc, accompagné de ses amis, à qui il était permis alors de faire cortège au mourant, s'avance fièrement vers le lieu du supplice. Arrivé au pied de l'échafaud, il a soif et demande à boire. «Une femme « âgée et voj^ée qui l'avait suivi toute en pleurs, dit l'histo- « rien, lui ll&ente une coupe que le duc reconnut aussitôt . « C'était sa propre coupe, celle de ses ancêtres ; et cette « femme prévoyante et attentive jusqu'à la mort était sa
« nourrice, la servante de ses châteaux. Elle versa de Talc « dansla coupe; le mourant y trempa ses lèvres. Lorsqu'il « tendit la coupe vide à la pauvre femme, elle saisitet baisa fl en pleurant la main de son maître. Que Dieu te bénisse I « lui dit le duc, et que nos enfants te vénèrent à cause « de ce que tu as fait ! Puis, comme il sentit qu'il s'atten- « drissait à Theure où Thomme a besoin de sa force, il « monta rapidement les degrés de réch|faud, appuyé sur (( le bras du doyen de Saint-Paul . »
L'antiquité n'a rien de plus naïf et rien de plus touchant que cette coupe reconnue à Theurè où on laisse tout sur la terre, et cette main d& servante tendant au seigneur le coup de Téchafaud.
Geneviève paraissait avoir trente-cinq ou quarante ans à cette époque. L'âge n'était pas lisible sur ses traits usés par la fatigue. On sentait que la misère avait soufflé là de bonne heure, comme la bise qui gèle une plante au printemps et qui la laisse plutôt languir que vivre le reste de la saison, tlle était grande, mais un peu voûtée, la poitrine très-enfoncée et très-creuse, par Tattitude habituelle d'une fille qui coud du matin au soir. Ses bras étaient maigres, ses doigts longs et effilés ; bien que ses mains fussent d'une blancheur et d'une propreté parfaites, l'ongle du troisième doigt de la main droite était cerné à l'extrémité par une tâche bleuâtre ; c'était la trace du dé de cuivre qu'elle portait presque toujours, et qui avait déteint sur sa peau. Elle portait le costume des paysannes de ces montagnes : une robe de grosse laine bleue galonnée sur
les coutures d'un passe-poil de velours amarante. Une coiffe blanche, bordée de dentelles très-larges qui battaient ses joues, laissaient à peine apercevoir les racines de ses cheveux, relevés sur les tempes et cachés sous sa coiffe. Ses traits délicats et maladifs n'avaient aucune carnation. Sous sa peau fine et transparente, on ne voyait ni rougir ni circuler aucun sang ; les petites veines bleues qui se ramifiaient sur ses tempes étaient aplaties comme des canaux que la sève, un peu tarie, n'a pas la force de gonfler. Ses joues étaient à peine revêtues d'un épiderme imper, ceptiblement ridé par le frisson habituel de la peau dans cet air des neiges. Ses yeux, frangés de très longs cils noirs, étaient largement fendus, quoique profondément encaissés sous les paupières. Us étaient bordés au-dessous d'un ourlet noir, comme des yeux fui ont beaucoup veillé et beaucoup pleuré. Leur couleur était un bleu pâle sans aucun éclat ; ils se laissaient regarder sans mouvements, comme de Teaû à l'ombre ; on voyait jusqu'au fond et Ton n'y voyait que simplicité, sensibilité et langueur. Ces beaux jeunes yeux de femme de haute et fine race avaient l'air comme dépaysés dans le cadre d'un visage déjà vieilli et fané. Ses lèvres un peu grosses et déprimées vers les coins étaient légèrement plissées quand elle les fermait. Mais, aussitôt qu'elles s'ouvraient, soit pour parler à ses oiseaux, soit pour saluer les pauvres femmes du village qui passaient en l'appelant sous sa fenêtre, ses lèvres détendues laissaient voir des dents blanches comme les cailloux de la fontaine, et un sourire où la mélancolie se fondait dans la bonté.
Toute Texpression de ce visage était dans cette bouche par où son cœur semblait s'ouvrir et se répandre sur tous
n GENEVIÈVE
les traits. Le timbre de sa voix révélait ce tremblement intérieur d'une fibre brisée par une pei-pétuelle émotion du cœur. C'était une complainte d'accents qui semblait toujours chanter en parlant.
' Cette voix reposait et touchait à la fois. Je n'en ai jamais entendu de pareille que dans les chalets du Valais, en demandant autrefois mon chemin ou du lait aux vieilles femmes des montagnes. Les passions et les continuels commérages des villes donnent quelque chose de dur et de rauque à la voix des femmes; la solitude et la sérénité des montagnes la rendent douce comme un soupir, accentuée comme un sentiment, sonore et timbrée comme une cloche dans le lointain à travers les bois. Telle était la voix de Geneviève. Pendant que je lisais dans le jardin, sans qu'elle me vît, je ne me lassais pas de l'entendre parler à ses poules, ou chanter à demi-voix en tricotant près de la fenêtre, pour distraife les oiseaux, qui lui répondaient.
Au bout de huit ou dix jours, elle s'était tellement accoutumée à ma présence dans la maison, que je ne lui inspirais plus aucun embarras. Elle savait que j'avais été l'ami le plus cher de son maître. Elle reportait tout naturellement sur moi l'attachement respectueux qu'elle avait pour lui. D'ailleurs, elle avait besoin de servir quelqu'un et d'aimer celui qu'elle servait. Tout son service n'était qu'inclination naturelle et satisfaite à obliger. Elle se rendait heureuse elle-même en prévenant les moindres désirs de ceux auxquels son état de servante la dévouait moins encore que son cœur. Ma jeunesse aussi l'intéres-
sait; elle était fière de remplacer autant qu'elle pouvait son maître mort dans Taccueil qu'il aurait fait vivant à ce jeune homme pour qui elle connaissait sa tendresse. Elle tenait à Thonneur de la maison et à la grâce de Thospitalité, même après que la maison était vide et que rhôte était parti pour un autre séjour. Elle s'empressait à tout. Elle savait par son maître la simplicité de mes goûts. Jamais, chez ma propre mère, ils n'avaient été si complètement et si gracieusement prévenus par les bonnes femmes du ménage et du jardin. Jamais les livres et les papiers n'avaient été plus religieusement retrouvés à leur pli ou à leur page marquée sur ma table de bois; jamais lès tisons dormant le jour sous la cendre n'avaient été plus soigneusement rapprochés le soir, pour donner une douce tiédeur à la veillée; jamais mes chiens n'avaient eu une natte de pailla plus épaisse pour se coucher au pied de mon lit, ni une eau plus limpide pour boire dans leur jatte de terre vernie ; jamais je n'avais trouvé plus exactement, au retour de mes longues chasses dans les bois, la farine de maïs bouillottant à petit feu dans la marmite sous sa croûte dorée, la pomme de terre sous la cendre, le chou, la rave, la courge du jardin cuits au four et le pain de seigle plus savoureux et plus frais sous la serviette de chanvre écru dans la huche ; jamais le beurre ou le miel de la plaine n'avaient été si jaunes, si onctueux, si attentivement battus dans l'étable ou si proprement servis dans le rayon de cire. C'était le régime auquel j'avais été habitué à la campagne, pendant mon enfance, chez une mère sobre et tendre, le régime des chartreux assaisonné par la tendresse et par la grâce de la femme.
Selon l'habitude de ces montagnes, nous prenions nos repas du soir dans la cuisine, sur la seule table de noyer massif longue et étroite qu'il y eût dans la maison. Â Textrémité de cette table, Geneviève , comme du temps de son maître, étendait la nappe, mettait mon assiette, mon couvert d'étain, et posait les plats, le pain et le vin. Je m'asseyais sur un des bancs de bois qui régnent des deux côtés de la table. A l'autre bout, il n'y avait point de nappe, il n'y avait qu'une écuelle et une assiette de terre dans lesquelles la servante prenait sa soupe et sa portion de lard, de courge, de salade ou de choux en même temps que moi ; mais, selon les rites du pays, elle mangeait debout, son écuelle à la main, continuant à me servir, allant et venant, comme le reste du jour, dans la cuisine, attisant le foyer, battant le beurre, grillant les châtaignes, jetant des morceaux de son pain au chien qui l'épiait, assis devant son tablier, et qui ne perdait pas sa main de l'œil. Je ne cherchais nullement à la contraindre dans ses habitudes respectueuses etfamiliëres à la fois de ménagère, je Taurais plutôt embarrassée et humiliée en la forçant de s'asseoir vis-à-vis de moi. Seulement, je causais avec elle, tout en soupant lentement, les coudes sur la table, à \^ façon des montagnards désœuvrés.
Après le souper, je me rapprochais du foyer, où elle jetait de moments en moments des équarrissures pétillantes de sapin. Je faisais sécher à la flamme le canon et les bassinets huilés de mon fusil entre mes jambes ; je détachais mes guêtres de cuir, je les ramollissais au feu pour
le lendemain. (Teneyiève levait le couvert, distribuait le fond des plats à ses chiens ou à ses poules, repliait la nappe, remettait, soigneusement enveloppé, le pain dans la huche, allumait la lampe au bec de fer suspendue à côté de râtre, au manteau de pierre noire de la haute cheminée, puis elle s'asseyait un peu en arrière de moi pour tricoter des bas de grosse laine blanche qu'elle avait filée dans l'autre saison.
Nous causions alors plus longuement et plus familièrement que le reste de la journée, au seul bruit de la cascade dehors et du feu qui pétillait dedans ; nous parlions du mort, de ses vertus, de ses charités, de sa pauvreté, de sa résignation dans ce désert où on Tavait relégué comme pour cacher son éclat naturel et ses talenls enfouis à tout autre œil qu*à Tœil de Dieu et des'pauvres, de ses habitudes, de ses méditations, de ses prières, du mystère de sa jeunesse à demi révélé par les pèlerinages qu'il faisait de temps en temps au tombeau ou à la grotte des Aigles ; de sa dernière maladie, de ses suprêmes paroles, de sa joie quand il avait senti que Dieu consentait enfin à abréger sa pénitence et à le rappeler à lui; puis, de la douleur inconsolable de ses paroissiens, des femmes et des vieillards qui venaient déjà de loin s'agenouiller sur sa fosse comme sur celle d*un saint; de la nudité de son presbytère; de ce qu'allaient devenir les colombes, le chien, les oiseaux, les arbres qu'il taillait, la source qu'il dirigeait, les pots de fleurs qu'il soignait, l'été, au jardin, jet qu'il abritait, Thiver, dans sa chambre; des hirondelles même, dont il respectait les nids sous les corniches du chœur, et qui ne les retrouveront plus au printemps prochain.
