‹ Geneviève: Histoire d'une servanteChapitre 9 sur 16 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

Il y avait dans Tétable, avec le cheval que je pansais, deux ou trois brebis qui tondaient le pré pendant le jour quand les toiles étaient repliées. Le maître et la dame ne voulaient pas perdre le peu d'herbe qui poussait, à moitié pourrie, sous le chanvre humide. On les vendait avec leurs petits, à rentrée de l'hiver, au boucher, après les avoir tondues pour la laine et pour n'avoir pas la dépense de les nourrir dans la morte saison.

Une de ces brebis mit bas à la Saint*Martin, qui e<^

i 1 novembre, et la mère ayant été vendue huit jours après pour être tuée, on ne put pas vendre son fruit avec elle, et le petit me resta. Je lui donnai du lait de la vache dans le creux de ma main, et je Télevai comme on élève un enfant dont la nourrice a tari. Ce pauvre petit animal s'attacha à moi, monsieur, comme une personne. Quand il n'était pas autour de moi, à Tétable, dans la cour ou dans le jardin, il bêlait toujours; tellement que, pour le faire taire, j'étais obligée de le laisser entrer'avec moi à la cuisine, où il se couchait à côté du chien, entre ses jambes, au coin du feu; il n'avait de paix qu'auprès de moi et du chien. Le chien s'y était aussi tellement attaché, qu'il aboyait dans sa loge jusqu'à ce que je lui eusse mené l'agneau. Il lui faisait place sur la paille dans sa niche en pierre, et ces deux animaux jouaient ou dormaient ensemble que ça faisait plaisir et compassion à voir.

Faut-il vous l'avouer, monsieur, quand mon feu était recouvert sous la cendre, et que les maîtres étaient dehors, j'y allais souvent aussi moi-môme, dans la niche, assise sur le bord, les pieds au soleil, et je tricqtais mon bas ou bien j'ourlais mes serviettes, là, avec eux deux. L'homme est si bète, monsieur, que je me sentais pour ainsi dire heureuse de me sentir là auprès de deux animaux qui m'aimaient. J'écoutais leur souffle el je sentais leurs tôles chaudes sur mon cou. Enfin, monsieur, j'en demande bien pardon à Dieu, parce qu'on dit qu'il faut croire que les animaux n'ont pas d'âme (et je crois que ce sont les bouchers et les charretiers qui ont dit ça); mais, en vérité, quand je regardais bien dans leurs yeux, j'y croyais voir derrière une pensée à la fenêtre, tout comme dans les miens lorsque je me voyais au miroir. Enfin, c'est égal, le

bon Dieu sait ce qui en est, ça ne me regarde pas. Tou> jours est-il que ce chien et cet agneau, c'était ma société, ma famille, ma consolation à moi. Que voulez-vous? on prend son bien là où on le trouve.

— Ah! mais, dit Geneviève en se reprenant, je ne vous ai pas dit comment était le chien.

— C'est vrai, répondis-je, dites-le-moi un peu; vous savez combien je les aime.

— Eh bien, ce n'était pas un chien bourgeois, comme le vôtre, car vous savez bien qu'il y a des chiens de tous les états, ainsi que des hommes : des chiens mendiants, des chiens ouvriers, des chiens bourgeois, des chiens seigneurs; ça se connaît au poil, chez eux, comme chez nous à rhabit; pourquoi? je ne vous le dirai pas, c'est un mystère, mais c'est comme cela.

— Cela me prouve, Geneviève, que vous avez bien observé les animaux. Dieu en a fait pour toutes les professions. La nourriture et l'habitation n'y changent rien; ils sont ce qu'ils sont. Vous voyez un chien noble chez un paysan, et un chien paysan chez un noble. Ils ne s'y trompent pas entre eux, allez, ils se reconnaissent bien pour ce qu'ils sont, d'autant mieux qu'ils n'ont pas d'habits pour se déguiser. Ils sont fiers ou humbles selon le rang; ils se portent envie ou respect tout comme entre nous. Tonte la nature est faite de la même pâle. Mais dites moi donc comment était le vôtre.

— C'était un chien ni grand ni petit, ni gras ni maigre, dont le nom était Loulou, parce qu'il venait de cette espèce qu'on appelle les chiens-loups; il avait le museau un peu pointu, l'œil gris et vif, des dents courtes et blanches, les lèvres souriantes, la voix douce et un peu plaintive quand il était à la chaîne, deux petites oreilles droites, aiguës, toujours dressées, et qu'il tournait de droite et de gauche, comme les ailes d'un moulin à vent, pour prendre le bruit. Sa queue, fourrée comme celle d'un renard, était droite et relevée à l'extrémité, mais le poids de sa soie longue et épaisse la courbait vers le milieu. Son poil était long, doux à toucher comme des étoupes bien peignées par le peigneur de chanvre. Ce poil était si touffu, que, quand je le caressais, ma main y entrait tout entière, et que, quand je la retirais, la place de mes doigts y restait marquée, comme les pieds restent marqués dans le pré quand l'herbe est haute. Je vous ai dit un chien paysan, mais tirant sur le bourgeois, à peu près comme celui de M. le curé, que vous voyez là^ sur sa chaise.

Quoique la maison fût bien dure, monsieur, la dame bien parcimonieuse, le monsieur bien brutal, le gage faible et le travail dur, le chien et l'agneau me tenaientcompagnie le jour dans l'étable ou dans la cour, le soir, à la veillée, dans la cuisine. Cette société m'attachait aux murs. 11 me semblait que nous étions parents, eux et moi, et que, si je venais à quitter mes maîtres, ces animaux res-

teraient sans personne qui les oomprtt, et qne moi je resterais sans conversation et sans amitié sur la terre. Us me paraissaient m'appartenir, à moi, par droit d'habitude et d'attachement ensemble, bien plus qu'aux mattres ; je n'aurais pas voulu les voler, pourtant, car ils ne mangeaient pas mon pain, mais celui de la maison. Aussi, quoique je ne fusse pas heureuse là, je ne songeais pas à en sortir. L'idée de dire adieu pour jamais à l'agneau et au chien ne me venait tant seulement pas dans l'esprit. Ça m'aurait paru un désert.

L'agneau couchait avec le chien sur le pied de mon lit. Ga me faisait tant de gaieté, monsieur, de voir le matin,

Il me réveillant, ces quatre yeux qui me regardaient ami- Klement! Et puis, quand j'étais levée, le chien allaita on devoir, à la porte de la cour ou dans sa niche, et 'agneau, me suivant de la cuisine à Tétable, de l'étable au bûcher, du bûcher au grenier, montait et descendait derrière moi les escaliers et ne me quittait pas plus que mes sabo4s.

~ On ne disputait pas trop sa vie au chien, parce qu'il gardait les toiles et qu'il mangeait les os et les restes; mais l'agneau faisait de la peine à madame et à monsieur, parce qu'il mangeait du foin, du pain et des herbes. J'avais sou ^ vent des raisons à cause de lui : tantôt il avait brouté une salade, tantôt il avait grignoté lesel,< tantôt il avait rongé un reste de pain. Madame disait : « Il faut le tondre et le « vendre à la Saint-Martin; nous ne pouvons pas nourrir H pour rien une bête qui s'engraisse de nous sans nous « rien rapporter. » Ah! c'est que, savez-vous, Téc-onomie chez ces gens-là, ça n'avait ni égards, ni pitié, ni yeux, ni oreilles, ni si, ni mais; il fallait que tout rendit quelque

chose. Une fois qu'il avait donné sa laine, la pauvre bète n'avait plus rien à donner que sa tendresse et son plaisir à moi; ça n'était pas dans mes conditions.

f Eh bien, que je dis un joui^ à madame, puisque Ta- < gneau vous fait de la peine pour le pain, je le nourrirai, « si vous le permettez, sur mes gages. Rabattez douze « francs sur les trente-six francs que vous me donnez par^ • an, et n'en parlons plus. Vous aurez la laine et mj ff l'amitié; nous serons tous contents. » Monsieur et mi dame calculèrent sur leurs doigts, se mirent à rire dirent : « Nous voulons bien. » Je n'eus plus que vingt quatre francs, et l'agneau eut sa nourriture avec moi, au pied du banc, à côté du chien. Tout alla bien jusqu'aux approches de l'autre Saint-Martin. •

Mais voilà qu'un soir que j'étais sortie pour traire la vache et que j'avais laissé le seau de lait à la porte de. l'étable pour faire la litière, ce gourmand d'agneau, monsieur, ybii le lait tout écumant devant lui, trempe la tète dans le seau et se met à le boire. Il n'en but pas pour un liard, peut-être, monsieur, il le flairait plutôt; mais voilà que la fenêtre de madame s'ouvre en face et qu'elle jette des cris comme si on lui avait bu l'or dans sa bourse. J'accours, je chasse l'agneau, je demande excuse à mes maîtres pour la bète, je dis que c'est ma faute d'avoir « laissé le lait par terre; rien n'y fait. Le mauvais œil recommence contre l'animal et contre moi. On nous épiait

comme denx voleurs, on mesurait le pain, on demandait compte des épluchures; on disaitque je donnais à Tagneau les tronçons de salade qui étaient pour la vache; plus de paix pour moi, enfin! J'en pleurais quelquefois en caressant la pauvre bète, qui semblait comprendre et qui me regardait toute triste, sa tête sur mon tablier et ses beaux yeux si doux sur les miens>

Nous touchions à la Saint-Martin. Madame et monsieur ne cessaient pas de marmotter que je négligeais lesintérêts des maîtres pour les intérêts des bêtes; que j'avais le cœur trop bon; que je me laissais conduire par le chien et par Tagneau ; qu'il fallait tenir l'un à la chaîne tout le jour et vendre l'autre avant que la saison des foires fût passée, après quoi on n'en trouverait rien, ou l'on perdrait dessus. Je proposai de l'acheter pour moi, et de laisser tout mon gafi^e l'année pour mon pauvre ami. Maison disque ce selBFencore un mauvais marché, parce que je lui laissais faire du dégât dans le jardin et dans la cuisine. Alors ils firent une conspiration. Ça méfait encore un frisson de vous le dire.

XGIII

Un samedi soir, monsieur, que j'étais tranquillement, après mon ménage fait, occupée à raccommoder mes bas dans ma chambre haute et que j'avais laissé l'agnieau et

le chien couchés ensemble dans la niche, au soleil, ne se doutant de rien, voilà que j'entends un grand bruit sous ma fenêtre, des pas qui courent, Tagneau qui hèle, le chien qui aboie et grince des dents. Je laisse tomber mon ouvrage, j'ouvre la ienètre; qu'est-ce que je vois?... Je vois un homme, les bras nus, avec un tablier retroussé à sa ceinture et un grand couteau dans la main droite, tirant de la main gauche l'agneau par le cou pour Tarracher de la loge du chien, qui défendait de la voix et des dents son ami! Je pousse un cri pour. arrêter le garçon boucher; mais il ne m'écoute seulement pas, et, furieux d'avoir été mordu par le chien, il plonge son couteau dans le cou de l'agneau, sous mes yeux et malgré mes gestes et mes cris. Ah ! monsieur, ça me fit l'effet d'un crime, et je crus voir immoler un chrétien.

Cependant l'homme ayant été jeté à la renverse et ayant laissé le couteau dans le cou du pauvre animal, le chien et l'agneau lui avaient passé par-dessus le corps et s'étaient précipités par instinct dans la cuisine, dont la porte était toute grande ouverte, pour venir se réfugier naturelle|^t près de moi. Ils montèrent tous deux, Tun jappant, l^^e râlant, l'escalier de bois, et se jetèrent sous le lit, à mes pieds, comme pour se sauver de leur assassin. Pauvres bètes! il fallait voir comme ils me regardaient et comme ils semblaient implorer ma protection ! Je me jetai sous le lit moi-même pour arracher le couteau du cou de l'agneau; il me tendit la tête de lui-même et me laissa faire, comme s'il avait compris que je voulais le soulager et non le perdre. Mais à peine eus- je arraché la lame, que le sang coula à gros bouillons sur mes mains et qu'il expira dans mes bras! Le chien tremblait de douleur comme s*il avait

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frémi de voir égorger son compagnon et comme s'il avait eu la même horreur que moi de la mort et du sang! Je pleurais moi-même comme lui, Tagneau mort sur mes genoux, le chien hurlant à mes pieds, mêlant mes hurlements aux siens et mes larmes au sang de Tagneau. Ah ! monsieur, je n'avais jamais vu de crime, mais celui-là me fit comprendre les autres et ne put jamais s'effacer de moi. Je ne fis pas de reproches aux mattres. Je me dis : i Us « sont les maîtres de ce qui leur appartient ; le cadavre « de l'animal est bien à eux, mais enfin son amitié était « à moi! Pourquoi me l'enlever en trahison? Âllons-nous- « en. » J'embrassai le chien; je le plaignis de rester, lui, dans une condition si dure; mais je ne pouvais plus y rester, moi, d'abord parce que j'aurais toujours eu cette scène d'horreur, ce meurtre et ce sang dans les yeux, dans ma chambre, ensuite parce que l'assassinat de mon pauvre compagnon de lit et de jardin m'avait tellement bouleversée, que je n'aurais pas pu de longtemps faire la cuisine et toucher un morceau de viande crue sans m'évanouir. De ce coup, j'avais perdu mon état. Je pris mes gages de trois ans, mon paquet sous le bras, et je partis de Tarare sans trop savoir où j'irais reposer ma tête. Je ne pouvais plus me présenter dans aucune maison bourgeoise pour servir à tout, puisque la cuisiné me répugnait jusqu'à me faire évanouir. Je me dis : « Je vais revenir en Dau- « phiné et tâcher de gagner ma vie eomme ouvrière ici « ou là, dans les alentours de Voiron. Peut-être que la « faute qu'on y a mise sur moi sera oubliée, que de <r braves gens me prendront pour soigner les enfants, pour « soigner lei cocons de vers à soie, ou pour éUrer et « blanchir les toiles, t ^

Âpres mon entretien payé, il ne me restait plus de mes gages de trois ans qu'une bourse de douze écus dans un bas et quelques nippes. Une voiture de coquetier qui menait des châtaignes de Lyon, et dont je connaissais le maître, me ramassa sur la route et me permit de monter et de m'asseoir sur ses sacs pour une pièce de vingt-quatre sous que je lui donnai. La neige me mouilla, le froid me saisit, et, arrivant à Lyon, il fallut me descendre à la porte de Fhôpital. Les sœurs m'y reçurent ; elles eurent bien soin de moi. Je fis amitié avec deux d'entre elles qui servaient dans la salle des femmes. Gela me paraissait si beau et si bon, monsieur, de servir ainsi tout le monde, connu, inconnu, propre ou répugnant, sans leur rien demander, en leur obéis.sant au contraire et pour un gage qu'on ne recevait que du maître de tous dans le paradis! Dieu, que je les enviai*^ ! Je leur demandai si je ne pourrais pas faire comme elles, puisque j'élais servante aussi. Elles médirent que Qui, mais qu'il fallait avoir de bons renseignemeiits, avec une petite dot, et entrer dans un couvent, d'où on m'enverrait ensuite comme elles dans un hôpital. Des renseignements ? ils n'auraient pas été bons. Un couvent? on m'aurait dit : D'où venez-vous? et qu'apportez-vous ? Une dot? je n'avais que mes trente-trois francs et mon tablier où étaient roulées mes chemises.

Mais je me trompe, monsieur, je croyais les avoir ; je ne les^vais plus. Une mauvaise femme, qui était en con-

valescence de la maladie des prisons, dans le lit à côté du mien, voyant que je regardais souvent mon paquet sur ma chaise, m'avait dit : < Défiez-vous ; on ne sait pas à côté « de qui on couche dans ces auberges du bon Dieu. Je ne « sais pas si vous avez une bourse ; mais si vous en avez a une, cachez-la bien. » Je croyais, monsieur, qu'elle parlait par intérêt pour moi, mais, c'était à mauvaise intention, elle voulait savoir si j'avais de l'argent. Je retirai de mon paquet le bas dans lequel j'avais mis mes trentetrois francs, et je le cachai devant elle, sous mon traversin ; mais la fièvre me prit si fort, que je ne pensai plus à mon pauvre butin.

Cette femme quitta l'h'ospice pendant ma maladie, ei» quand je sortis moi-même, je n'avais plus rienë Elle m'avait volée pendant ma fièvre. Je n'avais plus que deux pièces de douze sous dans la poche de mon tablier ! Quel désespoir de rentrer ainsi dans mon pays, après une absence de plusieurs années, et de faire un tel affront à ma famille! Je ne pus pas m'y résoudre, et j'achetai du pain ; je demandai ma route aux passants et je m'acheminai lentement, par les villages, vers Crémieux, Bourgoing, la • Tour-du-Pin. Partout j'offris mes services, et partout je fus refusée. Je vécus environ quinze jours sur les grands Chemins, vendant tous mes pauvres effets un par un pour payer mon lit et mon pain dans les auberges des faubourgs ou des paroisses ; mais c'était la morte saison : il n'y avait^ ni cocons à soigner, ni foin à faner, ni soie à dévider, ni blé à sarcler pour une pauvre fille comme moi dans la contrée. J'avais beau rôder de porte en porte, autour du pays de mon père, on disait : « Nous n'avons pas d'ou- « vrage; » ou bien : « Cette fille n'a pas de papiers; » ou -

bien : « Elle a Tair maladif, elle nous resterait sur les bras ;

< ne la prenons pas, nous avons bien assez de nos enfants

< et de nos vieux. » La neige et la glace couvraient les chemins.

A la fin, monsieur, il ne me resta rien que les habits que j'avais sur le corps et qui tombaient déjà de fatigue et de*reprises. Mes souliers ne me tenaient plus fiux pieds, mes bas laissaient voir mes talons; j'avais l'apparence d'une de ces vagabondes qui sont entrées dans les prisons ou dans tes hospices dans leurs habits d'été, et qui en sortent au mois de décembre avec une robe d'indienne, un chapeau de paille contre le soleil, et des souliers fins, noués par des rubans, pour marcher sur l'herbe ou sur la poussiëre. Quand je me voyais en passant devant les vitfes des fenêtres basses des maisons, je me faisais peur et pitié à moi-même. Je me disais : «c Qu'est-ce qui voudra jamais « faire asseoir à son feu une pareille mendiante? »

Hélas! monsieur, il a bien fallu le devenir, mendiante. Oui, monsieur, je ne rougis pas de le dire, j'ai tendu la main , pas pour longtemps, par exemple ; mais j^ai tendu la main.

— Pauvre Geneviève! m'écriai-je, comment! vous avez été réduite à frapper aux portes et à demander du pain et un abri pour la nuit, par charité? Ah ! vous l'avez bien rendue depuis!

— Oui, monsieur, me dit-elle en relevant la lêle avec plus de fierté qu'elle n'en avait eu jusque-là dans son attitude; je me résolus, plutôt que de rentrer dans Voiron et d'humilier ma sœur aînée, mes nièces et mes neveux riches, à demander la charité. J'aimai encore mieux cette honte pour moi que l'autre honte pour toute la famille. Par exemple, une fois que je n'eus plus rien sur moi et plus d'espoir de trouver une place, j'évitai les villes, les gros bourgs et les grandes routes, et je me dis : « Il vaut * mieux aller par les chemins de traverse, on ne te verra « pas, et il vaut mieux demander ta vie aux pauvres gens « de" la campagne, aux portes des maisons isolées, qu'aux « riclffes ou aux marcliinds des grandes villes. Là où il y a « plus de misère, il y a plus de pitié et moins d'affront. »

C'est singulier pourtant, mais c'est comme cela. On dirait que les riches pensent: « Bah! nous ne tomberons « jamais si bas, » et que les pauvres pensent : • Ah ! nous « pourrions bien être comme cela demain. » Gela leur fait mieux comprendre la parole de Dieu, vous savez : « Fai- « sons aux autres ce que nous voudrions qui nous fût fait.i Et puis, j'ai toujours vu que la misère ouvrait le cœur et que la richesse le durcissait. Cela n'est pas vrai pour tous, par exemple ; car il y a les riches du bon Dieu comme les pauvres du bon Die];i ; ceux-là ont autant de plaisir à donner que les pauvres à recevoir. Mais on ne tombe pas toujours à la porte du Samaritain. Il vaut mieux, quand on

baisse la tète, passer sous les petites portes que sous les grandes. Et puis les misérables n'ont pas honte de la misère. Chez eux, il n'y a pas de pain quelquefois, mais il n'y a pas d'affront. Je me dis donc ; « Ne va que par les « champs et ne t'arrête qu'aux portes des chaumières ; » et je m'en trouvai mieux.

Vous me direz : « Mais où alliez- vous, Geneviève? » Ah ! monsieur, je m'attends bien à la question. Eh bien, sur ma part du paradis ! cette question, je me la faisais à moimême et je ne m'y répondais pas clairement. Quoi qu'il en soit, je me rapprochais toujours davantage de ce pâle de montagnes de la Ckartreusej entre Voiron et Saint- Laurent; soit que l'instinct qui raoïène /le lièvre au» gîte d'où il est parti me fît tourner à mon insu autour du pays de ma jeunesse et de mon amour; soit que j'eusse le pressentiment confus que je trouverais plus de charité en montant plus haut sur les montagnes qui sont plus près du ciel, voyez-vous; soit que mon bon ange me menât par la main, sans que je le visse, vers l'asile de mon salut.