Dans ces conversations la pauvre fille ne me parlait;
mais d'elle. Elle paraissait s'inquiéter bien plus de ce que deviendraient le chien, les oiseaux, les meubles, lesplautes> que de ce qu'elle deviendrait elle-même. Peut-être peiivsait-elle que le nouveau curé la prendrait à sou service, comme le sonneur ou Tenfant de chœur de Jocelyn, ou que quelqu'une des familles du village la recueillerait pour èlre sarcleuse, et lui donnerait le pain et Tasile gratuits dans retable des vaches ou des moutons. Elle avait un petit mobilier à elle, consistant dans un coffre à tiroirs eu bois de noyer, que je la voyais ouvrir quelquefois, et qui contenait un peu de linge, ce trésor des servantes ; sa robe des dimanches et une petite écuelle de porcelaine cassée, pleine de petite monnaie d'argent, de gros sous, d'un collier de grains de jais enfilés par un fil de cuivre, de deux ou trois bagues d'or qui lui venaient de sa mère, et d'un beau chapelet de noyaux de cerises, sculptés à jour par un chartreux, que Tévôque lui avait donné en passant quelques jours dans la cure pendant sa visite pastorale*. Le tout pouvait bien valoir six écus. C'était là toute sa richesse. Elle la regardait sQuvent avec une complaisance visible dans la physionomie. Mais, depuis que Jocelyn était mort, et qu'elle n'avait plus la bourse et le pain du prêtre à donner en son nom, elle puisait assez souvent dans sa coupe, et les gros sous diminuaient sensiblement.
Le sort de cette pauvre fille m'inquiétait, car je n'étais pas riche alors, et je voyais bien qu'une fois le mobilier vendu pour payer les dettes, la maladie, la sépulture, l'héritage se réduirait à. deux charges : son chien et ses oiseaux. Mais Geneviève n'y pensait pïis; elle était, au contraire, sans cesse occupée à rechercher bien loin dans sa mémoire si M. le curé ne devait pas une mesure d'orge à
ceiai-Iâ, un char de fagots à celui-ci, une j^ignée de foin pour la chèvre à Tun, un disque de pain de seigle emprunté le dernier hiver et non- rendu à l'autre. Elle ne voulait pas laisser un brin de paille ou un grain de sel sur la conscience ou sur la mémoire de son maître.
Mais moi, j'y pensais. Je l'avais toujours vue depuis mon enfance au presbytère, je ne m'étais jamais informé comment elle y était venue, encore moins comment elle en sortirait; le curé, la servante et la maison se confondaient à mes yeux en un seul être et en un seul tout indivisible qui me paraissait avoir existé ainsi toujours et devoir toujours de même exister. La mort venait de me poser un problènrp auquel je n'avais jamais réfléchi : D'où vient la servante, et que deviendrat-elle?
A la fin, il fallut bien lui en parler. C'était un soir après souper, à la clarté de la lampe, au pétillement du foyer ; j'avais le coude encore appuyé sur la table, la tête sur la main ; elle avait fini de ranger le pain et la nappe, elle était assise à l'ombre dans l'angle que forme le jambage noir de la cheminée avec le mur delà cuisine, place où les paysans mettent le coffre à sel. Elle remuait en tricotant avec un léger cliquetis de fer, l'un contre l'autre, en relevant la maille, les deux bouts luisants de ses aiguilles de bas. Ce bruit vivant, paisible et monotone comme celui du balancier d'une pendule au coin du feu, me tira de ma rêverie et m'enhardit à lier une conversation sérieuse avec elle.
— Geneviève, lui difr-je, vous ne vous reposez donc jamais?
— Oh ! mon|||eur, me dit-elle, je n'ai pas été faite par le bon Dieu pour me reposer. J'ai commencé à travailler le jour où j*ai pu me tenir sur mes jambes» et je travaillerai jusqu'au jour de ma mort. Nous avons bien le temps de nous reposer là-bas, ajouta-t-elle en me faisant un geste de la tête et du coude vers le cimetière pour ne pas perdre une des mailles de son tricot en dérangeant sa main.
— Comment? repris-je, vous avez travaillé si jeune! Vous n'avez donc jamais été enfant, jamais joué avec les autres, jamais perdu le temps dans la rue, à la fenêtre, le long des buissons? Votre mère était donc bien dure ou bien avare de badinage et de désœuvrement avec ses enfants? Mais, alors, comment avez- vous, vous-même, l'air si doux et enjoué avec les enfants du village, que vous laissez jouer tous les jours dans la cour, arracher vos fleurs et tirer vos aiguilles sans les gronder?
— Ah ! monsieur, ceux-là, c'est différent,' voyez-vous ; ils ont leur père et leur mère qui leur cuisent le pain; mais moi, je n'étais pas comme eux. Je n'ai eu un peu de bon temps dans ma vie qu'ici et depuis que M. le curé a consenti à me prendre à son service. Jusque-là, je ne savais pas ce que c'était que de s'asseoir et de regarder le soleil, le feu ou les passants.
— Gomment, répliquai-je, avez-vous mené si jeune une vie si rude?
— Oh ! monsieur, elle n'était pas rude ; elle était pénible et toujours debout, c'est vrai ; mais elle était bien douce, au contraire, et, si Dieu voulait ressusciter ma mère, je la recommencerais bien celte vie, et je serais bien heureuse encore de la recommencer.
— Contez-moi donc cela, puisque vous n'avez rien à
faire, que j'ai fini de lire mon livre, et que nous avons une longue veillée devant nous. Je voudrais savoir Thistoire de tout le monde, lui dis-je ^ souriant; car voyez -vous, (jene^iève, Tesprit n'est qu'une grande curiosité comme la science. II y a un enseignement, pour celui qui comprend, dans la vie de chacun.
— Mais je ne suis qu'une pauvre servante, et je n'ai jamais été autre chose : que voulez-vous que je vous dise ? Cela vous ennuierait comme le bruit de mes aiguilles de bas ennuie les enfants.
— Vous seriez la fourmi du plancher, le grillon de la cheminée, l'araignée de la poutre, que cela m'intéresserait, répondis-je, et que j'aimerais à conn^tre leur histoire, d'où ils sortent, ce qu'ils font, ce qu'ils pensent, ce qu'ils veulent, ce qu'ils deviendront. 11 y a un commencement, une fin, un sens à toute chose vivante. Si l'on connaissait tout, on ne serait indifférent à rien.
' — Oui, on serait comme Dieu, me dit-elle en éclairant son sourire d'un rayon de claire et tendre intelligence. M. le curé le disait bien, quand il recommandait de ne pas maltraiter les animaux et de ne pas s'impatienter contre les mouches. « Vous n'avez pas le droit de rien mépriser « et de dire : Ce n'est rien, puisque Dieu l'a fait, • qu'il disait.
— Précisément, ma pauvre Geneviève, repris-je, en retrouvant dans ces* paroles loute l'âme de Jocelyn ; tout est intéressant, tout est respectable dans les moindres destinées du plus obscur et du plus insignifiant de tous les êtres. Les orgueilleux sont des sots, le dédain n'est qu'une ignorance; voilà pourquoi je serais reconnaissant SI vous vouliez bien me raconter ce que je ne sais pas ^
votre vie, où vous êtes née, ce que vous avez fait, co\nment vous êtes venue ici, et où vous comptez aller après.
— Je vous obéirai, monsieur, dit-elle en rougissant, si cela vous amuse. Vous vous moquerez peut-être do moil
— Ah ! Geneviève, tépondis-je d'un accent fâché, est-ce que Jocelyn se moquait jamais de la plus naïve confidence d'une vieille femme ou d'un enfant? Est-ce que je ne suis pas son ami ?
— Oui, c'est vrai, dit-elle en se repentant, j'ai tort, je vais tout dire. '
Je me rapprochai du feu ; elle ne releva pas ses yeux de ses aiguilles, elle ne perdit pas une maille; elle me dit en continuant de travailler.
— Je suis de Voiron en Dauphiné. C'est une belle bourgade au pied des montagnes; les eaux y sont douces pour blanchir les toiles; le pain y est bon; les châtaignes n'y sont pas chères pour les pauvres gens ; le peuple y est gai, remuant, entendu au commerce et un peu rieur comme en Dauphiné ; les filles et garçons y ont de belles couleurs sur les joues, comme si le froid des neiges voisines les pinçait. On ne dirait pas que j'en suis, moi, quand on voit comme je suis pâle ; mais c'est que, voyez- vous, je n'ai jamais été à l'air, j'ai toujours vécu à la maison ; cela enlève les couleurs : c'est comme ces plantes que M. le curé tenait à l'ombre sous l'escalier...
— Ses hortensia? achevai-je.
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— Oui, dit-elle, c'est comme les hortensia ; cela reste violet comme une lune sur la neige ; cela ne devient jamais rouge comme le soleil, parce que cela ne le voit pas.
— Mais pourquoi ne voyiez-vous pas le soleil comme les autres enfants de Voiron?
— Vous allez voir, monsieur !
Et elle continua :
— Mon père était menuisier-vitrier; il allait en journées ici et là pour raccommoder les tables, les croisées, les vitraux d'église. Il n'était pas fiche; il avait cinq enfants, un garçon de douze ans, qui travaillait déjà à Fétabli avec lui, qui l'accompagnait en ville et dans les villages de la montagne, portant les outils légers, les vitres, le mastic, le petit couteau pour l'étendre. II avait quatre filles : deux d'une première femme, plus âgées que moi de quelques années, moi qui avais huit ans à l'époque dont je me souviens, et une petite sœur de trois ans qu'on appelait Josette. Ma mère était blanchisseuse en gros, c'est-à-dire qu'elle blanchissait des toiles écrues pour les tisserands du pays avant de les mener aux foires. Nous avions pour cela, derrière la maison, le long de la rivière, un grand morceau de pré qu'on ne fauchait pas, mais qui était toujours couvert de pièces de toile qu'on trempait pour que le soleil les séchât et que la rosée amollît le fil. C'était si joli au milieu du jour de voir de notre fenêtre toutes les jeunes fillesi les pieds nus, dérouler ces longs rubans gris et blancs sur l'herbe humide, et y jeter des gouttes d'eau qui reluisaient au soleil, qui leur retombaient sur les cheveux et qui leur trempaient les pieds ! Ah î j'avais tant désiré de
courir comme elles sur les toiles !
m GENËVIËVE
— Et qui est-ce qui vous en empêchait? lui dis-je.
—Ah! vous allez savoir, monsieur. Mais laissez-moi dire.
Ma pauvre mère, quoiqu'elle n'eût encore que trentedeux ans, ne quittait pas le lit depuis la naissance de ma petite sœur. Elle n'avait point de maladie apparente, point de toux, point de lièvre, point de mal d'estomac ou de mal de tête; elle avait le visage aussi frais, l'œil aussi vif, la peau aussi blanche qu'une jeune fille, mais elle ne pouvait plus se servir de ses jambes, même pour se retourner dans son lit. On disait que son lait s'était tourné par quelque peur en nourrissant Josette, ou bien qu'elle était sortie trop tôt après son accouchement pour aller mouiller ses toiles, et que c'était Thumidité du pré qui avait fait cela. Si vous l'aviez vue assise sur» son lit, au soleil, appuyée sur son oreiller, travaillant de ses mains librement tout le jour à ourler, à plier, à raccommoder ses toiles ou à éplucher les herbes pour la soupe du père et des enfants, vous auriez cru que c'était une jeune accouchée qui allait se lever dans deux jours, ou une femme paresseuse qui restait au lit jusqu'à midi. Ah !• monsieur, ce n'était pas cela; elle n'était jamais sans un ouvrage à la main, elle pensait à tout> elle veillait sur tout, elle travaillait encore entre ses rideaux à la lueur du crésieu suspendu à la colonne du lit quand tout le monde dormait déjà dans la maison; elle essayait chaque matin de se lever quand tout le monde dormait encore, espérant toujours que les forces lui seraient peut-être revenues dans les jambes pendant la nuit ; et puis^ quand elle sentait que c'était comme la veille, elle pleurait un peu ; mais elle se reconsolait vite et faisait semblant d'être gaie pour ne pas attrister mon père et mon frère sortant pour l'ouvrage.
GENEVIÉVB 89
Mes deux grandes sœurs sortaient aussi pour aller aux toiles le matin et à la fabrique après. On ne les revoyait qu'à midi pour dîner et le soir pour souper. Elles étaient mises comme des demoiselles ; elles aimaient bien ma mère, qui avait eu soin d'elles comme de ses trois enfants ; mais elles avaient du bien du c6té de leur mère, et elles nous méprisaient un peu parce que nous étions petits et que notre mère, à nous, n'avait rien eu que sa beauté, sa bonté et ses dix doigts. Je les entendais quelquefois, le dimanche matin, dire dans le cabinet où elles s'habillaient pour aller à l'église : « Je ne veux plus de ce fichu ; cette robe est trop tisée ; donnons cela pour la petite ; c'est bien bon pour elle. » Elles n'étaient pa s méchantes pourtant, mais elles étaient un peu fières pour les filles d'un vitrier.
Notre père était trop' pauvre pour donner une servante â ma mère, et j'étais trop petite pour faire toute seule le ménage. Les voisines venaient bien de bon cœur, quand je les priais, tirer pour nous le seauc^u puits, mettre la grosse bûche au feu et pendre la marmite à la crémaillère ; mais ma mère et moi nous faisions tout le reste. Aussitôt que j'avais pu marcher seule dans la chambre, j'avais été la servanle-née de la maison, les pieds de ma mère, qui n'en ftvaît plus d'autres que les miensi Ayant sans cesse besoin de quelque chose qu'elle ne pouvait aller chercher au jardin, dans la cour, dans la chambre, au feu, sur l'évier, sur la table, sur un meuble, elle s'était accoutumée à se servir de moi avant l'âge, comme elle se serait servie d'une troisième main ; et moi j'étais fière, toute petite
j'étais, de me sentir nécessaire, utile, serviable comme une grande personne à la maison. Gela m'avait rendue attentive, mûre, sérieuse, raisonnable, avant l âge de huit ans. Elle me disait : « Geneviève, il me faut cela, il me faut « ceci ; apporte-moi Josette sur mon lit, que je lui donne «à téter; remporte-la dans son berceau et berce-la du « bout de ton pied jusqu'à ce qu'elle dorme; va me cher- « cher mon bas, ramasse mon peloton ; va couper une sa- «< lade au jardin ; va au poulailler ta ter s'il y a des œufs « chauds dans le nid des poules; hache des choux pour « faire la soupe à ton père ; bats le beurre ; mets du bois « au feu ; écume la marmite qui bout, jettes-y le sel ; « étends la nappe; rince les verres; descends à la cave, « ouvrele robinet, remplis au tonneau labouteille de vin. » El puis, quand j'avais fini, qu'on avait dîné et qi\e tout allait lien, elle me disait : « Apporte-moi ta robe que je te « parc, et les beaux cheveux que je les peigne. » Elle m'habillait, elle me parait, elle me peignait, elle m'embrassait, elle me disait : « Va t'amuser maintenant sur la « porte avec les enfants des voisines ; qu'ils voient que lu « es aussi propre; aussi bien mise et aussi bien peignée « queux. » Et j'y allais îin moment pour lui faire plaisir, mais je n'allais jamais plus loin que le seuil de la cour, pour pouvoir entendre si ma mère me rappelait, et je n'y restais pas longtemps, parce que les enfants se moquaient de moi et disaient entre eux : « Tiens, la sérieuse, elle ne sait jouer à rien, laissons-la. » J'aimais mieux rentrer et me tenir debout auprès du lit de ma mère, épiant dans ses yeux ce qu'elle pouvait avoir à demander. Tous les jours se passaient ainsi; je me levais la première, je me couchais la dernière. Je ne respirais l'air que par la fenê-
tre, je ne voyais le soleil que sur le seuil de la porte, et voilà pourquoi, monsieur, j'avais le visage blanc. On disait à ma mère: Voire petite a donc les pâles couleurs?— Oh ! non, répondait-elle; mais c'est qu'elle a la pâle vie î Je n'allais pas même à l'école.
Cette longue infirmité de ma mère, en la retenant tant d'années ainsi immobile et désœuvrée du corps dans son lit, l'avait rendre instruite comme une dame et dévote comme une sainte; les fils de nos voisines, qui allaient en classe ou qui revenaient en vacances chez leurs parents, prêtaient leurs vieuxlivres par charité à la pauvre vi trière infirme, par l'entremise de mon jeune frère, pour lui abréger le temps.
Le soir, à la veillée, quand mon père, mon frère, mes deux grandes sœurs étaient rentrés à la maison de leur ouvrage, elle nous rassemblait tous autour de son lit pour nous lire à haute voix les belles histoires qu'elle avait lues tout bas dans la journée, et qui étaient propres à instruire mon petit frère, à amuser mes sœurs et à consoler mon père. C'étaient des chapitres de la Bible où il était parlé de pauvres gens exerçant honnêtement desétats pénibles, comme nous, et cependant aimés et visités du Seigneur; des paraboles de l'Évangile avec des réflexions par des savants pour en faire comprendre la beauté aux simples; les histoires de l'enfant Jésus étonnant sa mère, devant les docteurs, par sa scienee ; lui obéissant ensuite humblement à la maison, et maniant le3 outils et le bois autour de l'établi d'un charpentier ; puis ses conversations et ses ami-
liés avec les jardiniers et les pauvres femmes des faubourgs de Jérusalem ; c'étaient, d'autres fois, des livres en mots qui faisaient voir les choses comme des image» ou des tableaux devant les yeux, et qui chantaient dans Toreille comme une musique.
Ces livres racontaient les histoires d'un fils, nommé Téléinaque, qui cherchait son père d'île en île, et qui était toujours arrêté par des naufrages, des aventures, des ten* tations et des malheurs qui faisaient pleurer, et qui pourtant faisaient plaisir ; ou bien encore, c'était l'histoire d'un pauvre malheureux, appelé Robinson, qui était jeté par la tempête dans un désert, au milieu de la mer, seul avec un chien et un oiseau, et qui trouvait dans son esprit et dans la grâce de Dieu les moyens de se bâtir une maison» de se faire un jardin, de s'attacher des troupeaax apprivoisés et de bénir la Providence dans sa solitude.
Ces histoires nous divertissaient, pendant que mon père aiguisait ses varlopes sur une pierre imbibée 'd'huile, et que mon frère coupait ses vitres, comme nous déchirions de la toile, avec son poinçon de diamant. Quand l'angéltis sonnait dans le clocher, on fermait le livre et on allait se coucher pour se lever de grand matin, et on regrettait toujours que l'histoire ne fût pas finie.
Voilà comment nous passions les soirées d'hiver. Mais dans le jour, quand tout le monde étiait sorti, que la chambre et l'escalier étaient balayés et que la marmite bouillait à petit feu dans les cendres chaudes, ma mère me lisait, à moi toute seule, des passgiges plus sérieux et plus saints, qui lui plaisaient bien davantage, puisqu'ils ne parlaient rien que de Dieu et rien qu'à Dieu. C'était Vïmita- Hon de Jésus-Christ, des Méditations sur les maladies, sur
les afflictions, sur la mort, sur le ciel, et des livres de prières di>nt les pages étaient tachées de ses larmes et usées de ses doigts. C'est dans ces pages qu'elle m'apprenait à lire et à prier. Toute petite que j'étais, j'aimais mieux ces livres que les autres, parce que ma mère prenait un visage bien plus recueilli et bien plus consolé quand elle les re» cevait de ma main, et que, dès que je la voyais s'attrister ou pleurer tout bas sur son état, un de ces livres ouvert séchait ses larmes et lui rendait son sourire. Cela me faisait faire mes prières avec bien plus de componction el bien plus de plaisir au pied de son lit. Je m'imaginais toujours que Dieu était là, qui nous entendait, et qu'en rele^ vaut mon front appuyé sur ses couvertures, j'allais voir ma mère, soulagée et guérie, me demander sa robe et marcher comme moi à travers la maison. Mais la volonté de Dieu n'était pas ma volonté d'enfant. Ma mère continuait à languir et je grandissais.