/Je faisais peine et horreur à voir, *tant ma robe, mes bas, mon fichu, mes souliers, retenus à mes pieds par des ficelles, étaient souillés par la boue des chemins, mouillés

de pluie et de neige, déchirés par les cailloux et les épines des sentiers et des champs. Malgré cela» monsieur, je Irouvai assez bon visage dans tous les chalets que je voyais fumer le soir, et où je me présentais pour demander les restes du pain de seigle et un peu de paille ou de foin dans un coin pour la nuit. On me faisait approcher du feu ; on mêlait souvent à mon pain un peu de lait, de beurre ou de miel. On me mettait ordinairement dans Técurie des vaches, où il fait si chaud, qui sent si bon et où Ton est distrait par le ruminemeut paisible des bêtes. Quand j'étais trop mouillée encore ou trop fatiguée pour repartir, on me disait : « Restez tant que vous voudrez, « pauvre femme, vous porterez bonheur au bétail ; nous

< n*avons jamais fermé la porte à la misère. On ne sait pas « si ce n'est pas sa providence et son salut à qui on refu-

< serait l'entrée de sa maison. •

Mais je n'abusais pas, monsieur, et toutes les fois que mes pauvres jambes pouvaient me porter, je remerciais bien la maîtresse, j'apprenais une prière ou l'autre aux petits enfants, et je m'en allais ailleurs pour ne pas être é charge trop longtemps au même foyer. On disait : « C'es\ « une pèlerine qui a fait un vœu à saint Bruno, et qui « l'accomplit dans la rude saison. » Mais on ne m'en disait pas plus haut que cela. Le paysan n'est pas curieux, monsieur. Chacun a son idée, dit-on, et les secrets des autres ne sont pas les miens.

2t2 GENEVIÈVE

Enfin, monsieur, la vie n'aurait pas été trop pénible, s'il n'avait pas fallu changer tous les jours de visage et si la saison n'avait pas été si dure. Mais nous étions déjà entre la Noël et les Rois ; plus je montais, plus la glace, la neige et les brouillards se figeaient comme une huile blanche sur les branches des sapins. Ils couvraient la terre d'un linceul qui faisait que toutes les vallées, toutes les montagnes, tous les champs et tous les chemins se ressemblaient. Je ne reconnaissais les champs qu'aux traces que les petits oiseaux, les chevreuils et les lièvres dessinent avec leurs pattes sur le manteau des blés verts ; je ne retrouvais les sentiers qu'aux creux inégaux et profonds que le pied sûr des mulets laisse dans la neige, tant que le vent, qui la herse pendant la nuit, ne les a pas tout à fait effacés. Quelquefois je me trompais et je m'engloutissais à moitié dans cette poussièreblanche qui comblait les ravins ; mais les branches de houx et d'épi nés- vi nettes qui s'élevaient au-dessus me retenaient, et, grâce à Dieu, il ne m'arriva pas d'autre malheur que de perdre mes deux souliers « Eh bien, que je me dis en me ramassant, tu « es bien née les pieds nus, n'est-ce pas? tu peux bien « vivre de môme. » Et je reprenais courage en me disant : « La neige fondra ; et, après avoir marché pieds nus sur la « glace, tu marcheras pieds nus sur l'herbe tendre et sur « les fleurs du printemps. La vie est comme ça; il faut la « prendre comme le bon Dieu l'a faite; de la critiquer, ça

if ne sert à rien qu'à vous faire du mauvais sang ; il vaut « mieux regarder en haut qu'à ses pieds, au moins queltt quefoison voit le soleil ou une étoile. Allons. 9 Et j'allaisy monsieur.

— Bonne Geneviève ! lui dis-je, que vous aviez de résignation et de courage ! Et je m'arrêtai pour la regarder ave admiration, tout ému des paroles de cette sainte fille. Elle baissa les yeux et garda le silence, et elle ne reprit que le lendemain, à V Angélus du soir, la fin du récit.

Pourtant un jour ça tourna mal. Je me trompe quand je dis cela; mais ça faillit tourner mal. Pourtant, si j'étais morte là, j'aurais eu tout de même un beau drap de cercueil. Voici, monsieur.

J'étais partie par un beau soleil d'hiver d'une grange bien haut, bien haut, dans les montagnes, et je montais encore, sans savoir où, entre des gorges séparées par des torrents que je traversais sans les voir, parce qu'ils étaient recouverts d'une croûte de glace, et que les avalanches, en tombant, étaient venues se coucher sur la croûte de glace. On m'avait dit qu'il y avait beaucoup de chalets' dispersés du côté de la Savoie, et que le monde y était doux et humain. Je pensais que je pourrais y gagner mon pain à filer de la laine noire ou à tiller du chanvre pendant l'hiver. Je marchais donc pieds nus avec confiance en 'Dieu, et avec e^érance que ma vie de mendiante pourrait s'arrêter là ; car j'avais toujours bien honte de manger, comme un chien sans maître, le pain d'autrui sans le gagner.

2J4 GENEVIËVK

11 était déjà tmis ou quatre heures après midi ; je le connaissais au soleil, que j'entrevoyais par moments à travers des nuages bas, lourds et gris, qui couraient comme des troupeaux effarouchés, chassés par un grand vent. Les montagnes craquaient comme un pain chaud dont on brise ]a croûte; les sapins sifflaient, pliaient, cassaient par instants, et roulaient, les racines en Tair, la tête en bas, avec les avalanches de neige et de pierres dans les profondeurs des ravins, dont je n'osais pas seulement regarder le fond. Je montais toujours sur le boid des abîmes, me retenant aux branches glacées contre le vent qui m'avait emporté mon chapeau, ma coiffe, mon peigne, qui me fouettait mes cheveux sur le visage tout en sang, et qui semblait vouloir m'arracher ma robe et me jeter, nue comme la main, dans cette mer de neige en écume. Je criais, mais je n'entendais pas ma propre voix, tant la rafale emportait le son à mesure qu'il sortait des lèvres; c'était si fort, monsieur, qu*elle me faisaitretourner les cils dans les yeux.

En môme temps ce vent enlevait de tels tourbillons de neige en la laissant retomber ensuite, que le ciel, la terre, l'air, la lumière, la neige, étaient confondus et ne formaient qu'un seul élément, moitié transparent, moitié ténébreux, moitié étouffant, moitié respirable, à travers lequel je m'avançais, les bras tendus en avant, comme quand je vais au grenier ou à la cave sans lumière, à tâtons! De moments en moments, la nuit était plus sombre; je n'osais plus faire un pas, de peur des précipices; je m'assis sur la neige, que le vent entassait, de minute en minute, plus haut autour de moi, comme on dit que la marée monte insensiblement sur le sable de la mer pour ensevelir les hommes qui n'ont pas regagné la terre à

temps. J'attendais ma dernière heure en priant tout bas le bon Dieu. Je n'avais pas peur de la mort, monsieur, mais j'avais peur d'être déterrée là, le lendemain, parles loups, qu'ils ne déchirassent ma robe, et qu'ils ne dispersassent mes pauvres membres nus sur les sentiers, aux regards des passants ! Et cependant, au milieu de ma peur et de mes frissons, je me sentais sommeil, et je laissais rouler par moments ma tête sur la neige comme sur l'oreiller.' Le froid de la pluie mêlée à la neige, qui me tombait sur le front, me réveillait ; je me remettais sur mon séant en me disant: « Où es- tu? »

Hélas 1 monsieur, je n'étais pas bien loin du secours ; mais le vent, la poussière, le bruit étaient si forts et la nuit si épaisse, qu'on ne pouvait ni me voir ni m'en tendre. D'ailleurs, il y avait déjà longtemps que je ne criais plus. Le vent du midi était un peu tombé, la neige était tiède et fondait sous moi, les nuages ne couraient plus si bas ni si vite, ils laissaient de grands intervalles bleus et noirs dans le ciel, où j'apercevais des étoiles qui paraissaient courir comme si Dieu les eût appelées, de même que j'appelle mes poules, qui courent à l'heure où je leur jette le grain. La nuit devait être avancée; je crois qu'il était bien deux ou trois heures du malin. J'avais, transie, prié ou rêvé, sans m'en douter, près de la moitié de cette nuit. Âh ! quelle nuit ! Mais ne vous tourmentez pas, monsieur, je vais vous dire la fin de tout.

2IÔ GËNKVIÈVË

Je me levai sur mes jambes engourdies; je ne sentais plus mes pieds, tant ils étaient gelés. Je ne vis rien, il faisait trop sombre ; mais voilà qu'en écoutant, comme une âme qui aurait entendu la cbute d'un flocon de neige sur ce tapis muet des montagnes, j'entendis tout à coup et tout près de moi le mugissement lent et sourd d'une vache à laquelle répondit le chant d'un coq endormi qui chantait sans doute ^n rêve, ou bien qui prenait la lueur d'une étoile pour un premier rayon du matin.

Je ne puis pas vous dire ce que je sentis en entendant la vache ôt le coq, monsieur; je me dis : « L'homme est « là î » 11 me sembla qu'on me lirait du fond d'une rivière où j'étais noyée et qu'on me mettait dans le palais et dans le lit d'une reine. Je tombai d'émotion à la renverse, puis je me relevai pour me mettre à genoux et remercier Dieu, et j'écoutai de nouveau. Le coq chanta encore comme s'il eût voulu m'appeler, et la génisse fit entendre un second mugissement plus faible du fond de sa crèche. J'avançai au son avec précaution; j'aperçus bientôt une noire tache de sapins sur le fond en pente d'une colline, et l'ombre d'une maison et d'une grange sur la blanche toile de neige qui couvrait tout le reste de la terre. En peu de minutes je me trouvai dans une cour un peu éclairée par les étoiles, où il y avait un puits, un fumier, des chars , des jougs de bœufs, des herses dressées contre le mur et un escalier de bois de sapin montant de la cour vers la cham-

bre. Je ne voyais aucun feu à la vitre ; je n'entendais ni voix, ni souffle, ni sabots dans la maison ; je n'osais pas appeler, de peur qu'on ne me prît pour un revenant ou pour une voleuse. Je ne pouvais rester dehors sans mourir de froid et de peur le reste de la nuit. Je fus bien hardie, monsieur, je me doutais qu'il y avait une écurie, puisque j'avais entendu une vache ; je tâtai avec mes mains le tour de la maison jusqu'à ce que je trouvai une porte ; elle n'était fermée, comme dans la montagne, que d'une cheville de bois retenue par une ficelle, et qu'on fait entrer dans un autre morceau de bois percé, comme un bouchon de liège dans le goulot d'une bouteille. Je levai la cheville; je poussai la porte; je la refermai sans bruit derrière moi, et je me trouvai dans une étable, où je reconnue au bruit qu'il y avait plusieurs bêtes, et où il faisait aussi chaud que dans la salle de M. le curé, quand j'allumais son poêle pour qu'il dît en paix son bréviaire.

Les vaches ne se levèrent seulement pas; j'entendis seulement le son de deux ou trois clochettes qu'elles avaient au cou, et qu'elles firent tinter en relevant la tête pour savoir qui est-ce qui entrait si matin dans l'étable.

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L'abri, la chaleur et la bonne odeur de l'étable des vaches, couchées sur un plancher de bois bien lavé et bien balayé tous les jours dans ces montagnes comme dans celles de la Suisse et du mont Jura, me ranimèrent en peu d'instants mieux que n'aurait fait un feu de bois clair comme le nôtre, et me rendirent le sentiment et la pensée.

Je m'avançai à tâtons, éclairée seulement par le pen de jour qui tombait de la lune par une lucarne , et par les yeux des vaches inquiètes, qui brillaient dans Fobscurité comme des étoiles. J'allai ensuite jusqu'au fond de l'écurie, où il faisait encore plus chaud que vers la porte, je pris une brassée de foin sec dans le râtelier, et je me couchai dessus, toute tremblante et toute trempée de neige fondue, à côté d'une superbe génisse noire, qui se rangea pour me faire place dans sa case, et qui me réchauffait de son souffle en flairant d'effroi l'inconnue qui venait partager sa litière. Je la flattai tout bas de la voix et delà main; an bout d'un moment elle était déjà apprivoisée avec moi, et elle ruminait aussi paisiblement que si j'avais été la laitière ou la servante de l'étable. Le foin danslequel je plongeai mes pieds, mes mains, ma tète, comme dans une serviette de chanvre rude sortant du métier du tisserand avant d'avoir été blanchie, l'air tiède, la respiration des vaches, ne tardèrent pas à m'essuyer de Thumidité de la tempête. Mon corps se réchauffa près de la génisse comme auprès d'un bon poêle qu'on entend respirer son souffle de feu. Je me sentis comme dans une crèche que le bon Dieu m'aurait bâtie sur les cimes des montagnes, comme celle où la sainte Vierge s'était réfugiée dans son temps en al lant à Bethléem. Cette mémoire, qui me revint à l'esprit dans ce moment, m'enleva toute l'humiliation de mendier la moitié de sa place à une bête. Je me dis : « Tiens ! puis- « que la servante de Dieu n'a pas eu honte d'une étable, a de quoi aurais-tu donc honte, toi ?» Et je flnis par m' endormir tranquillement aux derniers coups du vent qui faisait battre les volets de l'écurie et du grésil qui tintait contre les vitres.

Quand je m'éveillai, il me sembla que j'avais dormi ma pleine nuitée, tant je me sentais fraîche, souple et reposée de tous mes membres. Cependant un faible petit filet de lumière du matin commençait â peine à entrer dansFécurie, à travers les trous des volets et par les fentes entre le seuil et la porte ; j'entrevoyais une belle étable, dont les murailles étaient blanches comme Teau de chaux et dont le plancher était formé de grands troncs de sapins non écorcés, entre lesquels Therbe et la paille du grenier à foin, bien chargé, passaient et pendaient comme des lustres. On voyaitsur des planches de hêtre bien luisantes, contre la muraille, des seaux de sapin aussi jaunes que de Tor, des puits, des beurriëres du même bois pour battre le beurre, et des rangées de vases en terre cuite vernissée^ les uns profonds, les autres larges et à grands bords» comme des feuilles étendues à terre, pour laisser s'étendre et reposer le lait après qu'on Fa tiré, et pour écumer plus aisément la crème avec une écumoire d'érable. Il y avait neuf belles vaches, tant petites que grandes et de tous poils, dans leurs cases. Elles étaient blondes, noires, blanches, bariolées, toutes grasses, le poil luisant et la queue aussi bien peignée que si elles sortaient des hautes herbes en fleur. Même on leur avait laissé leur collier de cuir et leur clochette au cou, parce que le bruit les désennuie Thiver à la maison, en leur rappelant les prés.

Tout en regardant les vaches, les vases, la paille, le foin, les seaux avec admiration, je me sentais dévorée par la faim et par la soif. H y avait bien de la crème qui reposait dans un grand bassin plat à terre, tout près de moi; mais je n'osais pas y tremper mes lèvres ou seulement le bout de mon doigt sans en avoir demandé la permission aux maîtres. « C'est bien assez, me disais-je, de leur avoir « emprunté une place auprès de leurs vaches et la chaleur < de leurs murs, sans que je leur vole encore la crème de tf leur laiterie. » Je serais morte, je crois, plutôt que d'y toucher, même d'une convoitise. Je tournais la tète d'un autre côté pour ne pas voir la tentation. Je me disais: « Quand ils seront levés, ils me donneront bien un mor- « ceau de. pain et de l'eau de leur puits avant de m'en- « seigner le chemin d'un village ou d'un autre chalet, i» Cependant, monsieur, en pensant tout à coup que je n'avais plus ni fichu sur le cou, ni coiffe sur mes cheveux, ni souliers aux pieds, et en regardant ma robe déchirée et souillée, dont les bords ressemblaient à un balai d« chemin, j'avais si honte, si honte, si peur, si peur de l'idée qu'on aurait de moi en me voyant ainsi, que j'étais prête à me sauver sans boire ni manger, pour qu'on ne me vît pas.

Mais, au moment où je délibérais avec moi-mênoTe et où je me levais déjà de la litière pour fuir, j'entendis des pas de sabots qui descendaient, les uns lourds, les autres légers, l'escalier extérieur de la maison. La porte de l'étable

s'ouvrit, et deux femmes y entrèrent en causant ensemble. L'une était une toute petite paysanne d'environ au plus seize ans ; Fautre était une belle jeune femme qui paraissait la maîtresse de rautre,-et qui montrait à peu près vingt-trois ou vingt-quatre ans. Quoiqu'elle se tînt droite et qu'elle marchât encore lestement, elle était enceinte; sa robe lui remontait par-devant bien au-dessus du cou-depied, et on voyait par là qu'elle était bien dans la fin du neuvième mois de sa portée.

En voyant paraître ces deux visages dansia lumière auprès de la porte, au moment même où je venais de prendre la résolution de me sauver, je n'eus que le temps de baisser un peu la tête et de me cacher dans le fond de Fétable, derrière la génisse noire. Je pensais qu'elle était la dernière que les femmes viendraient traire, et que j'aurais le temps, avant de me montrer à elles, de m'arranger les cheveux et de cacher mes pieds nus dans la litière en leur parlant, a Claudine, dit la maîtresse d'une voix claire, « douce et un peu lassée, comme la voix des femmes qui « portent enfant, tu n'as donc pas mis la cheville dans la « clavette, hier, en rentrant de faire la litière aux vaches, « qu'elle pendait à la ficelle en dehors, quand nous sommes « descendues? — Si fait, notre maîtresse, répondit la jeune « fille,' mais c'est le grand vent de cette nuit qui aura se- « coué la porte et fait tomber le loquet. »

Jugez si j'étais à mon aise, si près d'être découverte pour avoir forcé une porte'. Je ne soufflai pas.

Elles causèrent encore un moment de choses et d'autres en appropriant la litière et en écrémant le lait. Puis la bergère, approchant un escabeau à trois pieds de la première vache, se mit à la traire dans un seau de boisblar

pendant que la belle jeune ménagère, qni ne pouyait pas se courber à cause de son état, était adossée contre le battant de la porte, les deux mains croisées sur son tablier, causant et riant avec la petite fille.

J'aurais donné la moitié de ma vie pour rentrer sous terre. Lldée me vint de me cacher dans la paille, sous la mangeoire, mais je me dis : Ça fera du bruit, et la four- « che de bois te découvrira. » Je suais de peur, monsieur, moi qui avais grelotté la veille. Eh bien, monsieur, tout cela n'était encore rien. Faites attention, je vais vous dire une chQse pire que tout ce que je vous ai dit, et qui ne s'est peut être pas vue depuis que le monde est monde.

Je redoublai d'intérêt en voyant l'intérêt que cette pauvre fille attachait elle-même à ce qu'elle allait me raconter. Elle reprit :

Pendant que la bergère trayait la seconde vache, puis la troisième, puis là quatrième, puis la cinquième, en s'approchant toujours plus de l'endroit où j'étais comme une condamnée, sans mouvement, je regardais 'de temps à autre à la dérobée la figure de la jeune femme enceinte pour voir si sa physionomie promettait de la méchanceté ou de la compassion. Le soleil qui se levait et dont un rayon, frappant sur la porte, rejaillissait sur sa tète, éclairait de mieux en mieux son charmant visage, un peu languissant. J'ouvrais des yeux aussi grands que les pensées doubles de mon pot de fleurs. 11 me semblait, plus je regardais, que j'avais déjà vu quelque part ces beaux traits.

ces cheveux châtains, ces épaules souples et détachées, ce cou lon^ et penché, celte bouche souriante, ces yeux couleur de peau de prune, vifs et tendres comme du feu à travers un tamis mouillé. Je me disais : « Pourtant, « c'est impossible, tu n'es jamais de ta vie venue dans ce « pays perdu, avant cette nuit terrible où Torage t'y a c jetée comme un brin de paille. ». Mais j'avais beau me dire ça, mes yeux en savaient plus que mon raisonnement, et me disaient toujours : «Tu l'as vue. Cherche bien dans « ta mémoire, ce n'est pas la première fois que cette « figure entre dans ton regard; voyons, ressouvijBns-toi f bien. »

« Juste ciel ! que je m'écriai tout à coup tout bas en « moi-même en faisant un mouvement en arrière comme « si on m'avait donné un coup de poing dans la poitrine, « et en me sentant un frisson entre les épaules, comme « s'il m'était tombé une gouttière sur le corps; juste ciel! « mes yeux n'avaient que trop raison. Malheureuse! où te « cacher? C'est la figure de la jeune fille qui est venue une Y fois dans la boutique à Voiron pour se faire faire ses i robes de noces avant de se fiancer avec... avec Cyprien ! « monsieur!... Oui, et môme cette robe qu'elle porte « encore aujourd'hui, c'est moi qui l'ai faite... je la re- « connais, quoique usée... Miséricorde! où la colère du « Seigneur m'a-t-elle jetée? mon bon ange! couvrei- (( moi de vos ailes, rendez-moi invisible, et dérobez ma (( misère et mon huipiliation à celle qui jouit justement*

« de la richesse, de la bonne renommée et du bonhenr « que j'ai eus sous la main, et que j'ai perdus en trahis- ({ sant Cyprien ! »

Je dis tout cela et mille autres choses, monsieur, plus vile que les paroles n'auraient pu le dire sur mes lèvres. C'était un assaut de pensées qui se renversaient les unes les autres dans ma tête, et qui me donnaient le vertige comme au bord du grand abîme en montant ici. Je rougissais, je pâlissais, je me mordais les lèvres, je me pinçais les bras pour me faire souvenir de ne pas crier. J'étais pétrifiée comme la statue de sel de ma Bible, ou plutôt je ne savais pas ce que j'étais; mon cœur battait et ne battait plus ; j'étais une morte debout, quoi !