Elle priait pourtant avec une ferveur qui aurait fait envie aux anges. Elle jouissait surtout quand elle me voyait prier du bout des lèvres avec elle. Quelquefois elle medi^ sait : « Geneviève, Dieu aime les enfants parce qu'ils n'ont pas encore péché. Je ne puis aller à l'église ; je suis sûre que, si je pouvais y aller, je le toucherais et reviendrais guérie : vas-y pour moi; demain, tu te lèveras de grand matin, tu iras entendre à ma place la première messe que \e vieux prêtre dit avant le jour, pour les pauvres gens qui n'ont pas une demi-heure à perdre au pied des autels, celle qu'on appelle la messe des servantes; tu réciteras pion chapelet que voilà, comme si c'était moi. Le bon Dieu prendra peut-être la présence et la prière de l'enfant pour la présence et la prière de la mère. Va, mon enfant. »
g8 GENEVIÈVE
Et j'allais, monsieur, je me levais sans faire de bruit;ie prenais mes sabots à la main pour qu'on ne m'entendît pas jusqu'au bas des escaliers : j'entrais dans l'église, où il faisait encore nuit. Les servantes et les vieilles dames se disaient tout bas: «Voyez donc, que cette petite est sage. — C'est la fille delà vitrière malade, disaient les^autres; elle vient pour sa mère : pauvre enfant ! Elle apprend de bonne heure la misère ; elle a bien besoin de la grâce de Dieu ! » Moi, je ne m'arrêtais pas pour les écouter ; j'allais à la place que ma mère m'avait indiquée vers un pilier au coin de la grille du chœur, où il y avait une chapelle qu'on appelait la chapelle des guérisons; j'entendais la messe dans l'église froide et sombre, éclairée seulement par les deux petits cierges de l'autel, je récitais sept ou huit fois le chapelet de ma mère, espérant toujours que ce serait le dernier grain qui serait le bon ! Je pleurais dessus d'impatience et d'ardeur comme un enfant. Puis je reprenais mes sabots et je rentrais en courant à la maison. « Merci, Geneviève, me disait ma mère ; je ne suis pas guérie, mais je me sens mieux; l'heure de Dieu n'est pas notre heure, vois-tu ; mais toutes les heures que nous lui consacrons nous sont comptées, ou pour ceci, ou pour cela ! Attendons patiemment son moment. Celui qui nous donne les jours ne nous les compte pas. Peut-être qu'il m'en garde un qui en vaudra mille contre celui qu'il n'a pas voulu rpe donner aujourd'hui, d Et nous reprenions toutes deux plus conten • tes le petit trafic de la journée. C'est cela, je pense, monsieur, qui m'a donné, tout enfant et plus tard, un grand goût pour les églises, une grande envie de servir les ministres de Dieu, et qui m'a fait faire mon vœu, comme je vais vous le raconter. Mais je vous ennuie, n'est-ce pas.
monsieur? Ditas-le-moi naturellement, et je vais tout vous dire en un seul mot. '
— I>lon, non, lui dis-je, rien ne m'ennuie de ce qui sort avec vérité et simplicité du cœur ; racontez-moi tout, comme cela vous revient en mémoire à vous-même ; les détails, ma pauvre Geneviève, ne sont que les morceaux dont Dieu fait l'ensemble. Qu'est-ce que serait votre vie si vous en retranchiez les jours?
— Ah! c'est vrai, dit-elle, M. le curé le disait bien. Un million de brins d'herbe, *ça fait un pré; des millions et des millions de grains de sable, ça fait une montagne. L'Océan est fait de gouttes d'eau; la vie est faite de minutes. Je vais tâcher de me souvenir. Et elle réfléchit un moment, en suspendant le mouvement de ses aiguille^ de bas et en fermant les yeux. Puis elle les rouvrit et reprit à la fois la conversation et le tricot ; mais son visage avait pris tout à coup une expression plus grave et plus mélancolique. On voyait qu'elle allait rouvrir quelque coin fermé, et peut-être saignant, de sa mémoire.
• Nous vécûmes ainsi, monsieur, environ dix ans sans qu'il
survint aucun grand changement dans la maison de mon père. Mes deux demi-sœurs s'étaient mariées avec des employés de la fabrique ; elles avaient emporté toute l'aisance et une partie des meubles de la maison, qui leur appartenaient par leur mère. Elles ne venaient quasi plus nous voir ; elles étaient honteuses de notre pauvreté ; elles nous méprisaient. Mon frère avait atteint l'âge du service militaire. C'était le seul ouvrier de mon père : un bon et gentil
ouvrier qui travaillait comme deux, qui ne se dérangeait jamaif, et qui servait sans gages. Nous avions accumulé toutes nos économies, vendu nos chaînes et nos ccoix d'or, depuis cinq ou six ans, pour lui acheter un remplaçant à Tarmée s'il venait à tomber au sort ; nous avions'fait dire bien des messes à Voiron et à ia chapelle de la Graude- Chartreuse pour qu'il tirât un bon numéro et que notre seul soutien ne nous fût pas enlevé ; mais il avait tiré un numéro partant; Dieu voulait nous affliger; il est le maître, et il est plus sage que le sort. Les hommes, cette annéelà, coûtaient seize cents francs; aous ne pûmes jamais en réunir, que quatorze cents : faute de ces deux cents, francsf^ le pauvre garçon partit. Ce fut une désolation dans la maison ; mon père en perdit le courage, ma mère en maigrit et en pâlit de tristesse, ma pauvre petite sœur Josette, qui n'avait que onze ans et demi, était sa seule consolation ; mais c'était aussi son mortel souci.
Cette petite, monsieur, que ma mère avait un peu plus gâtée que nous, comme les mères gâtent toujours davantage leur dernier enfant, méritait bien cette préférence. Elle était jolie comme un ange, vive comme un oiseau, gaie et capricieuse comme un cabri. C'était bien la plus fine enfant de tout Voiron. Nous l'habillions, ma mèr^ et moi, avec complaisance, comme une vraie demoiselle, du peu que nous avions : coiffe, robe, dentelles, souliers à boucles, bas blanc^. Quand je la menais ainsi, le dimanche, à Téglise, les dames s'arrêtaient et disaient :
« Voyez donc, quelle belle enfant! dirait-on que c'est la fille de la pauvre vitrière malade? » La petite entendait tout cela, elle en prenait un peu de vanité, elle le répétait en rentrant à sa mère; elle aimait à sortir et à, se faire
belle pour être ainsi admirée: c'était naturel, C'étai* comme le petit paon qui regarde traîner et brilter ses plumes sur Therbe au soleil : mais elle avait si bon cœur, si bon cœur, qu'elle ne nous méprisait pas pour cela ; au contraire, elle nous embrassait, ma mère et moi, pendant des Ji^ures entières; elle disait qu'elle était bien heureuse, bien heureuse, parce que les autres petites filles, nos voisines, n'avaient qu'une mère et qu'elle en avait deux! Ah ! je l'aimais bien! je l'aimais tant, monsieur! c'était comme ma fille; elle couchait avec moi depuis qu'elle était sevrée. J'étais comme notre père, je lui passais tout.
Ici, Geneviève s'attendrit visiblement, sa voix se brisa dans sa gorge, ses yeux brillèrent d'une légère humidité où le rayon de la lampe se trempa un' peu comme une étoile dans l'eau. Moi-même je soupirai involontairement, car je pressentais quelque malheur.
Uélas! monsieur, continua Geneviève, notre pauvre mère avait bien raison d'avoir du souci pour Josette, car elle se sentait dépérir tous les jours. Son infirmité n'était pas douloureuse ; mais l'ennui la tuait ; et puis elle voyait vieillir mon père et venir la misère depuis quej|W)n frère ne gagnait plus que sa paye de soldat. Quelt^fois elle m'appelait la nuit, pendant que le père et la petite dormaient, sous prétexte de me demander à boire, ou de rallumer la lampe, ou de retourner son oreiller sous sa tôte, ou de lui lire une prière dans son livre d'Heures. Mais je voyais bien que ce n'était pas pour cela ; c'étajf
pour parler avec moi, et pour ne pas pleurer seule, monsieur. Elle me disait : « Pardonné- moi, ma pauvre Geneviève, de troubler ton sommeil, que la misère fait déjà si court; je n'ai que toi à qui ouvrir mon cœur, je le sens éclater comme cela dans la nuit. Est-ce qu'il ne fait pas bientôt jour?... » El puis elle me parlait comme^uelqu'un qui a la fièvre, les yeux brillants, les joues rouges, les lèvres sèches, la parole précipitée; elle me parlait de mon frère, des inquiétudes qu'elle avait de mourir avant qu'il eût son congé et qu'il pût suffire à notre existence par son état ; de mon père, qui devenait moins actif, moins adroit à son ouvrage, dont la vue baissait, qui tailladait et perdait les vitres, et que ses pratiques de la campagne abandonnaient; mais surtout, surtout de la petite, qui était plus de la moitié de sa pensée. Je cherchais à la consoler, en lui disant que j'étais jeune, que j'étais forte, bien que je n'en eusse pas l'air; que j'étais accoutumée à la peine ; que je me mettrais en condition ou à la journée chez les blanchisseuses de toiles; que peut-être je me marierais avec un honnête garçon du pays ; que nous prendrions la petite chez nous, et que nous en aurions soin comme de notre propre enfant.
— Oh! oui, me disait-elle, Geneviève, promets-moi bien, jure-moi, par la croix de ton chapelet, que tu lui serviras^ mère, et que tu feras pour elle tous les sacrifices qurme mère ferait à sa fille.
Et je n'avais pas de peine à le lui jurer, monsieur, car je ne mentais pas ; c'était mîon idée, c'était mon cœur ! Cette petite, voyez-vous, c'était notre folie à toutes deux.
Ensuite, ma mère m'embrassait, et j'allais me recoucher plus contente auprès de ma sœur, qui ne se doutait
1^ seulement pas que nous venions de parler d'elle et de pleurer.
xin
Quand Tautomne fut venu, à la chu le des feuilles, aux premières neiges qui tombèrent sur les toiles dans les prés, ma mère m'appela, une nuit, d'une voix que je ne reconnaissais pas et qui me fit toute tressaillir. Je courus les pieds nus vers son lit. •— « Geneviève, me dit-elle, va chercher le vicaire quand il fera jour; éloigne ton père et Josette sous un prétexte quelconque ; je ne veux pas qu'ils voient mon angonie ; je sens lé, ajouta-t-elle en prenant ma main et en l'approchant de son cœur, que je vais mourir dans la journée ! Ne crie pas, ne pleure pas, mon enfant, tu les réveillerais; ferme mes rideaux, et dis-leur, quand ils se lèveront, que je vais dormir ! »
Je descendis dans la cour pour sangloter contre le mur sans qu'on m'entendît. Je fis ensuite comme elle avait dit. J'emmenai Josette chez une voisine qui lui enseignait à faire la dentelle sur, un coussinet de soie verte ; je dis à mon père que ses pratiques de là- haut l'avaient fait demander, parce que la dernière grêle devait avoir cassé bien des croisées ; il prit son étui de vitres derrière son dos, et il s'achemina vers les montagnes. Le vicaire vint, il confessa et communia ma mère; eire n'eut point d'agonie, sa vie en était une depuis si longtemps ! elle s'éteignit tranquillement, seule avec moi dans la chambre, en me recommandant encore Josette. « J'aurais bien voulu la voir, me dit-elle, mais tu l'embrasseras pour moi. » Puis, je lui mis le crucifix sur les lèvres; en l'embrassant, ell
m'embrassa les doigts. Quand je ne sentis plus de souffle sur ma main, je tombai à terre au pied du lit : elle était morte! je veillai, et je Tensevelis seule aussi dans la maison .
Les voisins retinrent Josette et mon père jusqu'après Tenterrement. Je remis tout en ordre dans la maison, comme nous fafsous à présent. Puis ils rentrèrent. Âh ! que ce fut triste de voir toujours là ce lit de serge verte, avec ces rideaux fermés, et de ne plus entendre sortir cette douce voix qui disait à tout moment : « Geneviève ! » Je ne l'aurais pas dit à d'autres, monsieur ; mais je vous le dis. En vérité, bien des fois, pendant les premiers mois, quand j'étais. seule dans la chambre, j'allais entr'ouvrir ces rideaux et crier tout bas : « Me voilà, ma mère, que désirez-vous? »
La pauvre Geneviève, à ces mots, n'y put plus tenir, elle sanglota un moment ; puis elle s'essuya les yeux avec le bas de laine qu'elle tricotait. Je sentis moi-même une larme rouler de mes yeux sur le canon de mon fusil, que j'essuyais au feu entre mes jambes.
Mon père, reprit la servante, ne résista pas à cet isolement. Ma mère était sa conscience, son intelligence et sa volonté. Quand elle ne fut plus là, ce. ne fut plus qu'un corps sans âme. Il ne se tint plus à la maison, le soir, pour veiller auprès de ce lit vide. Il sortit après son travail pour aller se distraire ailleurs. Il fit
de mauvaises connaissances ; il fut entraîné, le pauvre homme ! dans les cafés et chez les marchands de vin ; 11 s'adonna au jeu ; il se livra à la boisson ; il rentrait tard ; il n'avait plus de cœur au métier; il mangea ou il perdit les quatorze cents francs que nous avions épargnés dans le temps pour racheter mon frère ou pour marier plus tard moi et Josette; il ne tarda pas à s'abrutir par Teau-de* vie. Quand je lui faisais quelque représentation respectueusement à son réveil : « Bah! me disait-il, tu as rai- « son; mais c'est plus fort que moi. Depuis que je n'ai « plus ton frère avec moi à l'établi, et ta mère dans la « chambre, l'atelier et la maison me pèsent ; je ne suis « content que quand je ne me sens plus; j'ai mon âme a dans le verre 1 Allons, laisse-moi boire la lie, ça ne sera « pas long; va, le tonneau baisse et tant mieux! la vie « est amëre ! » Quelquefois il nous embrassait cependant, ma sœur et moi, avant* de partir, et il nous disait : « Soyez bien sages, je vais prier aujourd'hui au cimetière,* « à la croix de votre mère ; je reviendrai de bonne « heure, et je travaillerai demain. » Et il sortait. Il était souvent trois ou quatre jours sans rentrer. Une fois, il resta huit jours sans reparaître. Nous apprîmes qu'il avait été trouvé mort sous la neige, dans le ravin de Saint-Laurent qui mène au couvent,» son étui de vitres encore sur le dos, et ses sous dans sa poche. On ne savait pas s'il était tombé endormi sur la route, en sortant de Taubérge des colporteurs, â Saint-Laurent, ou s'il avait été surpris pftt* la nuit et enseveli par l'avalanche. Nous restâmes seules, Josette et moi. Les voisines nous appelaient ^ en riant, la mère et là fille;
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Ma mère ne m'avait point fait apprendre d'état, et pourtant il fallait vivre et faire vivre et élever Josette. Je pris une boutique de mercerie, je m'y installai avec ma sœur, qui tenait le comptoir à côté de moi en apprenant à faire des dentelles noires 'pour les paysannes du Uaut- Dauphiné et du Valais. On m'avança à crédit une petite quantité de marchandises que je vendais aux colporteurs des montagnes; des boutons d'os,. des boucles de souliers et des jarretières, des guêtres de grosse laine blanche qui montent jusque par-dessus les genoux, comme vous les voyez ici ; du papier, de l'encre, des plumes, des sabots et quelques aunes de grosses étoffes rouges, blanches et bleues dont les montagnardes se font leurs- robes. Comme J'étais prévenante et que la petite était jolie, nous ne manquions pas tout- à fait de pratiques. Les villageois ^'en haut, qui connaissaient anciennement mon père, venaient s'approvisionner de préférence chez nous pour les neiges. Une fois l'hiver venu, par exemple, nous ne vendions presque plus rien. Nous avions peine à vivre; mais pour •gagi^er quelque petite chose, je faisais le ménage de pauvres voisines absentes, malades ou en couches, pour la nourriture et trois ou quatre sous par jour, ce qu'on voulait me donner. On aimait mon service, parce que j'avais si bien appris autour du lit de ma mère comment on désennuie une malade et comment on la retourne dans son lit! Je rentrais plusieurs fois par jour, pour voir ce que Josette faisait toute seule à la maison, et pour la faire sou-
per et coucher ; puis, je retournais veiller toute la nuit mes malades, assise sur une chaise.
XYIl
Cela dura deux ans ainsi, et tout allait bien ; mais je conïmençais à me'sentir triste sans savoir pourquoi. C'est ^ que j'avais vingt ans, monsieur, et que je voyais toutes les filles de mon «ge courtisées par de jeunes garçons du pays, puis fiancées, mariées avec celui qu'elles avaient préféré parmi tous les autres. J'étais souvent appelée dans les maisons pour habiller l'épousée ou pour préparer le repas des noces ; peridant que les autres jeunes filles de mon âge allaient à l'église, jasaient à table avec leurs connaissances, ou dansaient dans les granges, je raccommodais les robes, je cuisais les galettes, ou j'étendais la nappe, seule avec les vieilles femmes à la maison. Cela me faisait rêver pourtant de voir le bonheur sur les visages lie ces jolies filles toutes rouges du bal, qui s*en allaient chuchoter avec leurs fiancés auprès du puits de la cour ou contre le buisson en fleurs du jardin. Je me d'sais : Elles auront bien du mal dans la vie, c'est vrai; mais ellesne seront pas seules à la maison, seules à l'ouvrage, seules dans leur jeunesse, seules sur leurs vieux jours, tomme moi, quand j'aurai élevé et marié Josette; elles auront autour d'elles de jolis enfants comme ma petite sœur, qui chaufferont leurs mains l'hiver à la cendre du foyer, qui se pendront à leurs tabliers, (jni les appelleront vers leur .berceau le soir et le matin pour les embrasser!... Mais moi î je n'aurai rien, quand Josette sera partie, que les quatre murs blancs de la chambre, le bruit du tison, Thi-
ver, se congumant dans Tâtre, et le bourdonnement des mouches l'été, contre les vitres! Gela me faisait respirer quelquefois plus fort que pour avoir mon souffle; la petite, qui me voyait rêver et qui m'entendait soupirer, me disait: « Qu'est-ce que tu as donc, Geneviève? Est-ce que « je t*ai fait du chagrin ? —Non, que je lui disais en l'emi( brassant, ma petite;- bien au contraire, tu me fais trop <t de plaisir, je t*aime trop ; mais c*est que je pense au « temps où tu ne seras plus là. — Et pourqiioi plus là? « me répondait-elle; est-ce qu'il y aura un temps Où tu ne « m'aimeras plus ? — Oh! non, répondais-je; mais c'est « qu'il viendra un temps où tu en aimeras d'autres. « Elle ne comprenait pas, la pauvre innocente, et nous reprenions notre ouvrage, elle en regardant par la fenêtre et en folâtrant, moi enregardant mon aiguille et mon fil, et en cachant un peu d'eau sous mes cils baissés.
Ces tristesses devenaient toujours plus fréquentes et plus longues vers la -fin de l'automne, monsieur, au moment où les jeunes colporteurs de la montagne, qui venaient s*approvisionner l'hiver de petites marchandises à la maison, d'aiguilles, d'épingles, d'étuis, de dés, remontaient dans leurs villages, pour ne plus redescendre avant le printemps. Vous me demanderez pourquoi. Je ne le savais pas bien moi-même au commencement; je l'ai bien su plus tard, pour mon malheur; je vais vous le dire franchement.
S|lç ^\ uae oQ^Fte pau$e; elle r^pira plus fort qu'à
Tordinaire, comme elle respirait à c6té de Josette, et elle reprit :
Voici, monsieur; je vais vous le dire comme à mon confesseur. Il n'y a pas de mal, du reste; mais ça fait toujours de la pein« de toucher au cœur, où il a saigné. Excusez-moi; mais si je ne vous avouais pas cela, vous ne comprendriez pas le reste, ni pourquoi je suis restée fille et j'ai servi M. le curé.
Eh bien! monsieur, poursuivit Geneviève, avec un certain effort, c'est qu'il y avait un jejine colporteur qui me plaisait. ,
— Et à qui vous plaisiez, lui dis-je en souriant; toute sage et toute frileuse, et toute vêtue de noir que vous êtes aujourd'hui, on voit bien à votre physionomie que vous avez dû avoir votre mois de mai aussi et votre floraison.
— Eh bien ! oui, monsieur, je lui plaisais. Depuis la mort de ma mère, que j'avais moins de peine, que je n'é-
• tais pas réveillée vingt fois par nuit, que je voyais le soleil, que j'allais et que je venais au grand air, j'étais devenuecomme les autres, j'avais repris des couleurs, j'avais un peii engraissé; il y avait des rayons de soleil dans mes yeux, qui jusque-là avaient toujours été à l'ombre. Cela ne dura pas, je le sais bien; mais il y eut deux ou trois ans où je ne fus pas déplaisante. Les garçons de Voiron s'arrêtaient pour me* regarder à travers la vitre de la devanture, le dimanche, et j'entendais qu'ils se disaient : « Tiens, regarde donc Geneviève; on dirait qu'elle fleurit comme son œillet rouge sur sa fenêtre, et qu'elle ose en-
lin être jolie. » Que voulez-vous que je vous dise, monsieur? il y a un coup de soleil d'été pour toutes les plantes, même sur les Alpes, où Tété ne fait que passer. C'est ce coup de soleil qui dore les orges pâles au moment de la moisson. J'étais comme ces pailles d'orge, et j'avais eu, comme elles, mon court soleil de beauté. Mais il ne brilla pas- plus de deux ou trois saisons sur mon visage; et je ne le regrette pas, ajouta-t-elle bien Vite, oh ! non, je ne le regrette pas : j'ai trop souffert !