— Ah ! pauvre Geneviève ! quelle situation affreuse, en effet! lui dis-je en passant le revers de ma main sur mes yeux.

- Affreuse situation, en effet, monsieur, reprit-elle. Figurez-vous bien ça. Me voilà, moi, Geneviève, jeune encore, assez jolie, disait-on, bonne et honnête ouvrière, passant pour une tailleuse achevée et pour une marchande à son aise, recevant cette jeune fille chez moi à la ville, lui vendant comme à un enfant tout ce qu'elle veut, la déshabillant, l'habillant dans ma chambre, lui passant ses

boucles d'oreilles et ses colliers, la faisant plus belle qu'une reine pour qu'elle aille éppuser mon propre fiancé et me faire oublier de lui, en lui plaisant davantage! Voilà cette jeune fille qui rit, qui jase, qui est fière d'êlre entrée seulement chez moi, d'avoir été habillée et parée par moi, qui me croit une fille riche et rangée, quasi une dame !..• qui épouse mon amour de jeunesse, mon fiancé, veux-je dire ; qui est fière, et riche, et heureuse avec lui dans sa maison devenue la sienne, dans cette maison où j'ai fait le festin des fiançailles; car à présent je reconnais bien les vaches que Gyprien m'avait nommées dans le pré!... Et puis, me voilà, moi, à présent, une vile mendiante, déshonorée, sortant des prisons, courant les chemins, ayant vendu mes effets, sans toit et sans pain, sans robe, sans coiffe et sans sabots seulement, trouvée par cette même jeune fiUe^aujourd'hui sa femme à lui !... où? dans la liière des vaches de l'écurie de son mari !... Oh! c'est trop (fort! Jamais, non, jamais la disgrâce humaine n'a été jusque-là!...

Voilà donc ce que je me disais, monsieur, et j'aurais voulu que la puissance de Dieu me transformât en un de ces animaux méprisés qui broutent la terre, et qui mangent dans la crèche, et qui labourent la friche sous l'aiguillon du bouvier, plutôt que de paraître dans la place et dans le costume où j'étais devant les regards de celle qui avait été ma rivale.

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Balf le temps courait, hélas ! et la muraille dtt ft>nd contre IkfAieUb j'étais appuyée ne reculait pas- Pendant

que je restais ainsi anéantie et indécise dans ces pensées, la bergère, prenant son escabeau de la main gauche et son seai» de lait de la main droite, passait lentement d'une vache à l'autre, et approchait de Tavant-dernière. Je dis lentement, monsieur ; ce n'est pas que cela me parût lent, â moi, car il me semblait toujours qu'elle allait comme le vent, et j'espérais toujours qu'il y avait encore et encore des vaches entre celle qu'elle venait de traire et la génisse noire, pour me donner le temps de penser et de me décider! Peut-être aussi, me disais-je, que la maîtresse s'en ira, ou qu'elle oubliera de traire la génisae noire, ou qu'elle n'a pas fait le veau et qu'elle n'a pas de lait. Enfin, monsieur, on se raccroche à tout dans de pareils moments!

Mais toutes les branches cassent les unes après les autres quand le bois est mûr, disent les bûcherons. Au moment où la huitième vache donnait le pis et où la bergère prenait son escabeau pour tourner le pilier de sapin de la loge de la génisse noire, elle m'aperçut encore immobile et hésitante, poussa un cri, laissa tomber le seau rempli de lait qui coula à terre, et se sauva vers sa maîtresse en disant : «Une fille mendiante, H! d montrant d'un geste effrayé le fond de l'étable à sa maîtresse, et se sauvant jusque dans la cour pour appeler les gens de la maison.

Je profitai instinctivement du moment où la petite fille épouvantée s'était précipitée hors de l'étable pour sortir

GKNEVIÊVE 227

de ma cachette, la tète basse et les mains jointes/ bien doucement, bien lentement, et pour m'aVancer vers la jeune femme, qui était restée contre la porte; Elle fit un cri d'attendrissement et un geste de pitié en voyant ma nudité et mon attitude humble et mes vêtements. Je tombai à genoux devant elle, le visage quasi à ses pieds, espérant au moins qu'elle ne me reconnaîtrait pas.

« Pardonnez-moi ma faute, lui dis-je : si j'ai osé entrer « dans votre étahie sans permission, c'est que la tempête « et le froid m'y ont jetée comme malgré moi ; mais je « vais m'en aller, et vous voyez que je n'ai rien pris que a le chaud, » ajoutai-jeen lui montrant mes mains et mes poches vides.

En disant cela, je me relevais, toujours la tête basse, et je fis un mouvement comme de quelqu'un qui se sauve pour passer entre elle et la porte, et pour échapper, en fuyant de cette maison, aux regards des autres habitants.

Mais cette femme, qui était humaine, me 'dit avec douceur et en se mettant devant moi pour m'empêcher de sortir : « Non, pauvre fille, vous ne vous en irez pas dans « cet état ; il ne sera pas dit que vous serez sortie de notre « maison sans avoir goûté- le pain et sans avoir pris un « air de feu. Le bon Dieu ferait fondre notre sel et mai- <c grir- nos vaches. Venez là-haut, vous mangerez la soupe V avec nous. »

Tout en parlant ainsi, elle regardait attentivement mon visage, que je ne pouvais ni baisser ni détourner assez devant la lumière pour lui dérober ma figure. Tout à coup elle poussa un cri comme j'avais fait, et elle dit : « Est-ce « bien possible? Mam'selle Geneviève ici... dans cette mi- « sère, demandant son pain!... »

Je vis que tout était perdu, et n'ayant plus d'espoir que dans sa compassion pour me laisser échapper : « Oui, Ga- « therine, lui disje à demi-voix ; c'est moi, c'est la tail- « leuse deVoiron qui vous a cousu de ses doigts cette robe, « et qui vous a faite belle pour vos fiançailles, quand elle «c étart elle-même riche et honorée de tous dans son état! a La misère est tombée sur moi. » Et, prenant le bas de sa robe dans mes deux mains : « Au nom de cette robe de no « ces que je vous ai faite dans le temps, lui dis-je, et au « nom de Venfan} que vous portez, laissez-moi sortir sans a boire ni manger; que Cyprien, votre mari, ne voie pas « ma honte et ma pauvreté ! »

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La belle femme portait la main à ses yeux, comme si mes paroles lui eussent été au cœur, tant elle paraissait pitoyable pour le pauvre monde, quand un grand bruit de gens qui descendaient Fescalier de bois se fit entendre à la voix de la bergère , qui criait toujours. Cyprien , sa vieille mère boiteuse, le père et la gardeuse de vaches entrèrent à la fois dans Tétable. Je restai comme frappée du tonnerre, à genoux, la tête inclinée et tenant encore des deux mains le bas de la robe dé la femme de Cyprien. Un grand rayon de soleil du matin donnait malheureusement en plein sur ma tête, comme si le bon Dieu eût voulu me faire rougir-jusque devant le feu du ciel.

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« C'est Geneviève, la marchande tailleuse de Voiron, dit c la jeune femme à ceux qui entraient. Auriez-vous jamais c cru voir une demoiselle si riche et si estimée comme c vous la voyez là? » ajouta-t-elle en leur montrant du geste m a robe en pièces, mes épaules découvertes, mes cheveux remplis d'herbe sèche et mes pieds nus. a Ce que « c'est que de nous !» ' , • ^

A ce 'nom de Geneviève, tous les visages prirent une expression sévère et rude, personne ne dit rien ni ne fit un mouvement, excepté Cyprien, qui se retourna comme si on l'avait tiré par son habit, "et qui se mit le visage contre le mur, les deux mains sur ses joues, pour cacher la douleur qu'il ressentait en me voyant ainsi.

a Oui, ce que c'est que de nous, reprit enfin la vieille a femme, répondant longtemps après à l'exclamation de « sa belle-fille : ce que c'est que de nous quand Dieu nous « abandonne, et qu'après avoir trompé longtemps le proa chain ou découvre que nous ne sommes pas ce que nous « paraissions, et on nous jette sur le mépris comme une « fleur de mauvaise odeur sur le fumier 1 » ^ ,

Je ne répondis rien.

« — Dire, s'écria le vieux, qu'une fille qui était assez « honnête pour ne pas vouloir volerdouze sous à un pauvre « homme, a bien voulu vendre son honneur pour rien à a des militaires, et le nom et la vie à son enfant ! Car nous « savons tout, al Fez! La renommée a des pas de mulet pour « monter aux montagnes.

« -- Et dire, reprit la vieille en Tinterrompant, qu'une « pareille créature a bien pu être la femme de notre Cy- « prien, et qu'elle a été assise là-haut, en robe de soie et « en coiffe de dentelles, sur le banc, à la table des fian- « cailles, à côté du père et de moi !...

« — Ah ! mon père et ma mère! s'écria Cyprien en « laissant tomber ses bras de son visage et en se retour- « nant, les yeux tout rouges et tout mouillés, ne lui faites « pas de reproches; elle m'a trahi, c'est vrai, ajouta-t-il « en sanglotant, mais je suis si heureux avec la Catherine « que voilà, et elle est si malheureuse, qu'il ne faut pas « l'injurier!...

« — Oh ! oui, monsieur Cyprien, dis-je en me retour- « nant toujours à genoux, du coté de sa voix, mais sans « oser lever les yeux; oh! oui, j'ai été bien traîtresse vis- « à -vis de vous ; vous devriez m'en vouloir, mais vous êtes « toujours bon, je vois bien; et, puisque vous êtes bien « heureux avec cette autre femme, qui est bien meilleure « et plus belle que moi, pardonnez-moi le passé et laissez- « moi aller chercher mon pain ailleurs. Je ne savais pas « être chez vous, allez! Je serais plutôt entrée dans la « porte du purgatoire! Mais la nuit et le bon Dieu m'ont « jetée, dans la seule grange où je ne voulais jamais « aller!... »

Pendant que je disais ça à Cyprien, eh regardant le plancher et en pleurant à chaudes larmes, j'entendis les pas d'autres sabots qui descendaient précipitamment Tes-

GENEVIÈVE 27iJ

calier du grenier à foin où il y avait la chambre que Gyprien m'avait autrefois montrée pour moi, et je visFombre d'une quatrième femme se dessiner sur la place éclairée du soleil où j'élais à genoux, et se joindre au groupe des trois femmes qui me regardaient, à côté de la porte.