Il y avait donc un jeune colporteur d'ici, monsieur, de ce village, où je vous raconte si mal UfaX cela, parce que cela vous désennuie; il y avait un jeune colporteur, fils de l'instituteur du pays et de cette vieille femme qui demeure là-bas, dans le hameau des Trois-Mélèzes, et que vous voyez venir quelquefois causer avec moi à la porte de IVglise. 11 s'appelait Cyprien; il devait remplacer son père comme instituteur, pour apprendre à lire et à écrire aux enfants, et, en attendant, il était enfant de chœur et chantre à l'église, et il courait les montagnes et les chalets pendant la semaine pour vendre des almanachs, du fil, des aiguilles, des miroirs et des livres d'Heures aux villageois. Mon père l'avait connu tout petit en venant raccommoder les châssis et les vitraux de l'église de Valneige; il se fournissait chez nous de .tous les objets de son petit commerce, et quand il descendait de sa montagne, il s'arrêtait toujours à la maison, comme si nous avions été ses parents. Mes grandes sœurs riaient de lui, parce qu'il, était simple comme un montagnard et qu'il n'était pas
Têtu à la mode de Voiron. Mais ma mère Taimait bien, parce qu'il était rangé et modeste comme une jeune fille, qu*il ft)ugissait au moindre mot, et qu'au lieu d'aller courir aux fêtes et se déranger aux auberges avec les autres, il restait tout le soir auprès de notre feu, à écouter lire ma mère quelques-unes de ces belles et honnêtes histoires, ou à m'aider à tirer Teau au puits, à pétrir le pain, à porter les grosses bûches au feu. Je m'étais accoutumée à le regarder comme un frère plus âgé que le mien. Il était de deux ans plus vieux que moi, grand, élancé, un peu mince, comme les sapins do ces montagnes maigres; il avait les yeux plus noirs que les miens, mais aussi doux que des yeux de femme; un visage plus long et plus délicat que ceux des enfants de la plaine, une bouche qui ne riait pas, des couleurs comme du velours rouge, des cheveux noirs qui lui tombaient carrément le long des joues et sur le cou ; il était vêtu d'une longue veste de gros drap blanc qui descendait jusqu'à ses jarretières de cuir, d'une large ceinture à petites poches où il mettait sa monnaie, et de longues guêtres boutonnées au-dessus du genou. Il avait aux pieds de gros souliers, dont les clous luisaient devant le feu comme des diamants, et quand il marchait dans la chambre, on entendait sonner les dalles, ïl mettait son bâton et son havre-sac derrière la porte, comme s'il eût été chez lui. Il avait une voix douce et forte et un peu traînante, comme un orgue dans l'église de Grenoble.
A mesure que je grandissais, il venait plus souvent à la maison, je ne savais pas pourquoi, ni lui non plus, le pauvre garçon. 11 ne me disait jamais plus haut que mon nom ; je ne lui disais jamais plus haut que le sien ; seule-
ment; ça me faisait plaisir à voir son ombre sur le mnr de la chambre, à la lueur de la flamme du fagot, quand j'allumais le feu pour préparer le souper de la famille. Ce jour-là, il y avait toujours quelque chose de plus qu'à Tordinaîre sur la table, comme des gaufres de froment ou des crêpes de sarrasin, et quand, le lendemain, je ne voyais plus son sac et sou bâton derrière la porte, j'était^ fâchée sans savoir de quoi : voilà tout.
La morl de mon père et de ma mère n'avait pas interrompu ces voyages de Cyprien à Voiron et ses relations avec moi. Au contraire, il y venait un peu plus souvent, et il y séjournait un peu plus de temps ; seulement, il ne logeait plus à la maison; il allait demander asile pour la
nuit à un de ses pays qui sciait du bois les hivers, aux portes des messieurs, pour les maisons riches, et qui tenait chez lui des petits garçons de la montagne pour ramoner 1 es cheminées.
Mais les deux ou trois jours que Cyprien passait chaque voyage chez son pays, il ne faisait que passer ou repasser, sous un prétexte ou sous un autre, tout le jour, devant notre échoppe, et il trouvait toujours une raison pour y entrer, pour y revenir, pour y rester un ou deux moments. Tantôt il avait oublié sa provision de boutons de manches, tantôt des épingles, tantôt des écheveaux de fil; d'autres fois, il avait une commission à me faire de la part de son père ou de sa mère, qui lui avaient recommandé de me rappeler les ornements d'église ou les almanachs qu'il fallait faire venir de Grenoble pour Noèl prochain ;
taotôt il était fatigué d'avoir tant marché dans Voiron depuis le matin, pour marchander du chanvre ou des étoupes, et il me demandait la permission de s'asseoir un cornent devant le comptoir, pendant que je causais ou que je pesais aux petits enfants pour deux liards de sel ou de pain d'épices dans mes halances de laiton poli. Ce niomeut durait des heures, et nous ne nous en apercevions, ni lui, ni moi.
Les voisins qui passaient et qui le voyaient assis, son coude sur mon ouvrage, ses cheveux luisants comme des ailes de corneille déroulées sur le comptoir, son bâton ferré entre ses jambes, son sac sur ses genoux, disaient :' « Voilà un beau montagnard qui s'apprivoise avec les filles « de la ^aine. Regardez donc, on dirait toujours qu'il « va parler, et il ne fait rien que regarder le bout de ses « souliers. »
C'est qu'en vérité, monsieur, il ne me disait quasi rien, ni moi non plus; ou bien il me parlait de choses qui étaient à mille lieues de ses vraies pensées et des miennes : du temps qu'il faisait, de l'heure qu'il était, des vaches de sa mère qui avaient vêlé, du mulet de son père qui s'était égaré dans les sapins, desfromages qui ne s'épaississaient pas bien dans les métairies cette année, des orges qui avaient verdi trop vite et qui avaient été mordues à la pointe par les précoces gelées, enfin de tout, excepté de lui et de moi. Et moi, monsieur, je faisais tout de même ; ou je ne disais rien, ou je répondais oui et non, ou je lui disais des choses qui n'avaient aucun intérêt, ni pour moi, ni pour lui. Mais c'était égal, il suivait des yeux ma main, qui allait de mes genoux à mon front, en ourlant un mouchoir ; je regardais ses cheveux roulés là à côté de mol
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comme un écheveau de fin fil noir sur le comptoir; il avait Fair detre conleiit, el moi je me sentais si bien, que j'aurais voulu passer des années dans ce silence ou dans ces entretiens insigniliants. Quand il se levait pour retourner aux montagnes, qu'il passait ses bras dans les bretelles de fuir de son sac, el qu'il dessinait à terre des zigzags pensifs avec la pointe de fer de son bâton, nous nous disions simplement : « A revoir, à la saison prochaine! n 11 se retournait deux ou trois fois avant de tourner la rue; je le suivais des yeux comme une soeur suit un frère qui part, ^et je rentrais seule à la maison. Seulement, je m'a- \)ercevais bien plus que j'étais seule, et jusqu'à ce que la petite fût revenue le soir de chez la voisine, où elle apprenait la dentelle, je ne faisais qu'aller et venir, je ne pouvais pas tenir sur ma chaise, je n'avais pas de repos, mais je ne savais pas pourquoi.
Je ne pensais pas qu'il m'aimait, je ne pensais pas que je l'aimais moi-môme; seulement je commençais à prendre un peu de vanité; je m'habillais à l'air de mon visage; je me peignais devant un petit miroir où je ne m'étais jamais regardée auparavant ; je portais des bas blancs et des souliers fins : je me voyais passer avec contentement" les dimanches devant les devantures en vitres des magasins qui faisaient glace pour les pauvres filles comme moi, el qui retraçaient depuis les pieds jusqu'à la tête leur taille, leur démarche et leur toilette des jours d'oisiveté. Ah ! monsieur, nous avons été toutes pécheresses, plus ou moins, dans notre jeune temps. Je m'en suis bien confessée depuis. Pourtant je n'avais aucune envie de plaire à personne. Mais j'étais comme le serin de mon maître qui se lisse les plumes, qui se lave dans son
eau, qui se caresse le cou avec son bec et qui se regarde dans le miîoir, bien qu'il ^it seul dans sa cage. Que voulez-vous ? le péché a rejailli sur toute la création ; les bêtes mêmes ont de la vanité! llélas! oui, monsieur, j'en avais dans ce temps-là.
Le moment approchait où j'avais rhabitude de voir doscendre Cyprien à Voiron. Je m'étais fait à moi-même une belle robe; je m'étais acheté une chaîne de jais noir avec une croix d'or que j*ai toujours là, ajouta-t-elle en me faisant un geste de la main gauche vers son armoire ; je ne sais pas-pourquoi je tenais plus qu*à l'ordinaire à être un peu belle; je les portais tous les jours, de peur que, par hasard, Cyprie/i n'arrivât un jour où je serais moins bien mise et %\\ je ne flatterais pas tant ses yeux. « Ma « sœur, me disait la petite, c'est donc tous les jours di- « manche, cette semaine? » Je ne savais pas que lui répondre, et ça me faisait rougir.
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Toute la semaine se passa ; l'es jours m'en parurent plus longs que ceux des autres mois. Le samedi arriva, la nuit vint, et il ne vint pas. C'était le lendemain le saint j.our de Pâques fleuries ; il n'avait jamais laissé passer celte sejiiaine, les autres années, sans venir à Voiron chercher les cierges .d'église, les fleurs de papier pour l'autel, les fichue de printemps pour la saison. Je ne savais pas ce qui se serait passé de nouveau là-haut. Je vis venir quelques-uns
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de ses pays que je connaissais au costume. Je Jes arrêtai sous un prétexte ou sous uii0Qutre, je leur aemandai : « CyprJen est il malade? — - Non, qu'ils me direut; nous « Tavons vu dimanche qui relevait son mur autour de la « fontaine du pré. — Est-ce qu'il ne viendra pasà la plaine « cette année?— Nous ne savons pas, » qu'ils me répondirent. Je me couchai bien triste ; je ne dormis pas de la nuit, excepté le matin un moment, et, en me réveillant, je sentis une place mouillée sur mon traversin ; j'avais pleuré en rêvant, sans me dire à moi-même pourquoi.