« — 0& ! non ! que nous ne vous en voulons pas, allez ! « reprit le vieillard, de ne pas avoir été notre bru ; nous « en remercions Dieu tous les jours, au contraire. Quelle « renommée auriez-vous apportée dans un pays de braves « gens comme le nôtre !

c — Oh ! non, que Gyprien ni nous, nous ne vous en vou< « Ions pas! répéta la vieille femme. Le bon Dieu nous a bien « protégés, au contraire, en vous perdant comme il Ta fait, « avant que notre nom fût mêlé avec le vôtre, comme de « Teau de roche avec Teau du ruisseau ! Allez, mam'selle « Geneviève, allez, mauvaise fille et mauvaise mère, allez « manger ailleurs le morceau de pain qu'on va vous jeter, « et remarquez bien le chemin pour n'y pas repasser. 11 y « a des gens qui ne peuvent jamais aller là où ils peuvent « être reconnus!

c «— Geneviève! s'écria une voix qui me tinta dans les « oreilles comme si c'avait été la cloche de mon baptême « ou de ma première communion; Geneviève ! Quoi ! cette « fille nue et mendiante que vous insultez ainsi depuis une « heure et qui grelotte à vos genoux, c'est Geneviève?... « Ah ! vous devriez être aux siens !»

En disant cela, elle fendit précipitamment le groupe des trois femmes, du vieillard et de Gyprien, pour me prendre dans ses bras. « Ah bien ! je n'en rougis pas d'elle, moi ! »

qu'elle ajouta.

Je levai la tête, j'ouvris les yeux à cette voix et à ce

mouvement, et à travers mes larmes, qai m'aveuglaient presque, je reconnus, qui?... Vous ne le diriez pas en cent mille!...

La sage-femme, la mère Bélan, de Voiron ! celle que j'avais retirée de prison en y entrant à sa place !

La mère Bélan me releva et m'embrassa au moins vingt fois devant tout ce monde étonné, comme si j'avais été quelque chose. Je lui ils signe de se taire et de me laisser passer pour ce que je n'étais pas.

u Ëh bien, c'est trop fort ! » qu'elle 8*écria en frappant du pied sur le plancher des vaches et en mettant ses deux mains sur ses hanches pour regarder la mère et le père, qui faisaient avec les lèvres des airs de dégoût, c Non, « c'est plus fort que moi! j'aime mieux manquer à ma « parole pour sauver une bonne fille que de la teuir pour « laisser condamner et avilir un innocent ! »

Je lui mis la main sur la bouche en lui faisant un clignement suppliant des yeux.

Elle écarta ma main de ses lèvres, et, se tournant malgré moi vers le père, la mère, la bergère, Cyprien et sa jeune 'femme :

« — Je dirai tout une fois dans ma vie ! qu'elle fit comme « en s'impatientant. Eh bien, vous autres, leur dit-elle, « savez-vous qui vous injuriez, qui vous méprisiez, qui c vous traitiez ainsi commq la balayeuse des rues? »

Ils se turent.

« — Non?... Eh bien, je va? vous le dire, moi, et ça « vous apprendra à ne pas parler sans savoir !

« — Eh bien, qui ? » demanda le vieux père, plus hardi que les autres.

« — La plus honnête fille de Voiron et la victime vo- « lontaire qui pâtit pour le mal qu'elle n'a pas fait ! »

Elle dit ça, monsieur, en frappant tellement du pied, en regardant tous les visages avec un air si sûr de ce qu'elle disait, en élevant tellement la voix et en appuyant tellement sur les mots, comme si elle avait défié Dieu lui-même Je la démentir, que toule Fécurie en tren^bla, et que Fe père, la mère, Cyprien, sa femme, la bergère, changèrent de figure et approchèrent leur visage du sien pour miei '^ Técouter.

Alors, malgré tout ce que je pus faire, elle leur raconta tout ! tout, monsieur : mon attachement surnaturel pour Josette, ma promesse de lui tenir lieu de mère, mon chagrin d'avoir été obligée de renoncer à Gyprien pour ne pas la quitter, le mariage secret de cette enfant imprudente avec le maréchal des logis, son enfant, sa mort, l'accusation contre la sage-femme, la faute prise sur moi pou: couvrir la mémoire et la croix de vierge de ma sœur, ma générosité (elle appela cela ainsi, monsieur) de venir la délivrer de prison et m'y faire recevoir à sa place en me laissant croire fautive de ce qui n'était pas; enfin, tout, quoi !

« Et voyez, » ajouta-t-elie encore en me faisant taire forcément quand je voulais l'arrêter ou la contredire, « voyez ! la voilà encore qui voudrait être avilie et mé- « prisée devant vous, et qui souffre la misère, la honte, la ce faim et le froid, plutôt que de réclamer ce qui lui re- « vient : sa réputation et sa vertu ! . . .

3S4 GENEVIÈVB

« Ce que j'ai dit est dft, » ajouta-t-elle en finissant. Pais elle m'embrassa encore en pleurant, et elle me dit : « Mam'selle Geneviève, pardonnez-moi ici- bas ; je suis « sûre que voire pauvre sœur défunte me pardonne dans

< le paradis. Si ces gens-là ne veulent pas vous rendre « justice, venez cbez moi, mol je vous prendrai comme « ma fille, et je me glorifierai devant tout Voiron de par- « tager mon lit et mon pain avec la plus honnête et la « plus pure fille du pays ! »

CXYI

Personne ne disait rien, et tout le monde pleurait, monsieur; Gyprien se mit à genoux avec sa femme à ma place. « Pardonnez-nous, me dit-il, de vous avoir mé- « connue, mam'selle Geneviève. C'est vous qui Tavez

< voulu-. Quelque chose me disait bien toujours là qu'il « devait y avoir un mystère là-dessous, et qu'en me disant c adieu sur le pont vous n'aviez pas rinlention de vous c moquer de mon amitié et de me trahir. Mais que vou- « lez-vous? il faut pardonner à mon père et à ma mère « d'avoir été trompés. Quand il y a des brouillards sur la « plaine, ça devient des nuages sur la montagne. Nous n y « avons pas vu clair avant le jour d'aujourd'hui Mais v'ià « ma femme qui vous aimera bien, et ma mère et mon c père qui vous traiteront comme une fille retrouvée; moi « je serai pour vous comme votre frère le soldat, s'il était « rentré au pays. J'ai déjà deux enfants, je vais en avoir « un troisième peut-être cette nuit, c'est pour cela que la « sage-femme est ici; ça s'est trouvé comme par miracle ^

« Dieu est Dieu, voyez-vous; ce que les gens d'en bas ap- « pellent des rencontres, nous autres d*en haut/ nous Taper pelons la Providence ! Ma mère est âgée, mon père est « las, Catherine a trop de ses trois enfants à soigner, sans « compter ceux qui pourront venir; nous avons besoin « d'une servante à la maison.

« — Oui, dit Catherine en l'interrompant, j'allais le c dire.

« — Oui, dit le vieillard, ça me rappellera l'histoire ff des douze sous. Je n'aurai pas peur qu'elle nous vole, tf celle-là !

« — Oui, dit la mère, ça me fait penser au festin des « fiançailles. Elle servait bien à table, tout de même, « celle-là!

a — Oui, oui, oui, dit la sage-femme en nous faisant émit brasser, Catherine et moi ; venez, Geneviève, que je vous tf prête du linge, une coiffe, une robe et des souliers pour «( que vous n entriez pas avec vos habits de mendiante « dans la maison où vous êtes entrée autrefois avec vos « habits de fiancée. Après ça, nous irons manger la « soupe, i

Et c'est ainsi que je devins servante, et servante de bon cœur, dans la maison où j'avais dû être mattresse; mais sans rancune, monsieur, en me souvenant avec plaisir que j'avais aimé Cyprien, et en aimant encore mieux sa femme à cause de lui.

Ça dura comme ça Irois ans et deux mois. J^aimais la maison, j*aimais mon état, j'aimais les enfants, j*aimais les vaches, j'aimais Tétable où je couchais maintenant dans un bon lit de planches de sapin, au bruit des clochettes du bétail. Je passais la plus grande partie du jour, pendant les mois d'été, à garder les génisses dans les prés d'en haut, au bord des sapins, en tricotant mon bas ott en faisant mes prières. Je me disais en voyant des tourbillons de neige folâtrer sur les têtes des arbres et poudrer les prés : « Voilà pourtant ce qui devait être ton linceul et ce < qui t'a conduite dans une bonne maison où tu ne crains « plus ni honte, ni froid, ni faim! » Ah! la grâce de Dieu, monsieur, on ne sait jamais par où elle passe! on n'y croit jamais assez, voyez-vous ! Aussi je ne m'inquiétais quasi plus de rien.

Eh bien, j'avais tort pourtant ; il ne faut jamais tenter Dieu, ni par excès de défiance, ni par excès de présomption. Souvent le bonheur est là, qu'on le croit bien loin, le malheur est derrière la porte !

Le malheur!... Ah! quel malheur!... Il arriva comme personne n'y pensait.

Vous savez ce que je veux dire, monsieur : vous êtes jeune, mais il n'y a de cela que dix ans. Vous avez en-

tendu parler de la maladie qu'on appelle Tépidémie et qui a tant fait mourir de pauvre monde pendant trois mois qu*elle a passés, d'abord dans la plaine, et puis sur ces montagnes, où Ton dît que les aigles ont été la prendre pour la donner aux oiseaux, les oiseaux aux poules, les poules aux insçctes, les insectes aux hommes. Elle monta . jusque chez nous, monsieur; elle emporta d'abord le curé, comme pour être plus libre de ravager le troupeau; puis elle frappa de maison en maison à presque toutes les pertes, comme le marguillier quand il va faire la quête de^ Rogations, Le charpentier et ses deux fils ne pouvaient pas suffire à faire les cercueils. Bientôt un des fils mourut, puis l'autre, puis le père. 11 fallut enterrer le dernier sans bière, dans son linceul.

Depuis le commencement de la iialadie, j'avais laissé les vaches seules au pré et je ne soigais plus que les pauvres malades. Comme j'étajs de la ville, et plus entendue aux remèdes e^aux soins que les paysannes du village, Cyprien et sa femme m'avaient cédée aux deux sœurs de l'hospice qui étaient montées de Grenoble pour assister les mourants. Je les aidais dans leurs fonctions pour l'amour de Dieu, et j'appris d'elles, ainsi, toutes les tisanes qu'on fait dans les hôpitaux. Quand elles eurent gagné l'une et l'autre la mort à cette bonne œuvre, ce fut moi qui les

remplaçai seule pour tout le pays.

Mais, hélas ' bien que la maison de Cyprien fût écartée et exposée au courant d'air sain et rafraîchissant qui descend de la gorge de l'avalanche, la mort trouva la porte . Elle emporta dans mes bras d'abord le père, puis la jeune mère avec ses trois petits enfants en trois jours, comme la grappe avec les graines, puis le pauvre Cyprien l«i-mèBie

moitié de chagrin, moitié de maladie. Ce fut moi qui le veillai la nuit de sa mort et qui lui ôtai son anneau de mariage du doigt pour le porter au moins après sa fin, en mémoire de nos fiançailles. (Que Dieu me le pardonne!) Hélas ! je croyais que je ne pensais plus au passé, mais je vis bien que je Taimais toujours sans m'en douter. Les yeux sont comme ces oranges que je pressais pour faire sa tisane, monsieur : quand on les a pressées une fois, on croit qu'il n'y a plus d*eau amëre dedans; mais, quand on les presse davantage, il y en a toujours ; elle ne coule pas, voilà tout! La vieille mère fut la seule qui résista, i La mort ne veut pas de moi à cause de mes péchés envers « vous, Geneviève, me dit-elle, j*ai été trop dure dans le « temps du mariage; le bon Dieu me punit. Je vais me re- ' « tirer chez des parents. »

Ce fut à ce moment, monsieuri que le nouveau curé, votre pauvre ami, fut envoyé dans la paroisse pour remplacer le curé défunt, comme un enfant perdu qu'on envoie à la brèche pour combler le fossé de son corps ou pour tenir le drapeau debout un moment de plus. Aucune servante d'en bas n'avait voulu le suivre : il n'avait point de gages à donner que la peine de secourir les agonisants et de distribuer le lait de sa chèvre aux petits orphelins dont l'épidémie avait emporté les mères. Ce pauvre jeune homme, tout humain et tout miséricordieux qu'il était, il ne pouvait pas tout faire; il n'avait pas les mains adroites et douces pour ces créatures comme une femme accoutumée aux

malades et aux enfants. Je lui demandai s'il voulait m 'accepter pour servante, connaissant Tendroit et sachant faire * un peu de tout. — « Nous ne parlerons pas de gages, « monsieur le curé, que je lui dis ; vous me nourrirez, « vous m'habiUerez, j'au^i mes soirées à moi pour tilier c du chanvre, filer de la laine ou faire des bas; ça me « suffira. Je n'étais pas si riche quand je suis montée ici; « je puis bien en redescendre pauvre, si jamais vous me « renvoyez de chez vous. »

Les gages furent convenus ainsi, et j'entrai dans ma dernière place.

Ah! monsieur, que j'ai doncété heureuse, et que le bon Dieu m'avait bien ménagé après tant d'ennuis la compensation de mes peines ! Pensez donc, un homme si bon, si charitable, si aumônier /qu'il ne se gardait pas seulement une once de sel ou une salade du jardin, si je n'y avais pas pensé pour lui! Jamais un mot plus haut que l'autre: toujours triste, mais toujours résigné. Une cuisine àfaire ' comme pour une mouche ! Du pain sur la table pour quiconque frappait à la porte. Une vache, une chèvre, un chien, des oiseaux à soigner. Des ruches entourées de giroflées sous la fenêtre, des pots de fleurs sur la galerie. La paix, tout le jour assise, là, ou les pieds au soleil sur le pas de la porte; les enfants à faire épeler leur croix-depar-Dieu, et de pauvres femmes venant causer avec leurs rouets, rhiver, sous la voûte chaude du four! Bien à faire que les cierges à allumer aux baptêmes et les dragées à re-

cevoir des parrains et des marraines en sortant de Féglise. Tous les matins et tous les soirs la prière, tant que cela me plaisait dans le cœur. J'étais heureuse, monsieur, cela ne pouvait pas durer.

— Mais, ma pauvre Geneviève, lui dis-je, qu'allez-vous devenir à présent?

— Ah ! monsieur, je ne m'en inquiète pas, réponditelle. Celui qui m'a menée par la main, de mon cercueil dans la neige à Tétable chaude de la mère Gyprien, saura bien me conduire encore où il fera bon pour moi. K y at-il pas encore des étables dans la montagne? Et n'y suisje pas connue et même aimée? Je puis m'en vanter. Il y a bien des braves gens qui me garderont et me nourriront pour mes sarclages au printemps, pour mes glanes Tété, pour mes quenouilles filées l'hiver. Je ne demande que mon nécessaire, voyez-vous; ça n'est pas beaucoup, et le monde en ce pays est généreux. Ne pensez pas à moi. Et puis, si je deviensnnfirme, je connais les sœurs de Grenoble ; elles me feront bien avoir un lit à l'hospice. En fautil plus pour mourir?

~ Oh ! lui dis-je, j'espère bien que, toutes les petites dettes payées, il restera pour vous un petit pécule sur le prix du mobilier de mon pauvre ami, et je vous prierai de l'accepter en mémoire de lui et en souvenir de mol.

— Âh! monsieur, me répondit>elle, ne pensez donc pas à moi; le bon Dieu n'y a-t^il pas toujours pensé, et n'y pen sera-t-ii pa» \Àim efie<»e j.usqtt'à ee^a^ûn meeottoheici

sons l*herbe de Gyprienetde sa femme, aax pieds de mon pauvre mattre, dans le cimetière? Il y a des lits faits pour tout le monde dans la dernière hôtellerie du bon Dieu! Le tout est d'y arriver avec une bonne conscience et sans regrets.

Et puis, tenez, monsieur ajouta-t-elle en se levant vivement de sa thaise et en tirant de la caisse noire du tourne-broche un livre de messe froissé, usé et enfumé, qu'elle ouvrit à une page marquée par un morceau de papier plié en quatre, tenez, je Vais vous dire une chose encore qui m'a toujours soutenue dans ma condition.

Un soir du dernier hiver, il vint ici un vieillard en habit d'ermite demander à passer la nuit au presbytère. M. le curé était descendu à Grenoble ; tout de même je reçus bien K pauvre pèlerin. Je lui fis la soupe, je lui préparai des œufs, je lui donnai un lit, je mis de la braise au feu, nous passâmes la soirée à causer ensemble, comme nous voilà, jusqu'à près de minuit. Ah! monsieur, excepté M. le curé lui-même quand il parlait de Dieu en chaire, je n'ai jamais entendu un homme parler comme celui là. 4e le regardais quelquefois en dessous pour voir^si ce n'était pas un ange déguisé. Je lui demandai de m'apprendre une prière de mon rang et de mon état.

En s'en allant, le lendemain matin, il me laissa ce morceau de papier, qu'il avait écrit avec la plume de M. le curé, et il me dit de le lire quelquefois en me souvenant de lui. Le voilà, monsieur, lisez-le.

24â ^ GENEVIÈVE

Et je lus :

PRIÈRE De'lA SERTAKTB.

« Mon Dieu, faites-moi la grâce de trouver la servitude « douce et de l'accepter sans murmure, comme la condi- « tion que vous nous avez imposée à tous en nous envoyant a dans ce monde. Si nous ne nous servons pas les uns les t autres, nous ne servons pas Dieu, car la vie humaine 41 n'est qu^un service réciproque. Les plus heureux sont « ceux qui servent leur prochain sans gages, pour Tamour « de vous. Mais nous autres, pauvres servantes, il faut bien a gagner le pain que vous ne nous avez pas donné en nais- « sant. Nous sommes peut-être plus agréables encore à vos « yeux pour cela, si nous savons comprendre notre état; a car, outre la peine, nous avons Thumiliation du salaire « que nous sommes forcées de recevoir pour servir souvent i ceux que nous aimons.

« Nous sommes de toutes les maisons, et toutes les mai- « sons peuvent nous fermer leurs portes; nous sommes de « toutes les familles, et toutes les familles peuvent nous reje- « ter; nous élevons les enfants comme s'ils étaient à nous, « et, quand nous les avons élevés, ils ne nous reconnaissent « plus pour leurs mères ; nous épargnons le bien des « maîtres, et le bien que nous leur avons épargné s'en va « à d'autres qu'à nous! Nous nous attachons au foyer, à « l'arbre, au puits, au chien de la cour, et le foyer, l*ar- « bre, le puits, le chien, nous sont enlevés quand il plaît « à nos maîtres; le maître meurt, et nous n'avons pas le € droit d'être en deuil ! Parentes sans parenté, familières « sans famille, filles sans mères, mères sans enfants^ cœurs

« qui se donnent sans être reçus : voilà le sort des ser c vantes devant vous ! Accordez-moi de connaître les dec voirs, les peines et les consolations de mon état, et, après « avoir été ici-bas une bonne servante des hommes, d*ètre « là-haut une heureuse servante du mattre parfait! »

Ici finit le récit de Geneviève.

Elle continua tranquillement son tricot, après Tavoir terminé, comme si je n'avais interrompu son travail et le cours ordinaire de ses pensées que pour lui demander un de ces légers services qu'elle me rendait vingt fois dans la journée. Elle ne croyait pas qu'un récit si simple valût la peine de se reposer après l'avoir achevé, encore moins qu'il fût de nature à produire en moi la moindre admiration. D'ailleurs, elle ne se regardait jamais elle-même; elle ne se croyait pas, dans la pensée d'autrui et dans la sienne môme, plus d'importance qu'un de ces brins de chanvre qu'elle foulait sôus ses sabots ou qu'elle balayait au feu après les avoir tilles. « Je ne suis pas quelqu'un, moi, di- « sait-elle; je suis quelque chose. Dieu veuille seulement a que je sois encore bonne à je ne sais quoi ! > Jamais je n'avais vu ull si complet désintéressement de soi-même que celui de cette brave fille.

Je restai longtemps après ce récit à regarder la braise du foyer sans dire un mot, car je craignais de remuer plus longtemps dans ce cœur simple les souvenirs de Cy- * prien, de Josette, de JT^celyn, qui devaient en renouveler les émotions» Je me reprochais presque ma curiosité, puis- ^

qu'elle lui avait coûté quelques larmes. Pourquoi troubler Feau qui dort pour prendre dans sa main un peu dé sable qui est au fond» et pour le regarder au soleil? Ce sable est fait pour rester sous l'eau. Il en est ainsi du limon pur ou impur d'une vie cachée. Il faut le laisser au fond de son bassin.

Je sifflai mon chien, et j'allai me coucher sans dire adieu à Geneviève, en amortissant le bruit de mes pas dans la cuisine et dans le corridor, de peur de lui laisser prendre garde à moi. Elle tricotait toujours.