Je rentrais toute pâle et toute brisée de la messe, la petite jouait avec d'autres enfants dans la rue, je venais de serrer mon livre d'Heures dans le tiroir, et jp me tenais la tête lourde entre les mains, accoudée sur le comptoir en nepensart à rien. Un montagnard que je ne connaissais pas de vue entra dans ma boutique et me demanda des petits miroirs à acheter. Je les lui donnai poliment, il mêles paya au-dessus dû prix que je lui avaisdemandé, et il sortit. En comptant les sous pour les mettre au tiroir, je vis qu'il y en avait douze de trop; je les pris dans ma main et je coui*us après lui. « Père, lui dis-je, vous vous êtes a trompé, vous n'avez acheté que deux miroirs, et vous « m'en avez payé trois ; voilà douze sous detrop,reprenez- « les, ou bien prenez un miroir de plus. » Il me regarda de la tête aux pieds avec un fin rire que je ne comprenais pas, et qui me fit honte, parce que je crus qu'il se moquait de moi. « Eh bien ! mademoiselle, qu'il me dit, « ce n'est pas de cela qu'il s'agit ; vous êtes une jolie fille.
« ma foi ! aussi honnête que brave ; mon fils n'a pas menti, « vous ne tromperiez pas un enfant pas encore sevré ; ça « me fait plaisir. — Votre fils ! » lui répondis-je en rougissant jusqu'au hlanc des yeux, parce cju'à la ressem- Ijlance et au son de voix je me doutai de quelque chose; « votre fils, qui est-il donc? je ne le connais pas. — Oh ! i< que si que vous le connaissez, reprit-il, et que lui il vous « connaît bien ! Vous ne connaissez donc pas Cyprien, le « beau montagnard, et le bon montagnard, que je dis, « moi ? Eh bien ! c'est mon enfant ! — Ah ! vous êtes le « père de Cyprien! » lui répondis-je en tremblant, les yeux baissés, et je n'en pus dire davantage, tant je me sentais toute tremblante, toute froide, toute de bois, devant ce vieillard. C'était pourtant un vieillard bien comme il faut, monsieur, pour sa condition ; le visage grave, la voix douce, le bonnet à la main, les cheveux blancs, l'air honnête, les paroles de son âge, me parlant comme il aurait parlé à sa fille ou à une dame. — a Oui, c'est moi qui « suis son père, continua-t-il, en me reconduisant jusqu'à « la porte, un vieil ami de votre père, une ancienne et «fidèle pratique de la maison ; il ne logeait jamais ailleurs « que chez moi, quand il montait pour travailler, l'été, u sur nos hauteurs; nous pariions ensemble de sa pauvre « femme malade et des trois enfants qu'il en avait. Le brave « homme, il a trop pris le chagrin à cœur ; il s'est noyé «t lui-même ; mais ce n'empêche pas que c'était un brave « homme, allez, et dont le nom ne fera pas honte à porter « à ses enfants. »
En parlant ainsi, il entra sans façon derrière moi, et s'assit sur la chaise ot Cyprien s'était assis si souvent tout près de moi.
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*< — Eh bien î mademoiselle, me dit-il, en ine voyant a&- « seoir, toute rouge et toute troublée, devant le comptoir, « vous croyez donc qu'à mon âge je ne sais pas compter « jusqu'à trente-six, et que je donne mes pauvres )iards « pour une révérence de jeune fille? N'en croyez rien, « continua-t-iL d'un air bon et fin. Mon fils me disait « toujours': Il n'y a pas une fille plus honnête dans Voiff ron, elle ne surferait pas d'un sou ses pratiques, pas « même un passant, pas même un inconnu. — Ah bahî (( que je lui disais, Gyprien, tu ne connais pas le beau
« monde; je ne m'y fierais pas tout de môme. — Eh « bien ! allez-y voir, qu'il me dit. Je ne la préviendrai pas ; « je ne lui ferai rien dire, et si elle vous trompe... Eh bien î a je ne m'arrêterai plus jamais devant sa porté, ça sera « fini, quoi! car toute jolie qu'elle est, si elle n'était pas « honnête, je ne l'aimerais plus, voyez-vous. »
il m'aime donc, que je me dis tout bas, dans le cœur, sans oser lever les yeux.
Le vieillard continua.
« -^ Alors j'ai. dit : Allons-y voir nous-même. J'ai mis « mes guêtres; j'ai laissé Gyprien chanter à ma place au a chœur; j'ai demandé la boutique de Geneviève; je suis « entré chez vous, j'ai marchandé pour avoir le temps de « vous bien regarder ; j'ai fait semblant de me tromper de M douze sous dans le compte, vous m'avez couru après « comme si j'avais été le voleur et vous la volée, pour nie « rapporter mes douze sous, et voilà !
« — Je n'ai fait que mon devoir, père Gyprien, lui disje? il n'y a pas de quoi être fière.
« — G'est vrai, dit-il ; mais il n'est pas moins vrai que, « si vous voulez m'entendre, ces douze sous m'auront
« acheté une belle-fille, et à vous, Geneviève, vous auront « acheté un bon mari. »
J'étais tellement secouée, monsieur, par les paroles de ce vieillard, que je n'ouvrais pas la bouche, et que je n'osais pas seulement remuer le pied. 11 avait Tair embarrassé dans ce moment, lui-même, de ce qu'il allait dire. Il retournait sa langue sur ses lèvres, il balbutiait un peu, il se levait, il se rasseyait, il toussait. A la fin, comme s'il avairpris son courage à deux mains :
— Bah ! dit-il, autant vaut un mot dit que ceiit mots « à dire. Je vous dirai donc tout : Cyprien vous aime de- « puis sept ans. »
11 me sembla qu'on m'ouvrait le cœur avec des paroles, et qu'on y faisait couler une chose douce qui ne tarissait plus, comme la félicité éternelle.
« — Oui, il y a sept ans qu'il vous aime, et nous n'avons « jamais pu lui en faire aimer une autre, ni dans les mona tagnes, ni dans la plaine. Il aura du bien : les sapins, la « maison et le pré de la fontaine seront à lui après moi :" « il est doux et humble comme une jeune fille; il est aimé « des garçons, il plaît aux filles, et il n'est pas plus fier « qu'un enfant. Et malgré cela, il nous a toujours dit : « Je n'épouserais que Geneviève, si j'osais jamais être « sgn courtisan. — Eh bien! lui disions-nous, sa mère et « moi, contente-toi, descends à la plaine, fais la cour à Gea neviève, puisque ton bonheur est là; mais enfin il faut « que tu te marias, l'ouvrage est large et nous nous faisons « vieux. — Alors il parlait bien résolu de s'expliquer avec « vous, mademoiselle; et puis, quand il remontait et que « nous lui demandions : Que lui as-tu dit, et qu'est-ce « qu'elle t'a répondu? •— Rien, disait-il; je n'ai jamai^
HO GENEVIÈVR
« osé; c'est une fille de la plaine, et moi, je suis un gar- « çon des montagnes; c'est une demoiselle de la ville, et « moi, je suis un paysan du village. J'ai eu peur d'être. « méprisé, et puis, si elle m'avait dit non, je serais tombé « de chagrin sur la route. Je n'ai pas parlé, mais je serai « plus hardi la saison qui vient, laissez-moi faire. — La « saison qui vient s'en allait toujours de même, et le « pauvre jgarçon séchait sur pied, et nous le voyions dé- « périr de l'été à l'automne. A la fin, je lui ai dit : Veux- « tu que j'y aille, moi? Ta mère est boiteuse, elle ne « pourrait jamais descendre si. bas et remonter si haut» Je « suis vieux, mais je suis hardi, va; je chercherai une « chose ou l'autre à acheter dans sa boutique, je serai un « rusé montagnard pour lier la conversation avec elle, je « m'informerai dans Voiron, je saurai si c'est une brave « fille, je verrai si elle est avenante, si elle est jolie, si elle « est bonne pour le pauvre jnonde, et je lui dirai : Cy- « prien vous aime! — J'ai fait comme j'avais dit, made- « moiselle Geneviève ; ne m'en voulez pas; et maintenant, « vous, dites-moi franchement, à votre tour, aimez-vous '•« Cy prien? »
Je ne répondis que par un gros soupir, et il le comprit.
« —Eh bien! c'est bien, dit-il; puisque vous l'aimez, « voulez-vous l'épouser et être notre fille là-haut? »
Je ne répondis pas davantage; mais je me misa pleurer.
« — Eh bien! c'est bien, dit-il encore, nous ferons la « noce à la Saint-Jeani Je vais remonter là-haut et réjouir
< le cœur de mon lils. Cyprien viendra à présent vous faire « la cour librement Jusqu'au jour des fiançailles; il n'aura « pas rembarras de vous dire que vous lui plaisez, ni de « vous demander si vous êtes contente. J'ai parlé pour lui, « tout est dit. Adieu, mademoiselle Geneviève, je ne pren- <« drai pas même un verre de vin à yoiron, de peur de « retarder le bonheur de Cyprien. Je suis sdr qu'il m'atff tend à moitié chemin, et qu'il compte mes pas dans sa « pensée. »
Et le vieillard partit, aussi leste que s'il avait emporté pour lui-même le premier aveu de sa fiancée.
Le dimanche suivant, monsieur, je vis revenir Cyprien à la maison, comme à l'ordinaire. Il avait l'air bien heu* reux et bien honteux tout ensemble, et moi de même. Il n^ prit la main en tremblant par-dessus le comptoir, où je .repliais une aune de serge, et il me la serra doucement en regardant sur mon visage si j'étais fâchée. Je ne dis rien et je n'eus pas l'air en colère ; ça l'encouragea : « Vous* « n'êtes donc pas fâchée contre moi, qu'il me dit, Gene- « viève? » Je lui répondis seulement : «Non, » d'une voix très-douce, et je ne retirai pas ma main. Alors nous restâmes comme cela tous les deux longtemps, longtemps, sans ri^n nous dire ; mais mon cœur battait si fort, et le sien aussi, contre le comptoir, qu'on les entendait comme des balanciers d'horloge.
ai — Geneviève, dit-il, enfin mon père vous a donc « parlé!
« — Oui, que je lui réponds; et rien de plus.
« — Eh bien, alors, il faut nous fiancer le mois qui vient.
« — Le mois qui vient? répondis-je.
« — Vraiment, qu'il me dit, en se levant et en retirant « sa main pour la battre de joie contre l'autre.
« — Vraiment! répliquai-je avec gravité, comme si « j'avais fait un serment.
« — Eh bien, alors, allons nous promener dans les « prés, me dit-il, car je ne peux pas tenir en place. Les « plantes des pieds me font mal du désir de sortir avec « vous, Geneviève, et de dire à tous mes pays que nous « rencontrerons et qui se demanderont : Avec qui donc « est Cyprien? C'est ma promise. »
Et nous sortîmes.
Nous nous promenâmes tout le soir, bien loin, bien loin, dans les prés, sur le bord de la rivière. La petite était avec nous, qui n'y comprenait rien et qui jouait devai^t ou derrière, avec les papillons sur l'herbe et les petits poissons sous Teau. Nous ne nous disions guère plus qu'à Ma maison; mais nous nous tenions les mains, tout le temps, par le bout des doigts, comme des enfants qui vont à l'école. Ça lui faisait plaisir et à moi aussi, et nous soupirions si fort, si fort, que la petite me disait par moments tout bas : « Tu as donc du chagrin, Geneviève ? Pourquoi donc « ce vilain M. Cyprien est-il venu te faire de la peine ? »
Cela faisait rire Cyprien, à qui je le redisais quand la petite était loin, et je me mettais les bords de mon tablier sur les yeux, comme si j'avais pleuré; mais c'était pour sourire et pour regarder, en souriant, Cyprien, qui me serrait le doigt. Puis la petite venait me tirer mon tablier de dessus les yeux et disait : « Ah ! vous riez ; c'est un ha- « dinage! »
GENEVIÈVE HZ
Nous ne rentrâmes que Men tard à la maison, ce jourià, après être convenus de tout. Cyprien repartirait la même nuit; il ferait ses foins pendant les deux semaines; il viendrait me chercher à Voiron pour que les fiançailles se fissent dans le village et dans la maison de son père, à cause de sa mère hoiteuse qui ne pouvait pas descendre ; il me ramènerait le mêipe jour à Voiron, et nous nous marierions après les orges rentrées, la semaine d'avant TAssomption.
Il est parti content comme si nous eussions été déjàTuna l'autre. Il croyait à ma parole, le pauvre garçon» comme si c'eût été parole d'Évangile. Ah! monsieur, que j'ai été traître ! dit-elle en se frappant la poitrine avec ses aiguilles de bas, comme si elle eût voulu se les plonger dansle cœur ; mais c'était pour un bon motif pourtant, reprit^elle avec un accent de conviction qui parut la consoler elle-même.
— Comment, Geneviève ! lui dis-je avec étonnenient, vous avee été traître, vous?
— Ah î monsieur, quand je dis traître, je veux dire étoUl** die i mais bien malheureusement étourdie ; vous allez voir» Mais> avattt de recommencer à vous conter toutcela, laissezmoi jeter quelques éclats de sapin sur le feu qui va s'éteindre, et regarder dans la marmite si les pommes de terre que j'ai promis de porter avant le jour aux enfants de la pauvre Marguerite cuisent bien.
Elle jeta des éclats sur le feu, elle ouvrit le couvercle d'étain, elle remit une poche d'eau sur les pommes de terre, qui brûlaient un peu, et elle vint se rasseoir sor
lié 6ET«I£VIËVE
lampe. Je profitai dé l'interruption pour délier le cordon (le mou chien qui faisait du bruit avec ses grelots en prenant des mouches, et pour étendre une goutte d'huile de plus sur les bassinets de mon 'fusil. Geneviève continua ainsi :
Lliistoire des douze sous, que le père Cyprien avait ra* contée aux. cabarets et sur la route en s'en allant, pour se vanter de sa finesse, et la promenade que j'avais faite dans jes prés avec son fils le dimanche d'après, avaient fait du bruit dans Voiron. Les voisines et les jeunes filles mes amies faisaient semblant de se moquer de ce que j'allais épouser un jeune homme de la montagne, qui portait des guêtres de cuir et des cheveux longs; mais au foAl elles me portaient envie toutes; je le comprenais bien quand on me disait qu'elles disaient entre elles : « Tiens! puis- « que le beau montagnard voulait se marier en plaine, il « aurait bien pu en trouver d'aussi jolies et de plus riches ce que Geneviève 1 » Les plus sages me faisaient compliment: elles me disaient: « Tu as bien fait, Geneviève, « l'habit n'y fait rien, va ; tu entres dans une.bonne face mille : le bon Dieu te devait ça pour toutes les peines « que tu t'es données avec ta mère. Elle sera bien con- (( tente, dans le paradis, de te savoir établie avec un si « beau, si riche et si honnête garçon. > Moi, j'écoulais tout cela, et je songeais à me faire la pbis belle que je pourrais le jour de nos fiançailles, pour faire honneur à Cyprien.
aKNEVÏÊVÉ lié
J*avais amassé une petite économie en petites pièces, après avoir vécu et payé l'apprentissage de la petite chez la dentellière; j'avais mis cela dansle coffre àsel, àcôté de notre lit. Je me dis: Il fautt*acheter du linge, une robe neuve, une coiffe, des souliers de peau de chèvre et une bague d'or pour Cyprien, des bottes de dragées pour les parents et les voisines. Je dépensai tout à me faire un trousseau, puisque ma mère n'avait pas pu m'en faire un avant de mourir. Mais aussi, j'étais aussi bien nippée qu'une lille qui aurait eu père et mère. Tout cela était étalé sur le coffre à sel. à la tête du lit. J'y allais bien vingt fois par jour pour le regarder et pour me dire : « A quoi resseni- « bleras-tu, Geneviève, quand tu seras là-dedans? » Vraiment, monsieur, je n'osais pas l'essayer, tant j'avais peur de ne pas me reconnaître. J'aurais rougi de me parer ainsi, même devant la petite Josette.
A la lin, il fallut bien in'endimancher, car c'était le matin du jour où Cyprien devait venir me prendre pour les fiançailles. Je menai Josette de grand matin chez sa maîtresse, je priai cette femme de la garder deux jours et de la faire coucher avec ses enfants. Je lui recommandai d'être bien sage, je l'embrassai et je revins m'habilîér.
A peine avais-je fini de boucler mes souliers et d'épingler mon fichu rouge devant et derrière ma robe de soie verte, que j'entendis le pas d'un mulet qui s'arrêtait def vant la porte. On frappa; j'ouvris : c'était Cyprien en habits neufs, en souliers neufs, en chapeau neuf à grands ^ bords tombant sur les épaules, presque iiussi longs et aussi
noirs que ses cheveux. Il nfe faisait pas encore bien jour, bien que ce fût trois semaines après Pâques. 11 n'y avait personne encore aux fenêtres ni dans la rue.
Cyprien avait marché de nuit pour m'emmeher dès le point du jour, afin d'arriver à Theure de la messe au village. Le mulet mangeait sur la porte, dans une résille de chanvre cordé qui lui passait autour du cou, et qui lui rapprochait son herbe de la bouche. Il avait un panache rouge sur le front, un collier de grelots qui sonnaient ■ gaiement à chaque mouvement de son encolure, un poitrail de cuir garni de plaqués luisantes comme de For, une selle large, rembourrée, couverte d'un beau tapis de laine de couleur sur le dos, avec un gros pommeau de cuir et de cuivre pou^ s'appuyer sur le devant, et deux étriers de fer suspendus à des courroies courtes, au milieu de la selle, pour qu'une femme y pût mettre ses pieds.
« Allons, Geneviève, me dit Cyprien, ne perdons pas « un coup de l'horloge; la route est longue, le soleil mar- « che vite une fois qu'il sort des sapins, la famille nous « attend. » Je fermai la porte, je lui donnai les clefs comme s'il eût été déjà mon mari. Il me prit dans ses bras comme si j'avais été une javelle d'orge vert; il m'assit sur la selle, il passa mes pieds dans les étriers; il me mit la bride dans une main, il me dit de me tenir de l'autre main au pommeau dé la selle : « N'ayez pas de crainte, « Geneviève, qu'il me dit, je vais marcher à côté, un peu « en avant, en tenant le mulet par le licou, et s'il fait un « faux pas, ou si vous avez peur, criez librement, et jetez- « vous de mon côté, je ne vous laisserai pas tomber à « terre, allez! »
J'avais bien peur; mais je ne dis rien et je me rassurai en regardant les épaules et les cheveux de Cyprien, qui ' touchaient presqu'à mon genou et qui balayaient la poussière de mon soulier. Je me dis : « Je n'ai rien à craindre si près de lui- » Il n'était pas tout à fait jour encore quand nous traversâmes le petit pont au milieu des prés et que nous commençâmes à gravir le sentier qui mène aux mon-* tagpes.
Cyprien, sans me regarder et sans me rien dire, se mit à chanter de toute sa force, et avec une si belle voix que les rochejps de la route en sonnaient, la chanson des fiançailles dans la montagne. Vous savez bien, monsieur, cette chanson qui dit : ^
Belle, ouvrez-moi la porte A l'heure de minuit.
Les grelots et les fers- du mulet sur les roches luisantes accompagnaient la chanson de Cyprien, et les rossignols qui s'éveillaient, et les alouettes qui partaient, et la chi^e des cascades qui bruissaient, et les jeunes filles qui sortaient du lit et qui se mettaient sur les portes de leurs chalets pour nous voir passer, tout cela était si gaj, monsieur, que je ne me sentais plus le cœur de contentement^ et qu'il me semblait qu'on m'enlevait au troisième ciel. Je me souvenais d'avoir vu dans la Bible, sur le lit de ma mère, la figure d'une sainte Vierge, assise avec l'enfant Jésus sur un mulet, qu'un ange menait par la bride pour
us GENEVIÈVE
voir sa cousine. Je me disais : a Tu es comme une sainte « Vierge, mais qu'as-tu fait de Tenfant? » Et je me sentais un petit moment le cœur triste en pensant que j*avais laissé Josette en arrière; mais ça ne durait pas. Cyprien tournait un autre rocher, entrait dans un autre bois, traversait un autre torrent à gué, ses jambes nues dans Teau ou bien en croupe derrière moi sur le mulet, et tout redevenait surprise, joie et rire comme avant.