Le lendemain, de bonne heure, j^entendis Geneviève aller, venir, appeler les poules, flatler le chien, lâcher la chèvre, siffler les oiseaux, arroser les pots de fleurs, bêcher les laitues, épousseter les tables, cirer Tarmoire, répondre â la porte, causer avec les passants, comme à l'ordinaire. C'était le jour de la vente, cependant. Elle avait le cœur bien gros de voir s'en aller ici et là, à l'enchère, dans la petite cour, tous les objets de ce pauvre mobilier qui faisait pour ainsi dire. partie de sa vie. Heureusement cela ne fut pas long : avant dix heures du matin, tout était enlevé par les voisins, qui voulaient tous avoir à tout prix quelque chose qui eût appartenu à leur ami : l'un le bois de lit, l'autre la table, celui-ci l'écritoire, celui-là le crucifix de cuivre, les femmes une poule, les jeunes filles un chapelet. La mère Gyprien acheta la chèvre, que Geneviève lui recommanda sur son âme. J'achetai pour moi le chien et pour Geneviève les oiseaux. Elle pleura bien à chaque

GERëVIEVE 915

chose qn^oii adjugeaîi ci qa^oo empcwlail de la ooar. Quand tout lût yide, nous rentrâmes tristement, elle el moi, sans chaises poor nous asseoir. Les mors nous regardaient et nous disaient : Voilà ce que c*est qu^one maison qui contient, qnand elle est remplie, tant d'amour, de bonheur et de douleurs de Thomme : quatre pierres liées par un peu de chaux et recouvertes de quatre tuiles ! « Ce que c'est que de nous I • s'écriait GeneTiève en touchant ces murs nus et couverts, derrière les meubles ahseuls, de poussière noirâtre et de toiles d'araignées. « Est- « ce la peine de s'enracinera cela? Autant ne vaut-il pas tf quatre pelletées de terre sur le corps? Je n'en ai point, 1 de maison ; mais il y aura bien toujours pour moi un « coin quelconque sous les pierres et sous la tuile des m autres ! »

Nous. avions gardé un morceau de pain que nous mangeâmes au bord de la fontaine en émiettant le reste pour les hirondelles de Jocelyn et pour les passereaux et les rouges-gorges que nous allions laisser après nous.

~ Vous allez descendre avec moi chez ma mère, dis-je à Geneviève; vous coucherez avec une des servantes de la maison , et vous mangerez notre pain pendant tout le temps qui vous sera nécessaire pour retrouver une bonne place dans le pays. Ma mère vous ressemble par le cœur, elle a rame douce et tendre comme vous, elle s'est faite la servante volontaire de toute la contrée : on la dérange tout le jour et on ta réveille toutes les nuits pour celle-ci ou

pour celui-là ; elle n*est pas riche d'argent» mais elle csl riche de cœur comme vous; ainsi c'est quasi la même chose, Geneviève ; car on a beau dire, allez ! il y a plus d'amitié et de service dans un cœur que dans un écu.

— C'est vrai pourtant, dit-elle en souriant, je n'y avais jamais pensé; mais pourquoi? reprit-elle en m'interrogeant du regard.

— Pourquoi? lui dis-je. Mais c'est tout simple : c'est qu'un écu n'est jamais qu'un écu, et qu'un cœur, ça se multiplie ! Et puis, l'un vit et l'autre est mort! ajoutai-je encore.

— Et puis, l'un est chaud et l'autre est froid, me dit-elle finement.

Nous finîmes par rire tout en pleurant.

— Eh bien, monsieur, partons donc quand vous voudrez, vint-elle me dire un moment après en tenant sous son bras, dans un tablier, toute sa petite fortune, composée du peu de linge et des petits objets qui étaient dans l'armoire.

— Allons ! lui dis-je.

Et nous partîmes, non sans nous retourner bien des fois pour revoir les murs gris couleur de rocher et les tuiles rougeàtres du presbytère, qui se dessinaient derrière nous, sur le bleu du ciel, au milieu de flèches noires de sapins. On voyait des hirondelles raser le toit où il n'y avait plus d'amis pour elles.

— Allez, aliez, p auvres petites, disait Geneviève en san-

glotant, je n'y suis plus pour recevoir vos petits dans mon étoupe, et pour vous les rendre quand ils tomberont du nid!

— Allons, Geneviève, faites- vou3 une raison, lui disaisje; le bon Dieu y sera toujours.

— C'est vrai, monsieur, me répondit-elle en s'essuyant les yeux; mais que voulez-vous? c'est plus fort que moi. Je ne puis voir souffrir les bêtes. Encore bien heureux, ajouta- t-ellc, qu'il n'y ait personne pour me voir passer devant les portes des maisons, parce qu'il fait beau et que tout chacun est à son ouvrage.

CXXYIll

Tout en devisant ainsi, nous descendions les rampes rocailleuses du village, dont les cailloux brûlaient les pattes des deux chiens, et nous étions déjà à un tournant du sentier qui débouche sur le torrent de la cascade, et où un gros rocher surmonté d'une croix, à notre gauche, nous dérobait la vue du pont Rouge.

— Voilà la limite de la paroisse, me dit tristement Geneviève ; ça me coupe les jambes, pourtant, de la traverser! Et dfre que je ne la repasserai jamais plus! Et dire, ajouta-^elle en rougissant un peu comme d'orgueil involontaire, dire que moi qui m'en vas comme ça, à pied, mon paquet sous le bras, recevoir asile par charité de votre mère, on m'a vue là, sur ce même pont, à cheval sur un mulet endimanché, au mil eu du monde qui me complimentait comme une vraie dame, et qui jetait de« coquelicots sous les pas de la bête! Ah* c'en était un triomphe.

ça, monsieur, comme on n'en reverra plus! Et puis il y en avait bien un autre dans mon cœur en ce temps-là ! car Gyprien vivait, et je pouvais être sa femme!...

— Allons, allons, n'y pensons plus, Geneviève; je me repens de vous en avoir fait souvenir. Le soleil baisse, et il nous faut sortir des gorges avant la nuit; 'et si nos pensées font retour en arrière chaque fois que nos pieds font un pas en avant, quand arriverons-nous?

Et je rengageai à presser le pas.

Mais, au moment où nous tournions Tangle du rocher pour nous engager sur la culée du pont de Bois-Rouge^ Geneviève s*arrêta en poussant ufte exclamation de surprise et en laissant tomber son paquet, qui roula dans la poussière. « Tiens! qu'est-ce que je vois, mon Dieu? » s'écria-t-elle. Je m'avançai, et je vis une quarantaine d*hommes, de femmes, de vieillards, de jeunes filles et de petits enfants, groupés au milieu du pont, tous tenant quelque chose à la main et regardant du côté où nous descendions, comme pour arrêter quelqu'un au passage.

En apercevant Geneviève, tout ce monde s'ébranla, les enfants les premiers, les filles après, puis les hommes, puis les femmes, puis les vieillards, comme dans une procession des Rogations dans ces chemins jonchés jde branchages de sapin. « La voilà! la voilà! criaient les petits enfants en

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battant des mains. — Oui, c'est elle et le monsieur, disaient les jeunes filles. ^ Elle croit partir tout de bon, disaient les femmes, mais elle n*aura pas !e cœur de quitter ainsi le pays, peut-être î — Nous saurons bien Ten empêcher, disaient les hommes en étendant les deux bras vers les balustrades rouges du pont, comme pour le barrer; la rivière est au bon Dieu, mais 1^. pont est à nous ! » Les chiens, effrayés, s'étaient réfugiés entre nos jambes ; Geneviève restait changée en statue au bout du pont.

— Eh bien, Geneviève, lui dis-je tout bas en souriant, avant que le groupe nous eût tout à fait abordés, vous disiez qu'on ne verrait plus jamais un triomphe comme celui du jour où vous fûtes arrêtée sur ces mêmes planches avec le mulet ! En voilà un autre, pourtant, de triomphe ! Si ce n'est que le pont était jonché de coquelicots et qu'aujourd'hui il est jonché de tous ces cœurs qui vous aiment î

— Ah ! oui, monsieur, répliqua-t-elle avec un gros soupir; mais il y en avait un alors, de cœur, qui m'aimait pour tous !

Et elle sanglota d'émotion.

Le groupe s'arrêta, se débrouilla, fit place à un bon vieillard qui dâplia une écharpe et qui s'en décora gravement comme pour une cérémonie publique; puis il s'avança vers Geneviève, tira un papier de la poche de sa veste, et il lut ce petit discours :

« Mademoiselle Geneviève, vous voyez ici devant vous « les magistrats, les habitants, les femmes et les enfants

de la paroisse de Valneige, que vous avez sauvés de Tépidémie et secourus dans toutes leurs maladies, misères ou afflictions, pendant Tannée où ils étaient abandonnés dd tout le monde, et pendant sept années consécutives après. Ça suffit pour que nous ne vous laissions pas, comme des ingrats et des malappris, aller gagner votre pain ailleurs dans vos vieux jours. On dirait dans le canton : Regardez donc les habitants de cette commune, ils n'ont pas même la mémoire des animaux, car les animaux, ça connaît les personnes qui leur ont fait du bien, et ça s'y attache pour la vie. De même nous, mademoiselle Geneviève, nous nous sommes attachés à vous, femmes, enfants, jeunes filles, vieillards, pauvres ou riches, jusqu'à la mort, et nous avons décidé en Ire nous que nous ne vous laisserions jamais partir et passer ce pont de notre gré, mais que chacun de nous, suivant ses moyens, vous garderait qui six mois, qui trois mois, qui un mois, qui huit jours, dans sa maison, dans son étable, à sa soupe, jusqu'à votre vieillesse, passé laquelle la paroisse se cotisera volontairement et sans permission de Tautorité, ni besoin du collecteur, pour vous payer un lit et une chambre à l'hospice des sœurs hospitalières de Grenoble, qui sont venues'nous assister avec vous et qui vous connaissent. En foi de quoi, moi, adjoint au maire de la commune, en l'absence du maire décédé, je vous défends de passer ce pont, et je vous commandt de me suivre, le premier, dans ma maison, où ma femme et mes filles vous ont fait un lit ! »

Après ce beau discours, l'adjoint remit son papier dans sa poche, et, ayant donné le signal et l'exemple en embrassant Geneviève, tout le monde se précipita à son cou pour

Fembrasser ; puis les enfants ramassèrent son paquet et le portèrent en poussant des cris de joie devant elle, et on la força à reprendre le chemin du village. Je lui dis adieu en Teînbrassant à mon tour, les yeux mouillés, le coeur attendri. Elle sanglotait si fort, qu^elle ne pouvait presque me parler.

— Ah! oui, cependant, dit-elle, vous aviez raison, en voilà un de triomphe! et bien sûr que je ne m*y attendais^ pas!

— Ni moi non plus, lui dis-je, mais il ne faut jamais désespérer des bons sentiments. L'ingratitude a son jour, maisla reconnaissance a son lendemain. Adieu, Geneviève, et soyez heureuse avec cette famille ; elle vaut bien celle que vous a refusée le bon Dieu.

Le chien de Jocelyn la suivit.

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